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Full text of "Annual report of the commissioners of the District of Columbia"

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LE 


CORRESPONDANT 





PARIS. — INP SiMON RACON ET COMP, PLE DP ERFURTN, 1. 





LE 


CORRESPONDANT 


RECUEIL PERIODIQUE 





RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE 
— SCIENCES — 
LITTERATURE — BEAUX-ARTS 


—e meet oe 


TOME SOIXANTE-SIXIEME 


DE LA COLLECTION 


AOUVELLE SERIE — TOME TRERTIEMS 





PARIS 
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR 


29, RUE DE TOURNON, 29 


1865 


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LE 


CORRESPONDANT 


LE GENERAL DE LA MORICIERE 


C'est la triste destinée'de ceux qui survivent 4 leur génération en 
se survivant 4 eux-mémes, d’avoir & parler sur la tombe des amis, 
des compagnons, des chefs qui ont le bonheur de partir les pre- 
miers. Reéduits a envier le sort de ces devanciers, ils cédent volon- 
tiers 4 la tentation de tromper leurs regrets en recueillant leurs 
souvenirs ; en essayant ainsi de soulager leur douleur, ils croient, 
peut-étre 4 tort, avoir quelque chose & apprendre aux contempo- 
rains oublieux ou 4 une postérité indifférente. 

L’élite des hommes qui datent des premiéres années de ce siécle 
commence déja & étre décimée par la mort. Et cette mort, tout en 
les frappant d’an coup prématuré, et dans la pleine possession des 
dons que Dieu leur avait prodigués, a été souvent précédée d'une dis- 

ce ou d'une retraite si prolongée que l'on se trouve raturel- 
lement porté a les envisager comme entrés depuis longtemps dans 

x. S&m. T. XXX (LXVI° De La courect.). 1°¢ Livnatson. 25 Serrewenr 1865. 1 


2 LE GENERAL DE LA WORICIERE. 


Phistoire. Leur austére et mélancolique destinée, aggravée par 1’in- 
censtance de leur pays, peut au moins servir 4 reculer la perspective 
d’ou notre regard les contemple. 

Quoi de moins semblable 4 l’époque ou nous sommes que ces pre- 
miéres et splendides années de !a royaulé parlementaire qui furent 
celles of Léon de La Moriciére fut révélé 4 la France et 4 la gloire? 
Toute une puissante génération, délivrée du despolisme militaire et 
de la censure impériale, affranchie, élevée ou complétée par le régime 
libre et loyal de la Restauration, était alors cn pleine séve et en pleine 
fleur. Une pléiade d’hommes éminents, de talents originaux, de.re- 
nommeées populaires, apparaissait en téte de toutes les grandes direc- 
tions de lintelligence nationale. La premiére condition de la vie 
d'un peuple libre et maitre de ses destinées était ainsi accomplie. I 
était gouverné ou représenté par ses hommes les plus éminents. Toutes 
ses forces vives, tous ses besoins réels, tous ses intéréts légitimes 
élaient représentés par d’incontestables supériorités. Les noms de 
Casimir Perier, Royer-Collard, Molé, Berryer, Guizot, Thiers, Broglie, 
Fitz James, Villemain, Cousin, Dufaure, donnaient aux luttes de Ja 
tribune et au gouvernement du pays par lui-méme un éclat qui n‘a- 
vait point été surpassé, méme en 1789. Lamartine, Victor Hugo, 
Alfred de Musset marquaient la poésie d’une empreinte aussi neuve 
qu’ineffacable. Ary Scheffer, Delaroche, Delacroix, Meyerbeer, dans 
les arts; Cuvier, Biot, Thénard, Arago, Cauchy, dans les sciences ; 
Augustin Thierry, Michelet, Tocqueville, dans l'histoire et la phi- 
losophie polilique, ouvraient des voies nouvelles of se précipitait 
une jeunesse ardente et fiére. Lacordaire et Ravignan faisaient 
rayonner autour de la chaire chrétienne une auréole d’éloquence 
et de popularité qu’elle n'avait pas connue depuis Bossuet. 

Il s'‘agissait de savoir si cette féconde éclosion de la vie politique, 
intellectuelle et morale rencontrerait un développement analogue 
dans la vie militaire ; si toule cette gloire purement civile n’éteindrait 
pas le prestige nécessaire de la gloire des armes. A ce doute, l'armée 
d'Afrique se chargea de répondre. 

Dans ses rangs des hommes nouveaux et prédestinés 4 la gloire 
commencérent bientét & poindre. Chaque année, chaque jour aug- 
mentait leur renommée. Les vrais soldats de la France libre et 
libérale étaient trouvés. Elle apprit 4 saluer avec une confiante ad- 
miration une nouvelle lignée de braves, aussi chevaleresques, aussi 
redoutables que les plus braves d’entre leurs péres, mais avec des 
vertus trop souvent inconnues aux soldats d’autrefois, des vertus 
modestes et austéres, des vertus civiques qui furent ’honneur et le 
salut de la patrie au jour du danger social. L’illustre Changarnier est 
le seul de cette glorieuse phalange qui puisse encore recueillir ici-bas 


LE GENERAL DE LA MORICIERE. 3 


Ihommage de notre fidéle reconnuissance. De ses nobles compagnons, 
les uns, comme Damesme, Négricr, Duvivier, Bréa, se sont fait tuer. 
dans les rues de Paris en 4848, pour que la France restat un. pays 
civilisé ; les autres et les plus illustres, Cavaignac, Bedeau, La 
Moriciére, sont morts,. un 4 un, obscurément et prématurément, 
rendus par une implacable destinée inutiles au pays qu’ils avaient 
sauvé, Cela serre le coeur, et, certes, cela ne fait pas honneur a notre 
temps. 

De tous ces preux, le plus jeune, le plus sympathique, le plus 
brillant, le plus rapidement populaire fut ce La Moriciére qui vient 
de nous étre arraché, encore si plein de feu, de lumiére et de vie, de 
force et de foi, de force pliysique et morale, de foi en Dieu et dans 
l'avenir de la France. Bien peu savent ou se souviennent aujourd hui 
que le futur vainqueur d’Abd-el-Kader, simple lieutenant du génie 
ala prise d’Alger par le maréchal de Bourmont, fidéle aux traditions de 
sa race royaliste, accompagna presque seul jusqu’au rivage le vain- 
queur disgracié et proscril; puis revint prendre son rang dans l’armée 
ou il devait conquérir la plus éclatante renommée, sans se douter 
assurément que lui aussi connaitrait un jour |’injustice, lingralitude, 
la proscription, ]’exil et l’oubli’. Mais tout le monde sait que le nom 
de La Moriciére, comme celui de Changarnier, est inséparable de I'é- 
pisode le plus dramatique de notre histoire africaine, des deux expédi- 
lions de Constantine. Le pinceau d'Horace Vernet nous a tous fami- 
liarisés avec ces exploits prodigieux : il a fait revivre pour nous 
linébraniable intrépidité de Changarnier, enfermé dans le bataillon 
earré qui sauva l’armée lors de la premiére retraite, puis la bouil- 
lante audace de La Moriciére 4 la téle de ses zouaves, le fez rouge sur 
latéte, le burnous blanc sur l’épaule, se précipitant le premier au 
sommet de la bréche, ou il allait disparaitre bientét dans un nuage 
de fumée et de poussiére, au milieu d'une effroyable explosion, pour 
étre retrouvé, les yeux presque perdus, sous un groupe informe de sol- 
dats noircis par la poudre, aux vétements calcinés, aux chairs brilées *. 
A partir de ce jour, il épousa la renommeée. Toute la France éprouva 
cequ'a si bien rendu Tocqueville dans une lettre intime du 14 no- 
vembre 1837 : « Je m’intéresse sans cesse et plus que je ne puis me 
Vespliquer 4 La Moriciére... Cet homme m’entraine malgré moi, et 
quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m’a semblé que 
je le voyais arriver le premier au haut de la bréche et que toute mon 


' [i doit m’étre permis de renvoyer les lecteurs du Correspondant, pour tous les 
détails de la carriére tnilitaire du général de La Moriciére, a l'articlede M. de Meaux 
dans le numéro du 25 avril 1860. 

* Les Zouaves et les Chasseurs a pied, par S. A. R. le duc d’Aumale, 1855. Histoire 
de la Conquéte d' Alger, par M. Alfred Nettement. 





4 LE GENERAL DB LA MORICEERE. 


Ame était un instant avec lui. Je l’aime aussi, je crois, pour la France; 
car je ne puis m’empécher de croire qu’il yaun grand général dans 
ce petit homme-la‘. » 

Incorporé aux zouaves, dés la formation de ce corps en 4830, c'est 
lui qui, en y gagnant tous ses grades jusqu’a celui de colonel, a créé 
le prestige européen de cette troupe incomparable ; en méme temps 

_que par sa vigilante activité dans les bureaux arabes, i] préludait & 
l'exercice des plus rares facultés pour l’organisation et ]’administra- 
tion militaires. 


A trente-quatre ans, maréchal de camp; 4 trente-sept, heutenant 
général ; 4 trente-neuf, gouverneur général de |’Algérie par intérim ; 
il ne quitta cette terre qu’aprés l’avoir rendue a jamais francaise, en 
- réduisant Ab-del-Kader a livrer son épée au ducd’ Aumale, jeune et vail- 
lant prince dont la gloire naissante allait, elle aussi, descendre si 
promptement dans la triste nuit de l’exil. Il la quittait au commence- 
ment de 1848, emportant avec lui une réputation non moins pure que 
brillante et populaire; une réputation dont pas une ombre, pas un 
souffle n’avait terni l’éclat. L’audace de son courage, I’habileté de sa 
stratégie, le noinbre et l’éclat de ses succés, ctaient rehaussés par 
la plus rigide intégrité, en méme temps que par une humanité, une 
générosité d’autant plus méritoires qu elles pouvaient codter a son im- 
pétueuse nature, quand il fallait en faire profiter des ennemis bar- 
bares qui égorgeaient ou mutilaient nos soldats prisonniers *. 


4 Tocqueville né le 29 juillet 1805, était presque du méme Age que La Moriciére, 
né le 6 février 1806. Avant d’étre collégues et amis 4 Ja Chambre et au ministére, 
ils s‘étaient rencontrés, tout jeunes encore, en 1828, a Versailles, ou Tocqueville 
étail juge auditeur, et ou il recut la visite de La Moriciére, alors a peine sorti de 
I'Ecole polytechnique. Dans une lettre de cette date, qui se trouve dans la précieuse 
collection publiée par M. Gustave de Beaumont, Tocqueville trace du futur héros un 
portrait qui demeura frappant de ressemblance jusqu’é son dernier jour. « Je te 
dirai que j’ai été enchanté de lui personnellement : j'ai cru voir en lui tous les traits 
d'un homme veritablement remarquable. Moi qui suis habitué 4 vivre avec des gens 
qui se payent assez volontiers de mots, j'ai été tout surpris du besoin de neltete qui 
a lair de letourmenter sans cesse. Le sang-froid avec lequel il m'arrétait pour me 
demander compte d'une idée avant de me laisser passer 4 une autre, ce qui plusieurs 
fois m'a un peu déconcerté, sa maniére de ne parler que de ce qu'il entend parfai- 
tement, m’ont donné de lui une opinion supérieure a celle que j'ai presque jamais 
concue d'un homme au premier abord. » 

2 « Ens’éloignant de ces rivages qu'il avait abordés obscur et jeune, et qu'il quittait 
iHustre sans paraitre vieilli, il en emportait un souvenir plus précieux que le bruit 
de ses exploits : sa gloire était sanstache, ses mains toujours ardentes aucombat ne 

s’étaient pas souillées des abus de 1a victoire. Au temps ou irritation contre un en- 
- Nemi qui massacrait nos soldats prisonniers était monlée 4 son comble, La Mori- 
ciére, poursuivant un jour une tribu soulevée contre nous malgré ses serments et 
l'ayant poussée jusqu’a la mer, arréta tout A coup ses colonnes, et suspendit sa ven- 
seance. Quelle crainte s’élait donc emparée de son ame intrépide? Lui-méme va 


LE GENERAL DE LA MORICIERE. 5 


ll rentrait en France, déja revétu d'une sorte d'auréole légendaire 
et reconnu par tous comme le vérilable type de l’héroisme désinté- 
ressé, de la hardiesse intelligente, de la dignité morale, de l’indé- 
pendance un peu hautaine et des instincts libéraux qui convenaient 
aux armées de la France moderne, telle du moins qu'on se la figu- 
rait alors. Race 4 part, aussi brillante qu’originale dans l’histoire 
militaire de l'Europe, aussi étrangére aux allures brutales du soldat 
de fortune des armées de Gustave-Adolphe et de Frédéric II, qu’au 
farouche et cruel orgueil des lieutenants de Napoléon, ces Africains 
se montrérent toujours les citoyens d’un pays libre et les mission- 
naires de la civilisation en méme temps que les premiers soldats du 
monde. 

Mais la gloire militaire ne suffisait pas 4 La Moriciére. Entrainé 
par l'attrait alors tout puissant de la vie politique, il y aspira; et 
dés qu’il y fut initié, il la godta et l’aima avec la passion qu’il mettait 
a tout. En 1846, il brigua et obtint les suffrages de ses concitoyens. 
Arrivé 4 la Chambre des députés, il y prit place parmi les députés de 
Popposition modérée. Par un privilége bien rarement accordé, il lui 
fut donné de conquérir promptement, sur ce champ de bataille tout 
nouveau et si difficile, une notoriété et une autorité presque aussi 
reconnues et aussi légitimes que sur le théatre de ses exploits d’Al- 
gérie. 

La Moriciére était né avec le don de l’éloquence; ce don qui n'est 
Ja condition premiére ni de l’exercice du pouvoir ni de l'amour de la 
liberté, mais qui ne sesépare guére plus de l'un que de l'autre, dans 
les pays et les temps de discussion libre. Il réunissait les trois qua- 
lités trés-rares que le prince des orateurs contemporains, M. Thiers, 
exigeait derniérement chez les hommes qui aspirent 4 gouverner : 
intelligence des affaires du pays, le talent de les exposer, le carac- 
lere nécessaire pour les défendre. Mais 4 l’encontre de Ja régle ordi- 
naire, son éloquence n’'était nullement le résultat du travail. Chez 
lui, l’orateur ne se dégagea pas lentement, comme cela est arrivé 
aux plus illustres, en marchant d’étape en étape par un progrés con- 
tinu vers la perfection. Il se révéla tout 4 coup comme un improvi- 
sateur hardi et heureux qui, sur un terrain bien choisi, n’avait rien 
a redouter de personne. Il se moquait volontiers de ceux qui pas- 
saient pour éloquents sans avoir sa facilité prime-sautiére: « Vous 
autres académiciens, -disait-il, vous avez toujours besoin de faire la 
toilette de votre parole : vous n’étes jamais préts quand on a besoin 


nous le dire : « Dans la disposition d’esprit ou étaient nos soldats, cette vengeance 
aurait été peut-dtre trop sévére. » Belles et touchantes paroles qui relévent !homme 
dans le guerrier et attestent la crainte des excés au sein d’un courage que _n‘arré- 
taientpas les obstacles.» (Le général de La Moriciére, par le vicomte de Meaux, p. 11.) 


6 LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


de vous. » Quant a lui, il l’était toujours ; ct c’était un vrai plaisir 
de l’entendre et de le voir s’élancer ala tribune comme 4 cheval, |’en- 
fourcher pour ainsi dire et la maftriser tout d’abord avec l’aisanced’un 
parfait cavalier; puis aborder les questions les plus compliquées, 
provoquer Jes adversaires les plus redoutables, {els que M. Thiers lui- 
méme, dominer le tumulte, ramener et enchainer]’altention distraite, 
instruire et charmer ceux méme qu'il ne parvenai pas 4 convaincre. 
L’ceil étincelant, la téte haute, la voix saccadée, il semblait toujours 
sonner la charge en parlant. Il maniait les chiffres, les images, les ar- 
guments, avec autant de prestesse, d'élan et de sans péne que ses 
zouaves. Souple et impétueux, bondissant comme la panthére, il tour- 
nait autour deson adversaire, comme pour chercher le point vulnérable 
avant de se jeter sur lui et de le renverser. Rarement il descendait de 
la tribune sans avoir remué son auditoire, éclairci une question, dis- 
sipé un malentendu, réparé une défaite, préparé ou justifié une vic- 
toire. Jamais le fameux mot de Caton sur les Gaulois ne fut plus 
exactement vérifié que par La Moriciére : Rem militarem agere et argute 
loqui. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, il a été le plus 
Francais des Francais de notre age. 

Cette double supériorité se manifesta avec un éclat aussi soudain 
que complet au milieu des effroyables périls suscités par la révolu- 
tion de Février. Nommé ministre de la guerre par un dernier effort 
de la légalité expirante, il se présenta avec son intrépidité accou- 
tumée 4 la populace insurgée. Elle le méconnut et l’outragea; ren- 
versé de son cheval, blessé de deux coups de baionnette, il ne déroba 
qu’avec peine sa glorieuse vie 4 de laches assassins. Quand le gouver- 
nement provisoire sortit de cetle émeutc, il ne voulut nile servir ni le 
combattre. Mais il promit d’accepter Ja République et de lui étre fidéle 
si elle voulait respecter et conserver l'armée. Cette armée allait 
devenir, entre les mains de l’Assembiée nationale et sous les ordres 
des cénéraux africains, le boulevard supréme de la civilisation euro- 
péenne. Quand les affreuses journées de Juin vinrent mettre 4 nu le 
fond de labime que Février avait creusé, La Moriciére était la 4 cété 
de Cavaignac, son ami, devenu son chef aprés avoir été son lieute- 
- nant, et qui, retenu lui-méme loin de la lutte par ses devoirs de chef 
du pouvoir exécutif, se hata de lui confier la principale part dans la 
répression de la plus terrible insurrection qui ail jamais éclaté dans 
la ville la plus révolutionnaire du monde. 

Ceux qui étaient 1a, ceux qui ont respiré l'almosphére enflammée 
de ces jours solennels et terribles, parcouru ces rues étroites, en- 
combrées par des barricades de cadavres empilés et ot coulaient lit- 
{¢ralement des ruisseaux de sang ; ces quais déserls et ces quartiers 
bloqués dont le silence lugubre n’était interrompu que par la sublime 


LE GENERAL DE LA MORICIERE. 7 


horreur de la canonngde; ceux qui ont dd délibérer durant trois jours 
et deux nuits au bruit de cette canonnade, pendant que Jes messages 
de mort venaient alterner avec les bulletins de Ja plus triste mais de 
la plus nécessaire des victoires, ceux-l4 seuls peuvent savoir 4 quel 
prix et par quels moyens on devient réellement le sauveur de son 
pays, sans violer aucune des lois de la justice, de I’honneur ou de 
'humanité. 

Ceux quin’étajent pas 1a nese feront jamais une idée ni de l'étendue 
du péril, ni du précipice béant ou nous faillimes étre engloutis, ni de 
l'admirable mélange d'opinidtreénergie et d'invincible patience qu’il 
fallut déployer pour vaincre ces masses égarées, mais intrépides, 
aguerries, désespérées, et dont un trop grand nombre d’anciens mi- 
litaires dirigeaient les coups contre l’inexpérience de Ja garde mobile 
ou ’hésitation des troupes récemment rentrées dans Paris. 

La Moriciére était plus que personne I’homme de la situation. Sa 
fougueuse nature le délivrait de cette tristesse patriotique qui fut 
si visible sur le noble visage du général Cavaignac pendant toute la 
durée dela crise sanglante qui devait l’élever au pouvoir supréme. 
En s'exposant comme 4 Constantine, et plus longtemps, plus dange- 
reusement encore qu’a Constantine; en se Jancant le premier contre 
les barricades que défendaient des adversaires tout autrement re- 
doutables que les Arabes ou les Kabyles; en prolongeant la lutte avec 
une résolution encore plus acharnée que celle des insurgés, La Mori- 
aire arracha Paris aux insurgés. La confiance qu'il inspirait aux 
froupes, l’entrain et la gaieté, Phéroique insouciance qui se mélaient 
a son indomptable obstination triomphérent de tous les obstacles 
el décidérent Ja victoire. C’est grace & cette victoire, et a elle seule, 
que la France fut tirée de l’abime et préservée de la barbarie. 

Aussi, 4 son retour de la lutte, ce ne fut qu’un cri d’enthousiasme 
et de reconnaissance. Cavaignac se hata de mettre le sceau a cette 
acclamation générale, en l'associant 4 son gouvernement comme mi- 
nistre de Ja guerre. 

Il yeut alors une courte période de confiance, d’union, de calme 
et de sécurité relative. Ces jours, bien que cruellement laborieux, 
durent étre doux aux deux amis, placés a la téte du pays qu’ils ve- 
naient de sauver el qui ne leur marchandait pas alors une gratitude 
si bien méritée. Leur union intime et fidéle, cordiale et patente, 
contribua souvent & l’agrément, au bien-étre de cette éclaircie. Elle 
recut une consécration officielle et touchante pendant la discussion 
de la Constitution, 4 l'occasion des articles relatifs 4 la force publi- 

que. Ce fut une belle scéne. Un imprudent,'a propos de l’avancement 
quelque peu irrégulier du futur maréchal Bosquet, avait accusé de 
camaraderie le ministre de la guerre et parlé de ceux que le hasard 





8 LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


et ja fortune portaient 4 la téte de l'armée. La Moriciére resta calme 
sous l'injure. Mais Cavaignac, assis 4 coté de lui sur le banc des mi- 
nistres, en fut indigné. Montant lui-méme 4 la tribune, il inter- 
pella l'agresseur: « Il ya une chose qui m’étonne, monsieur, c’est 
« que vous qui étiez 1a, sur 1a terre d’Afrique, comme nous, vous 
« n’ayez trouvé d’autre motif a l’élévation de cet homme que Ie 
« hasard ou la fortune. Quant 4 mol, sij’ai une surprise 4 exprimer, 
« c’est de le voir au second rang quand je suis au premier’. » Belle 
parole, vraiment digne de la plus belle antiquité, et comme savail 
en trouver quelquefois (4 cdté d'autres trés-malheureuses) ce fier 
et loyal Cavaignac, alors encore idole du mobile enthousiasme de 
la France conservatrice, qui allait bientdt ne lui laisser que le 
droit de dire avec non moins de modeste dignité : « Je ne suis pas 
tombé du pouvoir, j’en suis descendu. » 

La Moriciére était alors 4 l’apogée d’une fortune que nul n‘était 
tenté de trouver excessive ou usurpée. A quarante-deux ans, investi 
d'une notoriété, d'une popularité universelles, il était le second per- 
sonnage de France. La supériorité qu’il avait acquise sur les champs 
de bataille d'Afrique, et sur les barricades bien plus formidables 
des rues de Paris, il la maintenait et l’exercait dans les conseils de 
son pays et sur le terrain mouvant ct périlleux de la tribune *. 
Méme quand on n’était pas de son avis, ce qui est souvent arrivé a 
ses amis de la veille comme a ceux du lendemain, on regrettait et on 
s'étonnait de n’étre pas en tout avec lui, on ne cessait de l’admier, 
de se sentir entrainé vers lui. On savait, on sentait que si les pas- 
sions ou les influences du moment pouvaient l’égarer, jamais les mi- 
sérables instincts de l’envie, de la servilité, de l’égoisme, d'une basse 
et vile ambition, de Ja soif des richesses ne trouveraient place dans 
cette male‘poitrine. Nous l’aimions, méme en le combattant. Et puis 
nous ne savions pas encore combien, sur divers points essentiels, i! 
voyait mieux et plus loin, dans ses emportements et ses brusqueries, 
que bien d'autres plus calmes ou plus expérimentés, et qui se trom- 
paient au moins autant que lui, mais autrement. 

D'ailleurs, dans la vie publique des peuples libres et des grandes 
assemblées, si la lutte des opinions et des amours-propres engendre 
souvent des dissentiments trop bruyants et trop passionnés, ils sont 
rarement profonds et durables. On le voit bien par ce qui se passe 
chaque jour et depuis longtemps en Angleterre. On n’yest point réduit 


! Séance de l’Assemblée nationale du 24 octobre 1848. 

* « Jamais on ne poussa plus loin l'intelligence, la puissance du travail avec Ja 
passion de la lutte sous toutes les formes qui crée la vie publique. » Discours du 
général Trochu sur la tombe de La Moriciére 4 Saint-Philbert de Grand-Lieu. 


LE GENERAL DE LA MORICIERE. 9 


a couver dans le silénce et les ténébres des animosités que leur im- 
puissance méme rend incurables. Souvent, au contraire, dans cetle vie 
au grand jour, les amitiés les plus sérieuses et les alliances les plus 
sincéres succédent a des malentendus ou 4 des emportements qui, chez 
les Ames bien nées, ne peuvent survivre al’action du temps et 4 la lu- 
miére de l’expérience, quand on, est d’accord sur les grandes condi- 
tions de liberté, de dignité, de probité ect d’honneur,. sans lesquelles 
tout est nul de soi. En outre, peu avant de quitter le pouvoir, La Mo- 
niciére donnait, 4 ce qu’on appelait alors la réaction conservatrice, le 
gage le plus propre 4 faire oublier les discussions qui ]’avaient séparé 
de nous : il dirigeait lui-méme les premiers pas de l’expédition de 
Rome, et lui imprimait dés lors son véritable caractére, de défendre 
le Pape et d'assurer la liberté et la sécurité du chef de U Eglise'. 

A lui doncl’honneur d’avoir pris l’initiative de cetteexpédition, dont 
il devait écrire, douze ans plus tard, le douloureux épilogue, avec le 
sang des jeunes martyrs de Castelfidardo. A Jui et aux deux Assem. 
biées la responsabilité glorieuse de ce grand acte de la politique fran- 
gaise, qui nous a été trop souvent reproché comme un crime par la 
démocratie césarienne pour qu'on ait le droit d’en faire a d'autres 
qua nous un hommage mensonger. 

Dés lors et depuis, quand la substitution du prince Louis-Napoléon 
au général Cavaignac J’eut éloigné du ministére; quand la destitution 
de ses amis Odilon Barrot, Tocqueville et Dufaure eut entrainé sa dé- 
mission de l’ambassade de Russie, qu'il) avait acceptée sur leur de- 
mande; quand enfin la majorité conservatrice le rencontra souvent 
parmi ses plus vifs adversaires, avant de se diviser et de se tourner 
contre elle-méme, La Moriciére conservait aux yeux de tous une alti- 
tude 4 part et un ascendant singulier. Dans le présent, il était déja 
hors de pair; et l'avenir, quoi qu'il arrivat, semblait lui réserver uae 
place toujours éminente et toujours prépondérante dans les destinées 
de la France et de l'Europe. 


li 


En un jour, ou plutot en une nuit, tout ce présent et tout cet avenir 
s'écroulérent. A quarante-cing ans, La Moriciére, tombant de la plus 
belle position qu'un soldat francais pit occuper, sans qu’on edt & lui 
reprocher l’ombre d’un crime ou d'une faute, se vit fermer pour tou- 


' Depiche du 27 septembre 1848 au général Molliére, publiée par Epoque du 
17 novembre 1865. | 


Sarreasaz 1866. 4* 


10. LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


jours l’accés des deux carriéres ot il avait conquis une si glorieuse 
illustration, ot i] marchait l’égal ou le supérieur de tous. Sa vie mi- 
litaire et sa vie publique étaient closes. Le plus brillant de nos soldats 
succombaita une révolution militaire. L’>homme d'Etat et de tribune, 
si épris des sympathies populaires, était emporté par un mouvement 
que venait sanctionner une incontestable popularité. Il fut brisé 
quand la loi fut brisée avec l'assentiment du peuple; brisé pour étre 
resté fidéle 4 une opinion qui avait pour elle Je droit constilutionnel 
et Yinviolabilité du serment ; brisé bien moins encore par les impi- 
toyables exigences de la victoire que par l’oubli et abandon de la 
France; brisé pour n’avoir pas compris que cette France avait tout a 
coup changé dallures et de tendances, el ne croyait plus 4 rien de 
ce quelle avait prélendu croire ou vouloir depuis 1814. Il lui fut 
donc imposé, & son tour, de subir ces prodiges d'inconstance et d’in- 
gratitude ou se complait le public contemporain 4 l’égard des princes, 
quand ils sont libéraux, et des hommes supérieurs, quand ils sont 
honnétes. 

Aucune amerlume ne lui fut épargnée; je parle des amertumes de 
coeur et d’esprit, les plus poignantes et les plus incurables de toutes. 
Et je parle non-seulement pour lui, mais pour ses vaillants et infor- 
tunés compagnons de gloire et d'exil. Dans les premiers temps de cet 
exil il ne rencontra, en dehors de la famille desa femme, que de 
trop rares sympatities, dans cette Belgique of les cathuliques surtout 
étaient presque tous sous lec prestige du vainqueur. A un age ot l'on 
a la conscience de la plénitude de ses furces et de ses moyens, ot 
l'emploi de ces dons de Dieu est le premier des besoins, il se voyait 
condamné & se déshabituer, non-seulement de l’exercice du pouvoir 
et du maniement des grandes affaires, mais de toute vie publique, de 
toute vic active. Il avait beau se répéter la devise de son génércux 
émule et ami, Changarnier : Bonheur passe, honneur reste. Il avait 
beau dire et écrire, comme le cointe de Maistre aprés Tilsitt: L Eu- 
rope est & Bonaparte, mais mon ceur est é moi. Il lui fallut connaitre 
et savourer longuement les langueurs mortelles du calme plat aprés 
les salutaires et vivifiantes excitations de l’orage; puis s‘enfoncer dans 
cetle oisiveté forcée, mére des désespoirs, dont parlait Fouquet & 
Pignerol. I! lui fallut apprendre a subir ces déchirements de l’impuis- 
sance, « cel amortissement du dépit, cette stérilité de la promenade 
et des livres pour un homme de son état, cel ennai d’une vie 
désoccupée, » dont la seule pensée faisait frémir Saint-Simon et 
l’enchainait dans les antichambres de Louis XIV. 

Mais voici une épreuve plus cruelle, plus amére mille fois, dont 
ni Fouquet ni Saint-Simon ne pouvaient se faire unc idée. 

La France va faire la guerre, la grande guerre : et ces vaillants, ces 








LE GENERAL DE LA MORICIERE. rt 


grands chefs de guerre n’y seront pas! C'est d’Afrique que I’on tire 
les bataillons qu‘ils ont formés, commandés, tant de fois conduits A 
la victoire el qui marcheront sous d'autres chefs 4 de nouveaux triom- 
phes! Eux si longtemps les premiers et les seuls; eux, sur qui les 
regards de la France et de l'Europe étaient accoutumés 4 se fixer; 
eux, lout frémissants encore d'ardeur, de vigueur, de patriotisme , 
les voila, sons avoir jamais failli 4 la patrie, 4 Phonneur, a la justice, 
les voila condamnés a Vinaction, 4 Youbli, au néant! Des renommées 
suballernes montent et s emparent du premier rang dans l'attention 
du monde. Qui peut dire, qui peut concevoir les angoisses, les tour- 
ments de ces hommes si illustres, si intrépides, et qu'on ne l’oublie 
point, si innocents, si irréprochables devant le pays et devant I’ar- 
meée ? 

On nous dit anjourd’hui' qu'un mot, un seul mot ett suffit pour ob- 
tenir leur rappel en France, des commandements en Crimée, le baton 
de maréchal, et tout ce surcroit de splendeur et de prospérité que 
méne 4 sa suite la victoire. On n’en sait rien. Toujours est-il que ce 
mol, etit-il été écouté ou non, ne fut pas dit: et puisqu'il ne le fut 
pas, sans doute il ne devait pas l|’étre. 

Nais quoi, élait-ce donc ce baton de maréchal, si cruellement 
dérobé 4 ceux qui Il'avaient si bien gagné; étaient-ce les grades 
et les décorations, les dorures et les traitements, vulgaire palure 
des ames vulgaires; était-ce la ce qui attirait, ce qui enflammait 
ces Ames hérviques? Non, mille fois non; c était le péril; cétait le 
dévouement; c était l'élan, l'action, le service de la France, |’amour 
du pays, l'amour du noble drapean qu‘ils avaient porlé si haut 
pendant vingt ans; la glorieuse confraternité des armes avec tant 
de bons soldats, {ant de braves officiers, issus pour ainsi dire de 
leurs lancs; c était la soif inextinguible et mille fois légilime d’'a- 
jouler de nouveaux lauriers 4 leurs lauriers d’autrefois : en un 
mot, c’éfait I’honneur. Et précisément célait |! henneur qui les 
condamnait a l’inaction, au silence, & la mort, la vraie mort et la 
seule quils eussenl jamais redoutée! — Jamais Calderon, le grand 
pogie espagnol, dans ces drames fameux qui roulent toujours sur 
les exigeances impérieuses, les raffinements impitoyables, les déli- 
Catesses torturantes de \'honneur, n‘avait imaginé une situation 
plus saisissante, une épreuve plus poignante, un défilé plus étroit, 
un joug plus écrasant. L’épreuve fut subie, Je défilé fut franchi, le 
joug fut porlé jusqu’au buul. Nous ne pouvons pas tout dire : et ce 
que nous disons n'est rien auprés de la souffrance que nous avons 
Yue, senlie, connue et partagée. Un jour viendra peut-étre ot ces 


‘ Voir le journal l Epoque, du 13 septembre 1865, 


42 LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


angoisses seront comprises et payées de l'admiration qui leur est 
due. Un jour... Mais qui sait? il faudrait pour cela croire 4 la justice 
de l'histoire : et qui sait s'il y aura encore une histoire digne de ce 
nom? On peut en douter, quand on songea ce qui se passe autour de 
nous, en un siécle qui s’est longtemps vanté d'avoir régénéré l'étude 
de l'histoire, et ou nous voyons des libéraux faire le panégyrique du 
Dix-Aout, des chrétiens applaudir 4 la révocation de )'édit de Nantes, 
et des écrivains fort accrédités dans leurs divers partis entreprendre 
4 lenvi de rehabiliter la Terreur, l'Inquisition et Empire romain. 

Rien n’a manqué, avons-nous dit, 4 l’infortune de notre ami. 
Aprés huit ans d’exil en Belgique, son fils unique tomba malade en 
France, et pendant qu'on débattait avec le pére désolé les conditions 
de son retour, l'enfant, le seul espoir de sa race mourut. Quand on 
lui permit enfin de rentrer, il était trop tard pour qu’il put recueillir 
le dernier soupir de cet enfant. Il en ful désespéré: «On me rend 
mon pays, » disait-il, « mais qui me rendra mon fils? » Ce n’était pas 
non plusson pays : du moins, ce n’élait plus le pays tel qu'il l’avait 
connu, le pays surtout dont il avait été si connu, si vanlé, si admiré. 
Le véritable exil n’est pas d’étre arraché a son pays; c'est d’y vivre 
et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer*. Il ne sen aper- 
cut que trop tét. Il comprit d’ailleurs la difference des temps et des 
hommes, ct s'y conforma avec une male et intelligente résignation, 
qui ne tenait en rien de l’adhésion, qui n’dtait rien, ni 4 l’énergie 
de ses convictions, ni a la dignilé de son attitude. Du reste, il n’avait 
rapporté de la terre d’exil ni illusions d’émigré , ni animosilés 
aveugles, ni amertumes mesquines ou bruyantes. Et cependant il 
n’était pas au bout de ses croix. 

Il lui restait un dernier bien humain, une derniére planche sauvée 
du naufrage :sa vieille popularité parmi les contemporains et les 
compagnons de ce naufrage, auprés de ses vieux amis politiques, au 
sein du parti qu'il avait non-seulement servi et défendu, mais sur- 
tout honoré et protégé de sa gloire. Cette popularilé, il la risque tout 
a coup au service de la cause la plus délaissée, la plus contestée, la 
plus vilipendée. Il la risque et il la perd. Un prétre, qu’il avait 
connu soldat sur la terre d’Afrique et sous le drapeau dela France, 
avant de devenir son parent et son ami, vient lui olfrir au nom de 
Pie IX l'occasion de courir 4 de nouveaux périls, avec la certitude 
d’étre vaincu dans une lutte désespérée. Il y court. Aussilét un 
long cri d'insulte et de dérision s’éléyve du sein de tout ce quis’ap- 
pelle la démocratie européenne. Il est trainé aux gémonies, lui etla 
poignée de jeunes braves qui s'élancent sur ses traces. Une hideuse 


4 Edgar Quinet. 


LE GENERAI. DE LA NORICIERE. 1: 


clameur sortie des profondeursde la bassesse humaine, des bords de 
la Tamise & ceux de ]'Arno, poursuit de ses invectives, de ses raille- 
ries, de ses calomnies la troupe dévouée et son chef héroique. Les 
plats calomniateurs de la vertu désintéressée parlent tous 4 la fois 
et parlent tout seuls. L’Europe et la France leur donnent raison. 
L'ltalie nouvelle rugit 4 son tour en se voyant abordée par des 
gens assez osés pour vouloir combattre et mourir sous Ics enseignes 
d'un pontife et d'un pére. Elle demande et obtient la liberté de les 
écraser. Mais elle essave de les tuer par le mensonge avant de les en- 
tamer par le fer, et par des mensonges tels que le monde n’en 
avait pas écoulé depuis le guet-apens de Bayonne en 4808. Un 
Cialdini use dire, dans un ordre du jour 4 son armée, que La Moriciére 
el ses compagnons sont des mercenaires altérés par la soif de l'or et 
du pillage et le roi Victor-Emmanuel annonce 4l'Empereur des Fran- 
cais « qu'il fait entrer ses troupes dans les Marches et l'Ombrie pour 
« yrétablir l’ordre sans toucher 4 l’autorité du Pape et pour livrer, s’il 
« le fallait, une bataille ala révolution sur le territoire napolitain'. » 
Huit jours aprés, les troupes de ce roi fondent dix contre un, sur la 
petile armée de La Moriciére. La bourgade inconnue de Castelfidardo 
est immortalisée par cette boucherie : Pimodan y périt d'une mort 
digne de son chef: celui-ci, réfugié dans Ancéne, capilule quand 
sa derniére piéce est démontée; ce général frangais, et quel gé- 
néral! rend son épée a des Piémontais. Ses jeunes compagnons, pri- 
sonniers comme lui, traversent I'Italie au milieu des avanies et des 
outrages. Lui-méme relaché, dés que l'ceuvre de spoliation est con- 
sommée, revient en France pour y ¢tre raillé par ceux qui |’avaient 
insulté au départ?. 

Depuis lors tout s’est accompli, ou du moins tout a marché vers 
la fin prévue et voulue. Les plus sombres pressentiments, les plus 
tristes prédictions se sont vérifiées. La France chrétienne s’est résignée 
et l'Europe s’est habituée 4 ce qui paraissait, il y a cing ans, le nec 
plus ulira de l'iniquité impossible : on en est venua regarder le main- 
tien de la spoliation dans ses limites actuelles comme un bienfait 


' Crcalaire deM. Thouvenel, ministre des affaires étrangéres, du 18 octobre 1860. 
— L'Opinion nationale, en digne Moniteur du Piémont, ajoute dans son numéro du 
16 septembre 1860 : « Victor-Emmanuel se propose précisément de protéger le 
Saint-Pére et son autorité temporelle contre les entrainements des volontaires. » 

* « Quand avec un rare et désintéressé dévouement au grand intérét religieux 
dont il était convaincu que la ruine entrainerait la ruine de l'ordre social tout en- 
tier, il alla, maigré l'impuissance militaire évidente de leffort qu'il méditait, 
offrir au Souverain Pontife l‘appui de son nom et deson épée, il fut suspecté d’am- 
bition, et Cefut uneinjure. Et quand il succomba dans une lutte que sa prodigieuse 
inégalité suffirait & ennoblir, il fut raillé. » Discours du général Trochu aux obsé- 
ques de La Moriciére 


14 LE GENERAL DE LA NORICIERE. 


dont la certitude ferait éclater un Te Deum sur les lévres des catholi- 
ques endormis ou trompés. 

La Moricitre a vu tout cela, a souffert tout cela, et ce n’a éé que 
la derniére phase d'une disgrace qui a duré quinze ans sans relache et 
sans revanche. Comme celle vie ainsi déchirée en deux tirait sa fin, 
par un jeu insolent de la fortune, par un contraste et une coincidence 
dont l’étrange mystére sera un des étonnements de l'avenir, Abd-el- 
Kader arrive en France pour y étre regu en souverain! 

Le vainqueur et le vaincu se sont rencontrés, dit-on, dans la rue; 
La Moriciére 4 pied, confondu dans la foule, Abd-el-Kader avec toute 
la pompe-de son allirail officiel, le grand cordon de la Légion d’hon- 
neur sur ta poitrine. [ls n’ont échange qu'un regard. Aprés quoi le 
prisonnier de 1847 s'est trouvé suftisamment vengé du prisonnier du 
2 décembre. Poursuivant sa carri¢re 4 grand fracas, caressé, fate, 
acclamé par les courtisans, les fouctionnaires ct les francs-macons, 
présenté a la jeunesse universitaire comme un type de la civilisation 
moderne et de la religion des grandes Ames, Abd-el-Kader quitle en 
triomphateur le sol de la France, avec ses femmes, pour aller retrou- 
ver son palais d Orient. 

La Moriciére rentre chez lui pour y mourir : et il y meurt tout 
seul, oublié dela foule, ignoré de la génération qui s’éléve, enseveli 
dans le silence par les flatteurs et les satellites de la fortune. La 
mort de ce grand serviteur de la France est annoncée par le journal 
officiel de l’Empire francais, parmi les faits divers, aprés un article 
sur la conduife des eaux dans Paris. Au déclin du jour, son cer- 
cueil, se dirigeant vers un cimetiére de village, traverse obscurément 
les rues de cetle Babylone qu’il a sauvée, réellement sauvée de la 
barbarie ; ces rues naguére sillounées par le pompeux cortége d'un 
maréchal de France, nommé Grand Maftre de la franc-maconnerie 
par décret impérial. | 

Pendant que les Cialdini, les Fanti et tant d’autres auteurs et fau- 
teurs du guet-apens de Castelfidardo, tant d'autres violateurs du 
droit des gens et de Ja foi jurée, survivent et triomphent, nageant 
dans l’opulence et la prospérité, La Moriciére, pour avoir été fidéle 
4 la loi, 4 l’honneur, 4 lareligion, s'éteint et disparait, vaincu, mé- 
connu, oublié. 

Je l'ai dit, les jugements de l'histoire me sont suspects, parce qu'elle 
est presque toujours la servante ou la prétresse du succés; mais ses ré- 
cits sont foujours instructifs, et je consens 4 ce qu on l’interroge pour 
savoir si elle fournit beaucoup d’exemples d’une destinée plus tragi- 
que. ° 


LE GENERAL, DE LA MORICIERE. 45 


THT 


Cela dit, et aprés avoir ainsi touché le fond de l’abime, l'Ame op- 
pressée se reléve pour conlempler et adorer la grandeur et fa 
gloire de l’adversilé. Sachons le reconnaitre et le dire : La Mori- 
ci¢re, triomphant et satisfait, maréchal de France, vainqueur a |’ Alma 
ou 4 Magenta, salué par Ja curiosité empressée des mullituiles, 
alourdi et engraissé par la prospérité, ne fat point sorti de la foule 
éclatante des genéraux heureux, n‘edt point atteint une autre gluire 
quecette gloire militaire dontla France a été de tout temps éprise et 
de tout temps saturée. Sa figure, placée 4 son rang dans les galeries 
de Versailles, au milieu de tant d'autres, n’edt éveillé dans les Ames 
quune émotion banale et passagére. Mais La Moriciére, trahi par la 
fortune, disgracié, proscrit, insulté; La Morici¢ére, vainqueur de 
lanarchie et victime de la dictature; La Moricicre, condamné par 
Phonneur au supplice d’une obscure oisiveté; La Moriciére, vaincu 
4 Casielfidardo et captif a Ancéne ; Ja Moriciére, subissant l’injure 
du sort avec une modestie ct une gravilé toute chrélienne; puis, 
mourant tout seul, mais debout et le crucifix 4 la main : voila un 
personnage qui sort tout & coup des rangs vulgaires pour monter aux 
grands sommets de l'admiration humaine! Voila une gloire tout a fait 
Apart qui rajeunit l’ame, qui l’exalte en ta purifiant, et qu’on ne vou- 
drait échanger contre aucune autre. Voila un spectacle comme |'histloire 
en offre trop rarement, et comme nous én avons besoin, nous sur- 
tout, nous Frangais, nous catholiques, trop dociles adorateurs de la 
force et de la fortune. Oui, cette gloire est enviable, et au fond la plus 
enviable de toutes. La nature a beau regimber; la raison et la foi 
sont d'accord pour le proclamer. Nous sommes fous émus par le 
souvenir de Catinat vieilli, misde célé et résigné dans sa retraite, y 
rappelant « par sa simplicité, par sa frugalité, par le mépris du 
monde, par la paix de son ame et 'uniformilé de sa conduite, le sou- 
venir de ces grands hommes qui, aprés les triomphes les mieux mé- 
rités, retournaient tranquillement a leur charruc, toujours amoureux 
deleur patrie et peu sensibles a l'ingratitude de Rome qu’ ils avaient 
si bien servie'.» Mais Catinat vraiment malheureux, Catinat prison- 
nier, exilé et disgracié, Catinat éloigné a la fleur de 1’4ge du com- 


t Saint-—Simon. 


I) LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


mandement des armées edt été bien plus grand. encore; comme 
notre La Moriciére, il edt rappelé le souvenir sublime de saint Louis 
dans les fers. L'antiquité a dit que "homme de bien aux prises avec 
l’adversité était le spectacle le plus digne, si ce n'est le seul digne 
des regards de Dieu. Le ehristianisme ajoute que c'est le spectacle le 
plus salutaire et le plus nécessaire au cceur de l'homme. 

La Moriciére a été choisi parmi nous pour nous donner cette haute 
legon dans toute sa majesté et toute sa beauté. Il a montré ce double 
caract¢re de docilité sous l’épreuve et d’empire sur le malheur qui 
fait les grands hommes et les grands saints. C’est qu'il y avait en lui 
Pétoffe d’un grand chrétien. 

I’épreuve et |’exil développérent rapidement dans cette belle 
dme les germes de la foi que l'éducation domestique y avait semés 
et que de purs et nobles exemples, tout proches de lui, lui fai- 
saient chérir et admirer. Par son mariage avec la petite-fille de la 
marquise de Montagu, il était entré dans une famille ou les cala- 
mités les plus atroces et les plus imprévues supportées avec une 
énergie surhumaine n’avaient laissé dans les dmes qu'une sérénité 

sublime, et une compassion plus grande encore pour les bourreaux 
que pour les martyrs. Enflammeé par les récits d'une belle-mére qui 
est restée pour lui, jusqu’a son dernier jour, l'amie la plus dévouée 
et Ja plus enthousiaste, La Moriciére eut la premiére pensée d’une 
publication destinée 4 compter parmi les trésors de notre histoire, 
et dont il dirigea la premiére rédaction*. En apprenant 4 juger l’ac- 
lion de la vertu chrétienne sur les plus touchantes victimes de la 
Terreur comme sur les obscurs devoirs de la vie domestique, il fut 
conduit plus loin et plus haut encore. L’étude, une élude active, ar- 
dente, approfondie des doctrines et des résultats de la religion, devint 
son occupation premiére ; il la poursuivit jusqu’é sa fin avec une 
persévérance infatigable. Une fois chrétien par la pratique comme 
par la foi, il voulut l’étre au grand jour, et sans plus reculer devant 
le respect humain, devant les dédains del’incrédulité, que devant les 
Arabes ou les barricades. On le voyait au pied de la chaire chrétienne®, 
suivre la parole du prédicateur avec l'attention agitée, la vivacité de 
geste qui lui était habituelle, marquant sur ses traits si noblement 
accentués, et comme taillés par le ciseau du sculpteur, une adhésion 
expressive, quelquefois une contradiction impatiente de se mani- 
fester, comme s’il avail di aborder 4 son tour cette autre tribune. 


‘ Anne Dominique de Noailles, marquise de Montagu. Rouen, 1859, imprime- 
rie Péron. 

* Tout Bruxelles I'a vu ainsi pendant les prédications de l’éloquent et pieux pére 
Dechamps qui vient d'étre appelé a l’évéché de Namur. 


LE GENERAL DE LA MORICIERE. 17 


Un jour, & Bruxelles, un ancien collégue et ami, qui !’avait connu 
lout autre, le trouva penché sur ses cartes, ou il marquait, avec 
une fiévreuse anxiété et une sympathie passionnée, les progrés 
de nos armées en Crimée. Pour assujettir ces carles déroulées, il 
avait employé les livres qui lui étaient devenus les plus usuels, le 
Catéchisme d’abord, son livre de messe, puis l'Imitation de Jésus- 
Christ, et je ne sais quel volume du pére Gratry. A la vue de ces 
quaire ttmoins d'une préoccupation si nouvelle, le visiteur ne dissi- 
mula pas sa surprise : « Eh bien oui, dit le général, j’en suis 1a; jc 
« moccupe de cela; je ne veux pas rester, comme vous, le pied en 
« l'air, entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit; je veux savoir 
« ou je vais, 4 quoi m’en tenir. Et je n’en fais pas mystére. » 

(e courage public contre les ennemis de la foi lui valut, des mains 
de Dieu, le don mespéré, Je don incomparable de la magnanime 
patience dont il avait besoin pour supporter et accepter son épreuve, 
pour offrir 4 Dieu tous les biens sacrifiés de sa glorieuse vie. Les pro- 
grés de cette grande 4me devinrent chaque jour plus sensibles et se 
manifestérent surtout par sa résignalion en présence de la croix si 
lourde qui lui était infligée. 

On salue la croix de loin, dit Fénelon, mais de prés on en a hor- 
reur. Ce fut le contraire pour La Moriciére : il ne l’avait guére saluée 
de loin; mais quand elle vint, il l’embrassa, la souleva et la porta 
Jusqu’au tombeau avec une générosité, une sérénilé et une simplicité 
surnalurelles. L’expérience crucifiante qui, toujours selon Fénelon, 
doil nous arracher & nous-méme et aux désirs du siécle, ne trouva 
chez lui ni révolte, ni défaillance, ni mollesse impuissante. II entra 
dans cette nouvelle carriére et il y marcha jusqu’au bout avec |’impé- 
tueuse et opinidtre résolution de l'homme de guerre qui veut devenir 
l'homme de Dieu. 

Un grand génie |’a dit : Ilimporte & lhonneur de |'espéce humaine 
que les Ames nées pour souffrir sachent bien souffrir. La Moriciére 
n éait pas né pour souffrir ; il élait né pour combatire et pour com- 
mander, pour vaincre et pour éblouir. Et néanmoins, quand la vie 
n'a plus été pour Jui qu’une longue souffrance, il a su bien souffrir, 
souffrir en chrétien, souffrir en soldat de Jésus-Christ, en vainqueur 
du mal; souffrir non pas pendant quinze jours ou quinze mois, mais 
pendant quinze ans et jusqu’a ce que Ja mort vint le relever de son 
poste. 

Nous tous qui l’avons connu et fréquenté dans celte seconde et 
douloureuse phase de son existence, nous lui devons de grands et 
utiles enseignements, que son souvenir et la lecon austére de sa 
mort doivent nous rendre 4 jamais sacrés. C’est beaucoup sans doute 
que les actes des saints, que les exemples des héros de la vie chré- 


48 LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


tienne, de leurs épreuves et de leurs triomphes, transmis par les 
historiens ou des commentateurs 4 leur postérité spirituelle. C’est 
beaucoup, mais ce n'est rien ou presque rien auprés de la présence 
réelle, sij’ose parler ainsi, d'un homme marqué du sceau des élus, 
d’un confesseur, non-seulement de la foi, mais de la vertu, de la pa- 
tience, de la résignation et de l’abnégation chétienne. Quelle histoire, 
quelle prédication pouvait valoir un serrement de cette vaillante 
main, un accent de celte voix si vibrante, un regard de cet ceil de 
lion, venant a l’appuide la vérité reconnue, proclamée et pratiquée 
par une dme de cette trempe? 

Non, la flamme de ce beau regard si limpide et si fier ne sera ja- 
mais oubliée par aucun de ceux quelle a une fois transpercés, soit 
qu'elle fat allumée par les surprises d'une généreuse indignation, 
soit quelle fit tempérée par la sympathie et le désir de persuader ; 
el celte flamme, toujours vivante dans notre mémoire, continuera a 
illuminer pour nous les mystéres de la vie et de la soulfrance. 

D'ailleurs, aucune métamorphose exlérieure n’avait accompagné le 
changement profond et salutaire de son 4me. Tel qu’on|'avait vu sur 
un champ de bataille ou dans les assemblées, au temps le plus bril- 
lant et le plus agité de sa carriére, tel on le retrouvait dans la soli- 
tude et l’obscuritédesa nouvelle vie. Ii était resté bouillant et éblouis- 
sant comme autrefois, avec tout son feu et tout son charme, avec 
celte surabondanice de vie, de jeunesse, d’originalité, d'ardeur, qui 
paraissait toujours vouloir déborder sur tout ce qui |’entourait. 
Seulement, l’aigreur, la colére, l'irritation méme la plus légitime, 
semblaient désormais noyées dans une passion supérieure, la pas- 
sion du bien ; dans la recherche et l'acceptation de la volonté de 
Dieu, dans l'amour des ames’. 

Rien en lui n’était usé ou amorti; mais tout était pacifié, réglé, 
animé d'un souffle plus haut et plus pur. Le touchant oubli de sa 
gloire humaine, humainement ensevelie, ne la rendait que plus chére 
et plus sacrée 4 ses vrais amis. Ces amis étaient encorc nombreux : et 
amis, parents, anciens camarades, anciens collégues, nous étions 
tous fiers de lui, tous sous le charme, dés qu'il reparaissait, pour 
de trop courts instants, parmi nous. Rien de plus naturel, d‘ail- 
leurs, car je ne saurais assez Je répéter; il avait conservé, dans ses 
relations privées, tout son prestige et tout son attrait d'autrefois. Es- 
sentiellement francais, avec fous les bons et généreux instincts de 
notre pays; essentiellement moderne aussi d'allures, didées, de 


' { Ilendonna une preuve touchante par les vooux qu'il formait publiquement pour 
le succés de la a vane entreprise par M. Vegezzi entre le pape et le roi Victor- 
Emmanuel, pour la réorganisation ecclésiastique des provinces conquises. 


LE GENERAL DE LA MORICIBRE. 49 


convictions, n’ayant rien de renfrogné ou de suranné dans sa reli- 
sion, voulant mettre au service du vieux droit et des vieilles croyances 
toutes les ressources de la civilisation moderne qu'il connaissait et 
qu'il appréciait mieux que personne; enfin, resté libéral en depit 
de tant de mécomptes, de tant de défections, de lant de criminelles 
folies commises au nom dela liberté; libéral plus modéré certes et 
plus pratique qu'aux jours de sa jeunesse, mais libéral, guoique sol- 
dat, comme nous )'allirme un de ces preux qui ont combatiu avec 
lui a Castelfidardo : 11 pensait comme la nouvelle génération, il trou- 
vait la liberté chose si belle et si bonne qu'il l’edt acceptée fran- 
chement, cordialement, de quelque main qu'elle fat donnée’. 

Pour prix de sa souffrance, Dieu lui avait accordé la conversion de 
son 4me. Pour prix de cetle conversion, il lui ful donne de fixer une 
derniére fois les regards de l'Europe et de la post‘rilé par une lutte 
aussi inégale que généreuse au serviced une cause aussi légitime qu’a- 
bandonnée. Tout a été dil, avant comme aprés sa mort, sur la grandeur 
épique et sur héroisme chrétien du sacrifice qu'il fit 4 Ja Papauté 
trahie. C’était, on ne se lasse pas de le répéter, le sacrifice non pas 
de sa vie, qu'il cat cent fois exposée avec bonheur sur n'importe quel 
champ de batuille; mais Je sacrifice de son nom, desa réputation, 
de son auréole milifaire, de ses anciennes victoires. Se et ante actos 
triumphos derovit, selon la devise vraiment romaine de la médaille 
qui lui a été offerte par la magistrature de Rome. « Il marchait, » a 
dit un vaillant qui s’y connait, « avec la faiblesse contre Ia force, 
insigne et rare honneur qui demeure attaché & son nom, aux yeux 
des honnétes gens de toutes les croyances et de tons les pays*. » 
Tachons de nettement délinir cé qui, en dehors méme de la justice 
souseraine et de la sainteté du droit qu'il allait défendre, imprime a 
son dévouement le caractére d'une grandeur et d'une pureté hors 
ligne; ce quile met, oserais-jele dire? presque au-dessus de Lescure et 
de la Roche Jacquelein. Le voici : Il n’était pas jeune, obscur et inexpé- 
rimenté comme ces héros si purs : il n’était pas entrainé par la nou- 
veaulé, 'appat irrésistible de l’inconnu, les chances de la lutte, la for- 
tune des combats. Il était vaincu d’avance etil le savait: il allaitde sang- 
froid au-devant d’une délaite inévitable, et d'une défaite quin élait pas 
seulement matérielle. Pour céderacetteséduction sublime d'un devoir 
qui ne peut aboutir qu’a une catastroplie, il sut rompre avec son 
passé, rompre avec son amour-propre, rompre avec beaucoup de ses 
amis politiques. Il savait parfaitement a quoi il s'exposait; il connaissait 


‘ Lettre du vicomte Joseph de Rainneville 4 la Gazetie de France, du 18 sep- 
lembre. 
? Discours du général Trochn. 


20 LE GENERAL DE LA MORICIERE. 


4 fond la puissance cosmopolite et l’acharnement implacable du parti 
qu'il allait soulever contre lui. Il savait que l’impopularité clericale 
est celle qui s’efface et se pardonne le moins. Il le savait et, comme 
autrefoisa la bréche de Constantine, il s’y jela téte baissée. Il osa étre 
impopulaire, et il le fut jusqu’d l’héroisme. Etant donné cet homme tel 
que nous l’'avons connu, avec son caractére, son age et ses antécé- 
dents, j’affirme qu’a aucune époque la chevalerie chrétienne n’a 
rien imaginé de plus difficile, de plus méritoire, de plus digne d'une 
éternelle mémoire. 

Aussi, dans ce qui devait étre son échec, Dieu lui octroya dés ici- 
bas une gloire aussi rare que délicate et impérissable. [l a compté au 
premier rang de ceux qui sont les témoins de Dieu dans le grand duel 
du bien et du mal, des hommes prédestinés 4 étre les répondants du 
bien, del’honneur et de la justice'. Une poignée de jeunes gens, mi- 
sérablement exigué par le nombre, répondit seule a l’appel d'un si 
magnifique, d’un si séduisant exemple; et de tous les symptémes 
dle Ja décadence ou de la transformation européenne, il n’y en a point 
de plus alarmant, de plus humiliant, que cette exiguité. Leur petit 
nombre les honore, mais il nous accuse, a dit avec trop de raison un 
homme de ceeur, mort au moment d‘aller les rejoindre. Mais ce petit 
nombre a suffi pour ce que voulail et ce que pouvait La Moriciére. Il 
lui a suffi pour représenter Phonneur de la France catholique au 
milieu du J4che abandon de |’Europe. II lui a suffi surtout pour 
arracher le masque au mensonge de l'usurpation piémontaise, et 
pour tacher de sang les mains hypocrites qui allaient se poser sur 
lépaule et Ja blanche tunique du vicaire de Jésus-Christ. 

Cela fait, il ne lui restait plus qu’a mourir comme il est mort. La 
mort arrive  l’improviste ; mais elle ne le surprend pas. Elle le trouve 
debout, vigilant, décidé, indompté, comme naguére au temps de sa 
jeunesse, quand il la regardait chaque jour en face. Elle le trouve de 
plus armé d’une force et d’une foi qu’elle ne lui connaissait pas. En 
la voyant venir, « i] décroche son crucifix comme autrefois il décro- 
chait son épée. » Le mot est d’un évéque et il restera. « Elle a été douce 
envers la mort, comme elle avait été douce envers la vie, » adit Bos- 
suet de sa Henriette d’Angleterre. I] aurait dil de notre héros qu’il a 
été fort contre la mort, comme il avait été fort contre la vie. Il aurait 
salué de ses accents immortels cette mort de soldat qui est encore et 
surtout la mort d’un saint. Quoi de plus admirable et de plus com- 
plet! Cette nuit derniére, aprés une journée partagée entre la priére 
humble et publique, et I’étude de l'histoire de )’Eglise ot il aura 


1 Mer Dupantoup, Oraison funébre dvs moris de CastelRdardo. 


LE GENERAL DE LA MORIBIERE. 21 


sa page, et une page si resplendissante’; cette seule parole pour ap- 
peler un prélre, ce cri unique pour se procurer la grace de l’absolu- 
lion ; ces rapides moments passés debout dans la solitude, le crucifix 
entre les mains; et enfin le moment supréme qui le trouve en pleine 
adoration, en pleine préparation, 4 genoux devant son Dieu! Se peut- 
il imaginer une vie plus généreusement et plus chrétiennement 
achevée, une mort plus heureuse dans sa soudaineté? Le voila pré- 
servé de sentir goulte 4 goutte l’amertume dela séparation des siens, 
de la noble femme, toujours si digne de lui, que Dieu lui avail donnée 
pour compagne et pour lumiére, puis de ses filles, adorées avec la 
tendresse et l'anxiété passionnée du vieux soldat! Le voila transporte, 
ilu sein de son obscure et fatiganle oisiveté, dans l’activité éternelle, 
dans une splendeur ect unc gloire que nul ne pourra plus lui enlever! 
Quelle triomphante sortie de l'exil d’ici-bas! Quelle triomphante en- 
lrée dans la patrie céleste, dans l’armée des élus, des confesseurs 
de la foi, des chevaliers du Christ! Te martyrum candidatus laudat 
exercilus. 

Combien il aime et estime 4 présent ces quinze années de disgrace 
humaine, ot! la grace divine envahissail son dme et le menait a tra- 
vers les épines et les croix, les avanies el les désastres, les angoisses 
el les amertumes, au couronnement chrétien de sa carriére. 

a J'irai, » disait l’évéque d'Orléans, en parlant de la tombe des 
jeunes soldals de La Moriciére, immolés sous ses yeux dans sa derniére 
bataille; « j'irai 1a, jeter un regard vers le ciel et deinander le triom- 
« phe de la justice et de l’éternel honneur sur la terre. J'irai Ja, rele- 
« ver mon coeur de ses tristesses et forlifier mon ame de ses épuise- 
« ments... J’irai apprendre d’eux & conserver en moi la flamme du 
« zile pour l’Eglise et pour les dmes, a vouer aux luttes de la vérité 
« etde la justice jusqu’aé ces derniers accents et ces derniers sou- 
« pirs. » 

Et nous, nousirons, et le grand et cher évéque y viendra avec nous, 
nous irons demander et apprendre tout ce qui nous manque, prés de 
cette tombe creusée dans une lande de Bretagne, au pied d’une croix 
ignorée, ou gisent les restes du chef immortel deces jeunes victimes, 
de celui qui, comme Duguesclin, son compatriote Duguesclin, aurait 
mérité de dormir entre les rois 4 Saint-Denis. Tant qu'il y aura une 
France chrélienne, cette tombe lointaine et solitaire apparaitra aux 


' Op sait que le dimanche, veille de sa mort, il était sorti une derniére fois pour 
assister au salut dans V’église du village de Prouzel. Il y resta agenouillé pendant 
tout office. En rentrant il se met a lire I'Histoire de U'Eglise, par M. Yabbé Darras. 
Ce fat sa derniére lecture. Le volume entr ouvert élait prés de son lit quand il 
leva pour appeler son domestique et lui faire chercher le curé qui eut a peine le 
lanps de recueillir son dernier soupir. 


22 LE GENERAL DE LA MORICIBRE. 


ames paréed'une grandeur solennelle et d’une majesté touchante. Loin 
des enivrementsdu champ de bataille, loin du théatre de ses lutteset de 
ses succés, sous le tertre qui recouvrira jusqu au jour du jugement ce 
ceeur intrépide et ce bras victorieux, c’est 1a qu'on aimera 4 évoquer 
une grande 4me trahie par la fortune et grandie par le sacrifice. C'est 
14 qu'on admirera sans réserve le guerricr, l'homme public qui a su 
garder intact son honneur, l’honneur du soldat, du ciloyen et du chré- 
tien. Cest 1a qu’il faudra aller apprendre le néant des espérances 
humaines, mais apprendre aussi qu'il y a, méme en ce monde, une 
vraie grandeur et une vraie vertu. Cetle tombe nous dira comment il 
faut s'y prendre pour mépriser les iniquilés de la victoire; pour 
servir dans l'armée de la justice contre l'armée de Ja fortune; pour 
protester contre les mollesses énervantes, contre les complaisances 
serviles, contre \'idoldtrie du succés; pour placer au-dessus des pau- 
vres oripeaux d'une fausse grandeur, la fidélité aux convictions déser- 
tées, aux drapeaux déchirés, & la liberté reniée, aux amis perséculés, 
aux proscrits et aux vaincus. Celle tumbe nous enseignera, dans la 
confusion et l'instabilité du monde acluel, 4 sauver avant tout le ca- 
ractére, qui fait toule la puissance et toute la valeur de !’homme ici- 
bas. Mais de celte tombe sorlira en méme temps une lecon plus diffi- 
cile et plus nécessaire encore. Elle nous enseignera 4 étre doux et 
forts dans le malheur ; 4 trouver le calme et la joie dans la souffrance, 
ala supporter sans aballement et sans aigreur, 4 savoir accepter, 
quand iI le faut, de n’étre plus qu'un servileur inutile, et 4 gagner 
ainsi la vie éternelle. Oui, tout cela nous sera révélé sur la tombe 
de celui qui ne sera point oublié, parce qu'il a réuni dans sa glorieuse 
vie ce quia été trop souvent séparé : parce qu'il a été non-senle- 
ment un grand capilaine, un grand servileur de la France, un fiddle 
soldat de la liberté, un honnéte homme, un grand citoyen; mais 
encore un grand chrétien, un chrétien humble et intrépide, qui a 
aimé son amie et qui l'a sauvée. 


Cu. pe MonTaLEMBERT. 





UN FAUX DERVICHE 


DANS LE TURKESTAN’ 


Une imagination ardente, un esprit vif et humoristique, une in- 
domptable énergie, le don heureux de voir et de peindre d’une ma- 
nitre vivante les homies et les choses, telles sont les qualités que 
Yon remarque tout d’abord chez le nouvel explorateur de I’Asie cen- 
trale. Mais il n’est pas seulement voyageur hardi, aimable conteur, 
plein de verve et d’originalité, on doit aussi reconnailre en lui un sa- 
vant orientaliste, un ethnographe et un linguiste éminent. 

Né en 1832 dans une petite ville hongroise, il étudia de bonne heure 
avec passion les diflérents dialectes de |’Europe et de |’Asie, recher- 
chant les liens de parenté qui unissent les idiomes del’Orient a ceux 
de Occident. Frappé du degré d’altinité qui existe entre le Hongrois 
el le Turco-Tartare, il résolut de remonter jusqu’au berceau des lan- 
gues altaiques, se rendit 4 Constantinople et fréquenta les écoles, les 
bibliuthéques avec une telle assiduité que peu d’années firent de lui 
un véritable Effendi. Mais plus il s’approchait du but désiré, plus 
grande était sa soif de science. La Turquie ne parut bientét 4 ses yeux 
que le vestibule de Orient, il voulut aller plus loin, chercher jusque 
dans les profondeurs de |’ Asie les souches originelles des races et des 
idiomes de l'Europe’. En vain ses amis lui représentérent les fatigues 


' Hermann Vambery's Reise in mittel Aster. Deutsche original Ausgabe (Leipzig, 
Brockhaus, 1865). Travels in central Asia (Paris, Xavier). — Traduction francaise 
par M. Forgues (Paris, Hachette). 

* Les études ethnographiques et linguistiques formeront un volume spécial que 
‘auteur se propose de publier bieptdt. =“ a 





Zé UN FAUX DERVICHE 


et les périls d'un semblable voyage. Infirme comme il !’était (une 
blessure l'avait rendu boiteux) pourrait-il supporter une longue mar- 
che au travers de ces plaines de sable ow il aurait a lutter contre la 
lempéte avec ses épouvantes, la soif avec ses tortures, ow il rencon- 
trerait enfin la mort sous toutes les formes? Puis, comment se frayer 
un chemin parmi ces tribus fanatiques et sauvages, effroi des voya- 
geurs, qui, peu d’années auparavant, avaient fait périr Moorcraft, 
Conolly et Stoddart? Rien ne put ébranler Ja résolution de Vambéry ; 
il se sentait assez fort pour braver la souffrance, et quant aux dan- 
gers qui viendraient de la part des hommes, son esprit audacieux et 
inventif lui fourniraitle moyen de lesécarter en se faisant un auxiliaire 
de la superstition elle-méme. N’était-il pas aussi versé dans la connais- 
sance du Koran et des coutumes de !'Islam que le plus pieux disciple 
du prophéte? li revétirait donc le costume du derviche pélerin et s’en 
irait a travers l’Asie, distribuant parlout les bénédictions, mais fai- 
sant en secret ses études et ses remarques scientifiques. Sa physio- 
nomie étrangére devait, a la vérité, lui susciter quelques obstacles, 
mais il comptait sur sa bonne étoile, sur sa présence d’esprit sur- 
tout, pour sortir d’embarras. Ces épreuves se renouvelérent souvent 
dans le cours de son aventureuse exploration ; plus d’une fois le re- 
yard sombre d’un potentat cruel se fixa sur lui comme pour dire : 
« Vos traits vous dénoncent; vous étes un Frenghi (Européen) ! » Le 
sang-froid extraordinaire, les expédients ingénieux que Vambéry 
trouvait dans ces circonstances, donnent a Ja relation de son 
voyage un inférét que pourraient lui envier les drames et les ro- 
mans. A ce puissant attrait, l’ouvrage dont nous allons donner une 
esquisse rapide joint Je mérite de renfermer les notions les plus pré- 
cieuses sur les relations sociales et politiques, les moeurs, le caractére 
des races qui habitent I’ Asie centrale. 


Ce fut au commencement de juillet 1862, que Vambéry, partant de 
Tabriz, commenca son long et périlleux voyage. La Perse, a cette 
époque de l’année, n’offre nullement le spectacle enchanteur que 
nous ont fait réver les descriptions enthousiastes des poétes. Ce pays 
si vanté n’étale partout aux regards qu'un ciel de feu, des plaines 
arides et désertes, au milieu desquelles s’avance parfois lenlement 
une caravane couverte de poussiére, épuisée par la fatigue et la 


DANS LE TURKESTAN. 5) 


chaleur. Aprés quinze jours d’une marche monotone et pénible, notre 
voyageur vit enfin s élever & horizon les contours de quelques domes, 
ademi perdus dans une brume bleuatre. C’était Téhéran, la ville cé- 
leste, le siége de la souveraineté, ainsi que ta nomment pompeuse: 
ment les indigénes |! 

H n’était pas facile de pénétrer dans la noble cité; une foule com- 
pacte encombrait les rues; les Ancs, les chameaux, les mulets chargés 
de paille, d’orge ou d'autres denrées se heurtaient dans la plus étrange 
confusion. « Kaberdar ! Kaberdar! » (Prenez garde!), criaient a tue- 
téte les passants ; chacun se pressait, s‘agitait et les coups de baton, 
voire méme les coups de sabre étaient distribués avec une libéralité 
surprenante. Vambery parvint & sortir sain et sauf de cette bagarre; 
il se rendit 4 la résidence d’été de |’ambassade turque, ot tous les 
Effendis étaient rassemblés sous une magnifique tente de soie..Haydar 
Effendi qui représentait le sultan 4 la cour du shah, avait connu le 
voyageur hongrois 4 Constantinople; illui fit accueil le plus cordial, 
etbientét les convives, réunis autour d'un splendide banquet, se mi- 
rent 4 évoquer les souvenirs de Stambonl, du Bosphore et de.leurs 
admirables paysages, si différents des plaines arides de la Perse. 

Le contraste des caractéres n'est pas moins sensible entre les deur 
nations qui se partagent la suprématie du monde mahomeétan. L’Qs- 
manli, par suite de ses rapports ¢troits avecl’Occident, se pénétre de 
plus en plus des meeurs, de a civilisation européennes et.gagne a ce 
contact une supériorité incontestable. Le Persan conserve davantage 
le type primitif des Orientaux, son esprit est plus poétique, son intel- 
ligence plus prompte, sa courtoisie plus raffinée ; mais, fier d’une an- 
tiquité qui se perd dans la nuit des temps, il est profondément hos- 
lile 4 nos sciences et 4 nos arts, dontil ne comprend pas Importance. 
Quelques hommes d’élite, ala vérité, cherchent 4 rajeunir les insti+ 
tutions vermoulues de la Perse, eta faire entrer leur pays dans la voie 
du progrés. Les sollicitations pressantes du ministre Ferrukh Khan 
engagérent méme, il y quelques années, plusieurs nations d'Europe, 
la Belgique, la Prusse, I'ltalie, 4 envoyer des ambassadeurs dans le 
but de nouer avec I’Iran des relations politiques et commerciales ; mais 
leurs efforts ont échoué, la Perse n’était pas mire pour cette régéné- 
ration. 

Grace 4 la généreuse hospitalité de Haydar Effendi, Vambéry fut 
bientdt remis de ses fatigues. Impatient de continuer son voyage, il 
voulait prendre immédiatement la route d’Hérat; ses amis l’en dé- 
tournérent, car les hostilités qui venaient d’éclater entre le sultan-de 

cette province et le souverain des Afghans, rendaient les communica- 
tions impossibles. Prendre la route du Nord n était guére plus prati- 
cable; il aurait fallu traverser pendant les mois{d’hiver les. vastes dé- 
SEPrewene 2 


26 UN FAUX DERVICHE 


serts de l’Asie centrale. Le voyageur dut se résigner a attendre une 
saison plus favorable. Pour aplanir les obstacles qui s opposaient a la 
réalisation de son plan, il commenga dés lors & attirer auprés de lui 
les derviches qui chaque année traversent Téhéran pour se rendre en 
Turquie. Ces pélerins ou hadjis ne manquaient jamais de s'adresser & 
Yambassade ottomane, carils étaient tous sunnites et reconnaissaient 
pour chef spirituel l’empereur de Constantinople ; la Perse, au con- 
traire, appartient 4 la secte des shittes, qu'on pourrait appeler les 
protestants de |'Islam, aussi inspire-t-elle une profonde horreur aux 
fidéles croyants de Khiva, Bokhara, Samarcande, etc. Vambéry, qui se 
proposait de visiter tous ces Etats fanatiques, avait donc adopteé le réle 
d’un sunnite pieux et zélé. Bientét le bruit se répandit parmi les pé- 
lerins que Reschid Effendi (nom de guerre de notre voyageur) traitait 
les derviches comme ses fréres et qu il était sans doute lui-méme un 
derviche déguisé. 
Dans la matinée du 20 mars 1862, quatre hadjis se présentérent 
devant. celui qu’ils regardaient comme le protecteur dévoué de leur 
secte. Ils venaient se plaindre-des employés persans qui, a leur retour 
de la Mecque, avaient prélevé sur eux une taxe abusive depuis long- 
temps interdite. « Nous ne demandons pas d’argent & Son Excellence 
« l’ambassadeur, dit celui qui paraissait étre le chef; l'unique objet 
« de nos priéres, c'est qu’é l'avenir les sunnites puissent visiter les 
« lieux saints sans avoir & supporter les vexations des infidéles 
« shiites. » Surpris du désintéresscment de ce langage, Vambéry con- 
sidéra plus attentivement l’austére visage de ses hdtes. En dépit de 
leurs vétements misérables, une sorte de noblesse native se révélait 
en eux; leurs paroles avaient l’accent de la franchise, et l’intelligence 
brillait dans leurs regards. La petite caravane dont ils faisaient partie, 
composée en tout de vingt-quatre personnes, se rendait 4 Bokhara. 
La résolution de l’Européen fut bientét prise; il dit aux pélerins que 
depuis fort longtemps il éprouvait un extréme désir de visiter le Tur- 
kestan, ce foyer de la piété islamite, cette terre bénie qui renfermait 
les tombeaux d'un si grand nombre de saints..« Obéissant 4 ce senti- 
« ment, j'ai, dit-il, quitté la Turquie; depuis plusieurs mois, j’attends 
a en Perse une occasion favorable et je remercie Diew de m’avoir enfin 
« accordé des compagnons avec lesquels je pourrai continuer ma route 
« et réaliser mon dessein. » | 
Les Tartares parurent d'abord fort étonnés. Comment.un Effendi, 
accoutumé a une existence somptueuse, se déterminait-il 4 courir tant 
de dangers, 4 supporter tant d’ennuis? L’ardente foi du prétendu sun- 
nite pouvait 4 peine expliquer ce prodige, aussi les derviches. cru- 
rent-ils devoir l'éclairer sur les suites funestes auxquelles l’exposait cet 
excés de zéle. « Nous voyagerons, ajoutérent-ils, pendant des semaines 


DANS LB TURKESTAN. 97 


« entiéres sans rencontrer aucune maison, sans apercevoir le moindre 
«Tuisseau ot nous puissions étancher notre soif. De plus, nous cou- 
« rons le risque de périr sous les coups des bandes de pillards qui 
« infestent le désert, ou bien d'étre engloutis vivants par les tempétes 
« de sable. Réfléchissez encore, seigneur Effendi, nous ne voudrions 
« pasdevenir la cause de votre perte. » Ces paroles émurent Vambéery, 
mais il n’était pas venu si loin pour se laisser abattre : « Je sais, ré- 
« pondit-il aux pélerins, que ce monde ressemble a une hdtellerie ot 
« nous séjournons quelques jours, et d’ott nous partons bientét pour 
« faire place ade nouveaux voyageurs. Je prends en pitié ces Ames in- 
« quiétes qui, non contentes d'avoir souci du présent, embrassent 
« dans leur sollicitude un long avenir. Emmenez-moi avec vous, mes 
« amis, je suis las de ce royaume de l’erreur et j’ai hate d’en sortir. » 

En présence d'une résolution aussi ferme, les chefs de la caravane 
acceptérent le prétendu Reschid pour compagnon de voyage. Une ac- 
colade fraternelle ratifia cette promesse, et |'Européen ne sentit pas 
sans quelque répugnance le contact de ces vétements déguenillés 
qu'un long usage avait imprégnés de mille odeurs facheuses. 

Daprés les conseils de l'un des derviches, Hadji Bilal, qui l’avait 
pris en amilié particuliére, le voyageur rasa ses cheveux, revétit un 
costume bokhariote, et, pour mieux entrer dans le réle d'un pélerin 
ennemi de toute superfluité mondaine, il supprima les objets de 
literie, le linge de corps, en un mot, tout ce qui, aux yeux des Tar- 
tares, avait la moindre apparence de raffinement ou de recherche. 
Quelques jours aprés, il rejoignit ses compagnons dans le caravansé- 
rail ou les Hadjis s' étaient donné rendez-vous. La, Vambéry put con- 
staler 4 sa grande surprise que les misérables vétements qui avaient 
si fort excité son dégout, formaient le costume d’apparat des der- 
viches : leur habit de voyage se composait de nombreux haillons, dis- 
posés avec une fantaisie toute pittoresque et fixés & la ceinture par 
un bout de corde. Hadji Bilal, levant les bras en l’air, prononea la 
pricredu départ, 4 laquelle tous les assistants répondirent par 1’ A- 
men sacramentel en portant la main a leur barbe. 

Vambéry ne quittait pas Téhéran sans tristesse ni sans inquié- 
tude. Dans cette ville, placée aux frontiéres de la civilisation, il 

avait trouvé des amis dévoués ; maintenant en compagnie d'incon- 
nus, il allait affronter a la fois les périls du désert, et ceux dont le 
menagait Ja cruauté, plus redoutable encore, des habitants des villes. 
fl fut tiré de ses réflexions par les joyeuses ballades que chantaient 
plusieurs des pélerins; d'autres racontaient les aventures de leur 
vie errante ou vantaient les charmes de leur pays natal, les jardins 
fertiles du Mergolan et du Khokand. Parfois leur enthousiasme pa- 
triotique ct religieux les poussait 4 entonner des versets du Koran; 


2a UN FAUX DERVICHE 


Vambéry ne manquait pas de se joindre a eux avec un zéle qui faisait 
honneur & la force de ses poumons. Il avait alors la satisfaction de 
voir les derviches se regarder l'un l’autre et se dire 4 demi-voix que 
Hadji Reschid était un vrai croyant qui, sans doute, grace aux bons 
exemples offerts 4 son émulation, marcherait bientét sur les traces 
des saints. 

Au bout de cinq jours, les pélerins atteignirent la montagne de 
Mazendran, dont le versant septentrional étend sa base jusqu’a la 
mer Caspienne. En cet endroit, la stérilité du pays fait place a la 
plus fraiche, a la plus riche végétation; de splendides foréts, des 
prairies couvertes d’un épais gazon s étendent partout devant les 
yeux charmés du voyegeur, et de temps en temps, le murmure 
d’une cascade vient agréablement flatter ses oreilles. La vue de cette 
riante campagne chassa tous les pressentiments sinistres qui 
s'étaient emparé de l’4me de Vambéry; monté sur un mulet a 
Vallure pacifique, il arriva plein de confiance 4 Karatépe, ou il 
devait s embarquer sur la mer Caspienne. La, un Afghan de haute 
naissance, que le prétendu Reschid avait rencontré sur sa route et 
qui savait de quelle considération i] jouissait auprés de l’ambassade 
ottomane, lui offrit Vhospitalité dans sa demeure. La nouvelle de 
Yarrivée des pélerins avait réuni un grand nombre de visiteurs; 
accroupis le long des maisons, ils attachaient sur Vambéry des 
regards ou se peignaient la défiance et la curiosité. « Ce n'est point 
un derviche, disaient -les uns, ses traits et son teint l’annoncent 
assez. — Les Hadjis, reprenaient les autres, prétendent qu’il est 
proche parent de l’ambassadeur turc. » — Tous, alors, hochant la 
téte d’un air mystérieux, ajoutérent a demi-voix : — « Allah seul 
peul savoir ce que vient faire cet étranger! » — Pendant ce temps, 
Vambéry s‘elforcait de paraitre plongé dans une méditation pro- 
fonde ; en protestant, il edt commis une grave imprudence, car 
les Orientaux, menteurs et rusés, croient difficilement 4 la fran- 
chise et prennent toujours le contre-pied de ce quon leur dit. Ces 
soupcons faillirent cependant entraver dés le début les auda- 
cieux projets de l’Européen. Le capitaine du navire afghan, ein- 
ployé 4 l'approvisionnement de la garnison russe, avait consenti, 
moyennant une faible somme, & prendre tous les Hadjis 4 son bord 
pour leur faire traverser Je bras de mer qui sépare Karatépe d’A- 
shourada. Mais, apprenant les bruits qui couraient sur le compte 
de notre voyageur, il refusa de le laisser s’embarquer, « son atta- 
chement pour les Russes ne lui permettait pas, disait-il, de faciliter 
les secrets desseins d'un émissaire de la Turquie. » En vain Hadji 
Bilal , Hadji Salih et quelques autres membres de la caravane 
essayérent-ils de changer sa résolution. Tout fut inutile, et Vam- 


DANS LE TURKESTAN. 29 


béry se demandait s’il n’allait pas étre obligé de retourner en 
arriére, quand ses compagnons déclarérent généreusement qu’ils 
ne partiraient pas sans lui. 

Vers le soir, les derviches apprirent qu’un Turcoman nommé 
Yakoub proposait, par esprit de religion et sans vouloir aucune 
récompense , de les prendre sur son bateau. Le motif de cette 
bienveillance inattendue se découvrit néanmoins bientét. Yakoub, 
ayant attiré Vambéry a part, lui avoua d'un ton embarrassé, qui 
contrastait singuliérement avec sa physionomie énergique et sau- 
vage, qu'il nourrissait une passion profonde et sans espoir pour une 
jeune fille de sa tribu; un juif, magicien renommé qui résidait a 
Karatépe, avait promis de préparer un talisman infaillible si l’amant 
malheureux pouvait lui procurer trente gouttes d’essence de rose 
arrivant directement de la Mecque. « Vous autres Hadjis, ajouta le 
« Tartare en baissant les yeux, vous ne quittez jamais les lieux 
« saints sans emporter quelque parfum; comme vous étes le plus 
« jeune de la caravane, j'espére que vous comprendrez mieux mon 
« chagrin et que vous me viendrez en aide. » Les compagnons de 
Vambéry possédaient en effet plusieurs flacons d’essence, ils en 
donnérent au Turcoman, et ce précicux présent jeta le fils du désert 
dans un véritable ravissement. 

Les voyageurs passérent deux jours sur un késeboy, bitiment 
pourvu d'un mat et de deux voiles d’inégale grandeur, qui sert aux 
Tartares pour le transport des cargaisons. I] était presque nuit quand 
Yakoub jeta l’ahcre devant Ashourada, la plus méridionale des pos- 
sessions russes en Asie. Le tzar entretient sans cesse sur la céte des 
steamers chargés de réprimer les déprédations des Turcomans qui, 
jadis, répandaient l’effroi dans la province. Toute embarcation indi- 
géne, avant d'aborder au port d’Ashourada, doit élre munie d’une 
passe en régle, et se soumettre & linspection des fonctiounaires 
russes. Cette visite causait quelque alarme 4 Vambéry; la vue de 
ses trails un peu trop européens ne provoquerait-elle pas chez I'a- 
gent moscovile une indiscréte exclamation de surprise? Son incognito 
ne serait-il pas trahi? Heureusement, le jour de l’arrivée, on cé- 
lébrait la Paque de |’Eglise grecque, et, grace a cette solennité, le 
contréle ful réduit 4 des formalités trés-sommaires. Les pélerins con- 
tinuérent la traversée, et abordérent le lendemain 4 Gomushtépe, 
qu'une distance de trois lieues 4 peine sépare d’Ashourada. 


30 UN FAUX DERVICHE 


II 


Les Hadjis furent regus par un chef nommé Khandjan, pour le- 
quel ils avaient des lettres de recommandation. Le noble Turcoman 
était un homme d'une quarantaine d’années; sa haute taille, sa robe 
d’une austére simplicilé, la longue barbe qui tombait sur sa poitrine 
lui donnaient un air digne et imposant. I] s'avanga vers ses hétes, les 
embrassa plusieurs fois, et prit avec eux le chemin de sa tente. Le 
bruit de l'arrivée des derviches s'étail déja répandu dans les habita- 
tions ; hommes, femmes, enfants, se précipitaient au-devant des pé- 
lerins et se disputaient I’honneur de toucher leurs vétements, croyant 
ainsi avoir part aux mérites des saints personnages. « Ces premiéres 
scénes de la vie asiatique m‘avaient, dit Vambéry, jeté dans un tel 
étonnement que je m‘arrétai indécis, ne sachant si je devais d’abord 
examiner la singuliére construction des tentes de feutre, admirer la 
grace des femmes enveloppées de longues tuniques de sole, ou céder 
au désir manifesté par les bras et les mains tendus vers moi. Spectacle 
é(range ! Jeunes et vieux, sans distinction de sexe ni de rang, s‘em- 
pressaient autour de ces Hadjis couverts encore de la sainte poussiére 
de la Mecque. Que l'on juge de ma stupéfaction quarfii je vis des fem- 
mes d’une grande beauté, et méme de toutes jeunes filles fendre la 
foule pour m'embrasser. Ces démonstrations de sympathie et de res- 
pect commengaient cependant 4 devenir fatigantes quand nous arri- 
vames devant la tente du chef Ishan (prétre) oti se réunit notre petite 
caravane. Alors s’ouvrit une lutte singuliére. Chacun_ sollicitait 
comme une faveur précieuse le droit de recevoir sous sa tente les 
pauvres étrangers ; j’avais entendu vanter souvent lhospitalité des 
tribus nomades de |’Asie, mais je n’avais jamais supposé qu elle pat 
s étendre aussi loin. Khandjan mit fin aux contestations en répartis- 
sant lui-méme entre les habitants ces hétes tant souhaités. f] se ré- 
serva seulement Hadji Bilal et moi, qui étions considérés comme les 
chefs de la caravane, et nous primes avec lui le chemin de son ova 
(tente). » 

Un souper confortable, composé de poisson bouilli et de lait caillé, 
attendait les deux pélerins. La touchante bienveillance qui l’avait ac- 
cueilli, le bien-étre dont il était entouré, remplirent Vambéry d'une 
joie qui s’accordait mal avec la gravité de son rdle de derviche. Son 
ami Hadji Bilal crut devoir lui adresser & ce sujet quelques observa- 


DANS LE TURKESTAN. 3f 


tions. « Vous avez du remarquer déja, lui dit-il, que mes compagnons 
et moi, nous distribuons 4 chacun des fatiha (bénédictions). Il faut 
suivre notre exemple. Je sais que fel n'est pas l’usage dans le pays 
de Roum (Turquie), mais les Turcomans s’y attendent et le désirent. 
Yous leur causeriez une grande surprise si, vous donnant pour un 
derviche, vous n’en preniez pas complétement le caractére. Vous con- 
naissez la formule de cette bénédiction, prenez donc un visage sérieux 
et répandez vos fattha. Vous pouvez yjoindre les nefes (souffles saints) 
quand vous serez appelé auprés des malades, mais n’oubliez pas de 
tendre en méme temps la main, car on sait que les derviches tirent 
de Ja piété des fidéles leurs moyens d’existence, et ils ne sortent ja- 
mais d'une tente sans recevoir quelque petit présent. » 

Le voyageur hongrois profita si bien des avis d'Hadji Bilal, que 
cing jours aprés son arrivée 4 Gomushtépe, une foule de croyants et 
de malades l’assiégeait dés son lever, sollicitant, fun ses fatiha, 
Yautre, son souffle sacré, un troisiéme, le talisman qui devait le 
guérir. Grace a cette souplesse d’esprit, 4 ce tact merveilleux qui lui 
sont particuliers, Vambéry s identifia dés lors complétement avec le 
vénérable personnage de Hadj: Reschid, et jamais, pendant un infer- 
valle de deux années, 1) ne lui échappa le moindre geste, la moindre 
parole capables de le trahir. Sa réputation de sainteté grandissait 
chaque jour et lui valait de nombreuses offrandes qu’il recevaitavec 
une gravité toute musulmane. Cette confiance croissante permit a 
l’Européen de lier avec les Turcomans des relations étroites et fré- 
quentes. 1] en profita pour étudier les relations sociales de ces tri- 
bus, connafire les innombrables ramifications dont elles se com- 
posent, et se former une idée exacte des liens qui unissent des 
éléments en apparence si hétérogénes et siconfus. II luifallait cepen- 
dant userd’une grande prudence : un derviche, uniquement préoccupé 
des choses du ciel, ne doit jamais faire aucune question sur des in- 
téréts purement mondains. Heureusement les Tartares, si terribles, 
si impétueux, quand ils accomplissent leurs actes de brigandage, 
passent le reste du temps dans une oisiveté complete, et se livrent alors 
a dinterminables dissertations politiques ou morales. Vambéry, 
tont en égrenant son chapelet avec une apparence de pieuse réve- 
rie, prétait une oreille attentive 4 leurs entretiens dont il ne perdait 
pas les moindres détails. 

Une des choses qui le surprirent le plus chez les Turcomans fut de 
voir que, si tous sont trop fiers pour obéir, personne au moins ne 
semble ambitieux de commander. — « Nous sommes un peuple sans 
chef disent-ils, et nous n’en voulons point avoir. Chacun est roi dans 
notre pays. » — Cependant, malgré l’absence de tout frein, de toute 
auforité, ces pillards sauvages, qui sont la terreur des pays environ- 


32 ; UN FAUX DERVICHE 


nants, vivent ensemble en bonne intelligence, et chose remarquable 
il se commet chez eux moins de vols et de meurtres, on y trouve plus 
de moralité que parmi la plupart des autres peuples asiatiques. Ce 
phénoméne s’explique par l’action d'une loi toute-puissante qui 
exerce sur les habitants du désert plus d’empire que la religion elle- 
méme; nous voulons parler du Deb, c’est-a-dire la coutume, les tra- 
ditions. Invisible souverain, obéi partout, il sanctionne les dépréda- 
tions, l’esclavage, et toutes les prescriptions de I'lslam viennent 
échouer contre lui. — « Comment, demandait un jour Vambéry a un 
Tartare fameux pour ses brigandages et sa grande piété, comment 
pouvez-vous vendre vos fréres sunnites, quand le prophétea dit en 
termes exprés : « Tout musulman est libre? » — Bah! répondit-il, 
le Koran, ce livre de. Dieu, est plus précieux qu’un homme, cepen- 
dant on le vend et on l'achéte; Joseph, le fils de Jacob, était un pro- 
phéte, pourtant on l’a vendu, s’en est-il trouvé plus mal? » — L’in- 
fluence du Deb sétend, du reste, 4 toute ]’Asie centrale. En se 
convertissant au culte de Mahomet, les tribus nomades n’en ont pris 
que la forme extérieure ; ils adoraient autrefois le feu, le soleil, les 
ates naturels, ils les personnifient aujourd'hui sous le nom 
“Allah. : 

Plusieurs usages fort anciens et fort singuliers se rencontrent en- 
core aujourd'hui dans presque toute l’Asie centrale. Le mariage, 
par exemple, y est accompagné de rites caractéristiques. La jeune 
fille, dans son riche costume de fiancée, enfourche bravement un 
eoursier fougueux qu'elle lance de toute sa vitesse ; d’une main, elle 
tient les rénes, de l'autre, elle serre contre sa poitrine un agneau 
fraichement tué, que le fiancé, monté aussi sur un cheval rapide, 
s efforce de lui ravir. Tous les jeunes gens de la tribu prennent part 
4 cette ardente poursuite, et le sable du désert devient alors le 
théatre d'une étourdissante fantasia. 

._ Les cérémonies prescrites pour les funérailles ne sont pas moins 
curieuses. Quand une famille turcomane a perdu |’un de ses mem- 
bres, des pleureuses viennent chaque jour, pendant toute une année, 
a Yheure ot le défunt a rendu le dernier soupir, pousser des san- 
clots et des cris auxquels les parents doivent se joindre. Cette cou- 
tume semblerait prouver que les Tartares, supérieurs en cela aux 
peuples civilisés, consacrent 4 leurs morts un souvenir plus profond 
et plus durable. Mais dans la pratique, il faut rabattre un peu de cet 
éloge; les larmes, le deuil prolongé, ne sont qu'une affaire de 
forme, et Vambéry avait souvent peine @ réprimer un sourire, lors- 
qu il voyait le chef de la famille fumer tranquillement sa pipe, ou sa- 
vourer son repas, en s'interrompant parfois pour se joindre aux la- 
mentations bruyantes du chosur. Il en est de méme des femmes ; 


DANS LE TURKESTAN. 33 


elles crient, elles pleurent de la facon la plus lugubre sans cesser de 
tourner leur rouet, de bercer leurs enfants. Mais quoi! la nature hu- 
maine n’est-elle pas la méme partaut et les Turcomanes différent- 
elles beaucoup de nos veuves inconsolables auxquelles, comme l’a 
dit la Fontaine avec sa malicieuse bonhomie, « le deuil bientét sert 
de parure. » 

Vambéry, vénéré comme un des élus du prophete, passait souvent 
ses soirées au milieu des familles tartares. La, entouré d'un nom- 
breux auditoire, le bakshi (troubadour) chantait en s’accompagnant 
de \a diitera (instrument & deux cordes qui rappelle la guitare), Jes 
poésies de Koroglu, d’Aman Mollah, ou plus souvent encore celles de 
Makhdumkuli, |’Ossian du désert, dont ses compatriotes ont fait un 
demi-dieu d'aprés la légende. Ce saint personnage, qui n’avait ja- 
mais étudié dans les colléges de Bokhara, recut par une inspiration 
divine, le don de toute science. Il fut un jour transporté en songe 4 
la Mecque, en présence du prophele et des premiers khalifes. Saisi 
de respect et de crainte 4 la vue de cette auguste assemblée, il se 
prosterna, et jetant autour de lui des regards timides apercut Omar, 
le patron des Turcomans qui, d'un air de bienveillance, lui faisait 
signe d'approcher. Il recut alorsavecla bénédiction du prophéte, un lé- 
ger coup sur le front, ce qui le réveilla aussitét. Dés cet instant, une 
poésie céleste coula de ses lavres, il composa des hymnes héroiques 

que les Tartares regardent encore aujourd'hui comme une des plus 
belles productions de l’esprit humain. 

Vers cette époque, un mollah ayant entrepris une tournée chez les 
Alabeg et les Goklen, notre voyageur saisit cette occasion d’examiner 
les ruines grecques qui perpétuent, au milieu de ces peuples sauvages, 
le souvenir des conquétes d’ Alexandre. Il put reconnaitre la muraille 
batie par le héros macédonien pour opposer une digue aux flots tou- 
jours menacants des tribus du désert. La légende racontée a ce 
sujet par les Turcomans montre combien l’imagination orientale se 
plait & revétir de fictions 4 la fois poétiques et religieuses les évé- 
Rements de histoire. Alexandre, disent les Tartares, était un mu- 
sulman d'une piété profonde, comme les saints exercent tout pou- 
voir sur le monde invisible; il commandait aux esprits des ténébres, 
et ce fut par son ordre que les djins ou génies élevérent la muraille 
sacrée. 

Néanmoins, malgré |’hospitalité généreuse de Khandjan, Vambéry 
commencait 4 se lasser du séjour de Gomushtépe. Les razzias conti- 
nuelles des Turcomans peuplent leurs tentes d’une foule d'esclaves 
persans, dont les tortures révoltent quiconque garde un sentiment 
d’humanité, Ces malheureuk, surpris la plupart du temps dans une 
attaque nocturne, sont emmenés loin de leurs familles; on les charge 


o4 UN FAUX DERVICHE 


de chaines pesantes, qui trahissent leurs moindres mouvements et 
empéchent toute tentative de fuite. Khandjan lui-méme possédait 
deux jeunes Iraniens de dix-huit 4 vingt ans, et par un contraste frap- 
pant, cet homme si bon, si hdspitalier, les accablait, sous Je moindre 
prétexte, d’injures et d'imprécations. Notre voyageur ne po:tvait sans 
se trahir donner 4 ces infortunés le moindre témoignage de compas- 
sion. Cependant, la pitié que les jeunes Persans surprenaient parfois 
dans ses regards les engageait 4 s'adresser 4 lui. Ils le suppliérent 
d’écrire pour eux a leurs parents, et de les conjurer de vendre trou- 
peaux, jardins, maisons, afin de les tirer de cette affreuse captivité, 
car les Turcomans ne maltraitent souvent les prisonniers que dans 
l'espoir d’en tirer une forte rancon. 

Vambéry apprit donc avec joie gue le Khan de Khiva, auquel les 
médecins avaient prescrit l’usage du lait de buffle, venait d'envoyer 
aGomushtépe son kervanboshi (chef de caravane), avec l’ordre d’ache- 
ter deux couples de ces animaux pour essayer de les acclimater dans 
son pays. Se joindre a un officier qui, mieux que le guide le plus expé- 
rimenté connaissait les invisibles chemins du désert, était pour les 
pélerins une bonne fortune inattendue. Vambéry pressait Hadji Bi- 
lal de mettre & profit une aussi heureuse occasion ; mais celui-ci vit 
avec quelque surprise l'impatience de son ami, et 1] lui fit observer 
que c’était la un véritable enfantillage. « Cest en vain que tu te hates, 
lui dit-il, tu resteras sur les bords de la Gorghen jusqu’a ce que le 
nasib (destin) ait décrété que tu dois te désaltérer 4 un autre fleuve, 
et nul ne peut savoir quand doit se manifester la volonté d'‘Allah! » 
Cette réponse, comme on le pense bien, ne parul pas pleinement 
satisfaisante 4 Vambéry ; mais il ne pouvait affronter seul le désert ; 
il lui fallutdonc se soumettre a la lenteur orientale de ses compa- 

ons. 
ae petite caravane devait se rendre a Etrek, ville de la tribu des Ka- 
raktchis (pillards), pour y séjourner jusqu'au moment ot elle pour- 
rait se joindre au kervanbashi. Un des chefs les plus redoutés de cette 
peuplade vint 4 Gomushtépe fort 4 propos. Il se nommait Kulkhan le Pir 
(chef). Sa physionomie sombre et farouche, peu faite pour inspirer la 
confiance, ne s’éclaircit nullement a la vue des pieux pélerins ; néan- 
moins, par égard pour Khandjan, 1! consentil 4 prendre les Hadjis sous 
sa protection, leur recommandant de se tenir préts 4 partir avec 
lui dans deux jours, car il n’attendait pour retourner 4 son ova 
d’Etrek, que l'arrivée de son fils parti pour un alaman (razzia). 
Kulkhan parlait de cette expédition avec le sentiment d'orgueil pater- 
nel qui ferait battre le coeur d’un Européen en apprenant que son 
fils s’est couvert de gloire sur un champ de bataille. Quelques heures 
plus tard, en effet, le jeune homme, suivi de sept Turcomans, parut 


DANS LE TURKESTAN. . 55 


sur les rives de la Gorghen. Une foule nombreuse était réunie, et 
admiration se peignit dans tous les regards, quand les fiers cava- 
hersse précipitérent avec leur prise, dix magniques chevaux, au mi- 
lieu du fleuve qu’ils traversérent & la nage. Ils abordérent hientot, 
et Vambéry lui-méme, malgré le mépris que lui inspiraient les actes 
de brigandage dont ils se rendaient coupables, ne pouvait détacher 
ses yeux de ces hardis pillards qui, dans leur court vétement de 
cheval. la poitrine inondée de leur abondante chevelure bouclée, 
déposaient leurs armes en souriant. 

Le lendemain, vers le milieu du jour, le voyageur quitta Gomush- 
tépe ef fut escorté, jusqu’é une assez grande distance, par Khan- 
djan qui voulait remplir ponctuellement tous les devoirs de lhospita- 
lité tarcomane. Ce ne fut pas sans un serrement de coeur qu'il se 
sépara de cet hdte si dévoué, dont il avait recu tant de marques d'in- 
lérét. Les pélerins suivaient la direction du nord-est; leur route, 
qui séloignait toujours davantage de la cdte, était bordée de 
nombreux yoska, monticules élevés par les Turcomans a la mémoire 
de leurs plus illustres personnages. Quand un bator (vaillant) vient a 
perir, chaque homme de la tribu doit jeter au moins sept pelletées 
de terre sur le sol ot i] repose. Aussi ces espéces de mausol¢ées pren- 
nent-ils souvent l’apparence d'une petite colline. Cette coutume doit 
etre fort anciennc chez les peuples asiatiques; les Huns l'apporte- 
rent en Europe, et on en trouve aujourd'hui encore quelques traces 
dans la Hongric. A une demi-licue de Gomushtépe, la petite caravane 
rencontra de magnifiques prairies, dont les herbes, hautes comme 
le genou, exhalaient une.senteur délicieuse. Mais ces bienfaits de la 
nalure sont perdus pour les Turcomans qui, tout occupés de dépré- 
dations et de pillages, ne songent pas a s’enrichir par les paisibles 
eccupations pastorales. « Hélas! pensait notre Européen, quels char- 
manis villages pourraient sabriter dans ce fertile et beau pays. 
Quand donc !’animation de la vie remplacera-t-elle le silence de 
mort qui plane sur ces régions? » 

Aux environs d’Etrek, le paysage change tout a coup. La verdure, 
si deuce au regard, fait place aux terres salées du désert, dont |’o- 
deur forte et !'aspect sinistre semblent avertir le voyageur des souf- 
frances qui !'attendent dans ces immenses solitudes. Peu 4 peu Vam- 
béry sentit le sol s’amollir sous les pieds de sa monture : son 
chameau glissait, enfongait 4 chaque pas et témoignait d’une in- 
tention si évidente de le jeter dans la vase, qu'il crut prudent de 
mettre pied i terre sans attendre une invitation plus pressante. 
Aprés avoir piétiné une heure et demie dans la boue, les pélerins at- 
teignirent enfin Kara Sengher (muraille noire), prés de laquelle s'éle- 
vait fova de leur hote Kulkhan-le-Pir. Le district d’Etrek ot se trou- 





36 UN FAUX DERVICHE 


vaient alors les Hadjis, est, pour les populations du Mazenderan et 
du Taberistan, un symbole d'effroi et de malédiction : Etrek biufte 
(puissicz-vous étre emmené a Etrek), telle est l’imprécation la plus 
terrible que la colére arrache 4 un Persan. On ne peut guére, en effet, 
passer devant les tentes des Turcomans d’Etrek sans y voir de mal- 
heureux esclaves irainens amaigris par ta fatigue, par les privations 
et courbés sous le poids de leurs chaines. Mais les tribus nomades 
de la Tartarie offrent un singulier mélange de vices et de vertus, de 
justice et de brigandage, de bienveillance et de cruauté. Vambéry, 
en sa qualité de derviche, faisait des tournées fréquentes chez les 
Tartares. Il revenait toujours comblé de présents et pénétré de re- 
connaissance pour leur charité hospitaliére. A ce sentiment succédait 
une horreur profonde quand il voyait les traitements barbares in- 
fligés aux esclaves. A Gomushtépe, un tel spectacle le révoltait déja : 
cependant cette ville, relativement a Etrek, pouvait étre regardée 
comme la derniére étape de I’humanité et de la civilisation. 

Un jour, en rentrant dans sa demeure, Vambéry apercut un des 
esclaves de Kulkhan qui, d’un ton lamentable, le supplia de lui don- 
ner a boire. Cet infortuné travaillait depuis le matin dans les champs 
de melons, exposé a |’ardeur d’un soleil dévorant. sans autre nourri- 
ture que du poisson salé, et il n’avait pas méme une goutte d’eau 
pour étancher sa soif. La vue de ce malheureux, les larmes qui cou- 
laient sur son épaisse barbe noire, firent oublier 4 Vambéry les dan- 
gers auxquels une imprudente compassion pouvait l’exposer. Il ten- 
dit son outre a l’esclave qui but avidement et s’enfuit, non sans avoir 
chaleureusement remercié son bienfaiteur. Une autre fvis, ’Euro- 
péen visitait, avec Hadji Bilal, un riche Tartare. Cet homme appre- 
nant qu’il avail devant les yeux un Osmanli, s’écria joyeusement : 
« Je veux te faire jour d'un spectacle qui charmera tes yeux; nous 
savons dans quels termes les Roumis sont avec les Russes, je vais te 
montrer un de tes ennemis dans les chaines. » A ces mots, il appela 
un esclave moscovite dont le visage bléme, sur lequel se peignait une 
tristesse profonde, fit éprouver 4 Vambéry une indicible érnotion. — 
« Va baiser les pieds de cet Effendi », dit le Turcoman au prisonnier. 
— Le malheureux se disposait 4 obéir, mais notre voyageur !’arréta 
d’un geste, alléguant pour excuse qu'il avait commencé le matin sa 
grande purification et qu'il ne devait pas se laisser souiller par le 
contact d'un infidéle. 

Enfin un messager vint avertir les pélerins que le kervanbashi 
s’apprétait & partir et qu'il leur donnait rendez-vous pour le lende- 
main, 4 midi, sur la rive opposée de |'Etrek. En conséquence, les 
Hadjis se mirent en route, escortés par Kulkhan-le-Pir qui, grace aux 
recommandations de Khandjan, ne négligeait rien pour assurer la 





DANS LE TURKESTAN. 37 


sécurité de ses hdtes. Or, ces parages étant infestés de brigands qui 
les rendent fort dangereux pour les caravanes, la protection de la 
Barbe grise devenait fort utile aux voyageurs. Kulkhan était en effet 
le guide spirituel, le grand prétre des farouches pillards ; il joignait 
a un caractére naturellement féroce une hypocrisie consommeée qui 
en faisait un des types les plus curieux de ces chefs du désert. II fal- 
lait voir ce bandit redouté qui avait ruiné tant de familles, expliquer 
4 ses disciples réunis autour de lui les rites prescrits pour les purifi- 
cations, leur dire comment un bon musulman doit tailler ses mous- 
taches, etc. Une sorte de pieuse extase, une sécurité parfaite, fruit 
d'une bonne conscience, se lisaient sur Jes sombres visages de ces 
hommes, et leurs regards semblaient entrevoir déja les délices du 
paradis de Mahomet. 

Le kervanbashi ne tarda pas & rejoindre les derviches. Vambéry 
désirait vivement gagner les bonnes graces d’un personnage aussi 
important, aussi fut-il trés-alarmé quand il vit ce dignitaire, qui 
avait accueilli les autres pélerins avec de grandes marques de res- 
pect, lui témoigner une extréme froideur. Hadji Bilal prit chaude- 
ment la défense de son ami. — « Tout cela, s’écria-t-il avec colére, 
« estsans doute l’ceuvre d’un misérable mécréant, de ce Mehem- 
«med, qui déja dans Etrek, a voulu faire croire que notre Hadji 
« Reschid, si saint, si versé dans l'étude du Koran, était un Frenghi 
« déguisé! Estag farullah! Estag farullah! Estag farullah | (Dieu par- 
« donne mes péchés !) » Ces paroles étaient l’exclamation favorite du 
bon derviche dans ces moments de grande agitation. « Prends pa- 
lience, ajouta-t-il, en s'adressant a son compagnon, une fois ar- 
nvés 4 Khiva je me charge de mettre a la raison ce mangeur d’o- 
plum. » Mehemmed étail un marchand afghan qui, né 4 Kandahar, 
avait eu souvent l’occasion de rencontrer des Européens. fi croyait 
reconnaitre dans Vambéry un émissaire secret, voyageant sans doute 
avec des trésors, et il espérait, en |’effrayant, lui soutirer des som- 
mes considérables. Mais I’Européen était trop fin pour selaisser pren- 
dre a ce piége ; il trouvait, d’ailleurs, une protection plus sire dans la 
réputation de sainteté qu'il avait acquise et dans l’amitié du géné- 
reux Hadji Bilal. 

Cet incident n’eut pas alors d'autres suites. Le kervanbashi, qui 
était devenu le chef de la caravane entiére, donna l’ordre & chaque 
pélerin de remplir soigneusement son outre. caron devait marcher 
pendant plusieurs jours sans rencontrer aucune source. Vambéry sui- 
vait l'exemple de ses compagnons avec un air de négligence dont 
Hadji Salih crul devoir le repre:.Jre. — « Tu ne sais pas encore, lui 
dit-il, que dans Je désert chaque goutte d'eau devient une goutte 
de vic. Le voyageur altére veille sur son outre comme l'avare 


38 UN FAUX DERVICHE 


sur sun trésor; elle lui est aussi précieuse que la lumiére de ses 
eux. 

: On marcha la journée entiére sur un sol sablonneux qui offrait 
parfais de légéres ondulations, mais ou i] était impossible de décou- 
vrir la moindre trace d’un sentier quelconque. Le soleil indiquait 
seul la direction 4 suivre; pendant la nuit, le kervanbashi se guidait 
sur l’étoile polaire appelée par les Turcomans Temir Kazik (la che- 
ville de fer), 4 cause de son immobilité. Peu 4 peu, le sable fit 
place un sol argileux et dur sur lequel, au milieu de la nuit silen- 
cieuse, résonnait le pas cadencé des chameaux. A l’aube du jour, la 
caravane sarréta pour prendre quelques heures de repos, et Vam- 
béry apercut bientdt le kervanbashi engagé avec Hadji Bilal et Hadji 
Salih dans une conversation fort animée, dont leurs regards, dirigés 
sans cesse vers lui, indiquaient assez le sujet. I] parut n’y faire au- 
cune altention et se mit, avec une nouvelle ferveur, a feuilleter les 
pages du Koran. Quelques instants aprés ses amis vinrent le rejoin- 
dre; ils lui dirent « que sa physionomie eétrangére excitait la dé- 
 « fiance du kervanbashi, car cet homme ayant déja encouru la colére 
« du roi pour avoir conduit 4 Khiva quelques années auparavant un 
« Frenghi, auquel ce seul voyage suffit pour figurer sur le papier 
« avec un art diabolique tous les accidents du sol, il ne pourrait as- 
« surément sauver sa téte, sil commettait encore une semblable mé- 
« prise. Ce n’est pas sans peine, ajoutérent les derviches, que nous 
« l’avons décidé 4 t’emmener avec nous, mais il a mis pour condition, 
« d’abord, que tu consentirais a te laisser fouiller, ensuite que tu t’en- 
« gagerais, par le sépulcre méme du prophéte, a n’emporter secréte- 
« ment aucune plume de bois (crayon), comme font ces détestables 
« Frenghis. Si nous te voyions tracer le moindre dessin, nous t’aban- 
« donnerions, fit-ce au milieu du désert. » 

Ces paroles, comme on le pense bien, sonnaient mal 4 l’oreille de 
Vambéry, mais il avait trop d’empire sur lui-méme pour laisser voir 
le trouble qui |’agitait. Affectant une grande colére, il se tourna vers 
Hadji Salih, et, d'une voix assez haute pour ¢étre entendu par le chef 
de Ja caravane : « Hadji, dit-il, tu m’as vu a Téhéran et tu sais qui 
je suis; dis au kervanbashi qu'un honnéte homme ne devrait pas 
préter l’oreille aux propos d'un binamuz (binamuz veut dire impie).» 
Cette feinte indignation produisit un effet salutaire. Personne ne se 
permit plus d’élever aucun doute sur le pclerin. Vambéry ne fut se 
résoudre a tenir sa promesse, et quoiqu'il lui en coitaét de tromper 
la confiance de ses amis, il continua d’employer la ruse pour tracer 
en secret quelques notes rapides. « Qu on se figure, dit-il pour s’ex- 
cuser, l'amer désappointement d’un voyageur qui, arrivant enfin, au 
prix de longs efforts et de grands périls, devant une source aprés 


DANS LE TURKESTAN. 39 


laquelle il a longtemps soupiré, sentend défendre d’y tremper ses 
lévres avides. » 

La caravane avancait lentement dans le désert; par compassion 
pour les chameaux qui souffraient beaucoup du sable sur lequel ils 
ne pouvaient prendre pied, les pélerins descendaient de leur monture 
quand la route devenait trop mauvaise ; ces marches forcées étaient 
une rude épreuve pour Vambéry a cause de son infirmité ; il s'effor- 
gaitnéanmuins doublier sa fatigue pour se joindre aux bruyantes 
causeries de ses compagnons. Le neveu du kervanbashi, Turcoman 
de Khiva, lui témoignait une affection particuliére ; plein de respect 
pour son caractére de derviche et gagné par la bienveillance exprimée 
dans ses regards, il se plaisait a l’entretenir de son ova, seule maniére 
dont les prescriptions du prophéte lui permissent de parler de la 
jeune femme qu'il avait laissée dans sa demeure. Séparé depuis un 
an de l'objet de sa tendresse, Khali Mallah fit appel 4 la science du 
faux Hadji pour percer le voile que l’absence avait mis entre lui et sa 
famille. Vambéry prit gravement le Koran, prononga quelques paro- 
les cabalistiques, ferma les yeux et ouvrit le livre précisément 4 un 
passage ot il était queslion des femmes. Il interpréta le texte sacré 
de fagon 4 en tirer un oracle assez vague, mais qui transporta de joie 
le jeune Tartare. 

Le 27 mai, les voyageurs arrivérent sur les plateaux de Ja Koren- 
taghi, chaine de montagnes entourées de vastes vallées, 4 l’ouest de 
laquelle s étendent des ruines probablement d'origine grecque. Les 
nomades qui habitent cet endroit vinrent en foule visiter la caravane, 
et pendant quelques heures, le campement présenta le spectacle ani- 
médun bazar. Les trafiquants, les éleveurs de bestiaux qui accom- 
pegnaient le kervanbashi conclurent avec les indigénes des marchés 
importants, 4 crédit pour la plupart; mais au grand étonnement de 
Vambéry, le débiteur, au lieu de donner le billet comme garantie au - 
créancier, le remettait tranquillement dans sa poche. Notre Euro- 
péen ne put sempécher d’en faire l’observation, et il recut de l'un 
des marchands cette réponse d’une simplicité patriarcale : « Que 
« ferais-je de ce papier? Il ne me servirait a rien, tandis que le débi- 
a teuren a besoin pour se rappeler le chiffre de sa dette et l'époque 
«du remboursement. » 

Deux jours aprés, un nuage d’un bleu sombre apparut a l’horizon 
dans la direction du nord; cétait le Petit-Balkan, dont toutes les 
poésies turcomanes célébrérent a |’envi |’élévation, les siles pit- 
loresyues et les richesses minérales. Les voyageurs longérent la 
chaine de montagnes, apercevant'ca et la de vertes et fertiles prai- 
ries; toutefois la solitude profonde de ces belles vallées répand dans 
l'ameu ne vague tristesse. Au dela commence le Grand Désert, ob l'on 








#0 UN FAUX DERVICHE 


peut marcher plusieurs semaines sans trouver ni une goutte d’eau pour 
étancher sa soif, ni un arbre pourse mettrea l’abrides rayonsdu soleil. 
En hiver, le froid y est extréme, en été, la chaleur accablante, mais 
les deux saisons présentent un égal danger, et les tempétes fréquentes 
de ces régions engloutissent les caravanes aussi bien sous des flots 
de neige que sous des tourbillons de sable. 

« A mesure, dit Vambéry, que les contours du Balkan disparais- 
saient a l’horizon, le désert sans limites se montrait 4 nous plus ter- 
rible et plus majestueux. J’avais cru souvent que imagination et 
lenthousiasme entraient pour beaucoup dans l’impression profonde 
produite par la vue de ces immenses solitudes. Je me trompais. Dans 
ma chére patrie, j j'ai parcourusouvent d'immenses plaines de sable; en 
Perse, je venais de traverser le Désert salé, mais combien étaient dif- 
férents les sentiments que j'éprouvais aujourd huil Ce n’est pas l’ima- 
gination, c’est la nature elle-méme qui allume le flambeau sacré de 
linspiration. Les interminables collines de sable, l'absence compléte 
de vie, ce calme effrayant comme la mort, les teintes empourprées 
du soleil 4 son lever et 4 son coucher, tout nous avertissait que nous 
étions dans le Grand Désert, tout remplissait nos Ames d’une émo- 
tion inexprimable. » 

La caravane marchait depuis plusieurs ‘ours, la provision d'eau 
commencait 4 s'épuiser, Vambéry connut pour la premiére fois les 
horribles tortures de la soif. « Hélas, pensait-il, eau salutaire et bien- 
faisante, le plus précieux de tous les éléments, combien jusqu’ici je 
connaissais peu ta valeur! Que ne donnerais-je pas en ce moment 
pour avoir quelques gouttes de ta divine substance. » Le malheureux 
voyageur avait perdu l'appeéut, i] épreuvait un abattement excessif, 
un feudévorant bralait ses veines; i) se laissa tomber sur le sol dane 
un état complet d’épuisement. Tout 4 coup, il entendit retentir autour 
de lui ces paroles magiques : « De !’eau! De l'eau! » Il se leva et vit le 
kervanbashi distribuer 4 chacun de ses compagnons deux verres du 
liquide tant souhaité. Le bon Turcoman avait l’habitude, toutes les 
fois qu'il traversait le désert, de cacher une certaine quantité d’eau 
qu’il distribuait aux membres de la caravane quand leurs souffrances 
devenaient infolérables. Ce secours inattendu ranima les forces de 
Vambéry, et il comprit la justesse du proverbe tartare : « La goutte 
d’eau donnée dans le désert au voyageur mourant de soif, efface 
cent années de péché. » 

Le lendemain de nombreuses traces de gazelles et d’énes sauvages 
annoncérent aux pélerins que-des sources devaient se trouver aux en- 
virons. Ils se hatérent de s’y rendre pour remplir leurs outres, et li- 
bres désormais de toute inquiétude, assurés de ne plus manquer d’eau 
jusqu’a Khiva, ils se livrérent aux transports d'une joie enthousiaste. 





DANS LE TURKESTAN. A 


Vers le soir, ils atteignirent le plateau de Kaflankir, véritable ile de 
verdure située au milieu d’une mer de sable. Son sol fertile est cou- 
vert d'une végétation luxuriante et donne asile 4 une innombrable 
quantilé d’animaux. Deux tranchées profondes entourent cet oasis ; 
ce sont, s'il faut en croire les Turcomans, d’anciennes branches de 
YOxus. La caravane, au lieu d‘aller directement 4 Khiva, fit un dé- 
tour pour éviler les attaques d’une tribu de maraudeurs ; le 4" juin 
seulement, elle arriva en vue de la grande ville tartare qui, avec ses 
démes, ses minarets, ses riants jardins, la luxuriante végétation dont 
elle est entourée, parut aux voyageurs faligués parla monotonie du 
désert, un abrégé des merveilles de la nature et de la civilisation. 


1 


Quand ils entrérent dans la ville, les pélerins s’apercurent qu il 
fallait rabattre de leur admiration. Khiva se compose de trois 4 quatre 
mille maisons, construites en terre, éparpillées dans tous les sens et 
entourées d’un mur, également en argile, de 10 pieds de haut. Mais 
a chaque pas, de pieux Khiviles leur offraient du pain et des fruits 
secs, en implorant leur bénédiction. Il y avait bien longtemps que, 
Khiva n’avait regu dans ses murs une aussi nombreuse troupe 
d'Hadjis. L’&tonnement, l'admiration se peignaient sur les visages, et 
l'on entendait retentir de tous cétés des acclamations de bienvenue. 
En entrant dans le bazar, Hadji Bilal entonna un pieux cantique au- 
quel s'unirent ses compagnons; la voix de Vambéry dominail les 
autres, et son émotion fut trés-vive quand il vit la foule qui l’entou- 
rait se précipiter vers lui pour baiser ses mains, ses pieds couverts de 
‘poussiére, et jusqu’aux haillons qui formaient son costume. 

Selon la coutume du pays, les voyageurs se rendirent ensuite au 
caravansérail qui sert en méme temps de bureau de douane. Le prin- 
cipal Mehrem (sorte de chambellan du roi) remplissait les fonctions 
dedirecteur ; 4 peine avait-il adressé¢ au kervanbashi les questions 
d'usage, que le misérable Afghan, furieux d’avoir vu déjouer ses pro- 
jets cupides, s'avanca en criant d’une voix railleuse : « Nous ame- 
nons a Khiva (trois intéressants quadrupédes et un bipéde qui ne |’est 
pes moins. » La premiére partie de cette phrase faisait allusion aux 
buffles que le kervanbashi avait amenés de Gomushtépe ; la seconde © 
sadressait 4 Vambéry. Aussi tous les yeux furent en un moment 
fixés sur lui, et il put distinguer au milieu des murmures de la foule 

Serrempar 1865, 3 


42 UN FAUX DERVICHE 


ces paroles peu rassurantes : « Espion, Frenghi, Russe. » Onse figure 
aisément le trouble qui s’empara de notre voyageur. Le Khan de 
Khiva, fanatique et cruel, avait la réputation de réduire en esclavage 
ou de faire périr par les plus affreux supplices les étrangers d’un 
caractére suspect. Dans cette conjoncture difficile, Vambéry néan- 
moins ne se laissa pas intimider. Bien souvent, il avait réfléchi aux 
conséquences de son audacieuse entreprise, et il envisageait la mort 
sans effroi. Pour se soustraire aux raffinements de barbarie qui, dans 
ces contrées sauvages, accompagnent ordinairement la peine capi- 
tale, il portait soigneusement cachées sous ses vétements, des pi- 
lules qui l’eussent au besoin dérobé par un prompt trépas 4 d'hor- 
ribles tortures. 

Le Mehrem fronga Je sourcil en considérant la physionomie étran- 
gére de l’inconnu, et il lui ordonna rudement de s’approcher. Vam- 
béry se disposait 4 répondre quand Hadji Bilal, bien qu'il ignorat ce 
qui venail de se passer, entra pour recommander chaudement son 
ami & l’officier khivite. L’extérieur du derviche turcoman inspirait 
la confiance, aussi les soupconsse changérent-ils bientét en respec- 
tueuses excuses. 

Le péril se trouvait écarlé, mais Vambéry ne se dissimulait pas 
que son extérieur européen lui susciterait 4 chaque moment des diffi- 
cultés nouvelles; il lui fallait un protecteur puissant toujours prét a le 
défendre. Il se rappela fort 4 propos qu’un personnage considérable, 
nommé Shukrullah Bay, ayant élé pendant dix années ambassadeur 
du Khan de Khiva auprés du sultan, devait connaitre Constantinople 
et lout le monde officiel de cette ville. Vambéry pensa trouver chez 
cejhaut dignitaire l’appui qu’il cherchait, et se rendit le jourméme au 
medresse (collége) de Mehemmed Emin Khan oi il résidait. Averti 
qu’un Effendi, récemment arrivé deStamboul, demandait4 le voir, l’ex- 
ministreaccourut aussitét. Sa surprise, déja fort grande, ne diminua 
pas quand il vit entrer un mendiant couvert de haillons ef affreuse- 
ment défiguré; mais, aprés qu’ileut échangé quelques paroles avecson 
étrange visiteur, sa défiance s'évanouit ; il lui adressa question sur 
question au sujet des amis qu'il avait laissés 4 Constantinople, et, tout 
entier au plaisir d’entendre parler d’eux, il ne songeait plus a élever 
le moindre doute sur la qualité supposée du voyageur. « Au nom de 
Dieu, cher Effendi, lui-dit-il enfin, comment avez-vous pu quitter ce 
paradis qu'on appelleStamboul, pour venir dans notre affreux pays?» 
Le prétendu Reschid soupira profondément. «Ah! Pir! » répondit-il, 
mettarit une main sur ses yeux en signe d’obéissance. Shukrullah 
élait trop bon musulman pour ne pas comprendre ces paroles ; il 
fut donc persuadé que son hdte appartenait 4 quelque ordre des der- 
viches et avait été chargé par son Pir (chef spirituel) d'une mission 


DANS LE TURKESTAN. 45 


que tout disciple doit accomplir, fat-ce au péril de sa vie. Sans de- 
mander a ce sujet de plus longues explications, il s’informa du nom 
de ordre auquel Vambéry était attaché. Celui-ci nomma les Nakish- 
bendi', donnant ainsi 4 entendre que Bokhara était le but de son pé- 
lerinage. I] laissa le ministre khivite émerveillé desa science, de son 
esprit, de sa sainteté et de ses nombreuses relations. 

Le Khan, instruit de l’arrivée d'un Osmanli, le premier qui fit 
jamais venu de Constantinople 4 Khiva, envoya en toute hate un 
Yasaul, (officier de cour) chargé de remettre au Frenghi un petit 
présent et de lui faire savoir que le Hazret (souverain) lui don- 
nerait audience dans la soirée, car il souhaitait vivement de recevoir 
Jes bénédictions d’un derviche né dans la Terre sainte. En consé- 
quence, le voyageur , accompagné de Shukrullah Bay, qui tenait & 
le présenter, se rendit au palais du redoutable monarque. Nous lais- 
serons Vambéry raconter lui-méme cette curieuse entrevue : 

« C’était ’heure ou se tenait I’ Arz, ou audience publique. La prin- 
cipale entrée, les salles du palais étaient remplies de pétitionnaires 
de tout rang, de tout sexe, de tout age. La foule s’écartait respec- 
tueusement & notre approche, et mon oreille fut agréablement cha- 
touillée lorsque j’entendis les femmes se dire les unes aux autres : 
« Regardez le saint derviche qui arrive de Constantinople ; il vient 
« pour bénir notre Khan, qu’Allah exauce ses pri¢res! » Shukrullah 
Bay avail pris soin de faire savoir que j’étais ]ié avec les plus hauts 
dignitaires de Stamboul et que l’on ne devait rien omettre pour 
rendre ma réception plus solennelle. Aprés quelques moments d’at- 
tente, deux Yausauls vinrent me prendre par le bras, avec les démon- 
strations du plus profond respect et me conduisirent en présence de 
Seid Mehemmed Khan. 

«le prince était assis sur une sorte d’estrade, son bras gauche 
reposait sur un coussin de velours, sa main droite tenait un sceptre 
dor. Pour me conformer au cérémonial prescrit, je levai les deux 
Mains, geste qui fut imité aussitét par le Khan et les personnes 
présentes ; puis je récitai un verset du Koran, suivi d'une priére fort 
usitée commencant par Ies mots : Allahumu Rabbena. Je terminai 
par un amen que je prononcai d’une voix retentissanle en me tenant 
la barbe 4 deux mains. « Kaboul bolgay! » (Que ta priére soit exau- 
cée), répondirent en choeur tous les assistants. Je m’approchai alors 
du souverain, et j’échangeai avec lui la Mousafeha*, aprés quoi je 


' Ordre célébre qui a pris naissance dans Bokhara, oti son principal établisse- 
sement s'y trouve encore. 

* Salut prescrit par le Coran, et devant lequel la main droite et la main gauche 
de chacune des parties se trouvent posées 4 plat l'une contre l’autre. 


44 UN FAUX DERVICHE 


me retirai de quelques pas en arriére. Le Khan m’adressa diffé- 
rentes questions sur l’objet de mon voyage et sur les impressions 
que j'avais éprouvées en traversant le Grand Désert. 

« Mes souffrances ont été grandes, répondis-je, mais ma récom- 
« pense est plus grande encore, puisque j’al pu contempler l’éclat de 
« Ta glorieuse Majesté; je remercie Allah de m’avoir accordé une 
« telle faveur, et j’y vois un bon augure pour le reste de mon 
« pélerinage. » 

« Le roi, évidemment flatté, me demanda combien de temps je 
me proposais de rester 4 Khiva, et si j’étais pourvu de |’argent néces- 
saire pour continuer ma route. 

« Mon intention, lui dis-je, est de visiter avant mon départ les 
« tombeaux des saints qui reposent non loin de Khiva. Quant aux 
« moyens de poursuivre mon voyage, je m’en inquiéte peu. Nous 
« autres derviches, nous ne nous préoccupons pas de semblables 
« bagatelles. Le souffle saint que j'ai recu du chef de mon ordre 
« suffit d’ailleurs pour me soutenir quatre ou cing jours sans aucune 
« nourriture; aussi l’unique priére que j adresse au ciel est de 
« donner 4 Ta Majesté cent vingt ans de vie. » 

« Mes paroles avaient gagné les bonnes graces du Khan; il m’of- 
frit vingt ducats et promit de me faire donner un Ane. Je déclinai 
le premier de ces présents, car la pauvreté est l’attribut nécessaire 
du derviche ; mais j’‘acceptai la monture avec reconnaissance, non 
sans faire toufefois pieusement observer que les préceptes du pro- 
phéte ordonnent de se servir d'un ane blanc pour les pélerinages. 
Le roi m’assura que j’en aurais un de cette couleur et mit fin a 
lentrevue en me priant de recevoir au moins pendant ma courte 
résidence dans sa capitale deux tenghe (1 fr. 50) par jour pour mon 
entretien. 

« Je me retirai joyeux, accueilli 4 chaque pas par les respectueux 
selam aleikoum de la foule, et je regagnai ma demeure. Une fois 
seul, je poussai un soupir de satisfaction en songeant au péril que 
javais couru, et 4 la maniére heureuse dont j’en étais sorli. Ce 
Khan dissolu, ce tyran sauvage et abruti, m’avait trailé avec une 
bienveillance exceptionnelle; j’étais maintenant délivré de toute 
crainte et libre d’aller ou bon me semblerait. Pendant Ja soirée 
entiére, |’audience du Khan fut présente 4 mon esprit ; je revoyais le 
despote asiatique avec sa figure have, ses yeux profondément enfon- 
cés dans l’orbite, sa barbe clair-semée, ses lévres blanches et sa voix 
tremblante. Ainsi, pensai-je, la Providence a permis que le fanatisme 
hai-méme servit de frein 4’ce despote soupconneux et cruel. » 

Le bruit se répandit bient6t dans Khiva que le derviche de Con- 
stantinople jouissait d’une grande faveur auprés du Khan, aussi les 


DANS LE TURKESTAN. 45 


notables de la ville ne tardérent pas 4 l’accabler de visites et d’invi- 
tations ; les Oulemas surtout, désireux de s’éclairer de ses lumiéres 
lui adressaient mille questions sur les observances religieuses. 
Vambéry, réprimant son impatience, était obligé de passer des 
heures entiéres a instruire ces disciples fervents sur la maniére de 
se laver les pieds, les mains, le visage; 4 leur expliquer comment, 
pour ne violer aucun précepte, les vrais croyants doivent s’asseoir, 
se lever, marcher, dormir, etc. Le faux pélerin, que Von croyait 
nalif de Stamboul , siége vénéré de la religion, passait pour un 
oracle infaillible, car le sultan de Constantinople et les grands de sa 
cour sont regardés 4 Khiva comme les observateurs les plus accom- 
plis de la loi. On s’y représente l'empereur ture coiffé d'un turban 
long de cinquante aunes pour le moins, couvert d'une longue robe 
trainante, et portant une barbe qui tombe jusqu’a la ceinture. 
Apprendre aux Khivites que le prince s’habille 4 l’européenne, fait 
tailler ses vétements par Dusautoy, ne servirait qua exciter leur 
pieuse indignation. Celui qui tenterait de les désabuser passerait 
pour un imposteur et s’exposerait 4 perdre la vie. Vambéry devait 
parfois répondre aux plus ridicules demandes; 1’un voulait savoir 
si, dans le monde enlier, on rencontre une ville comparable a 
Khiva, l'autre si les repas du grand sultan Jui sont chaque jour 
envoyés de la Mecque et ne mettent qu’une minute pour venir de 
la Kaaba au palais de Constantinople. Qu’auraient dit les pieux 
enthousiastes en apprenant combien les vins de Chateau-Laffitte et 
de Chateau-Margaux figurent avec honneur sur la table des succes- - 
seurs actuels du prophéte? | 

Le couvent qui donnait asile aux pélerins servait en méme temps 
de place publique ; il renfermait une mosquée dont la cour garnie 
d'une piéce d’eau, entourée de beaux arbres, élait le rendez-vous de 
tous les oisifs de la ville. Les femmes y venaient pour remplir les 
lourdes cruches qu’elles rapportaient ensuite dans leur demeure. 
Plus d'une rappelait 4 ’Européen les filles de sa chére Hongrie; il se 
plaisait 4 les regarder et ne refusait jamais de leur donner sa béné- 
diction, sa poudre de vie ou bien son souffle saint, qui avait le pou- 
voir de guérir toutes les infirmités. Voici comment les choses se 
passaient dans ces occasions. La malade s’accroupissait sur le seuil 
dela porte; le prétendu derviche, remuant les lévres comme pour 
une priére, étendait la main sur la patiente, puis, il soufflait trois 
fois sur elle et laissait échapper un profond soupir. Bien souvent 
les naives créatures prétendaient avoir recu un soulagement immé- 
diat, tant est grande la puissance de ]’imagination! 

A l’époque o& Vambéry se trouvait 4 Khiva, une foire y avait attiré 
de vingt lieues 4 la ronde tous les riches indigénes. La plupart 


46 UN FAUX DERVICHE 


d’entre eux viennent 4 ces marchés, moins dans le but d’acheter ou 
de vendre que pour satisfaire le besoin de faste si vif chez les Orien- 
taux; leurs emplettes se bornent souvent a quelques aiguilles ou & 
d’autres bagatelles, mais c’est une occasion pour parader sur leurs 
plus beaux chevaux, étaler leurs plus’ riches vétements et leurs 
meilleures armes. Khiva, du reste, est le centre d’un commerce fort 
actif; outre ses fruits, qui jouissent d’une grande renommeée et 
s expédient dans la Perse, la Turquie, la Russie et la Chine, les bou- 
tiques du bazar contiennent d’excellents produits manufacturés. A 
cété de l'urgendj tchapani, sorte de robe de chambre taillée dans 
une étoffe en laine ou en soie de deux couleurs, s étalent les toiles 
de Tash-hauz, les bronzes de Khiva, les mousselines, les calicots, le 
drap, le sucre, le fer, envoyés par la Russie en échange du coton, 
de la soie, des fourrures, que les caravanes portent au printemps 
sur les marchés d'‘Orenbourg, en automne, sur ceux d’Astrakan. 
Les transactions avec Bokhara sont aussi fort importantes:.on y 
exporte des robes et des toiles, on en tire du thé, des épices, du 
papier, des articles de fantaisie. 

Vambéry, partagé entre l’amilié d’Hadji Bilal, et les relations 
chaque jour plus étroites qui }’unissaient 4 Shukrullah Bay, menait 
4 Khiva une existence douce et paisible. Malheureusement, ce calme 
fut troublé par les sourdes intrigues du Mehter (ministre de I’inté- 
rieur), qui était l’ennemi personnel de }'ancien ambassadeur khivite. 
Il persuada au Khan que notre voyageur était un agent secret du 
sultan de Bokhara, et Seid Mehemmed résolut d’avoir une seconde 
entrevue avec le soi-disant derviche et de le soumettre & un examen 
minutieux. Vambéry, abattu par lextréme chaleur, faisait la sieste 
dans sa cellule quand on vint l’avertir de se rendre auprés du sou- 
verain. Surpris de cet ordre inattendu, il partit fort inquiet. Pour 
arriver au palais, il fut obligé de traverser la grande place ot l'on 
avait réuni tous les prisonniers faits dans une guerre récente contre 
la tribu voisine des Tchaudors, et la vue de ces malheureux fit sur 
lui une profonde impression. Le Khan |'attendait en compagnie du 
mehter ; il l’accabla de questions insidieuses, et lui dit que, sachant 
combien il était versé dans les sciences mondaines, il aimerait beau- 
coup a lui voir écrire quelques lignes 4 la maniére de Stamboul. 
Les objets nécessaires furent apporlés aussitét, et Vambéry traca 
l’épitre suivante, ob, sous de pompeuses fleurs de rhétorique, se glis- 
sait une pointe de raillerie 4 l’adresse du Mehter, quin’était pas mé- 
diocrement vain de sa belle écriture : 

« Trés-majestueux, puissant, terrible et redouté monarque et 
souverain. 

« Inondé de ta faveur royale, le plus pauvre, le plus humble de 


DANS LE TURKESTAN. 4] 


tes serviteurs, a, jusqu’a ce jour, consacré peu de temps a l'étude de 
la calligraphic, car il se souvenait du proverbe arabe : « Ceux qui 
« ont une belle écriture sont ordinairement dénués d'esprit. » Mais 
il connait aussi l’adage persan : « Tout défaut qui plait au roi de- 
a vient une vertu. » C’est pourquoi il se hasarde 4 te présenter res- 
pectueusement ces lignes. » 

Le Khan, ravi de l’éloquence pleine d’emphase de notre voyageur, 
le fit asseoir 4 ses cdtés, lui offrit du thé, du pain, et eut avec lui 
une longue conversation dont le sujet tout politique avait été con- 
certé d’'avance. En sa qualité de derviche, l’adroit Européen se ren- 
fermait dans un austére silence. Seid Mehemmed avait grand’ 
peine a lui arracher quelques phrases sentencieuses qui n’offraient 
pas la moindre prise aux malveillantes intentions du Mehter. 

Au sortir de l’audience royale, un Yasaul conduisit Vambéry chez 
le trésorier, chargé de lui remettre |’argent destiné & ses dépenses 
journaliéres. On lui fit traverser une vaste cour, et la, un spectacle 
horrible s'offrit 4 lui. Trois cents Tchaudors couverts de haillons, 
tourmentés par la faim et semblables 4 des squelettes vivants, atten- 
daient l’arrét qui allait décider de leur sort. Les plus jeunes, enchai- 
nés les uns aux autres par des colliers de fer, devaient étre vendus 
comme esclaves ou donnés en présent aux favoris du roi. Les autres, 
que leur 4ge avait fait considérer comme des aksakals (chefs) étaient 
réservés aux plus cruels supplices. Pendant que }’on en conduisait 
plusieurs au bloc sanglant sur lequel bien des tétes étaient déja tom- 
bées, huit de ces malheureux vieillards furent jetés 4 terre, et le 
bourreau leur arracha les yeux. Notre plume se refuse 4 entrer dans 
les détails affreux donnés par !'auteur au sujet de ces barbares sup- 
Plices. En arrivant chez le trésorier, Vambéry le vit occupé d’un tra- 
vail fort étrange. Il assortissait des vétements de soie aux couleurs 
éclatantes, et couverts de larges broderies d’or. C’étaient les khilat 
ou robes d'honneur, qui devaient étre envoyées au camp pour récom - 
penser les services des braves ; on les désignait sous le nom de robes 
4 quatre, 4 douze, 4 vingt, 4 quarante tétes. Cette dénomination 
bizarre, que les dessins représentés sur le tissu, ne justifiaient nulle- 
ment, ayant excité la curiosité de Vambéry, il en demanda la raison. 
— « Hé quoi! Jui fut-il répondu, n’avez-vous jamais rien vu de sem- 
« blable dans le pays de Roum ? Sil en est ainsi, venez demain assis- 
« ter ala distribution de ces glorieux emblémes. Les plus beaux de 
« ces vélements sont destinés aux soldats qui rapportent quarante tétes 
« ennemies, les plus simples a celui qui en fournit quatre. » Malgré 
lhorreur que lui causait un tel usage, |’'Européen ne pouvait, sans 
éveiller les soupcons, refuser l’invitation qui lui était faite. Le lende- 
main matin, en effet, il vit arriver sur la principale place de Khiva, 


4s UN FAUX DERVICHE 


une centaine de cavaliers couverts de poussiére ; chacun d’eux ame- 
nait au moins un prisonnier attaché au pommeau de la selle ou & 
la queue de son cheval; des femmes et des enfants, liés de la méme 
manieére, faisaient partie du butin. En oulre, tous les soldats por- 
taient derriére eux de grands sacs renfermant les tétes enlevées aux 
vaincus. Ils remettaient les captifs 4 Vofficier chargé du contrdle, 
puis débouchant leur sac, ils en répandaient le contenu sur le sol, 
avec autant d’indifférence que s'il se fut agi d'une charge de pommes 
de terre. Les nobles guerriers recevaient en échange une attestation 
des hauts faits qu’ils avaient accomplis, et ce billet leur donnait 
droit, au bout de quelques jours, 4 une récompense pécuniaire. 

Ces coutumes barbares ne sont pas particuliéres a Khiva, on les 
retrouve dans toute |’Asie centrale. La tradition, Ja loi, la religion 
méme s’accordent pour les sanctionner. Dans les premiéres années 
de son régne, le Khan de Khiva, voulant faire éclater son zéle pour 
la foi musulmane, sévit avec la derniére rigueur, non-seulement 
contre les hérétiques Tchaudors, mais encore contre ceux de ses 
sujets qui se rendaient coupables des moindres infractions aux com- 
mandements du prophéte. Les Oulemas cherchérent 4 modérer la 
piété trop ardente du roi; malgré leur intervention néanmoins, il ne 
se passe guére de jour sans qu'une personne admise a l’audience du 
Khan, soit entrainée hors du palais, aprés avoir entendu ces paroles 
qui renferment son arrét de mort : « Alib barin! » (Qu’on l’em- 
méne.) 

Malgré les cruautés qui souillent trop souvent Khiva, ce fut dans 
cette ville que Vambéry passa, sous le costume de derviche, les meil- 
leures journées de son voyage. Dés qu'il paraissait dans les places pu- 
bliques, il se voyait entouré d’une foule de fidéles qui le comblaient 
de présents. Aussi, bien qu'il n’acceptat jamais de sommes con- 
sidérables, et qu'il partageat méme les offrandes des pieux croyants 
avec ses fréres les Hadjis, sa situation s’améliorait d'une maniére 
notable. I] était maintenant pourvu d’une bourse bien garnie, d’un 
ane vigoureux; en un mot, parfaitement équipé pour continuer sa 
route. Ses compagnons avaient hate d’arriver 4 Bokhara, ils crai- 
gnaient que la chaleur ne rendit impraticable la traversée du désert 
et pressaient Vambéry de terminer ses préparatifs de départ. Avant 
de quitter Khiva, notre Européen voulut faire ses adieux a !’excel- 
lent protecteur qui lui avait valu un accueil si hospitalier. ' 

« Je fus profondément ému, dit-il, dentendre tous les arguments 
que le bon Shukrullah Bay employa pour me détourner de mon 
entreprise. [1 me dépeignit sous les couleurs les plus sombres la 
noble Bokhara, son émir hypocrile et défiant, hostile 4 tous les étran- 
gers, et qui méme venait de mettre traitreusement 4 mort un Os- 


DANS LE TURKESTAN, 49 


manli envoyé par Reschid-Pacha. Les alarmes de ce digne vieillard, 
siconvaincu dabord de la réalité de mon saint caractére, me sur- 
prirent extrémement. Je commengai 4 croire qu’il avait pénétré le 
secret de mon incognito, et peut-étre deviné qui j’étais. Faconné 
aux idées européennes, Shukrullah Bay connaissait notre ardeur 
pour les recherches scientifiques, car i] avait passé, dans sa jeunesse, 
plusieurs années & Saint-Pétersbourg, et souvent aussi, pendant son 
séjour 4 Constantinople, il avait noué des relations affectueuses avec 
les Frenghis. N’était-ce pas pour cela qu’il m’avait témoigné une 
bienveillance toute particuliére? Quand je me séparai de lui, je vis 
une larme briller dans ses yeux; qui peut dire quel sentiment la 
faisait couler? » 

Vambéry donna au Khan une derniére bénédiction. Le prince lui 
recommanda, au retour de Samarcande, de passer par sa capitale, 
car il voulait faire partir avec le pélerin un représentant chargé de 
recevoir 4 Constantinople |’investiture que les maitres de Khiva doi- 
vent obtenir de tout nouveau sultan. Ce n’était pas le compte du voya- 
geur. « Kismet, » répondit-il avec sa présence d’esprit habituelle. 
Celfe parole, toul a fait dans l’esprit de son réle, signifiait que l’on 
commet un péché grave quand on anticipe sur l'avenir. 


lV 


lelendemain, les Hadjis se réunirent dans la cour du monastére 
quileur avait servi de résidence pendant leur séjour 4 Khiva. La 
caravane, grace 4 la faveur des fidéles, présentait un aspect bien 
diflérent de celui qu'elle offrait 4 son arrivée. Ce n’étaient plus ces 
mendiants déguenillés, couverts de sable et de poussiére, dont la 
multitude avait admiré les pieuses souffrances; les pélerins avaient 
latéteenveloppée d’un turban épais et blanc comme la neige ; les ha- 
vresacs étaient remplis, les plus pauvres voyageurs eux-mémes 
avaient un petit 4ne pour leur servir de monture. 

«Ce fut un lundi, vers la tin de la journée, raconte notre voyageur, 
que, faisant tréve a nos bénédictions et nous arrachant avec peine 
aux étreintes passionnées dela foule, nous sortimes de Khiva par la 
porte Urgendj. Beaucoup de dévots, dans |’excés de leur zéle, nous 
Suivirent pendant plus d'une lieue; ils versaient d'abondantes lar- 
mes et s'écriaient avec déséspoir : Qui sait quand notre ville aura le 
bonheur d’abriter dans ses murs un aussi grand nombre de saints! » 


30 UN FAUX DERVICIE 


Assis sur mon ane, j'étais accablé des démonstrations trop vives de leur 
sympathie, lorsque, heureusement pour moi, ma monture fatiguée 
de tant d’accolades perdit patience et partit au grand galop. Je ne ju- 
geai pas d'abord 4 propos de modérer son ardeur; ce fut seulement 
quand je me trouvai & une grande distance de mes admirateurs in- 
commodes que j'essayai de ralentir un peu son allure. Mais mon hip- 
pogriffe 4 longues oreilles avait pris gout 4 la course. Mon opposition 
le contraria, et i] teémoigna sa mauvaise humeur en poussant des 
plaintes bruyantes qui faisaient ressortir l’étendue et la richesse de 
Sa voix, mais dont j’aurais préféré entendre de moins prés les mélo- 
dieux accords. » 

Les voyageurs, aprés une journée de marche, campérent sur les 
bords de I’Oxus, qu’ils voulaient traverser en cet endroit. Le fleuve 
grossi par la fonte des neiges devient si large au printemps que 
lobservateur put 4 peine apercevoir la berge opposée. Ses flots 
jaundtres, emportés par un courant rapide, tranchent avec la ver- 
dure des arbres et des terres cultivées, quis’ étendent 4 perte de vue. 
Vers le nord, une montagne, |’Oveis-Karaine, se détache comme 
un immense nuage sur l’azur du ciel. Le passage de l’Oxus, com- 
mencé dans la matinée, dura jusqu’au coucher du soleil. Un aussi 
long espace de temps n’aurait pas été nécessaire pour traverser le 
fleuve, mais le courant entrainait les voyageurs au milieu des petits 
bras qu’ils devaient ensuite monter ou redescendre, et dans lesquels 
ils engravaient réguliérement de dix pas en dix pas. Le transborde- 
ment des anes, qu'il fallait tant6t mettre a terre, tantét réintégrer 
dans les embarcations, était comme on peut l’imaginer, une terrible 
besogne. « Nous étions réduits, dit notre voyageur, a les porter dans 
nos bras comme de petits enfants, et je ris encore quand je songe a 
la singuliére figure que faisait alors un de noscompagnons nommé 
Hadji Yakoub. Il avait pris sur son dos sa monture, dont il serrait 
tendrement les jambes contre sa poitrine, tandis qne le pauvre ani- 
mal tout tremblant, cherchait 4 cacher sa téte sur l’épaule du péle- 
rin. » 

La caravane longea les rives de !’Oxus pendant plusieurs jours, ot 
plutét pendant plusieurs nuits, car la chaleur élait si accablante 
qu'il fallait attendre le coucher du soleil pour continuer la marche. 
La pale clarté de la lune donnait au paysage quelque chose de fan- 
tastique ; la longue file des chameaux et des voyageurs se déroulait 
en replis tortueux sur le sol argenté; les eaux du fleuve coulaient 
lentement avec un bruit lugubre, et l'on voyait s’étendre au loin le 
redoutable désert de la Tartarie. Ce district qui porte le nom de To- 
yeboyun (dos de chameau), sans doute & causc des courbes décrites 
par l’Oxus, est habitéa certaines époques de l'année par les Kirghiz, 


DANS LE TURKG&STAN. ay | 


peuple nomade entre tous. Une femme, & qui Vambéry adressait quel- 
ques observations au sujet de. cette existence vagabonde, lui répon- 
dit en riant: « Oh! bien cerlainement, on ne nous verra jamais , 
comme vous autres Mollahs demeurer des jours et des semaines assis 
4 la méme place; l'homme est fait pour le mouvement, voyez le soleil, 
la lune, les étoiles, les animaux, les poissons, les oiseaux, tout s'a- 
gile en ce monde; il n'y a que la mort qui reste immobile. » Comme 
elle achevait ces mots, on entendit retentir les cris : Au loup! au loup! 
La bergére coupa court 4 sa dissertation philosophique pour voler au 
secours de son troupeau. Elle fit tant et si bien de la voix et du 
geste, que la béte féroce s’enfuit, emportant pour tout butin la belle 
queue grasse de l’un des moutons. 

Les Kirghiz sont fort nombreux dans I'Asie centrale; ils habitent 
les steppes immenses situés entre la Sibérie, la Chine, Je Turkestan 
etla mer Caspienne ; mais il est trés-difficile d’évaluer le chiffre de 
leur population. Demandez-leur a ce sujet le moindre renseignement, 
ils vous répondront avec emphase : « Comptez d’abord les grains de 
sable du désert, vous pourrez ensuite compter les Kirghiz. » Leurs 
habitudes errantes les ont soustraits 4 toute espéce de domination, 
et les Européens sont dans une grande erreur quand ils les croient 
soumis au gouvernement russe ou au souverain du Céleste Empire. 
Aucune de ces nations n’a jamais exercé le moindre pouvoir sur les 
Kirghiz; elles envoient 4 la vérité des officiers chargés de percevoir 
les taxes, mais les nomades regardent ces fonclionnaires comme les 
chefs d’une vaste razzia; ils admirent seulement, qu’au lieu de les 
dépouiller tout 4 fait, on se contente de prélever sur eux un léger 
impét. Les révolutions ont changé bien des fois la face du monde, 
les habitants du désert sont restés les mémes depuis des milliers 
d’années ; types singuliers de vices et de vertus sauvages, ils offrent 
encore aujourd’hui une image fidéle des anciens Turani. 

Les pélerins voyaient avec satisfaction approcher le terme de leur 
voyage; six ou huit étapes seulement les en séparaient, quand un 
matin, aux premiéres lueurs de l'aube, deux hommes presque nus 
abordérent la caravane, en s'écriant d’une voix suppliante : « Un mor- 
ceau de pain, pour l’amour de Dieu! » On s’empressa de les secourir, 
et quand la nourriture leur eut rendu un peu de forces, ils raconté- 
rent aux derviches que, surpris par un ataman Tekke, ils s‘é- 
taient vu enlever bagages, vétements, provisions, heureux encore 
de ne pas perdre la vie. Les pillards, au nombre de cent cinquante, 
méditaient une razzia-contre les troupeaux des Kirghiz campés sur 
les bords de I’Oxus : « Fuyez ou cachez-vous, ajoutaient ces hommes, 
sans cela vous les rencontrerez dans quelques heures, et malgré la 
sainteté de votre caractére, ces bandits sans foi ni loi vous abandonne- 


52 UN FAUX DERVICHE 


ront dans le Khalata, aprés vous avoir dépouillés de tout ce que vous 
possédez. » Le kervanbashi, qui avait déja été pillé deux fois, n’eut pas 
plus tét entendu les mots Tekke et ataman qu'il donnait l’ordre de 
battre en retraite. Selon lui, la seule chance de salut qui restat aux 
voyageurs était de s'‘enfoncer dans le désert, ot, peut-étre, les enne- 
mis perdraient leur trace. En conséquence, aprés avoir laissé reposer 
quelque temps leurs bétes de somme et rempli leurs outres, les Had- 
jis, jetant un regard d'indicible regret sur les bords paisibles de 
l’Oxus, s'acheminérent vers les effrayantes solitudes qui avaient en- 
glouti déja tant de’ caravanes. Ils s’avangaient dans le plus grand si- 
lence, pour ne pas donner I'éveil aux pillards ; le pas des chameaux 
ne rendait aucun son sur le sol poudreux, et bientét la nuit les enve- 
loppa de son voile. 

Vers minuit, tous les pélerins furent obligés de mettre picd 4 terre, 
car les bétes de somme enfongaient Jusqu’aux genoux dans le sable. 
C’était une douloureuse épreuve pour Vambéry; son infirmité dou- 
blait la fatigue de la marche sur un terrain mouvant, au milieu 
d'une chaine continue de petites collines. Aussi salua-t-il avec joie le 
point désigné pour la station du matin. Ce lieu portait cependant un 
nom peu fait pour inspirer laconfiance : |’Adamkyrylgan (l'endroit ou 
périssent les hommes), ne justifiait que trop cette appellation sinis- 
tre. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, on découvrait une 
mer de sable qui, d'un cété, s‘élevant en monticules semblables a 
des vagues furieuses, gardait encore |’empreinte visible de la tem- 
péte, et de J’autre ressemblait 4 un lac paisible 4 peine ridé par une 
légére brise. Pas un oiseau ne traversait l’air, pas un animal, fut-ce 
méme un insecte, ne venait donner une apparence de vie a celle terre 
désolée. De distance en distance, on apercevait seulement des osse- 
ments blanchis d’hommes et de chameaux, affreux témoignages des 
désastres causés par le Tebbad ou vent de fidvre qui, de temps a au- 
tre, Jette sur le désert son souffle embras¢. 

Les voyageurs ne furent pas poursuivis; les Tekkes eux-mémes, 
ces hardis cavaliers, hésitent 4 s'engager dans le Khalata. D’aprés le 
calcul du kervanbashi, six journées au plus séparaient la caravane 
de la ville de Bokhara. Les outres étant bien remplies, les pélerins 
espérérent n'avoir pas 4 souffrir de la soif; ils comptaient sans le 
soleil brilant de la canicule qui faisait évaporer le précieux liquide. 
En vain, pour sortir de cette région maudite, ils essayérent de dou- 
bler les heures de marche ; plusieurs chameaux périrent de fatigue, 
et l'eau diminuait toujours plus rapidement. Enfin deux Hadjis, 
‘épuisés par les privations, tombérent tellement malades qu’il fallut 
les coucher sur nos moutures et les altacher avec des cordes, car ils 
étaient incapables de se soutenir. « De l'eau! de l'eau! » murmu- 


DANS LE TURKESTAN. 53 


raient-ils @une voix mourante. Hélas! leurs meilleurs amis refu- 
saient de sacrifier pour eux la moindre gorgée de ce liquide, dont 
chaque goutte représentait une heure de vie; aussi, quand le 
quatritme jour, les pélerins atteignirent Medemin Bulag, un de ces 
malheureux était affranchi par la mort des cruelles souffrances de 
la soif. Son palais avait pris une teinte grisdtre, sa langue était deve- 
nue noire, ses lévres ressemblaient 4 du parchemin et sa bouche 
ouverte laissait apercevoir ses dents complétement déchaussées. 
Chose horrible 4 dire! le pére cachait a son tils, le frére & son frére, 
la provision deau qui pouvait soulager sa torture! Mis a d’autres 
épreuves, ces hommes se seraient montrés peut-étre généreux et dé- 
voués, mais la soif chasse du coeur tout sentiment de compassion. 

Yambéry en éprouva bientét lui-méme les terribles effets. Il mé- 
bageait avec la parcimonie d’un avare le contenu de son outre quand 
ils‘apercut avec effroi qu’un point noir se formait au milieu de sa 
langue. Aussildt, croyant sauver sa vie, il avala d’un trait la moitié 
du liquide qui lui restait encore. Le feu qui dévorait ses entrailles de- 
vint plus violent vers le matin du cinquiéme jour, les douleurs de 
téte angmentérent, il sentit ses forces prés de l’abandonner. Pour- 
tant, on approchait des montagnes de Khalata, le sable devenait 
moins profond, tousles yeux cherchaient avidement les traces d’un 
troupeau ou la hutte d’un berger. En cet instant, le kervanbashi 
attira l'attention des pélerins sur un nuage de poussiére qui s ‘élevait 
alhorizon, les avertissant de ne pas perdre une minute pour des- 
cendre de leurs chameaux. 

«Les pauvres animaux, raconte Vambéry, sentaient bien que le 
Tebbad approchait. Poussant un cri lugubre, ils s’affaissérent sur 
leurs genoux, étendirent leurs longs cous sur le sol et cherchérent a 
cacher leur téte dans le sable. Nous nous abritames auprés d’eux 
comme derrié¢re un mur; a peine, nous étions-nous couchés a terre 
que la tourmente fondit sur nous avec un bruissement sourd, nous 
laissant, quelques minutes aprés, ‘couverts "d’une épaisse couche de 
poussi¢re, Quand cette pluie de sable m’enveloppa, elle ‘me {parut 
brilante comme du feu. Si nous avions été atteints par la tempéte 
deux jours auparavant, au milieu du désert, nous aurions tous in- 
failiblement péri. 

«L’air était devenu d’une pesanteur accablante ; i] m’aurait été 
impossible de remonter sur mon chameav sans |’aide de mes com- 
pagnons; je souffrais des douleurs intolérables dont aucune parole ne 
peut donner la moindre idée. En face d'autres périls, le courage ne 
m'avait jamais fait défaut, mais en ce moment, je me sentais anéanti, 
le mal de téte m’dtait jusqu’dé la faculté de penser, un lourd som- 
meil ne tarda pas 4 semparer de moi. En m’éveillant, je me vis avec 


54 UN FAUX DERVICHE 


surprise étendu dans une hutte d’argile, et entouré d'hommes’a lon- 
barbe que je reconnus pour des Iraniens. » | 

C’étaient en effet des esclaves persans envoyés dans le désert pour 
garder les troupeaux de leur maitre; ces braves gens firent avaler a 
Vambéry une boisson chaude et, bientét aprés, un breuvage com- 
posé de lait aigre, d’eau et de sel qui ranima ses forces. Avant 
de quitter les pélerins sunnites, dans lesquels ils devaient voir 
pourtant les pires ennemis de leur race, les pauvres prisonniers par- 
tagérent avec eux leur mince provision d'eau, acte de charité bien 
méritoire que dut sans doute regarder avec complaisance le Dieu de 
miséricorde qui est le Pére de tous leshommes. —_—- 

La caravane atteignit enfin Bokhara, la plus importante ville de 
l’Asie centrale, mais qui conserve aujourd hui bien peu de traces 
de son ancienne grandeur. Cependant, elle posséde de beaux mona- 
stéres et des colléges qui rivalisent avec ceux de Samarcande. Ces 
écoles, fondées 4 grands frais, soutenues au prix de tous les sacri- 
fices, ont inspiré aux Européens une haute idée de l’enseignement 
asiatique ; toutefois, il faut le reconnaitre, elles sont dominées par 
un aveugle fanatisme. L’esprit exclusif des Bokhariotes rétrécit sin- 
guliérement le cercle des études, toute Instruction roule sur les pré- 
ceptes du Koran et la casuistique religieuse. On ne trouverait pas 
aujourd'hui un seul disciple qui s‘occupat d'histoire ou de poésie ; 
s'il était tenté de le faire, il lui faudrait se cacher, car l’attention 
donnée & des sujets aussi frivoles serait considérée comme une preuve 
de faiblesse d’esprit. 

Vambéry et ses compagnons trouvérent asile dans un Tekki ou 
couvent, vaste batiment carré dont les quarante cellules ouvraient 
sur une cour plantée de beaux arbres. Le Khalfa ou « révérend abbé » 
pour employer l’expression du yoyageur hongrois, était un homme 
4 Pextérieur agréable, aux maniéres douces et polies. Il fit 4 Vam- 
béryle plus gracieux accueil, et les deux interlocuteurs entamérent une 
conversation emphalique, quintessenciée, pleine de réticences et de 
sous-entendus qui ravit le bon Khalfa, en méme temps qu’elle lui 
donnait la meilleure opinion de son nouvel hdte. Ainsi, dés son 
arrivée 4 Bokhara, le voyageur acquit une haute réputation de 
science et de sainteté. 

Le lendemain, accompagné d’Hadji Bilal, il sortit pour visiter la 
ville. Les rues et les maisons de la noble cité sont remarquables 
surtout par leur aspect malpropreet leur état de délabrement. Aprés 
avoir traversé des places: publiques, ot l'on enfoncait jusqu’a mi- 
jambes dans une poussiére noiratre, les deux amis arrivérent au ba- 
zar queremplissait une foule bruyante ct affairée. Ces établissements 
sont loin d’égaler ceux de la Perse en étendue ef en magnificence, 


DANS LE TURKESTAN. 35 


mais le mélange des races, des costumes et des usages forme un 
spectacle dont la bizarrerie captive les regards d'un étranger. Des 
Persans, coiffés d'un large turban bleu ou blanc, selon la classe a 
laquelle ils appartiennent, y coudoient le Tartare sauvage, le Kir- 
chiz ala lourde démarche, V’Indien, dont la figure jaune et repous- 
sante porte au front une marque rouge, entin le Juif, qui garde ici, 
plus que partout ailleurs, son type distinctif, ses nobles traits, ses 
yeux profonds ow brille I’mtelligence avec l’astuce. (a et 1a, on aper- 
coit encore des Turcomans, reconnaissables a la fierté de leur main- 
tien, a 'audace de leurs regards; immobiles devant les boutiques des 
marchands, ils songent peut-étre au précieux butin que fourniraient 
a lears atamans les richesses étalées devant eux. 

Les pélerins recueillaient partout les témoignages d'une sympa- 
thie enthousiaste. L’apparence étrangére de Vambéry excitait parti- 
culiérement V’admiration. « Quelle foi ne faut-il pas, » disait l'un, 
a pour venir de Constantinople 4 Bokhara, pour supporter la fatigue 
«d'un voyage dans le Grand Désert, afin de contempler le tombeau 
« de Baveddin'! » — «Sans doute, répliquait un autre, mais nous 
«aussi, nous allons 4 la Mecque, la ville sainte par excellence, et 
« poor accomplir ce pélerinage, nous quittons nos affaires et nous 
a supportons, je pense, d’assez rudes fatigues. Ces gens-la, » et il 
montrait du doigt Vambéry, « n’ont point de travaux qui les occu- 
« pent; leur vie entiére est consacrée aux exercices de piété, a la vi- 
« site des tombeaux des saints. » — « Bravo, bien deviné! » pensait 
notre voyageur, tout en jetant des regards qu'il s efforcait de rendre 
indifférents sur ]’étalage des magasins ot se montraient un grand 
nombre de marchandises européennes, russes surtout. Il avait sou- 
vent peine 4 réprimer une imprudente émotion lorsqu’il apercevait 
sur quelques articles |’étiquette de Birmingham et de Manchester. 
Détournant bien vile la téte de peur de se trahir, il reportait son at- 
tention sur les produits du sol et de l'industrie indigéne, examinait 
le fin tissu de colon appelé Aladja, oi deux couleurs alternent en 
étroites rayures, les éloffes de soie, riches et variées, depuis |’élégant 
mouchoir aussi diaphane que la gaze la plus légére, jusqu’au pesant 
Alres, qui se drape en plis larges et moelleux. Les cuirs- jouent un réle 
important dans la fabrication bokhariote, les cordonniers du pays en 
font de longues bottes, 4 ]’usage des deux sexes ; mais les boutiques 
vers lesquelles la multitude se portait avec le plus d’empressement 
étaient celles des marchands d’habits, ou: les vélements confectionnés 
frappaient les yeux par l’éclat des couleurs, car la ville de Bokhara 


4 Aseete célebre dans tout IIslam, fondateur de lordre des Nakishben:li, au- 
quel le soyageur hongrois prétendait appartenir. 


: 36 UN FAUX DERVICHE 


est le Paris de l’Asie centrale, les Turcomans la considérent comme le 
foyer de |’élégance. 

Quand il eut assez contemplé ce curieux tableau, Vambéry pria 
Hadji Bilal de le conduire dans un endroit ou il put se reposer et se 
rafratchirun moment. Les"deux amis se rendirent ensemble a une 
place appelée Lebi Hauz Divanbeghi (quai du réservoir de Divanbeghi), 
ow se réunit le beau monde de Ia ville. Au milieu du square, on a 
creusé un réservoir profond de 100 pieds et large de 80; il est bordé 
de pierrescubiques formant un escalier de huit marches qui descend 
jusqu’a fleur d’eau. Tout autour, de magnifiques ormeaux ombragent 
l’inévitable boutique 4 thé, et le colossal samovar, non moins inévi- 
table, invite chaque passant a prendre une tasse de sa bouillante ]i- 
queur. Sur trois cétés de la place, de petites échoppes, abritées par 
des nattes de roseaux, élalent aux regards du pai, des fruits, des 
confitures, des viandes chaudes et froides. La quatriéme affecte la 
forme d’une terrasse, et prés de la s'éléve la mosquée Mesdjidi Di- 
vanbeghi. Devant les portes se trouvent quelques arbres, sous lesquels 
derviches et meddah (orateurs populaires) racontent 4 la foule émer- 
veillée les exploits des héros ou les saintes actions des prophétes. Au 
moment ot Vambéry arrivait, les Nakishbendi traversatent la-place 
en faisant leur procession hebdomadaire. « Jamais je n’oublierai, 
dit notre voyageur, l'impression que produisirent sur moi ces sau- 
vages enthousiastes : la téte couverte de chapeaux pointus, les che- 
veux flottants, de longs batons 4 la main, ils dansaient une ronde 
digne'du sabbat, hurlant de pieux cantiques dont leur chef, vieillard 
4 barbe grise, entonnait d'abord seul la premiére strophe. » 

L’ombrageuse inquisition ¢tablie dans Bokhara vint bientdt troubler 
Vambéry, malgré sa réputation de sainteté. Des espions envoyés par 
le gouvernement, venaient presque chaque jour, sous différents pré- 
textes, et entamaient avec l’étranger des entretiens dans lesquels il 
n’était question que des Frenghis, de leurs artifices diaboliques et 
des chatiments qui avaient puni l’audace de plusieurs d’entre eux. 
Ils espéraient qu'une parole imprudente viendrait justifier leurs soup- 
cons, mais !’Européen était trop sur ses gardes pour se laisser pren- 
dre. Il écoutait d’abord avec patience, puis, affectant un air d’in- 
soucieux dédain. « J'ai quitté Constantinople, disait-il, pour m’éloi- 
« gner de ces Frenghis maudits, qui doivent sans doute au démon 
« leurs arts et leurs sciences. Me voici maintenant, Allah en soit béni ! 
« dans la noble Bokhara, et je ne veux pas que le souvenir de ces en- 
« fants du mal vienne m’y troubler. » 

L’émir était alors absent; le ministre qui dirigeait l’enquéte, voyant 
que ses émissaires avaient complétement échoué, résolut de faire 
comparaitre l’étranger devant un tribunal composé d’Qulemas, ot: 


DANS LE TURKESTAN. 57 


son orthodoxie devait étre scrupuleusement examinée. 1] eut en effet 
4 soutenir un feu roulant de questions embarrassantes qui faillirent 
percera jour son incognito. Heureusement, il s’apercut a temps du 
piége, et, changeant de réle, il se posa lui-méme en interrogateur. 
Poussé par un pieux zéle, il consulta les savants docteurs sur les cas 
de conscience les plus minutieux, vouldt connaitre les différences 
souvent insaisissables qui sépare le Farz et le Sunnet, préceptes obli- 
gatoires, du Yadyjib et du Mustahab, simples conseils religieux. Cette 
ruse. eut un plein succés ; maint texte obscur fournit la matiére d’une 
discussion animée, dans laquelle Vambéry ne perdit aucune occasion 
de faire un pompeux éloge des Oulemas bokhariotes et de proclamer 
hautement leur supériorité. Aussi les juges, gagnés & sa cause, di- 
rent-ils au ministre qu'il avait commis une grave méprise. Hadji 
Reschid était un Mollab fort distingué, bien prés de recevoir I’inspira- 
tion divine, précieux apanage des saints. 

Vambéry, délivré désormais de toute crainte, put étudier a loisir 
le caractére et les aptitudes du peuple de Bokhara. Cette ville, qu'il 
faudrait, selon lui, appeler la Rome de I’Islam, puisque la Mecque et 
Médine représentent Jérusalem, n’est pas médiocrement fiére de sa 
suprématie religieuse. Bien qu'elle reconnaisse l’autorité spirituelle 
du sultan, elle ne s’y soumet pas aveuglément comme Khiva, et par- 
donne avec peine al’empereur des’ étre laissé corrompre par la détesta- 
ble influence des Frenghis. Notre voyageur, en sa qualité supposée d’Os- 
manli, dut plus d’une fois défendre Constantinople des reproches qui 
lui étaient adressés : « Pourquoi, demandaient par exemple les fer- 
vents Bokhariotes, pourquoi le sultan ne met-il pas 4 mort tous les 
Frenghis qui habitent ses Etats ? Pourquoi n’ordonne-t-il pas chaque 
annéela guerre sainte contre les infidéles? » Ou bien encore : « Pour- 
quoi les Turcs ne portent-ils pas le turban et la longue robe que 
prescrit la loi? N’est-ce pas la un effroyable péché? Pourquoi aussi 
ront-ils plus la longue barbe et les moustaches courtes qui les ren- 
daient semblables au prophéte ? » 

L’émir Mozaffar ed Din veille soigneusement au maintien des saintes 
doctrines. Chaque ville a son Reis, gardien de la religion, qui, un 
fouet 4 la main, parcourt les rues et les places publiques, interro- 
geant ceux qu'il rencontre sur les préceptes de I'Islam. Malheur au 
passant pris en flagrant délit d’ignorance : fit-ce un vieillard a barbe 
grise, il est aussitét, toute affaire cessante, envoyé pour une quin- 
zaine de jours sur les bancs de l’école. Une discipline tout aussi rigou- 
reuse oblige chacun d’entrer dans les mosquées a l’heure de la priére. 
Enfin l'espionnage du Reis ne s’arréte pas’méme au seuil du foyer 
domestique, aussi dans l’intérieur de sa famille, un Bokhariote se 
garderait bien d’omeltre le moindre rite, ou seulement de prononcer le 

Szprmume 1°65. 4 








58 UN FAUX DERVICHE 


nom de |’émir sans ajouter la formule sacramentelle : « Allah lui ac- 
corde cent vingt ans d’existence ! » Inutile de dire que toute joie, toute 
gaieté sont bannies des réunions; a part ]’animation momentanée qui 
régne dans le bazar, Bokhara présente un aspect triste et monotone. 
Pendant le jour, chacun redoute sans cesse de se trouver en présence 
d’un espion; lesoir, deux heures aprés le coucher du soleil, les rues 
deviennent désertes ; l’'amin’ose plus visiter son ami, le malade pour- 
rait périr faute de secours, car Mozaffar ed Din défend de sortir sous 
les peines les plus sévéres. 

Ce prince néanmoins est généralement aimé de ses sujets: il se 
montre strictement fidéle 4 la politique de ses prédécesseurs, mais on 
ne peut cependant lui reprocher aucun crime, aucun acte arbitraire et 
cruel. Musulman pieux et instruit, il a pris pour devise le mot « jus- 
tice » et il s'y conforme scrupuleusement. Cette justice bokhariote 
pourrait paraiire un peu sommaire a des Européens, et la guerre en- 
treprise contre le Khokand, n’est pas, comme nous le verrons plus tard, 
juste dans toute l’acception du mot, toutefois un prince de |’ Asie cen- 
trale, élevé au sein du plus fougueux fanatisme, doit étre jugé avec 
quelque indulgence. fl faut dire encore a sa louange que, s'il est 
parfois prodigue du sang des nobles, il épargne du moins celui des 
classes pauvres, aussi le peuple |’a-t-il surnommé « destructeur d’é- 
léphants et ptotecteur de souris. » 

Ennemi déclaré de toute innovation, |'émir s’applique surtout a 
maintenir les mceurs austéres de l’ancienne Bokhara. L’importation 
des articles de luxe est interdite, des lois somptuaires fort rigou- 
reuses réglent, non-seulement les costumes, mais encore la structure 
et l’ameublement des habitations. Mozaffar ed Din donne le premier 
l’exemple du mépris de toute molle recherche, il a diminué de moitié 
le nombre de ses serviteurs et l’on chercherait vainement dans son 
palais la moindre apparence d’un faste princier. La méme simplicité 
régne dans le harem, dont la surveillance est confiée 4 la mére et a 
la grand’mére du souverain; la sage direction des deux princesses 
mérite 4 ce sanctuaire une haute réputation de chasleté. Ses portes, 
soigneusement fermées aux laiques, s‘ouvrent aux seuls mollahs, 
dont les souffles saints aménent avec eux le bonheur et la piété. Les 
sultanes, au nombre de quatre, sont formées 4 l’exercice des vertus 
domestiques, leur table est frugale, leur costume modeste ; elles font 
elles-mémes leurs vétements, quelquefois aussi ceux de l’émir, qui 
exerce sur toutes les dépenses un minutieux controle. 

_ Avant de quitter Bokhara, Vambéry devail visiter le tombeau de 
Baveddin, but supposé de son long pélerinage. Ce saint, patron du 
Turkestan, est dans toute l’Asie l'objet d'une profonde vénération. 
On le regarde comme un second Mahomet; aussi, du fond méme de 


DANS LE TURKESTAN. 59 


la Chine, ‘les croyants viennent en foule pour baiser ses reliques. La 
sépulture est dans un petit jardin, auprés duquel on a élevé une 
mosquée ; des troupes de mendiants aveugles, boiteux ou paraly- 
tiques en obstruent complétement les abords. En face du mausolée 
se trouve Ja fameuse Pierre du Désir, qui a été usée par le contact 
du front des pélerins; sur le tombeau sont placés des cornes de 
bélier, une banniére et un balai sanctifié par un long service dans le 
temple de la Mecque. Plusieurs fois, on a essayé de couvrir le tout 
par un déme, mais Baveddin préfére l’air libre, et toujours, au bout 
de trois nuits, les constructions étaient renversées. Telle est du moins 
la \égende racontée par les sheiks, descendants du saint. 


les deux compagnons de Vambéry, Hadji Salih et Hadji Bilal, 
éaient impatients de quitter Bokhara pour regagner avant I’hiver le 
district éleigné ot ils demeuraient. Notre voyageur se proposait de 
les accompagner jusqu’a Samarcande ; il tenait 4 voir cette ville cé- 
lébre, et dans la prévision d'une entrevue avec I'émir, il voulait se 
ménager l’appui des pélerins. Le jour du départ, la caravane était 
déja bien réduite, elle contenait tout entiére dans deux charrettes. 
L'Européen, abrité du soleil par une tenture de nattes, pensait re- 
poser confortablement dans son carrosse rustique; son illusion fut 
de courte durée. Les violents cahots du véhicule jetaient 4 chaque 
instant les pélerins de ci, de la, tantét les uns contre les autres, 
tantét contre la lourde charpente ; leurs tétes s’entre choquaient 
comme les boules d'un billard. « Pendant les premiéres heures, 
ajoute Vambéry, j’eus littéralement le mal de mer; je souffrais beau- 
coup plus que quand j’étais monté sur mon chameau, dont j’avais 
tant redouté le balancement, semblable au roulis d’un navire. » 

Les voyageurs suivirent d’abord une route assez monotone; de 
maigres cultures se prolongeaient partout jusqu’éa horizon, mais 
nen ne justifiait les merveilleux récits faits par les habitants sur les 
charmants villages, les jardins enchantés qui s’étendent entre Bo- 
khara et Samarcande. La caravane traversa le pelit désert dé Chol 
Melik, et atteignit le lendemain le district de Kermineh. La, le paysage 
changea tout 4 coup: de jolis hameaux, groupés Jes uns auprés des 
autres, offraient aux regards leurs auberges, devant lesquelles le 
giganlesque samovar fait réver au voyageur bien-étre et comfort, 


60 UN FAUX DERVICHE 


leurs fermes, entourées de riches moissons, de prairies ou paturent 
de magnifiques bestiaux, tandis que les basses-cours abritent une 
population emplumée. Tout respirait la vie, l’abondance, et Vambéry 
ne pouvait contempler sans émotion ce riant tableau qui lui rappe- 
lait sa fertile Allemagne. 

Aprés cing jours de marche, les Hadjis arrivérent en vue de Sa- 
marcande. Grace aux souvenirs de son passé et 4 la distance qui la 
sépare de l'Europe, l’ancienne capitale de Timour excile vivement la 
curiosité. Nous laisserons le voyageur hongrois décrire lui-méme 
cette cité fameuse : 

« Que le lecteur, dit-i], monte 4 cété de moi dans ma modeste car- 
riole. Il apercevra vers l’orient une haute montagne dont le sommet 
arrondi est couronné par un petit édifice ; 14, repose Chobanata, le 
patron vénéré des bergers. Au-dessous s’étend la ville. Sa circonfé- 
rence égale 4 peu prés celle de Téhéran, mais elle doit étre beaucoup 
moins peuplée, car les maisons ne sont pas aussi serrées les unes 
contre les autres; ses ruines, ses monuments publics lui donnent 
toutefois un aspect bien autrement grandiose et imposant. L’ceil est 
attiré d’abord par quatre édifices fort élevés dont la forme ressemble 
4 celle d'une coupole, ce sont les médresses ou colléges. En avancant 
davantage, nous apercevons d’abord un petit déme brillant, puis, 
vers le sud, un autre plus grand et plus majestueux: le premier est 
le tombeau, le second, la mosquée de Timour. Juste en face de nous, 
a l’extrémité sud-ouest de Ja ville, se dresse sur une colline la 
citadelle (Ark) entourée elle-méme de temples et de sépultures qui se 
détachent sur l’azur du ciel. Si maintenant on se figure tout cet en- 
semble entremélé de jardins a la végétation luxuriante, on pourra 
avoir une idée de Samarcande, idée bien faible et bien imparfaite il 
est vrai, car le proverbe persan le dit avec raison: « Autre chose est 
de voir, autre chose est d’entendre. » 

« Hélas! pourquoi faut-il ajouter qu’en entrant dans la ville, tout 
ce prestige s’évanouit et fait place 4 un amer désappointement. Nous 
dimes traverser le cimetiére avant d’atteindre les quartiers habités, 
et malgré moi, ce vers du poéte persan qui semble aujourd'hui em- 
preint d’une cruelle ironie, me revint en mémoire : 


Samarkande scikeli rui zemin est. 

® (Samarcande est le soleil du monde). 
Le soir méme, Vambéry et ses compagnons furent recus dans une 
maison voisine du tombeau de Timour. Grande fut la joie de notre 


voyageur en apprenant que I'hdte qui Ics avait accueillis remplissait 
auprés de Vémir de hautes fonctions. Le retour du prince, qui 


DANS LE TURKESTAN. 64 


venait de terminer dans le Khokand une campagne victorieuse, étant 
regardé comme trés-prochain, Hadji Salih et Hadji Bilal consentirent, 
par égard pour leur ami, a prolonger leur séjour dans Samarcande, 
jusqu'a ce que Vambéry edt obtenu une audience de Mozaffar ed Din 
ef rencontré une caravane avec laquelle il pat reprendre la route de 
Perse. En attendant, les pélerins visitérent les antiques monuments 
de la ville qui, malgré son apparence misérable est la cité de )’Asie 
centrale la plus riche en souvenirs historiques. Le cadre de cette 
étude ne nous permet pas de suivre l’auteur dans les détails qu’il 
donne sur ces édifices remarquables ; nous nous bornerons 4 citer : 

" 1° Le palais d'été de Timour qui conserve encore aujourd hui quel- 
ques vestiges de son ancienne magnificence. Les appartements, aux- 
quelson arrive par un escalier en marbre de quarante marches, renfer- 
ment de riches peintures murales faites avec des briques de couleur; 
et le pavé, tout entier en mosaique, garde la fraicheur et l’éclat du 
premier jour ; 

2° La citadelle ot l'on admire, dans une vaste pidéce appelée « salle 
d'audience de Timour, » la célébre Kéktash (pierre verte) sur laquelle 
dail placé le troéne du fameux conquérant ; 

3° Le tombeau de Timour, surmonté d’une trés-belle pierre d’un 
vert foncé, large de deux empans et demi, longue de dix et épaisse 
de six doigts. Non loin de 1a, une pierre noire abrite la sépulture de 
Mir Seid Berke, maitre spirituel de l’émir, auprés duquel le puissant 
Ionarque voulut élre enseveli. Dans les caveaux de ce mausolée, 
on conserve un koran écrit sur une peau de gazelle, de la main méme 
d’0sman, secrétaire de Mahomet et successeur du prophéte ; 

# enfin, les médresses dont plusieurs, entiérement abandonnés, 
he tarderont pas 4 tomber en ruines; d'autres, encore florissants, 
sont entretenus avec soin. Le plus remarquable est celui de Tilla- 
kari, ainsi nommé a cause de ses ornements en or. 

[a ville nouvelle est beaucoup moins étendue que I’ancienne capi- 
tale de Timour; on y compte six portes et quelques bazars ot l'on 
vend a trés-bas prix des objets manufacturés que ne désavoueraient 
pas les ouvriers européens. Vambéry, sans penser comme les Tar- 
fares, que Samarcande « ressemble au Paradis, » la trouva néan- 
moins bien supérieure aux autres cités turcomanes par la beauté de 
2 site, la splendeur de ses monuments, la richesse de sa végéta- 

on. 

Cependant les jours se passaient et l’émir n’arrivait pas; la ca- 
ravane qui devait ramener Vambéry allait se mettre en marche, lors- 
que le vainqueur du Khokand fit enfin son entrée triomphale. Mozaf- 
far ed Din, suivant la politique peu scrupuleuse adoptée en Orient, 
avait organisé contre le souverain du Khanat rival un vaste complot. 








62 UN FAUX BDERVICHE 


Des assassins soudoyés par ses ordres fe délivrérent de son ennemi, 
et, profitant du trouble causé par,un tel événement, il réussit & se 
rendre maftre de la capitale. A cette nouvelle, Samarcande fit éclater 
des transports de joie; le peuple considérait Mozaffar comme un 
nouveau Timour qui devait successivement réduire sous sa domina- 
tion la Chine, la Perse, l’Afghanistan, l’Inde et le Frenghistan; dans 
leur ardeur belliqueuse, les Turcomans voyaient déja le monde partagé 
entre leur prince et le sultan de Constantinople. [ne faut pas s'€- 
tonner du reste que la prise de Khokand ait ainsi exalté leur imagi- 
nation; cette ville, grande, dit-on, quatre fois comme Téhéran, est la 
capitale d'un puissant Khanat, qui depuis fort longtemps demeure dans 
un état perpétuel d'hostilité avec les Bokhariotes. Mais on peut pré- 
voir que bientét le gouvernement russe rétablira l’accord entre les. 
deux ennemis en s’attribuant la part du juge dans ‘la querelle des 
Plaideurs de la fable. Il poursuit lentement son but, séme la divi- 
sion, et déji ses baionnettes ont soumis Tashkend, ville septentrio- 
nale du Khokand, également importante au double point de vue 
commercial et militaire. 

A l’époque ot Vambéry visitait Samarcande, l’enivrement de la 
victoire remportée par l’émir faisait taire tout pressentiment facheux ; 
on oubliait les Frenghis et leurs envahissements pour se-livrer sans 
contrainte 4 de bruyantes réjouissances. L’heureux retour de Mozaffar’: 
ed Din fut célébré par une féte nationale dans laquelle le riz, le mou- 
ton, le suif et le thé furent distribués au peuple avec une prodigalité- 
royale ; le lendemain, l’émir ayant accordé & ses sujets une audience. 
publique, notre voyageur saisit cette occasion de lui étre présenté.:’ 
Accompagné de ses amis les pélerins, il se disposait 4 entrer au pa- 
lais, quand un Mehrem V'arréla, disant que Sa Majesté désirait voir 
séparément |’Hadji de Constantinople. « Nous fimes extrémement 
effrayés, rapporte Vambéry; cette distinction nous sembiait d'un fa- - 
cheux augure. Je suivis néanmoins !’officier d'un pas ferme. 11 m’mn- 
troduisit dans une salle spacieuse ov j’apercus l’émir assis sur une ' 
ottomane et entouré de livres, de manuscrits de‘toutes sortes. Je ne 
me laissal pas intimider par lair froid et sévére du prince, et apres 
avoir récité une courte sura, suivie de la priére habituelle pour le 
souverain, je m’assis sans en demander la permission, auprés du royal 
personnage. Il n’en parut pas offensé, car mon caractére de dervictie 
autorisait cette fagon d’agir, mais il attacha sur moi ses grands yeux 
noirs d’un air soupconneux et interrogateur, comme s'il evt voulu 
lire jusqu’au fond de mon 4me. Depuis longtemps j’avais heureuse- 
ment perdu l'habitude de rougir, aussi je soutins avec assurance cet 
examen. 

« — Hadji, me dit enfin l’émir, tu es venu de Roum, a ce que j'ai 





DANS LE TURKESTAN. &3 


appris, afin de visiter les tombeaux de Baveddin et des saints du Tur- 
kestan ? 

« — Qui, Takhsir (seigneur) ; mais aussi je voulais me retremper 
par la vue de ta divine beauté. 

« — Crest étrange! Comment, tu n’avais pas d’autre motif pour 
entreprendre un si long voyage? 

« — Non, Takhsir ; j’ai toujours eu |’ardent désir de contempler la 
noble Bokhara, |’enchanteresse Samarcande dont le sol‘sacré, selon la 
remarque du sheikh Djilal, devrait étre foulé avec la téte plutét 
qu avec les pieds. Je n’ai d’ailleurs pas d’autre affaire en ce monde, 
et depuis longtemps j’erre en tous lieux comme un Dyihangeshte (pé- 
lerin de l’univers). 

«— Un Djihangeshte! toi, avec ta jambe boiteuse! 

«— Que je sois ta victime! Rappelle-toi, Takhsir, que ton gloricux 
ancétre Timour', la paix soit avec lui, avait la méme infirmité, ce qui 
ne I’a pas empéché d’étre un Djihangi (conquérant de |’univers). 

« Ges paroles charmérent |’ émir ; 11 m’adressa différentes questions 
ausujet de mon voyage, me demanda I'tmpression que m’avait faite la 
wue de Bokhara et de Samarcande. Mes réponses, tout émaillées de 
sentences persanes et de versets du Koran, gagnérent la confiance du 
prince. Avant de me congédier, il donna l’ordre de me remettre un 
costume complet et de me compter trente tenghes. » 

Vambéry, tout joyeux, s’empressa d'apprendre a ses amis le résultat 
de l’entrevue. Ceux-ci lui conseillérent de ne pas trop se reposer sur 
la protection royale et de ne pas différer son départ. Il lui en covtait 
pourtant de quitter les bons derviches, ces fidéles compagnons des 
heures de souffrance, ces cceurs généreux et dévoués. L’explorateur 
hardi, l'écrivain 4 l’esprit sarcastique et pénétrant, plein de saillies 
etd’humour, trouve ici des paroles attendnes qui témoignent d’un 
sentiment profond. « Ma plume, dit-il, est impuissante a retracer 
’émotion de la douloureuse scéne des adieux. Depuis six mois, nous 
avions vécu de la méme vie, partagé les mémes périls; périls au mi- 
eu des sables brilants du désert, périls de la part des Turcomans 
sauvages, périls causés par l’inclémence de la nature et des éléments. 
Aussi les differences d’dge, de position, de nationalité, avaient dis- 
paru; nous nous regardions comme les membres d’une seule famille. 
Et maintenant, nous allions nous séparer sans aueune espérance de 
nous revoir jamais; la mort n’aurait pu creuser entre nous un abime 
plus profond, ni laisser dans nos Ames une plus poignante douleur. 


! Ce prince, dont les émirs de Bokhara ont la prétention de descendre, était boi- 
teux, d'ou lui vient le surnom de Timour-lenk, ou Timour le beiteax, dont nous 
avons fait Tamerian. 


64 UN FAUX DERVICHE 


Mon coeur déborda, et j’éclatai en sanglots quand je songeai que, 
méme 4 celte heure supréme, je ne pouvais confier 4 ces hommes, 
mes meilleurs, mes plus chers amis, le secret de mon déguisement.. 
Il me fallait tromper ceux 4 qui je devais la vie. Cette pensée me fai - 
sait éprouver un véritable remords ; je cherchais, mais en vain, une 
occasion d’amener la dangereuse confidence. » 

Comment dire en effet a de pieux pélerins, 4 des croyants zélés 
que l’ami dont-ils admiraient la science religieuse, dont ils respec- 
taient la foi et la vertu, étail un imposteur qui, poussé par la soif 
d’un savoir mondain, avait surpris leur confiance, profané leur mi- 
nistére, s’était joué en un mot de leurs plus chers sentiments? Un 
tel aveu n’aurait peut-étre pas brisé les liens d’affection qui ]'unis- 
salient aux deux derviches, mais quelle amére déception pour ces Ames 
ferventes et sincéres! A quoi bon d’ailleurs détruire une illusion si 
douce? Vambéry retint le secret prét a lui échapper; les yeux noyés 
de larmes, il s’arracha aux étreintes de ses amis. « Je les vois tou- 
jours, ajoute-t-il, immobiles a la place ow je les avais quittés, les 
mains levées vers le ciel; et implorant pour mon voyage la bénédic- 
tion d’Allah. Bien des fois je retournai la téte pour les apercevoir en- 
core ; enfin, ils disparurent dans la brume, et je ne distinguai plus 
que les démes de Samarcande, faiblement éclairés par les rayons de 
la lune. » 

Le voyage de retour fut marqué par beaucoup moins d’incidents 
dramatiques. Vambéry eut 4 traverser encore le pays de Bokhara ; 
évitant la capitale, il arriva au bout de trois jours de marche a 
Karshi, ville qui, par son étendue autant que par ses relations com- 
merciales, est la seconde du Khanat. Elle posséde dix caravansérails 
et un bazar bien approvisionné, ou l'on voit des articles fort remar- 
quables de coutellerie indigéne; aussi sen fait-il une grande expor- 
tation dans l’Asie centrale, la Perse, l’'Arabie et jusqu’en Turquie. 
Ces fines lames, richement damasquinées, aux manches couverts 
d’incrustations d'or et d'argent, l’emportent de beaucoup sur les meil- 
leurs produits de Sheffield et de Birmingham. Les nouveaux compa- 
gnons de Vambéry lui conseillérent d'employer |’argent qui lui res- 
tait 4 faire l’achat de couteaux, d’aiguilles et de verroteries, dont 
l'échange peut seul assurer 4 un pélerin des moyens d’existence 
parmi les tribus nomades. Notre voyageur crut devoir suivre ce pru- 
dent avis et joindre, comme il le remarque gaiement, « la profession 
de mercier a celle d’antiquaire, d’hadji, de mollah, sans préjudice 
d'une foule de fonctions non moins importantes, qui consistaient a 
distribuer des bénédictions, des soufflesfsaints, des amulettes et au- 
tres talismans. » 

La caravane sortit du pays de Bokhara sans étre inquiétée ; la ri- 


DANS LE TURKESTAN. 65 


guear avec laquelle l’émir fait exécuter les réglements de police 
rend les routes tellement sires que non-seulement les troupes nom- 
breuses, mais les voyageurs isolés eux-mémes, peuvent parcourir le 
désert sans rien craindre. En franchissant la frontiére, Vambéry avait 
peine a contenir sa joie; chaque pas le rapprochait de l’Occident, il 
allait enfin revoir la Perse, objet de ses ardents désirs, premiére 
étape dela civilisation. D’autres membres de la caravane témoignaient 
une impatience non moins vive; c’étaient des esclaves iraniens qui 
retournaient dans leur patrie. L'un d’eux, vieillard courbé sous le 
poids de l’d4ge, venait de payer 4 Bokhara la rancon de son fils, uni- 
que soutien de toute la famille; le prix exigé était cinquante ducats, 
et le pauvre pére avait épuisé ses ressources pour acquitter cette 
somme : « Mais, disait-il, mieux vaut porter le baton du mendiant 
que laisser mon fils dans les chaines. » Un autre de ces malheureux 
excita vivement la compassion de Vambéry; sa figure décharnée, ses 
cheveux blanchis avant le temps prouvaient assez quelles angoisses 
il avait du souffrir. Huit ans auparavant, une razzia turcomane avait 
enlevé sa femme, sa sceur et ses six enfants. L’infortuné s était misa 
leur poursuite, cherchant vainement leurs traces dans les Khanats de 
Khiva et de Bokhara; quand il avait enfin découvert le lieu de leur 
cruelle captivité, sa femme, sa sceur et deux de ses enfants avaient 
succombé aux rigueurs de l'esclavage. Des quatre qui exislaient en- 
core, il ne put racheter que la moitié; les autres étant devenus des 
hommes, leur maitre exigeait une forte rangon que le malheureux 
pere était hors d'état de réunir. 

Ces exemples donnent une faible idée du fléau qui, depuis des sié- 
cles, dépeuple le nord de la Perse et les contrées voisines. Les Turco- 
mans Tekkes comptent aujourd hui plus de quinze mille cavaliers pil- 
lardsdont ]’ unique occupation consiste a organiser un vaste brigandage, 
a décimer les familles, 4 ravager les hameaux. Les voyageurs traversé- 
rent des districts désolés par la guerre et les exactions de toutes sortes ; 
les lois sont impuissantes 4 réprimer les désordres, un présent suffit 
pour se disculper du crime le plus odieux; aussi parle-t-on avec ad- 
miration de Bokhara, dont on regarde l’émir comme un modeéle de 
Justice et de sagesse. Un habitant d’Andkny avoua que ses compa- 
totes enviaient le bonheur d’étre soumis au sceptre de Mozaffar ed 
Din ; il ajouta méme que des Frenghis seraient préférables aux chefs 
musulmans actuels. 

Cependant la route était longue et Vambéry voyait avec inquiétude 
diminuer sa mince pacotille de marchand. Il espérait obtenir des se- 
coursa Hérat. Malheureusement, quand les voyageurs arrivérent dans 
cette ville, clef de l’Asie centrale, elle venait d’étre mise 4 sac par les 
Afghans. Les maisons, les ouvrages avancés, n’offraient plus qu'un 





66 UN FAUX DERVICHE 


amas de décombres ; la citadelle gisait, 4 demi démolie, sur sa base 
chancelante. Quelques rares habitants se montraient ¢a et la; le ba- 
var, ce monument célébre que tant de siéges n'ont pu détruire, présen- 
tait seul quelque animation ; mais les boutiques se rouvraient timide- 
ment, car le souvenir du pillage effrayait encore les esprits. Du reste, 
le ‘systéme douanier, introduit par la rapacité des Afghans promet 
peu de prospérité au commerce et. l'industrie; ainsi une fourrure 
qui a été achetée 8 fr., paye 3 fr. de taxe; on préléve 4 fr. sur un cha- 
peau d’une valeur de 2 fr., et ainsi de suite. Qu’on ajuutea cela, pour 
les articles qui viennent de pays éloignés, les droits déja percus dans 
Jes districts intermédiaires, et l’on comprendra combien le marchand 
doit élever le prix de vente, s'il veut retirer quelque profit. 

Dans une ville aussi ravagée, le métier de derviche est peu lucratif ; 
nul ne demandait 4 Vambéry son souffle saint, — ses coutellertes et 
ses perles étaient épuisées ; ses compagnons de voyage, bien différents 
d'Hadji Bilal, ne lui prétaient aucun secours. Seul, un jeune homme 
nommé Ishak lui demeura fidéle. Chaque matin, il mendiaut les ali- 
ments de la journée et préparait les modestes repas du voyageur, qu’il 
considérait comme son maitre et servait avec un affectueux respect. 

Pour ne rien négliger de ce qui pouvait le mettre en état de conti- 
nuer son voyage, Vambéry résolut de s’adresser au vice-roi d'Hérat, 
Serdar Mehemmed Yakoub, fils du roi de}’ Afghanistan. Les salles du pa- 
lats étaient remplies de serviteurs et de soldats, mais le large turban 
du prétendu derviche, ]’air d’anachoréte que de longues fatigues lui 
avaient donné, étaient des lettres de recommandation, qui devaient 
lui ouvrir toutes les portes. Le prince, agé de seize ans au plus, était 
assis dans un grand fauteuil, et entouré de hauts dignitaires. Vam- 
béry, fidéle 4 son réfe, alla droit a lui et s’assit & ses cOtés, poussant 
le vizir pour se faire place. Cette fagon d'agir excita l'hilarité générale. 
Serdar Mehemmed considéra |’étranger avec attention, puis il se leva 
brusquement, et s‘écria, moitié riant, moitié surpris : — « Vous étes 
un Anglais, je le jure!» Ii s'approcha du voyageur, frappant des 
mains comme un enfant qui a fait quelque heureuse trouvaille : — 
« Dites, oh! dites, ajouta-t-il, que vous étes un Anglais!» En pré- 
sence de cette joie naive, Vambéry songea un instant a se découvrir, 
mais i] réfléchit que le fanatisme des Afghans pouvait encore l'expo- 
ser 4 de grands périls, et il résolut de ne pas lever le masque qui le 
protégeait. Prenant donc un air sérieux : — « En voila bien assez, dit-il 
au prince, avez-vous donc oublié cette parole: « Celui qui, méme en 
« se jouant, traite d’infidéle un vrai croyant, devient pire qu’un infi- 
a déle. » Donnez-moi plutét quelque chose pour ma fatiha, afin que 
J'aie les moyens de continuer mon voyage. » Le regard de Vambéry, la 
maxime qu’il avait rappelée si fort a propos, ‘ décontenancérent le 


DANS LE TURKESTAN. 67 


jeane vice-roi; i) balbulia quelques excuses, alléguant la singuliére 
physionomie de Iétranger, qui ne présentait nullement le type bo- 
khariote. Celui-ci se hata de répondre qu'il était natifde Stamboul! ; il 
montra son passe-port turc 4 Serdar Mehemmed et au vizir, parla 
d'un prince afghan, résidant 4 Constantinople, et réussit 4 effacer 
complétement l’impression facheuse qu'il avait d’abord produite. 

Le 45 novembre 1863, la grande caravane qui se dirigeait vers 
Meshed quilta la ville d’Hérat, emmenant avec elle notre voyageur. 
Elie ne comprenait pas moins de deux mille personnes, dont la moitié 
au moins se composait d’Afghans qui, malgré la plus affreuse misére, 
entreprenaient avec feur famille un pélerinage aux tombeaux des 
saints shiites. A mesure que Vambéry se rapprochait de la civilisation, 
if faissait tomber peu & peu le voile de son ineognito, donnait 4 en- 
tendre que, dans Meshed, il trouverait des protecteurs puissants et 
des ressources financiéres qui le mettraient en état de récompenser 
les services de ses compagnons. La lumiére douteuse dont il était en- 
touré, fournissait une matiére inépuisable aux conjectures et amena 
méme plusieurs querelles. trés-vives qui amusérent fort Vambéry. 
Enfa, douze jours aprés le départ d’Hérat, le déme de la mosquée et 
la tombe d’Iman-Riza, éclairés par les premiers rayons du soleil, 
annoncérent qu'on approchait de Meshed. Cette vue causa une émo- 
tion profonde a I'Européen ; sa dangereuse exploration était achevée, 
il n’avait plus besoin de s’imposer aucune contrainte. En franchis- 
sant les portes de la ville, il oublia les Turcomans, le désert, le Teb- 
bad, pour ne songer qu’au bonheur de retrouver des visages amis, de 
parler enfin a l’aise de sa chére Europe. fi traversa successivement 
Meshed, Téhéran, Constantinople, ot il dit adieu 41a vie orientale, puis 
Pesth, of il laissz son compagnon Turcoman, le fidéle Ishak, qui 
avait suivi jusqu’en Europe, et le 9 juin 1864, il arrivait & Londres. 

Singuliére puissance de l’habitude! Vambéry s était si hien identifié 
avec le réle d'un savant Effendi, il s’était tellement imprégné des 
meeurs, des usages asiatiques que ce fils de l’Allemagne se trouva 
d'abord mal a l’aise en Angleterre. « I] m’en covta, dit-il, des peines 
ineroyables pour me faire A ma nouvelle vie, si différente de celle que 
Javais menée 4 Bokhara quelques mois auparavant. Tout, # Londres, 
me sembiait surprenant et nouveau; on eit dit que les souvenirs de 
ma jeunesse étaient un réve ; mes voyages avaient seuls laissé dans 
mon esprit une impression profonde. Faut-il donc s'étonner que par- 
fois, dans Regent-street ou dans les salons de l’aristocratie anglaise, 
je me sente embarrassé comme un enfant, et que souvent j’oublie ce 
qui m’entoure pour réver aux solitudes profondes de I’ Asie centrale, 
aux tentes des Kirghiz et des Turcomans? 

Le livre de Vambéry peint sous des couleurs saisissantes le vé- 





68 UN FAUX DERVICHE 


ritable état de I’Asie centrale. On y trouve des détails curieux et ca- 
ractéristiques sur les trois Khanats du Turkestan (Khiva, Bokhara, 
Khokand;) sur les meeurs particuliéres de chaque peuplade, sur le 
commerce et l'industrie des villes. On y suit les progrés lents mais 
continus du gouvernement russe, dont ambition est excitée par 
les richesses de ces fertiles provinces. Il s’avance avec une persé- 
verante opiniatreté vers la conquéte du Turkestan, pays qui manque 
seul aujourd’hui a l'immense royaume asiatique révé, il y a bientdt 
quatre siécle, par Ivan Vasiliévitch. Depuis cetle époque, les tzars 
n’ont pas perdu une seule occasion d’étendre leur influence en Orient. 
La Russie entretient avec les Khanats un commerce actif et des re- 
lations réguliéres ; ses exportations dans |’Asie centrale étaient déja 
évaluées en 1850 425 millions, et les produits qu'elle en tirait ne 
s élevaient pas 4 moins de 33 millions de francs. L’ Angleterre, que ses 
possessions dans|’Inde rapprochent du Turkestan, est loin d'y avoir 
des attaches aussi profondes; elle connait moins les gouts, se soumet 
moins aux exigences des populations tartares. Toutefois, la protec- 
tion qu'elle accorde aux Afghans, ennemis déclarés des Khivites et 
des Bokhariotes lui ménage un rdéle dans les événements qui se pré- 
parent et que la prise de Tashkend par les troupes russes va peut- 
€tre précipiter. 

L’Asie centrale parait devoir étre absorbée par l'une ou par l'autre 
des puissances rivales qui l’enserrent chaque jour de plus prés. Sera- 
t-elle russe ou anglaise? telle est aujourd'hui la seule maniére dont se 
pose pour elle la question. La Perse et la Turquie, chancelantes elles- 
mémes, ne sauraient la protéger. La grande lutte, commencée depuis 
des siécles entre deux civilisations ennemies, entre l'épée de Mahomet 
et la croix du Christ, touche aujourd’ hui a son terme. Des différents 
peuples orientaux, les uns cherchent a se raviver au contact de nos 
arts et de nos sciences ; les autres se retranchent derriére leurs mon- 
tagnes et leurs déserts, mais ces barriéres impuissantes n’empéche- 
ront pas l’activité européenne de les atteindre. lls sont d’ailleurs 
condamnés a une ruine inévitable par la barbarie, la superstition, 
le fatalisme, qui forment la base de leur caractére et de leurs croyan- 
ces. Les populations, courbées sous un despotisme implacable, s’ha- 
bituent a considérer presque comme un bienfait l’envahissement des 
Frenghis. Leur foi, d’ailleurs, les livre sans défense au malheur, a la 
tyrannie, au joug de |’ étranger, car elle leur persuade qu'un inflexi- 
ble destin, contre lequel la volonté de l’homme serait impujssante, 
régie le sort des individus et des nations. — «Qui peut prévaloir contre 
le Nasib? » disait 4 Vambéry un infortuné auquel on avait enlevé sa 
femme et ses enfants. — « C’étaitécrit » répondent les musulmans en 
voyant s’échapper de leurs mains les plus belles provinces. 


DANS LE TURKESTAN. 69 


La race européenne au contraire, énergique et infaligable, faitcéder 
devant elle tous les obstacles ; sa science et son industrie transforment 
la nature en instrument docile; les difficultés stimulent son courage : 
« Cette mer je la traverserai, cette montagne je l'aplanirai, ce peuple 
réputé invincible je le soumettrai » dit-elle. Dés )’antiquité, elle avait 
arboré sur son drapeau cette fiére devise qui a fait la grandeur du 
monde romain : « Audaces fortuna juvat. » Plus tard, le christianisme, 
tout en élevant les esprits, en versant dans les cceurs des sentiments 
de tendresse et de charité jusqu alors inconnus, apporta de nouveaux 
éléments 4 cette force expansive. Il montra Dieu respectant, méme 
dans ses erreurs, la liberté humaine; il montra le sacrifice de Jésus, 
ce Filsdu Trés-Haut venu sur la terre pour souffrir toutes les dou- 
leurs, volontairement impuissant néanmoins a sauver l'homme sans 
son concours et sans sa participation. Cette noble morale ne régénéra 
pas seulement les consciences, elle développa |’initiative individuelle, 
apprit a connaitre la valeur de la force cachée en nous qu’on appelle 
lavolonté, et contribua largement au progrés social et politique des 
nations occidentales. En méme temps, il est vrai, le dogme chrétien 
préchait la résignation dans les souffrances, mais cette pieuse rési- 
gnation ressemble aussi peu 4 l’indolence orientale que le calme de 
la mort 4 celui de la force et de la santé. 

Telles sont les causes de la suprématie européenne. Les Asiatiques, 
non moins bien doués par la nature, ont étouffé, sous la double in- 
fluence du fatalisme et d’une morale sensuelle, les germes de civili- 
salion qui auraient pu leur donner une vie et une gloire durables. 
Aujourd’hui, comme nous l’apprend le voyageur intrépide qui a pé- 
netré au ceeur méme du Turkestan, et chose plus rare, quien est 
revenu sain et sauf, tout chez eux est en décadence; leurs villes, leurs 
institutions n’offrent plus que des ruines. 


Eante Jonveaux. 


DES FACULTES DE L’AME 


ET DE LUNITE DE L’HOMME' 


Pour un esprit curieux et réfléchi, quelle lecture offre plus d’at- 
traits que la lecture d’un traité des facultés de P4me? C'est l’étre 
vivant, I‘homme méme dans ses puissances, dans ses actes, livré 4 
nos méditations et 4 notre analyse. Et dans cette analyse que de 
charmes! Ne sommes-nous pas toujours nouveaux quoique toujours 
anciens, et cessons-nous d’avoir, dans notre nature, des mystéres a 
sonder, des énigmes 4 déchiffrer, des impulsions, des passions, des 
susceptibilités ou des spontanéités? Plus le voile les couvre, plus 
nous sentons d’ardeur a l’écarter ; plus le secret se dérobe, plus il 
aiguise nos désirs; et nous avons beau délaisser parfois cette re- 
cherche qui semble n‘avoir pas de fin, nous y revenons toujours 
parce que nous y trouvons sans cesse 4 apprendre. En vain nous 
aurons été décus et découragés: qu'un livre nouveau se présente, 
nous voila repris des mémes ardeurs. Et si ce livre est bien écrit, 
s'il vient d'un homme instruit, d’un philosophe aimable, d’un esprit 
fin et distingué, nous nous laissons ravir par des choses qui nous 
touchent de si prés; les heures s’écoulent doucement dans cette 
lecture attachante. 

M. Garnier, enlevé récemment a la science, aprés avoir honoré 
pendant bien des années la chaire de philosophie 4 la Sorbonne, 
était bien l'homme qu'il fallait & son école, pour le sujet qu'il a 
traité. D’une intelligence claire et élevée, distingué par ses succés 


{ Tratté des facultés de Uame, par M. Garnier, 2° édition. Paris, chez Hachette, 


DES FACDLTES DE L’AME. "4 


dans ses études de jeune homme, éléve remarqué et choisi des phi- 
lesopbes qui ont illustré la Faculté des lettres de Paris dans la pre- 
mitre moitié de ce siécle, plus particuliérement attaché 4 Jouffroy 
et s Royer-Collard, de meeurs douces et aimables, d’un esprit qui ne 
manquait ni de finesse, ni de graces, adonné a )étude et a la ré- 
flexion, il était fait pour écrire le Traité des facultés de ame. Je ne 
dirai pas qu’il edt cette puissance de conception qui fraye des voies 
entiérement nouvelles, ni cet éclat de génie qui illumine les téné- 
bres. Mais dans sa droiture éclairée, tranquille, mieux que tout 
autre il pouvait exposer nettement, vulgariser, et méme suffisam- 
ment étendre |’ceuvre commencée par ses maitres. Avec lui, l’on ne 
peut craindre ces grandes lumiéres qui en vous ravissant vous 
éblouissent, ces tromperies involontaires du génie dont on a tant de 
peine a se défendre, ces émotions profondes et soudaines qui trou- 
blent tout autant qu’elles remuent, et qui pour un instant de plaisir 
laissent quelquefois des malaises durables. Sa voie est plus unie, sa 
marehe plus posée, sa lumiére plus douce. Et s’il se trompe, il le fait 
avec une tranquillité qui laisse le temps de se reconnaitre; il y met 
une simplicité telle que les yeux peuvent tout voir et qu’on se sent 
plem d’indulgence pour des erreurs qui apparaissent si honnétement. 

Je comprends le succés de ce livre, succés calme d’estime et j’y 
souscrirais volontiers. La nouvelle édition ne peut que laccroitre ; 
corrigée et revue par lui pendant bien des années, jusqu’au moment 
ou la plume est tombée de ses mains. On comprend, aprés l’avoir lue, 
que M. P. Janet, qu'il avait chargé du soin d’en surveiller )'im- 
pression, ait dit dans som avant-propos: « Heureux, quand on 
a pu donner une image fidéle de soi-méme, soit dans des monu- 
ments que la science conservera, soit dans les actions d'une vie 
bienfaisante et courageuse! » Cela est vrai: M. Garnier reparait dans 
son livre ce qu’il était dans sa vie. En revoyant ces pages, justement 
couronnées par J]’Académie francaise, d’une intention toujours 
droite, d'un spiritualisme sans incertitude, d’un esprit net, char- 
mant et toujours digne dans l’anecdote dont il reléve sans cesse son 
discours, nous le retrouvions tel que nous l’avions vu dans sa chaire 
4 la Sorbonne, dans ce grand amphithéatre ot la douceur et la bien- 
veillance étaient la tenue mutuelle du maitre et des éléves. 

Avec cette bienveillance qui m’est demeurée au coeur de ce temps, 
je voudrais parler du livre et du maitre, non d’aprés les idées 
d'une autre époque, mais avec ce que !’dge, l'étude et la réflexion 
m’ont apporteé. Il y a vingt ans, le spiritualisme était un progrés, 
mais ce progrés n’était lui-méme qu’un bouton de fleur. Depuis, les 
idées se sont épanouies, les pétales du spiritualisme chrétien ont 
donné leur éclat et leurs parfums; et l'on comprend mieux aujour- 





72 DES FACULTES DE L’AME. 


d’hui ce qu’on ne faisait qu’entrevoir. M. Garnier venu dix ans 
plus tard se serait montré, et edt été lui-méme d'un spiritualisme 
plus avancé, plus éclos ; je voudrais me l'imaginer, ce qu'il serait de- 
venu, me demander l’idée qu'il aurait lui-méme de son livre, les 
rectifications qu'il y voudrait faire, l’horizon vers lequel il voudrait 
marcher. Sans doute il a pu se corriger jusqu’au dernier moment, 
jusque dans ses derniéres années : et s'il n’a pas fait plus, dira-t-on, 
cest qu'il ne voulait pas plus. Eh! bien, non, j'aime a me faire 
une toute autre idée de lui! Je trouve dans cette derniére édition plus 
d'une trace des épreuves auxquelles il fut soumis dans ses derniers 
temps ; et pour n’en citer qu'une, Ia plus saisissante de toutes, je le 
vois oscillant, et dans le fond convaincu sur l’unité du principe ani- 
mateur dans lhomme, aprés avoir lu le livre de M. Bouillier. Que va 
devenir, ou plutét que serait devenu aprés cela le disciple de Jouf- 
froy, l'un des défenseurs de la psychologie séparée ? 

M. Garnier était un disciple de cette école qui a fait la gloire de la 
philosophie frangaise au commencement de ce siécle, peut-étre 4 
vrai dire la seule école de ce temps, a qui revient le mérite ‘non 
dédaigné d'avoir mis fin aux déplorables théories sensualistes et 
matérialistes du siécle dernier, et de préparer le retour 4 un spiri- 
tualisme mieux défini et plus franc. On ne doit pas se dissimuler ses 
imperfections, et ce serait un tort d’y voir autre chose qu'un mouve- 
mens de transition et de passage, mais le tort serait plus grave de 
ne pas lui reconnaitre ses mérites dans le moment ot elle va dispa- 
raitre devant la philosophie chrétienne qui lui succéde légitimement. 
Un manque d’égards serait blamable. Je veux éprouver une saine 
jouissance en évoquant ses hommes et ses services, en cherchant 
avec eux le but ott ils tendaient, tout en indiquant les erreurs qui 
les ont fait dévier de la véritable route. La justice que nous voulons 
rendre 4 M. Garnier sera plus compléte lorsque nous aurons vu le 
mouvement auquel il s’était associé ; ses erreurs seront mieux com- 
prises et plus facilement excusées ; et s'il est quelques-uns de ses 
disciples disposés & suivre ses intentions, nous aurons peut-étre 
rendu quelque service en leur faasant voir ce que le maitre serait 
devenu s'il s était reconnu prés du but ot il tendait. 


Au commencement du siécle, la doctrine sensualiste de Condillac 
est tout 4 la fois mourante et triomphante. Elle triomphe par le ma- 


DES FACULTES DE LAME. 18 


térialisme, qui rejetant les derniers restes de pudeur du sensualisme 
galant et léger, affirme que la matiére seule existe, et que toute acti- 
vité procéde de la matiére. Garat, le dernier représentant de Con- 
dillac, en a tous les défauts sans en avoir la force: comme lui plus 
littérateur que philosophe, plus sémillant que. profond, penseur de 
rencontre plutét que par vocation, il n’est pas de taille a tenir le 
sensualisme dans ses voies légéres, devant Cabanis et Destutt-Tracy, 
échos bruyants de leur prédécesseur Lamettrie. Plus le siécle dernier 
s'était avancé, plus s était accentuée la transition du sensualisme au 
matérialisme ; et dans le passage de la Convention 4 l'Empire, I’évo- 
\ution avait été compléte. Pour Cabanis, triomphateur 4 ce moment, 
la pensée est une fonction du cerveau comme la digestion est une fonc- 
tion de l'estomac: et cette phrase commentée dans chaque page des 
Rapports du physique au moral, commentée dans les livres de Destutt 
de Tracy, est comme le mot d’ordre de toute l’époque. Si l'homme a 
de la volonté et de l'ardeur, c'est qu'il jouit d'un tempérament san- 
guin: s'il est doux et timide, c'est le fait d'une prédominance lym- 
phatique; son foie trés-déveluppé le rend morose et colére; il ne 
devient intelligent que par sa capacité cérébrale; et telle jeune 
femme n’est sensible que parce qu'elle a des nerfs. L’dme, l’esprit, 
rimmortalité, ne sont plus que des mots vides de sens ; et comme le 
dit Destutt de Tracy: « L’homme est un étre voulant, c’est-a-dire 
ayant des désirs... Nos droits sont toujours sans bornes, et nos 
devoirs ne sont jamais que le devoir général de satisfaire nos 
besoins', » . 

On ne pouvait se le dissimuler, la philosophie était perdue dans le 
malérialisme, et, comme on I’a dit fort justement, noyée dans le 
physiologisme. En sortir.n’était pas facile. Cabanis meurt, il est vrai, 
en 1808, mais Broussais s’éléve en 1814, pour conlinuer son ceuvre, 
en s'aidant de la physiologie de Bichat, avec une vigueur, on peut 
dire une fougue de parole, un éclat d’enseignement, une violence de 
caractére dont nous n’avons plus d'idée. En vain Barthez 4 Mont- 
pellier veut rattacher quelques médecins a l’idée d’un principe vital. 
En vain Laromiguiére, de 1811 4 1843, tente, 4 la Faculté des 
lettres, de renouveler un Condillac moins matérialiste : il n'est pris 
lui-méme que comme un appoint a la doctrine qu’il veut combattre, 
et se retire vaincu. En vain méme Royer-Collard, qui lui succédait, 
veut rappeler a la doctrine du bons sens, fait appel a la conscience 
en introduisant parmi nous l’école écossaise, et démontre que |’ob- 
servation est tout autant applicable aux faits psychologiques qu ‘aux 
phénoménes physiques. Vainement encore Mayne de Biran avait af- 


' Traité de la Volonté, 1804. 
Serrampne 1865. 5 


16 DES FACULTES DE L'AME. 


franchi la volonté de la sensibilité; le matérialisme physiologique 
poursuit ses triomphes. Broussais, armé de-sa formidable puissance 
de parole, continue Cabanis et Destutt de Tracy, s’emparant des dé- 
couvertes phrénologiques de Gall, entraine 4 sa suite la majorité du 
monde médical qui va répandant partout ses doctrines et faisant 
échec 4 toute pensée spiritualiste, 

Jouffroy parut enfin. Nourri de la philosophie écossaise par 
M. Royer-Collard qui lui laissa le soin de faire passer dans notre 
langue les Essais de Th. Reid; il s'indignait, comme son mattre, & 
lidée de voir le rdle de la conscience noyée dans le matérialisme 
physiologique. A ses cétés, et avant lui, M. Cousin butinait |’Alle, 
magne ét l’antiquité, cherchant un spiritualisme éclectique qui de> 
vait le mener dans les papiers du moyen age, mais qui, comme tout 
éclectisme le laissait désarmé devant les adversaires, auxquels il 
n’avait 4 opposer que les traits d’un vif esprit et l'éclat d’une diction 
éloquente. Jouffroy avec une incontestable sagacité et une grande 
vigueur de conception ne trouva qu'un expédient, qui d’ailleurs, 
devait faire une révolution, pour abattre le physiologisme et fonder 
Vécole psychologiste: séparation de la psychologie et de la physiologic. 
A partir de ce moment, le matérialisme cabanisien fut en décadence 
et démonétisé, l’école psychologiste moderne fut fondée. Le temps 
peut en éfre marqué entre 1828 et 1833. 

Certes, je ne donnerai pas 4 Jouffroy plus qu'il ne mérite. Je ne 
puis oublier l’auteur du fameux article: Gomment les dogmes finissent. 
Je n’omettrai pas de dire que tout était préparé pour la révolution 
qu'il devait accomplir; que dans Th. Reid l'idée d'une science psy- | 
chologique est trés-nettement donnée ; que Royer-Collard en l’accen- 
tuant davantage, avait rétabli le principe de causalité et relevé la 
valeur de la conscience; que Mayne de Biran dans l’idée du moi 
yolontaire avait ruiné pour les esprits sensés les théories de Destutt 
de Tracy; que Barthez, en admettant deux principes dans l’homme, 
‘avait posé la separation entre la phystologie et la psychologie. Je 
montrerai méme plus loin que l’expédient dont on se servit pour 
accomplir cette révolution, fut en lui-méme un fait malheureux et 
wi principe trompeur. Mais enfin malgré tout cela, le matérialisme 
physiologique régnait, et ce fut Jouffroy qui labattit en séparant la 

chologie de la physiologie. Quelles qu aient été ses erreurs et celles 
de ses adhérents, l'impartiale histoire doit affirmer que ses inten- 
tions spiritualistes et celles de ses disciples n’étaient pas douteuses. 
Repousser le matérialisme, rétablir une philosophie sur lexistence 
‘de l’ame, lancer le mouvement intellectuel dans l’étude de la dis- 
tinction de |’Ame et du corps, et dans l'analyse des facultés anémi- 
ques, telle fut Pcuvre commencée chez nous par Royer-Collard, et 





DES FACULTES DE L’AME. 75 


posée par Jouffroy. M. Garnier n’en est que le continuateur, le 
vulgarisateur honnéte et sensé et sil nous charme, c'est qu’avec 
les qualités aimables que nous avons dites, il continue dans une droi- 
ture d'intention parfaite le mouvement spiritualiste qu’it a recu de 
ses mailres. | 

Jaime, je ’'avoue, et je ne m’en défends pas, cette phase de notre 
histoire philosophique moderne. Cette grande question engagée, cette 
lutte pleine de vivacilé, ce moment critique ou le mal semble si prés 
du triomphe, ces efforts successifs du spiritualisme qu’on veut étouf- 
fer, qui se débat sous l’étreinte horrible de son adversaire, ce mou- 
vement dernier d’un coup d'intelligence qui affranchit une esclave 
et dégage une vérité, me sont un spectacle plein d’émotion. J’y res- 
sens de l’'angoisse, de l’espoir, de la crainte, une satisfaction finale 
dont je ne suis pas le maitre, et je bénis Dieu d’avoir donné celte 
victoire. 

Et cependant, lorsque le calme revient dans mon esprit, et que je 
contemple le victorieux, je ne sais quel malaise me saisit. I] me semble 
que je m’attendais a le voir s‘élancer dans la carriére cu’il vient de 
souwir. Je révais pour lui de grandes destinées, je me Pimaginais 
recherchant ses ancétres, reprenant leurs traditions pour les élendre, 
redonnant & l’Ame qu’il vient de racheter toute sa valeur, enfin pan- 
sant, lavant, rafraichissant, embellissant la science qu’il a tirée des 
voies infectes. Au contraire, voyant ce spiritualisme moderne s’at- 
tidir dés qu’il est victorieux, s établir tranquillement sur le terrain 
conquis, et ne vouloir pas plus, — il me fait peine, je le blame et le 
gourmande. Je lui reproche de n’avoir pas compris sa victoire et de 
he pas s’étre compris lui-méme. 

En effet, nous allons le voir commettre fautes sur fautes. Au lieu 
d’ane science distincte, faire une psychologie séparée qui ne conquiert 
aucune utilité pour les sciences naturelles, et en particulier pour la 
médecine; qui, en rendant le spiritualisme inutile, le compromet; en 
he reprenant pas ses ancttres, les philosophes chrétiens, erre dans ses 
distinctions, manque 4 donner la séparation de l’ordre animal et de 
ordre humain, laisse une porte ouverte au matérialisme qui en 
profite, et enfin se perd dans une doctrine qui la méne au scepti- 
cisme. Jouffroy avait dit : la philosophie est la science de Vhomme; et 
nous allons le voir aboutir 4 une psychologte qui n'est pas méme Ja 
science de toute l’'éme. En parlant de la physiologie et de la psycho- 
logie, il avait dit encore: « C’est & cause de la dépendance mutnelle 
des deux principes que la physiologie et la psychologie sont indispen- 
sables l'une 4 l’autre, et que souvent elles empi¢tent mutuellement sur 

leurs domaines. » Et de son intenlion premiére, qui élait bonne, 
de distinguer la psychologie de la physiologie, il est conduit a isoler 





16 DES FACULTES DE L’AME. 


ces deux sciences au point de les desservir mutuellement et de les 
comprometire. 

Aprés avoir rendu justice aux premiers pas de cette école, la vérité 
exige que nous indiquions ses erreurs; tl peut étre utile de signaler 
la mauvaise voie parcourue. 


IT 


On peut s’étonner que la psychologie moderne n’‘ait pas achevé 
l’évolution qu'elle avait commencée. Pourquoi ce fait? quelle lan- 
gueur ou quelles erreurs l’ont produit? C’est ce qu'on doit se de- 
mander, et la question n’est pas sans intérét. Mais avant d’y entrer, 
et pour le faire avec fruit, il importe de bien comprendre l’cuvre 
qui a élé produite. 

Jouffroy en ayant appelé au témoignage de la conscience pour 
établir qu'il y a en nous, dans "homme, une Ame distincte du corps, 
établit ensuite que cette 4me est douée de six facultés principales : 
1° penchants primitifs au nombre de trois; l'amour du pouvoir ou 
l’ambition, le désir de la connaissance ou la curiosité, l'amour de 
nus semblables ou la sympathie ; 2° Ja sensibilité ou la capacité de 
jouir du développement des tendances primitives et de soufirir de la 
géne que leur apportent les obstacles extérieurs; 3° J'intelligence, 
eomprenant d'une part les facultés d’observation, la conscience, la 
perception des sens extérieurs et la mémoire, facultés qui donnent 
les connaissances contingenles, de l'autre part la raison qui fournit 
les connaissances nécessaires ; 4° la faculté expressive; 5° la faculté 
motrice ou locomotrice; 6° la volonté'. 

M. Garnier, croyant pouvoir condenser, simplifier, et mieux ré- 
sumer cet enseignement, réduit ces six facultés de l'dme 4 quatre : 
4° la faculté motrice; 2° les inclinations; 3° lintelligence ou les 
facullés intellectuelles ; 4° la volonté. Comment justifie-t-il cette di- 
vision ? En déclarant que les facultés sont indépendantes : 

« Nous devons justifier cette classification, dit-il, en montrant 
qu elle est fondée sur!’ indépendance des phénoménes. Premigrement, 
l’Ame meut quel quefois le corps instinctivement, c’est-a-dire sans con- 
naissance et sans volition, comme lorsque le nouveau-né déploie ses 
membres et remue ses lévres pour la premieére fois ; elle meut aussi 


! Cours professé a la faculté des lettres en 1838. 


DES FACULTES DE L’AME. 71 


le corps sans peine ni plaisir, sans amour ni haine, comme il arrive 
souvent dans la production du geste naturel. Le mouvement pouvant 
se stparer de la passion, de la volition et de Ja connaissance, doit 
donc étre rapporté a une autre faculté que ces trois phénoménes. 

« Secondement, le plaisir et la peine peuvent exister sans le mou- 
vement, comme le plaisir de la méditation et les peines du souvenir ; 
sans la volition et méme contre la volition, car si notre volition était 
la maitresse, 1a peine n existerait pas et le plaisir serait plus vif et 
plus durable; sans la connaissance, comme une douleur de téte, qui 
ne nous fait percevoir ni forme ni résistance, une tristesse vague 
qui ne se rattache 4 aucune cause, on enfin un contentement indé- 
terminé dont nous ne pouvons indiquer l'origine. En conséquence, 
les inclinations qui sont les sources des plaisirs et des peines doivent 
se distinguer de la faculté motrice, de l’intelligence et de la volonté. 

« Troisiémement, la connaissance n'est pas toujours accompagnée 
de mouvement: le peintre immobile contemple dans sa pensée I’image 
gu'il va exprimer sur la toile; ni du plaisir et de la peine: il y a des 
objets de connaissance qui nous laissent indifférents; ni enfin de la 
volition, car celle-ci s'applique seulement 4 une connaissance qui a 
été involontaire. 

« Quatriémement enfin, la volition est toujours précédée des autres 
phénoménes, car pour vouloir agir il faut connaitre l’acte, et pour le 
connaitre il faut l’avoir accompli ; puisqu’elle est précédée des autres 
phénoménes, elle s'en sépare. D’un autre cété, elle ne réussit pas 
toujours 4 opérer les actes auxquels elle s applique: ainsi nous vou- 
lons le mouvement, et quelquefois il ne s'applique pas; nous vou- 
ions aimer et nous restons indifferents ; nous voulons rappeler une 
pensée, et elle s’obsline 4 nous fuir. La volonté est donc une faculté 
& part, el non comme on I'a dit. quelquefois, le mode des autres 
facultés*. » 

Les adversaires que la psychologie battait ainsi en bréche, car il 
est clair que son affirmation était en méme temps un débat en régle, 
Re pouvaient se le dissimuler : il y avait dans toutes ces deductions 
du temoignage de la conscience, une force, une solidité contre 
lesquels ils demeuraient impuissants ; et la démonstration de |’ame 
comme principe de puissances variées, était irréfutable. La barriére 
contre le matérialisme était vigoureusement consolidée, et l'on pou- 
vait croire qu'elle serait désormais inébranlable. 

Bien plus, il y avait 14 aussi un retour considérable sur des con- 
cessions faites autrefois. On n’était plus au temps of Descartes pro- 
mulgant son fameux Cogito ergo sum, en concluait que le moi 


‘ Traité des facultés de Vame, t, I", p. 12, 74. 





78 DES FACULTES DE LAME. 


humain repose tout entier dans la pensée, et qu’ainsi |’intelligence 
serait la vie de l’Ame, tandis que toute autre activité du corps vivant 
ne dépendrait que du mécanisme de l’organisation. Les psycholo- 
gistes reconnaissaient évidemment que Descartes avait fait la une 
trop grande concession au matérialisme: non-seulement ils établis- 
Saient 4 nouveau que l’intelligence est une puissance de l’ame, mais 
us revendiquaient encore la sensibilité, les inclinations, les mouve- 
ments, la volonté, comme étant d’aulres puissances du méme prin- 
cipe. En un mot, ils enrichissaient & nouveau l’Ame de plusieurs 
attributs qu’on lui avait déniés depuis Descartes. 

Mais, aprés avoir légitimement démontré ces vérités par le témoi- 
gnage de la conscience, fallait-il conclure nécessairement que ces 
attributs de l’ame ainsi attestés ne devaient étre ensuite étudiés 
qu aux seules lumiéres du sens intime? N’était-ce pas. ségarer, et 
Ss égarer étrangement que de suivre une telle voie? 

Poser la question, c’est ce semble la résoudre, tant il est clair que 
la conscience n‘étant pas la seule méthode qui puisse nous éclairer 
sur l'étendue, le réle, le mécanisnie, et la valeur des facultés de ame, 
nous devons également faire appel aux autres lumiéres de l’observa- 
tion et de la raison. Que dirait-on d’un homme qui entreprendrait 
de juger un objet, et d'en connaitre tous les attributs, par la seule 
puissance de la vue ; qui récuserait de l’éludier avec le toucher, avec 
le gout ; qui voudrait ni le peser, ni !’odorer, ni I écouter, ni raison- 
ner sur ce que tous ses sens luien diraient? On le blamerait certaine- 
ment , en disant qu’il ne percevra, de cette maniére, qu'un petit nom- 
bre des qualités de cet objet, et qu’il ne pourra comnaitre cet objetlui- 
méme! Or, c'est précisément le cas oft se plagaient-Jes psychologistes 
modernes. En altestant que la conscience témoigne d’une maniére 
irrécusable de plusieurs facultés de l’4me, ils étaient dans le vrai : 
mais en voulant ensuite n’étudier ces facultés qu’aux seules lumiéres 
de. la conscience, .ils se réduisaient forcément 4 ne pas connaitre 
toutes ces facullés, 4 n’en savoir qu'un petit nombre d'attributs, et 
4 mal juger ces faculiés en elles-mémes. Ils couraient le risque & peu 
pres cerlain de se tromper, comme on se trompe le plus souvent 
quand on veut juger d’un objet sursa simple vue, qu’on ne eherche 
pas ce que les autres sens peuvent vous en dire, et qu’on ne conirdle 
pas l'une par ] autre les diverses connaissances qu'on en acquiert. 

Ainsi, en s'engageant dans une voie évidemment trop étroile, les 
psychologistes manquaient la grande route de la science. Et en effet, 
nous les voyons dés |’abord établir leur classifleation sur un principe 
erroné, leur prétendu principe de l’indépendance des facultés. S‘1ls 
eussent eu recours & observation, ils auraient vu que dans l’étre 
vivant, toutes les puissances, toutes les activités, jusque dans les 


DES FACULTES DE L’AME. 79 


plus petits détails, se développent tout 4 la fois dans l'indépen- 
dance et dans la relation. Il n'y a pas un acte de I'étre vivant qui ne 
puisse dans certaines limites, mais dans certaines limites seulement, 
évolaer dans l’indépendance ; et par 1a il n'y a pas de peine a dire 
que la volonté, la motilité, les inchmations, |’intelligence, peuvent 
étre indépendantes : ces facultés peuvent étre indépendantes, comme 
toutes les autres, comme tout acte quelque subordonné qu'il paraisse 
devoir étre. Mais en méme temps, il n’y a pas un acte, pas une 
faculté, qui ne soit lié avec les autres par des relations étroites; il 
n'y a pas une des activités parliculi¢res qui ne soit surbordonnée & 
d'autres dans une certaine limite. Ainsi, pour exemple, et pour nous 
tenir dans les facultés dont on nous parle: la motilité peut étre 
mue par la volonté, par l’intelligence, par les inclinations; la vo- 
lonté peut l’étre par l'intelligence et les inclinations; |’intelligence 
peut ]’étre par la motilité, par la volonté, et les inclinations ; peuvent 
étre mues par les autres facultés. En réalité tout se tient, tout se 
meut réciproquement. 

Dun autre cété, en se linitant aux faits de conscience, les psy- 
chologistes courant le risque de n’avoir qu'un des éléments de con- 
naissance, tombaient inévitablement dans ce qu’on a nommé les con- 
naissances purement subjectives. lis ne devaient, ils ne pouvaient 
connaitre des facultés de l’ame et de l'activité qu'elles ordonnent que 
ce quils en sentaient intérieurement, rien que ce que le sens in- 
time pouvait leur en dire. Tout ce qu’une étude objective de ces actes 
aurait pu leur donner, tout ce que l'étude physiologique aurait pu 
leur apprendre, leur échappait inévitablement. Et ainsi pouvaient- 
ils acquérir une science charmante sans doute, pleine de détails 
gracieux, de réflexions fines et délicates, mais en réalité une science 
qui n'avait aucun contréle, aucune consolidation, par défaut d’obser- 
vation physiologique. Tout au plus pouvaient-ils faire, et faisaient- 
ils quelquefois appel 4 l’observation d’autrui, mais 4 une observation 
superficielle, incompléte, plus faite pour les tromper que pour les 
rectifier. De la une psychologie sans le moindre accord avec la phy- 
siologie, et par conséquent pour celle-ci sans influence, ‘sans utilité, 
sans valeur. De la, comme on l'a nommée, une science de cabinet, 
bonne pour des réveurs oisifs, ou pour des esprits brillants sans 
solidité, Et, disaient les physiologistes eabanisiens, voila donc ot 
méne l'étude de l’Atne et du spiritualisme: & se perdre ‘dans les 
réves du sens intime, a faire de la littérature au lieu de science, et 
a délaisser les études solides et sérieuses dont un art précieux, la 
médecine, a‘besoin. 

fl y avait donc erreur 4 établir des facultés indépendantes, il y 
avait erreur 4 ne les vouloir examiner qu'aux'lumiéres de la con- 


80 DES FACULTGS DE L’AMB. 


science. Mais l’erreur parait encore bien plus grande quand on voit 
e qui a été manqué. En effet, comme l'avait remarqué saint Thomas, 
Dieu a ordonné nos facultés objectivement ; cest-a-dire qu’elles sent 
disposées pour les objets quelles ont & mouvoir. Ainsi, la nutrition 
est disposée pour assimiler ou détruire ou évacuer les substances 
trangéres qui nous pénétrent ; les sens sont disposés pour appré- 
Lender les qualités sensibles des corps; les mouvements sont or- 
donnés pour mouvoir les objets mobiles qui nous entourent; )’in- 
telligence est disposée pour opérer sur les idées. Par conséquent 
Vétude de nos facultés doit comprendre non-seulement ce que nous 
en sentons au dedans de nous-méme, mais encore ce que nous pou- 
vons savoir de leurs effets extérieurs, par l’observation, par la 
raison. Renfermer toute la science dans le témoignage du sens in- 
time, c'est décider qu'il n'y a rien d‘extérieur; c’est par cela méme 
ouvrir la porte aux théories de Kant et du pusitivisme, qui prétendent 
que rien n’existe réellement en dehors le l’homme, et que tout ce 
que nous en connaissons vient de la transformation de notre propre 
nature. C’est mettre l'homme dans un isolement complet au milieu 
de la création. 
Certes on ne voulait pas tout cela quand on eombattait d’abord le 
matérialisme : mais on y était ensuile forcément conduit par Ja voie 
vicieuse of l'on s ‘était engagé. 


Il 


Le mouvement psychologiste était bien, comme nous |’avons vu, un 
mouvement spiritualiste. Tout ce que nous en avons fait voir l’atteste, 
tout ce qu'on apprend de ses maitres, quand on les pratique, le con- 
firme. Jouffroy nous dit expressément qu ii était md par une impul- 
sion spiritualiste et religieuse : « J'étais incrédule, dit-il, mais je dé- 
a testais l'incrédulilé; ce fut la ce qui décida de la direction de ma vie. 
« Ne pouvant supporter l’incertitude de la destinée humaine, n’ayant 
« plus la lumiére de la foi pour la résoudre, il ne me restait que les 
« lumiéres de la raison pour y pourvoir. Je résolus donc de consacrer 
« tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie s'il le fallait, a cette 
« recherche; c'est par ce chemin que je me trouvais amené 4 la phi- 
« losophie qui me semble ne pouvoir étre que cette recherche méme’. » 


1 Nouveaux mélanges philosophiques, p. 1414. 


DES FACULTES DE LAME. 84 


Cétait bien 1a tont au moins, comme ce fut également chez Royer- 
Collard qui mouruttrés-chrétien, un retour, une marche vers le spiri- 
tualisme et la religion. Je constate, avec bonheur, que chez M. Gar- 
nier les mémes sentiments se retrouvent, et je pourrais citer, s'il en 
était besoin, de nombreux passages ot: Dieu et la religion sont traités 
avec un grand respect. 

Il est clair par la que la psychologie moderne devait conclure fran- 
chement 4 reprendre le spiritualisme des traditions chrétiennes. Ce- 
pendant, par un malheur a jamais regrettable, par suite de la fausse 
voie ou l'on s’était engagé, on ne le fit pas. Comme par une triste 
vanité, on s'était déclaré séparé de la physiologie, de méme on se sé- 
para de la tradition chrétienne; et de la d'autres erreurs que nou 
devons constater sur la théorie des facultés de l’Ame. 3 

Les philosophes chrétiens méritent bien d'étre consultés, aujour- 
d'hui tout le monde en est d’accord : ils méritent de l’étre 4 plus d’un 
tre, et tout au moins comme renseignements et éclaireurs pour ceux 
qui récusent leur grande autorité. Malheureusement, au temps des 
psychologistes modernes, dans |’école, on les méconnaissait. Dans 
le livre de M. Garnier, ils n’apparaissent nulle part. C'est la un dé- 
faut capital et qui a plus d’une conséquence trés-facheuse. 

Supposons un moment que M. Garnier, qui voulait traiter des fa- 
cultés de l’dme, edt ouvert leurs livres & ce chapitre : chez tous jus- 
qu'au dix-septiéme siecle, et jusqu’a nos jours pour tous ceux qui ont 
conservé les traditions, il edt appris que l’4ame humaine développe 
dans son union avec le corps trois ordres de puissances : 4° des fa- 
cultés intellectuelles qui comportent la raison, la volonté et la parole; 
2° des facultés analogues 4 celles des animaux, et qui pour cette 
raison portent le nom de facultés animales, et comprennent les sens 
ou instruments de perception sensible, la motilité pour mouvoir 
Vétre, des inclinations, instincts ou impulsions ; 3° des facultés ana- 
logues 4 celles des plantes, et dites pour cela facultés végétatives, 
ce que l'on nomme aujourd'hui des puissances plastiques, destinées 
a former le corps, 4 le nourrir, 4 le reproduire. 

Devant cet enseignement qui répond si bien 4 ce que l'homme pré- 
sente 4 notre observation, qui embrasse avec tant de justéesse tous les 
actes de l’existence, et qui les coordonne selou leurs objets si heureu- 
sement, M. Garnier avec droiture et honnéteté aurait hésité a suivre 
son école et 4 dire que l’Smea quatre facultés principales, la motilité, 
les inclinations, l’intelligence et la volonté. ll y avait 14 motif sérieux 
a réflexion. | 

En effet, quand on compare ces deux ordonnancements des facultés 
de I'ame, on est étonné de l'infériorité que présente l'école psycholo- 
gique. On voit bien tout ce qu'elle a oublié; sa classification parait 


82 DES FACULTES DE LAME. 


maigre et imparfaite ; elle se rapporte en partie a ce que l'on sent, 
fort mal a ce qu'on peut observer; des facultés qui se tiennent naturel- 
lement y sont tsolées, comme !a sensibilité et‘les mouvements, comme 
l’intelligence et la volonté. Surtout, on est étrangement frappé des 
deux grosses erreurs qui dominent toutes les autres: du manque de 
distinction entre les facultés intellectuelles et les facultés animales; et 
de l’oubli total des facultés végétatives ou plastiques. 

Nulle part dans cette école n’apparaft la distinction nette et précise 
qui sépare |’ordre sensible de l’ordre intellectuel, l’ordre animal de 
l'ordre humain. Au contraire, il semble y avoir comme un parti pris 
de supprimer cette distinction; et sur ce point 1’ école est au-dessous 
du cartésianisme. Au moins Descartes-avait conservé cette distinction 
4 sa maniére : en attribuant 4 l’homme une Ame intelligente, il 
avait nié toute présence anémique chez les animaux qu’il considérait 
comme de pures machines. La psychologie, en accordant une 4me aux 
animaux, ee que d ailleurs je ne lui conteste pas, mais surtout en 
leur attribuant une 4me intelligente comme 4 homme, arrive 4 une 
confusion des deux ordres qui est inouie. Ses analyses si détaillées 
laissent subsister cette confusion et l’aggravent. A propos des mouve- 
ments, des inclinations, des passions, M : Garnier nous présente simul- 
tanément l’homme et les animaux, lirant'ses.remarques et ses ré- 
flexions, tantét de l'un, tantét des autres, comme 'si c’étaient les 
mémes étres; et l’esprit se brouille dans cette confusion incessante. 
Quand il arrive 4 la volonté, la lumiére-ne se fait pas ‘davantage ; i 
nous dit : « La volonté ne se déploie pas sans un motif qui nous fasse 
« agir; c’estce qui la distingue de l’instinct et de l’habitude. Le motif 
« consiste dans la naissance de |’acte qui doit étre accompli et dans fe 
« désir de Vaccomplir’. »- Mais l’animal n’a-t-il-denc pas des motifs 
pour agir, n’a-t-il pas la conscience sensible de |'acte qu’il'‘secomphit, 

n’a-t-il pas le désir quile pousse? Ou est doncie truit, la distinction de 
l'ordre humain et de l’ordre animal? ce trait que les scolastiques 
avaient si- bien accentué, lorsqu’ils avaient dit que'la volonté humaine 
est libre et se détermine sur des motifs purement-rationnels, tandis 
que {fa volonté animale n'est ‘pas libre, étant enchainée aux passions, 
aux impulsions de l’ordre sensible qui la meuvent. 

Cette psychologie nous dit que les animaux ont une 4me intelli- 
gente, et puis 4 prepos de l'intelligence, elle traite successivement de 
la perception externe par les sens, de la perception interne immaté- 
rielle ou intuition pure, des conceptions abstraites et morales, des 
croyances, de Ja foi naturelle. Il est évident que de si riches attributs 
ne peuvent étre départis aux animaux, ce serait les relever 4 notre 


{T. fF, p. 324. 


DES FACULT#S DE LANE. 85 


niveau. Sur tous ces points, of est la différence qui les sépare de 
homme? Ne s'y distingue-t-il que par des détails presque insaisis- 
sables de plus ou de moins, dont la démarcation n’est pas faite? 
Quelle confusion étrange, et qu’il va s’en suivre un déplorable ahais- 
sement de la dignité humaine! M. Garnier, cereprésentant honnéte et 
éclairé de cette école s’y perd. Il remarque que « les sens étant ac- 
ceptés comme des facultés directes de connaissances, i} en résulte un 
embarras pour la langue philosophique. » Il voit la difficulté, mais il 
nen peut sortir ; il n’apercoit pas ce qu’avaient si bien dit les scolas- 
tiques, que l’ordre animal n’a que des connaissances sensibles, tandis 
que homme a de plus des connaissances intellectueiles. Il ne saisit 
pas la différence entre les idées sensibles et les idées intellectuelles, 
et pour sortir d’un embarras dont il a comme une aperception, mais 
dont la clef lui manque, il tente cette solution : « Si les sens sont des 
« facaltés de connaissance, il est difficile de les opposer & 1’intelli- 
« gence on a la raison (pourquoi pas?). Les sens devront faire partie 
« de l’entendement; mais on se tirera cependant de cette difficulté, en 
« réservant le nom d’entendement pur ou raison pure 4 l intelligence 
« qui agit sans l'intermédiaire du corps’. » Ainsi, la question capitale 
de ce sujet ne parait en défmitive pouvoir étre réglée que par un 
expédient dont la formule renferme presque autant d’erreurs que de 
mots. Si M. Garnier, !’un des plus éclairés de Iécole, en arrive 1a, 
que sera-ee des autres? La distinction entre |’ordre intellectuel et 
Yordre sensible, entre |’homme et les animaux est effacée ! 

Certes on n’extt jamais pensé, & voir l’école psychologique a& ses dé- 
bats, qu'elle dat tomber dans une telle orniére, presque aussi bour- 
beuse que celle ot croupissaient ses adversaires. On n’efit jamais cru 
a la voir parler spiritualisméet s'efforcer d’aftranchir l’Ame de la ma- 
tiére, qu'elle aboutirait, 4 rabaisser homme au rang des animaux, a 
effacer, par une confusion inouie, une ligne de démarcation que pen- 
dant tant de siécles on s’était plu 4 accentuer et 4 préciser! C’était le 
fait d'une classification ou !’on n’avait pas tenu compte des objets que 
les facultés doivent mouvoir. 

D'un autre cété, était-ce une faute moins grave d’omettre parmi 
les facultés de l’dme les facullés dites végétatives, de formation, de 
nutrition et de reproduction? En réalité, c’était peu de choses de plus 
4 réelamer, quand on avait déja tant obtenu contre le matériatisme. 
On avait autant de droit 4 dire que la nutrition et la reproduction 
exigent an. principe causateur, qu'on en avait eu 4 le dire pour les 
sensations et la molilité. il est bien vrai que les actes végétatils du 
corps humain sont inconscients, que nous ne les sentons pas se passer 


'T. I, p. 437. 


84 DES FACULTES DE L’AME. 


en nous : mais c était donc un tort de faire fond sur le teémoignage du 
sens intime ; et d'ailleurs, ces actes de nutrition et de reproduction 
sont tellement liés & tous les autres actes dont la conscience témoigne 
(la seule nature matérielle du corps en rendant tout aussi difficilement 
compte que des autres), on était tout aussi légitimement conduit a faire 
intervenir l’ame dans leur activité, qu’on l'avait fait pour les mouve- 
ments, pour les inclinations, pour la sensibilité. 

Faire cet abandon que la psychologie faisait, c’était implicitement 
reconnaitre que tous les actes de l’étre, que la vie ne se sont pas com- 
plétement expliyués par |’dme. C’était non-seulement amoindrir les 
attributs de |’Ame, c'était encore laisser une porte ouverte au maté- 
rialisme physiologique, porte par laquelle il pouvait rentrer tout en- 
tier et reconquérir tout ee qu’on lui avait pris. Cette physiologie, dont 
on excitait si bien les dédains, en s éloignant d’elle et en établissant 
- ume science futile et inféconde, comme nous I'avons vu, pouvait-elle 
manquer de rire encore de ce spiritualisme qui bataillait si fort pour 
démontrer l’existence de l’Ame, et qui ensuile ne pouvait pas méme 
tirer de ce principe une cause de la vie du corps par la nutrition et la 
reproduction? L’erreur était désastreuse et pleine de ridicule. La phy- 
siologie matérialiste n'a pas manqué d’en profiter et d’exploiter 3 loi- 
sir un si beau jeu qui lui était laissé : elle mit de cdté cette psycho- 
logie vanileuse et toute stérile, la couvrit de tous ses dédains, et con- 
tinua de son cété, sans dire inquiétée, son enseignement cabanisien. 
La médecine ne ressentit ainsi aucune influence heureuse de la psy- 
chologie moderne : on y établit méme mieux que jamais cher elle 
que le spiritualisme était une niaiserie sans utilité; et elle put avoir 
son Bérard, continuateur des traditions de Cabanis, de Destutt-Tracy 
et de Broussais. I] fallut le ducteur J. P. Tessier pour |’émouvoir a 
nouveau et un peu plus sérieusement. 


lV 


Les maitres de M. Garnier n’avaient pas été, cependant, sans s’a- 
percevoir combien ils cédaient & la physiologie organictenne ou maté- 
rialiste, en n‘altribuant pas a Ame les actes de nutrition, de forma- 
tion du sang et des tissus, de reproduction. La faute était trop grave 
pour n’étre pas visible. Mais au lieu de déclarer que ces actes, bien 
que ne tumbant pas directement sous le témoignage de la conscience, 
doivent cependant lui étre rattachés et dependent du méme principe, 


wom 


DES FACULTES DE LAME. 35 


puisqu ils ne peuvent avoir lieu sans d'autres actes qui sont éminem- 
ment conscients ; qu’ainsi la digestion et tous les actes qui s’en suivent 
ne peuvent avoir lieu sans la recherche, |'appréciation et la préhen- 
sion de la nourriture : au lieu de cela, dis-je, et tout occupés 4 édi- 
fier une science de la conscience, séparée de la physiologie, ils décla- 
rérent que I'Ame et la conscience ne rendaient pas compte, il est vrai, 
des phénoménes purement physiologiques, mais que ces phénoménes 
lear paraissaient inexplicables par les seules forces matérielles, et 
qu il fallatt les attribuer 4 un principe vital distinct de l’ame. 

M Garnier nous affirme cette décision et l'accepte; il nous dit’: 
« Tel est l'état dans Tequel M. Jouffroy laissa la philosophie : deux 
« principes simples dans l'homme : l'un produisant les phénoménes 

« physiologiques sans conscience, l'autre les fails psychologiques qui 
« se réfléchissent dans le sens intime'. » 

Hélas! ce n’était pas du bonheur, et c’était, en tombant dans cette so- 
lation, payer bien cher d’avoir omis de consulter les traditions du spi- 
ntualisme chrétien. D’abord la doctrine n’était pas neuve. Le docteur 
Barthez avait récemment vanté ce dualisme dans ses Nouveaux élé- 
ments de la science de homme, en 1778, réédités en 1806; et lui-méme 
lavait emprunté a d’anciens auteurs. Jouffroy, en y aboutissant, ab- 
diquait ce que son école pouvait avoir d’original, et se perdait dans 
une école déja établie. En second lieu, ce manichéisme humain, re- 
poussé par les premiers Péres de |’Eglise, tout 4 fait condamné au cin- 
quiéme siécle, comme nous le voyons dans Gennadius, dont le livre a 
tant d’autorité*, fut définitivement censuré par la suite dans les deux 
conciles cecuméniques de Vienne et de Latran. Enfin, l’erreur portait 
peu de bonheur avec elle: Barthez, qui l'avait rééditée, mourut scep- 
tique*: Jouffroy devait finir de méme ou 4 peu prés; et toute leur 

école na guére été ramenée 4 la foi, sauf quelques exceptions hono- 
rables qui ont préféré les enseignements de I’Kglise & ceux de leur 
théorie. 

Tombant si bas et si gravement, |’école ett certainement du se 
reconnaitre; et on pouvait l’espérer de ses bonnes intentions pre- 
miéres. M. Garnier nous dit lui-méme : « On devait se demander si 
« ces deux principes (dans I"homme) n’en formaient pas un seul. La 
« question agitée au dix-septiéme et au dix-huiliéme siécle a été re- 


‘TI, p. 9. 

*¢ Nous n‘admettons pas qu'il y ait deux 4mes dans l'homme, une 4me animale 
« cachée dans le sang et principe de la vie du corps ; et une 4me spirituelle siége de 
«la raison. Nous reconnaissons une seule dme qui 4 la fois vivifie fe corps, en 
« l'unissant a lui, et se dirigeelle-méme par sa raison. » De Eccles. Dogmat., cap. xv. 


*Cf. le Sceplticisme de Barthez, par le D* Ravel, dans le journal l’Art médical, 
t. ¥, 1857. 





36 DES FACULTES DE L’AME, 


« nouvelée de nos jours. M. F. Bouillier a rappelé récemment sur ce 
« sujet, l’attenlion de la philosophie'. » Cependant, ce qu'on devait 
se demander, on ne se le demanda pas de suite; et l’on restait dans 
cette fausse théorie, qui triomphait également dans la Faculté de mé- 
decine de Montpellier, héritiére de Barthez. Le R. P. Ventura au nom 
de la théologie*, le docteur J. P. Tessier au.nom de la: médecine *, 
combattirent cette erreur des premiers. Puis, vinrent M. Tissot’ et 
M. Bouillier®, dont le livre, fait au nom de la philosophie, fit sensation. 
M. Bouillier, qui s'est particuliérement attaché a faire connaitre le. 
sentiment du passé sur ce sujet, a montré que toute la tradition 
des Pores et des grands docteurs de I'Eglise, en masse, et encore la 
plupart des principaux philosophes ont réprouvé le dualisme. Il a cité 
comme auteurs de notre temps, opposés 4 ce manichéisme, MM. Ra- 
vaisson, Franck, et bien d’autres. >? 3 
N’ayant guére participé 4 ses travaux, mais en en prenant con- 
naissance dans le livre deM. Bouillier, on peut espérer que !’école psy- 
chologique qui domine dans l'Université, reviendra de son erreur 
premiére. Toutefois, M. Garnier ne nous a pas donné cette satisfac- 
tion, qui devant son souvenir evt été une grande joie. Dans le mo- 
ment ou il a revu son ouvrage, et ou la plume lui a fail défaut, la 
lumiére ne s’était pas encore faite dansson esprit, ni, parait-il, parmi 
les collégues de son école, dont il n’était pas sans écouter les jeunes 
conseils, bien qu'il fat devenu lui-méme un maitre. Devant le livre 
de M. Bouillier il hésite. Sa droiture d’esprit lui fait bien apercevoir 
la vérité dévoilée, mais, les faux principes dont ila été nourri et dont 
il est imbu l’entourent de doutes, et il dit en terminant : « Il faut 
« donc se borner a dire, premiérement, que l'ame peut étre la cause 
«de la vie, quoiqu’elle n’en ait pas conscience, parce qu'elle n'a 
« pas le sens intime de toutes ses actions et particuliérement de celles 
« qui sont continues. » Réel aveu mais tardif, qui devait étre sans 
influence sur la seconde édition de son livre, car il ajoute : « Secon- 
« dement, que par cette supposition on aura l’avantage de diminuer 
« le nombre des causes, mais ce sera toujours une supposition®. » 
M. Garnier sera-t-il resté au dernier moment dans le scepticisme 
de ses maitres ? Je ne le sais, son éditeur n’en dit rien. Mais je veux 


croire que, s'il avait eu le temps de se bien reconnaitre, ilse serait 
rendu, et etl entrainé toute son école. 


1T. Iv, p. 9. 
* Con férences, t, It", 1834. 


3 Etudes de médecine générale, 1855; V'Art médical, t, 0, 1855. 
4 La vie dans l'homme, 1860. 


5 Du principe vital et de ame pensante, 1862. 
STI, p. 24. 


DES FACULTES DE LANE. 87 


On ne peut le contredire : tout prouve que cette école naugurée 
par M. Royer-Collard, en établissant chez nous la philosophie écos- 
saise, était dans les voles d’un spiritualisme non douteux. Elle se 
saisitdu mouvement philosophique dans un moment critique et pé- 
rilleux, ol le moindre retard pouvait tout compromettre. Monter a 
l'assaut du matérialisme physiologique avec les moyens dont elle 
disposait, et le plus promptement. possible, user méme d’expédient a 
défaut de princjpes plus assurés, furent toute sa préoccupation. 
Son empressement fut louable, mais il devait avoir un lende- 
main. L'important élait sans doute de vaincre d'abord, mais il était 
non moins important d’assurer la victoire. On est certainement 
disposé 4 excuser des erreurs dans d'aussi bonnes intentions qu’en 
manilestait cette école, mais 4 la condition que des transformations 
ultérieures les feront disparaitre; et les intentions premiéres affir- 
ment cette évolution comme inévitable. Ce que Royer-Collard et 
Jonfiroy n’ont pas vu, ce que M. Garnier n’a fait qu’entreyoir et 
assurément ouvert les yeux de ces maitres : et l’on peut sans audace 
augurer que d'un spiritualisme vague, ils seraient passés au spi- 
ritualisme chrétien ; qu’ils auraient réformé leur ordonnancement 
des facultés de l’Ame, et renié le manichéisme humain ot ils s'étaient 
perdus. Ils seraient aujourd'hui des défenseurs ardents, convaincus 
et, jele crois, triomphants du dogme de I'unité de l’homme. 

Ce dernier point est si important, 31 capital, dans les questions 
qui se débattent de nos jours, qu'il me semble nécessaire d’y insister, 
et den indiquer tout au moins les traits principaux et les con- 
sequences les plus immédiates. 


Nous avons vu le réle important qu’a joué la psychologie moderne, 
et auquel M. Garnier s était associé avec de si bonnes qualités, et nous 
avons yu aussi les erreurs graves dont ces maitres n’avaient pas su 
se défendre. Je me suis efforcé d'abord de montrer les justes et émi- 
nents services qui avaient été rendus par cette école spiritualiste dont 
les intentions premiéres n’ont si mal abouti que pour n’avoir pas 

franchement conclu 4 retourner aux traditions chrétiennes. J'ai dud 
faire connaitre les fautes et les désastres qui en ont été la conséquence. 
Mais ma tache ne serait pas remplie, si le point capital, et comme le 
neud gordien de toutes les erreurs, n’élait indiqué clairement. I 





88 DES FACULTES DE L’AWE. 


doit en ressortir un enseignement trop important, trop sérieux sur 
l’avenir de cette école qui avait réuni de si grandes sympathies, pour 
que nous ne tentions pas, selon nos faibles moyens, d’y jeter quelque 
lumiére. 

L’homme est-il un étre ou deux étres? Ce moi que le sens intime 
avait si bien affirmé, est-il véritablement un moi, un élre simpliciter 
unum, suivant l’ancienne formule : ou bien se présente-il comme un 
étre double, résultat de deux étres, de deux natures simplement 
accolées, et non fusionnées? Telle est la question qui, comme 
nous allons le voir, domine aujourd’hui toute la psychologie, et 
qui offre un horizon dont on ne mesure souvent pas assez |’é- 
tendue. 

Sans doute, par mon sens intime, je sens comme deux hommes 
en moi, qui quelquefois s’accordent, quelquefois se contredisent ; et, 
comme le dit saint Paul, j’y sens une loi des membres rebelle a la 
loi de l’esprit'. Mais faut-il m’en tenir & cette sensation intime, et la 
raison ne doit-elle pas étre invoquée pour décider si ces deux hommes 
- et ces deux lois son indépendantes, ou si ce ne sont pas deux parties 
du méme étre? Nous avons plusieurs moyens de connaissance; 
pourquoi ne les emploierions-nous pas tous, pourquoi, sur une 
question donnée, ne pas demander & chacun d’eux ce qu ils peuvent 
nous en dire, rapprocher ensuite, réunir les instructions diverses, les 
controler l'une par l'autre et déduire la vérité de ce concours? Avec 
les sens nous faisons de méme lorsque nous voulons connaitre un 
corps : nous ne nous en tenons pas a ce que nous en donne Ia vue et 
louie, mais nous le regardons, nous le touchons, nous le goitons, 
nous le flairons, au besoin méme nous l’entendons, nous le pesons ; 
et l’'idée derniére de sa connaissance es! le résultat de renseignements 
venus par des voies diverses. 

La conscience vient nous témoigner, dans notre moi humain, de 
l'existence de notre 4me et de notre corps, de la loi des membres 
et de la loi de l'esprit. D’un autre cété, que nous en dit la raison ? 

La raison, dit toute la tradition des philosophes chrétiens, congoit 
deux éléments constitutifs dans les étres : l'un capable d’étre mis en 
action et de revétir une forme, une figure, la matiére; l'autre, prin- 
cipe d’activité et de forme, s’unissant au premier élément pour le 
mettre en action et le revélir d’une forme, l’éme. Sur ce premier 
point, les assertions de la raison sont d’accord avec le temoignage de 
la conscience. 

La raison ajoute : Je concois ces deux éléments de telle maniére, 


' Video aliam legem in membris meis repugnantem legi mentis meae. (Ad- 
Roman. vu, 25.) 


DES FACULTES DE L’AME. 89 


quils sont faits l'un pour l'autre, pour se conjoindre et étre unis dans 
une parfaife union ou leur dualité disparaisse dans l'unité. Car la 
matiére sans le principe actif et formel, n’a que des aptitudes, et ne 
peul avoir chez lui ni acte ni figure. D’un autre cété, le principe 
aclifa besoin de élément matériel pour développer son action dans 
espace, pour lui donner une forme sensible. Dans leur union, l’in- 
limité est telle, que l’acte engendré par l’un ne devient possible que 
parl'autre; que la forme concue par l'un, ne peut élre représentée 
que par l'autre ; et quainsi Iétre résultat de leur conjonction est un 
étre et non pas deux étres. Si l'élre était deux ou plusieurs, il serait 
divisible en parties subsistantes, indépendantes l'une de l’autre: 
et comme on ne peut diviser |’étre sans !’anéantir, il est et subsiste 
dans Punité. 

Il est bien vrai que l’on peut concevoir des parties différentes dans 
lunité. Mais ces différences ne pouvant se rapporter qu’a l’activilé ou 
asa forme, rentrent forcément ou dans la quantité d'action ou dans 
lamodalité du type formel. Ainsi, unité étanl composée d'un nombre 
quelconque de parties, vous ne pouvez augmenter |’une d’elles sans 
diminuer les autres: si par exemple, dans un vase contenant dix 
fractions, vous fluxionnez l'une de ces fractions jusqu’a en représenter 
huit, il ne restera furcément de place que pour deux dixiémes de 
"unité; et les neuf dixiémes, en dehors du dixiéme fluxionné, devront 
se resserrrer jusqu’a n’occuper que cette place de deux dixicmes. Ainsi 
dans l’étre ot l’activité est une dans sa quantité, vous ne pouvez 
donner 4 l'une de ses parties une valeur supérieure sans amoindrir 
la valeur des autres parties; vous ne pouvez, en un mot, augmenter 
Pactivité sur un point sans qu'elle diminue sur tous les autres. 

On objecte peut-étre, ct on 'a fait avant tout contrdle de l’obser- 
vation, que les diverses aclivités de lélre représentent, il est vrai, 
une certaine unité, mais que cette unité peut dépendre de I’alliance. 
de plusieurs principes actifs ; et qu’ainsi il pourrait y avoir une ame 
pour l’activité intelligente, une 4me animale pour les actes animaux, 
une dme végélative pour les actes plastiques de la nutrilion et de la. 
sémination; ou bien encore qu'il pourrail y avoir une dme pour les 
actes conscients, et un principe vital pour les actes inconscients.. 
Mais on répond de suite que les lois de Punité sont absolues comme 
des lois mathématiques : que dans l’unilé vraie on ne peut diviser 
le tout sans détruire l’étre, tandis que dans l’unilé par groupement, 
les parties étant séparces continuent une vie distincle; que dans 
"homme l’unité est vraie parce qu’on ne peut le diviser sans le dé- 
truire. L’unilé indivisible de l’étre humain exige donc un principe 
d'étre indivisible. Si l'on insiste, ef si on objecte encore que 
sous un principe d’activité supéricure, il peut y avoir des princ:pes 


Surmmyens 1X65. 6 


90 DES FACULTES DE L'AME. 


secondaires pour les activités inférieures, et qu’ainsi au-dessous de 
l’Ame qui ferait l'unité, il pourrait y avoir des activités pour les actes 
les plus inférieurs : la raison répond que l'unilé est dans toute l’unité 
sous la peine de ne pas ¢tre l'unité, et que les fractions ressortent de 
l’unité 4 moins de ne pas étre dans l'unité; qu‘ainsi, Ame ne peut 
donner l'unité de l’étre si elle n'anime pas tout l'étre, et qu'une 
activité inférieure qui ne sortirait pas d’elle ne serait plus de l’unité 
de I’étre, et par conséquent ne serait pas de I’étre. 

Rigoureusement donc suivant la raison, l’homme est un étre un, 
résultant de l’union intime et parfaite d'une matiére capable d’action 
et de forme, et d'une 4me, d’une seule 4me, principe unique d’acti- 
wilé et de forme. 

Du reste, quatre systdmes seulement sont possibles pour expli- 
quer, interpréter le réle des deux éléments qui entrent dans la nature 
de l'homme, et quand on les résume devant ses yeux dans leurs traits 
principaux, avec impartialité, chacun d’eux contrdlé par les autres 
apparait avec sa valeur réelle, et la vérité est plus saisissable. 

Les deux éléments composants ne peuvent étre unis que de quatre 
maniéres : ou bien l’un d’eux est complétement négligé, tanldt l'un, 
tantét l'autre; ou bien ils sont simplement unis par coagulation, par 
accollement, et chacun d’eux se meut dans sa sphére; ou bien ils 
sont unis en une sorte de légitime mariage, de telle maniére qu’ils 
ne forment plus qu'un el marchent dans l’unité. 

Dans le premier cas, l'homme serait un étre en réalité purement 
matériel, car l’élément matériel ou corporel serait tout, et ame, 
rien. L’activité procéderait de toules les substances matérielles élé- 
mentaires dont Vanalyse chimique découvre la présence dans le 
corps; la structure dépendrait d’un certain arrangement de ces 
substances élémentaires; et de cette structure résulterait une mé- 
canique animale qui marcherait en raison des lois physiques qui 
président 4 toute mécanique. C'est la ce qu'on appelle en médecine 
le matértalisme et Vorganicisme. Et comme toute conception philoso- 
phique a ses cons¢quences dans !’ordre social, lon applique ce 
syst¢me en politique en disant que, dans fout pays, la nation résulte 
de l'agglomération des individualités; que tous ces éléments indi- 
viduels réunis font une puissance vitale temporelle, en dehors de 
laquelle il n’y a rien. Dans l’ordre anthropologique, on supprime 
lame, Pun des deux éléments, dont la raison et la conscience attes- 
tent la présence dans l'homme. Dans l’ordre politique, on supprime 
la puissance spirituelle. 

Le second systéme nous offre la proposition inverse du précédent. 
Pour lui, laine est tout, et le corps n'est rien qu'une matiére sans 
puissance, sans valeur : l'Ame donne l’activité, opére tout, sent, 


DES PACULTES DE L'AME. 94 


meut, comprend, nourrit, sécréte, reproduit; le corps n’est qu'un 
instrument passif, chose inerte, vil esclave, sans acle, sans volonté, 
eten vérité sans existence propre. De la, en physiologie et en mé- 
decine, pour ce syst¢me qu’on nomme I'animisme pur, le mépris 
absolu du corps, et l’étude exclusive de l’dme. De 14, en politique, 
Janégation absolue de tout pouvoir temporel, et la soumission stricte 
et servile de toute existence, comme de toute puissance temporelle, 
ian pouvoir spirituel d’ot tout dériverail et qui serail tout. 

Le trvisiéme systéme, le dualisme, semble un compromis fait 
entre les deux premiers, mais un compromis difficile 4 réaliser en 
pratique, bien que les deux syst¢mes s arrangeraient pour vivre cha- 
cun sur leur terrain, s‘isolant pour se mieux tolérer. L’homme con- 
stituerait alors deux étres en un: un corps vivant de son cOlé avec 
son principe vital issu de ses éléments matériels, de méme qu’en 
politique le souverain tirerait sa puissance de tous les hommes du 
pays qu'il gouverne; et une dme raisonnable, isolée dans ses altri- 
buls intellectuels, sans autre influence sur le corps que celle qui 
serait tolérée par lui, de méme qu’en politique la puissance spiri- 
luelle trOnerail avec ses attributs spirituels, sur un domaine pure- 
ment spirituel, sans autre influence sur Yordre temporel que celle 
qui lui serait tolérée. C'est le dualisme que Barthez a préconisé en 
médecine, et qui, de nos jours, séduit beaucoup d’esprils. Pour lui, 
homme serait divisible en deux étres. Les trois grandes objections 
qu’on lui oppose sont : que l’homme est un étre qu’on ne peut divi- 
ser sans l’anéantir; que le corps est dans l’incapacilé de vivre seul 
par lui-méme sans |’dme, et que ]’ame dans sa spiritualité absolue 
serail inutile et d’une existence sans valeur, si elle n’avait pas d’in- 
floence Iégitime sur la vitalité du corps ; qu’enfin, unité de l'homme 
est tellement indivisible, qu’en fait il est absolument impossible de 
one neltement dans la vie le domaine du corps et le domaine de 
‘ame. 
le quatriéme systéme repose sur l’unité de l’homme, dont nous 
avons indiqué plus haut la conception générale, et sur la distinction 
des puissances. Pour lui, les deux éléments qui entrent dans le com- 
posé vivant ont chacun leur réle : Padme donne !’action, la forme de 
l'étre; Je corps rend celte activité possible, cette forme déterminée. 
Leur union est tellement intime par suite de ce double réle, qu’en- 
core bien que |’Ame donne |’activité, on ne peut pas dire que le corps 
soit sans puissance, de sorte qu’en réalité l’acte résulte 4 la fois des 
deux composants vu, mieux encore, du composé; et, comme on I’a 
dit : actiones sunt compositi. Mais, comme il est bien évident que 
l'étre pruduit des acles d'ordres divers, on est obliyé d'admettre que 
la combinaison intime des deux éléments premiers, du corps et de 


92 DES FACULTES DE L’AME. 


l'ame, fait sortir de son unilé des puissances différentes dont les 
actes sont ordonnés et hiérarchisés dans lunité. Ainsi, comme dans 
l'homme, on trouve trois principaux ordres d'actes : l’ordre des actes 
intellectuels, l'ordre des actes sensibles et moteurs ou animaux, et 
l’ordre des actes végétatifs qui forment et reproduisent la matiére 
du corps. Ainsi, doit-il y avoir trois puissances principales dans 
l'homme, distinctes mais non séparces, ordonnées et hiérarchisées 
avec des relations multiples : Ja puissance spiriluelle, la puissance 
animale ou sensible-motrice, et la puissance végétative. De méme 
aussi, dans une autre classe d’idées, comme la société nous offre 
trois grands actes principaux : les actes de la vie spiriluelle, les actes 
de la vie politique ou d’organisation temporelle, les actes de la vie 
de famille qui entretient et reproduit le corps social; de méme il 
doit exister dans |’ordre politique trois puissances distincles mais 
non séparées, ordonnées et hiérarchisées avec des relations mul- 
liples : la puissance spirituelle, le pouvoir temporel el le pouvoir de 
la famille. 

fl est bien certain que des systémes qui concluent 4 des solutions 
aussi importantes et aussi graves méritent une séricuse altention ; 
mais cependant on ne peut se défendre, et je ne me défends pas, de 
deux jugements a priori portés sur leur simple résumé. L’on trouve 
dés l'abord que les deux premiers systémes altérent d'une maniére 
grave le réle des deux éléments qui entrent dans la nature de 
homme : l'un exagére trop le rédle du corps, jusqu'a anéantir ou 
supprimer lame; l'autre exalte trop l’'dme et fait trop bon marche 
du corps. L'erreur est manifeste dans les deux cas; un doute n’est 
pas possible; et la raison élimine,sans scrupule ces deux premiers 
systémes du débat. En réalité, la discussion s’établit seulement 
entre le systéme dualiste ct la doctrine de Punité substantielle; et 
foute la diflicullé réside dans la solution de cetle alternative : 
homme est-il deux étres ou un seul étre? Mais cette dilficullé est- 
clle vraiment sérieuse? La raison n'indique-t-ellc pas combien d er- 
reurs graves, nous l’avons vu, ont été commises par la psychologic 
tnoderne, par ce seul fait qu ‘elle a conclu au dualisme? Ne démontre- 
t-elle pas aussi, comme nous l'avons vu également, que homme 
est un, un étre indivisible? Oui certes, et tout duute devrait cesser. 
Mais la raison ne se contentant pas de sa logique, fait appel au té- 
moignage de la conscience et de |’observation, ddment et impartia- 


Jement interrogés : écoutons donc ces deux témoius. ss. taxa 


DES FACULTES DE L'AME. 93 


La psychologie moderne a fait appel a la conscience pour assurer 
ses enseignements. Mais bien qu’elle ail fait de cette étude une sorte 
de spécialité, nous ne pouvons lui accorder d’en avoir fait sortir tout 
ce qui y est contenu. 

llest bien, sans doute, de conslater que la conscience témoigne 
de notre propre pensée, de notre volonté, de nos inclinations, nos 
passions, nos sensations, nos motvements; de telle sorie que nous 
pouvons légitimement assurer que cest notre moi qui jouit de tous 
ces allributs; que c'est notre moi qui pense, veut, a des penchants, 
des désirs ou des crainles, des passions, des sens, des mouvements, 
quen un mot ce nest pas un autre qui serait en moi et ferait 
toutes ces choses, que c'est bien le principe du moi qui est en méme 
temps le principe de ces actes. 

Mais peut-on dire que les autres actes qui sont en nous et dont la 
conscience ne nous témoigne rien, sont faits en nous par un autre 
individia que nous? Ainsi nous ne sentons pas les sucs gastrique et 
testinal digérer les aliments; nous ne sentons pas le sang se for- 
mer; nous ne sentons pas les actes d‘épuralion que les glandes di- 
verses, comme le fuie, la rate, les reins, les glandes lymphaliques, 
font subir au sang; nous ne sentons pas la transformation du sang 
dans le ppumon; nous ne sentons pas comment se fait la nulrition 
dans chacun des points du corps. Est-on pour cela en droit de dire 
que ces actes, dont Ie sens inlime ne dit rien, sont le fait d’une 
autre personne que notre moi? 

Cest déja presque révolter le plus simple bon sens que de poser la 
question. Et cependant c’est 4 cela que se sont trouvé cunduits les 
psychologues modernes ; c’est 14 qu'aboutissent tous les partisans du 
dualisme ou manichéisme humain. 

Ils oublient tous de remarquer que si ces actes sont inconscients, 
eomme on les nomme, la conscience n’en témoigne pas moins, d'une 
Maniére indirecte il est vrai, qu'tls font partie du moi. Nous ne 
sentons pas tous les actes qui s opérent en nous, la remarque cst 
juste; mais aucun des actes de nutrition ne peul avoir lieu sans la 
formation du sang, la formation du sang ne peut avoir lieu sans la 
digestion, et la digestion sans la recherche, l'appréciation, la préhen- 





94 DES FACULTES DE L'AME. 


sion ct la dégustation des aliments et des boissons. De sorte que les 
acles conscients commandent, dominent, et, en fin de comple, diri- 
gent les acles inconscients. Et comme, d’un autre célé, la faim, la 
soif, les besoins naturels sont dirigés, mis en branle par les néces- 
sités du corps, cest-a-dire pour l’opération des actes inconscients, 
il faut encore reconnailre que tous font partie du méme étre, et dé- 
pendent absolument les uns des autres. 

En somme, les‘ actes inconscients sont tellement lics aux actes 
conscients qu'ils ne peuvent avoir vraiment lieu sans ces derniers, 
de sorte qu’ils rentrent inévitablement dans le domaine du moi. 
Cette vérité est encore plus lumineuse si nous ajoutons que Jes actes 
conscients ne peuvent avoir lieu sans les aulres. En elfet, je venx 
mouvoir mon bras et je le meus, je sens, je touche, j ai telle ou telle 
inclination, j'exerce ma mémoire et mes sens internes, méme mon 
intelligence. Cependant je ne puis développer ces acles sans avoir 
mes mains, mes bras, mes membres, mes muscles, mes nerfs, mon 
ceil, mes organes des sens, mon cerveau, 4 ma libre disposition; et 
tous ces organes ont besoin d'étre nourris, alimentés, sustentés par 
les actes inconscients dans la proportion ot je m’en sers, et comme 
je m’en sers. Plus j’en use, plus la nutrifion doit s’y faire et s’y re- 
nouveler. Ce serait un désordre incessant, un vrai charivari si deux 
genres d’actes aussi intimement Jiés l'un a l'autre appartenaient a 
des personnes différentes! Leur accord, aussi parfait que possible, 
nécessite leur unilé de gouvernement, et cette unilé de gouvernement 
nécessite leur unité de principe. C'est déjé difficile, avec un seul 
commandement, dobtenir une marche réguliére, et nous voyons 
assez (le choses semblables dans ce monde pour ne pas nous en éton- 
ner. Quelle discorde n’exislerait pas s'il y avait deux commande- 
ments? . 

Les psychologues, en faisant de la conscience leur unique prin- 
cipe, ont totalement oublié de se rendre compte de ce qu’est sa 
nature; de 1a tant de méprises. La conscience nous ¢tail utile, 
nécessaire, pour tous les acles qui émanent soit de notre volonté 
sensible, soit de notre volonté intellectuelle ; sans elle nous aurions 
pu vouloir une chose et en faire une autre; car nous n‘aurions pas 
été certains que nous agissions bien selon notre volonté: avec elle, 
nous sentons ce que nous voulons et ce que nous faisons, et nous 
pouvons ainsi nous rendre compte que l’acte des membres accomplit 
bien Il’acte de la volonté. Elle sert éminemment 4 meltre |’nnité dans 
tous les actes de notre moi volontaire. Pour le reste elle était inutile, 
puisque les actes inconscients, dont elle ne témoigne rien de direct, 
sont suflisamment ordonnés ef commandés par ceux dont elle 
témoigne directement. Bien plus, elle nous edt été nuisible en s’ap- 


DES FACULTES DE L’AME. 9% 


pliquant a ces actes de formation et de nutrition, car elle eit dé- 
tourné }’attention du moi commandant; dans le méme temps ot 
létre doit sentir ce qu'il veut et ce qu'il fait, il-edt encore été obligé 
de sentir l’acte nutrilif et tous les actes nutritifs de son organe vou- 
lant et de son organe opérant; c'eut été pour nous un sujet inces- 
sant de perplexités, de sollicitudes, de craintes, d’alarmes, qui au- 
raient paralysé tous les actes. Dans |’état acluel, il nous sulfil de 
veiller de temps 4 autres 4 donner le charbon et A rejeter la cendre 
du fourneau digestif: la digestion marche ensuite sous la direction et 
sous le commandement des actes conscients sur lesquels nous pou- 
vons reporter toute notre sollicitude. | 

Cependant, malgré cette unilé si admirablement constituée par 
la subordination des acles, le désordre peut encore s'introduire. 
Nous voyons alors combien la séparation en actes cunscients el actes 
meonscients a été malheureuse, puisque, dans ces cas de désordre, il 
se trouve tout 4 coup que les actes dils inconscients deviennent con- 
scie. ts ! En effet, la conscience nous témoigne alors par la douleur, 
par des malaises, par des sensations subjectives, que ces actes incon- 
scients vont mal, el que leur accord avec les actes volontaires est 
défail. Ainsi, dans le moment ou il semble que l'unité va se dis- 
soudre, o le désordre sintroduil dans la marche des deux ordres 
d'acies conscienls et inconscients, ot le moi va comme se diviser, 
tout 4 coup l'unilé s'alfirme plus sérieusement, le moi apparait dans 
toute son étendue; el cela se fail par Je témoignage de la conscience 
qui, par la douleur et les malaises, aftirme que ces acles dont elle 
Ne s‘occupe pas ordinairement, sout cependant de son unité et de son 
Moi. Quel admirable enseignement, Dieu nous avail ainsi préparé 
dans la douleur et dans la maladie, que les psychologues el beaucoup 
de médecins (horrendo referens) oul méconnu et méconnaissent cha- 
quejourl 

Ce moi humain si beau, si grand et si élendu, qui a des cdtés si 
nobles, et d’autres si bas, quia tant d’élévation ct tant de profon- 
deur, qui se manifeste par des acles si divers, ef qui apparail taut 
mtier dans chacun d’eux sans cesser d’étre dans l'ensemble, vous 
avez méconnu. Vous l'avez méconnu au nom de la conscience, et 
cependant la conscience le révéle 4 qui veut l’écouter. Elle me le 
montre dans ma pensée, dans ma volonté, dans mes membres; dans 
Mes actes, dans mes sens, duns mon sang, dans ma chair, jusque 
dans le plus profond de mes entrailles. Oh! vous avez beau dire, 
hommes de théories folles, vous avez au fond de vous-méme la méme 
Cnviction. Qu'un instrument meurtrier pénétre vos chairs, qu'un 
poison délié s'insinue dans votre sang, qu'une maladie intérieure 
vous ronge ou yous dévore de ces ardeurs qui échauiffent jusqu’a 


96 DES FACULTES DE L’AME. 


volre couche : alors vous gémissez, vous implorez le secours, non 
pour quelque chose qui vous appartient, mais pour vous-méme, 
‘pour votre moi. C’est vous-méme qui souflrez, ce n’est pas un autre 
que vous qui souffre en vous. Votre moi éploré s'adresse & tout ce 
qui l’entoure, 4 vos parents, aux amis, au médecin; c'est votre moi 
désarmé de ses fausses spéculations quicrie qu’ilsouffre, et c'est vers 
volre moi que descend la miséricorde divine. L’unité de ‘homme est 
1a manifeste el palpitante, saisie dans un moment ot elle ne peut se 
renier, et ou ne peut la renier personne qui se sent une 4me dans 
-le corps et un coeur dans la poitrine. 


VII 


Ne faisons pas seulement qu’écouter le témoignage de la con- 
science, usons aussi de nos yeux, de tous nos sens, et encore de 
notre raison. Posons homme devant nous, analysons-le, et voyons 
s’il n'existe pas réellement dans l'unité. 

Par ot commencer cette analyse? La difficulté n’est pas minime, 
ear on peut prendre homme cur un point quelconque, on parcourt 
tous les autres qui se suivent et senchainent, on revient au lieu 
de départ, el on recommence. Chacun de ses actes est distinct, 
mais tous se tiennent. Ils sappellent et se complétent. L’intelli- 
gence nécessite les sens, les sens nécessitent des organes nour- 
-ris, des organes nourris nécessilent les sens, et les sens appellent 
intelligence. On peut commencer partout, et quel que soil le point 
ot l'on commence, on fait le tour et on revient la dot Yon était 
parti. Le mot d'Hippocrate apparait de suite dans sa vérité : L’>homme 
dans l'ensemble de ses actes, est un cercle qui n'a ni commencement ni 
fin. 

Alors, qu’ai-je besoin de poursuivre? Je ne trouverai pas une 
plus belle affirmation, ni une plus belle démonstration de l'unité de 
’homine. Si dans lui, tout se tient et senchaine de telle manidre, 
nier son unité n'est pas le fait d'un observateur ni d'un raisonneur. 
Le mot d'Hippocrate demeure comme la formule d'une vérité qu'on 
ne peul mordre. 

Malheureusement, cette formule doit, comme toute autre, étre 
interprélée, et dés que les commentaires arrivent, les divergences 
-se produisent. Pour les uns, l'unité est parfaite, et tous les actes 


DES FACULTES DE L’AME. 97 


humains sont au fond le méme acte sous des apparences multiples. 
Pour les autres, l'unité n'est qu’une agrégation, une collection 
d'actes trés-différents. Si j'écoute les organiciens, nom que ces doc- 
teurs tiennent de leur doctrine, )’apprends que tous les organes du 
corps humain ont un acte distinct, que chaque organe a sa vie indé- 
pendante. Si, au contraire, je préte l’orelle soit aux matérialistes, 
soit a certains vitalisies : les uns me disent que tous les actes de la 
vie sont ’acte de corpuscules matériels; les autres dogmatisent que 
cest partout l’'acte d'un principe vital. Dans cette mulliplicité d’avis 
Yon se perd ; j’abrége et je résume. 

Sous ces airs divergents, j'entrevois néanmoins une double vérité. 
Tous les actes ne sont pas abyolument les mémes, cela saute aux 
veux : voir n’est pas la méme chose que toucher, sentir n‘est pas la 
méme chose que se mouvoir, connailre nest pas la méme chose que 
digérer. Pousser la passion de l’unilé jusqu’a dire que tous ces actes 
sont le méme acte, c'est tomber dans le ridicule od ménent les 
passions. Devant l’observation la plus vulgaire, la raison doit re- 
connaitre que ce sont la des actions distinctes et différentes. I] faut 
méme reconnaitre qu’elles sont indépendantes, puisque d'une ma- 
niére absolue l'une peut se faire sans l'autre. Cela est visible, puisque 
laméme opération, la nutrition par exemple, peut se faire sur un 
pointet non sur un autre. La raison d’ailleurs l’indique : une cer- 
laine indépendance est la condition indispensable de la distinction. 
Mais d'un autre edté, \'indépendance absolue ne se rencontre nulle 
part: on ne trouve aucun acte qu'il soit possible de continuer en le 
séparant des autres par scission. Dés qu’on veut trancher dans le vif, 
lindividualité apparait, c’est-a-dire l'unité. Une partie se nourrit | 
d'une maniére particuliére et indépendante jusqu’a un certain point, 
mais elle ne peut se nourrir si le sang lui manque. Le sang vit et se 
forme, saltére et se reforme conslamment ; il vit de cette maniére 
selon sa vitalité propre ct apparemment indépendante; mais 1! ne 
peut se former sans I’aliment que la nutrition tui donne: ce sont les 
parties qui I’altérent en Ini prenant ce dont elles ont besoin, d'autres 
organes particuliers I’épurent; et il ne peut se reformer sans 
avoir été préablement altéré par tous les organes qu'il alimente. La 
digestion qui se fait dans !'vstomac, dans les injestins, en un mot 
dans tous les organes digestifs d'une maniére particulicre el assez 
indépendante, n’a lieu que pour tout le corps, et a la condition que les 
sens appélitifs seront excilés, que l'aliment aura été cherché, pris et 
gouté. Les sens peuvent optrer sents, mais les instincts les poussent, 
lanutrition des organes les rend possibles, les mouvements les ap- 
pliquent. La motilité exige les sens pour se guider, la nutrition de 
ses instruments pour s'exécuter, les impulsions pour étre déterminée. 


98 DES FACULTES DE L’AME. 


Enfin, l’intelligence elle-méme, qui a bien aussi son indépendance, 
exige des sens pour séclairer, des passions pour étre excitée, des 
mouvements pour la servir. Ona dit: Voyez Vidiot el enfant au 
berceau: ils sont sans intelligence, et cependant ils vivent; preuve 
que l'intelligence est surajuutée a la vie, ct vient d'un autre prin- 
cipe. Mais l'enfant ne vit pas seul: il est dans les bras de sa mére, 
sous les soins de ses parents qui veillent sur lui, qui lui prétent le 
secours de leur intelligence. Abandonnez-le, et i périra certainement, 
parce qu'il ne lui manque pas seulement la force et des sens plus 
parfuits, mais parce qu’en outre, et surtout, il est privé d'intelli- 
gence. L’idiot, je parle de l'idiot achevé, a des membres, une puissance, 
des forces; ses parents, ses amis, la société ot il vil ont au coeur 
la pitié et la charité, ct lui prétent assistance : abandonnez-le, 
il périra. Ll périra vile, parco que l'intelligence lui fait défaut. 

En. réalité donc tout se tient dans l'homme. Les acles ont une 
certaiue indépendance parce qu'ils sont dislincts. Mais aucun d’eux 
n’est vraiment indépendant, aucun ne vil en lui seul, par lui seul et 
pour lui seul. En en séparant un du tout, il cesse d’étre, et Punité 
dont il fuisait partie est allérée et peut périr. Aucun des actes par- 
liculiers ne trouve en lui-méme sa raison d‘étre; chacun d’eux 
arrive pour compléter une. action commenceée par un aulre, pour la 
rendre possible; chacun deux est un complément. Mais aussi, aucun 
d’eux n’agit pour lui seul, aucun m’accomplil une action qui soit 
terminée ; Lous ont besoin d’acles successifs qui les compldtent. Ils 
sont Lous des compléements, et ils ont tous besoin de compléments. En 
un mol, ils sont tous subordonnés et se suburdonnent réciproque- 
ment. Nier cetle subordination est impossible, et |l’adinettre c'est 
affirmer Punité de I’étre. S'ils sont lous ainsi subordonnés, l'étre 
n’est complet que lorsque tous sont présents. Leur nécessilé dépend 
du réle que chacun deux remplit; | étre peérit lorsque lun de ceux 
qui sont nécessaires 4 son exislence disparait. Tous sont nécessaires 
ila perfection de l'étre tel qu'il est constitué, et l’élre devient im- 
parfait dés que l’acte le plus minime fait défaut. L’unité qui les 
réunit est donc 1a patente, irrécusable, lorsqu’on voit 1’étre ne 
pouvant que cesser d’étre ou demeurer altéré dés que lun d’eux est 
retranche. : 

Ne nous ¢tonnons donc pas, si tous ceux qui ont nié lunilé de 
l’étre ont méconnn cette subordination des actes, partiellement ou 
dans son entier. Nous ouvrons les psychologistes moderues, et nous 
voyous régner chez eux le demi-principe de l’indépendante des fa- 
cultés : ils apercgoivent l’indépendance des actles, ils ’exagérent outre 
mesure, el ils suppriment la loi de subordination. Ouvrons les phy- 
siologistes partisans de la dualité, conmme Barthez; nous les prenons 


DES FACULTES DE I AMB. : 99 


a reconnaitre parfaitement la subordination de tous les actes de 
butrilion, de sensation, de mouvement; puis, ils pient, contre 
tous les fails, contre tous les témoignages de l’observalion de chaque 
jour, contre la raison, que I'intelligence soit elle-méme un des 
acles complémentaires de |'étre humain. Chez tous, dans le fond, 
la subordination est méconnue, ou complétement, ou partielle. 
ment. 

Aucun d’evx n’apercevant cette loi de subordination, aucun ne voit 
lordonnaneement hiérarchique qui en résulte. L’étude des philoso- 
phes chréliens aurait ouvert leurs yeux, mais ils sen détournent de 
parti pris, ef par une répugnance qu'on observe chez cerlains ma- 
lades qui fuient Je médecin et ne veulent pas guérir. Plus on les 
examine, plus on reconuait que chez eux toules les erreurs s’enchai- 
nent. Comine ils ont méconnu I'ynion inlime, substantielle, de |'dme 
el du corps, ils ont renié l’unité de létre. Ayant renié cette unilé, ils 
ont négligé plusieurs de ses acles, et ont amoindri l’d4me. Ne voyant 
qu un ensemble incomplet, ils n’ont pu voir la loi de subordination 
qui le régle. Méconnaissant enfin cette loi de subordination, ils 
ont pu saisir lordonnancement général, ou la hiérarchie des fa- 
cullés et des actes. 

L'ordonnancement général de l’étre, est en effet la conséquence 
obligée de la loi de subordination, Puisque les actes se commandent 
lous et sout tous commanidés, ils doivent avoir leur placement 
et leur suite, comme dans un cercle les points se suivent selon 
un ordre régulier. Seulement, comme la vie est dans son ensemble 
un mouvement dordre supérieur, elle ne doit pas oflrir la rota- 
lion purement circulaire que suivent les corps matériels. Une cir- 
conférence est le fait d'un mouvement fini, qui se termine naturelle- 
ment lorsque la circonférence est achevée; car, ensuile, il ne peut 
que recommencer la méine rotation. Le mouveinent vital est cir- 
culaire a double rotation, composé de denx courants indélfinis et con- 
traires qui s engendrent indéfiniment ; comme serait un mouvement 
de haut en bas, qui en produirait un de bas en haut, lequel & son tour 
en produirait un de haut en bas, et ainsi de suite. 

Les facultés de lame sont placées dans trois plans superposés qu! 
se menvent réciproquement et a l'indéfini. Les facullés intellectuelles 
dans le plan supéricur, les facultés animales ou sensibles-motrices 
dans le plan moyen, les facullés végétalives ou plastiques dans le 
plan inférieur. Pour connaitre, pour exercer leur volonté, pour tra- 
duire leurs actes, les facultés intcllectuelles ont besvin des sens, des 
impulsions seasibles, des mouvements de nolre animalité. Pour user 
des organes des sens, des nerfs, du cerveau, des muscles, des mem- 
bres, les facultés animales ou sensibles-molrices out besoin que les 


100 DES FACULTES DE L'AWE. 


facultés végétatives nourrissent, entretiennent, réparent ces organes. 
D’un autre cdté, pour chercher l’aliment, le choisir, le prendre, pour 
éviter les dangers auxquels est soumis le corps qu’elles forment, les 
facultés végétatives excitent, mettent en branle les facultés animales. 
Et pour régler leurs sensations, pour affiner leurs sens, pour contre- 
peser ef rendre sages leurs impulsions, pour donner a leurs mouve- 
ments de la précision, de la sdreté et de la justesse, les facultés ani- 
males font appel aux facultés intellectuelles. 

Détruisez cet ordre, l’étre devient impossible tel qu'il est. Vous 
pouvez concevoir un autre arrangement des mémes actes, si loutefois 
vous le pouvez réellement; mais ce sera un autre étre. Non! vous 
chercherez vainement une autre disposition, parce que chaque chose 
est faite pour ce qu'elle doit étre. Quand une unité est aussi compacte, 
que toutes ses parties sont aussi bien liées et cimentées lune par 
l'autre, la raison chercherait en vain aulre chose. La subordination 
naturelle des ucles est déterminée par la nature de chacun d’eux, et 
cette subordination délerminée est le caractére flagrant d'une hié- 
rarchie créée pour se mouvoir dans lunité. 

Hy a peu de questions dans les sciences, sur lesquels lesprit 
humain puisse acqucrir une solution plus lumineuse, plus nette, plus 
précise, qui résuine mieux tous les témoignages de la conscience, de 
la tradit.on, de l'expérience ct de la raison, Ceux qui Pont méconnue, 
et qui ont voulu faire passer l’'anthropologie pour une science a l'état 
d’enfauce, méritent bien d’étre plaints aulant que blamés. 


Vill 


On aime a se rendre compte des principes par les conséquences 
quils engendrent. Jetons un dernier coup d'ceil sur ce point. La 
question aura ainsi élé vue sous ses principales faces, autant que 
nous la ponvions aborder ici; pour la débattre enti¢rement, il fau- 
drait exposer toute l'‘anthropologie dont elle est la base. 

Au point de vue moral et social, le principe de I’unité de l’homme 
a été accepté de tous temps, et le sera loujours, quelles qu‘aient été, 
quelles que puissent étre les theories philosophiques régnantes. Ou en 
seraicut la morale et l'ordre social, si jamais le malfaiteur était admis 
a dire: Ce n'est pas moi, c'est l'autre; ce n’est pas mon intelligence 
et mon 4me qui ont commis ce crime ou ce délit, c'est mon principe 


DES FACULTES DE L’AME. 101 


vilal! Quel est le juge qui ne répondrait a ces principes de polichi- 
pelle, que |! homme est un, et qu'il est responsable de tous ses actes, 
parce que tous ses acles émanentdeson moi? _ 

Sans doute, le corps a ses exigences, ses entrainements, les sens 
ont leurs vertiges, leurs passions; mais au-dessus de ces deux puis- 
sancesinférieures plane l intelligence qui corrige les sens, et qui par 
les sens refréne la puissance végétative. Sans doute, il y a trois puis- 
sances cans l'homme, mais ces trois puissances émanent du méme 
principe, font partie du méme moti. Philosophes qui les déclarez 
indépendantes, oserez-vous soutenir votre théorie jusque dans ses 
conséquences, OSerez-vous innocenter ce scélérat qui réclame les 
hénéfices de votre enseignement? Vous avez pu vous tromper, vous 
ne joindriez pas l’odieux d'une complicité 4 une erreur, vous aimerez 
mieux vous contredire! 

Peut-étre chercherez-vous pour vous-méme une excuse, en disant 
que vous enseignez bien l’existence de deux principes dans l'homme, 
mais que vous ensecignez que l'un est soumis a l'autre. Est-ce bien 
vrai? vous admettrez ces deux principes, en disant que l'un domine, 
Ces{-a-dire, n’est-ce pas, que l'un ne peut rien faire sans que |’autre 
lecontrdle, le rectifie, le pousse ou le retienne; c’est-a-dire que sui- 
vant vous l’4ine animera votre principe vital jusque dans les plus 
petits détails, sans quoi un seul détail laissé en dehors de son action 
échapperait 4 sa direction. Vous aurez ainsi deux principes, dont 
l'un, lame, sera nécessaire partout, et dont l'autre, le principe vital, 
he sera rien par lui-méme, et ne servira qu’a compliquer sans profit 
votre machine. Pour excuser votre ténacité dans l’erreur, vous faites 
appel 4 un non-sens. 

Avouons donc simplement et sans détours que J’unité de Phomme 
est non-seulement démontrée devant les faits, devant Ja conscience 
et la tradition, mais aussi devant la morale et l'ordre social. 

Mais, cette unilé, la ferez-vous rigide et sans pliant. Si vous ad- 
mettez Ame sans admettre son union avec le corps, sans reconnaitre 
que ce corps entre pour quelque chose dans l’aclion, sans recon- 
nailre des puissances diverses, vous vous trouverez conduits 4 n’ex- 
cuser aucune faiblesse de l’homme, et 4 n’admeltre aucun de ses 
besoins, cepeudant légitimes. Au nom d'une raison aigre, vous cen- 
surerez tout ce qui ne s’y soumet pas rigidement; et |! homme em- 
prisonné dans les entraves d'une morale fausse, parce qu'elle sera 
excessive, tyrannique, parce qu'elle sera sans contre-poids, sans mi- 
sericorde, parce qu’elle sera sans pitié, l'homme sera le plus souf- 
frant et le plus malheureux des étres. 

Au contraire, si vous admetlez chez lui l'unité de principes et la 
diversité des puissances, vous reconnaitrez l'unité de direction avec 


102 DES FACULTES Dé L’AME. 


la diversilé des besoins, et la possibilité des accidents; vous exigerez 
de lui ’unité dans la direction générale, parce que l’indépendance 
des actes a ses limiles; vous lui demanderez de mettre d’accord ses 
faculiés diverses en les pondérant, parce que la subordination l’exige : 
vous saurez punir la faute, parce que vous saiirez distinguer 14 ot 
est la faute; vous connaitrez la miséricorde par la pilié que vous 
inspireront des faiblesses dont vous vous rendrez compte; vous trou- 
verez en un motle sens de la vraie sagesse. 

Ce sont la des preuves irrécusables de la vérité doctrinale que nous 
avons soulenue, des témuins 4 charge contre le dualisme, ot l’école 
psychologique s‘est noyée. 

On admet peu, dans un certain monde scientifique de notre temps, 
les preuves tirées des conséquences morales. Mais jusqu’é ce que 
l’école positiviste ait fait prévaloir son avis, ce qui ne peut advenir 
que lorsque tout ordre social sera détruit, jusque-la la morale reven- 
diquera ses droils. 

D’ailleurs, la question de Punité de I’homme n’a pas seulement 
des conséquences en morale, elle en a de nombreuses et de consi- 
dérables dans les sciences naturelles, et particuli¢rement en méde- 
cine. J’aimerais 4 les suivre dans tous leurs détails, je l'avoue, si le 
{errain ol jeme trouve ne m'imposait des réscrves. Je me contenterai 
de quelques traits principaux. 

Si l'homme est un étre un, et nous avons vu que cela est, ses actes 
divers ne sont que les éclosions des aptitudes qu'il posséde. De méme 
que chacun de ses actes n’a pas en soi sa raison et sa fin, mais n’est 
qu’une des manifestations de l’unilé : de méme leur étude ne doit 
pas ¢tre isolée, indépendante, mais au contraire reportée & l'étude 
de tout l’étre. Il ne faut donc plus voir dans homme un simple as- 
semblage d'organes, & l'état de santé; ne plus voir seulement des 
organes malades & l'état de maladie; ne plus voir en thérapeutique 
que des agents agissants surles organes souffrants. Tel homme, dites- 
vous, dilftre de tel autre, parce qu'il a plus de sang, ou plus de bile, 
ou le poumon plus faible, ou les reins plus paresseux, ou le cerveau 
plus petit? Non, non! ce n’est pas 14 l’interprétation légitime de la 
nature! Ces faits que vous constatez, on ne peut les nier; mais ce ne 
sont que des résultats, ce ne sont que les effets de la direction géné- 
rale de Ja vitalité chez cct étre. Ne vous trainez pas dans l’orniére de 
cet examen des organes : quand vous l’avez fait, reportez-vous aux 
actes dont ils sont la conséquence, efforcez-vous de concevoir d'abord 
ce qu il ya de troublé dans la subordination des actes, suivez de 
l’esprit toute leur hiérarchie, vous arriverez 4 l’unité générale de 
direction. La, vous vous trouverez aux prises avec le moi intérieur 
de cet étre : vous le verrez avec ses apliludes générales, avec ses 


DES FACULTES DE L’AME. 106 


dispositions dans telle ou telle direction. Une fois maitre de ces dis- 
positions, les voyant tournées vers tel ou tel but, vous saisirez d’un 
trait toute la hiérarchie des actes, et vous vous rendrez compte com- 
ment telle action est augmentée, telle autre diminuée, telle autre 
aliérée. Tout le jeu du mouvement vital vous apparait alors dans son 
ensemble et dans ses détails, dans ses disposilions générales, dans 
ses tendances et dans ses effets, 2 Pétat de santé comme a !’état de 
maladie. 

L homme vu de cette mantére n’est plus une machine, ot le sang 
est exubérant et qu’il faut évacuer, of humenr trop faible doil étre 
fortifiée, o le poumon malade demande des balsamiques, ot |’esto- 
mac souffrant réclame des cardiayues, of1 les nerfs indiquent des 
nervins, et ainsi des autres interprétations. C’est un étre ot l'état 
organique résulte de disposilions générales plus ou moins salubres ; 
de f'effet vous remontez aux actes, et des actes aux dispositions qui 
les produisent. Alors, vous observez comment les agents qui peuvent 
influer sur cet étre, meuvent ses dispositions dans des voies diverses, 
et parla réagissent sur toute la hiérarchie de ses actes. L’action lo- 
eale que vous voulez atteindre, sur laquelle vous vous efforcez d'agir 
si souvent en vain, parce que vous prétendez 4 la toucher directe- 
ment, qui si souvent encore vous échappe, parce qu'elle n'est qu’un 
des effets d'une perturbation générale que vous méconnaissez, cetle 
action locale vous devient saisissable, maniable, par la disposition 
générale que vous moiifiez. C’est sur le jeu de ses dispositions géné- 
rales, de ses apliludes que vous jugez le tempérament de cet homme: 
Cest sur le jeu de ces dispositions, dérangeant l’ordonnance de ses 
actes, que vous spécifiez la maladie dont il est atteint; c'est encore 
sur le jeu de ces dispositions générales que vous touchez avec les 
agenis médicinaux pour modifier, changer |’ensemble des actes et 
les actes mémes, jusque dans les plus petits détails. Euvre difficile, 
jen conviens, cuvre d’esprit, de finesse, de tact, d’habileté; mais 
aussi quel art est plus élevé, plus noble, plus admirable, par l’exer- 

cice de toutes les facultés d'un homme, que l'art du médecin! 

Un jour une montre était tombée aux mains d’un enfant. Tout 
émerveillé de la précieuse petite machine, il la tournait et retournait 
en lous sens, admirant la boite, le mécanisme et sa marche. Tout a 
coup le mouvement s'arréte, I s’en effraye et voudrait la voir encore 
marcher. |! pousse Paiguille, l’aiguille tourne et s’arréte. I] pousse 
une roue, et la roue tourne en entrainant plusieurs autres; mais ces- 
sant de pousser, tout s'arréte 4 nouveau. 1] pleure et se désole. Le 
pére survient, prend une clef et monte le ressort : pour l'enfant, 
prolige! la machine a repris sa marche, elle va, tout va! 

Tout est 14 en toutes choses: hommes fails ou enfanls, combien 





104 DES FACULTES DE L'AME. 


de fois nous nous arrétons aux délails, aux faits qui nous touchent 
le plus prés; comme l'enfant nous ne voyons que Iaiguille ou la 
rove qui nous frappent lceil; nons négligeons de concevoir les en- 
sembles, de remonter d’un fait a toute la hiérarchie et au neeud de 
conception qui est le ressort de la montre. Notre temps plus que tout 
autre voit de ces méprises. On nous a tant préché lobservation, 
l'observation des faits physiques, lobservation des fails moraux, 
l’observation des fails médicaux, l’observation des faits politiques, 
que nous nous cn tenons aux faits. Aprés avoir tant exagéré la rai- 
son dans les temps antérieurs, on nous a si souvent répété dans le 
notre de nous défier de la raison, que nous n‘osons plus et ne sa- 
vons plus raisonner. En toutes choses, les effets nous touchent, nous 
enregistrons avec la meilleure foi du monde tous les résultats que 
nous observons, la statistique les recueille et les enrégimente comme 
elle peut, el nous prélendons de cela tirer quelque chose. Oui, sans 
doute, si nous savons nous en servir! Mais nous ne saurons nous en 
servir qu’a la condition d’élever nos esprits. 

Sans ce sursum spiritus, \observation nous jouera encore de 
mauvais tours comme elle en a joué 4 la médecine et 4 la psycho- 
logie moderne. L’observation est une lorgnette. Mais pour y bien 
voir, i! faut non-seulement les yeux du corps, il faut aussi les yeux 
de l'esprit. L'unité dans "homme est un de ces faits considérables 
qui, pour ainsi dire, crévent les yeux de tout le monde, mais c’est 
un fait d’observation intellectuelle : sans cette observation d intelli- 
gence, on ne voil plus que des faits bruts de conscience, ou des fails 
d'observation sensible, ct l'on arrive ainsi 4 des théories qui répu- 
gnent autant 4 la raison qu’a l’expérience, aulant ala tradilion eta 
la science qu’a la politique et 4 la morale. 

Du restc, le monde se débat toul entier aujourd'hui dans ces ques- 
tions. L’unité de principe et la distinction des puissances est une 
solution doctrinale qui touche 4 tout, nous l'avons entrevu, et du 
jour o¥ elle sera bien comprise par tous, un grand apaisement se 
fera dans les esprits. Sans doute il pourra y avoir encore, il y aura 
toujours des conflits de détails entre des puissances qui ont natu- 
rellement des impulsions difi¢rentes ; mais dans !'ensemble de toutes 
les hiérarchies l’ordre pourra régner. On ne saurail donc apporter 
a cetle élude trop de soins et d’atlention. Dieu donne 4 chaque 
épuque d’estter et de résoudre un certain nombre de questions capi- 
tates ; cvi.c-ci est unc de celles qui nous incombent. et peut-étre la 
plus considérable. 


Faimerais a laisser le lecteur sur ces réflcxions, mais je dois & la 


DES FACULTES DE LAME. 108: 


psychologie moderne qui m’a amené & ce travail, une pensée derniére. 

Je n’ai pas résumé avec plaisir ses fautes nombreuses que j'ai 
d'ailleurs abrégées : en les relevant je n'ai pas oublié les services 
rendus; et devant la figure honnéte et bienveillante de Garnier 
toules mes anciennes sympathies me sont revenues au coeur. Loin 
de moi encore d’onblier les maftres qui comme Royer-Collard. et 
Mayne de Biran ont relevé la philosophie spiritualiste au commen- 
cement de ce siécle. Mais le passé ne serait qu'une vaine ombre, 
du jour ot: il cesserait d’étre un enseignement. Et devant cette école 
qui domine encore, ou 4 peu prés, dans l'enseignement de nos fa- 
caltés des lettres, alors que le matérialisme, qu'elle avait d’abord 
lerrassé, se reléve sans meurtrissure et plus fort de son alliance 
avec Hegel et avec le positivisme, c’est un devoir de la tirer de son 
sommeil. Pour elle, ce serait une faute derniére, plus grave que 
toutes les autres, de ne pas ouvrir les yeux. 

Son premier tort a été de transiger avec son adversaire. Craignant 
par une pusillanimité blamable de voir reparaitre ce qu'on anommeéla 
domination théologique, pleine de terreur folle devant un vain fantéme, 
ellea mieux aimé ménager le matérialisme que de reprendre les tra- 
ditions de la philosophie chrétienne. Toutes ses fautes viennent de 1a. 
Pour mieux assurer sa vilalité, elle s'est déclarée indépendante et 

isolée, ne s’apercevant pas que c’était abdiquer toute influence, et se 
déclarer futile et inféconde devant la physiologie, sur laquelle son 
devoir était de peser. 

Aujourd hui, le temps est venu pour elle de se transformer ou de 
peri. 

Pénr n’est pas difficile. Elle n’a qu’a se laisser faire: déja sa vie 
séeint de tous cétés ; M. Garnier demeurait comme un de ses der- 
niers représentants. Sans doute elle posséde dans son sein des hommes 
jeunes, savants et capables. Mais que pourraient-ils faire d'une pré- 
lendue science imcertaine par ses procédés, isolée sur un terrain sté- 
nile, chargée d’erreurs inévitables sans un changement, et se perdant 
enfin dans le manichéisme sceptique qui appartient & une autre 
école. Encore quelques années, et les plus grands efforts, les travaux 
les plus soignés seront impuissants 4 Jui faire rendre le moindre 
éclat. 

Se transformer serait peut-étre moins difficile encore et certaine- 
ment plus glorieux. Une vie nouvelle est possible, noble, grande, fé- 
conde. 

Le terrain est tout trouvé, c'est celui de la philosophie chrétienne. 
Une fois admis le dogme de l’unité de l’homme et de la distinction 
des puissances, l’évolution est faite et la vie nouvelle commence. Entre 
la théologie et la physiologic, }a philosophie a sa place légitime, ct le 

Serreame 1865. 7 


406 LES FACULTES DE L’AMK. 


conéert de ces trois sciences n’est pas de trop pour élever la science 
de.l’homme. En philosophie, la psychologie cst une branche distincte 
et d'une valeur que personne ne niera, si elle consent & tenir son rang 
et 4 se rendre utile en ne s’isolant pas. L’étude de l’Ame par la raison 
d’accord d'une part avec les traditions chrétiennes, en accord d’au- 
tre part avec l’observation, est une occupation sérieuse et féconde 
que la théologie respectera, étant elle-méme respectée, que la phy- 
siologie honorera et mettra 4 profit du moment qu’elle y pourra puiser 
et s'éclairer. L’examen des facultés intellectuelles en particulier re- 
vient de droit 4 la psychologie: la physiologie n’a rien a y prétendre, 
et sen décharge naturellement, & la condition expresse que la psy- 
chologie nes’y placera pas tout a faiten dehors de l’observation phy- 
siologique; 4 la condition que cette étude se ralliera 4 celle des fa- 
caltés animales ou sensibles-motrices; 4 la condition que l’intelligence 
ainsi étudiée pourra rentrer dans l'unité hiérarchique des facultés de 
homme et que son étude sera légitimement complémentaire des 
études physiologiques. 

Dans cette situation, la psychologie ne reste plus sur ce piédestal so- 
litaire ott elle réclame des adorations en demeurant une statue de 
marbre, sans chaleur, sans vie, sans fécondité. Elle descend vérita- 
blement dans l’aréne scientifique et reprend une influence qu‘on ne 
saurait lui nier, ou quelle pourrait imposer au nom des traditions, 
de l'expérience et de la raison, si sa fécondité, dorénavant certaine, 
ne lui assurait des adeptes empressés. D'ailleurs, la situation ne serait 
pas nouvelle; ce nest pas un rdle que j'imagine de toutes piéces, c'est 
un passé chrétien et national que je reporte en avant comme un 
avenir possible et plein de gloire. Mes sympathies me représentent 
M. Garnier, dans sa droiture si justement honorée, s’apercevant tout 
4 coup de ses méprises, remontant dans sa chaire, refaisant son livre 
aux lumiéres du spiritualisme chrétien, d’accord avec une saine phy- 
siologie pour repousser les nouvelles hordes que le matérialisme nous 
envoie. Ce n'est qu’un réve sans doute! Mais Royer-Collard, Jout- 
froy méme, dont les intentions premiéres ne sont pas douteuses, et 
aprés eux M. Garnier, n’auront-ils pas dans leur école un continua- 
teur pour les honorer en accomplissant ce qu’ils auraient fait sls 
s’étaient reconnus? La Faculté des lettres ne peut tomber définitive- 
ment dans les hontes du positivisme ou de l’hégélianisme, et s'il 
fallait désespérer en France de la psychologie, l’'amertume serait trop 
grande ! 

DF. Frépavtr. 





LA MOISSONNEUSE 


IX 


Les preuves de sympathie bien et diment faites, au moins a son 
avis, la mére Anselme n‘attendait plus que l'occasion favorable pour 
eommencer les hostilités. Quelque simple remarque, prétendiment 
apontanée, et formulée avec une feinte indulgence, devait comme 
donner |'éveil aux appréciations défavorables qui sourdement iraien?, 
en renchérissant l’une sur |’autre, jusqu’a ce que la condamnation 
absolue pat paraitre suffisamment motivée, et fit, au cas échéant, 
hautement prononcée. | 
- Lamére Anselme s était munie de toute la prudente patience que 
pouvaient exiger la mise en ceuvre d'un tel systéme, mais elle devait 
étre dispensée de s'astreindre 4 ces timides lenteurs. 

Au moment ow la mére et le fils franchissaient le portail, une explo-. 
sion de rires moqueurs éclatait 4 l'autre extrémité de laicour, dans unt 
groupe que dominait le front surbaissé du colossal montagnard, et 
non loin duquel se tenait la jolie moissonneuse, qui, tranquillement 
accoudée sur la marge d’une fenétre, semblait par la réserve de sor 
maintien, sefforcer d’échapper 4 I’impertune attention du rus- 
tend | 


«Ah ah! voila qui s’appelle parler se prit & die un des 
hommes qui entouraient le stupide personnage, évidemmment inter- 
lequé par wne répartie a la fois digne et subtile de ka jeune fille. 


‘ Voir le Correspondani du 25 aodt 869. 


408 LA MOISSONNEUSE. 


— Tire-toi de la, grand, ajoutait un autre. 

— Ah bien, oui! reprenait un troisiéme, il n'est pas assez malin 
pour la petile. Elle en revendrait trois comme lui. 

— Trois : dites donc un cent. 

— Oh! il ne lui saura rien répliquer. 

— Ma foi, non! le voila tout penaud. 

— Tout coi. 

— ll est & bout de ses finesses, le piétre finaud. 

— Pas malin, le grand! pas malin! » 

Et la railleuse hilarité recommencait de plus belle. 

Claude s’était arrété : Ja mére Anselmese dirigeait lentement vers 
{ maison; non sans préter quelque attention 4 ce qui se disait parmi 
les ouvriers. 

— Qui, oui, c'est bon, murmura, avec un ricanement concentré 
le montagnard qui tournait sournoisement ses regards fauves sur la 
jeune fille , si clle est plus fine que moi, tant mieux pour elle! ca lui 
fait honneur : Je ne lui en veux point de mal, non, et mémement, 

ontrairement, je dis que ca rend tout aise de la revoir aprés qu ‘elle 
s‘est cachée de nous durant la nuit... C'est pourquoi, je ne vois pas 
4 quelle cause elle fait la méchante, je ne suis point méchant, moi. 
Eh bien! cen’est pas la manger que je veux, non. Eh! eh! eh! cest 
-tant seulement l’embrasser. Eh! eh! eh!... » 

En s exprimant ainsi, le montagnard marchait avec une narquoise 
assurance vers la moissonneuse, qui le voyant venir se redressa fiére- 
ment. Sans doute se croyait-elle suffisamment protégée par le pres- 
tige de sa dignité. Mais la force morale devait échouer contre l'audace 
du brutal. Quand li jeunc fille eut pu s’en convaincre, et que, ados- 
séc au mur, elle vpulut se jeter de cdté, les grands bras du monta- 
gnard étaient ouverts qui, la cernant, lui rendirent la fuite impos- 
sible. Alors éperdue, frémissant d’ elft oi, de colére: « Claude! cria- 
t-elle, Claude, 4 mon aide !» 

Encore sous l'impression de |l'étrange entretien gu’il venait d’avoir 
avec sa mére, peul-dtre Claude se fut-il abstenu de prendre part 4 ce 
démélé, qu'il ne pouvait cependant observer sans une vive émolion, 
mais le suppliant appel dela jeune fille, alors surtout qu'il ne conte- 
nait plus qu'a grand'peine son indignation, devait l’emporter sur 
toutes les considérations. Il s‘élanca. Avant que d’avoir pu se dou- 
ter de celle intervention, le montagnard était saisi, poussé, emporté 
violemment contre le mur, ou Claude le retenait comme cloué, pen- 
dant que la jeune fille courail, effarce, tremblante vers la mére An- 
selme, sur le sein de laquelle elle semblait vouloir se réfugier avec 
toul l’abandon d’une profonde alarme. 

Mais elle trouva lendus pour la repousser rudement ces bras ott 


LA MOISSONNEUSE. 109 
elle pensait se jeter. S'arrétant stupéfaite devant l’expression de mé- 


pris qu'elle voyait sur le visage de la mére Anselme, elle entendit 
celle-ci lui dire de l'accent le plus hautain : 

« Loin donc, affronteuse | 

— Affronteuse! répéta la jeune fille, en blémissant, en portant 
ses deux mains sur sa poitrine, et en jetant autour d'elle des regards 
ébahis, — affronteuse! mais qu’est-ce donc?... qu’ai-je fait?.. 

— Oh rien! repartit la mére Anselme, avecun sourire d’amére 
ironie, je ne le sais pas, moi; mais ceux qui sont 14 le savent peut- 
étre. » 

Etelle désignait les ouvriers qui semblaient aussi déconcertés que 
la jeune fille. 

« Mais encore? 

— fl le leur faut demander 4 eux. » 

Mais tout 4 coup: « Ah! je crois que j'entends ! dit la moisson- 
neuse, dont aussildt les joues se teignirent d'une vive rougeur, et qui 
baissa timidement les yeux , c’est sdrement qu’en appelant & mon 
aide, j'ai dit simplement « Claude » comme si nous étionsen familiére 
connaissance, votre garcon et moi. Voila ce que vous me reprochez? 

— Il se pourrait, fit briévement la fiére accusatrice. 

— Eh, mon Dieu! balbutia alors la jeune fille, c’est que... c'est 
que... vous comprenez... effrayée, je n'ai pas réfléchi; en ces mo- 
ments-la ]’on n’a pas toujours sa libre attention...» 

Le dédaigneux sourire plissait plus profondément les lévres de la 
mére Anselme. 

L’attention générale s’était portée vers les deux femmes, a la 
grande satisfaction sans doute du montagnard qui, sorti quelque 
peu froissé des mains de Claude, couvrait sa couardise en se donnant, 
a l'écart, une facon de plaisante et pacifique humeur. 

« Enfin, reprit la jeune fille! si j'ai pu vous facher, je vous cn 
demande franchement pardon, devant tous. » 

Elle avancait humblement une main : maisla mére Anselme se re- 
culant d'un pas, et la toisant froidement: « Je n’ai point a vous par- 
donner, j’ai seulement a dire devant tous que si nous vous avons 
amenée ici, mon garcon et mol, c’est par hasard, sans savoir quelle 
Yous étiez; ainsi on ne pourra nous faire répondants ni de vos propos 
ni de vos actions. » | 

Jean Pache, le fermier, intervint avec bonhomie : « Eh! lais- 
sez donc, mére Anselme, laissez donc, dans tout ¢a, comme on dit, 
ul n'y a pas de quoi fouetter un chat. Entre jeunesses qui ont ri et 
travaillé ensemble, est-ce qu’on est si cérémonieux? Vous causez & 
cette petite une rude avanie pour une chose dont votre garcon, j’en 
suis bien sir, ne lui fait pas un si gros péché, » 


420 LA MOISSONNEUSE. 


Enhardi par ces accommodantes paroles qui pouvaient lui sembler 
revétues de quelque autorité, Claude s’avanca dans |’intention de les 
appuyer dirfctement; mais sa mére l’interrompant sans radoucir son 
accent: «Libre 4 vous, Jean Pache, d’enjuger comme vous faites, 
mais je sais mon garcon trop soucieux de lui-méme, et trop confiant 
en mes facons de voir pour craindre son démenti. La richesse des 
pauvres gens comme vous, c’est l’orgueil du coeur. Quand on n’a que 
ga, on y tient: nous y tenons, moi pour lui, lui pour moi. D’ailleurs 
c’est entre nous, ¢a, Jean Pache, je n'ai pas besoin d’en dire plus ici, 
en présence du monde. » 

Et la mére Ansime gagna la maison, ou elle disparut, laissant les 
nombreux témoins de cette scéne singuliérement surpris d’un tel 
excés d’intolérance. 

Qu’on ne suppose pas toutefois que pour atteindre a cette farouche 
exagération, elle eut dd recourir & une factice excitation, que l’aus- 
tére expression de son visage n’etit été qu un masque de circonstance 
et sa froide colére qu’une feinte. Ayant sincérement reconnu Il’indi- 
guité de l’étrangére, et sincérement admis la nécessité de com- 
battre sa facheuse influence, c’était en toute sincérité qu'elle avait 
senti l’inconvenance, qui, fortuite, ajoutait un témoignage aux in- 
dices révélant le peu de créanee que méritait l’apparente réserve de 
lajeune fille, et qui, volontaire, n’atlestait rien moins qu’un profond 
instinct d'audacieuse coquetterie. C’était en toute sincérité qu'elle 
avait obéi 4 la révolte de ses sentiments de délicatesse naturelle, 
qu'elle avait manifesté son mépris, sa répulsion, et qu'elle s’ était re- 
tranchée — et son fils avec elle, dont le salut seul la préoccupait — 
dans le respect de soi le plus rigoureux. 

Toujours est-il que la rupture éclatante avait eu lieu, qui, si elle 
ne frappait pas de néant tous les secrets desseins de ]’ennemie, sub- 
stituait du moins pour Ja mére Anselme aux difficultés laborieuses 
de la lutte inavouée, indirecte, les franchises d’une formelle répro- 
hation. 


La contenance de Claude ne pouvait qu’étre difficile en face de la 
jeune fille que sa mére avait si cruellement traitée, et aussi celle de 
la jeune fille devant tous ces gens qui avaient assisté 4 son humiliante 
aventure : le fermier le comprit : 


LA MOISSONNEUSE. aif 


« Allons, enfants, 4 la besogne! il n’est que temps — cria-t-il 
d'abord au milieu du silence d’étonnement qui s’était établi aprés la 
retraite de la mére Anselme. Puis il ajouta en forme de plaisant 
commentaire du grave événement : — Quoique la mére Anselme en 
dise, je tiens qu'il n’y a personne de pendable ici. Elle est bonne 
femme, trés-bonne femme, la mére Anselme, mais elle a ses petites 
idées 4 elle, comme tout le monde. Qui est-ce qui n’a pas ses petites . 
idées 4 soi? Figurez-vous bien que, le dos tourné, elle ne pensexa 
plus 4 ca : faisons comme elle. Toutefois pour lui éter la chance d’a- 
wir le méme sujet de facherie, toi, Claude, tu vas emmener ta bande 
dune part, le grand dépendu la-bas ira dans l'autre, et la petite 
viendra avec nous. De cette fagon, du diable si d'ici ace soir il vous 
arrive de vous colleter et de vous parler sans géne. Allons, en route ! 
e{ d'un bon pas : voila le soleil sorti. » 

Les trois bandes se dirigérent chacune de leur cdté. 

Ainsi prit fin cet incident, mais non pas sans laisser impressionnés 
a divers degrés' ceux qui en avaient été les héros ou les témoins. Ces 
derniers s’accordaient — avec quelque raison peut-étre — pour re- 
marquer que la jeune fille, bien qu'impitoyablement ravalée, n’avait 
eu d’'autre moyen de défense qu’une profonde confusion ; qu’au lieu 
de se révolter avec la puissante fierté d'une conscience irréprochahle, 
elle n’avait fait au contraire que s’incliner timidement devant le bles- 
sant arrét, et qu’enfin, sans tenter méme le moindre essai de réhabi- 
litalion, elle avait parue tout aise d’accepter le bénéfice des argu- 
ments & l'aide desquels, vaillent que vaillent, le fermier avait pris 
sur lui d'atténuer sa facheuse situation. 

Cest dire que si ces remarques n’avaient pas pour résultat de jus- 
fier pleinement les rigueurs de la mére Anselme & son égard, au 
moins sen suivait-il qu’une tendance 4 la déconsidération prenait 
dans beaucoup d’esprits la place du sentiment général d’intérét et 
extreme sympathie que la jeune fille avait jusqu’alors inspiré. 

Répétons qu'il pouvait n’y avoir la rien que d'assez conséquent. 

La nuit venue, les moissonneurs se trouvérent de nouveau réunis 
dans la salle de la ferme pour le repas du soir. 

Profitant de l’espéce de confusion & laquelle devait donner lieu 
installation des nombreux convives, Claude passa prés de la jenne 
fille, et lui dita voix basse, mais d'un air singuliérement résolu et 
audacieux : : 
_ «A toute force, il faut que je vous parle sans qu’on nous entende, 
Si Yous voulez sortir dans la cour, tantdt vers la fin du souper, nous 
Rous trouverons prés du puits. ». 

La jeune fille le regarda, évidemment étonnée mais non point effa- 





112 LA MOISSONNEUSE. 


rouchée par la nature de la proposition, en réalité un peu hasardée, 
qui lui était faite; et, tranquillement : 

a C'est bon | » répondit-elle. 

Puis elle alla s'attabler 4 un bout de la salle, tandis que Claude ga- 
gnait une place a l'autre extrémité. 

Peu aprés elle quitlait la table, et Claude, qui guettait, ne tardait 
pas a la rejoindre a l’endroit indjqué. 
~ Unciel voilé rendait l’ombre épaisse autour deux, ils étaient ou 
pouvaient se croire bien protégés contre toute indiscrétion. 

« C’est vous, n’est-ce pas? demanda tout d’abord Claude, qui ve- 
nait de s’arréter a quelque distance de la margelle, sur laquelle il 
distinguait vaguement une personne appuyée. 

— Qui, c'est moi, répondit la jeune fille. 

— Eh bien! demoiselle Marie, écoutez-moi de toute votre atten- 
tion, les choses que j'ai 4 vous dire étant sérieuses, bien sérieuses. 

— Ces choses, dites-les; me voila vous écoutant de toute mon 
attention. » 

Alors Claude avec une assurance trop solennelle pour qu'elle ne 
trahit pas une profonde émotion : 

« Parlez-moi franchement, comme franchement je vous parle, 
reprit-il, encore que vous me connaissiez seulement depuis deux 
jours, croiriez-vous pouvoir témoigner que je suis un honnéte 
garcon? 

— Jen jurerais sur mon salut, dit la jeune fille d’um ton qui, a 
tout autre que Claude eut pu paraitre manquer de l’élan conyenable 
a une telle déclaration. 

— Et moi, dit Claude avec une extréme animation, moi, je crois 
que je me ferais tuer pour soutenir que vous étes une honnéte fille. 

— C'est qu’alors, remarqua posément la moissonneuse, vous n'a- 
vez pas pris l’avis de votre mére. 

— Mon Dieu, laissons 14 ma mére, au moins quant a présent je 
comprends que yous ayez sur le coeur sa conduite 4 votre égard : 
mais ce n'est point de son avis qu'il s'agit en ce moment, c’est.du 
mien. 

— Ah! j'aime autant ainsi! fit encore la jeune fille, comme si son 
ressentiment se fut manifesté en dépit delle-méme. 

— Voyez-vous, reprit Claude, moi je sais quelquefois ne pas dire 
ce que je pense, mais je ne sais jamais dire ce que jene pense point. 
ae tort ou raison d'avoir cette franchise, c’est & vous d’en juger, 
et.. 

‘== Ne parlez pas si haut, interrompit la jeune fille, on pourrait 
nous entendre : d’ailleurs ne vous semble-t-il pas qu'on a marché 
par-la? : 


LA MOISSONNEUSE. 415 


— Non, — répondit Claude qui, tout en parlant avait jusqu’alors 
lenu ses yeur dirigés vers la porte de la salle ou tous les gens de la 
ferme étai_nt réunis et n’en avait vu sortir personne — c’est sure- 
ment le vent qui fait rouler quelque feuille 4 terre. 

— Donc vous disiez? 

— Que j'ai foi en vous, comme je | aurais en moi. C’est pourquoi, 
écoutez : Si jamais il y eut coeur de jeune homme pris de sentiment 
pour une jeune fille, c’est le mien pour vous... Je vous dis cette chose 
sottement, étrangement peut-étre. Un autre plus avisé aurait peut- 
dire pensé a prendre des détours. Mais moi, bien que déja a un cer- 
lain age... je suis encore tout neuf en tels propos. Oui, c’est la pre- 
miére fois qu'il m’arrive d'étre dans ces sentiments, c'est vous la pre- 
mi¢re qui m’aurez entendu en faire ]’aveu. 

— La premiére, répéta doucement, et comme se parlant en secret, 
la jeune fille, dont, cette fois, l'accent traduisit une sincére émo- 
tion. 

— Qui, la premiére, réitéra Claude, le bon Dieu me punisse si j'ai 
menti. 

— Oh! je vous aurais su croire sur une simple parole ! dit la mois- 
sonneuse, avec une évidente spontanéité. 

— Et maintenant, continua Claude qui semblait se hater dans son 
audace, comme s'il ett craint qu'elle ne lui fit bientét défaut — si 
je vous disais : « Faites-moi savoir en toule franchise les empéche- 
ments que yous pouvez voir aux honnétes projets de mon honnéte 
amour. » Qu’est-ce que vous diriez? 

— D'abord, repartit la jeune fillle déja revenue,a son calme, je 
vous demanderais si vous croyez qu'il soit bien fort en vous, cet 
amour ? 

— Quelle demande! sinon par le conseil d’un fort amour, est-ce 
que je vous parlerais comme je fais, alors qu'il y a si peu de temps 
que je vous connais. 

— Eh! voila justement pourquoi ma demande. Ce sentiment que 
vous pensez étre un fort amour, n’est-ce point une idée qui se pas- 
Sera comme elle vous est venue. 

— Oh! non, non, je le sens bien! s’écria Claude. 

— Plus bas donc! fit la jeune fille, si quelqu’un vous entendait. 

— Eh bien! quand méme, aprés tout, on m’entendrait, répliqua 
Claude avec une fiére impatience, ne suis-je donc pas mon maitre? 
Du moment que mes intentions sont droites, je n'ai, je crois,.a m’en 
cacher de personue. 

— Pag méme de votre mére? insinua discrétement la jeune fille. 

— De ma mére? répéta Claude embarrassé. Mais, reprit-il, que ne 
repondez-vous &4 ma demande sans ses détours? 


414 LA MOISSUNNEUSE. 


— Je ne prends pas de détours, et c'est vous qui ne répondez 
pas. 

— Comment? 

— Je vous ai demandé si vous pensiez pouvoir faire l’aveu de vos 
sentiments pour moi, méme devant votre mére. 

— Eh bien! oui, méme devant ma mére | dit Claude avec une sorte 
de farouche énergie. 

— A la bonne heure! voila répondre, dit la jeune fille; mais écoutez 
encore. Une supposition... ce n’est rien qu'une supposition, au 
moins...— Une supposition, je vous aurais dit que de moncété il n’y 
a point d'empéchement a vos projets, si au contraire, votre mére en 
voyail, elle; si cn vous déconseillait ces projets, si elle voulait y faire 
opposition ?... 

La jeune fille s arréta comme pensant avoir assez clairement for- 
mulé sa délicate question. 

— Eh bien! alors... fit Claude avec peut-étre plus de résolution 
encore; mais il n’acheva pas. 

— Claude, est-ce toi qui es 1a? demandait, tout proche dans 
l’ombre, une voix, altérée 4 ce point que le jeune homme eut peine 
a la reconnaitre. 

— Qui, mére, répondit-il d’un ton ferme, aprés un instant de si- 
lence; ouic’est moi qui suis la. ; 

— Mais tu n’es point seul, me semble-t-il, reprit timidement la 
mére, déconcertée par l’assurance qu'elle ne s’était sans doute pas 
attendu a trouver chez son fils. 

— Non, mére, je ne suis point seul, avoua Claude bravement, mais 
toutefois sans aucune forfanterie. 

— Ah! fit la mére, dont le désappointement semblait croftre en 
proportion de la calme et respectueuse audace de Claude. 

— Non, je ne suis point seul, reprit le jeune homme, et je pense 
bien que vous savez avec quelle personne je suis. 

— Malheureusement! soupira la mére qui, sur les derniéres pa- 
roles de son fils, avait soudain recouvré ses facultés agressives. 

— Ne jugez pas ainsi, mere, repartit Claude avec une gravité dou- 
cement imposante, vous n‘avez point de raison pour le faire. Je vous 
dis, moi, que celte personne... 

— Est honnéte, n’est-ce pas? interrompit la mére avec la plus 
amére ironie. Honnéte! une fille qui s’en va seule, la nuit, se cachant 
de tous, & un rendez-vous... 

— Ce rendez-vous, objecta naivement Claude, qui sentait évidem- 
ment l’avantage lui échapper, c’est moi qui le lui ait donné. 

— Belle raison! rispota la mére en riant d’un rire dédaigneux. 
i] ne manquerait plus, vraiment, que ce fit elle... Et encore n’ep 


LA MOISSONNEUSE. 115 


serais-je guére étonnée. Mais enfin elle y est venue. Ah! mon pauvre 
enfant, tu te faches d'un jugement que je fais, et pourtant, toi-méme, 
tu le fais comme moi, sinon en paroles, au moins en pensée. 

— Je ne vous comprends point, mére, dit le jeune homme, trahis- 
sant un véritable désarroi. 

— Régle commune, vois-tu, Claude, tout le monde pourrait te 
le dire aussi bien que moi; régle commune, un garcon juge qu'une 
fille n'est pas honnéte, alors qu'il croit se devoir cacher des gens 
honnétes pour lui parler , et, ce jugemeut, la fille ne le dément pas, 
alors qu elle consent a se cacher pour entendre ce que le garcon peat 
avoir a lui dire. » 

Ces paroles dites avec une sorte d’appareil de supréme autorité, 

un silence se fit pendant lequel on edt pu voir, — sil’ombre qui 
cavelopiail les interlocuteurs se fut tout a coup dissipée, — une 
singuliére expression de triomphe briller dans le regard de la mére 
Anselme ; mais bientot : 

« Vous avez raison, mére, dit Claude, dont l’accent traduisait de 
nouveau la plus calme et virile énergie, etj'ai eu tort, moi, j’en con- 
viens, de songer & ce rendez-vous caché. Quant a la demoiselle, si 
elle est venue, c'est, — contrairement a votre avis, — parce qu'elle 
a eu confiance en mon honnéteté. Toujours esl-il que ce rendez-vous 
n’aura servi de rien, vu que nous ne nous sommes qu’a peine parié, 
et pourtant il faut que nous nous parlions. C’est pourquoi je veux 
donner un autre rendez-vous 4 la demoiselle ; mais non pas en se- 
cret, non pas en quelque endroit caché, ou, si vous aimez mieux, 
mére, non pas comme si je la jugeais déshonnéte. A ce rendez-vous, 
il ne tiendra qu’a vous de savoir si nos pensées et nos intentions sont 
droites ou mauvaises... 

— Comment? Quelle idée as-tu? demanda la mére Anselme, qui 
de nouveau semblait grandement surprise et déconcertée. ; 
— Ecoutez seulement ce que je vais dire a la demoiselle, et vous 
saurez mon idée, repartit impassiblement Claude qui, s’exprimant 

ensuite avec une douce animation : 

« Yous mentendez, n’est-ce pas, demoiselle? Tantét, quand je 
yous ai demandé de venir ici, c’était parce que je désirais entre nous 
un échange d’aveux. Cet échange, il n’a pas été fait, et je le désire 
encore, mémement plus que jamais. Si nous étions en votre pays, je 
vous dirais : Soyez tel jour, 4 telle heure, en la maison de votre 
pére, et j'irai la pour que nous parlions ensemble devant votre pére 
qui sera {émoin et juge de nos pr opos. Mais votre pays est loin, et 
ici je ne vois pas d’endroit of je puisse vous dire de m ’attendre, vu 
que vous étes étrangére, sans parents, sans amis pour vous ren- 
dre l’office de pére. Un endroit pourtant of nous pourrions, je 





116 LA MOISSONNEUSE. 


crois, nous rencontrer honnétement, c est la maisondema meére... 

— Eh quoi!... s’écria la mére Anselme. 

— Patientez, mére, patientez encore un peu; je n’ai pas fini de 
dire @ la demoiselle ce que j'ai 4 lui dire. —Oui, demoiselle, je vous 
marque cet endroit a défaut d'autres. Demain, c'est jour de diman- 
che, jour de chémage, si vous vouliez venir dans la véprée, en cette 
maison, nous pourrions parler ensemble, ma mére étant 1a pour 
juger de nos propos. Peut-étre vous semblera-t-il qu’on pourrait trou- 
yer que ce n’était pas 4 vous de faire ce pas; mais pensez qu'aucun 
étranger ne saura jamais le motif qui vous aura amenée... Enfin, 
cest Vidée que j'ai eue, la voila franchement. Que voulez-vous! a 
travers ces génantes facons de convenance et non-convenance qu on 
s'avise de mettre en tout, je fais comme je peux. Pourtant, si vous 
pensez qu'il y ait mieux 4 faire, il en sera selon votre pensée, vous 
n’avez qu’a dire. » . 

La jeune fille repartit, sans morgue comme sans vaine affectation 
de simplesse : 

« J'irai 1a ot vous avez dit. » 

Puis la mére et le.fils.’entendirent qui regagnait 4 pas lents la 
maison. Quand Claude !’eut vue franchir le seuil de la salle: 

« Ne voulez-vous pas rentrer, mére? dit-il, s’efforgant, mais non 
Sans quelque embarras, de mettre fin a la difficile situation que lu 
créait le silence de sa mére. 

— Si! je veux rentrer, et en méme temps que toi surtout, répondit- 
elle avec une navrante expression de douleur ; ne faut-il pas que 
j empéche les gens de dire que tu viens d’avec elle? 


XI 


Une demi-heure plus tard environ la mére et Je fils élaient de re- 
tour dans leur maison sans s’étre adressé l'un 4 |’autre une seule: 
parole. 

Claude semblait résolu & se retrancher prudemment dans ce st- 
lence; mais la mére ne crut pas devoir le prolongerjau dela du mo- 
ment of elle se retrouva, si l'on peut ainsi dire, dans la sphére- 
normale a Pentretien en quelque sorte solennel, qu'elle devait avoir 
avec son fils. 

Si, en effet, le coeur.de Claude pouvait étre touché, son esprit 
gagné, n’était-ce pas dans ce méme lieu témoin de tant d‘affectueuses, 


LA MOISSONNEUSE. 417 


d'expansives causeries, auxquelles avait toujours présidé une si vive 
tendresse, une si entiére confiance mutuelle? N'était-ce pas alors 
qu’ils seraient seul 4 seul, assis prés de la petite table, la mére tra- 
vaillant, le fils la regardant, le pale rayonnement de la lampe leur 
permettant de chercher |’un dans les regards de |'autre |’ expression 
tonjours sincére des sentiments éprouvés ? N’était-ce pas 14 ou: l’avant- 
veille encore le jeune homme avait si explicitement témoigné d’une 
affection dont la mére pensait avoir 4 déplorer la perte?... 

Elle prit sa place coutumiére, et d’abord attendit, pour aborder 
la difficile question, que son fils, conduit par l’habitude, vint s’as- 
seoir en face d’elle; mais il tardait, mais il errait dans la salle, 
cherchant sans doute le moyen de fausser compagnie 4 sa mére, 
en ne paraissant pas trop fuir devant l’explication dont il se sentait 
menacé. 

La mére pouvait en méme temps, et craindre qu'il ne lui échappat, 
et juger favorable pour le vaincre I'instant od il laissait se trahir un 
véritable embarras. Du ton le plus doux, le plus intime, qui contras- 
tait fort avec celui qui avait accentué ses derniéres paroles : 

« Claude, mon enfant, dit-elle, que f’ai-je donc fait, pour que tu 
naies plus confiance en moi? 

— Rien. J’ai tovjours confiance en vous, répondit briévement 
(aude, qui s’arréta, et resta immobile au milieu de la chambre. 

— Non, reprit la mére, imputant a faiblesse le systéme d’extréme 
discrétion dans lequel i! semblait vouloir se renfermer, et, s’apprétant 
dés lors 4 Je pousser pour le faire s'en départir ; non, tu n’as point 
confiance puisque tu te caches de moi. 

— Vous verrez bien demain que je ne me cache nullement, repar- 
tit Claude de la méme facon. 

— Mais tantét, la-bas, dans la cour?... 

— Tantét je n'ai rien dit que vous n’ayez pu entendre. 

— Non, mais tu allais dire, si je ne t’avais pas empéché. 

— I ne fallait point m’empécher. 

— Comment, il ne fallait point? Veux-tu dire seulement que j’a? 
ea tort de venir alors que tu désirais étre seule avec cette.... per- 
sonne? Mais songe que yélais 1a presque en méme temps que toi, car 
te voyant sortir dela maison je tavais suivi, je t’écoutais parler, et si 
le Vai appelé, si je t’ai fait savoir ma présence, c’est que je n’ai pas 
eu la force d’entendre ce que tu allais dire. Ga m’aurait fait trop de 
mal. Je me suis épargné a moi un grand chagrin, et je t’ai dispense,’ 
toi, d'une mauvaise action. » 

Claude fit entendre un petit rire sourd. 

La mére, qui jusque-lz était demeurée assise sans presque cher- 
cher son fils des yeux, se'leva d'un élan, et, debout cn face de Claude, 


418 LA MOISSONNEUSE. 


fixant sur lui des regards ow se peignaient |'expression de la plus pé- 
nible surprise : 

« Tu ris, s écria-t-elle; tu ris. Voila la réplique que tu me fais 
quand je te remets en mémoire que tu as failli dénier envers moi 
toutes tes années de profonde affection. Las! un pareil changement 
est-il bien véritable? A qui m’aurait dit que je le verrais un jour, 
oh! comme j’aurais répliqué : « Non, non, ca ne se peut pas. Mon 
Claude m’aime, j'ai tout son coeur, et sil en doit faire le partage 
quelque jour, au moins me restera-t-il toujours son doux respect, sa 
bonne contiance. » Et pourtant!... Oh! ne faut-il pas que ce soit 
comme un mauvais sort jeté sur toi, pour que tu en viennes-la? Tu 
ris quand je suis prés de pleurer; tu ris de me voir triste peut-étre! 
Mes épreuves n’élaient donc pas finies? Celle-la est la plus forte. 
Non, tu ne m’aimes plus, et pour aimer qui?... Tu ris de moi, et 
en pensgnt & qui?... A une coureuse. » 

Sur ce mot Claude, qui, une main & la joue, le regard distrait, 
avait écouté sa mére dans une sorte d impassibilité, releva vivement 
le front, et l’éclair de ses yeux traduisit une muette mais énergique 
protestation. 

« Oui, reprit la mére avec une violence qui au lieu de J'exciter 
davantage, sembla tout a coup rejeter plus profondément Claude dans 
le calme réfléchi dont il s’élait un instant écarté. Oui, je l’ai dit. je le 
redirai, tu ne saurais m’en empécher, parce que c’est ma pensée : 
une coureuse, une malheureuse fille dont tu es la dupe, toi, pauvre 
brave garcon. Tu te laisses aveugler par sa beauté charmeuse, tu as 
foi en ses airs d'innocence. Innocente, une fille qui n’entre ici que 
pour aussitét tacher d’avoir tes attentions, en talléchant par ses ma- 
niéres, ses mines coquettes! Ne l'ai-je pas vue jouant son jeu? Et je 
Pai recue! et j'ai eu pitié d’elle! Je ne l'al pas chassée, comme on 
chasserait une béte méchante! Innocente, celle-l4 qui, on me I'a 
redit, n’a cherché pendant toute la journée que vous avez travaillé 
ensemble, que les occasions de se faire remarquer, de sembler gen- 
tille, avenante, belle diseuse 4 tous! Innocente! celle-la qui fait ce 
qu'elle a fait ce matin quand nous arrivions a la ferme! celle-la qui 
sort au milieu du souper, tous pouvant y prendre garde, et tous y 
ayant bien pris garde en effet, pour aller t’attendre seule, cachée dans 
la nuit! Innocente, cette fille quin’a pas la moindre honte d'avoir été 
trouvée & un rendez-vous, si peu de honte qu’aussitét elle est préte a 
venir 1a ot tu lui dis, comme si tes paroles lui étaient des lois, qu’elle 
doit obéir sans amour-propre, sans la plus simple retenue? Inno- 
cente? Oh! non, non! Ce quelle veut, ce qu'elle cherche, et ma fol, 
je crois qu'elle n'a que trop réussi en son dessein, c'est prendre de 
forte passion un honnéte cceur comme le tien, pour ensuite se dire 


LA MOISSONNEUSE. 419 


engagée, compromise, elle la prétendue innocente! Est-ce autre chose? 
Le crois-tu? le peux-tu croire? » 

La mére Anselme s'était animée par degré, d’autant’plus que ses 
ardentes récriminations semblaient laisser Claude dans une compléte 
indifference, et qu'elle croyait voir en cela l’indice du désastreux 
changement irrévocablement opéré en lui. 

«Qh! elle sait bien que sa tAche est aisée avec toi, continua-t-elle 
la voix tremblante, les yeux mouillés, et levant sur le visage froide- 
ment inexpressif de Claude des regards lamentables. Aussi va-t-elle 
sonchemin sans presque nulle précaution contre ta méfiance. Elle a 
bien compris que tu étais le bon, le brave garcon dont toutes les 
femmes de son espéce ont besoin pour se sauvegarder dans leur mau- 
vaise conduite, et, sois tranquille, va, elle saura te paraftre attachée, 
soumise, confiante. Ne faut-il pas qu’elle te donne des gages pour étre 
améme de t’en demander le prix. Et toi, dans ta bonté, dans ta droi- 
ture, tu te croiras lié, tu penses déja l’étre, ma foi! car tu ne parles 
de rien moins que de l’épouser. L’épouser! toi mari d'une telle créa- 
ture! Ah! je ne verrai pas ca! je serai auparavant morte de chagrin! 
Son mari! Ah! pour toi quelle vie de regrets, de honte, de pleurs! 
—Tu lui as dit de venir ici; elle viendra plutét deux fois qu'une, 
est-ce qu'une démarche osée peut lui couter quelque chose quand il 
S'agil de s'assurer un sort? Mais je lui céderai la place, moi, je ne 
veux pas, je ne peux pas étre Jd. A quoi bon d’ailleurs? pour t’en- 
tendre, toi, lui proposer le mariage, et pour!’entendre, elle, accepter 
ce projet qui va faire ton malheur et le mien? Pourrais-je m’y oppo- 
ser? non; d’abord parce que tu es d’dge a te passer de mes avis, et 
aussi parce que toutes mes paroles seraient paroles perdues, puisque 
tunecrois plus en moi, puisque je n’ai plus ton coeur... Une étrangére, 
— et quelle étrangére, Dieu saint! — m’en a chassé comme demain 
elle me chassera de cette maison, ot je ne saurais demeurer en méme 
temps qu’elle!... Ah! c’est triste, bien triste de me voir réduite 4 ce 
point. L’aurais-je pu jamais supposer?... » 

Lamére Anselme s’arréta suffoquée par les larmes et comme perdue 
dans un morne désespoir. 

Claude lui prenant les mains et les pressant vivement dans les 
siennes : 

«Mon coeur est pour vous toujours le méme et 1) le sera tou- 
jours, » répliqua-t-il d'une voix altérée par Veffort qu'il faisait pour 
conserver son assurance en dépit d’une violente émotion. 

Alors.la mére s’écria sous l’empire d'un subit retour d’espé- 
France : 

— Ah! je savais bien! je me disais bien que |... 

Mais Cleude !’attirant & lui, comme dans un fébrile transport de 


120 LA MOISSONNEUSE. 


tendresse, l'étreignant et posant un long et énergique baiser sur 
ses cheveux gris : 

« Bonne nuit, mére, dormez tranquille, » lui dit-il, en réussissant 
moins encore 4 dissimuler le trouble auquel il était en proie. 

Et avec une calme précipilation, si l'on peut ainsi dire, il gagna sa 
chambre, dont il ferma la porte derriére lui. 


XI 


Claude n’avait su dénouer que par la fuite une situation également 
périlleuse pour ses sentiments de bon fils, et pour ses résolutions 
de fiancé: car, quelles que fussent les apparences, c’était sans man- 
quer aux affectueux devoirs filiaux qu’il espérait réaliser le projet 
auquel sa mére se montrait si partialement hostile. 

La mére Anselme en ett acquis la certitude si au lieu de rompre, 
dans un accés de crainte préconcue, |’entretien dont elle s'était faite 
Pocculte témoin, elle edt laissé Claude énoncer l'ensemble de ses 
pensées. 

Claude n’avait pas demandé cet entretien a la jeune fille par le 
simple fait d’une inspiration subite et inconsidérée : il ne s’y était 
pas rendu sans en avoir muri les éléments avec tout le discernement, 
toute la prudence dont il disposait en dépit d’une passion qui, pour 
s'étre rapidement développée, ne laissait pas que d’ avoir un caractére 
véritablement sérieux et réfléchi. = 

Bien que remontant en principe a l'une de ces mystérieuses in- 
fluences attractives qui semblent inopinément, fatalement, se mani- 
fester d’elles-mémes, 4 un instantdonné, le sentiment que Claude avait 
congu pour |’étrangére, et le projet dont ce sentiment était le point de 
départ, pouvaient supporter I’épreuve des considérations les moins 
hasardeuses, et d’ailleurs Claude ne s’était pas fait faute de les y sou- 
mettre. Son attention captivée, son coeur atteint, et enfin la possibi- 
lité admise par luid’éluder le veeu d'isolement qu'il avait en quelque 
sorle prononcé, il s’était convaincu que, relativement, cette union 
conseillée par la sympathie se présentait dans les meilleures condi- 
lions morales et matérielles. 

A la vérité, pour asseoir ses jugements, il avait cru pouvoir ne faire 
aucun cas de l’opinion systématiquement défavorable, qui dans I’es- 
prit de sa mére avait tout a coup succédé & 1a plus cordiale sympa- 


LA MOISSONNBUSE. 424 


thie. fl avait vu cette répulsion se manifester subitement, il en savait 
apprécier les motifs, et systématiquement aussi de son cété il la te- 
nait pour suspecte dans tous les cas, méme lorsqu’elle aurait pu 
sdayer de quelque raisonnement équitable. C'est d’ailleurs le fait 
commun du conflit des partis extrémes, qui se signalent a l’envi la 
vérité, et qui a l’envi s’en éloignent par une mutuelle défiance. 
L'amour est aveugle, assure-t-on, mais moins encore que la haine, 
cela seul suffirait & le prouver de constater combien les apprécia- 
tions de Claude semblaient le fruit d'un examen plus calme, plus ju- 
dicieux que celui auquel s était livré jusqu’alors la mére Anselme. 
«Entre cette jeune fille et moi, avait pensé Claude, |’égalité de 
condition matérielle sauvegarde l’avenir de tout regret de mésal- 
lance. — Elle est adroite, laborieuse, ajoutait-il, lui qui, adroit, 
laborieux, l’avait pu juger 4 l’ceuvre. — Elle parait d’humeur facile et 
gaie ; elle saxt éltre humble et fiére selon le cas, » lui qui l'avait vue 
se commander, par reconnaissance et respect, la plus indulgente pas- 
sivité, alors que pourtant elle était maltraitée sans raison, et qui en- 
suite avait été témoin de sa révolte imposante contre le manant qui 
se risquait 4 trop de privauté ; lui qui s était trouvé &@ méme d’appré- 
cier la gracieuse simplicité de ses maniéres, le charme de ses paroles : 
et il remarquait 4 l'avantage de son projet que l’enjouement, la dou- 
ceur naturelle du caractére n’est pas la moindre compensation provi- 
dentielle qui puisse étre donnée aux pauvres gens dans les vicissi- 
tudes de leur difficile existence. « Elle comprend les pieux sentiments 
de famille; elle fait preuve envers son pére du plus affectueux dé- 
youement, » s’était encore dit Claude, qui refusait de considérer 
comme un jeu |’émotion provoquée chez elle par le souvenir de sa 
mére morte, et qui croyait sincére sa profession de tendresse filiale. 
Et il en concluait, lui, ‘fils tendre et dévoué, que les soins, |’affection 
dont il voulait que sa mére fat entourée aprés comme avant son 
mariage, se trouveraient naturellement répondus sinon imposés par 
les soins et l’affection qu'il comptait offrir au pére de son épouse. 
A cette question de la jeune fille qui, avant de se prononcer, le 
mettait en demeure de lui faire connaitre la conduite qu'il tiendrait 
si la mére désapprouvait son dessein, Claude allait répliquer qu'il 
était résolu 4 faire valoir auprés d’elle de pressantes considérations 
au nombre desquelles l’argument victorieux se trouverait assurément. 
Sur quoi se fondait cette assurance? il n’en eit rien dit ; et méme 
se serait-il borné & affirmer discrétement sa conviction pour que 
lattention fit détournée d’un point, qui, sans doute, devait rester 
secret entre sa mére et lui. Quoi qu’il en dut étre, i] edt formellement 
ajouté qu’il était prét a se départir de tout projet d’union, si la jeune 
fille croyait nécessaire la séparation de la mére et du fils, et si, la vie 
Serremmae 1865. 8 


422 LA WOISSONNEUSE. 


commune étant acceptée des deux parts, elle pensait avoir la moindre 
violence & se faire pour s'acquitler envers sa mére de tous les de- 
voirs désintéressés du coeur. La jeune fille edt-elle objecté que la 
tache pourrait lui étre au moins fort difficile et ingrate, si elle devait 
se-heurter contre une implacable aversion, Claude edt reparti qu'il 
ne doutait pas que sa mére ne renoncat bientdt a ses hostiles préven- 
tions, et ne revint 4 la plus franche sympathie, quand elle se verrait 
l’objet d’une constante et délicate sullicitude. Pour garants des sen- 
timents de la jeune fille a cet égard, de ses dispositions 4 l’égard de 
ga mére, —et aussi pour lever toutes les incertitudes qui pouvaient 
résuller de sa situation d’étrangére, — Claude voulait sen rap- 
porter a des affirmations qui, pensait-il, ne pouvaient qu étre 
empreintes de loyauté alors qu'il les aurait loyalement provoquées. 
Outre que, pris d’un profond amour, il devait & l’influence de sa 
pure passion d'étre accessible aux croyances généreuses, Claude ap- 
partenait au nombre deces cceurs instinctivement nobles et droits qui, 
pour s’attacher de plus en plus a Ja noblesse et 4 la droiture, aiment 
4 s'en affirmer la puissance, le prestige, — en méme temps que la 
normale utilité. Convaincu de la suprématie naturelle de la bonne 
foi sur le mensonge, il ne doutait pas qu’on ne la pat imposer par la 
force de |’exemple, comme on fait parfois l’assurance ou l’audace. Il 
lui semblait que la franchise ne dut éveiller que la franchise, la con- 
fiance n'appeler que la confiance. Il croyait 1a dissimulation impos- 
sible en face de ta vérité. 11 ne comprenait pas que, 4 moins de cor- 
ruption profonde, — et ce cas ne pouvait étre 4 ses yeux celui de la 
jeune fille, — l'on fat capable d’abuser qui avait sincérement fait 
appel a la sincérité. Illusions naives qui déja sans doute lui avaient 
atliré plus d'un mécompte, mais sans que le principe de sa foi con- 
solante, fortifiante en fit détruit. On trouve encore, — Dieu merci! 
— des élres d'une candeur obstinée, d'une libérale simplicité, qui 
savent en dépit de quelques tristes expériences, se garder impropres 
a cetle prétendue sagesse, sous le voile de laquelle tant d'autres sont 
aises de pouvoir au pluldt dissimuler la froideur et la mesquinerie 
de leurs instincts. Claude était de ceux-la. 

Toutes les questions relatives 4 la jeune fille devaient donc, de 
lavis de Claude, se trouver pleinement résolues dans l’entretion que 
la mére avait empéché, ou plutdt retardé, car Claude se proposait 
de le reprendre, le lendemain, — qu'elle fut présente ou non, — 
sans s’écarler de la ligne qu’il s’élait d'abord tracée. 

Les réponses de la jeune fille étant conformes aux voeux de Claude, 
resterail, sinon a vaincre immédiatement Ics préventions de 1a 
mére, — ce que Claude devait croire impossible, — au moins a 
triompher sans éclat de son opposilion, car la perspective d'un scan- 


LA MOISSONNEUSE. 423 


dale quelconque était de soi inconciliable avec les intentions toute 
respectueuses, les espérances tout affectucuses de Claude. Et Claude, 
qui savait pénétrer le coeur de sa mére, était fermement convaincu 
que celte victoire, en apparence si difficile, serait 4 sa discrétion 
quand il voudrait s'armer de cerlaine considération dont, — quoique 
(rés-innocente, — 11 ne voulait faire usage qu’aprés avoir reconnu 
limpuissance de toutes les autres. 

I] semble, 4 la vérité, que Claude n’eut plus aucune raison pour 
hésiter encore de recourir 4 ce moyen qu'il croyait d'une efficacité 
certaine; mais ne fallait-il pas, au préalable, qu’il fat instruit des 
sentiments de la jeune fille; car, si elle devait &tre contraire 4 son 
projet, avait-il besoin de rien tenter pour en assurer le succés?... II 
attendait donc l’avis de la jeune fille. 

Si, cet avis élant favorable, la mére Anselme s’obstinait en son 
systéme de répulsion, Claude, — qui n’aurait pour cela qu’a énoncer 
sa conviction, — lui laisserait enfin entendre, non sans de grands 
ménagements, qu'il élait tenté de soupconner en elle un sentiment 
de jalousie; et si, comme il pouvait s'y altendre, elle se récriait, 
Claude ett développé fidélement les remarques qu'il avait été succes- 
sivement 4 méme de faire, et dont elle ne pouvait manquer de recon- 
naitre en elle-méme l'exacte justesse. 

Claude s‘était d’ailleurs délicatement préparé 4 lui épargner la 
confusion d’un aveu en quelque sorte impossible: — car quelle mére 
voudrait jamais confesser. quelle a pu ne songer qu’a sa propre sa- 
tisfaction quand le bonheur de son enfant en demandait le sacrifice. 
Claude devait donc, aprés avoir trés-explicitement motivé ses doutes, 
déclarer qu'il était prét 4 les fenir imaginaires, du moment surtout 
ou la mére se départirait de la ligne de conduite qui les avait fait 
naitre, et qui avait paru de plus en plus les confirmer. Claude ne 
doulait pas que, se sentant ainsi pénétrée, et le moyen lui étant fourni 
de détruire un soupcon trop bien fondé, sa mére ne vint résolument 
a composition. 

ll ne se dissimulait point la grandeur des efforts qu'elle aurait a 
Simposer pour déguiser, sinon pour élouffer, un sentiment qui sous 
un faux dehors avait acquis une telle intensité, mais il connaissait 
lénergie du coeur de sa mére. Il se rappelait, en outre, dans quels 
termes, avec quelles précautions, — sans cependant y avoir été pro- 
voquée jamais, — celle s était défendue d’éprouver ce sentiment, 
loutes les fois qu'elle avait craint de l’avoir laissé se trahir; et il 
pourait par la préjuger combien plus scrupuleusement elle saurait se 
dominer alors que la menace tacite, mais formelle du soupcon pése- 
rait sur elle. Un sacrifice aussi héroique réclamé devait-il rester sans 
compensation? Claude était loin de le penser. Il se persuadait au 


424 LA MOISSONNEUSE. 


contraire que la contrainte lui profitera d’autant mieux qu'elle réus- 
sirait plus courageusement a la subir. Car, selon lui, au lieu de cet 
appauvrissement du coeur qu elle redoutait, c était 4 un échange plus 
étendu, plus complexe d’amitié, de tendresse qu'elle allait étre vouée; 
et il lui semblait rationnel de prévoir que l’affection de la future 
belle-fille dut se développer en raison de la maniére dont elle serait 
accueillie et reconnue. 

Telles étaient les opinions, les prévisions de Claude, bien opposées, 
sans doule, aux opinions, aux prévisions de la mére. L’événement 
seul pouvait dire lequel était le plus proche de la vérité, du fils qui, 
en dépit de certains indices non équivoques, admettait obstinément 
la parfaite bonne foi, l’entiére candeur de la jeune fille, ou de la 
meére qui la condamnait sans rémission, sur ces méme indices dont la 
signification devenait au moins discutable, en acquérant une aussi 
grave importance. 


XT 


Sa retraite opérée, qui laissait sans solution leur grave différend, 
ce n’était pas sans quelque’appréhension que le fils songeait a se re- 
trouver en présence de la mére, qui pouvait 4 nouveau soulever 
l’épineuse question. Il avisait 4 éluder sous quelque prétexte plau- 
sible les chances que devait faire naitre le téte-a-téte coutumier du 
dimanche. Mais il fut, au moins pour la matinée, dispensé de toute 
précaution, par sa mére elle-méme, qui, presque a l’aube, quitta la 
maison en disant qu'elle se rendait 4 la premiére messe, et qui ne 
revint du village qu’a )’heure oti Claude devait 4 son tour aller en- 
tendre l’oftice. 

Quand ilfut de retour cependant, le repasles mit face a face: 
mais, bien que ne dissimulant point une profonde tristesse, la mere 
s’abstint de tout propos pouvant amener l’entretien sur l'objet évident 
de sa préoccupation. | ir 

Aprés mire réflexion, elle avait cru pouvoir conclure a J'inamite 
de toutes les remontrances qu’elle essayerait de faire entendre 4 . 
Claude; et s’était en conséquence promis de ne plus s’armer contre 
lui que du silence de l’affliction. Jugeant perdu l’amour de son fils, 
elle ne se ratlachait plus qu’a l’espoir d’exciter sa pitié. Apres avoir 
hautement déclaré qu’elle ne voudrait, ne saurait étre témoin de 


LA MOISSONNEUSE. 125 


lentretien qui devait avoir lieu chez elle, elle se préparait pourtant 
4 yassister, mais avec la résolution formelle d’y garder cette morne 
neutralité qui, pensait-elle, pouvait avoir une derniére chance d’in- 
spirer quelque saine réflexion au coeur abusé de Claude. 

Cette épreuve tentée et demeurée sans succés, la mére Anselme, 
en deuil de toutes ses chéres joies, n’aurait plus qu’a élire un nouvel 
asile, car elle ne se sentait pas le courage de penser seulement & co- 
habiter avec laventuriére, qui d’ailleurs ne devait rien désirer plus 
que cette séparation. Ce n’était point de la résignation, mais du 
désespoir. Sa seule consolation, aprés |’accomplissement du désas- 
treux événement, serait de prier Dieu qu’il épargnat 4 Claude les 
malheurs auxquels il s’était volontairement exposé par sa triste mé- 
salliance. 

La conduite inexpliquée de sa mére ne laissait pas que de jeter 
Claude dans une génante incertitude. Cette passive abstention succé- 
dant aux opiniatres protestations de la veille lui semblait dissimuler 
quelque expédient imprévu a |’aide duquel sa mére pensait le vaincre 
au dernier moment : car plus vivement on espére et plus on est ac- 
cessible aux pensées alarmantes, il n’osait pas croire qu'elle se fut 
rendue ; et, bien que se sentant fort contre toutes les éventualités, 
encore s’inquiétait-il de la voir dans ce calme, qui contrastait si gra- 
vement avec son trouble passionné des jours précédents. 

Le repas achevé, elle était allée s’asseoir sur le bane de pierre ex- 
lérieur, les yeux fixés sur le chemin qui menait au village. 

Claude se demandait si elle s:était simplement placée la pour aper- 
cevoir de plus loin la jeune fille, afin d’éluder plus surement toute 
rencontre avec elle, et afin aussi de laisser 4 ’entrevue le caractére 
d'inconvenance que sa présence eit en quelque sorte effacé; ou si 
elle comptait, en l'arrétant au seuil de la maison, ménager 4 la mois- 
sohneuse un nouvel affront, et soumettre Claude b la difficile épreuve 
dun conflit entre le respect dd 4 sa mére, et la déférence vouée & son 
indigne amante. Puis cependant i était tenté de supposer au con- 
\raire, — 4 quelles suppositions ne peut conduire un doute pénible? 
~ que sa mére, aprés un retour sur elle-méme, projetait une ré- 
conciliation, et pour la rendre plus évidemment sincére, voulait en 
faire les premiéres avances. Mais bientét |’invraisemblance de cette 
idée le frappait; et ses facheuses appréhensions renaissaient.. 

Quoi qu’il en duit étre, Claude trouvait démesurément longs les 
instants qui différaient encore l’événement. Pour tromper son impa- 
lence, il allait, venait dans la salle, s’asseyait, se levait, sarrétait 
machinalement devant l’image de dévotion clouée au mur, prés du 

t, sapprochait de la petite fenétre donnant sur la pleine cam- 
pagne, et regardait au dehors sans fixer sur rien son regard... Seul 


126 LA MOISSONNEUSE. 


dans la salle, il n’avait point 4 se contraindre; mais sa mére ren- 
tra, qui, poussant un escabeau dans le coin sombre de la che- 
minée, s'installa auprés de l’atre éleint, ainsi qu’elle aurait pu faire 
en plein hiver. Elle s’assit, les mains croisées, son chapelet dans les 
doigts comme pour témoigner qu'elle voulait encore se renfermer 
dans la méme abstention, garder le méme silence. Claude n’en 
éprouva que plus d’embarras. Dans l'espoir de parvenir 4 se créer 
une contenance, il prit sur la corniche poudreuse du bahut un vieux 
livre qui s’y trouvait, puis s assit prés de la table, s’accouda, ouvrit 
le livre devant lui et fit semblant de lire. 

En vérilé, l'expédicnt n’était pas heureux, sil devait donner le 
change 4 Ja mére sur la disposition d’esprit du fils, en lui faisant croire 
qu'il était en état de prendre quelque intérét 4 une lecture; car ce 
livre, Je seul peut-étre qui existat dans la maison, en plus des parots- 
siens obligés, n‘était rien autre qu'un pauvre syllabaire qui avait au- 
trefois servi a la mére et 4 l’oncle de Claude pendant leurs quelques 
mois d’école. — Double circonstance qu’attestaient encore les deux 
noms de Marie et de Claude Rivet répélés en gros et primitifs carac- 
téres sur Jes faces intérieures du carlonnage et sur maintes pages du 
livre. Le jeune homme tournait machinalement ces feuillets, qui pour 
tout sujet digne de quelque attention, ne Jui pouvaient offrir que ces 
simples inscriptions, naifs monuments d'une époque vers laquelle 
en d’autres circonstances il se serait plu sans doute & remonter par la 
pensée; car ils dataient d’un temps ou plus étroite, plus spontanée 
que jamais devait étre entre sa mére et son oncle cette union qu'il 
aimait a faire revivre dans ses généreuses aspirations. Mais alors 
qu’entre lui-méme et sa mére régnait un désaccord aussi manifeste, 
aussi menagant, il ne pouvait arréter ses yeux sur ces témoins d'un 
accord détruit sans éprouver comme une sorte de secreteffroi, d'indé- 
finissable appréhension, pénible, navrante... 

Dat-il subir une géne plus évidente encore que celle qu’il avait cru 
dissimuler, Claude ferma le livre et se leva pour aller le rejeter a la 
place ou il l’avait pris ; mais 4 ce moment un léger bruit de pas se fit 
entendre vers la porte restée ouverte : 1a moissonneuse parut, qui, le 
seuil franchi, et avec une calme assurance : 

« Vous m’avez engagée & venir, dit-elle; je suis venue. » 

Puis, les mains croisées devant elle, les yeux franchement levés, 
elle attendit, gardant le silence. 


LA MUISSUNNEUSE. 427 


XIV 


Comme s’il n’edt pas prévu, ou comme s'il ett redouté |’arrivée de 
la jeune fille, Claude, aprés avoir jeté sur elle un regard effaré, tourna 
les yeux vers sa mére dont les traits ne traduisaient aucune émotion, 
et qui semblait devoir trouver dans l’humble oraison od elle s’absor- 
bait la force de rester complétement indifférente & cet entretien ou 
pourtant une question allait se décider qui touchait aux plus chers in- 
léréis de son coeur. 

A cette yue, 4 la pensée du supréme effort dont cette tranquillité 
devait étre le résultat, 4 l'idée de braver pour ainsi dire en face l’hé- 
roique femme qui paraissait préte 4 subir patiemment toutes les 
épreuyes, un trouble profond s’empara de Claude. Il s’oubliait 4 con- 
lempler, attendri, ]’imposante tristesse du visage de sa mére; et lors- 
quil voulut enfin parler 4 la jeune fille, l'on edt dit que toutes ses 
audacieuses résolutions lui fissent soudain défaut; car i] hésita, il 
halbulia : 

«Qui, oui... je vous ai engagée a venir... C’est pourquoi.., du 
Moment que... que vous étes venue... écoutez-moi, oui... écoutez- 
moi. » 

Et il parut ne plus savoir quels propos tenir. Le courage Jui man- 
quait. Il craignait d’ajouter encore a cette affliction qu'il comprenait 
Si grande, si vive sous le voile de résignalion qui la couvrait; il lui 
semblait que ses paroles ne pussent étre qu’autant d’outrages, de sa- 
criléges dont ses respectueux sentiments de fils lui demandaient 
compte par avanice. 

Sans doute rien n’était changé dans ses intentions finales envers sa 
mére; sans doute il se disait, comme auparavant, que la violence 
dont elle se croirait la victime devait étre profitable 4 son cceur ; mais 
en dépit de ces heureuses restrictions, il se sentait hors d'état 
daborder en sa présence ce sujet quelle ne pouvait considérer que 
comme une coupable dérogation & toute déférence, a toute tendresse 
filiale. 

fl edt voulu pouvoir différer cet entretien ; car il se reprochait de 
n'avoir pas usé auprés de sa mére de tous les moyens de persuasion 
que pouvait conseiller Vintime affection ; il regrettait de ne lui avoir 
pas tout d’abord révélé ses plus secrétes pensées, au lieu de se re- 
trancher dans une dissimulation, cause premiére .du conflit. 1 ne 





128 LA MOISSONNEUSE. 


doutait pas qu’agissant ainsi il n‘eit ‘fait bientdt l’unité de vues 
s’élablir entre elle et lui. [1 se demandait pourquoi ces feintes aux- 
quelles il avait eu, et devait encore avoir recours, pourquoi ce sys- 
téme d’apparente hostilité destiné a servir les plus avouables 
desseins ; il se persuadait qu'il était encore temps d’employer la 
franchise, la cordiale confiance ; et il edt désiré tenter cet essai dont 
le succés lui semblait certain. 

C'est dire que par son humble abstention la mére avait fait. ce 
qu'elle n’avait su faire par ses ardentes remontrances, par ses hau- 
taines récriminations: l'avantage qu'elle remportait était grand et 
pouvait en présager de plus significalifs encore. 

La jeune fille parut bien le comprendre, car voyant I’hésitation 
de Claude : 

« N’avez-vous donc rien &@ me dire? demanda-t-elle, non sans 
quelque évidente intention de reproche. 

— Oh! pardonnez-moi ! fit vivement Claude,.qui en dépit de cette 
affirmation ne parvenait guére 4 recouvrer son assurance, j'ai & vous 
dire, comme hier... » 

De nouveau il s'interrompit, les yeux arrétés sur la mére qui ne 
pouvait manquer de s'applaudir secrétement de cette victoire ines- 
pérée, mais qui cependant réussissait encore 4 garder toutes les 
apparences de la plus parfaite impassibilité. 

Alors la jeune fille: 

« Si ce que vous avez & me faire entendre n’est rien autre que ce 
que j'ai entendu hier au soir, il n'est pas besoin que je vous laisse la 
peine de le répéter. A quoi bon? puisque ma réponse & votre de- 
mande est qu'il faut oublier les choses dont vous m’avez parlé. 

— Que dites-vous?... Que voulez-vous dire? » s’écria Claude qui 
avait passé brusquement d'une vive anxiété dans la plus décevante 
alarme. , 

Et la mére, se départant tout & coup de l’extréme indifférence ou 
elle avait su jusque-la paraitre se retrancher, fixa sur la jeune fille, 
un regard qui semblait traduire & la fois, la joie, la défiance, l’im- 
patience, car elle pouvait & la fois et se réjouir d’une telle déclaration 
et craindre qu'elle ne fat qu'un leurre habile, et désirer d’éclaircir 
au plus tét ses doutes. 

« Ce que je veux dire, repartit la moissonneuse, c’est que vous 
devez, me semble-t-il, quitter votre projet. 

— Eh! je l’ai bien compris! » fit Claude, comme voulant éviter 
d’entendre trop formellement affirmer son affligeante déconvenue.. 

Le visage de la mére avait un rayonnement. 

« Peut-étre, reprit la jeune fille, vous trompez-vous en pensant 
avoir bien compris... (Claude la regarda avec une inquiéte curiosité ; 


LA MOISSONNEUSE. 129 


le front de la mére s’assombrit de nouveau...) Peut-étre croyez-vous 
que si je vous parle ainsi, c'est pour vous faire entendre qu’il me 
coliterait de consentir 4 votre dessein, ou que je nose pas compter 
sur le consentement de mon pére. Non, ne le prenez pas de cette ma- 
niére ; car, Je vous le dis avec toute la franchise d’un ceur honnéte 
et vrai, sil ne tenait qu'a moi de lever tous les empéchements, je 
les léverais, joyeuse. Je vous dis méme, — et c’est un serment que 
je fais, —- que n’étant pas votre femme, je ne serai celle de personne. 
Je m’en irai d'ici: nous ne nous verrons plus; mais je ne vous 
oublierai point, moi. Enfin je suis certaine, bien certaine, — j’en 
pourrais jurer ayssi, — que si vous veniez me demander 4 mon 
pére sa joie serait grande de vous agréer; d’ailleurs, quand je lui 
aurai fait savoir qui vous étes, j'ai !’assurance que tout son espoir 
sera de vous voir venir un jour... 

— Mais alors?... interrompit Claude, que les paroles sineérement 
emues de la jeune fille n’avaient pu que plonger dans la plus fiévreuse 
perplexité. 

— Mais alors!... répéta aussi la mére avec une hautaine ironie. 
ee se levant, et montrant oulrageusement du doigt la jeune 

« Ne comprends-tu pas, poursuivit-elle, que celle-la n’est qu’une 
affronteuse, qu'une créature sans honte qui fait mine de refus pour 
le prendre mieux? Es-tu aveuglé par cette franchise de coeur dont 
elle se vante? donnes-tu foi & ces serments qui ne lui codtent pas 
plus qu’&’ une autre les simples paroles? Ne vois-tu pas comme elle 
joue bien son jeu d’émoi et de vérité? Iras-tu vers ce pére dont ta 
venue va faire la joie, vers ce pére qui va t’espérer venir ?... 
Ah! si tu ne vois point l’effronterie de cette jeune fille, quand donc 
la verras-tu ?... p 

Immohbile, les traits empreints d’une enti¢re sérénité, la moisson- 
heuse semblait n’avoir rien entendu. Comme elle ouvrait les lévres 
pour parler & son tour : 

« Regarde-la, reprit la mére, en riant d’un rire saccadé, mais 
regarde-la donc, tranquille sous l’avanie ; est-ce que?... » 

Mais Claude : 

« Laissez-la parler, mére, laissez-la parler! » dit-il avec un calme 
dont la froideur n’ était qu’apparente. 

La mére palit en regardant son fils, et put comprendre que 
par la violence elle: venait encore une fois de compromettre ses avan- 
tages. 

« Non, reprit tranquillement la jeune fille, ce n’est pas parce que 
lempéchement est de mon cdté que je vous dis de renoncer ; mais 
parce que je le vois du vétre, et que je crains que vous n’en ayez 





130 LA MOISSONNEUSE. 


point raison. De méme, entendez-moi bien, que je n'oserais pas 
songer 4 me marier contre le voeu de mon pére, de méme je pense 
que vous... 

— Ah! voila qu’enfin elle en vient 1a on elle voulait venir! s'écria la 
mére, impuissante ase mailriser. L’écouteras-tu encore, Claude? » 

Claude ne répondit que par un mouvement dimpatience con- 
tenue; et la jeune fille continua aussi calme qu'auparavant : 

« De méme, je pense, vous ne songeriez pas a faire un mariage 
que votre mére désapprouverait. Et s'il vous pouvait arriver d'y son- 
ger. Eh bien! je vous dis moi que je m’y refuserais.» 

La mére fit entendre un sourd ricanement d’incrédulité. 

« Qui, je m’y refuserais, réiléra gravement la jeune fille qui, 
celte fois parut vouloir, indirectement du moins, repousser les bles- 
santes suspicions de la mére, — et quand il devrait sembler que ses 
serments ne me coudtent guére, c’en est encore un que je fais, non- 
seulement pour moi, mais encore pour mon pére dont je connais les 
sentiments; — maintenant je vais vous quitter, mais pour que vous 
sachiez en quel endroit me retrouver, si quelque jour vous le croyez 
devoir faire, je veux vous dire et le nom du pays ou je retourne, et 
le nom de mon pére. Le pays, qui est un village 4 une quinzaine de 
lieues d'ici, dans la montagne, on l’appelle le Charmil ; quant au 
nom de mon pére, — dont vous saurez aisément vous souvenir, je 
pense, — cest Claude Rivet. 

— Claude Rivet! répétérent 4 la fois la mére et le fils, mais avec 
des expressions bien différentes, car pendant que le fils semblait jeté 
dans une sorte de doux ravissement, les traits de la mére se con- 
traclaient comme sous l'influence d'une émotion aussi pénible que 
violente. 

— Ah! j‘aurais dd m’en douter ! s’écria-t-elle tout 4 coup de l'ac- 
cent le plus amer; j'aurais dd penser que cette derniére épreuve du 
malheur me venait de lui! A la fausseté dela fille, comment n‘aije 
pas reconnu le pére? L’un ne peut point renier l'autre. Ah! que le 
voila bien servi dans sa rancune! Pour bien, je n’ai plus que la paix 
de mon cceur : il m’a trouvée trop riche encore, il m’a voulu dé 
pouiller du peu qui me restait. C’est fait! La fille a réussi pleine- 
ment en suivant les lecons du pére. Voila le frére que le bon Dieu 
m'a donné, qui sera bien joyeux de savoir ma peine; voila ma niéce 
qui, joyeuse, ira lui conter sa belle action. Oh! comme ils vont se 
réjouir ensemble. Pour que leur féte méchante soit compléte, il ne 
leur manquera plus que de te voir avec eux, Claude! Iras-tu? me 
préféreras-tu ceux-la qui n’ont que haineuses intentions contre mol. 
Aimeras-tu ceux qui me détestent. Est-ce le triste prix que j’aurai de 
ma longue amitié pour toi? Dis, Claude, dis ! » 


LA MOISSONNEUSE. in 


. La jeune fille ne laissa -pas 4 Claude le temps de répondre. 

« Vous vous trompez, dit-elle doucement, quand vous parlez 
de rancune, de haineuses intentions, et de joie que devrait causer 
volre peine. C'est méme parce qu’au coeur de mon pére il n'y a plus 
ni haine, ni rancune que je suis venue ici. 

— Elle est venue se couvrant d'un faux nom, dit la mére comme 
se parlant a elle-méme, pour éviter d'adresser directement la parole 
a la jeune fille. 

— Dun faux nom! Eh quoi! ce nom de Marie n’est-il pas aussi 
le mien? n’est-ce pas vous-méme qui me l’avez donné! N’étes-vous 
pas ma marraine, comme mon pére est le parrain de votre fils. Si 
on m’a ensuite appelée Claudette, n’est-ce pas seulement parce que 
votre fils s'appelait Claude, et comme pour mettre entre lui et moi une 
cause d'amitié de plus; car en ce temps la bonne amitié était entre 
nos familles. — Cette bonne amitié, des jours de misére sont venus 
qui l'ont rompue ; — aujourd'hui qu'il a regagné quelque aisance, 
mon pére dounerait... | 

— Quelque aisance ! interrompit la mére, et elle est pauvrement 
vélue, disant qu'elle ne s’était mise en route que pour, au retour, 
rapporter du soulagement a son pére. 

— Qui, et je ne m’en dédis point. Mais entendez-moi ; et croyez 
qu elles sont vraies, bien vraies, les choses que je vais vous dire. 
Jélais toute jeune encore, quand mon pére et moi nous avons quitté 
le pays. Pourtant j'avais gardé mémoire de vous, de Claude. Si, 
enfant, il m’arrivait de vouloir en parler avec mon pére, ou il évitait 
de me répondre, ou il changeait vile de propos. 

— Comme vous, mére, remarqua Claude, dont !’attention sem- 
blait singuligrement captivée par les paroles de sa cousine. 

— Alors, je ne pouvais pas m’étonner trop, reprit la jeune fille, 
mais plus tard, quand je sus un peu réfléchir, je voulus savoir 
pourquoi il ne trouvait pas de plaisir 4 une souvenance qui m’était 
douce, 4 moi; force lui fut bien de me donner, ou plutét de tacher 
ame donner une raison... mais il était grandement embarrassé si je 
lui demandais Jes premiers, les véritables motifs de cette aversion. 

— Comme vous, mére, dit encore Claude. 

— Et plus l'dge me mettait 4 méme de comprendre, et plus mon 
pere avait d’embarras pour m’expliquer Je sujet de la brouille et 
pour me faire entendre qu'elle ne devait jamais finir. A tout coup 
je jugeais piétres, mauvais, les motifs qu'il trouvait, — quand 
loutefois il en savait trouver ; et du reste il me semblait que trop 
dans avaient passé pour qu’une rancune, aux si chélives raisons, 
Pitencore étre vivante. Alors il était réduit 4 me dire que je ne 
pouvais pas, que ie ne savais pas comprendre, que mieux valait lais- 











152 LA MOISSONNEUSE. 


ser cette chose sans en parler... Et il refusait d’en parler davantage. 

— Comme vous, mére, dit Claude une troisiéme fois. 

— Et je m’étonnais de voir obstiné dans un méchant sentiment 
mon pére que je savais d’ailleurs si bon, si aimant. Et mainte fois je 
lui disais : « Non, ce n’est pas vrai, la rancune nest plus dans votre 
cceur; si yous vouliez étre franc, vous m’en feriez |’aveu ; mais c'est 
comme une honte qui vous retient de convenir que vous avez pu 
garder une haine sans raison; et si l'occasion du rapatriage se trov- 
vait, j'en suis stire, vous ne la laisseriez point échapper. » Et toujours 
il me démentait avec des airs de colére, mais toujours aussi il évitait 
de parler longuement sur ce point, parce qu'il sentait sa fausse 
colére en risque de lui faire défaut, et, je le devinais bien, parce 
qu'il y avait pour lui une souffrance 4 rester sur ces tristes pensées 
d’aversion dont il aurait tant voulu étre déchargé. 

— Comme vous, mére, toujours comme vous! s’écria Claude, qui 
poursuivit avec une grande animation : Oui, tous deux, chacun 
de votre cOté, vous vous étes... » 

Mais la jeune fille étendant la main vers lui, et de ]’accent le plus 
doux : 

« Patience, Claude. » . 

Puis, s’adressant encore & la mére qui, on le comprenait, avail 
besoin de toute son énergie pour réussir imparfaitement 4 faire que 
l'impassibilité de son visage ne laissat rien se traduire des senli- 
ments qui s'agitatent en elle: 

« Un jour, il y a environ un mois de ca; c’était le dimanche 
comme aujourd'hui, nous revenions tous deux des vépres de la pa- 
roisse, et pour gagner notre maison qui est quelque peu écartée du 
village, nous suivions une sente du bois. Voila que nous rencontroms 
deux enfants, le frére et la sour. Le frére pouvait avoir six ans, la 
petite un peu plus de trois; nus pieds tous deux. Ils revenaient de 
courir la campagne : la petite était lasse, le petit la portait 4 cheval 
sur son cou. La petite avait les mains pleines de grandes marguerites 
des prés qu'elle piquait dans les cheveux de son frére. Sur sa téle a 
elle il y avait un de ces chapeaux de joncs verts que les enfants vor! 
tresser au marais. Dans la chemise bouffante du garcon, contre s@ 
flancs, une nitée d’oiseaux bougeait, piaulait. I] s’en alleit fier, lu 
faisant le fort, le brave, sous son faix lourd. Elle riait, la pettle. Un 
‘peu aprés nous avoir croisé, 4 un endroit ot de l'eau coulait ¢ 
travers du chemin, le petit posa la petite a terre et il la fit bore 
dans sa main. Nous nous étions retournés pour les regarder. Mo!, }° 
m’étais déja remise 4 marcher, que mon pére les regardait encore. 
Et comme il me rejoignait je l’entendis qui disait, parlant en lu: 
« Ou est-il ce temps?... » S’apercevant que je l’écoutais, i § arrela, 


LA MOISSONNEUSE. 133 


mais je dis : « Le temps, n’est-ce pas, ot: vous alliez comme ¢a avec 
votre seur? » Il ne me répondit’ pas, mais je le voyais tout troublé, 
et méme ses yeux, qu'il cachait, étaient mouillés. Je le pressai... et 
enfin cette fois j’eus raison contre sa mauvaise honte. « Oui, fit-il, 
oui, c'est triste de penser qu’on a été ainsi en pleine amitié, et qu’a 
présent qu’on est vieux, on se déteste, on se souhaite du mal. — 
Eh non! vous ne vous détestez pas, vous ne vous souhaitez point 
de mal, pas plus votre sceur que vous, j’en ai l’assurance. » J] me 
dit: « Oh! si je pouvais donc l’avoir aussi cette assurance, moi, je 
serais bien heureux, va. Ga me serait une derniéré consolation de 
vieillesse, tandis qu’il y a sur mon cceur maintenant comme un 
poids, comme un reproche. De la rancune, non, je n’en sens plus; 
je me suis défendu jusqu aujourd’hui de )’avouer, mais je ne peux 
plus m’en défendre. De la rancune, eh pourquoi? Est-ce que je me 
soaviens des raisons de notre brouille? Et quand je m’en souvien- 
drais, est-ce qu'il n’y a pas si longtemps que ¢a ne signifie plus 
rien? » En parlant ainsi, il laissait tous ses pleurs couler. Alors je 
ini demandai pourquoi il ne tenterait pas le rapatriage ; pourquoi 
hous ne partirions pas un jour tous deux pour venir ici, savoir si 
cette chose était possible, en faisant s’entremettre quelques an- 
ciens amis. I] me répondit: « Moi chercher le rapatriage, moi faire 
la premiére avance, dire que j'ai eu tort, demander pardon en 
quelque facon; et peut-étre pour risquer de me voir rebuté! Non, 
je be pourrais pas, je ne voudrais pas. Il n’y faut pas songer ; cest 
inutile. » Je connais la fierté de coeur de mon pére et je compris 
que je ne gagnerais rien a vouloir l’en faire départir. Je lui dis: 
« Pourtant, n’est-ce pas? vous seriez content de savoir que chez 
yotre sur, la rancune est finie comme chez vous. — Oui, fit-il, 
oul, cest méme tout ce que je désirerais pour m’éter cet ennui 
dont je suis chargé. A quoi bon d’ailleurs un rapatriage du mo- 
ment qu'elle est pour vivre dans un pays, moi dans |’autre. Savoir 
que sa rancune est finie comme la mienne me suffirait; je vou- 
drais le savoir; le jour ot je J’apprendrais me serait un beau 
joor. » Alors je lui dis: « Eh bien! laissez-moi partir, j’irai l4-bas 
ou personne ne peut me connaitre, et, soyez tranquille, je saurai 
bien trouver le moyen d’avoir la bonne nouvelle a vous apporter. » 
D'abord il refusa, disant que je ferais sans profit le voyage, et qu'il 
aimait mieux rester dans le doute que risquer d’apprendre que sa 
seur n’avait rien oublié. Je lui en reparlai le lendemain, et plu- 
sieurs autres fois encore, jusqu’a ce qu'il consentit. Si je ne m’étais 
pas rebulée, c'est qu’une espérance me riait, de trouver peut-étre 
plus que je n’allais chercher. Je m’imaginais que j’obtiendrais peut- 
tire de Ja sceur ce que je n’avais pas pu obtenir du frére, parce que 


434 LA MOISSONNGUSE. 


je me disais: « C’est une femme, les femmes n'ont pas le rude 
amour-propre des hommes, cette ficrté entiére, cette peur de sem- 
bler faibles; elles n’ont pas comme les hommes celte crainte de se 
laisser voir pleurant...» Je me disais : «Quand je lui aurai fait enten- 
dre que ce n'est rien que ces pauvres sentiments qui empéchent mon 
pére de s'avancer, méme alors qu’il en est grandement désireux, si 
elle n'a plus {de rancune, comme j‘espére, elle saura trouver, nous 
saurons trouver ensemble, le moyen d’éviter a elle et a lui la géne 
de l’aveu. » Jeme disais aussi: « D'ailleurs elle est la cadette, et enfin 
dans tout ga, nest-ce pas celui qui aura fait le premier pas qui sera 
en droit de dire: C’est moi qui suis le meilleur; et mon pére en 
conviendra bien sir, quand il aura vu sa sccur avoir le courage de 
ses pensées... » Puis enfin que j’aille, moi, au-devant du rapatriage, 
n’est-ce pas un peu comme si mon pére y allait? du moment qu'l 
me laisse aller, n’est-ce pas un peu comme s'il m’envoyait? Je fai- 
sais tous ces comptes en moi, mais sans en rien dire & mon pére, 
parce que la crainte aurait pu le prendre en pensant que je ferais 
trop d’avance pour lui. Puis c’était la surprise que je lui gardais, ce 
grand soulagement que j’espérais lui rapporter 2u retour, et dont je 
me réjouissais quand vous me faisiez si bon accueil le soir de mon 
arrivée ici. Mais je n’ai plus pu me réjouir, quand je vous ai en- 
tendue dire votre rancune, le lendemain, 4 la dinée du moisson- 
nage. Depuis il ne m’a guére été possible de savoir si c’était bien 
selon votre pensée que vous aviez parlé. — Kt maintenant que J¢ 
vous ai tout expliqué, ne disant rien autre que la seule vérité, voila 
que je retourne vers mon pére, vers votre frére, qui n’a plus de ran- 
cune, et qui voudrait apprendre que vous l’avez oublié¢e comme lu!. 
Quand il me demandera ce que j'ai su connaitre de vos sentimenls, 
dites, qu’est-ce qu'il me faudra lui répondre? » 

En parlant, la jeune fille avait sans cesse tenu ses regards fixes 
sur le visage de la mére, ot sans doute elle comptait toujours 
surprendre quelque indice d’attendrissement, premier gage du suc- 
cés. Claude aussi épiait avidement ; mais tous deux avaient pu vol 
qu’au lieu de s'abandonner graduellement aux émotions qui d’abord 
avaient paru la gagner, depuis quelques instants au contraire elle 
s était comme invinciblement armée d’une glaciale assurance. 

— Ce qu'il faudra lui répondre? dit-elle d'une voix séche, breve, 
aussit6t que la jeune fille eut achevé sa question, que s'il a sa fierlé, 
jai la mienne comme lui, et plus que lui, méme, d’autant qu'il est 
dans |’aisance, et que, moi, je suis pauvre, et que ca ne serait pas 
seulement un pardon que j'aurais lair d’aller demander, mais 
bien encore la charité, l'assistance. Voila ce qu'il lui faudra ré- 
pondre. 


LA MOISSONNEUSE: Ss 


— Rien autre? dit la jeune fille d'un ton si plein de fiére déter- 
mination que Claude la regarda avec une sorte d'effroi, et que la 
mére elle-méme fit un léger mouvement de surprise. 

— Non, rien autre. 

— Alors, adieu! » 

Et la jeune fille sortit d'un pas rapide, résolu, laissant la mére et 
le fils se considérer interdits. 


XV 


Mais une heure plus tard environ l'on pouvait voir, au loin dans 
la campagne, le jeune homme et la jeune fille suivant céte a cote un 
chemin qui devait les mener & la maison de la mére Anselme. 

«Ma-t-il fallu courir pour te rejoindre! — disait le jeune 
homme qui, haletant, d'une main essuyait son front mouillé de 
soeur, de l’autre s'appuyait avec une heureuse familiarité sur 
lépaule de la jeune fille — ainsi, vraiment, tu t'en allais, fachée, 
désespérée ? 

—Fachée, désespérée, répétait Ja jeune ‘fille tenant son doux 
regard franchement levé sur celui du jeune homme — non, mais au 
contraire joyeuse, pleine d’espoir. Oui, vraiment, je m’en allais, 
mais comptant revenir bientdt, et non point seule cette fois. 

— Avec ton pére? 

— Oui, avec mon pére, vu que quand je lui aurais dit le motif de 
ferté que ta mére venait de me donner, sa fierté a lui n’aurait plus 
lenu. Jen suis sire: je connais son coeur. Mais toi, comment as-tu 
pu la faire sitét s’amender? que lui as-tu dit? 

— Rien. Y'avais déja trop perdu de paroles pour en vouloir perdre 
encore. J'ai pensé que sa seule réflexion ferait plus que tous mes 
raisonnements. Et je la soupconne  présent d'avoir jugé comme toi 
du parli que ton pére prendrait, quand il saurait la cause qui la 
retenait. 

— Cest au moins une marque certaine que la rancune n’est plus 
pour rien dans l'opinion qu’elle a de mon pére. 

— Cest la preuve aussi qu’elle voudrait éviter d’étre en reste de 
bonté sur lui. 

— Encore une fierté, mais que n’en ont-ils jamais eu d'autres | 

— Ecoute ce qu’elle m’a dit, tout simplement, aprés étre demcuré 
longuement silencieuse : « D'ailleurs, n’est-ce pas, Claude, quand il 


156 LA MOISSONNEUSE. 


doit y avoir un mariage entre un jeune garcon et une jeune fille, 
ce n'est point aux parents de la fille 4 faire la demande? — Non, 
mére, lui ai-je reparti. — Si donc ton intention était d’épouser ta 
cousine, ce serait moi qui devrais l'aller faire savoir & son pére. — 
Qui, mére. — Est-ce bien ton intention? — Oui, mére. — Alors, 
j'irai. » Et ‘elle a repris son silence; et moi, j'ai couru te chercher. 
Mais, dis, n’est-elle pas bien trouvée sa raison? et notre mariage ne 
vient-il pas bien 4 propos pour leur épargner la géne a tous deux’... 

— Je ne voudrais point me vanter de trop de finesse, — répondit 
la jeune fille avec un petit rire sournois, — mais crois-tu donc que je 
ne savais pas ce que je faisais, alors que je m’efforcais 4 gagner ton 
attention, ton attachement?... 

— Que dis-tu, Claudette? 

— Que ce n’est peut-étre pas sans raison si fa mére — et d'autres 
avec elle — ont pu me juger un peu... osée, un peu adroite avec 
toi... Mais que veux-tu? j’avais mon dessein que je suivais, qui me 
conseillait... C’est dréle, comme en moi je ne me reconnaissais 
plus!... A vrai dire, je savais que la fin me ferait tout pardonner. 

— Je mai rien vu. 

— Tant mieux, Claude! » dit la jeune fille en posant sa main sur 
celle du jeune homme avec un mouvement de profonde dignité. 

Et lheureuse expression, ,un instant effacée, revint 4 son visage. 

Tout 4 coup Claude s’arrétant, et la regardant avec une morne 
inquiétude : 

« Mais ce que j'ai peur de voir 4 présent, dit-il, c’est que tu 
n’aies rien fait qu’en pensant 4 ton pére, pour Il’amitié de lui, et 
sous le commandement de ton dessein... 

— Méchant, qui me veut croire plus fausse que je ne suis! répli- 
qua-t-elle en le repoussant doucement; puis elle ajouta, les pau- 
piéres baissées, la voix entrecoupée, les joues teintes de la plus 
charmante rougeur: « Et d’ailleurs, comme s'il n’y avait pas des 
commandements qu’on n’a nulle peine 4 suivre! » 

Et Claude l’'embrassait. 

Et pour toute défense, elle lui disait : 

« Voila : tu profites que ta mére ne te voit pas. 

— Comment |’entends-tu, Claudette? 

— J’entends que, si tu l’aimes bien, il ne faudra pas parattre m’al- 
mer trop devant elle. 

— Ah! tu l’as donc su comprendre? 

— Certes! Dés le premier soir. Et de ce mal, m’est avis qu'elle sera 
longue 4 en guérir : si toutefois elle en guérit jamais. 

— Pauvre mére! C’est que, vois-tu, le pli est si ancien!... » 

Ainsi devisaient, en cheminant, le jeune homme et la jeune fille. 


LA MOISSONNEUSE. 1917 


XVl 


Liannée d’ensuite, vers la fin d'une belle journée d’automne, 
deux hommes, — !'un grisonnant, \’autre en pleine jeunesse, — la 
veste sur l’épaule, le long aiguillon de labour a la main, les sabots 
tout brunis de glébe, rentraient ensemble dans la petite enceinte de 
pierres séches formant cour au-devant d'une maison assise dans les 
chataigniers, 4 mi-pente d’un vallon coupé de prés et de guérets. 
Robe luisante, muffle écumeux, deux couples de beeufs les précé- 
daient, qu'ils se mirent en devoir de débarrasser du joug. 

Mais tout en déliant les courroies : 

«Entends-tu? dit 4 son compagnon le vieux paysan qui souriait, 
en désignant d'un mouvement de téte l'intérieur de la maison, d’ou 
venait, par la porte entre-baillée, un bruit de voix assez animé. Voila 
quil y ala-bas, entre elles deux, quelque chamaillerie. 

— Pardieu oui! j’entends : et il n’est pas besoin, je crois, d’en de- 
mander le sujet, repartit le jeune homme en souriant aussi. 

— Ma foi, non! » 

Et pendant que, découplées, les bétes se rendaient d’elles-mémes 4 
létable : « Hola! les ménagéres, la paix, s'il vous plait! » cria le 
vieux paysan d’une voix plaisamment grossie. 

Etbientét, sur le seuil de la maison, une jeune et avenante femme 
parul, qui, d'un ton moitié riant, moitié sérieux : 

« Que voulez-vous, pére, je ne peux pourtant pas laisser la mére 
faire déja toutes les volontés de cette enfant. 

— Oh! oh! s’écria gaiement le jeune homme; les volontés d'une 
enfant de deux mois ! 

— Ah! tu crois qu’elle n’en a pas! Eh bien! figure-toi que la pe- 
lite finaude n’est déja plus en peine pour faire la différence du bercer 
des bras et du bercer du berceau; et de celui-la, voila qu'elle com- 
Mence a n’en plus vouloir... mais plus du tout. Sitét qu'on la pose 
dans sa corbeille, c’est des cris de perdue. Et ga, par la faute de 
grand'mére, qui ne la quitterait pas des bras si on l’écoutait. Encore 
un peu, et il la faudra tenir tout le jour. 

— Eh bien! le beau malheur, si ce n’est pas toi qui en as la peine! 
répliqua la grand’mére, qui vint 4 son tour sur la porte en dodelinant, 
avec un veritable appareil de soins, de précaulions, la petite accusée 

Szrremsar 1865. 3 


ak LA NOISSONNEUSE. 


qui, rose et dodue, les yeux béatement clos, semblait se prélasser sans 
le moindre scrupule, dans sa délictueuse félicité. Eh! mon Dieu! la 
pauvre chérie! elle a bien le temps d’avoir du chagrin, de pleurer.» 

Puis la berceuse ajoutait tout bas, tout amoureusement, en s’adres- 
sant & la dormeuse : « N’est-ce pas, mon trésor? N’est-ce pas, ma 
toute mignonne! Laisse dire ta mére. C’est entre nous, ca. Si nous 
voulons, nous, esl-ce que ca la regarde? De quoi se méle-t-elle? » 
Puis elle s’écria, mais en couvrant sa voix pour ne pas troubler le 
précieux sommeil de son idole : « Mais voyez-la, voyez-la donc! Est-ce 
qu’il yen a une plus jolie, une plus charmante... Oh! non! non! 
il n’y en a point, point dans tout le monde du monde. Oui, oui, tues 
la plus belle des belles... Ohl...» 

Et cette derniére exclamation, accompagnée d une sorte de frémis- 
sement convulsif, semblait étre comme |'irrécusable traduction de 
tous les plus merveilleux paralléles, de tous les plus magnifiques 
éloges. 

« Oui, oui, tout ca est bon! reprit, comme par innocente taqui- 
nerie la jeune mére qui se dirigeait vers le jeune homme, dont le 
front rayonnait d’une joie émue. Mais demandez 4 Claude s'il entend 
que vous gatiez sa fille comme ¢a. 

— Heu! je la gate, je la gate, grommela la grand'mére. Ne dirait-on 
pas que je sois sans bon sens?... D’ailleurs, Claude est bien comme 
moi, il ne peut pas l’entendre pleurer, tandis que toi, tu la laisse- 
rais, je crois, se désoler. Ce n'est pas hon que les enfants crient, et 
je ne veux pas, moi, qu’elle crie, ma petite! Voila}... 

— Vous avez raison, mére, dit alors le jeune homme qui, en sex- 
primant ainsi, entourait du cercle caressant de son bras la taille dela 
jeune femme, dont le front venait frdler ses lévres. Cette sotte Claudette 
n’entend rien a |'élevage des enfants. Ne l’écoutez pas, faites 4 votre 
guise. Qu’elle donne le sein a votre petite, c’est tout ce qu'on lui de- 
mande ; le reste, c est votre affaire ; et si elle vous querelle encore, 
c'est moi qu'elle trouvera pour lui parler. » 

Et sur les joues de Claudette les longs baisers de Claude bruissaient 
sans pouvoir distraire l’attention de la grand’mére, tout absorbée 
dans la délicieuse contemplation de son cher fardeau. 

« Oh! fit bravement l'aieule, en secouant la téte d’un air insou- 
cieux, tu te moques peut-étre bien un peu de moi, toi aussi; mais 
je n'y prends pas garde. Riez, moquez-vous, c’est comme s'il pleuvait 
dans la riviére : je ne m’en soucie nullement. Au surplus, yous me 
faites rester la, au serein du soir, et ma mignonne attrapera quelque 
mal; et vous serez bien aises, n'est-ce pas? » 

Et, ramenant délicatement un pli de mousseline sur la face de 
l'enfant, elle disparut dans la maison avec des allures de fauve eni- 


LA MOISSONNBUSE. 139 


portant sa proie. On ne la voyait plus, mais on l'entendait .w:armu- 
rant: « Laissons-les, va, laissons-les. lls disent que je te gate. Eh! si 
je veux te gater, moi; si c'est mon plaisir!... Que me feront-ils?... 
ailleurs, quand tu serais bien un peu chérie, caressée, pour tant 
de pauvrets qui ne le sont pas!... » 

Prétant l’oreille 4 ce monologue passionné, le jeune homme et la 
jeune femme s'entre-regardaient souriants, la main dans la main. 

Le vieux paysan vint prés d’eux qui leur dit : « Eh bien! enfants, 
cette jalousie qui vous a d’abord causé tant de contrainte, ott est-elle 
maintenant? Etes-vous encore réduit & ne vous embrasser qu’en ca- 
chette? 

— Et nous qui croyions qu'elle n’en guérirait jamais! dit Claudette. 

— Jamais! non, petite, il ne fallait pas croire ca. Le dicton de nos 
andens est que le bon Dieu a coutume de mettre le reméde a cété du 
mal, \ 

— Eh! strement, dit Claude le regard tendrement fixé sur sa 
femme; le reméde y est souvent ; mais encore faut-il avoir la bonne 
chance de le savoir trouver. 


Euetne Mutter. 


UN 


CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE 


ane 


The Convert, or Leaves from my own experience, by 0. A. Brownson. New-York, 
1857. — Essays and Reviews, chiefly on theology, politics, and socialism, by 
0. A. Brownson. New-York, 1858. — Brownson’s Review, 1860-1864. New-York. 


Il ya un an environ que je racontais dans ce recueil l'histoire 
intime d'une ame élevée dans le sein du protestantisme anglican, et 
poussée par ses méditations solitaires et par sa science profonde, 4 
travers mille doutes, mille tourments, mille angoisses, dans les bras 
de ce catholicisme qui, au début de son voyage 4 la recherche de 
la vérité, était l'objet de sa consciencieuse répulsion. L’histoire de 
cette 4me, l’dme du pére Newman, était en méme temps celle du 
puséyisme, qui a fini par donner tant d’hommes éminents a l’Eglise, 
et qui, 4 l'heure présente, vient de fournir un digne successeur 
du cardinal Wiseman, sur le tréne archiépiscopal de Westminster, 
dans la personne du docteur Manning, surnommé le Ravignan 
anglais. A vrai dire le puséyisme, c’est l’esprit religieux des Anglais 
fourvoyé dans une impasse et s’efforcant d’en sortir avec son énergie 
caractéristique, avec son besoin inné d’autorité, de tradition, d ordre 
légitime dans le for de la conscience ; mais aussi avec ses faiblesses, 
son défaut de netteté et de logique dans le domaine dela psychologie, 
avec son insouciance des conséquences d'une doctrine : phénoménes 
qui se manifestent d'une fagon non moins éclatante dans !’ordre 
politique. Prenez un clergyman anglican: vous serez étonné des points 
nombreux qui le rapprochent du catholicisme? Il n’a qu'un pas & 


UN CATHULIQUE DU NOUVEAU MONDE. 144 


faire pour y arriver, diles-vous : soil, mais essayez de lui faire fran- 
chir ce pas, et vous verrez qu'il en est 4 cent heues. C’est parfaite- 
ment illogique sans doute, mais il court grand risque de vivre et de 
mourir dans son illogisme, si Dieu ne Jui vient en aide. Maintenant, 
adressez-vous 4 un homme politique de l’Angleterre: que de bon 
sens pratique! quel sentiment exquis de l’ordre! quel respect pro- 
fond pour la loi, pour |’autorité, pour la famille, pour tout ce qui 
fait le bonheur et la force d'une veritable civilisation! Mais par contre, 
quelle bizarre sympathie pour tous les révolutionnaires ! quel fana- 
lisme aveugle pour tous ces démocrates césariens, dont l'homme d ‘Etat 
britannique ne voudrait 4 aucun prix dans le gouvernement deson pays, 
mais qui Jui paraissent des héros, 4 travers leurs manifestes nébulenx 
et leurs stériles déclamations ! Singuliéres contradictions vraiment et 
auxquelles un esprit sérieux a peine & se faire ; mais qui sont peut- 
etre aprés tout la conséquence immédiate de Il’anarchie réelle dont 
sont atteintes les consciences elles-mémes. Vous avez beau vouloir 
couper l'homme en deux, faire de son existence deux étres séparés ; 
lonte sa nature proteste contre ce divorce et, chez lui, le surnaturel 
et le naturel cherchant 4 se rejoindre pour ne faire qu'une seule et 
méme entité, il tendra sans cesse avec un magnifique élan vers sa 
cause finale. 

Or, le type de l'Angleterre, c’est l'université d’Oxford, avec ses 
tendances demi-catholiques, demi-protestantes, son organisation 
quasi-féodale, sa philosophie plus scolastique que baconienne ; avec 
ses jeunes nobles, qui auraient fait de loyaux cavaliers sous les 
Stuarts ; avec ses vieux professeurs, non éloignés des traditions jaco- 
bites d'un passé 4 jamais éteint; cette universilé enfin of est né le 
puséyisme et dont le P. Newman était peut-¢tre la personnification la 
plus achevée. Voila pourquoi aussi la biographie de l'illustre ora- 
torien anglais a obtenu une popularité si légitime, méme en dehors 
de son mérite littéraire ; i] semblait incarner en lui le génie familier 
de sa nation; et cette sympathie universelle s’est fait sentir jusque 
dans le modeste (ravail, ou j'ai essayé de faire connattre cette 
grande figure aux lecteurs du Correspondant. Aujourd’ hui, c'est sur 
un autre terrain quej ail'intention de les transporter, a la suite d'une 
individualité non moins frappante, non moins énergique, mais animée 
de toutes autres tendances. C’est bien encore le génie anglo-saxon que 
nous allons avoir devant les yeux, mais dépouillé de son respect 
pour la tradition, pour l’autorité et pour les aieux. Chose rare assu- 
rément, un ministre unitairien, un descendant des Pilgrim fathers 
des Etats-Unis, nous fournit le sujet d’une monographie catholique, 
dont l’intérét est dans son caractére essentiellement républicain et 
américain. 

4 








142 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


Ils‘agit ici d'un homme qui, aprés avoir commencé par croire 4 un 

vague déisme, devient successivement presbyltérien, unitairien, saint- 
simonien et disciple de Pierre Leroux, lequel le raméne, chose inouie : 
au catholicisme. Théologie protestante, philosophie rationaliste de 
l’Allemagne, éclectisme francais, socialisme, M. Brownson a tout 
approfondi, tout étudié avec une ardeur sans’pareille: quand son dme 
a été fixée, il s’est jeté dans le sein de I'Eglise avec une bonne foi, qui 
ne s'est jamais démentie depuis vingt années, mais qui ne lui a jamais 
fait abandonner non plus les droits de sa raison, ni sa supréme Ii- 
berté de citoyen. Il y a mieux: & peine a-t-il fait son abjuration, 
qu’il fonde une grande revue trimestrielle, dans laquelle, & peu prés 
seul sur la bréche, depuis bientét un quart de siécle, il a prodigué 
des trésors de dévouement, de science, d’érudition, de philosophie et 
de logique. Que dans.une entreprise aussi vaste, 1] se rencontre des 
erreurs, nul ne saurait s‘en étonner ; mais qu'il ait pu suffire & sa 
tache, que cette couvre encyclopédique soit animée d’un bout a l'autre 
du méme souffle de foi, d’indépendance réelle et de dignité virile, 
"honneur du chrétien et du citoyen, voila ce qui me confond et ce 
que j’admire. L’attrait principal qu’offre la vie de ce publiciste, c'est 
le droit qu'il s'attribue précisément en sa qualité de catholique de 
plonger sans crainte son regard dans les mystéres destinés 4 former 
l’éternel sujet des méditations humaines : la psychologie, les rap- 
ports.de la foi et de la science, les bases du gouvernement civil, les 
limites du domaine spirituel et du domaine temporel, la géologie 
comme la littérature, l’esclavage comme la politique républicaine, 
l'exégése biblique comme les libertés municipales, rien ne lui 
échappe et, au contraire, tout |’émeut, l’entraine et l'intéresse. Les 
Moines d’Occident fournissent a M. Brownson l’occasion de se pro- 
noncer vivement en faveur de l’école dont M. de Montalembert est 
le chef honoré contre I’école de l’immobilité et du césarisme dans le 
sein de l’Eglise. A la suite de Gioberti, l’écrivain se lance dans les 
profondenrs de |’dme humaine au risque de cétoyer !’hérésie et d’el- 
frayer ses coreligionnaires. M. Brownson est bien le type du Go ahead 
américain, c’est-a-dire l'antipode de l'anglais méthodique et quelque 
peu puritain. On l'a comparé, non sans raison, 4 ces mulets espagnols 
qui recherchent de préférence les bords du précipice, sans jamais 
y tomber. Essayez de les diriger, ils yous entraineront dans leur 
chute; abandonnez-les 4 leur instinct sir et intelligent, ils se tire- 
ront et vous tireront avec eux de plus d’un mauvais pas. 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 145 


Cest une étrange enfance pour un Européen que celle de M. Brown- 
son. Nous, gens du vieux monde, nous avons, dés notre berceau, des 
attaches qui le retiennent au lieu ot notre mére l’a déposé, et qui 
nous y raménent 4 mesure que notre vie se prolonge. En Amérique, 
il nen est pas de méme; comme si tout devait étre singulier dans 
cette région de nouvelle création, les vieilles mceurs, les vieilles 
traditions y font défaut comme les vieux monuments. Il n’est pas 
rare d'y voir un enfant s’élever 4 peu prés tout seul par l’unique 
force de sa nature plus ou moins généreuse, absolument comme 
Lincoln et Johnson, parvenus des derniers rangs au gouvernement 
supréme de leur patrie, grace 4 l’énergique ténacité de leur carac- 
tére et de leurs talents. Je ne crois pas que ce soit 14 le cachet défi- 
mtif de la société américaine ; je me contente de constater le fait. I! 
en fut ainsi pour M. Brownson; par une circonstance qu’il ne nous 
explique pas, ses parents l’envoyérent, dés l’age de six ans, dans un 
ménage de vieux paysans. « C’étaient, dit-il, d’honnétes gens, vivant 
sur une petite ferme, d'une loyauté parfaite, d'une moralité rigou- 
reuse; ils auraient volontiers subi un tort plutét que d’en faire a 
autrul, mais ils n’avaient aucune croyance arrétée et fréquentaient 
rarement les assemblées religieuses. » En présence de cette morale 
purement naturelle, M. Brownson eut & se faire lui-méme son édu- 
cation chrétienne. « A vrai dire, je n'eus pas d’enfance, et je me sens 
aujourd hui beaucoup plus des sentiments de cel age qu’é huit ou dix 
ans. Klevé par de vieilles gens, n’ayant ni les jeux ni les amusements 
des enfants, j’acquis les maniéres, le ton et les gouts d'un vieillard 
avant méme d’étre un adolescent. Pour moi ce fut une circonstance 
facheuse, car les enfants se forment réciproquement, et devraient 
rester enfants aussi longtemps que possible. Parmi nous la jeunesse 
a une trop courte durée: aussi les mceurs et les maniéres de notre 
pays en souffrent continuellement. » Ainsi livré aux seules forces de 
son esprit, l'enfant se jette avec ardeur dans les livres; mais il n’a 
sous la main que des volumes dépareillés, des romans pieux, des 
dissertations et des cantiques calvinistes. Heureusement, sa nature 
riche et vigoureuse faisait éclater ces liens étroits ; plus heureuse- 
ment encore, il vivait en face des grandes foréts, des grands cours 
d'eau, des grandes montagnes, éternelles sources de réveries mysté- 
rieuses et de méditations fécondes. Puis, i] aveit 1’Evangile. 


144 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


« La trés-simple histoire de la passion de Notre-Seigneur comme le 
racontent les Evangiles, m’impressionnait profondément. Je révais 
avec délices au mystére de la Rédemption, et ma jeune 4me se pre- 
nait d’un amour brulant pour le divin Maitre, qui avait bien voulu 
venir dans le monde et subir la plus cruelle des morts, afin de nous 
arracher au joug du péché et nous assurer le bonheur dans le ciel. 
Souvent je pensais 4 lui pendant le jour ou pendant la nuit. D’autres 
fois je tenais avec lui de longues et familiéres conversations, et c’ était 
pour moi une vive souffrance si quelque incident venait les inter- 
rompre. Parfois encore, je croyais avoir des entretiens spirituels avec 
la bienheureuse Marie et avec le saint ange Gabriel, qui lui annonca 
qu'elle serait la mére du Rédempteur. Je n’étais jamais moins seul 
que lorsque j’étais seul. Et tout cela avait pour moi quelque chose 
de réel, et me procurait un bonheur imexprimable. J’aimais avec 
passion la solitude; car alors je pouvais me plonger dans les douceurs 
de la méditation silencieuse el me sentir en présence de Jésus, de 
Marie et des saints anges. Cependant je n’élais méme pas baplisé, et 
je n’avais guére d’autre instruction religieuse que celle dont j’avais 
trouvé la source dans la lecture des saintes Ecritures. » 

M. Brownson avait alors quatorze ans, il était donc chrétien de 
coeur sans l’étre encore de fait. Etrange lumiére jetée par cet inci- 
dent sur une société, ou pullulent tant de sectes qui se disent toules 
chrétiennes, et dont les trois quarts repoussent la nécessité du bap- 
téme. Cependant, telle est la force des mceurs et des habitudes, qu’on 
en vint bientét 4 lui démontrer l’urgence de s’attacher 4 une Eglise 

quelconque. Mais & laquelle ? II y en avait tant de vieilles, de jeunes, 
les unes remontant 4 trois siécles, les autres nées d’hier. La bonne 
volonté de Brownson fut mise 4 une rude épreuve dans les nom- 
breuses réunions auxquelles il assista: point de différences fonda- 
mentales entre elles; le fait le plus saillant peut-étre, c’est que les 
prédicants méthodistes )’emportaient par la force des poumons et 
s’entendaient merveilleusement 4 faire vociférer leur auditoire. N'im- 
porte: va pour les méthodistes! se disait le jeune homme dans secs 
perplexités, quand une vieille puritaine lui conseilla de fuir ces sectes, 
toutes de nouvelle date. « Parlez-moi des presbytériens, voila une 
Eglise qui remonte 4 Jésus-Christ lui-méme, » alfirmait la bonne 
femme dans l’entiére sincérité de son Ame. M. Brownson suivit son 
avis et, par une belle journée souriante, ses tendances religieuses 
aidant, il entra dans une chapelle presbytérienne. La secte dut lui 
plaire: elle est austére, son organisation est quelque peu républi- 
caine et elle fait profession de suivre rigoureusement les préceptes de 
la Bible. Le jeune néophyte était d’ailleurs las de son isolement mo- 
ral, sa solitude lui pesait et le besoin d’expansion si nature] a son 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 145 


lempérament ardent se faisait sentir. A dix-neuf ans et sans aucun 
fondement d'études solides, il Jui était bien permis de s’arréter a la 
surface des choses. 

Cependant, a tout prendre, le sombre calvinisme de Jean Knox 
ne devait guére répondre 4 certains cétés de son caractére et de son 
intelligence. Ii lui fallait des hommes a aimer, de larges horizons 4 
embrasser ; mais il ne rencontrait qu'un cénacle étroit, mesquin, 
fanalique et formaliste, plus occupé 4 hair les autres, 4 s'admirer 
soi-méme, qu’a pratiquer la charité évangélique. A peine M. Brown- 
son eut-i] mit le pied dans l’assemblée des fidéles qu’il se sentit ré- 
vollé, scandalisé. On commence par prier pour la conversion des pé- 
cheurs; puischacun doit renouveler le covenant ou engagement forme] 
de travailler 4 cette ceuvre, mais comment, bon Dieu? En frappant 
les pécheurs de réprobation, en les fuyant comme la peste, en ne 
leur adressant jamais la parole que pour leur faire des reproches. 
«Nousétions obligés, dit-il, parnos maniéres envers cux, de montrer 
atous les gens qui ne faisaient point partie de notre Kglise, que nous 
lesconsidérions comme des ennemis de Dieu et par conséquentcomme 
les nélres ; que, étant hais de Dieu, nous les haissions nous-mémes. » 
(est une fagon vigoureuse de pratiquer la foi, l’on en conviendra; 
est-elle charitable, est-elle propre 4 ramener beaucoup d'dmes éga- 
rées? pour ma part, jen doute infiniment; mais quoi? voici bien 
autre chose, celte doctrine si sévére trouve avec le ciel de singuliers 
accommodements. Dans les relations d'affaires, la premiére régle 
d'un vérilable presbytérien, c’est de donner la préférence a ses co- 
religionnaires; et si les circonstances le forcent 4 nouer des rap- 
ports d’intérét avec ces sectaires maudits gui nesont pas membres de 
son Eglise, il fera provision de mérites en flattant leur cupidité, leur 
égoisme, leurs plus mauvaises passions, toujours pour la plus grande 
gloire de la religion. Que voulez-vous? un membre dela sainte con- 
grégation n’est assurément pas tenu de sacrifier 4 la conversion des 
pécheurs une excellente affaire : de quel droit lui refuserait-on de 
faireentendre charitablement & un débiteur ou 4 un client, que sa 
conversion au presbytérianisme rendrait facile le renouvellement d'un 
billet ou la conclusion d’un marché? A la bonne heure: Tartuffe et 
Basile n’auraient pas mieux préché. J'aime ce trait de caractére pris 
sur le vif; et pour achever le tableau, l’auteur révéle encore un af- 
freux syst¢me d'espionnage, en vertu duquel la faute la plus légére, 
dénoncée publiquement devant la congrégration réunie , range l’ac- 
cusé dans la classe des pécheurs. Cela rappelle Calvin, punissant & 
Genéve, de malheureuses fenimes, coupables d’avoir mis des rubans & 
leurs bonnets. 

Est-ce tout? non, cette secte, dont la base premiére est le droit 














146 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


d’examen privé, attaque aussi les droits de la raison. « Il me fut dé- 
fendu, dit M. Brownson, de lire d’autres livres que les ouvrages écrits 
par des presbytériens, et l’on m/‘interdit d‘examiner ou de raison- 
ner macroyance. » Mais en vertu de quel principe prohiber un pa- 
reil examen, quand le presbytérianisme lui-méme ne repose sur au- 
cun autre dogme que celui de 1I’Ecriture, livrée aux interprétations 
individuelles? Comment exiger une foi aveugle lorsqu’on ne posséde 
pas un corps de doctrine? Comment d'un cdté, recommander |!’usage 
de laraison et ledéfendre de |’autre? Au fond, M. Brownson se trou- 
vait dans une impasse, par conséquent hors d'état de résoudre un 
doute quelconque de son intelligence; car le presbytérianisme est 
tout au plus une petite église, modelée sur le judaisme, dont il a res- 
suscité l’ascétisme essénien et l’organisation pharisaique, sans pou- 
voir lui emprunter toutefois ce qui en faisait la vie. Jl adore le Dieu 
du Sinai bien plus encore que celui du Calvaire. 

Suivons maintenant les diverses élapes de cet esprit égaré malgré 
lui 4 la recherche de la vérité, plut6t que dévoyé par un effet de ces 
propres erreurs. Pour moi, j’éprouve un vif attrait et un respect non 
moins sincére pour ces Ames que dévore la soif d’aimer et de connai- 
tre: c'est un des plus beaux spectacles que nous soyonsappelésa con- 
templer. Une fois débarrassé de la tyrannie presbytérienne, M. Brown- 
son se lanca dans la carrié¢re de |’interprétation biblique. De fait, 
c'est lechemin que parcourt nécessairement tout esprit logique. Si 
la Bible est infaillible, si l’Esprit-Saint m’aide 4 la comprendre, moi, 
simple fidéle, j'ai le droit de compter toujours sur cette assistance; 
mais par quel moyen la reconnaitre? mon imagination est trop sou- 
vent la folle du logis, ma raison est faillible ; et pourtant c’est avec 
les lumiéres naturelles de cette raison que je dois m’en tirer. 
Ainsi, fit M. Brownson, et d'interprétations en interprétations, il en 
arrive 4 déserter complétement les vieilles confessions doctrinales du 
calvinisme primitif, pour chercher sa voie dans les sentiers plus lar- 
ges et plus faciles du protestantisme contemporain. Une tante mi- 
ternelle lui avait fait connaftre les universalistes, sectaires dont la 
doctrine repose sur une idée unique. A cette occasion, un éorivain 
distingué dela Revue des Deux Mondes lui reproche den’avoir jamais 
connu les différences qui séparent les doctrines dogmatiques des 
doctrines qu'on peut appeler-critiques, et qui ne sont que des pro- 
testations ou des réfutations. Si M. Emile Montégut connaissait 
mieux les études postérieures de M. Brownson, il n’aurait proba- 
blement pas fait cette observation; car peu d’hommes se sont plus 
occupés de philosophie que celui dont nous racontons la vie : sa pro- 
fonde connaissance des systémes allemands, 4 commencer par Kant, 
sans exclure l'école éclectique de France, en serait une preuve irre- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 147 


futable. Mais, de bonne foi, peut-on s’attendre qu’un jeune homme 
de vingtans soit déja au fait detous ces labeurs abstraits, qui couron- 
nent et trop souvent découronnent des fronts blanchis dans les tra- 
vaux les plus arides? De plus, M. Brownson cherchait, dans sa noble 
et juvénile ardeur, une régle morale pour sa vie bien plus qu'une 
doctrine critique ou un systéme de philosophie. Encore tout ému 
de la lecture de I’Evangile et & peine échappé aux influences d’une 
magnifique nature, il allait demandant 4 chacun de lui enseigner la 
pratique de ce christianisme, dont son Ame vierge s’était enivrée 
comme des foréts qu’il venait d’abandonner. 

Luniversalisme rejette le dogme des peines éternelles et, &@ vrai 
dire, cette tendance est aujourd'hui celle du protestantisme tout en- 
tier. C’est une sorte de protestation contre la doctrine farouche de la 
prédestination telle que la préchait le calvinisme du seiziéme siécle, 
qui nest que le fatalisme déguisé. Donc, selon les universalistes, 
Jésus-Christ ayant racheté tous les hommes par la mort sur la croix, 
tous seront sauvés. Ii en résulte d’abord que les chatiments infligés 
4 l'homme dans la vie future auront un caractére purement tempo- 
raire et expiatoire. Mats les pécheurs seront-ils méme punis; tous, les 
réprouvés ne sont-ils pas, comme les saints, prédestinés & la béati- 
tude éternelle? Dieu est le maitre de nos actions: dés lors le péché 
s‘accomplit avec la volonté de Dieu, et il répugnerait & sa justice de 
chitier un acte commis en conformité de cette volonté divine. Donec 
encore, le péché n’existe réellement pas, ou n’existe que pour le corps, 
i n’atleint jamais les hauteurs sereines ot se meut l’dme. Voila ce 
que proclame !’universalisme et ce qui séduisit le coeur aimant de 
M. Brownson, au point de lui faire accepter, 4 l'dge de vingt-deux 
ans, les fonctions de ministre et de diriger un journal destiné a pro- 
pager les doctrines de la secte, sous te titre du Gospel Advocate 
and impartial Investigator. C'était son début dans la presse, qui, 
depuis ce jour a fait le charme et Voccupation de sa vie entiére. 

Plusieurs années se passent pour lui dans ce ministére; mais un 
esprit aussi élevé et aussi indépendant ne pouvail se courber tou- 
jours sous une pareille doctrine. Quel principe offre-t-elle? quelle 
sanction pour la vie morale? of est le bien? ot est le mal? Est-elle 
conciliable avec le christianisme, ou méme avec lidée de la person- 
nalité divine? Toutes questions que se posa successivement M. Brown- 
son, pour arriver 4 croire que le seul moyen de faire son salut, 
c étail de mener une vie morale. Il était donc entré dans deux sectes 
afin d’étre sincérement chrétien et, de conséquence en conséquence, 
il se trouvait ramené & son point de départ, la morate naturelle ! Les 
Mémoires de notre auteur portent les traces de l'amer décourage- 
ment que lui causa cette découverte ; la profession de foi qu’il publia 


148 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


dans le Gospel Advocate pour annonccr sa séparation d’avec fa secte 
l’indique clairement. « J’'avais cru, dit-il, en substance, j'avais cru 
posséder une foi, une croyance, et jen avais qu'une opinion. A quoi 
hon dépenser et notre temps et les forces de notre intelligence pour 
approfondir ce qui estinsondable, pour apprendre ce que personne 
ne peut savoir, la vie future! qu importe? nous sommes de la terre, 
nous vivons sur la terre; occupons-nous donc de cette vie terrestre ? 
J'ai des sens, j'ai une raison, pour percevoir les phénoménes sen- 
sibles, pour scruter les mystéres de ce monde; je vais désormais 
m’en servir, en cherchant la clef de la vie pratique. Aprés tout, le 
droit che:min de la vie éternelle, c'est peut-étre de développer nos 
facultés, d'opérer notre amélioration morale et d'’augmenter le bon- 
heur de nos semblables. » 

Et ainsi fit-il. De ce jour Je bonheur du genre humain devint le 
réve de M. Brownson, et commele vent était alors aux doctrines socia- 
listes, il s’y jeta avec une sorte de frénésie : « Si nous échouons au- 
jourd hui, s‘écriait-il souvent, nous réussirons demain. » Ne recon- 
Naissez-vous pas ici cette ténacilé anglo-saxonne, qui, aprés cent 
essais infructueux, finit parenfanter des merveilles? Singulier phé- 
noméne pourtant d'un esprit qui manquait de boussole. M. Brownson 
choisit pour évangile religieux et politique un des ouvrages les plus 
dangereux qu’ait produits & celte époque la littérature britannique : 
La Justice politique de Godwin, c'est & peu prés le Discours sur T’ iné- 
galité des conditions : mémes paradoxes, mémes exagérations, méme 
ignorance des véritables conditions de la vie, et je puis ajouler méme 
perfection dans le style. On aurait peine 4 croire qu'une intelligence 
aussi pénétrante que celle du publiciste américain n’en ait pas vu 
bien vite les cétés faibles, si lui-méme ne nous assurait qu’il en fai- 
sait ses délices et une sorte de vade-mecum. 

Le vent, je ai déja dit, était aux utopies socialistes. Robert Owen, 
le fondateur des sociétés coopératives, était alors dans l’apogée de sa 
gloire ; il débarqua 4 New-York, en compagnie de Fanny Wright, 
autre utopiste, mais en jupons. Cette dame, d’origine écossaise, avait 
puisé ses idées a l’école de Jérémie Bentham, et voulait se dévouer, 
elle aussi, au bonheur du genre humain. Elle devangait miss Harriet 
Martineau, qui la rappelle sous plus d’un rapport; mais Fanny 
Wright était résolue 4 donner sa fortune pour réaliser ses plans de 
réforme. Elle vyoulait commencer par l’abolition de |’esclavage, en 
conquérant aux noirs la liberté par le travai). Hélas! i] fallait que 
les Etats-Unis achetassent par des flots de sang la guérison radicale 
de cette lépre; nous en savons aujourd’hui quelque chose. « Fanny 
Wright acquit une plantation, mit son projet 4 exécution, y perdit 
son argent et ses soins, n’en éprouva aucun dépit, et donna a ses né- 


CN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 149 


gres la liberté qu’ils n’avatent pas su ou pu acheler. Malheureuse- 
ment, lorsqu’on est ulopiste, on ne se corrige jamais, et on se con- 
sole, en cherchant lu quadrature du cercle, de n’avoir pas trouvé Je 
inouvement perpétuel. Enhardie par l’insuccés, elle médita sur les 
moyens de régénérer la société. Elle en découvrit trois : la suppres- 
sion de toute.religion et le bonheur terrestre considéré comme |’u- 
nique destination de !’homme, le mariage libre, ct l'éducation par 
'ktat. Fanny Wright fit une triste fin ; elle se maria a un Frangais 
nommé Darusmont, qui |'accompagnait dans ses excursions a tra- 
vers les Etats-Unis, et qui rendit cette femme libre plus malheureuse 
que les esclaves dont elle avait révé l’émancipation. » Quant a Robert 
Owen, i] échoua toutaussi complétement dans la fondation de sa com- 
munauté du New-Lanark, qui devait, comme |'école de Fourier ou de 
Cabet, de néfaste mémoire, conduire Je monde 4 l’harmonie uni- 
verselle, 

Robert Owen devint cependant le nouveau mattre de M. Brownson, 
lequel, sous sa direclion, fit des progrés rapides. Tous les fonde- 
ments de la société lui parurent bientdt autant d’iniquités : mariage, 
propriété, rémuneération du travail, droit de tester. C’était vraiment 
faire preuve d'une certaine hardiesse, que de présenter ces systémes 
ala société Américaine; mais les adeptes montrérent quelque pru- 
dence, en réclamant d’abord l'éducation commune par !’Etat. Tou- 
jours la méme idole, — remarquons-le en passant, — 4 laquelle ces 
ulopistes commencent par sacrifier les généralions, sous prétexte 
darriver 4 une société idéale en traversant une période de despo- 
lisme. Dans un pays d’ailleurs ow |’individu est tout et le gouverne- 
ment 4 peu prés rien, c’était prendre les choses 4 rebours ; mais les 
théopiciens ne sc découragent pas peur si peu. S’ils pouvaient seule- 
ment reformer la génération naissante, la partie serail gagnée; car 
quoi de plus attrayant que la faculté de rompre 4 volonté un mariage 
et de partager les jouissances de la propriété collective et harmoni- 
que, la ou la propriété individuelle est abolie ? Aussi nos songes-creux 
se mirent-ils & l‘ceuvre avec une ardeur fiévreuse ; des sociétés se- 
creles se fondérent dans tous les Etats ; mais quand il s’agit de l’or- 
ganisation définitive, la discorde éclata et personne ne voulut suivre 
les initiateurs. Alors MM. Owen et Brownson modifiérent leurs plans 
etcréérent le Working men’s party, ou le prolétariat : autre bévue; 
dans un pays of la main d’ceuvre était fort élevée et ov le systéme 
manufacturier existait a peine, il ne pouvait y avoir, & proprement 
parler, de véritable prolétariat. L’entreprise échoua comme sa de- 
vanciére : Robert Owen s était cru probablement encore en Europe. 

Le choc fut rude pour M. Brownson, qui se faisait illusion sur son 
athéisme, car il faut bien le dire, il était athée. Mais rester dans cet 


150 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


abime, c'était pour une intelligence comme la sienne chose impossi- 
ble. L’ouvrage de Benjamin Constant sur la Religion lu: étant tombe 
sous la main, il le dévora, le relut encore, finit par se l’assimiler 
comme il avait fait de Godwin. Remarquons ce détail dans l'histoire 
des ames d’élite : c’est presque toujours un seul livre, quelquefois 
méme une seule phrase, qui détermine leurs évolutions définitives et 
leurs résolutions importantes. Notre Américain se mit donc & remon- 
ter avec l’écrivain Francais tous les degrés de la pensée religieuse.— 
D'ou vient-elle? — Elle est innée, mais aveugle dans ses premiéres 
manifestations. — Peu & peu son instinct se développe, se modifie et 
se perfectionne. — A chaque siécle, 4 chaque pays méme, une forme 
particuliére de religion, que celui-ci laisse tomber, ou transforme se- 
lon les jumiéres toujours croissantes de |’'humanité. — Grace & ces 
transformations homme devient de plus en plus religieux, de plus 
en plus moral, tout en se détachant des religions, qui sont comme le 
vétement périssable d'un sentiment immortel. La doctrine de la per- 
fectibilité humaine et de |’mndifférence en matiére de religion se ca- 
chait sans doute derriére ces théories séduisantes; mais qu’elles 
étaient supérieures néanmoins aux dégradants systémes des Owen et 
des Bentham! Je ne m’étonne guére que, dans la situation de son 
esprit, M. Brownson y ait trouvé une source de consolation véritable; 
elle s’'harmonisait si admirablement avec !’atmosphére intellectuelle 
et religieuse de la société qui |’entourait ! 

Cette atmosphére c était la religiosité. ll n'est admis ni dans la so- 
ciété, nidans la constitution américaine qu’un homme ait aucune 
religion quelconque. Soyez mahométan, bouddhiste ou chrétien, 
peu importe; mais athée dans la rigueur du mot, voila ce qu'on ne 
saurait tolérer. ll est clair cependant qu’avec les mille et une sectes 
dont fourmille le protestantisme, avec le flot d’émigrants européens 
que chaque année apporte, l’indifférence religieuse a du faire de ra- 
pides progrés, et que, sous le masque ostensible d’un croyant, se 
cache fort souvent un mécréant véritable. Aussi change-t-on de reli- 
gion aux Etats-Unis non moins aisément que de vétements, selon 
?impulsion, voireméme selon l'intérét da moment. De 1a ]’étonnante 
facilité avec laquelle le mormonisme a pu s’établir; de la tant d’é- 
tranges manifestations qui frappentles regards du nouveau débarqué. 
Personne cependant ne s'en émeut : on est trop occupé de ses propres 
affaires, trop habitué aussi A suivre sa fantaisie. Le catholicisme seul 
est un objet de répulsion générale, par ignorance d’abord, et peut- 
étre parce que, seul, il fait des progrés véritables et ne permet aucun 
changement. 

La théorie de Benjamin Constant trouvait donc chez M. Brownson 
un terrain tout préparé, et par les habitudes d’esprit de ses compa- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 154 


trioles, el par les dispositions de sa propre intelligence. Son dame 
avait besoin de dévouement, de désintéressement ; elle avait soif de 
science religieuse, de philosophie morale, choses que lui avaient re- 
fusées les systémes utilitaires, mais qui se trouveraient peut-étre au 
fond de la religion progressive. 

laquelle choisir? La derniére qui put l’attirer, c'était assurément 
la religion catholique, vénérable enveloppe du passé, pensait-il, mais 
usée, mais décrépite, mais ne renfermant en elle-méme aucun germe 
d'avenir. Tous les prophétes del’ Europe oudel’ Amérique en prédisaient 
la ruine prochaine. Or, pour lui, ces prophétes,c’étaient M. Cousin, les 
saints-simoniens, le bizarre mais éloquent Carlyle. D’un autre cété, 
la négation et la destruction, principes méme du protestantisme, si l’on 
en lire les conséquences logiques, n’offrent pas une base solide pour 
édifier une religion quelconque. L’analyse critique, chose nécessaire 
comme la dissection anatomique, n’est rien sans la synthése, qui 
seule réédifie et conclut. Voila ce que se disait M. Brownson, en jetant 
autour de lui des regards inquiets, quand il fit la connaissance du 
docteur Channing, un des hommes les plus éminents et les plus dé- 
voués de l'Amérique. Lui aussi, ministre unitairien, cherchait la réa- 
lisation d'une religion plus large, plus moderne, renfermant dans 
ses vastes flancs les vieilles sectes transformées, régénérées. Ame ai- 
mante avant tout, Channing acceptait comme chrétienne n'importe 
quelleEglise admettant le Christ pour son chef supreme. Mais ce 
Christ, qui était-il? un homme, ou un Dieu, ou les deux & la fois? 
modifiant en ce point les principes de sa secte, le célébre docteur ac- 
cordait au Sauveur unc nature, non pas divine, mais du moins su- 
perangélique ; tandis que ses coreligionnaires ne voyaient en lui 
qu'un homme divinement inspiré pour fonder le christianisme. Le 
systéme de Channing est fort nébuleux, et peut-tire 4 cause de cela 
méme a-t-il pu séduire beaucoup d’Ames, parmi lesquelles on doit 
compter celle de M. Brownson. L’unitarisme avait le grand mérite 4 
ses yeux de devenir le point de départ d'une religion nouvelle, devant 
combiner le principe autoritaire du catholicisme et le principe ana- 
lytique ou dissolvant de la réforme protestante. Sa confession de foi, 
était d'abord assez élastique pour n’exclure aucune Ame sincérement 
dévonée au bien ; assez définie pour ne pas admettre une incrédulité 
absolue. C’était contre ce fléau envahissant de l’incrédulité que Chan- 
ning et Brownson entreprirent leur croisade. Ce dernier fonda une 
Société pour le progres de l'union chrétienne, en d'autres termes pour 
développer Je sentiment religieux, a défaut de croyances positives. 
(était quelque chose, mais peu de chose ; comment réveiller en effet 
les consciences endormies, comment secouer leur engourdissement 
moral, lorsqu’on n'a pour les nourrir qu'un credo vague et flottant? La 











192 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MUNDE. 


farouche prédestination de Calvin saisit du moins par Ja terreur et 
abat l'homme aux pieds de Jéhovah, quand elle ne le rend pas fou : 
les fameuses résurrections spirituelles (revivals) de ccs derniéres 
années en sont une preuve évidente. | 

Mais bientdt se présenta a l’esprit de M. Brownson cette formidable 
objection : « L’unité toute nue n’est point, méme aux yeux de l’unilai- 
rien, adéquate a Dieu. Quand il dit un, il demande un quoi? Un 
Dieu, répond-il, mais c'est déja quelque chose de plus que l'unité. 
Cela implique nécessairement l’unité contenant ses éléments réels ct — 
nécessaires comme étre vivant et agissant. L’unité, c'est une conccp- | 
tion abstraite de l’esprit, opérant en vertu de son intuition du con- 
cret, et en tant qu’abstraction, elle n’a de réalité que dans l’esprit qui 
la pergoit. Comme toutes les abstractions, c’est quelque chose de — 
mort, de non réel, de négatif; orDieu n'est point une abstraction, ni — 
une simple géneéralisation, une création, un théoréme de l’esprit hu- 
main : c est un Dieu vivant et véritable, existant de par lui-méme, et 
en lui-méme a se et in se. Oui, c'est un étre réel, dans sa plénitude 
éternelle, indépendante, autonome, compléte en soi-méme : vivre, 
c'est agir. Vivre éternellement, infiniment, c'est agir éternellement, | 
infiniment, c'est étre tout acte; et voild pourquoi les philosophes et les 
théologiens appellent Dieu, dansla langue scolastique actus purissi- 
mus. Mais l’acte, quel qu'il soit, exige pour conditions essentielles, 
un principe, un moyen, une fin. Donc l'unité, comme étre actuel, 
comme agissant éternellement, purement en soi-méme, doit renfer- 
mer les trois rapports du principe, du moyen et de la fin; en d’au- 
tres termes, les trois rapports, que la théologie chrétienne désigne 
sous les noms du Pére ou principe, du Fils ou moyen, du Saint- 
Esprit ou la fin, le complément de la vie divine. Ces trois rapports 
intimes sont essentiels 4 la perceptién de l'unité comme Dieu 
vivant et véritable. Donc encore la conception fondamentale du Dieu 
irine est essentielle 4 l’'idée du Dieu un, réel, vivant par soi-méme, 
se suffisant a soi-méme. Dans cette vuede la Trinité, rien n’implique 
qu'un fasse trois, ou que trois fassent un; rien n’infirme non plus 
l’unité divine ; car latriplicité qu’on affirmen’établit nullement trois 
dieux, ni trois étres divins; mais on établit un triple rapport inte 
rieur, renfermé dans l’essence intime d’un Dieu unique, et en vertu 
duquel il est précisément le Dieu un, actuel et vivant. Ce rapport est 
de l’essence méme de la Divinité; c’est pour ainsi dire le contenu 
vivant de son unité, sans lequel il ne serait qu'une abstraction 
creuse, vide, le néant.» 

Telles étaient les pensées qui ne tardérent pas a agiter ce ferme 
esprit, et certes les unilaires ne pouvaient résoudre le probléme. 
M. Brownson était d'ailleurs destiné 4 faire une nouvelle et doulou- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 455 


reuse expérience parmi ses coreligionnaires. Il s‘apercut bientot que 
les ministresde chaque congrégation ménageaient singuliérement les 
préjugés et méme les défauts de leur auditoire. « Que l'un de vous, 
dit-il quelque part, vienne 4 s élever contre nos vices prédominants ; 
quil préche contre l'amour des richesses, contre le luxe, la cupidité, 
la concupiscence de la chair, qu’arrivera-t-i]? Dés le lendemain, il re- 
cevra la visite des hommes les plus marquants de son troupeau, 
lesquels lui déclareront qu’on ne le paye pas pour tonner contre 
ce qui fait la source de leur bien-étre et de leur fortune. Si le 
malheureux ministre persiste au nom de sa conscience, on metlra 
la menace 4 exécution et il devra chercher fortune ailleurs, ou bien 
subir sa ruine en silence. Mais l’infortuné a souvent femme et en- 
fants: il se tait donc par prudence, couvrant de cette lache com- 
promission son devoir le plus rigoureux et tenant la vérité cap- 
live. Non, vous n'oseriez pas la proclamer tout haut cette vérité, 
et voila pourquoi je vous appelle des impuissants pour rester tou- 
jours dans les limites d’une polémique courtoise. » Il y a la une 
révélation propre & faire réfléchir les partisans sincéres de la sépa- 
tation absolue de I'Eglise et de ‘Etat ; pour mon compte je ne pense 
pas qu'un pareil régime convint longtemps 4 des Frangais, a quelque 
communion qu’ils appartinssent. 

Il ne convint pas non plus 4 M. Brownson, dont la virile indépen- 
dance ne pouvait s’y ployer. 1! abandonna donc la secte, mais pour 
se précipiter encore une fois dans les hérésies philosophiques et po- 
litiques qui domimaient en Europe. Fonder une religion de l'avenir, 
tel était toujours son réve : pourquoi ne pas appliquer aux principes 
religieux le dogme éclectique, posé d’abord par Leibnitz et ressuscité 
sous une autre forme alors méme par M. Cousin? Extraire des di- 
verses communions chrétiennes ce qu’elles renferment de principes 
sains ef communs, n'était-ce pas aprés tout la meilleure marche a 
suivre et établir entre elles une alliance durable? La négation seule 
constitue le faux, comme I'aftirmation, le vrai: or le catholicisme 
nie le régne de la chair pour aftirmer seulement celui de l'ame: er- 
reurde sa part. Le protestantisme, au contaire, s'applique surtout 
aréaliser le bonheur terrestre, oubliant trop les véritables besoins 
de l'ime: erreur d'un autre genre. Mais que proposaient le saint-si- 
monisme en France et les plus brillants adeptes de la philosophie 
illemande? La réhabilitation de la chair. Puis, les éléves de Saint- 
Simon admettaient la nécessité d'un culte sensible, une hiérarchie 
siterdotale, une autorité intaillible. Le mot de l’énigme était trouvé, 
({voila M. Brownson préchant, lui aussi, les doctrines de la secte, 
mais avec certaines modilicalions que lui imposaient et sa nature 
honnéte ct le milieu social ov il se trouvait. 


Sevrexmr 186°. 10: 





154 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


Plusieurs années furent nécessaires pour le convaincre de l'inuti- 
lité de ses efforts ; i] revint avec une ardeur nouvelle au socialisme. 
La démocratie et le christianisme, c’était tout un, et Jésus était le 
premier démocrate. Nous nous rappelons tous ce langage de 1848 et 
ces articles d'un prétre éminent qu'il intitulait : L’Eglise c'est la dé- 
moératie. M. Brownson avait pris les devants sur les républicains hu- 
manitaires du vieux monde, et élevait lout un échafaudage de doc- 
trines sur cette premiére base de Jésus démocrate. Si nous avons 
méconnu cette vérilé, disait-il, il faut l’attribuer aux prétres, ces 
premiers auteurs des maux de I’humanité. Ils ont beaw invoquer le 
nom de Jésus, Jésus les condamne: ne s’est-il pas élevé lui-méme 
contre toute Eglise visible? Donc affranchissons-nous des prétres, 
protestants ou catholiques, n’importe: 4 ce prix, nous serons libres ; 
& ce prix, nous conquerrons le vrai christianisme, celui du Christ, 
non celui de l'Eglise, la démocratie pour !’appeler par son nom. 
Mais qu’est-ce que ce christianisme, cette démocratie absolue? Celle 
qui pose non-seulement |’égalité des droits, mais du pouvoir entre 
tous les hommes, qui fait table rase des priviléges, des rangs et des 
richesses. Or, comment atteindre ce but? En s'adressant & }’Etat, non 
a I’Eglise ; car dans I'Etat se trouveront désormais confondus le pou- 
voir spirituel et le pouvoir temporel. Point d’autre Eglise que )’Etal. 
destiné, lui, 4 fender cette merveilleuse démocratie absolue que les 
prétres n'ont pas voulu ou n’ont pas pu créer. C’était bien la peine 
de faire tant de détours pour nous ramener, au méme point par le- 
quel le vieux protestantisme avait débuté, en prenant pour devise : 
cujus regio, ilius religio. : 

Pour nous, ces doctrines n’ont rien de nouveau ; mais c'est chose 
assez curieuse que de voir un libre américain aboutir, comme nos 
Frangais centralisateurs, au despotisme le plus révoltant, sous le pré- 
texte spécieux de la liberté absolue. Heureusement M. Brownson 
a’avait aucune chance quelconque de réussir dans son réve de César 
a& pen prés démocratique. Nous allons assister 4 la derniére transfor- 
mation ou transmigration (lequel des deux termes faut-il employer ’) 
que sen ame ait subie. Ajoutons que ce n'est point la moins extra- 
ordinaire ni la moins digne d’attention au point de vue psychologt- 
que; qui s imaginerait en effet que louvrage de Pierre Leroux suv 
* PHemanté ait pu ramener un homme au catholicisme? 

Tout en poursuivant avec acharnement ses études philosophiques 
parsilélement avec ses projets d’Eglises humanitaires, M. Brownson én 
mint un jour ase poser cette question: l'homme peut-il créer une 
religion? peut-il, en vertu de sa propre puissance objective, se créer 
wn culte et surtout s'y soumettre? Question grave, car en y regal 
dant de prés, cela revient & peu prés a dire ; l'homme est-il Dieu? Mais 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 155 


s‘il en est ainsi, qu’est-ce que notre raison? Est-elle divine cu hu- 
maine, personnelle ou impersonnelle? C'est alors que notre Améri- 
cain fit connaissance avec Kant, dont les docti ines, en ce qu’elles ont 
de juste, paraissent avoir laissé des traces profondes dans ses idées. 
«Partout on lui enseignait, dit M. Emile Montégut, que la raison était — 
subjective, créait son objet, ou |’apercevait non en lui-méme, mais 
dans le miroir de la conscience. La forme de la pensée était la rela- 
tion qui unissait l’objet et le sujet. Cette théorie l’embarrassa fort, 
comme elle en a embarrassé tant d’autres. Dans cetle perplexité, il 
lutles livres de Pierre Leroux, et il y trouva que la pensée est une 
synthése résultant de deux facteurs qui agisseot simultanément et 
sponlanément. Le sujet et l’objet sont exprimés aussi complétement 
l'un que l'autre dans la méme pensée. Cette découverte combla de joie 
M. Brownson : donc si l'objet de la raison est Dieu, Dieu est distinct 
de la raison. Ainsi c'est un panthéiste qui lui a fourni le point de 
départ de sa conversion, et qui lui a fait retrouver le dogme de la per- 
sonnalilé divine et de la providence. » 

On ne saurait mieux analyser cetle partie du livre de M. Brownson, 
eicest pourquoi je me suis emparé de ce passage; ne démontre- 
til pas en méme temps que le publiciste américain soulenu par son 
penchant pour la métaphysique y nageait comme dans son élément 
nature]? Mais poursuivons le cours des pensées de M. Brownson. 
Puisque le sujet et l'objet sont dislincts, quoique unis, Dieu et 
l'homme sont en rapport direct l’un avec l’autre. Ce Dieu ne peut 
étre fhumanité, car l‘humanité, c'est vous, c’est moi, c'est tout le 
monde. Et puisque nous communiquons avec Dieu, celui-ci n'est 
point une abstraction, c’est un étre réel objeciif, vivant, un en puis- 
sance et en acte, en un mot le Dieu des chréliens. Mais alors la 
raison est subordonnée 4 cette supréme réalité objective qui s’ap- 
pelle Dieu ; la raison elle-méme nexiste que par lui, en lui, pour 
lui, quien est lobjet. La synthése el l'analyse se complétent ici ; 
nous sommes vérilablement en communion avec Dieu. Comment ? par 
action incessante et toujours créatrice de la Providence divine, qui 
add nous enseigner el nous diriger, soit par elle-méme, soit par 
des envoyés spéciaux, chargés d'interpréter et de faire connaitre la 
volonté de Dieu a !’humanité. Ces envoyés spéciaux, M. Brownson les 
appelle des hommes providentiels. En d'autres termes, c'est la révé- 
lation. Puis, & cote de ces révélateurs de la vérité, vient se placer la 
raison humaine, elle aussi inspirée, mais inspirée selon l’ordre de 
la nature, comme vivant en Dieu et pour Dieu, comme ayant Dieu 
pour cause premiére, Dieu pour fin derniére. 

Ici, notre chercheur ne peut contenir sa joic en se trouvant enfin, 
sans renoncer 4 sa raison, sur le chemin de .la vérilé religieuse. 


136 UN CATIOLIQUE DU NOUVEAU NONDE. 


« Ce que les philosophes non catholiques, dit-il, appellent la Provi- 
dence, c'est toujours quelque chose de fixe, d'immuable, d'inexo- 
rable, de fatal. Ils rejettent les miracles, le surnaturel, l’intervention 
volontaire du Créateur, comme autant de marques d'une inconstance, 
d’une variabilité que n’autorisent point les lois de la nature. Mais 
en admettant des hommes providentiels, je m’étais, moi, élevé au- 
dessus de cette difficulté, et j’en éta's arrivé 4 comprendre que si 
Dieu lie la nature, celle-ci ne peut aucunement le lier. Se suffisant 
i lui-méme, rien ne le force 4 agir extérieurement, ou 4 créer le 
monde ; par conséquent, la création doit étre, de sa part, un acle 
volontaire et libre ; et il en est @ plus forte raison ainsi de son inter- 
vention dans le gouvernement de la création. Je sentis alors un lourd 
fardeau tomber de mes épaules ; en aftranchissant Dieu de toute dé- 
pendance de la nature, mes propres membres furent déliés, et Je 
découvris dans la liberté divine la garantie de ma_ propre liberté. 
Dieu pouvait donc se montrer bienveillant pour moi, entendre mes 
pricres, intervenir pour me protéger, m’assister, m’instruire, me 
bénir. Il était libre de m’aimer comme son enfant, de me faire toul 
le bien que lui suggérerait sa bonté infinie. Je n’étais plus enchaineé 
comme Prométhée sur le roc caucasien, dévoré par le vautour de mes 
passions ; Je n’étais plus un orphelin, livré & d’inexorables lois géne- 
rales; et mon coeur bondit de joie, et je m’élancai pour embrasser 
mon pére, pour reposer ma téte sur son sein. De ma vie je nou- 
blierai mon extase, en découvrant que Dieu est libre. » 

Une fois parvenu 4 ce point lumineux de ses déductions ontolo- 
giques, M. Brownson pousse plus loin: le Christ, se dit-il, a du étre 
cn communication miraculeuse avec Dieu, il a vécu d'une vie divine, i! 
a uni les deux natures et, comme tel, enseigné, renouvelé Ihuma- 
nité. Dés lors, il n’a pu laisser son ceuvre inachevée, ce qui cut été 
d’un homme, non d'un Dieu ; dés lors aussi i] a dd transmettre 4 ses 
apdtres et par enx au genre humain la communion divine. L Eu- 
charistie chrélienne n’a pas d’autre sens; oui, c’est la communion 
intime de l'homme avec Dieu, ct ainsi le mystére de la foi complete 
la raison, l’ordre surnaturel n’est que le complément de I'ordre na- 
turel. Notre intellect faible et borné les sépare et les distingue; en 
réalité ils se confondent et se continuent, l’un se superpose a !’autre 
dans le plan divin; ils ne sont ni opposés, ni contraires, bien moins 
encore contradictoires. 

Ainsi donc, le Christ étant la vie divine humanisée, nous commu- 
niquons désormais par lui avec Dieu, mais indirectement par les 
successeurs qu'il s’est préparés. De siécle en siécle, ceux-ci se son! 
transmis I'héritage divin, confié en dépdt et constituant un corps 
de doctrines. Mais ot est ce dépdt? a qui a-t-il été transmis, par qu! 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 437 


gardé avec un soin jaloux ? M. Brownson connaissait assez le protes- 
tantisme et toutes les utopies contemporaines pour ne point le cher- 
cher dans cette direction ; et il avait assez étudié le catholicisme, 
dans ses réves de fusion ou plutét de confusion, pour aller droit a 
rEglise, et la reconnaitre comme renfermant, en vertu de son titre 
méme, tous les hommes qui vivent de la vie du Christ, de la com- 
munion avec Dieu, 4 quelque nation, 4 quelque siécle qu’ils aient 
pu appartenir. 

A partir de ce moment |’agitation s’apaise dans cette Ame si 
longtemps errante. On dirait méme que ce puissant et parfois para- 
doxal esprit se contente de cette découverte ; il la médite, la tourne 
et relourne en tous sens, comme pour bien éprouver chaque maille 
dece vélement divin de l’humanité, qui s’appelle I'Eglise catholique. 
fl jouit silencieusement de cette vérité trouvée avec tant de labeur 
sous les débris des erreurs accumulées, et la posséde comme son 
trésor, comme la lumiére de saraison, comme |’aliment de son intel- 
ligence, comme la substance divine de son Ame humaine. « Mais quoi, 
s écrie-t-il soudain, suis-je vraiment catholique, tant que je ne suis pas 
en communion avec cette Eglise, quial’héritage apostolique et le dé- 
pot de la vérité, laissée en mourant par le Christ? Suis-je catholi- 
que tant que je n‘aurai pas prosterné ma raison faillible devant cette 
autorité infaillible 2? Et comment mettre cette raison au service de 
la vérité, si je ne suis pas ostensiblement dans son camp? Avoir la 
lumiére, c'est quelque chose, mais la vie, c'est d’un bien autre prix ; 
or, comment vivre, sans étre en communion avec I Eglise?. De 
plus, vivre, c'est augmenter sa part de lumiére, c’est combattre, 
lutter sans tréve pour la cause de la vérité: or comment com- 
baitre sans renouveler sans cesse ses forces a Ja source éternelle du 
beau, du bien et du vrai. » Il n’y avait qu’une réponse possible a ces 
questions : M. Brownson se la fit promptement, et le 20 octobre 1844, 
Mgr Fitzpatrick, évéque de Boston, recevait son abjuration. 

La conversion du publiciste américain fit sensation; depuis plusieurs 
années il occupait une place considérable dans la presse et dans 
Vopinion de son pays, ou il était en voie de parvenir 4 tout. Aussi se 
crull obligé de rendre compte de son dernier changement dans les 
FeuiHes détachées de mon expérience pratique, auxquelles nous avons 
emprunté la plupart des détails qui précédent. L’écrivain francais 
que Jai déja cité a cru devoir en conclure que M. Brownson ne faisait 
pas un bien grand sacrifice, tellement on est habitué 4 ces évolu- 
lions religieuses en Amérique. L’observalion serait juste, s’il s'agis- 
sait du passage d'une secte protestante 4 une autre; c'est comme si 
l'on passait de sa chambre 4 coucher au salon. Mais elle est absolu- 
ment fausse quand il s’agit du catholicismc. Alors les vieilles haines se 





138 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


réveifient, Jes vieilles amiliés se rompent ; la position de la veille est 
a jamais brisée; et tel qui vous serrait la main avec effusion hier, 
affecte de ne plus vous connaitre aujourd’ hui, que vous étes devenu 
papiste. Encore sera-ce fort heureux, si l’on ne se croit pas autorisé 
4 vous blesser dans vos mtéréts les plus sacrés. Plus méme, vous occu- 
piez l'attention publique, plus la scission devient profonde entre les 
attaches de toute la vie et les liens qu’il s‘agil de former. Heélas! 
l'homme parvenu au milieu de sa carriére peut-il vraiment jeter des 
racines dans un terrain nouveau? J’en doute beaucoup: autant vau- 
drait transplanter le chéne déji noueux de la forét qui le vit naitre 
et grandir au sol d’alluvion de la vallée. La conversion au_catholi- 
cisme est donc toujours un sacrifice sanglant, et c'est 4 nous de 
panser de notre mieux ces plaies longtemps béantes. Tel de ces 
pauvres converlis en meurt; tel autre en souffre la vie entiére ; que 
de foi ne leur faut-il pas pour soutenir la lutte et pour accepter dé- 
sormais l’amertume d'une existence désolée au point de vue humain! 


Vivre, c'est combattre ; je maintiens le mot pour le docteur Brown- 
son plus encore que pour tout homme vivant. Un an ne s’était pas 
écoulé depuis que ce vaillant néophyte était entré dans le sein de 
I’Eglise, quand il se rejeta dans la publicité, en fondant un recueil 
trimestriel qu'il 2 soutenu de son travail et de son érudition jusqu’a 
la fin de 1864. Les évéques américains furent les premiers 4 }’y encou- 
rager. Certes, je suis loin d’approuver chaque principeet chaque doc- 
trine que renferme cette collection de vingt gros volumes; mais @ 
‘homme disposé ajeter la pierre 4 M. Brownson, 4 cause de quelques 
erreurs partielles, jedirais volontiers : « Yous sentiriez-vous capable de 
mener de front, sans faiblir un seul instant, ce labeur presque surhu- 
main ? Vous sentiriez-vous capable par-dessus tout de montrer dans 
cette ceuvre autant de Joyauté et de sincérité, un égal respect pour 
vos adversaires et pour la vérité? » : 

Celui qui apportait a l’Eglise l’appui de son énergique caractére et 
de son remar quable talent y arrivait avec armes et bagages ; cest-a- 
dire avec son esprit d’indépendance, ses habitudes de discussion s€- 
rieuse, sa ferme volonté de courber lhumblement son cceur et son in- 
telligence devant les mystéres de la foi; mais aussi de sonder et de 
déhatire, 4 la lumiére de la raison, tout ce qui est simplement opi- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU NQNDE. 180 


mon, controverse religieuse ou philosophique. En un mot, en se fai- 
sant catholique, M. Brownson avait entendu bien moins renoncer a la 
raison que suppléer 4 son insuffisance et en fortifier les faiblesses par 
la foi elle-méme. N’oublions pas ce point de vue. 

Comme on pouvait s'y allendre, une grande partie des travaux dont 
ils’agit sont dirigés contre le protestantisme; mais ce but immédiat 
de la lutte ne fait nullement négliger 4 l’éminent Américain les pro- 
blémes qui sagitent partout aujourd'hui, dans le sein cemme 
en dehors de l'Eglise. C’est un apercu rapide quoique incomplet de 
ces travaux que je voudrais placer sous les yeux du lecteur. 

Le premier en importance sinon en date fut suggéré a l’auteur 
par une série d’articles semi-rationalistes que publia, en 1863, le 
Home and Foreign Review, recueil catholique d'Anglelerre. Il s’agis- 
sait de l'accord de la foi et de la raison, ce méme sujet que M. Guizot 
nent de traiter d’une facon si magistrale dans ses Méditations. D'or- 
dinaire on considére la foi et la raison comme évoluant dans deux 
spheres essenticllement différentes. Elles ne se touchent ni ne se con- 
londent, me se préoccupant méme pas l’une de l'autre. C'est un 
systame commode, mais radicalement faux, dit l'écrivain de New- 
York ; car il est fertile en conséquences funestes. Au fond méme, on 
he peut jamais, en partant de cette base, arriver 4 établir une har- 
monie quelconque entre l'ordre de foi et l’ordre de raison. Comme 
la science n’a rien 4 faire avec la révélation, elle n’a méme pu y 
songer. Que la science vienne par exemple a nier l'unité de l'espéce 
humaine, elle sera parfaitement dans son droit, endépit du dogme ré- 
vélé; par 1a s'écroulent du coup le péché originel, !'Incarnation, la 
Rédemption et la régénération. Le savant conclura en effet de sa 
prélendue découverte, non que la révélation en elle-méme est fausse, 
mais que les théologiens l’ont mal comprise, ou qu’ils ont empiété 
sur le domaine de la science, en faisant de leurs misérables gloses des 
dogmes révélés. « Mais alors nous voila en plein rationalisme! Quels 
résuliats donne en détinitive cette belle théorie, si nous la ser- 
tons de prés! On Ginirait méme par ne pouvoir alffirmer sa propre 
etislence. » 

De fait, malgré tout ee que peuvent dire certains théologiens, la 
science n'est nullement indépendante de la révélation. Les vérités 
que hous percevons en vertu de nos facultés naturelles, ou bien par 
la révélation surnaturelle, n’appartiennent pas 4 deux ordres de véri- 
és, séparées entre elles : ce sont simplement des parties d'un tout, 
d'une vérité une, pleine, compléte et universelle. Dieu est un, sa 
création une, faile dans un seul dessein, d’aprés un seul plan; c'est 
un tent homogéne. Dans l'univers de Dieu, embrassant chacune de 
ses @uvres, leus principe, leur moyen et leur fin, les parties ont 


160 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


entre elles un rapport réel avec l'ensemble, et cet ensemble est en 
rapport avec ses parties. Pas un passereau ne tombe 4 terre, que 
notre Pére céleste ne le voie; les cheveux de notre téte sont compleés 
et ont une relation logique avec l'univers; car |’univers lui-méme 
n’est que la libre expression ad extra du Verbe, le logos éternel, la 
logique supréme, dans son priucipe immuable. Dieu est souveraine- 
ment logique, et, dans la trés-sainte Trinité, nous avons la source et 
le type de toute union dialectique. Sans doute l’harmonie de|’univers 
n’apparait pas 4 nos yeux trop faibles pour l’apercevoir; mais le ca- 
ractére de l'ensemble se montrera nécessairement au dernier jour, 
quand tout sera consommeé. 

Ainsi l’ordre chrétien ou surnaturel, n’est pas quelque chose que 
Dieu ait, dés l’origine, exclu de la création primitive. C’est une 
erreur des non-croyants et méme de beaucoup de croyants. I! faut 
l'afiirmer hautement, cet ordre n’est pas un appendice introduit 
aprés coup dans le texte primilif, sans que lauteur divin en ait 
eu la prévision. Si "homme neat pas péché, la rédemption n’eut pas 
été nécessaire, pas plus que:la mort du Sauveur; mais, sans la 
faute d’Adam, est-ce que le Verbe ne se serait pas incarné, sans tou- 
lefois se soumetire 4 la souffrance? Il nous est bien permis de 
croire le contraire. Le Verbe s'est fait chair, Dieu s'est fait homme, 
non-seulement pour souffrir et mourir, mais aussi pour élever 
Phomme jusqu’a Dieu, pour le faire Dieu : Dei eritis. L’Incarnation 
est donc le complément de l’acte créateur, c'est la génération du 
cosmos portée 4 sa plus haute puissance; c’est le second cycle de 
la création, en d'autres termes, la régénération, aboutissant elle- 
méme a la glorification divine. Donc le surnaturel, dans quelque 
sens que nous prenions ce terme, n’est point séparé du naturel. 

Il suit de 14 que la création est un acte surnaturel, !’incarnation 
un acte surnaturel, la grace un acte surnaturel, étant tous autant 
d’actes immeédiats de Dieu, non des actes médiats et accomplis en 
vertu de causes secondes. Mais dans ce sens, le naturel et Je surna- 
turel sont unis dialectiquement par l'acte créateur. Ici, le fait du 
surnaturel nous apparait aussi certain que n’importe quel acte na- 
turel, et parce qu'il a lieu directement et constamment sous nos yeux, 
el parce que, sans cet acte, nous ne pourrions méme concevoir aucun 
fait naturel. Le surnaturel en Dieu est complet, il se suffit, il n'a pas 
besoin de créer pour étre dans la plénitude de |’&tre; mais la nature 
dépend entiérement du surnaturel, ne peut exister que comme 
création, que comme mnie 4 l’acte surnaturel et créateur. Toute ten- 
tative pour donner a la nature une cause naturelle croule par la base 
et aboutil 4 la négation de la nature. Sans doute la création demeure 
un mystére inexplicable par nous ou pour nous; mais elle nous est 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 161 


aussi certaine que notre propre existence; car en constatant celle-ci, 
nous constatons aussi l'acte eréateur de Dieu. Il ne nous crée point 
par un acte et il ne nous conserve pas par un autre; notre existence 
continue dépend du fait que |’acte créateur est lui-méme continu; en 
d'autres termes, Dieu nous crée sans cesse. L’acte créateur est tou- 
jours présent, toujours continu ; le supposer suspendu, c’est anéantir 
Yeristence, les créatures n’ayant aucune existence par elles-mémes 
nien elles-mémes. 

La principale difficulté du sujet provient de ce que nous confondons 
souvent le surnaturel avec le surintelligible : ce sont pourtant deux 
choses fort distinctes. Nous ne pouvons comprendre le surnaturel, 
mais i] ne s ensuit pas qu'il soit au-dessus de l’intelligence. Dieu est 
intelligible, souverainement intelligible, parce qu'il est souverai- 
nement intelligent, et, eu égard a nous, la seule base de notre pro- 
pre intelligence: toutefois il dépasse infiniment notre intelligence, 
étant pour nous surintelligible dans son essence méme. Mais ce que 
hous he comprenons pas en lui ne se distingue pas de ce que nous 
comprenons. Il en est de méme dans les ceuvres de Dieu; le sur- 
intelligible n’est pas nécessairement surnaturel, car notre intelli- 
gence nest pas adéquate a toute la nature. Nous percevons le sur- 
intelligible seulement en tant que révélation surnaturelle ; nous le 
saisissons par la foi, non par la science, et pourtant ce que nous 
én saisissons peut étre tout autant la nature que le sensible ou |’in- 
telligible. Donec le surintelligible, cette matiére premiére du sur- 
naturel et dela révélation, n’est pas dans une sphére distincle et sé- 
parée de la science; c’est toujours la méme sphére onjeelNe dans 
laquelle celle-ci évolue. 

Ainsi, nous pouvons facilement discerner |’harmonie réelle existant 
entre la foi et la raison. Dire que, méme dans l'ordre naturel, cer- 
taines choses nous échappent, c'est affirmer tout simplement la fai- 
blesse de notre intelligence finie. Sans doute nous pouvons connaitre 
les apparences visibles, les qualités externes et les altribuls, mais 
Vessence interne, la quedditas, comme dirait l’école, comment la con- 
Railre, soit dans l’ordre naturel, soit dans le surnaturel? Or de ce 
que huus ne pouvons la comprendre, cette essence, s’ensuit-il qu’elle 
n'existe pas? Nullement : nous savons au contraire de science cer- 
laine qu’au dela du connu il y a l’inconnu. Nous avons conscience de 
notre imnuissance ; nous sommes enfermés, emprisonnés, et l’dme 
se frappe sans cesse contre les barreaux de sa prison. Mais |’A4me sent 
aussi qu’elle peut devenir plus encore que ce qu'elle est aujourd hui. 
De 1a méme cette soif insatiable du savoir et de l’infini que tous les 
philoophes ont remarquée. 

Telle est la théorie de M. Brownson; elle temoigne du moins de son 


ica UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


désir sincere de résoudre le redoutable probléme qu’il s’était posé. 
Je sais fort bien qu'elle préte 4 la critique, surtout quand elle est 
poussée, comme le fait notre aulenr, jusqu’é ses conséquences ex- 
trémes. Le propre d’un esprit comme ke sien, c'est d’aller droit devant 
soi sans trop s'‘embarrasser des conclusions. Men but- ea ce moment 
est moins de le critiquer que de le faire connaitre. Il y aurait plus 
d’un rapprochement a faire entre M. Brownsen et M. Emile de Girar- 
din, avec cette grande différence, toutefois, que le publiciste amé- 
ricain se sauve toujours par |’énergie de sa robuste foi. Lui prouve- 
t-on qu'il s’est trompé, ou bien le pasteur légilime pose-t-il nettement 
la question du dogme? Le fidéle se soumet avec humilité et tout est 
dit. Je n’en voudrais pour preuve que ces lignes écrites en 1363. 
« On a paru craindre que nous ne sertions de |’Eglise, crainte assu- 
rément bien mal fondée. Avant d’y entrer nous connaissions tout ce 
que les aulres pouvaient nous oflrir 4 sa place : ce serait pour nous 
chose absurde que de quitter | Eglise, parce qu'elle ne voudrait pas 
se laisser guider par nous. Ce serail commettre un acte plus insensé 
que celui de nos sécessionistes, lesquels ont abandonné | Union parce 
qu'ils n’ont pu agir a leur guise. » 

Quand on s’est familiarisé avec les écrits de M. Brownsen, on est 
frappé tout d’abord de son penchant. manifeste trés-regrettables pour 
les principaux auteurs contemporains, dont I'Eglise a condamné les 
doctrines. Parmi ces derniers, il n'en est aucun qui hui ait inspiré une 
plus ardente sympathie que le célébre Vincenzo Gioberti. Il le repré- 
sente comme la plus éclatante lumiére du siécle, comme la grande 
intelligence qui, malgré beaucoup d’erreurs, a fail pénétrer la clerte 
dans les ténébres, et rétabli l'ordre dans le chacs fait & plaisir par les 
scolastiques. C'est en vérilé a n'y rien comprendre. — Que dire en- 
cere de ces paroles? « Aristotle était un grand matire de logique, 
mais inférieur & Platon, et Platon comme Aristote était maférieur 4 
saint Augustin ou a saint Thomas. Eh bien, nous osons aflirmer que, 
sous le rapport de la puissance inteliectuelle, du génie philesophique 
et de l’érudition, Gioberti dtait légal de tous les quatre. » 

Je n'ai point, bien entendu, a exposer le systéme théologique el 
philosophique de Gioberti, dont les bases sont d’ailleurs suflisamment 
connues de ceux quis occupent de ces études. Mais comme M. Brown- 
son parait l'adopter, je veux justitier mes réserves 4 san égard, en 
arrétant l'attention du lecteur seulement sur un point particulier. 

Selon |’auteur italien et, aprés lui, selon le publiciste américat, 
le péehé originel n’est que la dégénérescence du genre humain, pro- 
‘venanmt d’un manque de logique. L'‘homme peut dégénérer absolu- 
ment comme les plantes, comme les animaux, ou tout autre étre 
fini et créé. Le péché originel et la rédemption correspondent a deux 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 4M: 


moments décisifs de la lutte et de ’harmonie résultant de ces deux 
faits. Hs sont donc souverainement rationnels et expriment une lo} 
cosmique. L'élément mystérieux dont ils se composent se fonde dis 
lors ef sur la raison et sur lidée divine. La transmission du péché 
onginel a lieu en vertu de l'unité concréte du genre humain, et il en 
est de méme de la Rédemption. Dans ces deux ordres dc faits, il in- 
lervien{ aussi un élément surnaturel : l'un nous abaisse jusqu’d la 
soaiélé des démons, nous met en communication avec |’esprit du 
mal, déchu d'un monde antérieur ou angélique; )’autre nous éléve 
jusqa'a Dieu par le Christ, c'est-a-dire vers une cosmogonie future, 
ou mieux vers la palingénésie divine. 

Tout cela est passablement hardi et a le tort fondamental de s’ap- 
puyer uniquement sur des hypothéses; mais voici quelque chose de 
plus osé : — L’individu, en tant qu’individu, participe 4 la nature 
o a Vespéce; seulement il ne la contient pas en lui, puisque, au 
contraire, il est contenu dans son sein. Dans ta race humaine, deux 
individus ent seuls combiné en eux |'espéce entiére : Adam et Jésus- 
Christ; l'un comme la base, }’autre comme le sommet. « Ceci ex- 
plique, continue M. Brownson, le péché originel et la Rédemption. » 

Arrétons-nous, i! en est grand temps. On se demande en premier 
lea si les auteurs de ce beau systéme se comprennent bien eux- 
memes? Quoi! l’homme créé a]'image de Dieu aurait été condamné, 
des l'origine, 4 dégénérer comme les plantes et les animaux! Mais 
icelacst ainsi, comment a-t-il pu étre coupable, et que devient le 
péché origine!? Ne dites-vous pas en propres termes, que la chute 
primitive tient & une lacune déadectique dans le plan divin? J'ai le 
droit de demander ce que vous entendez par la; car qu’est-ce qu'un 
défaut de logique de Ja part de Dieu? Que dire encore de cette expli- 
cation prétendue du péché originel et de la Ri‘demption, qu’on nous 
donne comme les deux poles opposés du plan divin? A parler sans 
ambages, on aboutirait ici bien vite au fatalisme, et je m’étonne que 

- Brownson ne l'ait pas apergu du premier coup d’ceil. Telle est 
pourtant ta doctrine qu’il met au-dessus de saint Augustin, de saint 

s d'Aquin et de tant d'autres illustres docteurs catholiques! 
_bu reste, c’est encore une tendance facheuse du publiciste amé- 
itain, que ce mépris profond dont il se vante pour les scolastiques 
du moyen Age. Jeter l’injure & la face de son pére ne fut jamais 
(ivre méritoire : or, les scolastiques sont un peu nos péres dans la 

» Sans compter que parmi eux se trouvent quelques-uns des plus 
males pénies dont l’esprit humain puisse s’honorer. Le moment se- 
nitd’ailleurs assez mal choisi pour entreprendre une croisade contre 
fux, lorsque les premiers penseurs de la France et de |’Allemagne 
rendent hommage A ces illustres devanciers. 


164 UN CATHULIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


Je me suis étendu sur cetle partie des travaux de M.-Brownson, 
pour montrer avec quelle hardiesse et quelle liberté d’esprit i] aborde 
les questions les plus épineuses, et pour expliquer les alarmes qu'il 
a provoquées parmi ses coreligionnaires. Avant tout c’est un esprit 
osé, mais il reste toujours fils respectueux et soumis de sa mére 
spirituelle; peut-étre méme la conscience de ce respect lui inspire- 
t-elle plus d’audace dans l'expression de ses idées. Il a la liberté 
d’allures d'un enfant de la maison. Je retrouve ce méme caractére 
aventureux dans un autre travail, ot il se rencontre néanmoins une 
foule de choses excellentes. Il s’agit des limites de la foi et de la 
théologie. 

N’oublions jamais le terrain sur lequel combat M. Brownson. II est 
en face de protestants, qui se méprennent sans cesse sur la véritable 
portée de l'enseignement catholique, confondant la‘foi avec la disci- 
pline, les opinions de tel ou tel théologien avec le dogme. Or, selon 
Notre auteur, cetle ignorance de nos adversaires offre un grand 
obstacle 4 la conquéte des Ames : de la Ja nécessité de poser nelte- 
ment la dislinction entre la fui et la théologie. Celle-ci est une science 
purement humaine, elle n’a point la promesse de l’infaillibilité, et 
c'est ce qu'oublient trop souvent les cruyants tout autant que les non- 
croyants. Cette vérilé trouverait bien son ‘application dans notre 
vieille Europe. 

Ce serait abuser de la bienveillance du lecteur que d’entrer dans 
des développements nécessaires peut-¢tre en Amérique, mais 4 coup 
sir inutiles en France, o nous savons, Dieu merci, 4 quoi nous en 
tenir sur ce grave sujet. Mais il n’en est pas de méme des conclu- 
sions pratiques de M. Brownson, et c’est pourquoi nous croyons de- 
voir les reproduire. « Tout ce qui est au dela du dogme, dit:l, 
discipline, administration, organisation intérieure, tendances reli- 
gieuses ou politiques, tout, ovi, tout est matiére a controverse et 4 
critique; quoique tout cela exige de notre part un grand esprit de 
charilé et de respect filial. Donc comme catholique je ne suis nulle- 
ment obligé de défendre chaque mesure prise par les successeurs de 
. saint Pierre depuis qu’ils ont remplacé les Césars... Moins encore 
suis-je tenu de défendre la conduite des gouvernements catholiques: 
Sans faire la plus petite bréche 4 mon orthodoxie ou 4 mon devoll 
de fils respectueux, j’ai le droit de repousser ce que ma raison con- 
damne, de critiquer ce qu’en homme d'honneur je regarde comme 
critiquable dans histoire de I’Eglise... Et s'il en est ainsi, qui pour” 
rait m’obliger 4 louer la politique d'un Ximenés, confisquant wate 
liberté locale au profit de la couronne; d'un Philippe Il, pape 
les Pays-Bas; d’un Jacques II, suivant les conseils insensés du P is 
Petre ; d'un Louis XIV, dans sa conduite vis-a-vis du Pape, 0U vis-av 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 165 


des huguenots, sur lesquels il langa ses dragons pour les pousser de 
force dans I’Eglise ? » 

Une fois sur cetle vo1e, M. Brownson appuie par une foule de preuves 
la liberté catholique, soit en traitant la question de l’infaillibilité 
pontificale, ou celle du pouvoir du Pape au moyen age; soit & propos 
de la puissance temporelle. Remarquons en passant que I’auteur 
américain regrette l’autorité arbitrale, attribuée autrefois au souve- 
rain pontife, et qu’il défend l’existence de I'Etat ecclésiastique : deux 
opinions faites pour étonner nos démocrates césariens. 

ll est tout simple qu'un publiciste d'un caractére aussi indépen- 
dant et d'un esprit aussi ferme dans ses convictions, professe pour 
les écrivains du Correspondant une- profonde sympathie, qu'il ne 
manque jamais de manifester avec éclat. A vrai dire, c’est lui qui a 
fait connailre ce recueil aux catholiques d’Amérique, et nous lui en 
offrons ici l'expression de notre reconnaissance. ; 

La guerre civile venait d'éclater dans la république des Etats-Unis 
quand les Moines d’Occident, par M. le comte de Montalembert, four- 
mirent & M. Brownson l'occasion de formuler son opinion sur le mé- 
rite de ce grand caractére, si étrangement méconnu depuis quelques 
années. Ce portrait est si beau et vient de si loin, que je ne puis me 
tefuser le plaisir de le transcrire. 

« M. de Montalembert est un de ces caractéres nobles et purs, 
qui rachétent beaucoup et illustrent méme les faiblesses du siécle 
dans lequel ils se produisent. Il prend la vie au sérieux et sent 
qaelle a des buts, des devoirs sérieux. A ses yeux, chaque homme, 
quels que soient son rang et sa position, a été placé ici-bas pour ac- 
complir une ceuvre, pour faire et subir la volonté de son Mailre; noh 
pour gaspiller son existence dans une frivole poursuite du plaisir, 
ou dans une dégradante chasse aux richesses. Doué libéralement par 
la nature, il a fortifié et enrichi ses dons rares par une culture assi- 
due et par des études solides. Descendant d’une famille nobiliaire 
dont le nom est historique, pair de France & une époque od la France 
avait une pairie héréditaire, dés sa jeunesse, il consacra son nom, 
son rang, son caraclére élevé, son génie, son savoir et ses grandes 
qualités comme écrivain et comme orateur, 4 la défense de |’Eglise 
et de ses intéréts : depuis trente années enlic¢res, il s’en est toujours 
Montré, parmi les Iaiques, le champion le plus ardent, le plus hardi, 
le plus logique et le plus persévérant. : 

« Ce n’est pas chose facile que d’apprécier 4 leur juste valeur les 
services de cet homme éminent. Sans son amour de la liberté, sans 
sa pensée indépendante, sans la fermeté de son attitude, sa parole 
intrépide et énergique, toujours du cété du droit, toujours avec les 
fRibleset les opprimés, soit 4 la chambre des Pairs, soit 4 I’ Assemblée 








166 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


nationale; soit encore dans des livres, des brochures, des revues, des 
journaux et dans une correspondance immense, peu d’entre nous 
pourraient se vanter d'éire ce qu'ils sont aujourd'hui. Parmi les 
hommes actuels, vivant et agissant sérieusement, il en est bien peu 
qui n’aient été stimulés par lui. Quiconque a travaillé pour avancer 
et assurer les intéréts du catholicisme, en appelant a son aide la 
liberté de la pensée et de la parole, ou la hberté politique, quiconque 
a voulu le progrés social, les droits et l’indépendance des nations, 
a toujours trouvé en lui un coopérateur sage et généreux, en méme 
temps qu’un défenseur intrépide. Quiconque encore a wu ses espé- 
rances pour la bonne cause compromises, ou a senti son 4me décou- 
ragée, son bras paralysé par la bassesse, la trahison, \'abandon, la 
lacheté de prétendus amis, ou par les désappointements et les défakes 
non mérilées, celui-la a regu de lui des paroles de consolation qui 
apaisaient sa douleur, ranimaient son ardeur et lui inspiraient une 
nouvelle intrépidité pour recommencer la lutte. Non, aucun d’entre 
uous ne peut dire tout ce gu’il lui doit, ni mesurer J’influence que 
cet écrivain a exercée pendant ces trente années, et qu'il est destinéa 
exercer dans la suite sur les catholiques du monde entier. L'influence 
d’un pareil homme n’est point destinée 4 mourir, ou elle ressuso- 
lera tout au moins dans le sein de Celui qui en est le premier 
auteur. 

« Trés-probablement, parmi tous nos contemporains, il n'y en 
avait pas un seul mieux fait pour écrire l’histoire des travaux el de 
l'influence des moines de ]’Occident. En elfet, il joint 4 la science, a 
érudition, au godt littéraire de notre temps, la foi, la piété, les sen- 
timents chevaleresques et le caractére énergique des grands Ages de 
V’Eglise. C’est un laique; il a pris une part active et brillante dans les 
mouvements politiques de son pays et de l'Europe; il connait son 
siécle, il sait tout ce que celui-ci sait, peut en parler le langage ¢l 
l'interpréter a la lumiére de sa propre expérience. Mais en méme 
temps il s'est reliré si souvent pour s‘entretenir avec les Péres du 
désert, avec les Basile, les Chrysostome, les Benoit, les Grégoire el 
les Bernard, il a été si charimé de leur vie héroique; il est entre s! 
profondément dans leur esprit, s'est imbu si bien de leur amour des 
souffrances et des sacrifices, qu’il parle avec leur sagesse, leur puls- 
sance, leur douceur el leur onclion. Avec eux il est chez lui, il les 
connait, les comprend, les interpréte pour notre faible entendemen! 
et, je lespére du moins, de facon 4 exciler ]’admiration de nous 
autres, gens faibles, effé:ninés, frivoles, hommes d'argent et de 
plaisir. » 

_ Tel est le jugement que porte M. Brownson sur celui que nous ’av- 
rions pas nous-mémes le droit de louer dans ce recueil; rien de plus 


ON CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 167 


naturel dés lors qu’il accueillit avec joie les deux diecours célébres 
que M. de Montalembert prononca au premier congrés de Malines. 
Is sont devenus pour |'écrivain de New-York l'occasion d’exposer ses 
propres vues sur la liberté religieuse; et c'est pourquoi nous en 
devoas compte au lecteur. 

ll s'est élevé, dit-il, dans I’Eglise, un parti qui fait la guerre a 
toutes les idées modernes, comme si elles étaient toutes entachées 
d'etreur et de fausseté. Le beau idéal de ce parti, c'est, non le 
moyen age, ot il y avait une liberté réelic, mais le systéme des 
grandes monarchies des seiziéme el dix-septiéme siécles, of ume 
centtplisation excessive finit par envelopper et l’Eglise et I'Etat, au 
grand détriment de la premiére. 

A vrai dire, ce beau systéme arrivereit &@ la confusion des deux 
pouvoirs, ou 4 l’absorption de l'un par l'autre : ce qui serait égale- 
meat contraire aux préacipes fondamentaux du christianisme. Celui-ci 
n'a voulu ni ume théocratie, ni le pontifical des Césars : voila ce qu'il 
ne faudiratt jamais oublier. De fait, d'aprés les idées qui ont prévalu 
dens ces derniers siécles et qu'un voudrait ressusciter aujourd’ hui, 
liglise a été tenue dans une sorte d'esclavage, ot elle jouissait de 
gros revenus, absolument comme il en est actuellement de !’Eglise 
anglieane. « En échange de sa liberté, eble eut la triste consolation 
de voir I Etat exclure, aulant que fuire se,pouvait, toutes les commu- 
pions hérétiques el dissidentes. En apparence, | Eglise semblait pro- 
tégée par I’Etat; en réalité, elle était asservie, et malheur a elle si 
elle se fit avisée de s opposer 4 la Cour. Conclusion naturelle : la 
Religion souffrait partout. » . 

Le dix-huitidme siécle et ses bouleversements ont été la consé- 
quence de cet état de choses, dont nous souffrens encore. Et ce serait 
a recommencer cette expérience qu'on nous convie! Est-ce possible? 
est-ce raisonnable ? Mille fois non, reprend M. Brownson, d’autant 
mieux que ce n'est méme pas la vraie doctrine de I'Eglise. Celle-ci 
reconnait J'indépendance de I'Ktat quant au temporel; et |’Etat 
reconnait, lui, l'ind@pendance de la conscience quant au spirituel. 
Daprés cette théorie, pratiquée de nos jours sur une grande 
échelle, I'Ktat ne prescrit rien, ne tolére rien; il protége seulement 
la religion du citoyen, non en vertu d’aucun acte d’approbation ou 
d'improbation, mais par un sentiment de respect pour un droit na- 
turel et inaliénable. Comme devant !’Etat tous les citoyens ont des 
droits égaux, de méme, 4 ses yeux, toutes les religions qui n'offen- 
sent ni les bonnes meeurs, ni l'ordre public, ont des droits égaux a 
sa protection pleine et entiére. 

Tel est le systéme américain, qui a prévalu aux Etats-Unis, et qui 
tend & s’établir de plus en plus dans tout le monde civilisé. ~- Mais, 





"468 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


dites-vous, c’est reconnaitre a l'erreur et 4 la vérité les mémes droits? 
— Nullement, réplique M. Brownson ; c'est tout simplement recon- 
naitre 4 chaque homme les mémes droits comme citoyen en face de 
la loi commune. L’erreur, la vérité, ce sont deux choses abstraites, 
ouvertes 4 la discussion, par conséquent du domaine de1'intelligence 
et du coeur, non de la loi. Vous avez beau faire, vous n'imposerez 
jamais de force 4 une Ame humaine ni la vérité, ni erreur. Elle est 
née libre et libre elle restera jusqu’a la fin du temps. 

D’autres, plus avisés, diront: — Oui, sans doute, en certains 
pays, l’erreur peut étre si forte, que lui concéder la liberté, ce sera 
faire acle de sagesse. Ainsi ferons-nous en France, en Belgique, en 
Angleterre, aux Etats-Unis ; mais ce ne sera jamais qu’une concession 
temporaire, un acte de condescendance, non un droit naturel devant 
I’Etat, non un principe applicable aujourd'hui presque partout. 
« Eh bien, pour ce qui nous concerne, nous, Américains, continue 
M. Brownson, nous ne pouvous accepter ce langage. Nous affirmons, 
au contraire, comme un principe universel, que I'Etat est incompeé- 
tent quant au spirituel; que la civilisation est assez avancée pour 
admettre l’organisation d'une société laique; chaque citoyen a le 
droit naturel d’étre protégé dans la libre jouissance de sa religion, 
c’est-i-dire la religion de son choix. Nous n’admettrions d’exception 
que chez les peuplades 4 !’état d’enfance. » | 

Nous savyons qu’en France et ailleurs, beaucoup de gens s étonne- 
ront de ce langage ; mais n’oublions pas que nous sommes en Ame- 
rique ot ces idées et ces sentiments sont répandus partout. C'est l’air 
ambiant qu'on respire, et M. Brownson répéte seulement ce que cha- 
cun pense et dit tout haut. Cela ne l’empéche nullement d'étre un ferme 
catholique; il donnerait avec joie sa vie pour le Pape et l'Eglise, qu’l 
défend énergiquement contre les spoliations piémontaises. 

I] ne faut pas craindre d’insister encore quelques instants sur ce 
sujet qui est un signe des temps. Au fond, dit notre auteur, la ques- 
tion n‘est que disciplinaire; nous avons donc le droit de la discu- 
ter. L’Eglise a emprunté successivement a tous les régimes cerlains 
principes et certaines régles de conduite qu'elle a pu et da répudier, 
selon les temps et les circonstances. Pourquoi donc s‘attacherait-elle 
aujourd hui & des formes surannées? pourquoi nous-mémes voue- 
rions-nous une sorte de culte fétichiste & ce passé 4 jamais écoulé: 
Cela pouvait, devait étre bien pource passé : est-ce une raison pour que 
nous nous en accommodions? Autant vaudrait que l'homme fait endos- 
sit les vétements de l’enfant. Ou trouvons-nous d’ailleurs, avant les 
premiers empereurs chrétiens l’idée méme que I'Etat doive assurer 
par la force l’unité de la foi? Nulle part. Assurément ce n'est pas !2 
doctrine des grands Péres de I’Eglise, ni de saint Dominique 4 1'é- 


.UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 169 


gard des Albigeois, ni de saint Francois de Sales a l’égard des protes- 
tants, ni de Fénelon a l'‘égard des huguenots. Au yeux de ces hommes 
admirables, les seuls moyens légitimes de rétablir l’unité dans la foi, 
ce sont les armes spirituelles et morales, forgées par la raison‘et la 
révélation s’adressant au coeur et @ la conscience. Voila la doctrine 
wraie, la doctrine que tout récemment encore l’archevéque de Balti- 
more vient de proclamer hautement dans un ouvrage dédié au saint- 
pére lui-méme. 

Est-cea dire qu’on soit indifférent 4 la vérité, ou qu’un homme ait 
ledroit moral d’adhérera une religion fausse?« Dieum’en garde, s’écrie 
M. Brownson, la vérité ne peut tolérer méme un semblant d’erreur et, 
dans l’ordre théologique, je suis aussi intolérant que le calviniste le 
plusfarouche. Non : hors de l'Eglise, point de salut; comme hors de 
la loi morale imposée par Dieu, il n'y a point de vertu. L’erreur n'est 
pas non plus inoffensive, comme le veut Milton, lorsque la vertu est 
libre de la combattre. L’erreur fait le tour du globe, pendant que la 
‘vérité met ses bottes, et de plus aucune erreur n'est en soi-méme in- 
offensive. Sans doute erreur n’a point de droits, mais l’homme qui 
erre en a tout autant que celui qui n’erre pas. » 

Et ainsi va-t-il le hardi docteur, examinant la question sous toutes 
ses faces, et arrivant toujours 4 la méme conclusion : La liberté. 
Quel est d’ailleurs, se demande-t-il, le résultat du systéme contraire? 
C'est que les forts et les robustes, se sentant hommes, se refroidis- 
sent pour la société religieuse, et confondent avec la foi et la piété un 
ensemble destiné seulementa les conserver l'une et l'autre. Est-il sage, 
est-il prudent de se priver de ces forces et de ces dévouements, pour 
maintenir un systéme qui, aprés tout, n’est nullement dans le do- 
maine du dogme ? Et ne serait-il pas juste, au contraire, de séparer 
dans la civilisation moderne, ce qu'elle renferme de réel, de vivaat, 
de ce qui n’est qu’accidentel, temporaire, apparent? Certes, ce dé- 
part une fois fait, il resterail encore dans la société un fond essentiel- 
lement catholique et chrétien. « En agir autrement, n’est-ce pas 
chercher notre Seigneur parmi les morts, non parmi les vivants ; 
chereher son corps dans la tombe ow l’avait déposé Joseph d’Arima- 
thie? Non, le Seigneur est vivant, on ne le trouve plus parmi les 
lombeaux. » 

Bu reste, il ne faut pas l’oublicr, la plupart de ces travaux remar- 
qnables ont été publiés entre les années 1860 et 1864, et par consé- 
quent longtemps avant la derniére encyclique. Pour leur auteur, rien 
de ce qui intéresse!'Eglise ne lui est indifférent; il l'aime d'un amour 
ardent, respectueux, tendre tout a Ja fois, et c'est celte tendresse 
méme qui lui fait pousser un cri d’alarme 4 la vue du danger. Ha- 
hitué dés son enfance aux rudesses du langage républicain et aux 

Surremere 1865. 14 


170 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


hardiesses d’une société of rien n échappe & la discussion publique, il 
ignore l’art des ménagements et a en horreur les réticenccs et les 
‘circonlocutions. Cela peut nous étonner, nous affliger méme; mais 
en fin de compte on ne change pas ces natures énergiques, et l'on 
s’appuie, chacun le sait, seulement sur ce qui résiste. 

il était impossible que le courageux écrivain n’abordat pas la ques- 
tion italienne avec Ia liberté d'esprit qu’il manifeste toujours et 
partout. Dans un article intitulé Rome et Sardaigue, 11 passe en re- 
vue la politique machiavélique de cette derniére puissance ; 11 perce 4 
jour les vues réelles de M. de Cavour et ne ménage pas ¢elles du gouver- 
nement francais; mais quand il s’agit de conclure, M. Brownson le 
fait en ces termes agsurément bien contraires aux opinions soutenues 
dans ce Recueil avec tant d’éclat: « Les temps sont changés et, sans 
qu'il'y ait aucunement de sa faute, la papauté ne peut plus conserver 
le pouvoir temporel, si ce n'est par la tolérance du gouvernement 
francais, qui voudrait une ‘Italie assez forte pour étre une alliée utile, 
assez faible pour ne jathais devenir un ennemi dangereux. » C est pat 

‘la méme raison, ajoute M. Brownson, que les Autrichiens sont 4 
Venise. Encore un peu et l’énergique, mais dévoué écrivain dirait 
volontiers & Pie IX : « Trés-Saint Pére, venez en Amérique, vous y 
serez plus libre, plus maitre et plus respecté que partout ailleurs. » 

Je ne surprendrai nullement le lecteur en lui apprenant que l’en- 
semble et tes conclusions deces divers travaux émurent profondément 
les catholiques et les évéques des Etats-Unis. Etaif-ce bien le moment 
de soulever cette grave question, quand les ennemis de I'Eglise triom- 
phaient de sa faiblesse ;‘quand la fraude et la violence rivalisatent 
d’ardeur pour la dépouiller de ses provinces, pour précipiter la chute 
de ce pouvoir tempore! si honteusement calomnié, vilipendé? 
Quelques-uns des prélats américains d’ailleurs, il ne faut pas |’ou- 
blier, sont d’origine européenne et trés-naturellement ils conservent 
dans leur nouvelle patrie les idées et les sentiments qu’ils ont puisés 
dans leur éducation premiére. Aussi ont-ils quelque peine & s‘habi- 
tuer 4 cette rude franchise républicaine, s’appliquant aux instilutions 
les plus vénérées. M. Brownson eut donc beau protester de son dévoue- 
ment 4 l’Eglise, de son amour filial pour sa mére spirituelle, de sa 
foi inébranlable; on se prenait a douter de la sincérité de ce fils, 
qui ménageait si peu sa mére. Etait-il vraiment catholique? Ne 
couvait-il pas dans son Ame quelque vieux levain de puritanisme? 
Et ainsi les murmures, les coléres secrétes allaient grandissant dans 
lombre, s'échauffant mutuellement, quoique la guerre civile ful ve- 
nue faire une terrible diversion & lous ces sentiments refoulés, mais 
frémissants. 

L’article sur Rome et la Sardaigne déchaina Ia tempete, et la 





UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 171 


Revue fut interdite par plus d’un évéque dans son diocése. M. Brown- 
son sen montra douloureusement ému, mais non ébranlé dans 
son opinion. La seule concession qu'il fit, ce fut de renoncer & 
s‘occuper de questions religieuses, pour se livrer exclasivement a la 
politique. Ayaut de prendre ce parti, il publia des Ezplications aur 
catholiques, oi se peignent etl’'ar dente vivacité de sa foi, et l'indomp- 
table Energie de ses convictions sur. les droits du philosophe et du 
citoyen. Puis, aprés avoir passé en revue les diverses accusations 
portées contre lui, il prend congé de ses lecteurs cn ces termes tou- 
chants : 

« Peut-étre, aprés tout, avons-nous trop gardé du vieil esprit pu- 
rilain, mais bien moins ‘cependant qu’on a voulu le croire. Dans notre 
haine des réticences, des circonlocutions, des compromissions, notre 
langage a été plus énergique, plus rude que ne le conseillait la pru- 
dence ; et nous n avons pas tenu un compte suffisant des circonstances 
pénibles ou se sont’ trouvés les catholiques anglais pendant des sié- 
cles. Mais d’un autre cété, le ton violent de la presse catholique con- 
tre nous, ses appels perpétuels, non 4 lagrande tradition catholique, 
mais @ des traditions locales, mais 4 l’opinion populaire, pour la- 
quelle nous ne nous sommes jamais senti un profond respect, rendait 
impossible une bonne entente entre nous et les catholiques conduits 
par celte presse. A leurs yeux, nous sommes devenu suspect ; nos pa- 
roles, nos actes sont pris en mauvaise part. Les choses sont allées si 
loin que nous avons cru faire acte de prudence en nous abstenant de 
toute controverse théologique dans la conviction que nos labcurs 
seraient désormais inutiles 4 la cause catholique. Et pourtant catho- 
lque sincére, catholique sérieux, nous sommes toujours resté dans 
la mesure de nos forces et‘de notre intelligence; — non, jamais nous 
Navons cessé de nous sentir dans la maison paternelle parmi les 
catholiques ; et bien que nous ne les regardions pas tous comme des 
saints, notre coeur est avec eux. Ce peuple est notre peuple et nous 
sommes 4 lui. Sans doute j'aime mon pays, j'aime mes compatriotes ; 
Je suis prét 4 donner ma vie pour eux et pour lu}, comme vient DE Le 
FAIRE MON ROBLE EY INTHEPIDE FILS, DONT LE CADAVRE EST LA DANS 1. CHAMBRE 
VOMISE, AD MOMENT OU J'ECRIS CES LIGNES, ATTENDANT LES RITES FUNERAIRES DE 
son ease. Cette vie, ill’a sacrifiée librement et sans aucun murmure, 
le noble enfant ; mais mon Eglise m’est plus chére ; mes fréres catho- 
liques me sont encore plus proches! Mes compatriotes non-catholiques 
sont mes fréres selon la chair; mes nomueteelss catholiques sont 
mes fréres selon l'esprit et la vérité.. 

« Nous avons subi quelquestorts ; nous les avons pardonnés et ou- 
hliés. Peut-étre avons-nous fait tort 4 d'autres, puisse ce tort aussi 
étre pardonné et oublié! Peut-étre encore avons-nous rendu quel- 


112 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


ques services a la cause de la religion et de la patrie : s'il en est ainsi, 
Dieu le sait et tient en réserve notre récompense. Tout ce que nous 
demandons aux catholiques, qui nous ont'soutenu si libéralement 
pendant tant d’années, c'est qu'ils ne continuent pas de nous méjuger ; 
c'est qu’ils ne regrettent ni leur libéralisme ni leur confiance dans le 
passé. Jl en est parmi eux que nila clameur populaire, ni méme des 
dissidences d’opinion n’ont pu élojgner de nous : graces leur en 
soient rendus!.Les en récompenser n'est pas en notre pouvoir; les 
oublier, pas davantage.... . . 

« Quant 4 nos opinions, l’esprit ou l’entétement ne nous en a ja- 
mais fait soutenar une seule, lorsqu’elle nous a paru fausse. Du 
reste, nous soumettons de noyveau tous nos écrits au jugement de 
I’Eglise : que le Saint-Siége réprouve une seule de nos propositions 
ou doctriges, comme contraire 4 la.foi ou & lesprit d’obéissance, 
exigible de chaque catholique, et nous serons prét & modifier, 4 chan- 
ger, a corriger. Plus nous ne pouvons dire ; moins, aucun catholique 
neledoit jamais. Le jugement de |’Eglise, exprimé par le saint-peére : 
lel est notre dernier mot. Nous n’avons jamais récusé l’autorité, nous 
ne la récuserons jamais. » | 

SJhésite yraimeat 4 ajouter un mot a ces simples, nobles et fran- 
ches paroles. Et pourtant comment retenir le cri de son Jme? Comme 
le chrétien se montre ici, formant pour ainsi dire la substance et le 
substratum inébranlable de cet ensemble qui s'appelle force, virilite, 
fierté, liberté,.générosilé, talent éminent, et modestie et humilité tout 
4 Ja fois! Quelle incomparable figure que celle de ce vieux descendanl 
des purilains, jetant sur Je cadavre de son fils mort pour la patne, 
un regard baigné de Jarmes; tandis qu’jl s’accuse de rudesse envers 
des compagnons .d’armes,.qu‘il edt voulus plus énergiques dans le 
combat de la vérité contre V’erreur! Pour moi, ‘si je me rangeals, 
comme c’est probable, parmi les contradicteurs de M. Brownson sut 
certains points que le lecteur devine sans peine, je leféliciterais presqué 
encore de ses erreurs, tant elles le montrent sous un jour favorable. 
l’en féliciterais aussi plus sous un autre rapport; puisqu’elles Von! 
contraint de se livrer exclusivement 4 Ja politique et aux questions 
l'esclavage, de l’insurrection, de la constitution américaine et 4 4 
d'autres qui ont agité et qui agitent encore si profondément son p2y$ 

C'est sur ce terrain nouveau que nous avons a !’étudier en derme 
leu et 4 recueillir plus d’une lecon. i | 





UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 175 


II] 


Nous avons vu avec quelle hardiesse M. Brownson revendique les 
droits de la raison humaine, méme un peu de la théologie, en tout ce 
quiest simplement du domaine de l’opinion. Ce sera un non moins 
curieux spectacle de voir ce fier répubticain, — car il l’est jusqu’a Ja 
moelle des os, — poser les bases de tout gouvernement politique ; 
jeter son regard pénétrant sur les maux qui menacent depuis long- 
temps celui de son pays ; prendre un parti décisif sur la question de 
lesclavage; enfin se déclarer haulement contre l’opinion de la 
majorité des catholiques américains, au sujet de la guerre civile, et 
finir par ramener @ son ayis, les chefs mémes de la hiérarchie 
sacerdotaie. C’est le digne couronnement d’une longue vie, consacrée 
en grande partie 4 la défense de Ja vérité el, aprés ce dernier com- 
bat, le vieux lutteur, sentant ses forces épuisées, douloureusement 
éprouvé en Outre dans ses paternelles affections, pourra se retirer sous 
sa lente, pour y atlendre le jour des récompenses éternelles, en 

at: 
. . . « Hic victor caestus artemque depono. 


Ce n'est pas d’aujourd hui que M. Brownson s'est occupé des divers 
problémes qui sortent, pour ainsi dire, du guuvernement de son pays. 
En présence d’un état social, ot Vignorant de la veille peut devenir 
le magistrat ou le député du lendemain; ot l’audace du pamphle- 
laireet du parvenu prend, de plus en plus, la place du mérite mo- 
deste et du véritable esprit politique; ou la richesse passe pour vertu 
ethonneur ; ou la famille méme se désagrége et n’a plus de tradi- 
tions, le patriote s’est senti pris de terreur et s’est demandé: « Est- 
cela ce que nos péres ont voulu fonder? Est-ce 1a l’idéal de leur 
république? Le gouvernement et I’organisation politique des Etats- 
Unis reposent-ils sur les véritables fondements de toute société, et 
quels sont ces fondements ? » Graves questions ! aussi, pressentant fort 
bien les coléres auxquelles il vas’exposer (c’était en 1851), laisse-t-il 
échapper ce cri de généreuse indignation : 

« Ah! nous entendons vanter depuis assez longtemps les droits de 
homme et de la liberté; il faut enfin qu’on nous parle des devoirs 
des hommes et des droits de l’autorité. Peu nous importe les injures 
que nous allons provoquer, nous Jes défions. Le cri de la liberté re- 
lentit partout dans le monde : comme tant d'autres nous l'avons en- 


174 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


tendu; oui, il aretenti d’écho en écho, ce cri jusqu’é ce qu’une folie 
furieuse se soit emparéc de l’univers entier. La voix de l’ordre, de la 
justice, de la sagesse, de la vérilé, de l’expérience, du sens com- 
mun, s'est perdue dans les exclamations tumultueuses paussées en 
faveur de la liberté, de légalité et de la fraternité! Dans le sens 
qu’on leur attribue, ces cris conviendraient mieux 4un club de dé- 
mons, réunis pour faire la guerre au Dicu éternel. Nous devrions 
en rougir, loin de nous en vanter. Un pareil état de choses ne peut con- 
tinuer, si le monde doit exister. La société ne peut se tenur debout, 
quand elle oublie les droits de l’autorité , quand elle rénonce & tout 
sentiment de fidélité, 4 tout principe d’obéissance:-L’homme est 
créé pour vivre en société; la société est impossible, inconcevable 
méme sans gouvernement, et le gouvernement a san tour est impos- 
sible quand on lui conteste le droit de commander, quand onabjure 
VY obligation de lui obéir. » . a 7 

Qui s’attendrait 4 trouver ce langage dans la bouche d'un Améri- 
cain ef d'un républicain comme M. Brownson?.Il peut y avoir, con- 
tinue notre auteur, des temps et des contrées, ou les vrais serviteurs 
de Dieu soient dans la nécessité de restreindre l'aclion du gouverne- 
ment, de diminuer les prérogatives du pouvoir; mais assurément 
les Américains ont autre chose & faire ; ils doivent bien plutdt reven- 
diquer les droits de l’autorité et la majesté de la loi. — On lés dé- 
criera—sans doute, eh bien, aprés? Qui s'est jamais rendu populaire, 
en affirmant la vérité spéciale 4 son époque? Quia jamais pu servir 
son siécle et son pays, sans s’exposer a des attaques? Quand la mul- 
titude a-t-elle applaudi celui qui lui reprochait ses erreurs, qui lui 
démontrait les dangers auxquels elle s‘exposail en suivant les ‘ten- 
dances dominantes du moment? Quel homme vraiment grand, vrai- 
ment bon, s'est jamais proposé de servir ses semblableés, eri flattant 
leurs instincts, et leurs préjugés, en irritant leurs passions? ‘L’er- 
reur et le péché — qui ne le sait? — viennent de la nature, et la 
vertu ne se réalise que par I'elfort, par la violence, par une lutte he- 
roique contre nous-mémes. Le héros n’est-il pas toujours soldat? 
« Donc, soldat du roi des rvis, laisse crier la multitude, laisse le 
si¢cle te dénoncer; laisse la terre et l'enfer faire de leur mieux. En 
avant! eharge, frappe, fort et dru sous les ordres de tonChef éternel, 
et abandonne-lui le dénotiment! Si tu tombes, tant mieux : plus 
belle sera ta gloire, plus certaine ta victoire. En avant! » 

Mais direz-vous encore, c’est le despotisme civil et politique que 
vous nous préchez. Eh oui, mais la faute en est & vous : vous avez 
commencé par invoquer d’tine fagon absolue le droit du jugement 
privé, en religion comme: en politique : vous ne pouvez aboutir, en 
derniéreanalyse, qu’dl’anarchie, ou au despotisme dans les deux or- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 47d, 


dres. Vous récoltez ee que yous avez semé : quant 4nous, catholiques, 
nous pouvons nous err laver tes mains. 

Les catholiques, en effet, aux Etats-Unis, comme dans le monde 
entier ont une deetrine divinement autorisée, qui leur dit : « Tout pou- 
vorr est de Dieu, et vous devez lui obéir en tout ce qui n’est pas 
contre ly conscience. Or, ‘cette méme autorité infaillible nous fait 
aussi connaftre quels sont les cas ot: la conscience est directement 
intéressée ; et dés lors ‘nous ne pouvons osciller saus cesse entre le 
despotisme ‘et Panarehie. Nous reepectons le pouvoir civil tant qu'il 
respecte nos 4mes; nous lui désobéissons au jour ou il viole la loi de 
Dieu. Le despotisme, nous Pavons en horreur, l’anarchie, nous I’exé- 
crons, parce que nous possédons en nous un principe, qui nous per- 
met & la fois de rester des sujets fidéles, tout en nous montrant des 
hommes‘Hbres. » 

De celte double tendance vers l’anarchie ou le despotisme, consé- 
quences logiques du protestantisme, il en découle une autre égale- 
ment funeste a-ta société: la statolatrie, qui est la grande plate de 
notre temps. Cest une idolétrie non moins stupide que celle-de la 
pierreet du bois; idoldtrie qui place I Etat au-dessus de I'Eglise, et 
fait um EBtat-Diew. Vous avez aboli l’influence, l’autorité divine dans 
notre société, vous aurez 4 sa place lastatolatrie, sorte de paganisme 
monsirueux, car la société ne peut se'passer d'un principe supérieur, 
ef quand Ia vrare lot manque, elleen prend une fausse. Certes, celui 
qu'elle s’est choisi conduit au despotisme le plus abject, mais elle ne 
tarde pas ‘& se rejeter violemment dans Ia direction opposée ou vers 
la licence, ce frére batard de la vraie liberté. Au fond, ce ne sont 
que les dewx poles d'un méme principe; Pun mine toute autorité, 
autre usurpe tous les droits. Au nom de Ia liberté, on détruit l’esprit 
d'obtissance, te ‘sentiment de fidélité; au nom del'Etat, on supprime 
tonte liberté de conscience, toute indépendance religieuse. « L Etat 
fonle aux pieds les prérogatives spirituclles de l’Eglise, s'arroge les 
fonctions de mattre d’école et de directeur des consciences, et la. foule 
bat des mas, et elle appetle cela la liberté, le progrés ! » 

Fst-ce A dire que l'Eglise soit ennemie de la tiberté? Loin de la, 
car lautorité et la liberté sont nécessairement illimitées en Dieu. Au 
fond; il n’y a point de hiberté devant Dieu, qui est notre maitre su- 
préme, & qui nous appartenons absolument. Mais par 14 méme que nous 
appartenons a Dieu, nous n’appartenons 4 ancun homme; personne, 
absolument personne n’a de droit sur nous : de la naft donc la li- 
berté. On ne peut parler de fiberté qu’en traitant des rapports de 
homme avec son semblable, de homme avec la société. En der- 
nére analyse, Ja liberté n'est que !'affranchissement de toute auto- 
nté, excepté celle de Dieu. Si le pére, le pasteur, le prince a un 





176 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


droit quelconque de commander, c'est uniquement comme vicaire 
de Dieu; et de la aussi pour moi le devoir de l’obéissance. Telle est 
la loi de la liberté, telle est aussi celle de l’autorité. 

Mais s'il en est ainsi, I’Eglise ne peut étre oppesée & 1a démo- 
cralie nia aucune autre forme de gouvernement. Assutément non, 
répond sans hésiter M. Brownson, car les formes et les agencements 
du pouvoir sont une question de volonté humaine. I} y a mieux : le 
catholicisme est absolument nécessaire poor faire vivre et durer les 
institutions populaires. Ici, nous trouvons chez le publiciste améri- 
cain un développement qui sera nouveau pour la plupart de nos 
lecteurs. «Notre propre gouvernement, dil-il, si l'on comsidére son 
origine et sa forme constitutionnelle, n’est nullement une démocratie; 
c'est bien plutdt une aristocratie limitée et élective selon la théorie 
primitive, le représentant de la nation, une fois élu et pour tout le 
temps de ses fonctions, est indépendant de ses constituants et il 
nest pas responsable envers eux de ses actes. Voila pourquoi nous 
appelons notre gouvernement une aristocratie élective. Mais, dans la 
pratique, le gouvernement fondé par nos aieux, n’existe plus depuis 
longtemps que de nom. Son caractére primitif a disparu déjé, ou 
disparait de jour en jour. La Constitution est nne lettre morte, si ce 
nest en ce qui concerne certains accessoires. Depuis 1828, elle est 
devenue de plus en plus, et elle est aujourd'hui une démocratie 
pure, sans autre constitution réelle que celle dela majorité. Que 
cela soit un bien ou un mal, peu importe. Le changement était iné- 
vilable; parce que les hommes sont plus ‘portés a parvenir en flat- 
tant le peuple et en corrompant la constitution, que par l'abnégation 
et par le dévouement au service du pays. I! serait absolument impos- 
sible de revenir 4 la théorie fondamentale. Qu'un homme se plante 
les deux pieds'sur la constitution ; quels que soient son caractére, 
son habileté et ses talents, i! sera écrasé, réduit en poudre. Per- 
sonne, si ce nest le démagogue, prét a flatter le peuple, a exagérer 
les tendances démocratiques, ne peut obtenir une position impor- 
tante ni de l’influence dans les affaires publiques. Le régne des 
grands hommes, des hommes d'Etat distingués, des patriotes intré- 
pides est fini; celui des démayogues a commencé. Vos charges les 
plus élevées seront désormais remplies par des hommes de troisiéme 
et de quatriéme ordre, trop insignifiants pour soulever une forte 
opposition, trop flexibles quant aux principes pour ne pas suivre 
n'importe ott la direction dela plabe (of she mob), ou les intéréts de 
ceux qui, sous l'inspiration de cette plébe, tirent les fils des marion- 
nelles. Mal ou non, voila le fait, et nous sommes forcés de nous } 
conformer. » 


Ce fait, M. de Tocqueville avait déja signalé il ya de longues an- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 177 


nées, mais il est bon de |’entendre confirmer par un observateur aussi 

sagace que M. Brownson ; et nous avons hate d’ajouter que beaucoup 

d'autres Américains éclairés partagent cette opinion. Ce point acquis 
au débat, s'éléve la.question : — Comment soutenir la liberté popu- 
laire? comment assurer |'action libre, réglée, saine de la démocratie 
ralique ? 28 i 

Selon la. théorie démocratique, i faut .élever un gouvernement, 
puis en confier la.garde. au peuple. Mais, au fond, la démocratie 
nest pas un gouvernement; c,est une éperme machine, faite, pour 
éire mise en mouvement, par le peuple comme il Jui plaina. Par rap- 
port au peuple, ce gouvernement est ce que Dieu est 4 l'univers : la 
cause premiére, moyenne et finale. ll émanedu peuple, administre 
de par le peuple et pour le peuple ; et de plus ce peuple doit veiller 
ala bonne administration. | 

Mais ici se présente. une pelite difficulté : — Le peuple est faillible, 
el comme individu et comme étre collectif ; il se.laisge égarer par ses 
passions et ses ‘inléréts, cq qui produit de grands maux. Or, comme 
le gouvernement dojt nécessairement se courber deyant la volonté 
populaire, il commettra souvent liniquité, A ce vice, le peuple lui- 
méme peut remédier; mais qui prendra spin de la conscience du 
peuple? qui Je portera:& maintenir avec un soin jaloux la justice, 
légalité, le respeet des droits de tous ? 

La vertu et l’intelligence du peuple, répondront quelques-uns. — 
« Niaiserie, dit: M. Brownson. Nous sommes des gens sérieux, et 
nous n’ayons pas le temps de plaisanter. » Comme Américains-nés, 
comme Américains par l'éducation, nous aimons ardemment notre 
pays, et nous le. montrerions dans !'oecasion; mais nous n’en sommes 
pas a ignorer que ja vertu et | intelligence du peuple américain se. 
sont trouvées souvent en défaut. Il faudrait donc commencer par 
augmenter cetle dose de vertu et d intelligence; en d’autres termes, 
Cest répondre par la question. » 

Quant 4 la presse, elle crée des lecteurs, mais non des hommes 
vertueux et intelligents. Que sont d’ailleurs la plupart des écrivains 
de la presse? Des gens médiocres, de principes relachés et d'une in- 
struction peu solide. La presse se fait |’écho des erreurs populaires, 
en les exagérant; elle ne fait rien ou presque rien pour créer 
une opinion saine. La littérature populaire courtise le govt, les pas- 
ons, les préjugés, lignorance, les erreurs populaires ; comment 
donc y chercher un guide str pour nous élever vers la vertu et l’in- 
telligence. 

__— Ab! mais l'éducation ! l'éducation! N’oublions pas qu'il s‘agit 
la de fa vertu et de l'intelligence. La premiére, sans la seconde, ne 
fournirait que des masses propres a éire dupées par les fripons; la 


178 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


seconde, sans la premiére, nous donne des scélérals plus habiles, 
plus stirs de réussir. Par paretithése; cette observation s‘adresserait 
a bien des gens de notre connaissance. [i faut que !'éducation soit 
de la bonne Sorte pour‘htteindre notre but; autrament une mauraise 
Education est chose pire que pas d éducation du tous: Les mahométans 
préchent beaucoup en faveur de V'instruction, le Coran preserit a 
chaque fidéle d’'apprendre & lire ; -en est-il plus vertueux, plus intelli- 
gent? L’éducation présuppose d’ailleurs des éducateurs; comment en 
obtenir de bons? Qut les chotsira, qui jugera de leur compétenee, les 
contrélera, les soutiendra, ou les congédiera? Le peuple direz-vous. 
— Mais c'est le peuple qu'il s’apit d’élever, et les éducateurs sortent 
apparemment du peuple. C’est donc toujours répondre a-la question 
par la question. pee on 8 ays 

Reste en derniére analyse une seule ressource:: la religion. Mais 
quelle religion? Et alors M. Brownson jette un‘rapide coup d’cel sur 
les principales formes du protestantisme américain pour-en démon- 
trer limpuissance radicale et croissante, et pour artiver a cette con- 
clusion : — Le catholicisme seul a fe droit et le pouvoir d’entrepren- 
dre cette mission. Pourquoi? c'est qué seul #1 se donne comme; fondé, 
non pour étre mené par le peuple, mais pour le mener, pour le. gou- 
verner. Oui, pour le gouverner, quelque dur qae soit le mot, peur 
des oreilles démocratiques. La religion n'a pas 4: prononcer des pa- 
roles douces et agréubles; son dévoir est de direla vérité, ebpresque 
toutes les vérités sont rudes 4 entendre pour I'esprit mondain et le 
ceur dépravé. Le peuple a besoim d’étre gouverné, sous peine de 
marcher 4 Panarchie. H1 lui faut ux wart. Il faut au peuple une ge 
rantie de justice et d’équité : or cette garantie, on ne ta trouve qué 
dans une religion plaeée au-dessus du peuple, et & laquelle il soil 
tenu d’oséir, sous peine de damnation. Encore une fois, w xavT Av 
PECPLE UN MAITRE, UN mattre spirituel s’entend. a Maintenant, décla- 
mez contre nous, citez notre mot; réimprimez-te en grosses capitales, 
pour enflammer les passions d'une multitude en délire et augmen- 
ler ses préventions anticatholiques ; puis,: asservissez ce méme peu- 
ple a votre systéme de banques, 4 vos associations d'argent; files 
appel 4 son ignorance, & secs intéréts matériels, et nous verrons bien 
la mesure de votre patriotisme, votre amour de la vérité, voire.siBce- 
rité. Peu nous importe. Vous.voyez que nous vous comprenons, mes- 
sieurs. Eh bien, nous le répétons, ce mot : Il: vous. faut. un mailre 
pour vous commander. » : ae 

Sil’on se rappelle qu’au moment ou M. Brownson écrivait ces bgnes 
lultra-protestantisme et le fanatisme national faisdient explosion 
contre les catholiques, on conviendra qu’il fallait un certain courage 
pour tenir ce langage. Les Know-nothings poussaient les masses 1g80- 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. | 179 


rantes @ l'assaut des émigrants irlandais, et l'on vit, dans plusieurs 
villes de l'Union une multitude ivre se ruer contre .les églises et les 
eouveats, les. ivrer aux dlammes, n’en- pas laisser. pierres sur pierres. 
Grace 4 Inet, personne ne s'avisa d’accusar Ja liberté de ces farou- 
ches démonsérations;.ce fut elle.au contraire qui vint en aide aux 
victimes, 1-squelles trogvarent. dans l'indignation et .la.sympathie des 
hométes. gens. a. la fois une ressource et une.eonsolation. Gependant, 
on le veit, il fallait alors une volonté énergigue pour poser ayssi ré- 
sohimeat.le drapeau du. eatholicisme. sur les. remparts mémes.de 
Vennemi. » Pt tea, A a 

Je voudrais pearvoir suivre le docteur Browneon dans ses remar- 
quables travaux sur. les plus graves questions sociales, telles que 
lopinion et la censcience, lautorité et la liberté, la légitimité et 
lesprit aévelutionnaire, etc., etc. Malheuveusement, l'espace me 
manque, leg. événements . me: pressent. :Déja s'avancait menacante 
celie question de:]’esolavage,.du Sud et du Nord, qui vient d'aboutir 
a une st affreuse guerre divile, couronnée par un horrible assassinat, 
comme sa falldit. toujours. j’holocauste d'une. victime innocente 
pour expier..les longs crimes et fonder le.régne du droit sur des 
bases solides. Entendre un Américain du Nord, un penseur.profond, 
el, de plus, un-catholique, discuter ces brilants sujets, de l'esclavage 
et de Union, c'est, assurément une bonne fortune: asses rare, 
Surtoul-pour meus, qui n’ avons guére enfendu jusqu ici que les par- 
tisans dw Sud, : : 

Commencgons d’abord par bien poser la question ; presque tous les 
catholiqnes des. Etats-Unis, jusques dans cas derniers temps, étaient 
pour. le: Sud contre: le Nord, pour. un comppomis sur l'aflaire. de 
lesclasage phutét que- pour labolition ‘au prix.d’unc faneste rup- 
ture. Dans ses 'premiers .travaux (sur. cetie mati¢re, M. Brownson, 
lui-méme, paratt avoir pariagé cette opinion. A ses yeux, l'esclavage 
était on mak que tolérait.J‘Eglise. Quand, cependant la rébellion ar- 
rive, le jour se fait dans son esprit, et il se pronounce. résoldment 
Contre Pesclavage. J'ai:le regret d'ajouter que ¢ dlait s:‘exposer a per- 
dre la plus grande partie de-sa popularité parmi les catholiques; mais 
hous le-eoninaissons maintenant assez pour savoir qu'il ne .transige 
jamais, mi avec Ba corlscienge ni avec la vérité. En voici ume preuve 
frappante: +: ny ; 

«Nous me placons pas le négre sur.un pied d égalité absolue avec 
le blane; mais il n’en résulte pas que nous ayons le droit de le ré- 
duire 4 Veschavage ; nous. semmis: tens, au contraire, de tout tenter 
pour en faire un homme libre..C’est un homme, el en tant qu’homme, 
il est sort: de la méme. souche que nous, il a les mémes droits natu- 
rels et impreseriptibles. Dans}sa dégradation la plus profonde, il 





180 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU NONDE. 


touche a la nature animale; mais c'est toujours un homme, une ame 
humaine, créée par Dieu, rachetée par son Verbe, qui prit la nature 
de l'homme noir comme de l'homme blanc; tous les deux appar- 
tiennent & la méme race, ont une seule et méme nature. On ne peut 
le réduire 4 une servitude héréditaire, sans pécher contre Dieu ni 
commettre un crime de lése-humanilé, quoi qu'en disent les escla- 
vagistes et leurs fauteurs. Oui, le négre est un homme né libre; 
l’esclavage n'est la condition naturelle d’aucun hemme, d aucune 
race, d’aucune espéce. L’esclave est toujours un homme arraché a 
son état naturel; l'esclavage est donc un état de violence, et ne 
s‘appuie que sur le droit de la force, La ou |’esclavage. préexiste, el 
a été établi sans votre participation, vous pouvez posséder-des escla- 
ves en vertu de la constitution sociale, a la condition de les bien trai- 
ter, de laisser leurs Ames libres, de les instruire dans Ja varitable 
religion, de respecter leurs droils moraux, surtout ceux du mariage 
chrétien; 4 la condition encore d’user de votre influence, comme 
homme et comme citoyen, pour changer cette organisation sociale, 
et pour éteindre l’esclavage. Mais celui qui-ose justifier l’esclavage, 
qui ose soutenir en principe que l'esclavage est une institution chre- 
tienne, une bonne inslitation ; celui qui s’efforee de la perpéuer, 
celui-la ne comprend ni la loi de l‘humanité, ni Jes premiers prin- 
cipes du christianisme. 

« Donc les catholiques, prétres ou laiques, journalistes ou oraleurs 
publics, qui osent soutenir lesclavage comme étant apprauveé, ou 
tout an moins non condamné par |’Kglise, deviennent un sujet de 
scandale, non-seulement pour le protestant intelligent, mais pour le 
catholique conseiencieux. Nous avons éprouyé une profonde dov- 
leur et une humiliation extréme, en voyant que la majorilé des ca- 
tholiques américains, sans en excapter un grand nombre de vénéra- 
bles ecclésiastiques, ont pris cette posilion déplorable sur la question 
de l'esclavage. Non, il n’y a pas ua seul journal catholique; je me 
trompe, il y en a un seul qui se hasarde 4 maintenir hautement !a 
véritable doctrine catholique sur la question; et l'homme qui ne sé 
jette pas avec toute son influence du cété esclavagiste, on le bannit 
de Ja société catholique, surtout dans cette bonne ville de New-York, 
ou pourtant il y a plus de catholiques que dans le reste des Etats- 
Unis! Attaquez l’esclavage, méme au point de vue religieux et moral, 
soutenez votre dire par l’esprit, l’enseignement, l’action de I'Eglise 
dans tous les siécles, dans tous les pays, et l'on vous soupgonnera de 
balancer dans votre foi, on vous dénoncera comme un _ puritain, 
comme un yankee ; ce qui, chacun le sail, est le comble de l‘opprobre 
aux yeux de certaines gens! C'est chose incroyable que celle prompli- 
tude de nos catholiques de New-York, a se rallier au parti d une paix 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 481 


mal assise et déloyale, & montrer leur penchant pour l’esclavage, 
en d'autres termes pour le Sud. Quoi! vous prétendez étre fidéles, 
et vous sympathitsez avec le Sud, vous étes hostiles 4 l’abolition, vous 
aimeriez mieux voir /’Union coupée en deux, ou restaurée sous Jef- 
ferson Davis, avec fesclavage comme pierre angulaire de I’éditice! 
Cest vraiment. merveilleus, mais cela ressemble singuliérement a la 
trahison! 

Felte est' la ‘male franchise avéc laquelle M. Brownson .aborde la 
question, ob nous n’avons pas & le suivre! Mais, o nous avons une 
lecon 4 prendre, c est dans cette attitade véritablement chrétienne, 
qui fait ‘p¢sser par-dessus foute considération, par-dessus toute af- 
fection, tout 'intérét, tout espmt de parti, Panrour de la vérité; qui 
fait affronter toutes les coléres plutdt que de dévier d’une ligne de ce 
chemin rdyal du dévoir, of sé complaisent ius respirent ) aise les 
grandes 4mes, les virils caractéres. 

Le publiciste’, américain réussit méme en cette occasion a rega- 
gner une portion du clergé, 4 commencer par |’archevéque de New- 
York, qui avait d’abord fait défection 4 cette cause sacrée:. Peut-étre 
faut-il attribtier dussi'une partie du succés‘‘au bel ouvrage de notre 
ami M. Cochin sur l’esclavage, ouvrage qui n’a pas eu moins de sept 
éditions aux Etats-Unis. Du reste, il y avait pour les catholiques de 
graves motifs de sortir d’une situation scompromettante pour leurs 
plas chers intéréts. '! 

Ent effet, lorsqu’il y & quelques sindee, les Know-nothings deman- 
dérent ’exdlusion des catholiques des fonctions civiles, politiques ou 
militaires, sur quoi se fondaient-ils? sur ce que les catholiques, n’é- 
tatent pas, ‘ne pouvaient pas étre fidéles & la république, et qu’en 
cas d'éprenvé, ils se rangeraient ‘avec ses ‘erinemis plutdt qu’avec 
ses amis. Or, une guerre plus ‘terrible que toutes les guerres étran- 
géres se présente, le corps social menace ruine et:on les trouve en 
Masses serrées‘du cOté'des séparatistes! Le fait ést st vrai, que lors- 
qu’ett 1865, '{’archevéque de New-York, en revenant d'Europe; prit 
ouvertement ‘parti pout le Nord, des murmutes s’élevérent parmi les 
catholiques ; ‘un de ‘ses collégues alla jusqu’a le censurer dans un 
joartial de ce qu'il s'était mélé de politique, ‘et ’accusa méme d’avoir 
mariqué #ses devoirs d’évéque. Peu $/en fallat que le vénérable prélat 
ne perdit sa popularité auprés de ses ouailles pour ce seul et unique 
sermon, ot il: les avait exhortés'’a demeurer fidéles au drapeau sous 
lequel its s'élaient pourtant toujours abrités contre leurs adversaires 
acharnés. C’était un grand acte de courage de la part de l’archevé- 
que. M. Brownson en y applaudissant de toutes ses forces, fit preuve 
de désintéressement; car, en plus d'une occasion, il avait trouvé 
Mer Hughes opposé 4 ses vues; mais il n’était ‘pas homme & sacri- 


483 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


fier le bien du pays 4 de misérables considérations d’intérét privé. 

Complétons, par d'autres faits, ce détail instructif sur 1'importance 
de la question pour les catholiques. Nos coreligionnaires forment 
dans la Nouvelle-Angleterre une masse compacte et disciplinée; 
partout of ils se portent, ils peuvent assurer le triomphe d'une 
opinion. Supposez maintenant que l’archevéque de New-York eut été 
soutenu par la majorité des fidéles et du clergé, le Nord :teiomphait 
plus tét, le parti dela paix 4 tout prix n’aurait pa'se former ni embar- 
rasser la marche du gouvernement, au point de donner lieu 4 ces 
tatonnements et 4 ces hésitations, qui nous ont si souvent étonnés. 
Voila ce que les Américains savaient et ce qui pouvail les porter a se 
retourner avec fureur, dans un moment dexaspération, contre ces 
partisans étranges et du Sud et de l'esclavage. Heureusement: de nom- 
breux catholiques cembattaient et mouraient pour la défense de la 
commune patrie et du vieux drapeau. 

La presse catholique expliquait du reste ses sympathies de la ma- 
niére suivante : « Le partirépublicain ou du gouvernement, disait-elle, 
une fois la rébellion étouffée et esclavage aboli, n’aura rien de plus 
pressé que de se retourner contre nous et de nous bannir du pays. 
Donec il faut le combattre et soutenir le Sud. » — « Mais, reprend 
M. Brownson, en admettant méme qu'il y ait um tel projet, ne fartes- 
vous pas précisément ce qu'il faut pour leréaliser? Comment! Iden- 
tifier nos intéréts avec ceux de l'esclavage et de la rébellion, prouver 
notre déloyauté 4 la cause nationale, vous sppelez cela une poli- 
tique! Quoi! Nous n’userions de notre intluence que pour créer des 
embarras & nos compatriotes, nous ne saurions jamais querenverser! — 
Soutenir la rébellion, faire cause commune avec elle pour détruire le 
gouvernement de l'Union, nous tenir a l’écart quand J’existence du 
pays est en pénil, qu’est cela, sinon appeler sur nos tétes le danger 
méme que yous devrions éviter? Le gouvernement triomphera, 
croyez-le bien, la rébellion sera réprimée, 1'Union sera restaurée, 
moins l’eselavage, mais plus forte, plus vigoureuse que jamais. Et 
alors quelle sera notre position 4 nous? En vain ferons-nous appel 
aux exemples de dévouements individuels ; en vain citerons-nousnotre 
propre Revue, on saura bien qu’en restant fidéle au gouvernement 
nous avons perdu la confiance des catholiques et qu’en plus d'un 
diocése elle a méme été interdite!... Personne ne peut, hélas! nier 
qu’aucune confession religieuse na épousé avec autant d'ardeur que 
ls confession catholique, te parti de l'esclavage et de Vinsurrection, 
et n’a aussi peu fait pour sauver |’unité et la vie de la nation. Si un 
jour on se sert de cette arme contre nous, la faute en retombera sur 
vous seuls : quant & moi, ce n'est pas un legs dont je sois jaloux de 
faire cadeau a mes descendants. » 


. od 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 183 


Avec de pareilles idées, il était tout simple que M. Brownson se 
déclarat avec ardeur contre le Sud, sans perdre de vue un seul 
instant, comame nous le verrons, las éléments précieux que le carac- 
tére des Sudistes fournit 4 l’arganisation politiqne.des Américains. 
Dans une série d'articles fort remarquables, sur la constitution fédé- 
rale, sur les: conditions auxquelles on pourra rétablir l'Union, il 
montre partawt avec éclat jes meilleures qualités.du publiciste et 
delhommed Stat. Assurément, nous ne poavons que gagner a con- 
naitre, aa moans: sommairament, cep travaux, quijeltent tant de jour 
sur les origines: du oanflit terrible dost. nous sommes encore les 
lémotzs émus. 

Quiest-ce quella constitution des Etats-Unis, se demande M. Brown- 
son? qui‘ la faite? A iad régies fautil yecourir, pour Vinter- 
preter? - 

D'abord, une écnéitabon quelconque ne s¢ fabrique pas, elles en- 
gendre ; elle estantéricure A-tout document écrit, a toute organisation 
gouvernementale...Auasi ng devons-nous point regarder la constitu- 
tion des KitatsrUnis, talle qu’elle.a été rédigée en 1787, comme le 
point de départ des droits du peuple américain ;. car ces droits pré- 
existaient 4 cette convention. Autrement elle aurait représenté quel- 
quechose sans. existence répile, hypothése absurde, Ou ce n’étail que 
Vexposé des vooux d'un certain nombre d’ hommes privés, fort habiles 
et fort respectables; ow il y- ayait-déjh des Ktats- Unis, imvestis d'un 
pouvoir politique souverain. Quelle est donc l’origine de ce pouvoir ? 
qualle.est le. constitution non éerife. des Ktats-Unis.? 

Cette constitution fondamentale, préexistante, cest le peuple, 
Vivamt en-Ktats unis, ou en Lats disctincts quoique unis. Ce peuple 
souverain, oul’ Btat américain, existe 1a seulement ob sont ces corps 
Orgenisés qu’oa appelle Etats, unig-par un lien politique et dont 
émanent .toutes:les leis, .Danc il n’y a point de § souverain politique 
sans Kista, et-point d'Etals sans-union. 

Quant. Vorigine de l’Etet amaéricain, elle n’est rien moins que dé- 
mocratique, dans le seas réyolutionnaire du terme. Les colonies se 
crurent le droit de résistar a )anbitraire et aux actes inconstitution- 
nels dela couronne et du parlemeat britannique; ils Jes altaquérent 
méme les armes. &.la main; mais ni le peuple, ni ses chefs ne son- 
gérent & changer l’ancien..ordre de choses. La vieille organisation 
coloniele ‘continua de subsister sauf en un point : le pouvoir supréme 
fut transféré de la couronne d’Angleterre au peuple américain uni 
par un lien fédéral. C'était précisément.ce qui existait auparavant! 
indépendance de chaque colonie eu égard 4 sun administration locale, 
onion de toutes les eolonies.sous une méme souveraineté. Il ne faut 
point sortir de la. 


184 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


Dans cet état des choses, survinrent.les articles de la Confédéra- 
tion, qui accordérent trop de pouvoir anx Etats et par la produisirent 
l’anarchie. En cela méme, ils violérent la constitution antérieure ou 
non écrite. Celle-ci ne pouvait supporter un centre tellement affaibli, 
et le sentiment national -provoqua ia Gonventian de 1787, dont le but 
immédiat était de remédier 4 cette désustreuse situation. Qr, que dit 
cette Convention, vrai point de départ de la constitution écrite? 

« Nous, le peuple des Etats-Unis, afin de former uae union plus 
« parfaite, d’établir la justice, d'assurer ja. tranquillité intéricure, de 
« pourvoir 4 la défense commune, de procurer le bien-étre de tous, et 
« nous doter, nous et nos descendants, des bienfaits de la tiberté, nous — 
« ordonnons et établissons cette constitution pour les Ktats-Unis d Amé- 
« rique. » Quoi de plus clair, de plas explicite que ce préambule? Qui 
ordonne |’établissement de cette constitution? Seraient-ce les Etals 
séparés ? Nullement. « Nous, le peuple d’Amérique. » Donc elle.émane 
de lui; donc il existait, ce peuple, auparavant; car autrement, com- 
* ment aurait-il pu ordonner, établir quoi que ce soit? Et quand je dis 
peuple, ajoute M. Brownson, j’entends, non une foule, non une popu- 
lation réunie; mais un peuple politique, souverain, jouissant de lous 
ses droits. ; 

« Que cette souverainelté politique réside uniquement dans le peuple 
des Etats unis, c’est ce que prouve encore l'art. X des amendements. 
«Les pouvoirs non délégués aux Etats-Unis par cette convention, ou 
«qu’ellen’enléve pas aux Etats, lear sont réservés, ou bien concédés au 
« peuple. » Quel peuple? Celui des Ktats? Non le peupte des Etats unis; 
cela ressort méme du contexte. L’article V confirme ce point de we, 
en n’exigeant pas l’unanimité des Etats, quand i! s’agira d’amender 
la constitution. Si des amendements sont proposés par les deux tiers 
de la législature fédérale, ou par des conventions convoquées par le 
concrés, 4 la demande des deux tiers des Etats, et s’ils sont adoptés 
par trois quarts des législatures locales, ou des conventions, ils de- 
viennent partie intégrante de la constitution. Evidemment les Etats 
opposants sont autant liés par ces amendements que les Etats appro- 
bateurs; carautrement il n'y aurait plus ni peuple, ni gouvernement, 
ni souveraineté possibles. » 

Il ya doncun peuple souverain, organisé en Etats, mais en Etats 
unis. Hors de cette union, point d’Etats : c’est 14 le caractére essentiel 
de Ia constitution américaine, née des temps, née d’un’état antérieur, 
non d'un parti quelconque. Et de fait, cela ressort de la nature méme 
de la souveraineté : les gouvernements ont & remplir trois fonctions 
distinctes : les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif, tous les trois 
séparés en Amérique. Mais au-dessus de ces fonctions, il y ala souve- 
raineté supréme de I’Etat, qui organise, selon le lieu et le temps, ces 





UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 185 


trois pouvoirs. Or, cette souveraineté politique est foujours, au fond, 
dans la nation et enest inséparable. » C'est une doctrine que soutien- 
nent les auteurs les plus reputés sur la matiére : oui, méme dans 
une monarchie, les reis tiennent leur auterité, comme un dépdt, de 
lanation, et la perdent, quand als en abusent. De 14 est née la doc- 
trine, que les rois et les empereures sont justiciables, et qu’opposer au 
monarque, devenu tyran, une résistance armée est un droit légi- 
time, et parfeis méme un devoir civique. Les Péres de |’Eglise primi- 
tive et les docteurs du mayen Age sont, croyons-nous, unanimes sur 
ce point : quani a la docirine du droit divin des rois, de |’obéissance- 
passive, quanit 4 |’irresponsabilité du pouyoir, toutes ces belles choses 
semblent avoirété parfaitement inconnues, ou elles se cachaient dans 
lombre avant l’avénement des Stuarts en Angleterre, avant Bossuet 
en France. Tout pouvoir vient de Dieu, sans doute, mais par ]’inter- 
médiaire de la nation. A. plus forte raison en est-il ainsi aux Etats- 
Unis. » 

Grice & la constitution, les Etats-Unis sont également garantis . 
contrel’ unification et contre la dissolution. Ces Etats n'ont de pouvoirs 
etde droits qu’en vertu de l'unité nationale. L’individu n’a de puis- 
sance souweraine que comme ciloyen d’un Etat, d'un Etat faisant 
partie de I Union. (’ast-une garantie suffisante pour |'unité nationale; 
car |'Elat perd ses droits politiques ou autres, dés qu’il cesse d'étre 
un des Ktats-Unis, etson peuple cesse de former une partie intégrante 
de lanation politique des Etats-Unis. L’'union ne peut subsister sans 
les Etats, et ceux-ci ne sont pas sans l’union; puisque la souveraineté 
repose sur la convention constituante, qui a pour origine la volonté 
des Etats-Unis ou du peuple réuni. Dissolvez les Ktats et vous dissolvez 
lunion ; dissolvez l’union, et vous dissolvez les Etats. Les uns et les 
aulres sont essentiels au systéme, qui repousse également et la désa- 
grégation, et Ja centralisation, celle-ci comme funeste aux droits des 

fats, ence qu'elle fait du gouvernement fédéral, le seul et unique 
gouvernement national. A vrai dire, le méme souverain gouverne 
dans lesdeux et n'est pas moins national, n’importe ou il s’exerce. Les 
deux sortes de gouvernement ne sont que deux modes distincts, grace 
aurquels l’unique souverain politique, le peuple, trouve bon d’exercer 
on pouvoir ; en d’autres termes, |’exercice de la souveraineté uni et 
indivisible se répartit entre deux organisations distinctes, au lieu de 
seconcentrer dans les mémes mains. C'est ce qui donne uncaracteére - 
unique et particulier a )’organisation américaine. 

Voila donc la théorie de M. Brownson, et jedois dire qu’elle a ren- 
contré parmi ses compatriotes de nombreux approbateurs et de non 
moins nombreux adversaires. Ces derniers existent surtout dans les 
Tangs de ces nouveaux citoyens, venus de l'Europe, qui ont la téte. 

Steremaz 1805. 42 


186 UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 


pleine des idées de la Révolution francaise et de la république démo- 
cratique et sociale. Or, ils n’ont pas d’ennemi plus acharné, ni plus 
redoutable que cet Américain de vieille souche. 

Appliquons maintenant ces principesa l’insurrection du Sud. « La 
seule question a poser est celle-ci : ces Etats font-ils, oui ou non, partie 
de l’union ou du peuple politique des Etats-Unis, dans lequel résident 
la souveraineté et de la nation, et des Etats? Cette souveraineté est 
une et indivisible; elle ne peut donc se scinder. Le Sud a rejeté sa part 
de Vhéritage commun, il n’a plus voulu faire partie des Etats-Unis; — 
mais nous, nous fédéraux, est-ce une raison pour que nous y renon- 
cions? Vous, confédérés, vous faites toujours partie du territoire na- 
lional, et aprés vous avoir vaincus, nous aurons le droit de vous 
traiter comme ces territoires, qui ne sont pas encore organises en 
Etats, de vous donner des gouvernements fédéraux, des droils civils 
égaux aux nétres, mais de vous refuser des droits politiques; car 
yous étes coupables de forfaiture contre la souveraineté nationale. 
Le ferons-nous, c'est une autre question; mais vous nous en avez 
donné le droit; quant renoncer a ces Etats, 4 cette partie de notre 
territoire national, jamais. Nous dépenserons, s'il le faut, notre der- 
nier homme et notre dernier écu, car nous avons besoin de | 'énergie 
du Sud, de son caractére aristocratique, de son savoir-faire, de sa 
diplomatie. Vous absorber dans le Nord, 4u profit du Nord ! Eh non, il 
ne s'agit guére de cela, il s’agit bien plutét de nous modeler sur 
vous, nos fréres, nos compatriotes, égarés sans doute, mais toujours 
nos compatrioles. Le jour ot la rébellion sera vaincue, nous serons 
bien prés de vous tendre Ja main par-dessus ce cadavre de l'esclavage 
4 jamais étouffé. » 

Je résume en quelques lignes des passages, des articles entiers, 
ot M. Brownson déploie 4 cété d'un admirable bon sens les talen\s 
d’un écrivain politique du premier ordre. Tantét ce sont des avertis- 
sements donnés au gouvernement sur ses fautes, sur les dangers de 
la mollesse et du laisser faire ; tantét des encouragements & cause de 
ses intentions honorables ; partout respire le patriotisme le plus pur 
et le plus ardent. Quelquefois le publiciste regrette amérement d'étre 
trop vieux pour prendre lui-méme le fusil, et il s‘en console par cette 
pensée : « Aprés tout, la plume est aussi un glaive pour quiconque 
sait s’en servir, et parfois aussi elle gagne des victoires. » 

Parvenu au terme de ce trop long travail que j’aurai voulu, mais 
que je n'ai osé abréger, de peur de faire tort 4 l'homme éminent 
dont javais entrepris la monographie, je me risque a peine a ajouter 
quelques mots par voie de conclusion. Et cependant que de réflexions 
naissent en foule sous la plume! Jusqu’ici, les Américains ne s’étaient 
guére distingués comme penseurs : uniquement occupés de choses 


UN CATHOLIQUE DU NOUVEAU MONDE. 187 


pratiques et d’assurer la prospérité matérielle de leur vaste empire, 
l'étude de la raison pure, de la métaphysique et de l’ontologie avait 
pour eux peu d’attratts. La littérature méme ne semblait les occuper 
que comme un moyen de distraction entre deux affaires. Mais voici 
M. Brawnson qui se jetie. dans Jes problémes les plus difficiles de la 
volonté et.de Pesprit humain avec une desinvottura, diraient les Ita- 
liens, qui ferast envie aux plus audacieux. C'est méme la ce qui donne 
une saveur et un caractére particulier & ses écrits, ‘lesquels devien- 
nent plus hardis, plus osés,; & mesure qu'il plonge davantage dans les 
entrailles du catholicisme. En abandonnant sa foi socialiste, il n’aban- 
donne en rien lesdroigs de son intelligence, et celle-ci‘s éléve et s’é- 
tend, en méme temps quesa foi religieuse. Au principe démocratique, 
qui reate toujours comme la substance et le fondement de son male 
esprit, 3) soude pour ainsi dire le principe autoritaire, et il en tire de 
merveilleux développements, en les complétant |’un par l'autre. J'ai 
peige a croire que cet exemple soit perdu, surtout dans les circon- 
stances actuelles, pour ses compatriotes; trés-vraisemblablement, 
d'autres marcheront sur ses traces et nous montreront peut-étre une 
ecole de la libre pensée, mais une libre pensée catholique, dirigeant 
ses tudes de plus en plus vers l'accord plutdét que vers l’alliance de 
la raison et de la foi. Il ne fant pas oublier, en effet, que le catholi- 
cisme va sans cesse grandissant aux Etats-Unis, grace 4 la liberté en- 
tiére dont i! jouit et 4 la dissolution croissante du protestantisme. Le 
temps n’est donc pas éloigné of il pésera d’un grand poids dans les 
destinées de la république américaine. Les hommes ne peuvent vivre 
indéfiniment sans autorité ni respect: or quelle école de respect que 
Eglise ! | 

Nous ne prendrons pas congé du docteur Brownson sans le remer- 
cier de toute.la chrétienne sympathie qu'il a constamment témoignée 
au groupe d’hommes qui, dans ce Recueil, soutiennent le méme 
drapeau que lui, le drapeau de la liberté religieuse et politique. Une 
approbation comme la sienne console de bien des déboires; et un 
exemple comme le sien sert & retremper les Ames pour de nouveaux 
combats. 

C.F. Avpiey. 


LE 


CAVALIER ET LE CHEVAL 


C'est un fait constant que les intelligences sont diverses, les dons 
de l’esprit et du coeur inégalement repartis, et que, chez tous les 
peuples comme chez tous les individus, les mémes passions ne se 
rencontrent pas au méme degré. Chacun a ses penchants, ses apti- 
tudes, ses qualités et ses vices. Les naturalistes ont remarqué que 
sur la terre entiére il n’y avait pas deux feuilles d’arbres absolu- 
ment semblables. Entre les hommes, les différences sont encore 
bien plus accusées. Au moral comme au physique, les variétés sont 
infinies. 

En méme temps qu’un perpétuel sujet d’admiration, c'est 1a, pour 
le moraliste, une source de réflexions inépuisable. Tant qu'il s’agit des 
corps inertes, des plantes, des animaux, c'est affaireau naturaliste de 
s’étonner. On pourrait s'en tenir 14 al’égard de l'homme lui-méme, 
si sa destinée s'accomplissait sur la terre; mais, puisqu’il a une 4me 
immortelle, on se demande si les diversités qui caractérisent les 
individus pendant la vie les suivent aprés la mort, si elles sont un 
accident ou si elles constituent l’essence méme de chacun. On 
s'adresse la question, et on n'y trouve pas de réponse. Sur ce point 
comme sur tant d’autres, 11 ya des opinions, mais i} n’existe pas 
de certitude. Théologiens et philosophes n'ont que des hypotheses 4 
nous ofirir. 

D'instinct nous sentons et nous croyons tous que Dieu tiendra 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 189 


compte de Y'inégalité des dons comme de la variété des circon- 
sances; ou, en-d’autres termes, que, devant la justice parfaite, le 
mérite et le démérite de nos ceuvres dépendra de la trempe des 
armes fournies 4 chacun pour le combat d'une part, et de l'autre, 
des fatigues et des périls particuliers au poste de ci::cun. 1.4 s'arré- 
tent les enseignements positifs de notre conscience. Pour le reste, il 
fut nous résigner A ne savoir pas. Il le faut, et c’est pourtant & 
quoi nous ne réussissons guére. L’insatiable curiosité qui est un 
des signes les plus frappants de notre haute destinée, nous attire 
presque invinciblement sur le terrain des suppositions et des proba- 
bilités. Les moins philosophes y sont pris. La-dessus les plus enne- 
mis de la métaphysique ont leur systéme. J’ai le mien. Qu'il me Soit 
permis de l’exposer. Je le donne pour ce qu'il vaut : c’est une pure 
hypothése. 

On a défini l'homme « une intelligence servie par des organes. » 
Mettez « empéchée » au lieu de «servie, » et la définition résume 
merveilleusement toutes mes idées. Nécessité pour |’4me d’user du 
cerveau comme instrument; influence considérable et inévitable 
Je l’instrument sur l’instrumentiste ; variété des instruments ; simi- 
litude des instrumentistes, voila en quatre mots ma théorie tout en- 
tiére. 

Elle explique tout ; elle répond & tout; elle satisfait 4 tout. La li- 
berté et la responsabilité hamaines n’en recoivent aucune atteinte, et 
cest le tryomphe de )’équité morale. Enumérer tous ses mérites 
et toutes ses vertus est chose impossible. Dulcamara en_perdrait 
Vhaleine. 

« Comparaison n’est pas raison, » dit un vieux proverbe. Pro- 
cédons par images cependant, car sans images on ne peut rien com- 
prendre. 

Volontiers je me représente |’Ame comme un cavalier, mais un 
cavalier tellement identifié avec sa monture qu'il faudrait plutét dire 
un centaure. Ce que le cavalier serait tout seul, il ignore. [| ne con- 
nait qu'un maniére d’étre, c'est d’étre 4 cheval; et, n’ayant jamais 
enfourché d’autre cheval que le sien, il n’a pas idée d’une autre 
allare que Vallure de son cheval, sinon par comparaison avec le 
cheval d’autrui. [I] va, et sa facon naturelle d’aller dépend des qua- 
lités et des défauts de sa monture. Pour bonne qu’elle soit, elle ne 
peut marcher a la facon des chevaux ailés et des dragons volants. 
Seul, 4 pied, notre homme marcherait peut-étre mieux et plus vite; 
peut-¢tre irait-il a la mode des Séraphins. Mais l’ame ne peut mettre 
pied & terre. Jusqu’é ce que mort s’en suive, il lui faut donc pren- 

dre le train de sa béte. Si le cheval n’a ni jarrets, ni haleine, le 
cavalier reste en arriére et suit au petit pas son bonhomme de 


190 LE CAVALIER ET LE CHEYAL. 


chemin. I} se peut employer au moulin, réle utile et peu sujet a 
Penvie, si la béte a les reins solides et le pas lourd. Il fera déja des 
jaloux, si les poumons de l’animal lui permettent de prendre du 
service dans les postes. Le cheval est-il poussif et incapable d'un 
effort soutenu, il lui faut un métier paisible, comme le coupé d'une 
douairiére. On l’attélera au phaéton d’une jeune beaut, s'il est 
d’un sang généreux et bon pour un coup de collier. Pourvu que 
dans son genre de vie le galop ne soit qu'un accident, il fera bonne 
mine 4 son jeu. Que s’il est vigoureux et propre a toutes les allures, 
vous pouvez le mener en guerre. Ce n'est pas le hasard qui fait la 
lenteur ou la rapidité du cavalier. Chacun prend le train que com- 
porte son cheval. | 

Il y a plus. Non-seulement chacun va selon les forces de sa béte, 
mais aussi suivant son humeur. I} se trouve des montures naturelle- 
ment douces et honnétes, qui vont droit devant elles sans regarder 
ni 4 droite ni 4 gauche. D’autres ne sont que dociles : il faut avec elles 
user du mors et de la bride, mais un simple mouvement de la main 
suffit 4 les redresser. ‘Il en est de rebelles. Parfois l’éperon lui-méme 
ne réussit point 4 en faire facon. Tel cheval est maniable, mais fa- 
cile 4 la tentation: « En un pré de moines passant, » il tondrat 
trop volontiers plus que la largeur de sa langue. Tel autre est télu, 
opinidtre, et, devant un pont ou un fossé, tiendra bon une journée 
entiére. Ni par cris, ni par coups, on ne gagriera rien sur lui. J’en 
sais d’ombrageux, qui, 4 la vue d’une flaque d’eau, font des pirouelles 
4 les croire fous. Il y en a qu’avec une poignée d’avoine on condui- 
rait jJusqu’au milieu du feu. On peut faire sauter celui-ci pour un 
morceau de sucre. Celui-la ne craint point la trompette, mais n’aime 
pas le bruit du canon. Il est plus sage de ne pas le conduire hors du 
camp, de peur d’y revenir plus vite qu’on n’en était sorti. En de cer- 
tains moments, les plus doux s’emportent, et il devient impossible 
de les maitriser. Avec les bétes trop impressionnables ou trop pas- 
sionnées, le plus sir est d’éviter les occasions et les rencontres. Jen 
ai vu d’indomptables jusqu’au jour ot, ayant pris le mors aux denls 
et conduit leur cavalier 4 travers champs au fond d'un précipice, ls 
se sont relevés meurtris, mais calmés pour toujours. Quant 4 ceux 
qui veulent toujours marcher en téte, qui n'en connait ? — Souflrir 
qu'un autre prenne l’avance sur eux! Ils se feraient plutot crever- 
Passe encore si c’élait toujours en chargeant l’ennemi; mais 4 la 
chasse ou au tournoi, c’est tout de méme. 

Ce que je voudrais exprimer, c’est qu’instrument nécessaire de 
lame pendant la vie, l'animal exerce une influence sur elle; ¢€ 
comme obstacle, en obscurcissant, en amoindrissant, en déprimant 
ses facultés ; et comme boulel, en attirant par son poids ces mémes 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 1¥4 


facullés vers des ubjels indignes d'elle et de sa destinée; — cest 
que les défauts de cet instrument nécessaire sont divers et iné- 
gaux; — cest que l'dme, semblable chez tous par essence, n’est 
niempéchée ni sollicitée chez tous de la méme facon et dans la 
méme mesure ; — c est que les hommes, bien que leurs 4mes soient 
également intelligentes et justes par nature, sont inégalement justes 
el intelligents pendant Ja vie, parce qu’en eux l’animal est inégale- 
ment doué; — c’est méme que les hommes, bien que tous libres, 
ne le sont pas tous également, en ce sens que l'humeur de leur béte 
ne les attire tous, ni avec la méme force, ni dans la méme direc- 
tion, vers la satisfaction des penchants ignobles ou des instincts bri- 
lants. Pour reprendre ma premiére comparaison : les cavaliers se va- 
lent, mais les montures ne se valent pas. 

Heureusement que par une illusion assez commune chez les proprié- 
taires, chacun estime son cheval ou meilleur, ou pour le moins aussi 
bon que celui de son voisin. En définitive, puisqu’on n’en peut 
changer, c'est un bienfait du ciel que nous attribuions 4 Rossinante 
les mérites de Bucéphale ou de Pégase. J'ai lu quelque part quiil 
n'y a de bonheur sur la terre que pour les sots. Cela tient sans doute 
acequ’ils sont contents de leur béte. 

Moi, je suis content de mon systéme. Et voici pourquoi : 

D'abord, il laisse l'homme libre, partant responsable de ses actes ; 
car, enfin, si le cheval géne souvent le cavalier, le cavalier géne 
aussi le cheval, et c'est en somme le cavalier qui conduit. Or, je suis 
si profondément convaincu de la liberté morale de l'homme, ma 
conscience crie si haut au dedans de moi qu’il reste libre jusque 
dans les actes ou sa volonté est le plus affaiblie par la passion, que, 
metiant de cété tout amour-propre d'auteur, je ne voudrais plus de 
Mon systéme, s'il tendait 4 prouver le contraire. Sur ce terrain je ne 
romprais pas d'une semelle, quand méme Monge ou Laplace me dé- 
montreraient le contraire par A plus B. 

En second lieu, ma théorie est l’équité méme, car, tout en affir- 
mant la liberté de l'homme, elle fait état des difficultés plus ou 
moins grandes que lui suscite, dans l’épreuve de la vie, son asso- 
ciation involontaire avec le compagnon qui lui est imposé. A cha- 
= cavalier je tiens compte des défauts et des qualités de son 
cheval. 

Mon systéme me satisfait, enfin, parce qu'il établit entre toutes 
les Ames une égalité originelle et définitive qui me parait plus con- 
forme & Ja souveraine justice que I’hypothése de leur inégalité par 
essence. On est toujours de son temps et de son pays par quelque 
cite. Eh bien! je suis démocrate en philosophie, comme tant d’autres 
le sont en politique. I} m’agrée de penser qu'un imbécile retrouvera 


193 LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 


dans l’autre monde I’esprit qu’il n’avait pas dans celui-ci, ou pour 
me servir d'un langage plus rigoureusement scientifique, qu’en 
descendant de cheval le cavalier reconquerra le méme rang que 
‘ses vainqueurs dans la course. Délivré des entraves qui le paraly- 
‘saient durant cette vie, son intelligence. remontera au niveau com- 
mun. Je sais de braves et honnétes gens qui sent si bétes, ‘qu'il me 
répugne de penser qu’ils demeureront tels pendant toute léternité. 
Et puis, s'il faut tout confesser, je ne suis pas faché de pouvoir me 
-dire que dans l'autre monde ma vanité n’aura plus 4 souffvir de la 
‘désagréable et trop évidente supériorité, peut-dtre. plus évidente 
encore pour les autres que pour moi -méme, de messieurs tels et tels 
‘que chacun célébre, chante et proclame illustres. J’entends bien 
prendre un jour ma revanche, et puisque la chose ne se peut ici-bas 
et tout de suite, que ce soit au moins plus tard et mlleurs. Bref, je 
suis décidé & avoir un jour ou. l’autre du talent, voire méme du 
génie. Ainsi le veulent les principes de 1789 | 

Une seule chose m’inquiéte. Si chatun a, dans l'autre monde, au- 
tant d’esprit que son voisin, et si chacun:y est de la méme humenr, 
la vie future ne sera-t-elle pas horriblement monotone? -Aprés tout, 
il se pourrait que, par dela la frontiére, l'ennui ne naquit point de 
l’'uniformité. Ce qui me tranquillise, c'est que tout cela est: arrangé 
par quelqu'un qui s'y entend, et je m’assure qu'il saura bien faire — 
en sorte que !’existence des bienheureux ne soit pas maussade et in- 
sipide. ‘ 

Ce défilé franchi, tout devient simple, uni, facile, réjoaissant pour 
le coeur et lumineux pour l’intelligence. 

Les philosophes humanitaires apprendront avec bonheur qu’entre 
les races supérieures et les races les plus dégénérées, il n'existe point 
de différence, je ne dirai pas seulement capitale, mais essentielle. Quel 
solide point d’appui pour la philanthropie que la doctrine de 1’ égalilé 
des dmes et de l’inégalité de leurs instruments! On avait bien la res- 
source de la croyance 4 l’unité originelle de toutes les races humaines; 
mais les diversités qu’a engendrées le long cours des ages sont deve- 
nues telles que, réfléchie ef savante, ou traditionnelle et sacrée, cette 
croyance triomphait péntblement de la vive impression produite sur 
les sens et sur l’esprit par le spectacle des énormes disparités appa- 
rentes, et, terrestrement parlant, bien réelles, qu’offre l’espéce hu- 
maine. 

C’est 4 ce point qu’on en est venu 4 douter de la communauté d’o- 
rigine de tous les hommes, et méme A la nier ouvertement. Sans aller 
jusque-la, beaucoup, les personnes pratiques, par exemple, disent 
qu'on ne saurait, en définitive, estimer les gens que pour ce qu'ils 
sont, et non pour ce qu était leur trés-arriére-grand-pére; que les 


LE CAVALIER RET LE CBBYAL. 193 


Hottentols et les Papous, fussent-ils issus de la méme souche que les 
Celtes et les Germains, nen sont pas moins des étres dépourvus d intelli- 
genee et de sens moral; qu’en dépit de toutes les belles phrases on ne 
peut priser en eux des qualités dont ils sont destitués. Sila dégrada- 
tion dans laquelle ils sont tombés affeete tout leur étre, le cavalier 
comme le cheval, on conservera bien pour eux ce reste de respect 
quon éprouve eacore pour le descendant déchu d'ua homme illustre ; 
mais, tout en les plaignant, on les méprisera et on en usera avec eux 
en conséquence. Au contraire, si la dégradation n'est que partielle, 
sielle ne frappe que le cheval, que |'insirument d'un étre immaté- 
nel qui a retenu toute sa dignité originelle, je conserve sans effort 
pour ce principe caché tous les sentiments auxquels il a droit. Mon 
hommage va chercher, sous l'ignoble enveloppe qui me repousse, l’Ame 
que quelques années vont affranchir et faire rayonner de son éclat na- 
lurel. Le cheval est une affreuse rosse ; mais qu’importe! c'est du ca- 
valier qu'il s’agit. 

Mon systéme offre un second avantage, c'est de faciliter la charité 
envers les Papous et les Hurons de Paris. Tous les crétins ne sont pas 
dans la Nouvelle-Guinée; tous les gens.sans pitié n'errent pas dans 
les solitudes de l'Amérique du Nord; toutes les femmes impudiques 
ne se proménent pas sous les cocoliers de Taiti. On rencontre des 
fnpons des menteurs et des poltrons ailleurs que dans les rues de 
Canton et de Nankin. Puisqu’il fout aimer ce prochain-la comme 
si-méme, on éprouve un véritable soulagement 4 penser que les 
mauvais peachants auxquels il a le tort de lacher la bride, ne sont pas 
inhérents & sa nature. Je consens plus volontiers 4 aimer Je cavalier, 
si yous me permettez de hair sa béte tout a mon aise. 

« Et la liberté, et la responsabilité, me dira-t-on. Votre cheval a 
bon des. Vous mettez 4 sa charge tous les péchés du cavalier. » — 
Pas du tout ; le cavalier est libre, non d'une liberté enliére et absolue, 
mais d'une liberté relative, d'une liberté proportionnelle aux vices et 
ala decilité de sa moature. Or, c'est bien d'une maniére relative que 
lame de l'homme est libre. Nous n’avons pas tous a lutter contre les 
némes penchants, les mémes tentations. Qui plus, qui moins. Devant 
la justice parfaite de Dieu, nous ne sommes visiblement responsables 
que dans la mesure de notre liberté comme de nos talents, selon la 
parabole méme de |'Evangile. Une faute est toujours une faute, mais 
pour la méme faute le degré de culpabilité varie suivant le coupable. 
Bien qu'ineapable de sonder les reins et de pénétrer dans le fond des 
ceurs, la justice humaine admet & bon droit l'existence, en certains 
cas, de circonstances atténuantes ou aggravantes. Il y en a aussi, j ima- 
gine, au tribunal de Dieu. La circonstance aggravante ou atténuante 
de chacun, c'est son cheval. Les cavaliers les plus mal montés ont 


104 LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 


droit & plus d'indulgence, mais ils n’en sont pas moins responsables 
des écarts el des chutes de leur monture. La mesure de la responsa- 
bilité différe selon que le cheval est plus ou moins difficile & manier, 
mais la responsabilité su bsiste. 

C'est & moi qu'il appartient d’adresser des questions embarras- 
santes. C’est moi qui ai le droit de demander une réponse aux objec- 
tions qui se pressent en foule devant.ceux qui soutiennent que les ca- 
ractéres individuels sont chez homme essence méme de son dime. 
Comment expliquentils, par exemple, que ces caractéres -essentiels 
puissent étre modifiés par l’age, par. la ‘maladie, par | ecucaion, par 
le genre de vie? 

L’enfant est débile ; la jeunesse, ardente et empartie; 4 peine le 
calme et la réflexion de la maturité est-il alteint, que commence le 
déclin de la vieillesse. La vie de homme est ane succession de 
phases , une métamorphose continue. Est-ce l'ame qui change? qui, 
d’abord, ne saisil que des images, qui comprend ensuite les idées? 
Est-ce l’4me qui abandoune, pour en reprendre d'autres, gouls, sen- 
timents et passions? Voila un étre immortel bien mobile et une es- 
sence bien inconstante. J’aime -bien mieux croire que c'est |'animal 
qui mue, et que si le cavalier change d’allure, c’est qu'un poulain 
n’a pas la vigueur de Gladiateur et n'est pee de I’humeur de Fille de 
l Air. 

Cet homme est plein d’intelligence et d'un caractére fort doux. Sur- 
vient la maladie. Il devient faible d'esprit et d’humeur ehagrine. Tel 
autre fait une chute; il perd la mémoire. Un troisiéme éprouve de 
grands malheurs ; cala le rend fou. Est-ce l’dme qui devient folle, 
dessouvenue, fantasque? Personne n’ose le dire. Eh! non. Le cavalier 
n’a pas changé; mais la monture est poussive ou bien est prise du 
vertigo, et voila le cavalier réduit & chemminer d'un pas languissant, 
ou s’en allant donner de la téte aw mur. 

Que dire de l'éducation ! Je nais méchant gargoa; et grace aux soins 
de mon pére, je deviens honnéte homme. Mes facultés naturelles 
étaient médiocres ; quelques anaées passées sous la direction de bons 
maitres ont fait de moi un fonclionnaire trés-passable. J’étais colére 
et violent comme le duc de Bourgogne, et un autre Fénelon m’a rendu 
doux et patient. Je n’ai pas changé d'4me. Comment suis-je donc un 
autre homme? A mes contradicteurs, si j’en ai, i] faudra deux vo- 
lumes pour arriver 4 quelque chose comme : « Voila pourquoi votre 
fille est muette. » Dans mon systéme, rien de plus simple. J’élais 
monté sur un poulain fort enclin a ruer, 4 mordre, a porter au vent; 
avec un cavecgon, une martingale et une chambriére, je lui ai fait 
perdre ces mauvaises habitudes. Il en iui en restera peut-ctre quelques 
mauvais penchants, mais il suffira dorénavant que je lui tasse sentir 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 195 


la gourmette, la cravache ou |’éperon pour qu'il se soumette sur 
l'heure et sans résistance, habitué qu'il est & fléchir. Il est dompté. 
Mon cheval marche mal; en le faisant trotter 4 la longe, je rectifie son 
allure. Le voulez-vous? I] marchera l’amble. Si je le destine ala selle, 
je le dresse au petit galop; je l’habitue 4 trotter, si je me propose de 
latteler. Est-ce un chevat de chasse qu'il me faut? Par l’exercice, je 
lui domerat plus de jarret et plus d’haleine qu'il n’en aurait jamais 
eu livréa tei-méme au paturage. Selon ce que j’en veux faire, je déve- 
loppe ent lui telle ou tele faculté naturelle. J’y réussis plus ou moins, 
selon qu’il est plus ou moins bien doué par la nature; mais, dans une 
mesure quelconque, je le fagonne 4 ma guise. Quant au‘cavalier, 1 
est aujourd’hui-ce qu'il était hier, et il sera demain ce qu'il est au- 
jourd’rai. C'est 1a tout le secret de l’édueation. Développer par | exer- 
cice ‘tel ou tel nerf de l'instrument; affaiblir et engourdir par l'inac- 
ivité tal ou tel autre. 

Dompté et dressé, le cheval est livré aux mains de son cavalier. Si 
celui-ci continue a mettre en jeu les facultés développées et a refréner 
les penchants vaincus par l'éducation, i] maftrise et perfectionne 
chaque jour son cheval. S’il abandonne |’animai & lui-méme, il court 
le risque de n’en point demeurer le mattre et de lui laisser perdre les 
qualités péniblement acquises. C'est de la sorte qu’ infiue sur I‘homme 
le genre de vie qu'il méne. Le cavalier ne change pas; c’est le naturel 
de son cheval qui reprend le dessus. 

Quand on est-sur la trace d’une idée juste, tout devient lucide. C'est 
ainsi que grace 4 ma distinction du cheval et du cavalier, je me rends 
compte d'une foule de petits faits juasque-la mystérieux pour moi. 

Be nos parents nous tenons la vie; notre Ame est de Dieu. Com- 
ment se fart-il néanmoins que nous ressemblions 4 nos ascendants, 
au moral tout comme au physique ? Hl y a des caractéres qui se trans- 
meltent avec toute leur originalité dans la méme famille pendant des 
siéeles. L'histoire nous fournit des noms synonymes de violence, et 
dautresnoms qui signifient esprit. J'ai entendu dire des descendants 
de madame de Staél qu’ils avaient tous de l’encre dans les veines, — 
bonne encre, par ma foi. Prétendrait-on que ce phénoméne de ressem- 
blanee est le fruit de l'éducation. Faible réponse. L’éducation déve- 
loppe ou paralyse nes tendances naturelles; elle ne les fait pas. D’ail- 
leurs ces similitudes morales survivent bien souvent a des principes 
d’éducation contraire, parfois aussi leur résistent et en triomphent. 
Yous cherchez? Eh bien, adoptez mon systéme et vous trouverez, sur- 
le-champ l'explication qui vous fait faute. De Dieu vient le cavalier; le 
cheval ressemble & son pére. Il en a la fougue ou la mollesse ; comme 
lui, il est rétif ou maniable. Cela va de soi. 

Un sentiment invincible, un instinct rebelle au raisonnement nous 





496 LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 


inspire de la sympathie pour le fils d’un honnéte homme, de lanti- 

pathie pour le fils d'un voleur ou d'un fourbe. Nous proclamons dans 

nos livres et 4 la tribune que les fautes sont personnelles et & bon 

droit; puis, quand il s’agit de marier nos enfants, que les vices 

et les vertus pourraient bien étre héréditaires, et nous ne nous 

trompons pas. Entre ces deux affirmations, entre notre conviction 

intime et nos déclarations publiques, la contradiction semble criante. 

On‘croirait tout d’abord qu’il faut absolument choisir. I] n’en est rien. 

Ah! gardons-nous d’imputer au cavalier les fautes de son pére. Sur 
ce point, la raison a mille fois raison. Ses torls sont personnels. Mais 
le cheval du pére était une méchante béte; craignez que celle du fils 
ne soit pas meilleure. Peut-étre l'éducation I’a-t-elle améliorée? Peut- 

étre, grace au croisement, un cheval gris est-il né d’un cheval brun? 
Néanmoins, puisque vous me demandez conseil, mariez plus volontiers’ 
votre fille au fils d’un bon cheval. Toutes choses égales d’ailleurs, 
les probabilités lui sont favorables. S’agit-il d’argent? Faites de méme. 
Avant de préter, demandez si le pére payait ses dettes. C’est toujours 
plus sur, et cela n’empéche point de prendre hypothéque. « Tel pére, 
tel fils. » 

Ce qui est vrai des familles, l’est également des peuples et des 
races. Chaque nation se distingue des autres par des traits particu- 
liers et originaux ; chaque race a son caractére propre, au physique 
et au moral ; posséde des aptitudes spéciales, tant intellectuelles que 
corporelles. Le Frangais est vaniteux, léger, sociable, spirituel, géné- 
reux, doué d'une vive et nette intelligence, d’une bravoure bouillante 
et téméraire. L’Anglais est flegmatiqué, orgueilleux, égoiste, sar et 
honnéte dans les relations privées, plein de sens, d’un courage froid 
et d'une énergie indomptable. L'Italien est fin, pénétrant, éminem- 
ment artiste, mais fourbe, vindicatif, dissimulé, peu scrupuleux sur 
les moyens, aussi apte 4 la politique qu’aux ceuvres d'imagination. 
L'Espagnol est fier, opiniatre, vaillant, loyal, mais lent et cruel. 
L’Allemand est bon, cordial, patient, mais rude, lourd, docteur, 
patriarchal et bourgeois dans ses mceurs, plus estimable qu’aimable. 
Que de dissemblances! Et cependant tous ces peuples sont issus d’un 
mélange de sang romain, celte et germain. Bien autrement profondes 
sont les différences qui séparent l’Indou du Chinois, le Tartare du 
Slave, le Grec de l’Arabe, le.Négre du Huron. 

La diversité de leurs formes extérieures s’explique par les lois 
ordinaires de la génération. Un trait distinctif s’est produit, soit acci- 
dentellement, soit sous l’influence de causes permanentes, comme le 
climat ou un genre particulier d’existence ; il se transmet du pére au 
fils. Si dans le pére il était le résultat d’une cause permanente, on le 
retrouvera plus saillant encore dans le fils. A chaque génération, 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 497 


sous l'empire de la méme influence, il deviendra plus accentué et 
plus tenace. C'est ainsi que se sont peu a peu formées les races noire, 
jaune, blanche et leurs nombreux rameaux. Il en a été de méme 
dans l'ordre moral. Certaines aptitudes, nées du milieu, ont passé 
de pére en fils, renforcées chaque fois par l’influence de |'éducation 
et du genre de vie. Ce que l'industrie humaine a fait rapidement, a 
Paide de croisements savamment combinés, pour certaines races 
d'animaux, la nature et les mceurs |’ont fait lentement pour l'homme 
lui-méme', et lont fait pour tout homme, pour les facultés de son 
4me comme pour ses traits extérieurs. 

Est-ce 4 dire que les Ames des hommes différent suivant les natio- 
nalités et les races ? Subissent-elles, dans leur essence méme, toutes 
les transformations qui affectent un peuple ou une race? Il faut que 
vous le souteniez, si vous ne dites pas avec moi que le cavalier du 
négre est pareil au cavalier du blanc; que le cavalier de l'Anglais est 
semblable au cavalier du Frangais; que leurs chevaux seuls différent 
et que de 1 viennent leurs différentes maniéres d'aller. 

Puisque c’est de nos parents que nous tenons notre cheval et 


‘ De méme qu'il y a parité entre les lois suivant lesquelles se forment les races 
animales et les lois suivant lesquelles se forment les races humaines, il y a parité 
entre les lois qui président & la conservation des uns et des autres. Une invasion 
introduit quelque part un élément étranger qui se méle 4 la race indigéne. Le 
mélange sera—t-il visible? Le caractére national serart-il changé? Pas longtemps. Si 
linvasion est peu nombreuse, 1'élément étranger sera bientét noyé dans |'élément 
indigéne. L’invasion est-elle nombreuse, au corftraire, l’absorption se fera moins 
nite, mais le miliea quia fait la race indigéne exercant aussi son influence sur I’éle- 
ment étranger, celui-ci dégénérera 4 la longue comme dégénérent les plantes et Jes 
animaux qu'on tente d’acclimater hors de leur berceau naturel. Sa disparition sera 
d'autant plus rapide qu’en vertu d'une loi wirifiée par lexpérience les caractéres 
des métis se perpétuent moins facilement que ceux des races confirmées, comme 
disent les éleveurs, c’est-a-dire des races anciennement formées; de sorte qu’en 
Europe Je fils d'un mulatre et d'une femme blanche a généralement moins d'un 
quart de sang noir, et qu’en Afrique le fils d'un mulatre et d'une femme noire a 
généralement plus que les trois quarts de sang noir. Eh bien! cette loi conservatrice 
des races se retrouve encore dans |’ordre moral. Les Latins ont conquis la Gaule, ils 
ui ont imposé sa langue. Les Germains Il'ont envahie et s'y sont établis; et cepen- 
dant plusieurs siécles aprés Jules César on pourrait redire encore des Gaulois: Rem 
militarem agere et argute loqui. 

is la parité de ces lois est encore bien plus sensible dans le mélange que dans 
Lconservation des races, car la formation des caractéres nationaux mixtes est un 
Lit encore plus fréquent dans Ihistoire que l’absorption compléte d'un peuple par 
um autre. Sur ce terrain les faits abondent. Chacun sait retrouver 4 Milan le mélange 
du gaulois et du latin, et a Naples la fusion du latin et du grec; chacun sait recon- 
haftre sur les bords du Nil la fasion de l'égyptien du Pharaon avec !’arabe compa- 
gnon d'Amrou, et cela dans les idées et les penchants tout comme dans les traits du 
Ysage et!a forme du corps. Les qualités morales se mélent et se combinent comme 
les qualités physiques. 














4938 LE CAVALIER ET LE CREVAL. 


que ce cheval ressemble le plus souvent au leur, il importe fort 
que les chevaux de nos parents soient de bonnes betes. Leurs pen- 
chants, leurs vices et leurs qualités, leurs dispositions ordinaires et 
permanentes ont eu une grande influencc sur les mérites et les dé- 
fauts de nos propres chevaux. Nos penchants, nos vices et nos qua- 
lités, nos dispositions ordinaires et permanentes auront a leur tour 
une grande imfluence sur tes chevaux de nos enfants. L’'homme a 
donc un intérét qui s’étend plus loin que lui 4 amender et perfec- 
tionner sa monture, car ii travaille au profit de sa descendance en 
méme temps qu’a son propre profit. Vicieux, il donnera probablement 
le jour 4 des enfants enclins au vice; vertueux, il mettra vraisemble- 
blement au monde des enfants accessibles & l'amour du bien. Sill 
aiguise son intelligence, il se perpétuera dans des fils d'une intelli- 
gence plus ouverte ; s'il laisse ses facultés s'engourdir ou s’atrophier, 
il transmettra 4 ses enfants des moyens médiocres et un instrument 
paressenx. Dés le collége et l’école de Droit, le futur pére de famille 
prépare des facilités ou des difficultés & l'éducation de ses fils. Notre 
propre éducation perlectionne l’instrument, qui, transmis 4 nos fils, 
devra chez eux étre perfectionné plus tard. | 

En tout ceei, grace au ciel, il n’y a men de fatal. En verta d’une 
loi naturelle, qui contre-balance ta loi de I'hérédité, chaque nouvelle 
génération est comme un effort nouveau, en effet, vers la réparation 
et la restitution de l’espéee humaine. Dans !’organisme humain 
comme dans tout organisme animal, il existe une force intime qui 
tend sans cesse a remonter des qualités viciées aux qualités saines ; 
et bien heurcusement, car, si l’hérédité était sans contre-poids, 
homme tomberait bien vite dans une irremédiable dégradation. 
Mais enfin cet effort n’est qu’un effort; il n'est pas toujours couronne 
de succés, et, méme lorsqu’il n’est pas absolument mfractueux, i 
nest ni toujours complétement fructueux, ni tout 4 fait fructueux 
du premier coup. Plus bas est le point de départ, plus pénible est 
l’effort de la nature, plus incertaine et plus imparfaite la réussite. La 
loi de restitution existe, mais la loi d’hérédité aussi; et selon qu’elles 
agissent dans le méme sens ou en sens contraire, le résultat ne sat- 
rait étre le méme. Cela mérite considération. 

Ce qui n’en mérite guére moins c'est que les dispositions tempo- 
raires, c’est que les dispositions occasionnelles elles:«mémes ne sont 
point ici sans importance. Cela me conduit sur un terrain épineux, 
mais qu’il faut bien aborder. De tout temps, on a remarqueé la beauté 
et les brillantes ardeurs des fils de l'amour, la pauvre et terne nature 
de la postérité du vieillard. La médecine va jusqu’a prétendre que les 
enfants d’ivrognes naissent souvent crétins. Voila de quoi noircir 
encore Ja mauvaise réputation du Lundi, et en faire un jour néfaste- 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 199 


Je ne m'étonne plus, tout cela étant, que les sentiments nobles et 
devés soient plus naturels aux descendants de gens, qui, depuis 
plusieurs générations, a cause de leur position de fortune et de leur 
genre de vie, ont pu et du faire agir plus souvent Jeurs facultés géné- 
reuses et désintéressées, que les facultés habituellement en jeu dans 
les familles ou dominent les nécessités de vivre et-de parvenir. « Bon 
chien chasse de race, » dit un vieux proverbe ; — ce qui ne signifie 
pasle moins du monde que tout chien bon chasseur soit de race, et 
encore moins que tout chien de race chasse bien; mais que bon chien 
de race chasse de lui-méme, sans avoir besoin de lecons. I en est de 
méme des hommes : transmises -par te sang, de degré en degré, et 
fortifiges par l’usage: et l'éducation, les qualités et les aptitudes de- 
viennent un atiribut caractérislique et héréditaire. Ce qui était vertu 
chez l'aieul, est humeur chez lé petit-fils. Moindre est chez celui-ci le 
ménite, mais plus.grande est la séduction, parce que dans le naturel 
ilyaun charme auquel n/atteint jamais le voulu. Plus grande aussi 
est la confiance, car on faillit meins 4 son tempérament qu’a ses 
résolutions. Il n’est cheval si bien dresgé dont l’ardeur apprise vaille 
lélan spontané d'un généreux coursier. 

A quoi l’on objecte que les grands hommes n'ont pas de fils. Les 
lout grands peut-étre, parce que le génie suppose une excellence 
dans l'instrumment, qui, par nature, ne saurait étre qu’accidentelle ; 
mais pour la simple supériorité je ne vois pas cela. Les Vernet sont 
une dynastie de peintres, et les Guise une famille de politiques. Ou la 
sfrie est rompue, regardez 4 la mére. C’est elle, au reste, qui, le 
plus souvent, se reproduit dans le fils. N’oublions-nous pas non plus 
que dans bien des cas ce sont moins Jes facultés qui manquent aux 
fils des grands personnages que l'art ou le courage de s’en servir. 
Gatés dés l’enfance, trouvant dés le seuil de la vie tous les sentiers 
unis sous leurs pas, ils deviennent incapablesde volonté et d’effort. 
Chez eux, le caractére est perverti plus fréquemment que I’intelli- 
gence n'est déchue. 

Je m’obstine donc dans mon systéme, et je soutiens que d’honnéles 
familles sortiront probablement des enfants naturellement honnétes ; 
que les parents dont l’esprit est tourné vers le lucre transmettront 
vraisemblablement 4 leurs enfants l'amour du gain; qu'un vif senti- 
ment de l’honneur passera facilement des ancétres 4 leur postérité. 

_Le régime des castes est odieux et absurde ; mais il n'est pas si 
usé que la vanité nous le persuade de changer de condition. Il est 
plus facile d’avoir les apparences, et méme les talents de son nouvel 
Gal, que d'en conquérir les sentiments. Sages étaient nos anciens 
daimer que chacun fit le métier de son pére, mais le fit mieux et 
franchit un ou deux degrés de l’échelle. Avec )'aptitude regue de la 





200 LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 


naissanee et aiguisée par Péducation comme par l'influence du mi- 
lieu, on est communément mieux armé pour les luttes de la vie, 
plus capable de vaincre, de grandir, de s’élever, qu’avec une armure 
choisie par la fantaisie ou Pillusion. Pour faire d'un percheron un 
cheval de course, il faut passer par des intermédiaires. La grande 
affaire est de perfectionner sa propre béte, de la transmettre déja 
perfectionnée 4 ses enfants, afin que pourwis d’une meilleure mon- 
ture les cavaliers qui nous succéderont puissent courir plus long- 
temps et plus loin. | 

A ma théorie physiologique, la morale n’a qu’a gagner, car les 
parents les-plus vicieux souhaitent des enfants qui ne leur ressem- 
blent pas. Si pour que nos enfants soient naturellement vertueuy, il 
nous faut acquérir nous-mémes de ta vertu, tout comme pour les 
avoir plus intelligents il est prudent de développer sa propre intelli- 
gence, voila un encouragement au bien qui peut rivaliser avec les 
prix de vertu de l’Académie. Serait-ce vanité d’auteur ? [1 me semble 
plus efficace. L'amour paternel est plus commun que I’ambition 
d’un prix et méme que l'amour du bien. Pour son propre usage, on 
estime volontiers que l’avantage n'est pas compensé par I’effort. On 
serait moins lache s’il s’agissait de ses enfants. Le stimulant serait 
donc plus énergique. 

Comme il serait plus général aussi, la société ne pourrait manquer 
de ressentir bientot les salutaires effets de mon systéme, s'il trouvait 
crédit et faisait fortune. En effet, plus il y a de bons chevaux dans 
un attelage ou dans un régiment de cavalerie, meilleures sont les 
rosses. Les bonnes bétes entrainent les mauvaises. Qui doute de |'in- 
fluence des milieux. Lorsque la majeure partie d’une société est cor- 
rompue, la plupart des enfants naissent enclins 4 la corruption. Or, 
pour triompher, par l'éducation, de leurs mauvais penchants, il faut 
lutter 4 la fois et contre leurs propres tendances et contre la pression 
des tendances ambiantes. L’ obstacle est double. Au contraire, lorsque 
la, masse est bonne, les enfants naissent généralement bons, et les 
exceptions trouvent dans l’atmosphére général qu’elles respirent un 
reméde et un puissant réactif. De 1a viennent, et la presque irremé- 
diable immoralité des sociétés en décadence, et la robuste santé de 
celles of les mceurs sont pures. Dans les deux cas, les sept péchés 
capitaux font leur ceuvre ordinaire, mais dans l'une ils occupent 
d’avance le terrain et ils sont favorisés par le milieu ; dans l'autre, il 
leur faut le conquérir et le courant les repousse. Travailler a domp- 
ter et A perfectionner son cheval, ce n'est donc pas uniquement 
faire ceuvre de bon pére de famille; c'est aussi faire ceuvre de bon 
citoyen. | 

Mais on n’en finirait pas, si l’on voulait passer en revue tous les 


LE CAVALIER ET LE CHEVAL. 204 


phénoménes qu’explique mon ingénieuse comparaison du cheval et 
du cavalier. Avec elle il n’y a plus de mystére dans I’étude de l’4me. 
Quel guide plus sdr, et & quoi bon chercher davantage? Ce n’est 
qu'une hypothése, dites-vous. Sans doute, mais hypothése pour hypo- 
thése, au risque de passer pour bien présomptueux, je demande la 
préférence en faveur de la mienne. Aprés tout, c’est de toutes celle 
qui rend le mieux compte des faits et qui satisfait le plus la raison. 
la théorie de l’électricité non plus n'est qu'une hypothése. Elle 
explique les phénoménes électriques et c'est pour cela qu’elle a 
cours. Mon systéme aussi est la meilleure explication des phéno- 
mines dont il s’agit ici, du mystére qui les enveloppe. Je m’y tiens 
done, en attendant qu’on trouve mieux. . 

Pour soutenir mon idée, outre qu'elle me semble vraiment sou- 
tenable, j'ai une autre bonne raison encore : s'il se trouvait, par 
malheur, que je me trompasse lourdement, il me resterait la res- 
source de mettre sur le compte de mon cheval la méprise de son 
cavalier. 

A. pe Merz-Nostat. 


Srprensne 1865. 13 


‘DES ROYAUTES MUSICALES 


APROPOS 


DE LA DECADENCE DU THEATRE-ITALIEN 


Le Théatre-Italien nous a donné, dans la derniére saison, un opéra 
bouffe, Crispinoe la Comare, des deux fréres Ricci, quia obtenu 
un brillant succés. Ce succés m’a surpris d’abord et a dérouté quel- 
que peu mes idées. J’avais quelque peine & me figurer qu’un public, 
engoué de la musique de Verdi, edt encore assez de disposition a la 
jovialité et 4 la bonhomie, assez de finesse et de sérénité d’esprit 
pour goiter des scénes d'un comique bourgeois et y rire de ce bon 
et franc rire dont riaient nos aieux. Il est vrai que, dans Crispino ela 
Comare, ce comique bourgeois est mélangé d’une bonne dose de 
merveilleux et de fantastique, et je me disais que 14 était la vraie 
cause du succés. Mais il n’y a paseu moyen de se faire illusion ; les 
parties purement bouffes de cet opéra, notamment le duo de Crispino 
et d'Annetta, le trio de Crispino, du docteur Fabrizio et de Mirobo- 
lino, si bien chantés et mimés, l'un par Zucchini et mademoiselle Vi- 
tali, l'autre par Zucchini, Agnesi et Mercuriali; ces parties bouffes, 
dis-je, sont précisément celles qui ont été le plus applaudies et qui 
ont particuliérement mis l’auditoire en belle humeur. Il faut donc 
que je le reconnaisse, et au fond je ne demande pas mieux, le pu- 
blic, que je supposais un peu trop assombri et porté au noir par 
les accents mélodramatiques de Verdi, est encore accessible a I’hila- 
rité communicative de ce bon bouffe patriarchal. Je croyais le con- 
traire; si je me suis trompé, jen suis charmé, car, moi ausst, 
j'aime de prédilection ce bouffe qui nous a donné de si aimables 
chefs-d’ ceuvre depuis la Serva padrona jusqu’a Don Pasquale ; j'aime 


LES ROYAUTES MUSICALES. 303° 


ce bonffe qui est, chez les Italiens, le seul genre vrai, le seul qui leur 
soit naturel; si vrai et si naturel qu’ils l’introduisent jusque dans les 
opera serta. Cest ce qui a fait dire il y a deja longtemps que les 
Haliens ont le chagrin gai. Présentement, 4 voir la froideur et l’in- 
difference avec lesquelles le public des Italiens écoute if Matrimonio, 
Cenerentola, qu’on ne donne que bien rarement, et méme le Bar- 
hier, qa’on donne, il est vrai, plus souvent, on serait tenté de re- 
tuner le proverbe et de dire que ce public italien a la gaieté triste. 
Et c'est pourquoi ce succés de Crispino e la Comare, & parler franche- 
ment, ne me rassure que médiocrement. Si le public actuel était en- 
core susceptible d’apprécier ce genre de musique et d’action théa- 
trale, pourquoi les chefs-d’ceuvre du style bouffe seraient-ils tombés 
dans le discrédit? On dira peut-étre qu'il n’y a plus de chanteurs 
pour exécuter ces ouvrages. Soyez assuré que lorsqu’un genre est 
mcore en vigueur, lorsqu’il correspond 4 un sentiment univer- 
sel, les vrais interprétes ne font pas défaut. 

Ayant, au mois d’avril dernier, 4 rendre compte, dans le Journal 
des D&ats, de deux opéras représentés sur le Thédtre-Italien, l’un 
seria, La duchessa di San Giuliano, du signor Graffigna, l'autre buffa, 
ce méme Crispino ¢ la Gomare dont je viens de parler, je m’expri- 
mais de la sorte en terminant mon article: « Le théatre italien se 
débat vainement depuis longues années entre ces deux genres, le 
genre seria et le genre buffa, également stériles et inertes; le pre- 
mier parce qu'il est radicalement faux, parce qu'il repose sur la né- 
gation de Yexpression musicale, et que, ne pouvant plus, comme 
autrefois, se sgutenir par la force et )"habileté des chanteurs, il appelte 
a son secours |’élément du mélodrame ; le deuxiéme, parce qu’il ne 
correspond plus & rien, attendu que cette gaieté, cette bonhumie, ce 
délicieux far niente qui se retrouvaient au fond des meeurs antiques, 
tend a disparattre de plus en plus de nos meeurs actuelles; genre qui 
Na plus sa raison d’étre, et que nous voyons réduit 4 appeler 4 son 
aide 'lément fantastique. Immobilisé entre ces deux formes, le 
théatre italien proprement dit nous semble depuis longtemps avoir 
fait son temps, et nous ne croyons pas qu’un long avenir lui soit 
Mservé!, » 

Yoila quelle était et quelle est encore mon opinion sur les deux 
formes de l'opéra italien, deux formes, je l’ai dit, qui se résolvent en 
tne seule, la forme bouffe. | 

Qu’on me permette maintenant de rapprocher du passage qu’on 
went de lire les lignes suivantes que j’emprunte a introduction 
d'une étude sur Ia biographie et Jes travaux de Richard Wagner que 


‘ Journal des Débats du 22 avril 1865. 


204 LES ROYAUTES MUSICALES. 


M. A. de Gaspirin vient de publier dans un journal spécia |: 
« J’espére, dit-il, prouver que de jour en jour tendent a s'abaisser 
les barriéres séculaires qui parquaient dans des camps séparés les 
diverses écoles; que le drame musical n’est pas condamné 4 sv- 
bir éternellement les caprices du temps, du lieu, de Ja nationa- 
lité; que les vieilles querelles entre les diverses.musiques italienne, 
francaise, allemande n’ont plus de signification aujourd’hui, et que 
le temps est venu ot le drame lyrique, dans son expression la plus 
haute, appartiendra a tous les peuples et relévera de | humanité tout 
entiére*. » 

Je cite ces paroles, sans en accepter la responsabilité. Je les cile 
avec plaisir, parce que, sans partager toutes les opinions de I’auteur, 
j'aime la droiture de son esprit comme je respecte ses convictions. 
J’admets néanmoins ces paroles en ce sens qu’elles impliquent une 
modification profonde, sinon l’anéantissement du systéme italien tel 
que nous le connaissons. 

Je le dis donc, tout en désirant sincérement me tromper, et quel 
que soit le succés momentané réservé a certains ouvrages du style 
bouffe : il est fort 4 craindre que nous n’assistions 4 l’agonie de 
ce genre de musique, le seul vrai, le seul naturel, ai-je dit, chez 
les Italiens, car l’opéra seria italien, je l’ai dit aussi, n’existe pas, 
n’a jamais existé, si ce n'est tout au plus par fragments. Je sais bien 
que cette proposition va faire bondir sur leur stalles d’orchestre ces 
respectables dilettanti qui, ne comptant plus sur l'avenir, et ne 
vivant dans le présent que pour y chercher Jes traces du passé, se 
sont fait un point d'honneur de rester tidéles au culte de la vieille 
fioriture et des girigogoli (raditionnels, 

Voyons pourtant s'il n'y a pas moyen d’établir historiquement quil 
ne s'est guére rencontré de compositeur italien,: auteur d’opéras, 
soi-disant sérieux, @ quiles critiques du temps n'aient adressé exac- 
tement les mémes reproches que nous nous croyons en droit de faire 
aux composileurs nos contemporains, nos contemporains du moins 
d’il y a vingt-cing ans, car, aujourd'hui, la postérité est arrivée 
pour eux. Voyons si ces anciens criliques n’ont pas reproché a ces 
auteurs anciens d'avoir fait des opéras bouffes au lieu d’opéras se- 
rieux, comme les auteurs qui ont jeté un si grand éclat de nos jours. 
S'il en est ainsi, les torts de ces derniers seront considérablement 
atténués puisqu’ils pourront invoquer de nombreux précédenls; ils 
seront libres de penser que ces trails dirigés contre eux passent sur 
leurs titres pour aller atteindre leurs devanciers. 

Ai-je besoin de dire que je ne voudrais blesser aucune susceplibi- 


‘ Le Ménestrel du dimanche 25 juin 1865. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 205 


lité, aucun amour-propre individuel ou national? que je m’étudie, au 
contraire, 4 répondre, autant qu’il est en moi, Ace qu'il y a de vrai 
et de légitime dans toutes les aspirations sincéres, d'ow qu’elles vien- 
nent, dans les govits divers qui se partagent le public musical, quelle 
gu’en soit 1a source? La critique, telle que je la concois, libre et 
indépendante avant tout, et d’autant plus indépendante et libre 
quelle ne relave que de la conscience et d'une foi profonde en l'art, 
est, par cela méme, dégagée de toute influence, de toute coterie, de 
toute pression extérieure ; critique, néanmoins, bienveillante et sym- 
pathique, en ce qu’elle tient compte, chez un auteur, de son point de 
départ comme de son point de vue, l'un et l'autre, le plus sou- 
vent, qui échappent & son choix. Et dans le cas ot il arrive que 
lauteur et le public ne s’accordent ni sur ce point de départ, ni sur 
ce point de vue, c'est a cetle critique qu'il appartient de prévenir 
les causes du malentendu, de s’efforcer de le faire disparaitre, soit en 
signalant a l'auteur les obstacles qui |'empéchent de se rapprocher du 
public, soit en combattant, dans l’esprit du public, les préjugés qui 
s‘oppesent @ ce qu'il se rapproche de l’auteur. 
Celfe réflexion faite, laissons parler l'histoire. 


Un vieux composileur, dont le nom est aujourd’hui en vénération 
parmi ceux qui s'adennent avec passion 4 la recherche des monu- 
ments de l’ancienne école d’orgue et de clavecin, fut en quelque 
sorte fe créateur de la musique dramatique en Italie. Ce compositeur 
est Alexandre Scarlatti. Il naquit vers le milieu du dix-septi¢me 
Siécle et fut le plus illustre des éléves de Carissimi. Par la réunion 
singuliére d’aptitudes diverses, Scarlatti excella dans le contre-point 
leplus eompliqué, en méme temps qu'il inventa le récitatif obligé 
et la métodie d’expression. On lui attribue les premiéres ouvertures 
écrites pour les opéras, la forme de |’air 4 deux mouvements et le da 
capo. J’ai dit qu'il fut le créateur de la musique dramatique. Cela 
est vrai en ce sens qu'elle lui dut son premier éclat. Réformateur 
dans presque tous les genres, il devanca son époque d’un siécle et 
prépara cet élan dont la musique fut redevable & la grande école de 
Naples qui I’a toujours considéré comme son patriarche. 

Aux airs coupés d’une maniére uniforme, soit dans la conduite de 
la modulation, soit dans la disposition des phrases et dans Je retour 
des idées, Scarlatti substitua des airs plus variés par le caractére, 


206 LES ROYAUTES MUSICALES, 


le mouvement, le rhythme, l'harmonie et l'instrumentation. Voyez a 
ce sujet le Résumé philosophique de l'histoire de la musique, par 
M. Fétis, aux pages ccoxxxi ef coxxxu. 

Les rivaux de Scarlatti, Antonio Lotti, maitre de chapelle a Saint- 
Marc de Venise; Francesco Conti, le Mozart de son temps, selon 
Kieasewetter ; Benedetto Marcello, le fameux auteur des Salmi; An- 
tonio Caldara et Colona, ne furent pas moins célébres que lui en divers 
genres. Son génie exerca enfin une influence sur Gasparmi, (. Fr. 
Polaroti, les Bononcini, les abbés Rossi et Stefani. Mais la fondation 
de l’école napolitaine était réservée 4 Leonardo Leo, Francesco Du- 
rante et Gaetano Greco, trois éléves de Scarlatti, qui se proposérent 
principalement la régularisation raisonnée de la mélodie et une nou- 
velle combinaison symétrique des airs. C'est de cette maniéra que 
ces trois grands musiciens contribuérent 4 la formation du systéme 
musical dramatique. 

Un estimable théoricien allemand, Kiesewetter, déja nommé, auteur 
d'une histoire de la musique occidentale (Gaschichte.der europdisch- 
abend-ldndisehen oder unserer heutigen Musik), nous a décrit les élé- 
ments qui entrérent 4 cette €poque dans ‘air italien. Nous lu em- 
pruntons le passage suivant : « Jusqu’alors, la phrase musicale, prise 
comme membre d'une période avait été ordinairement trop courte. 
On manquait conséquemment des dimensions convenables pour affer- 
mir, au moyen dune répélition calculée des motifs principaux, une 
impression dans l'ame de l'auditeur. Les chefs de cette nouvelle 
école, en allongeant la phrase aussi bien que I’air tout entier, sem- 
bléyent avoir cherché le moyen de combiner |'élégance des contours 
avec celle de chacune des parties séparées en disposant ces der- 
niéres d’une maniére symétrique pour l'ensemble général. Ls don- 
nérent un nouveau relief 4 la ritournelle afin de préparer l’audi- 
teur au chant qui devait suivre et de le luj faare désirer d'avance. 
L’air fut construit sur une mélodie principale 4 laquelle succédal 
un second et méme un troisidme motif nécessaice pourw qu 
correspondit au premier. Ces motifs, traités différemment, dtaical 
écrits dans des tons divers, en relation entre eux. Ils étaient pre- 
semtés une fois dans le ton principal; aprés quoi la premidre pare 
de l’air était terminge par ce qu'on appelait la cadence & laquelle 
était jainte una petite symphonie le plus souvent composte du 
mptif de la ritournelle primitive, La seconde partie consistait.en 
une période assez courte qui, pour l'ordinaire, était prise dais. 
les motifs de la premiére. Cette période sdparée se présentait dans 
un ton diffrent, bien qu’apparenté au ton principal. Enfin, aptts 
la cadence, qui terminait le tout, arrivait le da capo. ou répétion 
de la premiére partie. Pour diversifier, on avait d'autres airs moins 


LES ROYAUTES MUSICALES. 201 


soleanels, que I’on désignait déja sous le nom de cavata ou cava- 
ling '. » os 

Ne reconnait-on pas, dans ce qui précéde, ce cadre, ce moule in- 
variable dans Jequel les compositeurs italiens jettent leurs inspira- 
tions, quelles que sodent-Ja situation de la scéne et les variétés, les 
nuances de sentiment, de passion, d’expression qu’ils ont 4 peindre ? 
Telle fut la forme qu’adoptérent, quelquefois avec de légéres modifi- 
cations sollicatées par la mode ow le godt des époques, mais qui ne 
tenarent pas au fund des choses, Porpora, Sarti, Vinci, Pergolése, 
Dani, Terradeglias, puis Jomelli, Sacchini et Piccinni dans leurs 
opéras, Anfossi, les deux Guglielmi, Cimarosa, Paisiello, Zingarelli, 
Paér et enfin Rossini et ses imitateurs. a Cette forme, c'est toujours 
Kesewetter qui parle, devint, avec de légers changements, le type 
que suivirent les compositeurs italiens ou autres; elle se maintint 
méme trés-longtemps et se retrouve encore aujourd hui presque sous 
le méme aspect *. » 

li est évident que cette forme, qui n’admettait que deux ou trois 
périodes de quelques mesures, sans connexion entre elles, de telle 
sorte qu’elles semblaient autant de piéces rapportées, soudées les 
unes aux autres au moyen de quelque ritournelle ou de quelque lieu 
commun symphonique, avait été arrétée bien moins en vue du déve- 
loppement du sentiment 4 exprimer et du développement musical, 
que dans l’intérét du chanteur. On voulait ainsi ménager 4 ce der- 
hier l'oveasion de faire briller son talent dans deux ou trois motifs 
différents et dans les trilles et les roulades qui terminaient chaque 
cadence. On ne doit pas 3’étonner que le pére Martini, Voracle de 
lécole, ait appelé de tous ses voeux une réforme de ce systéme: 
«La facture de nos airs, dit-il dans sa Storia della musica, consiste 
en un assesnblage hétérogéne d’idées ef de divers lambeaux qui sem- 
blent rassemblés beaucoup plus par l’effet du hasard que par la 
logique des idées, le tout sans unilé et sans ordre. Cet amalgame 
excite dans V’esprit des auditeurs un mélange d'impressions les plus 
opposées qui ne saurait en aucune maniére charmer ni toucher. 
Quand done verroas-nous surgir un professeur d'un rare talent ed 
d'une expérience consommée dans toutes les parties de l'art, qui, 
he tenant aucun compte des arguties des autnes professeurs, fera re- 
baitre la vraie et juste expression des seatiments et tréuvera en 
méme temps Ie seeret de transporter l’dme des auditeurs déja 
eneuyes (gid aneojat) de la musiqueactuelle. » 

Le célébre auteur des Revolutions du thédtre lyrique en Italie, Ar- 


' Kiesewetter : Epoque Scarlatti. 
® Ibid. 





208 LES ROYAUTES MUSICALES. ; 


teaga, va énumérer & son tour les divers ingrédients qui entraient 
dans la facture des airs: « Des idées vieillies et surannées (pensieri 
rancidi e vieti) qui, 4 force de se répéter mille fois, fatiguent les 
oreilles, et au lieu d'intérét, ne font naftre que l’ennui ; des motifs 
pour ainsi dire & peine ébauchés, sans terminaison comme sans 
caractére ; des idées jetées au hasard, telles qu‘elles sortent de la 
plume, sans le fini que leur donne lapplication, et sans cette justesse 
que leur donne la réflexion; des traits ramassés ca et 1a dans les 
brouillons des maitres morts et vivants, amalgamés plus bizarrement 
encore, d’oi résulte une ceuvre sans physionomie déterminée; des 
mosaiques composées d'autant de pierres de diverses couleurs qu'il y 
a de styles divers qui concourent 4 la contexture du méme air ; des 
périodes cousues ensemble sans dessein de former un tout le plus sou- 
vent en contradiction aveclui-méme et avec tout l'ensemble du drame; 
un flux de mélodies insignifiantes (una fluidita insignificante di me- 
lodie) qui s’oppose 4 la vigueur et a l’élévation du style, qui con- 
damne la musique 4 se retrancher dans Jes rondes et les barearolles 
et qui exprime la noble tristesse d’ Ailius ou d’Achille sur un ton qui 
conviendrait & des airs de danse‘. » 

Dans un pareil systéme, congoit-on que les compositeurs dussent 
se préoccuper beaucoup de la justesse du sentiment, de la vérité de 
l’expression? Le méme Arteaga va nous répondre : 

« Pourraient-ils toujours songer 4 moduler leurs airs selon le vé- 
ritable accent de chaque passion en particulier? Pourraient-ils da- 
vantage s'appliquer 4 rechercher en quoi consiste.l’expression podli- 
que? Il suffit de jeter un regard sur leurs ouvrages pour démoatrer 
l’évidence du contraire. lls sont si loin de comprendre le langage in- 
dividuel de chaque affection, qu’ils ignorent méme les distinctions 
qu'on peut faire entre ces mémes affections. Le méme motif qui 
sert de sujet 4 un chant d'amour, ils l’emploient indifféremment 
pour exprimer la bienveillance, le dévouement, la piété, l’amitié, 
sentiments tout 4 fait différents. Le soupgon cruel, |’agitation, 1a 
jalousie, le remords sont représentés de la méme maniére. Le mépris 
ne se distingue point du déséspoir, ni celui-ci de la terreur, et ainsi 
du reste. Il suit de la que si l'on retranche les paroles de la patti- 
tion, oeuvre musicale ne présente par elle-méme aucun rapport 
avec la situation, aucun sens intelligible pour qui que ce soit. De la 
aussi cette facilité avec laquelle les compositeurs modernes transfor- 
ment leurs compositions et les adapteat & cant sujets de caractéres 
Opposés *. » 

1 Le Rivolustoni del teatro musico italiano, Venezia, 1785. T. Il cap. x0, 
p. 286-288. 

* Arteaga : Rivoluzioni, t. Il, p. 309 et suiv. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 200 


Voila de quelle maniére les théoriciens et les historiens de la mu- 
sique les plus universellement admirés en Italie et dont les déci- 
sions font autorité pour tous les hommes de gout, jugent, dans son 
ensemble et ses détails, le systéme des airs italiens. Je dis des airs 
italiens, parce que, jusqu’é une époque relativement trés-rapprochée 
de nous, il n’entrait guére que des airs dans la composition d’un 
opéra. L'ceuvre lyrique ne s’était pas encore enrichie des duos, 
trios, quatuos, quintettes, morceaux d’ensemble, qui, entre les mains 
des compositeurs modernes, participérent des mémes défauts. Nous 
avons vu quels sont ces défauts, et les ceuvres des musiciens ultra- 
montains de nos jours les reproduisent avec trop de fidélité pour ne 
pas nous ymontrer leur condamnation écrite d’avance dans les ju- 
gements des écrivains dont nous avons invoqué le témoignage. Il 
nous reste a faire voir que le systame qu’ils ont si vigoureusement 
combatta n’avait ét¢ établi que pour faire briller les chanteurs 
auxquels on sacrifia de parti pris les convenances de la scéne et la 
verité dramatique. | 

Ce fut & peu prés 4 l’époque de Scarlatti que le chant com- 
menca 4 étre considéré comme art, et qu’on s'adonna avec ardeur 
a cette partie de la pratique. Jusqu’alors le chant n’avait été en- 
seigné que par masses; & cette étude se joignit celle du chant indivi- 
duel, et peu de temps aprés de florissantes écoles surgirent de toutes 
parts et donnérent a Europe de merveilleux chanteurs, sans doute, 
mais qui ne tardérent pas 4 répandre le gout des faux ornements et a 
pervertir trop souvent le vrai sentiment musical. Ces virtuoses ne 
parent ‘résister & la tentation de disputer 4 Y’auteur lui-méme des 
applaudrssements qu'un public efféminé et superficiel est toujours 
disposé & prodiguer aux tours de foree, et si l'on excepte quelques 
musiciens d'une conscience aussi rare que leur talent était éminent, 
comme ‘Pergolése, Jomelli et quelques autres, la plupart des com- 
positears cn vinrent presque 4 ne plus écrire qu’en vue de leurs 
imterprétes et 4 livrer la vérité et l’expression aux caprices de ces 
derniers. 

ici, un nouveau critique, Perotti, auteur d’ une savante disserta- 
tion sor ta musique lyrique en Italie, vient joindre son témoignage. 
a ceux que nous avons déji invoqués. On ne s’attendait peut-étre pas 
4 voir, parmi les Italiens, cette unanimité en faveur des préceptes du 
bon sens.et des rdgies-du bon gout. 

« Dans les opéras du temps de Métastase, comme dans ceux du 
temps des Gasparini, des Scarlatti jeune, des Demajo, des Durante, 
des Vinci, des Perés, des Sarro, des Mancini, prédominait l’énorme 
défaut du da capo, c’est-i-dire le retour de la premiére partie dans 
les ariettes & roulades; ce qui n’élait rien moins qu’une insulte au 


210 LES ROYAUTES MUSICALES. 


ben sens, tandis que c’était le vrai moyen de détourner l’auditeur de 
l’action et de concentrer son attention sur le seul chanteur (rivolger 
Pattenzione solamente al cantante). C’était en outre une chose mons- 
trueuse a voir que cette bigarrure de style et cette forme écourtée que 
l’on donnait 4 la deuxiéme partie de ces airs, laquelle, a l’égard de 
la premiére, faisait leflet d'un pygmée auprés d'un géant. Ajoutez a 
cela une autre non moins grande extravagance qui consistait en ce 
que le chanteur arrétait tout court le musicien, comme en vertu d'un 
pacte fait entre eux, et se mettail & vocaliser & son aise pendant un 
long intervalle de temps, et cela sans autre but que d’enfiler une 
quantité de notes dont il avait eu soin de faire provision indistinc- 
tement pour toute espéce de poésie et de musique’. » 

Mais c’est Arteaga, déja cité, qu'il faut entendre sur ce chapitre des 
chanteurs. Il vient de parler de la méthode de chant si célébre en 
Halie, et de quelques grands virtuoses qui l’avaient répandue en Ev- 
rope: « Toutefois, ajoute-t-il, cette méthode de chant, qui régnait 
universellement, ne semblait pas devoir mériler de si grands applau- 
dissements. A l'exception de quelques chanteurs mentionnés ci-des- 
sus, les autres s étaient laissé infecter de ce vice qui, presque dans 
tous les ages, a défiguré la musique italienne, c’est-a-dire oes inutiles 
et puérils raffinements. Les caprices de la musique et de la poésie 
passérent dans le chant lui-méine; il était impossible que la mu- 
sique fot naturelle la ob les notes et les paroles ne signifiaient ries 
du tout. » 

Puis il cite l'auteur du beau livre intitulé : de Prestantia musicz 
veteris, J. B. Doni. « Tandis que nos chanteurs, dit ce dernier, cher- 
chent a éviter la dureté et la trop grande stérilité des successions mé- 
lodiques, ils les multiplient tout & coup avec tant d’intempérance et 
les triturent (le triturano) de tant de maniéres qu’ils finissent par se 
rendre insupportables. Les Italiens sont particuliérement atteints de 
cette maladie, et, se croyant de grands hommes doués des plus hautes 
facultés, ils traitent les autres mortels comme des brutes ow des 
buiches (Stimano il restante degli uomini attrettante pecore o tronchi). 
Aussi se sont-ils, 4 juste titre, rendus ridicules aux yeux des étran- 
gers. Je nesais si cesderniers jugent en pleine connaissance de cause; 
mais je sais bien qu’ils ne tombent pas aussi fréquemment dans de 
semblahles inepties*. » 

Nous croyons superfiu d’ajouter 4 toutes ces autorités celle de Be- 
nedetto Marcello, qui s’est aneusé a écrire contre le thédtre de son 
temps une satire mordante intitulée : Ui teatro alla mada; de son 


‘ Perotti, Dissertazione, p, 24 et suiv. 
* Arteaga, Rivolustons, etc., t. 1, cap. xm. p. 337 et sulv. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 24 


lusiorien le P. Fontana; de l’abbé Conli, auleur d'une Dissertation sur 
la musique imitative (4756); celle enfin du célébre Beccaria, qui, tous, 
Nprouvent ces inconvenaaces, ces contre-sens, ces travestissements 
des sentiments les plus naturels, ces vecalises, ces fioritures, ces 
trilles santenus avec une durée surprenante, sans prendre haleine (con 
lunghezza mirabile di cadenze senza prender fiato). Les principes pro- 
damés par ces écrivains ne sont certes pas nouveaux ; ils ont méme 
trouvé de l’écho aupres de plusieurs critiques francais. Mais ce que 
les gens du monde ignoraient peut-dtre, c’est que des Italiens aient 
ainsi parlé des Italiens. 

« On veit par la, dirons-nous avec Villoteau, qu’en Italie les gens 
de gout, tant parmi les savants que parmi les artistes, sont bien éloi- 
gnés d'applaudir 4 toutes ces bouffonneries et 4 toutes ces caricatures 
que nous admirons le plus souvent sans réflexion, parce qu’elles nous 
wennent de ce pays. » Il désigne ainsi ces roulades, ces trilles, ces 
sas dintervalles « dont lentiére perfection, ajoute-t-il, exigerait 
une ame de glace‘. » 


If 


S'il est use vérité qui frappe par son évidence, une yérilé aussi 
ancienne que le théatre lyrique en Italie, une vérité historique des 
mieux démontrées, c’est celle-ci ; Le thédtre italien et le théatre 
boufle sont une seule et méme chose, unum et idem; qui dit l'un dit 
autre. Dés qu'il s’agit d’un opéra italien, que le sujet soit bouffe, de 
demi-caractére ou sérieux, il n’importe! c'est toujours l'opéra bouffe. 
Je ne sais si la nature n'est pas la méme chez les compositeurs et chez 
les critiques italiens ; mais lo nature italienne des compositeurs étant 
donnée, il faut que le bouffe domine; en dépit du libretto, il faut qu'il 
domine dans la musique. 


Aimez-vous le bouffor ? Om ena mis partent. 


Un Italien ne peut pas musicalement garder son sérieux deux heures 
de suite. Cela ne s’est jamais vu. C'est la plus qu'une vérité, c'est un 
fait, le plus entété des faits. 

Partant dece principe, vous voyez se développer le systéme entier. 
Dans ce systéme, dont on m’accordera certainement la fausseté, du 


* De T Analogic de la wrusique avec le langage, par Villoteau. Paris, imprimerie 
royale, 1807, t. I, p. 99-404. 





212 LES ROYAUTES MUSICALES. 


moins relative, si l’on admet la vérité de la poétique musicale exposée 
par Gluck dans l'épitre dédicatoire d’Alceste, et quia produit tous les 
chefs-d’ceuvre de ce géant de la scéne lyrique : le Don Juan, les Noces 
de Figaro et la Flite enchantée, de Mozart ; I’ Okdipe a Colonne, de Sac- 
chini; la Didon, de Piccinni; !’Euphrosine, Joseph et la Stratonice, de 
Méhul ; le Démophon, de Vogel: les Deux Journées, Médée, Eliaa, les 
Abencerrages, de Cherubini; la Vestale et Fernand Cortes, de Spontini; 

le Freyschiitz, Oberon et Euryanthe, de Weber; le Fidelio, de Beethoven; 
le Guillaume Tell, de Rossini; les beaux actes de Robert le Diable, des 
Huguenots, de I’ Africaine, de Meyerbeer, etc., etc.; dans ce systéme, 
il se trouve que ce qui convient 4 Rosine, 4 Almaviva, a Figaro, a 
don Magnifico, convient également 4 la reine de Babylone, au superbe 
Assur, au fougueux et amoureux Arsace, 4 l’orgueilleux Pharaon, 4 
Moise, 4 Mahomet. Pourquoi? Parce que dans ce systéme, la musique 
n’est pas|’interpréte du coeur humain, de ses passions, de ses joies et 
de ses souffrances ; un élément d’expression d'une action quise passe 
dans tel temps et dans tel lieu; mais parce qu'elle n’est autre chose 
qu'un bruit agréable ct flatteur; parce qu'il ne s‘agil pas précisé- 
ment d’émouvoir l'auditeur au moyen de chants, d’accents, d’accords 
mspirés par ]’étude du caractére de tel personnage, par le sentiment de 
telle situation donnée; mais de captiver les oreilles du public par des 
périodes mélodiques, artistement arrondies, pompeusement étalées, 
qui seront toujours assez vraies, pourvu qu elles soient applaudies et 
qu’elles fassent applaudirle chanteur, en lui fournissant l’occasion de 
faire preuve de Ja puissance de son organe, de la flexibilité de son 
gosier, de l’excellence de sa méthode. Dés I'instant que la prédomi- 
nance, non du chant, mais, ce qui est bien différent, de l'art du chan- 
teur, est posée en principe, l'art vrai, fe grand art, l’expression, la 
passion, le pathétique, la vérité en un mot disparaft. Iln’en reste plus 
que le semblant, la parodie, qui suffit aux gotts frivoles et superf- 
ciels. A la place d’un héros, vous avez un virtuose, et quelquefois a la 
place d'un virtuose, vous avez un jongleur qui vous amuse par ses 
tours de force. Decipimur specie recti; ce que Perotti traduit par ces 
mots : Da un bello menzogner siamo ingannati. 

De 1a, l'emploi successif et simultané de toutes les foibles dont 
se compose la pratique de l’art du chanteur, les batteries, les arpéges, 
les roulades, les vocalises, les gammes chromatiques ascendantes et 
descendantes, les fusées les plus audacieuses, les sauts d’intervalles 
les plus périlleux, les trilles soutenus avec une persistance qui tient 
du miracle, e senza prender fiato. Au lieu du sentiment, des nuances 
de la passion, vous avez des exercices de solfége. Et l’effort supréme 
du systéme a été de persuader aux chanteurs, aux auditeurs, aux 
compositeurs eux-mémes, que ces formules, ces exercices n’étaient 


LES ROYAUTES MUSICALES. 913 


autre chose que les éléments propres a l’expression musicale. Et 
comme, en détinitive, rien nest plus borné que ces exercices de sol- 
fege, allendu qu'il n'est pas uo morceau, un couplet, un point d'orgue 
ol ils ne se reproduisent tous ou presque tous 4 la file les uns des 
autres, ilen résulte une monotonie de slyle fatiguante que ne peuvent 
racheter les beautés répandues dans le tissu vocal, dans le tissu or- 
chestral, beautés auxquelles, du reste, on fait peu d’altention; — 
monotonie aussi dans la forme et le cadre des morceaux, des airs, des 
duos, trios, etc., qui semblent tous taillés sur Je méme patron, jetis 
dans le méme moule : morceaux a comparltiments, composés de piéces 
rapportées, de piéces de remplissage, tant bien que mal ajustées les 
unes aux autres, sans souci de l'unité, de la couleur, du développe- 
ment progressif d'une idée principale, mais pour le seul effet physi- 
que, pour la seule sensation nerveuse ; ot les cabalettes, quel que soit 
le sujet, plaisant ou sévére, triste ou gai, larmoyant ou comique, se 
déroulent flanquées de leur cortége obligé de tutti, de crescendi, aux- 
quels le choeur méle souvent un insipide accompagnement d'accords 
plaqués ; ot Ja méme phrase présentée par la prima donna, répétée par 
le tenor, reprise par le baryton, vient rebondir sur les lévres d’il basso 
profondo. Tous les personnages sont mus par des intéréts, des senti- 
ments opposés ; tous ils répétent la méme patendtre. Est-ce 1a ]’art lyri- 
que, l'art dramatique? Ma foi, je m’y perds! Je me sens froissé dans 
mes impressions, mais auparavant froissé dans mon bon sens. Au con- 
cert, passe encore. On chante un duo, un quatuor, un quintelte. On 
nentend point les. paroles; on n'est point au fait de la situation. La 
méme vocalise peut venir ricocher entre deux crinolines et deux habits 
boirs. Toutes les crinolines se ressemblent comme les perruches, tous 
les habits noirs se ressemblent comme les corbeaux. Mais, a la scéne, le 
méme motif, passant de l’amoureuse i |'amoureux, au jaloux, au tyran, 
cestinsupportable ! Dans ce systéme, tout est routine, tout est procédé; 
procédé universel, comme le spécifique de Fontanarose ; selle 4 tous 
chevaux! Heureux et trois fois heureux le maestro italien! pour peu 
quilait de facilité, comme il peut se passer d’invention! pour peu qu'il 
aitde mémoire, comme il peut se passer de conscience! Et que sa tache 
lui est légére ! Il peut étre sir qu'au moment ou il prend la plume, la 
moitié au moins de la besogne est faite d'avance. Il soigne telle cavatine, 
lelle strette du duo, tel passage du finale ou il est cerlain de faire del'ef- 
fet. Mais, pour le reste, il n’a qu’d porter la main, au hasard, et, sans 
regarder, dans le grand magasin deslieux-communs, des tutti, descaba- 
lettes, dans celte vaste caisse d'épargne oi) personne ne verse, ou tout 
le monde va puiser : — je me trompe, of Rossini a tant versé par 
excés de fécondité, par surabondance d’idées, et ou, il faut bien le 
dire, il a beaucoup puisé aussi, non certes par économie, mais par 











oth LES ROYAUTES MUSICALES. 


belle et bonne paresse. Aussi que de pauvres diables n’a-t-il pas se- 
courus! Que d’affamés sont venus ramasser les miettes tembées de sa 
table de Lucullus? Esurientes implevit bonis. 

Et les voila, ces pauvres enrichis, tout fiers de leurs mvariables 
formules, deleurs crescendi, de leurs rhythmes variés et bondissants, 
de leurs modulations 4 la tierce, de leurs cadences rompues, de leurs 
contrastes violents de pizzicatto aérien et de tapage infernal, de leurs 
expositions en canon 4 l’octave, le tout couronné par |’éternel refrain 
felicita, qui de tout temps 2 conduit et de tout temps conduira tout 
bon Italien & la féticité éternelle! 

Le beau systéme que celui qui favorise si bien la paresse du com- 
positeur et la paresse de |’auditeur! et qui, par cela méme, s'oppose 
4 ce que celui-ci s’avise de demander, si par hasard il y songeait, ce 
que deviennent dans tout cela la vérité, l’expression! Mais qui tient 
4 ces choses? Pures réveries de cerveaux malades, zqri somnia ! 

Pas si réveries pourtant! Je me rappelle fort bien qu’en juillet 1860, 
lorsque I’administration de l’Académie impériale de musique monte 
la Semiramide, traduite en francais par M. Méry pour l’arrivée des 
deux sceurs Carlotta et Barbara Marchisio, on fit courir une réclame 
dans tous les journaux, ow !’on s’extasiait d’avance sur la magnifi- 
cence des décors, la fidélité des costumes et des meindres accessoires, 
reproduits, disait-on, avec une scrupuleuse exactitude et comme 
d’aprés nature, sur les monuments du musée assyrien; et le livret se 
mit en frais d'érudition pour nous apprendre que les armures, les dia- 
démes, les taniques seraient justement ceux que portaient les Assy- 
riens de l’an 1942 avant Jésus-Christ. 

Maiscette exactitude que l'on demande avec raison pour ces détails 
matériels, ne pouvons-nous la demander pour les choses de |’ordre 
moral, pour la peinture du cceur humain qui ne change pas comme 
les costumes, pour les convenances dramatiques et la vérité des ca- 
ractéres? Si l'on recherche le vrai dans ce qu’on expose’& nos yeux, 
ne peuvons-nou: signaler le faux dans ce qui s'adresse & nos oreilles! 
Il me semble que cette exactitude en vaut bien une autre. 


Il 


Je viens de nommer la Semiramide. Je pourrais prendre pour 
exemple, pour sujet d’observation, Otello, Moise, Mahometto II, dont 
Rossini a fait le Si¢ye de Corinthe. Tenons-nous-en a cette Sémiramis, 
qui n’a été possible un instant 4 )’Opéra qu’avec les sceurs Marchisiv, 
et qui, aujourd’hui, ne serait possible au Théatre-Italien qu’avec ces 


LES ROYAUTES MUSICALES. 2465 


deux excellentes cantatrices. Ah! c'est que les temps sont changes. 
Le siécle a marché. Le Dieu est resté Dieu. Il s'est enfoncé dans son 
mmortalité. Mais le roi est détroné. H est vrai qu’il avait abdiqué. Et. 
il avaiteu raison d’abdiquer. 

Je m’adresse 4 ceux de nos contemporains qui sont nés comme moi 
dans les premiéres années de ce siécle, 4 ceux qui peuvent dire : « Ce 
siécleavait deux ans. » Qu'ils se rappellent l’engouement dont cette 
Sémiramis, Otello, Moise ont été l’objet de 1825 4 1840. Alors les cri- 
hques etle public étaient animés du méme enthousiasme. Tous s’in- 
dinaient devant lidole. On a repris avec grande pompe, il y a cing 
ans, cette Sémiramis a 1l'Opéra. Le publics’est montré étonné, un peu 
dépaysé. Quelques critiques ont protesté. On a repris Moise l'année 
demiére : toujours 4 l’Opéra. Le public s’est montré plus dépaysé et 
plus froid. Les mémes critiques ont plus sérieusement protesté. Il est 
éndent que ces belles partitions de Sémiramis, de Moise, d’ Otello, du 
Siége de Corinthe, si riches qu’elles soient de beaux morceaux, de 
beaux effets, appartierment pour les deux tiers au vieux style de }’é- 
cole italienne, et que ce vieux style, quia jouide la vogue, alors qu’on 
fisait 4 Rossini un titre de gloire d’avoir appris 4 chanter aux Fran- 
ais, est tout 4 fait passé de mode aujourd'hui. Il est évident que la 
masse des auditeurs, sans trop s’expliquer pourquoi, demande des 
impressions nouvelles. fl est évident que, au thédtre italien, et plus 
«core en Italie qu’en France, les opéras réputés sérieux de Rossini, 
eméme ses opéras bouffes, ont perdu peu 4 peu du terrain et ont 
cédé la place & des opéras, non certes meilleurs, non certes plus beaux, 
mais ayant un certain caractére, un je ne sais quoi qui prend les mul- 
litudes et les subjugue. L’astre brille toujours a l’horizon, mais il in- 
dine au couchant, et les regards se sont portés d’un autre cété. Hya 
longtemps que Rossini a jeté dans le monde les idées qu’il avait mis- 
sion de faire triompher ; il y a longtemps qu’il a perdu son action 
surles esprits. Voila le fait. Je le conslate 4 regret. Mais quand ce fait 
estla, qu'il est patent, le mieux est de l’envisager froidement, en lui- 
méme, dans ses origines et ses conséquences. 

Atje besoin de protester de ma profonde admiration pour ce génie 
éblouissant, abondant, fécond, qui roule des flots de mélodie comme 
un fleuve roule ses ondes orgueilleuses ; qui nous entraine, nous em- 
porte malgré nous dans le tourbillon de sa verve mtarissable; qui se 
lransforme a volonté, en élargissant, en dilatant, ala chaleur d'un 
foyer intérieur, son envcloppe italienne, de maniére 4 lui faire contenir 
la forme francaise avec ses variétés, la forme allemande avec ses dé- 
‘eloppements, et cela sans effort, sans sortir de sa nature propre. Ce 
je j admire en Rossini, c’est la muse de la mélodie rayonnante et fa- 
‘ile quia allaité, de ses robustes mamelles, tant de générations de 


—_ 





216 LES ROYAUTES MUSICALES. 


compositeurs, les uns chétifs, 4 peines viables,-auxquels elle a donné 
une vigueur au moins momentanée, les autres d'un tempérament 
plus sain et plus fort, chez lesquels elle a déterminé la crise du déve- 
loppement individuel en approchant de leurs lévres la coupe vivifiante. 
Ce que j'admire sans restriction, c'est cette singuliére puissance en 
vertu de laquelle Rossini a mis pendant prés d’un demi-siécle son em- 
preinte sur toutes les compusitions dramatiques qu'il a vues naitre, 
comme Beethoven a mis son empreinte sur toutes les ceuvres instru- 
mentales que nous avons vues éclore depuis trente ans et que |'on 
verra éclore d'ici 4 trente ans encore; ce qui fait que, sans rabaisser 
ni Cherubini, ni Weber, ni Meyerbeer, ni Mendelssohn, ces deux gé- 
nies, Beethoven et Rossini, seront considérés comme les deux péres 
nourriciers de leur époque a laquelle ils ont influée la vie, pour me 
servir d'une expression de Pascal. 

Cela posé, me sera-t-il permis de dire que cette Semtramide, dont 
je viens de parler, n‘est autre chose qu'un volumineux opéra-boufleet 
que, a trés-peu de chose prés, rien, dans le style, dans la coupe des 
morceaux, ne le distingue du Barbier, de la Cenerentola, del Italianain 
Algieri. Oui, que l'on me donne un scenario bouffe d'une étendue rai- 
sonnable, je me fais fort del’ajuster d’un bout a l'autre sur la musique 
de la Semiramide sans en retrancher une note (je n’en retrancherais que 
les coups de tamtam) et d'en faire une ceuvre parfaitement digne de 
figurer au nombre des plus joviales élucubrations du maitre. On me 
dira que dans la Semiramide il y a quelques morceaux, d'un genre 
élevé et d’un gout sévére, qui appartiennent au style noble et tra- 
gique. D’accord; ne confondons pas toutefois le style tragique avec un 
certain ton de lyrisme que Rossini (je parle du Rossini d’avant Guil- 
laume Tell) sait fort bien prendre et qui le méne parfois, sans qu'il y 
prenne garde, jusqu’a l’emphase et a la déclamation, lui le génie le 
plus franc et le plus ennemi du pédantisme, tant ce style est peu dans 
ses habitudes. 

Je ne prétends nullement insinuer que Rossini n'est pas n¢ pour 
le noble et le tragique, comme pour le comique et le gracieus. 
Rossini est né pour tous les genres ; ses aptitudes sont universelles. 
Il appartient a l’elite de premier ordre. Il edt parfaitement écrit, s'il 
l’edt voulu, de la musique de piano (il en fait aujourd’ hui), ou de la 
musique instrumentale. Sa Petite messe solennelle, exécutée chez le 
comte Pillet-Will, atteste, dans cing ou six morceaux hors ligne, qu'il 
aurait pu atteindre aux sublimilés de !'inspiration chrétienne, si les 
circonstances lui eussent permis de détourner plus tot ses regards 
du théatre. Rossini cst donc né pour tous les genres. Seulement, tant 
qu'il n’est: pas sorti de la période italienne, tous les genres ne sont 
pas compatibles avec son tempérament. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 2411 


Jadmets donc que les morceaux auxquels on fait allusion, dans 
la Semiramide, sont. en effet d'un style élevé et soutenu. Eh bien! n’y 
a-t-ilpas deces morceaux dans le Barbier, dans la scéne, entr'autres, 
ob Bartola est tout stupéfait de voir la force armée refuser de s’emparer 
du comte Almaviva déguisé en officier? Donnez-moi un scenario qui 
 contienge une ou deux situations mystérieuses, of J’intrigue se 
noue d'une maniére tant soit peu compliquée, voila pour la scéne 
oi le feu sacré s éteimt ; voild pour la scéne du serment et du tombeau 
de Niaus. Voyons! est-ce que le choeur des prétres de Bélus: Belo si 
celebri, ou les choristes femmes d’un cété et Jes choristes hommes de ' 
lautre, frappent alternativement des accords plaqués avec la symé- 
tne la plus exacte, tandis que l’orchestre exécute un galop qui ferait 
la joie du public et des chevaux du Cirque ; est-ce que le chceur en 
la mineur, & trois temps, de l’entrée de la reine, ou |’orchestre 
frappe deux coups étourdissants de cing en cing mesures, sans qu’on 
puisse comprendre absolument rien ace déchainement des instru- 
meats criards et de la grosse caisse, est-ce que ces deux morceaux 
seraient déplacés dans une farce de carnaval ? Est-ce que le fameux duo 
entre Assur et Arsace : Bella imago, avec sa strette, Va, va, superbo, 
be ferait pas un magnifique pendant au duo : Un segreto d'impor- 
tensa, de la Cenerentola? Est-ce que les cavatines d’ Arsace et de Sémi- 
ramis:ne sont pas jetées dans le méme moule que celles du Barbier, 
de la Gazaa.ladra? Est-ce que le choeur : Ah ! gid il sacro foco é spento, 
la grande phrase de Sémiramis qui suit, les sautillements de |’or- 
chestre sur les paroles du chceur en accords plaqués : Trema il tem- 
pio, sont d'un style beaucoup plus relevé que la strette du finale du 
Barbier ; Mi pur d’esser colla testa? Est-ce enfin, car il faut abréger 
cette énumération, que l’allegro maraiale. (sic) d’Assur, lorsqu’il est 
poursuivi par Jes fantémes, ne peut pas étre mis en paralléle avec ce 
que les rdles de Figaro, de Bartolo, de Geronimo, de don Magnifico 
offrent de plus allégre et de plus réjouissant? 

Eo Allemagne, ot: il y a un public véritablement musical, il y a 
aussi une véritable critique musicale, et l'un des priviléges de cette 
critique est de pouvair justifier ses assertions a ]’aide d’exemples 
notés, & savoir d'une analyse thématique. Vous blamez, vous louez 
tel passage d’une partition; vous voulez faire connaitre le motif prin- 
cipal d'une oeuvre, celui qui domine en quelque sorte la composition, 
qui sert de pivot a tout l’édifice, ainsi que les motifs secondaires qui 
rélayent et doivent lui étre subordgnnés. Vous mettez ces motifs, 
ces passages en exemples sous les yeux du lecteur. Voila de la 
crilique utile, qui dil et qui apprend quelque chose; c’est de la cri- 
tique parlante. Que n’élablissons-nous en France un pareil usage ! 
Lon craindrait peut-étre que les bornes d’un feuilleton ne s’y pré- 

Serrewene 1865. 14 


218 LES ROYAUTES MUSICALES. 


tassent pas. Mais, a défaut de feuilletons, 11 y a les revues. Est-ce 
que le Correspondant ne nous accorderait pas une demi-feuille pour 
~ les exemples notés? Est-ce que le Journal des Débats ne donnerait 
pas un supplement pour le méme objet comme il en donne pour les 
discussions des Chambres? Je ne serais nullement embarrassé pour 
mon compte de remplir un supplément de ces traits, de ces vo- 
calises, de ces roulades, de ces membres de phrases, de ces tournu- 
res mélodiques, de ces formules d’accompagnement, de ces cre- 
scendi, de ces tutti, de ces piéces de remplissage, de ces innom- 
brables plagiats que Rossini s'est faits 4 lui-méme, qui encom- 
brent ses partitions quelles qu’elles soient et que lillustre maitre 
a employés identiquement, note pour note, tantdt dans les situations 
les plus grotesques, tantdt dans les scénes les plus pathétiques ; ici, 
pour le rire, 1a pour les larmes. 

A parler sérieusement, ne serait-ce pas 1a ie moyen de mettre dans 
leur jour, non-seulement le vice radical de l’école musicale italienne, 
mais les résultats de cette école par rapport a l'éducation des masses? 
Peut-on nier que ce systéme d’indifférence et de négation au point 
de vue de l’expression et de !a véritf dans l'art, si ouvertement aff- 
ché et mis en pratique par tous les compositeurs ultramontains, 
n’ait enfanté cette dégradante doctrine du scepticisme dans l'art, 
suivant laquelle la musique ne dit rien par elle-méme, se préte 
indifféremment & tout ce qu'on lui fait dire, et atteint son but des 
lors qu'elle chatouille les sens; si bien que les accents propres aux 
situations les plus vulgaires de la vie bourgeotse, non-seulement, 
ainsi qu'on la dit, pourront servir d’interprétes aux sentiments des 
héros et des personnages les plus illustres de l'histoire, mais encore, 
adaptés aux paroles de la lilurgie sacrée, ces mémes accents reten- 
tissant dans une église, seront jugés dignes d’accompagner les pom- 
pes des cérémonies et composeront ce qu’on a appelé une « messe 
flambante ‘! » 

Quand la critique devient bouffe, a l’école des compositeurs bouf- 
fes, elle dépasse ses mattres. 

Doctrine dégradante, je le répéte, qui tue l’intelligence dans Jes 
masses, en éteignant en elles tout sentiment élevé, poétique, et né- 
cessairement tout sentiment moral de l'art. Et alors qu’arrive-t-il! 
H arrive que, lorsque, par hasard, un homme se présente avec une 
qauvre profondément mirie et méditée, puisée a cette source pure 
du beau, du vrai, du cceur humain toujours semblable 4 lui-méme, 
de la nature invariable dans ses lois ; une ceuvre concue en dehors 


t Voyez Thédires tyriques. L’opéra italien, par Castil-Blaze, de 1848 & 1856. 
Paris, 1856, p. 458. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 219 


des données mesquines du triste milieu o nous vivons ; il arrive 
que cet homme, a l'exception de quelques intelligences d’élite, qui 
le soutiennent de Jeurs sympathies, l’encouragent et l’applaudis- 
sent, ne rencontre dans la foule que des indifférences imbues de 
mille préjugés grossiers, inaccessibles désormais aux saines im- 
pressions de ce beau et de ce vrai dont elles ont perdu la notion; 
on bien des détracteurs passionnés, injustes, violents, qui s’achar- 
nent d'aufant plus contre cet homme qu’ils savent bien que son 
triomphe définitif mettrait 4 nu leur propre impuissance. Ils lui 
suscitent mille obstacles; ils l’abreuvent de mille dégouts, aussi long- 
temps qu'tls ne sera pas consacré par l’admiration universelle et 
que l’éclat de sa gloire n’aura pas entiérement dissipé les nuages 
que les contradictions et les haines accumulaient sur son nom. 

En sorte qu’il en est de certaines ceuvres comme de la vérité elle- 
méme 4 l'image et ressemblance de laquelle elles ont été concues; 
au pomt qu'on peut dire d’elles, sans profanation et dans un sens 
trés-réel, qu’elles ont brillé dans Jes ténébres et que les ténébres ne 
les ont point comprises. Tel est, le plus souvent, le sort de ces 
euvres dont on dit qu’elles ont devancé leur temps parce qu’ elles ont 
protesté contre les doctrines erronées, les idées perverties de 
lépoque qui les a vues naltre. Oui, il ya euun moment ot les chefs- 
deuvre de Mozart, de Beethoven, de Weber, certains chefs-d’ceuvre 
de Rossini tui-méme ont Tui dans les ténébres et les ténébres ne les 
ont pas compris. Il y a des ceuvres dont nous ne sommes pas dignes. 
Aleeste, qu’ou a reprise il y a quelques années, nous n’en étions pas 
dignes. Les Troyens, j'oserai le dire, nous n’en étions pas dignes non 
plus. 

A moins que [art ne soit condamné a périr (auquel cas ces ceuvres 
seraient englouties dans le cataclysme universcl), elles renattront un 
jour et prandiront de tout ce que !’on a fait pour Ies rabaisser. Elles 
trouveront des générations capables de les apprécier. Leur lumiére 
illuminera tout musicien venant ert ce monde. 


IV 


Que de choses j'aurais encore 4 dire! que de fois, par excmple, je 
me suis demandé ce qui serait arrivé si Rossini, avec le méme génic, 
avee ce don enchanteur de la mélodie, avec cette main sr sire, si 
ferme, st souple, si libre, si dégagée, avec ce grand style et ce grand 
souffle qui ne l’abdndorment jamais, ni dans le Barbier, ni dans les 
belles scénes d'Ofello et de Moise, ni dans le Comte Ory, ni dats 


220 LES ROYAUTES MUSICALES. 


Guillaume Tell, avec celte entente prodigieuse de !’effet musical, avec 
ce don magique de l’entrainement irrésistible, que nul n’a possédé 
au méme degré que lui; — que de fois, dis-je, je me suis demandé 
ce qui serait arrivé si Rossini eit apporté en naissant, tout vivanl, 
tout palpitant dans sa poitrine d’artiste, l'amour, le respect de son art 
joints a la conscience de sa mission ! — Et pourquoi ne pas se poser de 
telles questions? Est-ce que tout est fatal en ce monde? et, de ce 
qu'une chose s'est passée de telle maniére, faut-il absolument en con- 
clure qu’elle n’aurait pu se passer autrement ? — Si cette supposition 
se fat réalisée, Rossini n’aurait pas écrit trente-neuf opéras avant Guil- 
laume Tell. Il en aurait écrit six, sept tout au plus. Aprés Guillaume 
Tell, il n’aurait pas gardé le silence, car il aurait puisé dans sa con- 
science Vénergie de lutter contre l’indifférence publique; il aurait 
écrit trois ou quatre opéras encore; dix 4 douze en tout. Mais quels 
chefs-d'veuvre ! et chefs-d'ceuvre purs de tout alliage, de ces lieus 
communs, de ces formules convenues, de ces ¢cléments parasites, de 
ces remplissages obligés, de ces amplifications oiseuses, monnaie 
souvent fausse qui fait vivoter au jour le jour les mendiants de 
/'art, mais qui surcharge le bagage du génie en l’appauvrissant! Et 
quelle éducation du public! quelle foi en l'art partout fomentée et 
alimentée! Quelle noble carriére ! et quelle gloire solide ct durable! 
Nous n’aurions pas perdu la tradition de Gluck et de Mozart, car l’in- 
visible trame n’eut pas été rompue. Nous serions restés dans le vrai, 
et le vrai y edt gagné de nouveaux aspects. Verdi, peut-étre, Verdi, 
avec son sens dramatique incontestable, avec sa chaleur, sa vigueur, 
son énergie, sa maniére vive et prompte d’attaquer de front une 
situation, sans biaiser, sans se délourner du but; Verdi, capable 
d’émotion, de réverie, d’accents; profonds et douloureux, n’aurait 
pas poussé au réalisme, car on ne pousse au réalisme qu'un public 
blasé, qui a épuisé tous les raffinements du sensualisme élégant et 
délicat. Et Verdi est-il uprés tout si coupable? Il était sur la pente; 
leut-il voulu, il n’edt pula remonter. Du perpétuel non-sens sonore, 
de l'abus de la roulade déclamatoire, de la legon de solfége convenue 
et boursouflée, des rhythmes fastidieux par leur carrure et leur régu- 
larité métronomiques, de ]’instrumentation brutale et confuse ot 
toutes les sonorités sont mélées et agglomeérées en une masse assour- 
dissante; de tout cela, il en est venu nécessairement, fatalement, 
malgré lui peut-étre, au cri de la passion sauvage, au chant anti- 
vocal, 4 la phrase antimélodique broyée sous |’étreinte violente d'un 
rhythme heurté, implacable, 4 Veffet du son porté aux derniéres 
limites de lintensité physique, 4 ]’instrumentation antimusicale, 
rude et farouche. Toutes ces choses sont dans Verdi, non pas au 
méme degré dans chaque ouvrage, non pas 4 chaque page, ni méme 


LES ROYAUTES MUSICALES. 204 


dans chaque morcean. Mais c’est 14 pourtant le trait saillant de ce 
compositeur, et ce qui Je caractérise. Ce n'est pas sans raison qu’on 
Vappelle le musicien révolutionnaire : l’épithéte n’est guére plus 
flatteuse en musique qu'elle ne lest en politique. 

Or, c'est Rossini qui a fait Verdi. Et comme il semble que tout 
homme de génie doive expier ses faiblesses passées par son plus 
écdatant chef-d’ceuvre, c'est GuillaumeTell, dans lequel Rossini nous 
a fait admirer la plus compléte transformation que son génie ait 
réalisée; c’est Guillaume Tell, par lequel il a fait amende honorable 
de tous ses précédents attentats 4 la vérité dramatique, accumulés 
en dérision de l'art et de lui-méme; c’est Guillaume Tell qui luia 
appris les souffrances, les dégouts, le découragement. C’est Guillaume 
Tell qui lui a imposé le voeu du silence a trente-sept ans. Guillanine 
Tell aété son Athalie. 

Un savant théoricien italien, qui est en méme temps un critique 
fort distingué, M. Abraham Basevi, a écrit une Etude sur les ouvrages 
de Verdi‘. Il n’a pas hésité & caractériser du nom de Verdi |’époque 
acluelle en la désignant par ces mots: Il regno Verdiano. 

Avais-je tort d’écrire, il y aura bientot deux ans, la page sui- 
vanle? 

« A Dieu ne plaise que j’établisse le moindre rapprochement entre 
Verdi, qui ne sera jamais, je l’espére, qu’un musicien de transition, 
et Rossini, qui a déja pris rang parmi les immortels, sans que pour 
cela sa personne ait rien perdu du prestige de l'homme de génie et 
de sa popularité. Mais je proclame un fait, et, dans ce fait, une loi 
fatale qui accomplit son ceuvre. Nous ne sommes plus sous l’empire 
des idées rossiniennes ; nous sommes, comme dit M. Basevi, en plein 
reno Verdiano. C'est Verdi qui dirige Jes masses. Mais voici la mer- 
veille de l'application de cette loi; c'est que Rossini a contribué plus 
que lout autre 4 ce régne de Verdi, c’est qu il lui a préparé les voies, 
Cest qu'il l’'a aidé 4 le détréner. Rossini, en sacrifiant le senliment, 
la passion, le vrai a la sensualité de l’oreille, a infiltré dans les géné- 
rations ce scepticisme qui tuerait l’art si l'art pouvait périr. Il a 
ruiné dans les masses la foi en J’art, en sa haute mission. Il a nié 
lexpression de la musique. Il a fondé le matérialisme. Ces maximes 
que l'on débite dans le monde, qu’on rencontre méme dans certains 
écrits, 4 savoir que la musique, avec les mémes notes, les mémes 
phrases, exprime tout ce qu’on veut, les choses les plus contradic- 
loires, c'est-d-dire n’exprime rien, c’est sa musique qui les a dic- 
lées. Qu’y a-t-il de surprenant que les masses, ayant épuisé le genre 


' Studio sulle opere di Giuseppe Verdi. Firenze, tipografia Tofani, 1859, 1 vol 
de 594 pages. 





222 LES ROYAUTES MUSICALES. 


de sensations mis 4 la mode par Rossini, aient aspiré 4 des sensa- 
tions plus fortes? Verdi a paru. Il a pris le vent de son époque, et, 
du sensualisme, dy matérialisme, nous voici tombés en plein dans 
le réalisme. Je m’arréte. J’en ai dit assez sur ce sujet pour que le 
lecteur compléte ma pensée. Toutefois, ce régne de Verdi sera 
court. Régle générale: quiconque écrit pour plaire uniquement a la 
foule, la foule l'abandonnera tot ou tard; et quiconque écrit pour 
lui séul et le petit nombre de ceux qui composent I’élite, la foule 
viendra tét ou tard a lui. La foule d'aujourd hui n’est pas celle d’il 
y a trente ans; et la foule de 1900 ne sera pas celle de 1864.‘ » 


V 


Jereviens 4 mon point de départ : l’opéra seria italien n'existe pas, 
n’a jamais existé, ou, s'ila existé, il n’a existé que par Jes acteurs 
et pour les chanteurs ; je veux dire, d’un cété, par les acteurs qui ont 
su donner a leurs réles une gravité, une noblesse que la musique 
ne comportait pas, et, d'un autre cété, pour servir de prétexte et 
de théme aux roulades et aux broderies des virtuoses. Je vais plus 
loin: la musique religieuse ilalienne n’a pas existé davantage. Met- 
tons de cété l’école romaine, celle a la téte de laquelle brille Palestrina 
et qui constitue par la tonalité, par tout un systéme scientifique, 
un ordre & part, l’ordre hiératique, l'ordre sacerdotal. Dans }e reste, 
il conviendra sans doute de faire la part des exceptions. J’ai eu la 
preuve de ce que j’avance en assistant aux séances dela Soviété acade- 
mique de musique religieuse et classique, société qu'on ne saurait néan- 
moins trop suivre et trop encourager. On y exécute un Miserere de Jo- 
nelli, pour deux voix de femmes, un véritable duo d’opéra, un Dizit 
de Pergolése, qui justifie plenement l’opinion du P. Martini sur l’iden- 
tite de style de la Serva padrona et du Stabat ; le sestetto du Dixit av- 
rait pu trouver sa place indifferemment dans le Stabat ou dans la Serva 
padrona. Ainsi l’opéra seria italien, la musique religieuse italienne, 
deux genres absolument faux. Ils peuvent jouir d'une vogue plus ou 
moins prolongée, mais !’immortalité n’est pas pour eux. Ts pourront 
se soutenir un certain temps par les traditions des chanteurs, non 
par les traditions de l'art. 

Le genre bouffe est le vrai genre italien. C’est dans ce genre que 
VItalie se distingue de toutes les nations ; c’est 14 qu'elle est inimi- 
table. Jaime ce genre parce qu’il est la vraie ct sincére expression de 


‘ Journal des Débats du 16 janvier 1864. 


LES ROYAUTES MUSICALES. 225 


la nature italienne. L ‘auteur de la Comparaison de la musique italienne 
et de la musique francoise, Lecerf de la Viéville, dit avec un grand 
sens: « La nature est la mére commune de tous les peuples et de 
toutes leurs productions ; elle les inspire tous, et, pour réussir ex- 
cellemment, il faut qu’ils l’expriment telle qu'elle les inspire. » Il 
ne faut pas s’étonner, d’aprés cette régle, si des critiques, des con- 
naisseurs sont & la fois partisans de la musique italienne, de la mu- 
sigue allemande et de ja musique francaise; s'ils estiment toute 
euvre, quelle que soil sa nationalité, pourvu qu'elle présente la fi- 
déle expression de l’esprit et du génie du peuple auquel elle appar- 
tient. Pour moi, je l'avoue, je suis de ce nombre, sans étre le moins 
du monde écleetique. Dieu m’en préserve! Je deviens gai, railleur, 
frondeur avec les Italiens ; réveur, mélancolique, passionné, amant 
de la nature avec les Allemands. Le Barbier m’enchante, le Frey- 
schitz me transporte, la Dame blanche me ravit. J’aime le vrai_par- 
tout o& je le rencontre ; de méme aussi que le faux me choque et 
me blesse partout, que ce soit le faux italien, le faux allemand, le 
faux francais. 


Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. 


Aimable et beau tour 4 tour: beau dans Guillaume Tell, dans une 
page de Bossuet ou de Corneille; aimable dans le Barbier, dans une 
fable de la Fontaine, dans une lettre de madame de Sévigné, dans une 
tirade de Vert-vert. C’est par ce caractére du vrai qu’ont vécu les 
chefs-d'ceuvre de la musique théatrale italienne, la Serva padrona de 
Pergelése, le Barbier de Séville de Paisiello qui s'est éclipsé depuis 
quarante ans devant celui de Rossini, le Matrimonio de Cimarosa, la 
Cenerentola, 1a Gazaa ladra, il Turco in Italia, |’ Italiana in Algeri, du 
méme Rossini, et ce charmant Don Pasquale de Donizetti qui y a 
retrouvé, comme les fréres Ricci dans Crispino e la Comare, le vrai 
flon bouffe, la touche fine, vive et délicate des vieux maitres, leur 
forme élégante et svelte, mais non leur instrumentation sobre et 
discréte. Ces aimables chefs-d’ceuvre vivront-ils longtemps encore, 
du moins de la vie du théatre? Je l’ai déja dit, je crains que non, Le 
génie bouffe a donné tout ce qu’il pouvait donner. La’veine s'est 
arrétée 4 Donizetti, aux Ricci, les derniers des maestri buffi. Ce style 
nallait pas au génie tendre et réveur de Bellini, qui chantait en 
dedans, et qui n’avait, d’ailleurs, comme musicien, ni assez de 
ressources, mi assez de souplesse. Soit dédain, soit antipathie, 
Verdi n’en a tenu nul compte. Et néanmoins, bien qu’a peu prés 
exempts du mélange du style bouffe, les ouvrages de Bellini ei de 
Verdi sont bien loin, 4 mon sens, de remplir les conditions de 


924 LES ROYAUTES MUSICALBRS. 


Vopéra seria. L’un a fait de Vélégie, l'autre du mélodrame, et, en 
purs Italiens, ils ont abusé de ce que j'ai appelé le non-sens so- 
nore, de la paraphrase ampoulée et déclamatoire. 

Du reste, ce n’est plus par le style bouffe que l’ont peut exercer 
une action sur les esprits. La source est tarie. Ceux qui ont vu le 
bouffe des bouffes, Lablache, peuvent dire qu'ils ont vu un type qu ils 
ne reverront jamais. Lablache était dans ce genre et dans tous les 
genres l'idéal de Ja perfection. Il était de ce petit nombre d’acteurs 
d’élite qui s’identifient tellement avec Jes divers personnages qu‘ils 
représentent qu'on ne peut les en séparer par la pensée. Qui dit 
Lablache, dit don Pasquale, dit don Magnifico, dit Geronimo. Aprés 
de tels hommes, il faut tirer l’échelle. Quelle verve, quel entrain, 
quel aplomb, quelle voix de stentor! et quelle finesse, quel esprit, 
quelle francle, communicative et cordiale gaieté! mais cette gaieté 
sen va. L’humanité, et par conséquent les arts qui en sont l'ex- 
pression, présente une succession de types variés qui subsistent 
pendant un certain temps et disparaissent ensuite. Le fond de 
’humanité reste le méme, mais les mceurs se modifient. Le genre 
bouffe correspond 4 des meeurs, a4 des habiludes, 8 une éducation 
pleine d’abandon et de bonhomie qui n’existent plus. Il n’exprime 
~ plus la vie dont nous vivons, nos rapports sociaux. Les heureux du 
siécle, ceux précisément qui peuplent le Théatre-Italien, ne sont pas 
gais. On est fort occupé de s’enrichir; aprés s’étre enrichi on se 
ruine, pour s’enrichir encore. Or, je million est triste. Le million 
rend soucieux et grave; je n'ai pas dit sérieux. Il rend blasé. Le 
million a tué la sérénité de l’dme, et, sans sérénité, il n'y a pas de 
gaieté. Les gens gais, s’il en est encore, sont ceux qui ont a peine 
cent sous dans leur poche pour aller au parterre des Italiens. Mais on 
a supprimé le parterre 4 ce thédtre. Le temps opére ainsi, au sein 
de la société, au sein des arts et des choses de la civilisation, des 
transformations, des destructions incessantes. Sans doute, comme 
on l’a dit, si le temps efface, c’est pour écrire. Mais il y a le mo- 
ment douloureux, c'est celui ot l’on voit bien ce qui sen va et 
ot l'on ne voit guére ce qui doit venir. 


VI 


Ai-je donc pris la plume pour me donner la mince et puérile 
satisfaction de relever des miséres dans les ceuvres d'un homme 
de génie, dans cette Sémiramis qui est elle-méme une ceuvre de 
génie? car, malgré ce contre-sens presque perpétuel qu'elle pré- 


LES ROYAUTES MUSICALES. 295 


sente entre la musique et le sujet, cette partition n’en brille pas 
moins d'une vigueur, d'un éclat, d'une fraicheur d’idées, d'une 
richesse de coloris, d'une magnificence d’ensemble, dont le gé- 
nie seul a le secret? Dieu me garde de vouloir affaiblir un seul 
rayon de la gloire de Rossini! Son nom plane désormais au-dessus 
de toutes les discussions auxquelles ses ouvrages peuvent donner 
lieu. Mais n’y a-t-il1 pas moyen de concilier les égards dus 4 un 
grand homme avec les devoirs qu'impose la vérité? Les rapports 
personnels, quoigue bien rares, que l’illustre maitre veut bien que 
jentretienne avec lui, rapports si bienveillants de son cété, si respec- 
lueusement affectueux du mien, ne me génent en rien, je l'avoue, 
dans la libre appréciation de ses oeuvres et de leurs tendances. Ros- 
sini n'est pas un de ces hommes qu’on ne peut aborder que le dithy- 
rambe sur les lévres et l’encensoir 4 la main. Comme il se permet de 
lout dire, il consent 4 tout entendre. Et souvent alors que lui seul 
est en cause, on le voit tromper l’altente des bruyants enthousiastes 
quil'entourent, surpris eux-mémes de le voir passer du célé des si- 
lencienx adversaires. Demandez-lui ce qu’il pense de ses anciens 
ouvrages que l'on aremis 4 la scéne avec grande pompe et grand 
fracas, Sémiramis, Moise ; demandez-lui quel est le véritable opéra 
seria qu'il avoue, il vous citera Guillaume Tell; Guillaume Tell qui 
fut, il ya trente-six ans, I’ceuvre par laquelle il protesta contre tous 
les opéras prétendus sérieux qu’il avait écrits jusque-la ; par lequel 
l protesta, dis-je, mais 4 sa maniére, sans se soucier des théori- 
dens. Est-ce que Rossini est homme 4 se mettre martel en téte pour 
une thése d’esthétique ? Est-ce-que Rossini est. un chercheur? non, 
cest un trouveur. Sien écrivant ses opéras bouffes, il est resté con- 
stamment dans le vrai, c'est qu’il était Ja dans sa vraie nature, et il 
aposé en ce genre des limites auxquelles on n’atteindra jamais ; je 
parle dans la supposition ot ce genre se perpétuerait. Quand ila 
ecnit Tancredi, Otello, Semiramide, etc., il a suivi les inspirations du 
milieu ow il était, et, dans le fait, il n’a jamais fait autre chose. I] 
sest transformé dans une partie de Moise, dans le Comte Ory, dans 
Guillaume Tell aussi facilement, aussi naturellement qu’il avait créé 
lant de beautés grandioses et charmantes, sans effort, sans fatigue, 
sans l'ombre d’idée préconcue, de parti pris et presque de réflexion. 
s'est dit: En Italie, ils aimaient cela; en France, ils veulent autre 
chose ; — et il nous a donné au dela de ce que nous voulions. 

_Vai un mot encore 4 dire de Guillaume Tell. Mais, auparavant, 
le veux revenir sur ce que je disais tout 4 heure de I’influence 
des nationalités sur la musique et les musiciens. Je prends le génie 
allemand dans sa personnification la plus haute, la plus caractéristi- 
que, dans Ch. Marie de Weber. On sait si j'admire Weber. Mais je 


226 LES ROYAUTES MUSICALES. 


fais plus que |’admirer, je l’aime avec passion. J'adore cette nature 
fiére, profonde, sincére ; cette muse réveuse, poétique, craintive, vir- 
ginale, un peu sauvage, qui se plait dans les rochers, au bord des 
lacs, au clair de lune, dans les foréts pleines d’enchantements. 

Dans Oberon, dans Freysohtitz, Weber a rencontré un ordre de 
beautés qui lui appartient en propre, et dont on chercherait vaine- 
ment le type chez les musiciens qui l’ont précédé. Il est bien réelle- 
ment créateur en ce genre. Weber est la premiére, la plus complete, 
la plus radieuse expression du génie romantique en musique. C'est 
un monde dont il a été le Christophe Colomb. Mais, dira-t-on, Bee- 
thoven, dans ses symphonies, dans ses derniéres sonates et ses der- 
niers quatuors, a fait des excursions dans le domaine romantique ; 
Mozart y est entré lui-méme en plusieurs endroits de Don Juan et de 
la Flate enchantée. Rossini s'est montré romantique dans le troisiéme 
acte d’Otello et dans plusieurs endroits de Guillaume Tell. D'accord. 
lly a pourtant cette différence qu’alors méme que Mozart, Beetho- 
ven et Rossini touchent au romantisme, ils ne cessent d’appartenir au 
genre classique, tandis que Webcr, voulut-il étre classique, et il lest 
souvent, ne pourrait cesser d’appartenir au genre romantique. le 
la, chez Weber, ce je ne sais quoi d’étrange, d'inusité, de phéno- 
ménal qui lui est particulier; ce qui faisait que Cherubini, le clas- 
sique par excellence, le. dernier représentant de la scolastique en 
musique et qui portait dans la science musicale une rigueur analy- 
tique, ne pouvait digérer l’engouement dont Weber était l’objet av 
moment de Robin des bois. De 14 encore, chez Weber, un horizon en 
quelque sorte plus rétréci, plus borné, ow !’on manque un peu dar 
et'd’espace, parce que le domaine du génie romantique est celui de 
la couleur locale, de l’accident, de |’apparition fantastique, domaine 
moins étendu que le domaine propre au génie classique, qui est lc 
domaine universel, }e domaine de la lumiére. Aussi Weber, le plus 
coloré des musiciens, est peut-étre le moins lumineux. Ce n’est pas 
qu'il n’ait de magnifiques éclats, des rayonnements et des éblouis- 
sements splendides ; mais ces éclats sont en quelque sorte accidentels, 
et comme le contraste de ses couleurs et de ses ombres. 

Ii y a autre chose encore. Weber, en tant que musicien, vit peu 
sur le fonds commun. Son point de départ est en lui et il tire son 
fonds de lui-méme. Or, comme un homme, si puissant et si merveil- 
leux qu’il soit, a bient6t fait le tour de lui-méme, Weber revient sans 
cesse sur ses propres sentiers, i] reproduit sans cesse ses formes 
favorites. De la, je ne dirai pas, un peu de monotonie, le mot est 
trop fort, mais peu de variété. De la cette ressemblance entre s3 
musique instrumentale, trés-remarquable d'ailleurs et sa musique 
dramatique. Dans ses oeuvres pour le piano, on retrouve presque 


LES ROYAUTES MUSICALES 221 


a chaque page l’auteur du Freyschiitz. On le retrouve avec charme 
assurément, mais le morceau fini, on a besoin de changer d’atmo- 
sphére. 

1 caractére de Weber est moins l’universalité que l’originalité 
et la personnalité. 

Voici maintenant ma pensée sur Guillaume Tell. 

En dehors de ce qu’on appelle musique allemande, musique ita- 
lienne et musique francaise, il y a une musique qui n'est ni fran- 
caise, ni allemande, ni italienne, mais qui est la musique univer- 
selle, de tous les temps et de tous les lieux. Quand nous entendons 
le Barbier de Seville, nous disons: C’est bien italien! quand nous 
entendons le Freyschiitz, nous disons: C'est bien allemand! quand 
nous entendons le Domino noir, nous disons: C’est bien francais ! 
Et ces divers caractéres assurent la vie et la perpétuité de ces ceuvres 
dans les lreux qui les ont vu naitre, parce qu’elles reproduisent un 
typenational et distinctif. Mais l’ceuvre qui, dans une mesure parfaite, 
rassemble tous ces caractéres et tous ces accents, qui présente toutes 
ces nuances particuliéres fondues en une couleur générale, en sorte 
que l'on puisse dire : Celui qui a fait cela s'est approprié le génie ita- 
lien, le génie allemand, le génie francais et a su donner a sa création 
lecachet de l’originalité ; cette ceuvre est le comble del'art et du génie; 
elle n'est ni Francaise, ni Allemande, ni Italienne, mais elle est tout 
cela a Ja fois. Ces divers caractéres y sont si admirablement mélés, 
ls s’y pénétrent les uns les autres dans des proportions si justes que 
leuvre n’appartient pas plus 4 un pays qu’a un autre. Elle est de 
tous les temps, de tous les elimats ; elle brille d'une beauté qui preé- 
lomine au-dessus de toutes les différences locales et du style de 
loutes les écoles, et le génie qui |’a concue s’est inspiré du génie de 
loutes les nations. L’auteur s’y montre peut-étre plus impersonnel 
que dans ses autres ouvrages; mais il a fait un chef-d’cuvre 
universel. 

Cest la, je crois, ce qu’on peut dire de Guillaume Tell, malgré 
uncertain nombre de taches qui resteront comme de regrettables 
lemoignages d'une incorrigible insouciance. 


Josepn p Orricve. 





LA DETTE ET LES RESSOURCES 


DES ETATS-UNIS 


Report of the Secretary of the treasury on the state of the finances for the year, 
4864, Washington. — The commercial and financial strength of the United- 
States, by Lorin-Blodget, 1864. Philadelphie. — How our national debt can be 
paid, by D' Elder, 1865, Philadelphie. — The public debt of the United-States, by 
J. F.D. Lanier, London, 1865. — La Dette américaine et les moyens de lac- 
quitter, par Georges Walker. Paris, Dentu, 1865. — Les Etats-Unis d’ Amérique 
en 1863, par John Bigelow. Paris, Hachette, 1865. 


Au moment ou la fin de la guerre civile en Amérique semblait 
encore éloignée, nous n’avons pas hésité 4 exprimer ici nos sympa- 
thies pour les défenseurs de ]’Union et notre confiance dans le triom- 
phe de leur cause qui était 4 nos yeux la cause méme de la civilisation 
chrétienne '. Nous n’avons pas eu de peine 4 démontrer que les tradi- 
tions de notre politique, la nécessité de maintenir !’équilibre entre les 
diverses puissances du monde et de sauvegarder la liberté des mers, 
interdisaient 4 notre gouvernement, autant que le soin de sa propre 
dignité, toute participation directe ou indirecte aux manceuvres orga- 
nisées en Angleterre pour favoriser le démembrement des Etats- 


‘ Voir dans le Correspondant les articles successivement publiés sur la Question 
américaine, par MM. de Lacombe (numéros des 25 octobre et 25 novembre 1869), 
Henry Moreau (25 octobre et 25 novembre 1863), et le comte de Montalembert 
(25 mai 1865) 


LA DETTE ET LES RESSOURCES DES ETATS-UNIS. 229 


Unis, manoeuvres condamnées 4 un insuccés aussi humiliant que 
mérité. La reconstitution de l'Union ne nous a donc pas surpris, et 
nous sommes convaincu que le peuple américain qui a montré tant 
d'abnégation, de persévérance et de bon sens pendant la guerre, 
saura résoudre les difficultés graves que la cessation des hostilités ne 
pouvait aplanir a elle seule. 

Parmi ces diflicultés, celle qui parait a bien des gens la plus insur- 
montable, c’est obligation de faire honneur 4 l'énorme dette con- 
tractée depuis quatre ans pour improviser et entretenir une armée 
d'un million d’hommes et une flotte d’environ 600 batiments de 
guerre. Cependant, si considérable que soit cette dette, nos lecteurs 
n’hésiteront pas & reconnaitre qu elle n’est pas au-dessus des forces 
du peuple américain, lorsqu’ils auront pris connaissance des faits et 
des chiffres que nous avons puisés dans les documents officiels, dans 
des brochures dues a des agents supérieurs de la Trésorerie de 
Washington et dans une publication intéressante faite récemment a 
Parispar M Georges Walker ancien commissaire des banques de ]’Etat 
de Massachussetts, et délégué auprés de la commission francaise 
chargée de l’enquéte sur la question des banques. 


It 


Quel est d’abord le chiffre de la dette américaine ? 

Jusqu’a Vannée 1864, le capital de Ja dette américaine avait été 
peu considérable. Il avait atteint en 1816 le chiffre de 127 millions 
de dollars (le dollar vaut 5 fr. 42 cent.), représentant 7 pour 400 de 
la richesse nationale. Puis, vingt ans aprés, en 1836, la dette des Etats- 
Unis n’était plus que de 294,000 dollars. Enfin a la suite des em- 
prunts nécessités par la guerre du Mexique et par l’acquisition de 
la Californie, du nouveau Mexique et de |’Arrizona elle s’était re- 
levée au 1 juillet 4860, a environ 64 millions. 

Depuis le commencement de la guerre, c’est-a-dire postérieurement 
au mois de juillet 1864, cette dette s'est accrue dans des proportions 
gigantesques et avec une rapidité sans exemple dans l'histoire. Le . 
25 avril 1862, elle s’élevait 4 523 millions de dollars; le 410 avril 
1863, 4 939 millions avec un accroissement moyen de 1,189,000 
dollars par jour ; le 26 avril 1864, elle dépassait 1,656 millions avec 
un progrés quotidien de 1,882,723 dollars, pour 381 jours; au 34 
mars 1865, elle atteignait 2,556 millions avec une augmentation 
moyenne de 2,094,808, par jour,en 539 jours; au 34 mai 4865, elle 
s'éleyait a 2,757,253,275. La progression que nous venons de si- 


230 | + LA DETTE ET LES RESSOURCES 


gnaler s'est complétement arrétée au 1° juin de cette année, ef au 
31 aout 1865, date du dernier état arrété par M. Hugh Mac Culloch, 
secrétaire de laTrésorerie, la dette publique des Etats-Unis ne dépas- 
sait pas 2,757 ,689,574, l’augmentation n’avait donc été, dans les 
trois derniers mois, que de 455,000 dollars. Cette dette se décompo- 
salt ainst: 


CAPITAL. mrérer. 
Dette portant imtérét en or... . 84 4,108,540,194 64,500,594 
Dette portant intérét en momnnaie légale.. 1,274,478,103 713,534,037 
Dette sur laquelie l'intérét a cessé.. . - . 4,503,020 
Dette ne rapportant pas d’intérét. . . . . 375,098,256 
Totaux. ..... 2,757,689,571 138 ,034 ,638 


ce qui représente, en argent de France, um capital de 14 milliards 
800 millions de francs et un intérét annuel de 748 millionsde francs. 

Il n’est pas sans intérét d'indiquer ici les différents titres dont se 
compose la dette fédérale. Leshommes d'Etat américains, au risque de 
passer pour bien arriérés aux yeux de nos grands théoriciens finan- 
ciers, se sont montrés moins préoccupés de l’honneur des principes 
que de la nécessité de trouver le plus promptement possible Ics plus 
grosses sommes d'argent qui fussent disponibles; ils ont pensé, 
comme le croyaient autrefois les administrateurs de nos finances, 
que le capital répondrait d’autant plus largement aux appels qui 
lui seraient adressés que chaque capitaliste pourrait choisir entre 
des formes trés-variées de placement, celles qui lui conviendraient 
le mieux, et le succés a justifié leur maniére de voir. 

La dette dont V’intérét et le capital devront étre payés en espéces 
se divise en divers titres dont les plus nombreux sont dits five and 
twenties, 5-20, parce qu’ils sont remboursables au ehoix du gov- 
vernement dans cing années ou vingt années 4 dater de leur émis- 
sion. La plus récente des émissions de five and twenties remontant au 
i* mars 4864, leur remboursement intégral devrait s'effectuer, au 
plus tard, en 1884. Ces effets rapportent 6 p. 100 et leurs coupons sont 
acquittés semestriellement, les uns en janvier et en.juillet, le plus 
grand nombre en mai ct en novembre. Nous citerons encore dans la 
méme catégorie: les effets dits ten and forties, 10-40, parce que le 
gouvernement peut 4 son gré ‘les racheter dix années aprés le 
i" mars 1864 date de leur émission, ou aprés quarante ans c’est- 
a-dire en 4904. Les ten ond forties rapportent 5 p. 100 et leurs cou- 
pons sont payés en mars et septembre de chaque année. 


! ¥ est le signe représentatif du dollar. Le dollar est divisé en cent portions ap- 
pelées cents. 


DES ETATS-UNIS. 2A 


La dette dont l’intérét et le ; rincipal ne sont exigibles qu’en mon- 
naie légale, c’est-a-dire en papier, est généralement contractée pour 
un terme relativement court, elle correspond assez exactement 4 nos 
bons du Trésor : nous y voyons figurer des effets payables 4 dix jours 
de vue, plus de trente jours aprés leur émission, des bons a un an, a 
deux ans et a trois ans. L'intérét de ces divers effets varie depuis 
4 p. 100 jusqu’a 7 3/10 p. 100, il n’est payable qu’a Péchéance du 
principal, excepté pour les bons de trois ans, dits seven and thirties, 
7 5410, d'aprés le taux de jeur intérét, qui ont des coupons semes- 
triels. Ces effets 7 35/40 constituent en ce moment la majeure partie 
de la dette américaine dans laquelle ils prennent 4 eux seuls rang 
pour 4,042,000,000 de dollars : ils peuvent, 4 leur échéance, étre 
convertis en five and twenties si le gouvernement le juge 4 propos. 

Enfin la dette ne portant pas intérét se compose de papiers émis 
par le gouvernement comme monnaie légale et désignés, pour les 
grosses coupures, sous le nom de greenback emprunté 4 la couleur 
verte de leur revers et sous le nom de postal ou fractional currency 
pour ceux qui représentent seulement une fraction du dollar, 5, 5 ou 
10 cents. Le montant du postal ou fractional currency au 1™ septem- 
bre 1865 était de 26,544,000 dollars, soit environ 430 millions de 
francs. 

Tels sont les divers effets qui constituent la dette américaine et 
dont le montant s'élevait au 4“ septembre dernier’ 2,757 millions de 
dollars. Quelque énorme que soit ce chiffre, il sera encore insuffisant 
pour liquider définitivement les dépenses extraordinaires nécessitées 
parla guerre. La liquidation de ces dépenses est poursuivie avec éner- 
gie par l’habile M. Mac Culloch, secrétaire de la Trésorerie, et, d’a- 
prés les données certaines.qui sont en la possession de son adminis- 
tration, 11 estime qu il lui faudra emprunter encore 243 millions de 
dollars pour apurer complétement la situation créée par la guerre et 
que, par conséquent, aprés ces derniers réglements, le chiffre total 
de la dette américaine sera porté 4 3 milliards de dollars soit 
16,200,000,000 francs. 

Quelle charge d’intéréts cette dette de 3 milliards imposera-t-elle 
chaque année au trésor féderal ? 

Au 34 aout 1865 le service des intéréts de la dette exigeait 438 mil- 
lions de dollars soit environ 5 p. 100. Ce service s’accroitra, d'ici 
a l'année 1867, de celui des intéréts des nouyeayx emprunts qui 
seront contractés, soit pour liquider le reliquat des dépenses de la 
guerre, soit pour reprendre les payements en espéces et relirer de 
la circulation les greenbacks et le fractional currency, retrait que, 
dans l’intérét de son crédit et du commerce national, le gouverne- 
ment aspire 4 effectuer dans un avenir trés-prochain. D’un autre 


232 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


cété, le Trésor aura dés 1867 le droil de convertir une partie cot- 
sidérable de ses bons rapportant 6,46 et 73/10 p. 100 en rente 
6 p. 100. Il est raisonnable de tenir compte de ces éventualités 
diverses en calculant l'ensemble «le l'inlérét de la dette fédérale 
sur le pied de5 4/2 p. 100 4 partir de 1867, soit 165 millions pour 
un capitalde 3 milliards de dollars. 

Les contribuables américains devront donc fournir chaque année 
165 millions pour l’acquittement des intéréts de la dette des Etats- 
Unis. Mais la nese borneront pas leurs charges, ils devront encore payer 
les sommes nécessaires pour défrayer les divers services fédéraux, 
sommes qu il convient d’évaluer 4 200 millions de dollars par an. 

Cette évaluation de la dépense des services publics est faite trés- 
largement. En effet, trés-heureusement pour le peuple américain, 
les grandes campagnes des derniéres années n'ont pas changé ses 
gouts pacifiques. A peine la guerre éfait-elle finie que le gouverne- 
ment, cédant aux inspirations de l’opinion publique, s'est appliqué a 
ramener |’armée et la marine a un pied de paix véritable qui ne res- 
semble nullement a celui qu’adoptent les Etats européens et qui rend 
si facile le retour de la guerre. Nous ne nous hasardons donc pas beau- 
coup en aflirmant qu’avant peu leflectif militaire et maritime des 
Etats-Unis sera réduit aux proportions modestes qui conviennent a un 
pays réellement démocratique. La prévision d'une dépense de 200 mil- 
lions de dollars soit 1,080 millions de francs pour un pays qu’aucune 
puissance étrangére ne menace dans son indépendance, qui ne réve 
pas la conquéte du monde et dont les habitants n’ont pas la manie 
devivre du budget, est suffisante et fait la part de toutes les éven- 
tualités. 

Ainsi, 4 partir de 1867, la dépense annuelle du gouvernement 
fédéral se décomposera ainsi : 


Intérét de la dette... 6 2... 465 millions de dollars. 
Services publics... . . 1... .. 200 _— 
MOTs ods Bas Ber ae 565 millions de dollars. 


Cette dépense sera environ sept fois plus forte que celle de 1860 
qui ne dépassait pas 77 millions et cependant il devra y étre pourvu 
par des ressources normales; c’est-a-dire par des impéts. Les Etats- 
Unis sont-ils assez riches pour suflire 4 une pareille tache? Oui. ré- 
pondent MM. Mac Culloch, Elder, Lorin Blodget et Walker et voici les 
chiffres et les faits sur lesquels repose leur affirmation. 





DES ETATS-UNIS, 235 


Il 


M. Elder est non-seulement convaincu que les Etats-Unis peuvent 
porter aisément les charges dont nous venons de faire la récapitula- 
lion, il s'est attaché 4 démontrer que les Etats du Nord seuls pourraient, 
sans le concours des Etats du Sud, fournir la somme nécessaire a la 
marche du gouvernement fédéral et au service des intéréts de la dette. 

Quelle charge, dans cette hypothése, l’ensemble de la dette, impo- 
serait-il aux.Etats du Nord ? 

Cette dette représenterait 15 pour 100 de leur richesse totale et 
péserait sur chacun de leurs habitants a raison de 98 dollars 62 cent. 
par téte. Sans nous dissimuler le poids d’une pareille dette nous de- 
vons cependant reconnaitre qu’il est moins lourd que celui de la 
dette laissée en 1816 4 l’Angleterre par une lutte de vingt-deux ans 
contre la France. A cette époque, la richesse totale du royaume-uni 
était notablement inférieure 4 ce qu’est aujourd'hui celle des Etats 
du Nord, et la dette anglaise qui dépassait 24 milliards de francs 
équivalait 4 plus de 40 pour 100 de cette richesse et imposait 4 chaque 
habitant des trois royaumes une charge moyenne de 248 dollars 
20 cent., cest-a-dire environ 4,090 francs par téte. L’Angleterre a 
réussi 4 faire honneur a ses engagements et son développement ma- 
tériel a été si grand que, quoique le capital de sa dette publique n’ait 
été reduit que de 880 millions de francs, c’est-a-dire de moins de 
9 pour 100, la proportion du capital de cette dette 41a richesse natio- 
nale s'est abaissée de 40 4 10 pour 100. 

Les Etats-Unis sont en droit de s'attendre 4 des résultats encore 
plus favorables, car ils ont plus d’éléments de progrés dans la richesse 
presque inexplorée de leur territoire et dans l’activité de leurs 
citoyens. | 

Sur quelles données faut-il s’appuyer pour évaluer la richesse des 
Etats-Unis? Les derniers documents officiels sont ceux du recense- 
ment décennal de 1860. Mais comme le recensement ne s effectue que 
tous les dix ans, nous sommes obligé, pour apprécier la richesse des 
Etats du Nord en 1865, de nous contenter d'une sorte de calcul de 
probabilités. C’est ce calcul que M. Elder a établi sur les bases sui- 
vantes. Il admet comme chose incontestable, que les progrés de la 
richesse des Etats du Nord pendant les années qui ont suivi 1860 sont 
au moins égaux 4 ceux acquis pendant les dix années qui se sont 
écoulées entre les deux recensements de 1850 et de 1860. Or, la pro- 
gression de la richesse dans les Etats du Nord ayant été de 1850 & 

Serreusne 1865. 15 


234 LA DETTE ET LES RESSUURCES 


1860 de 8 1/2 pour 100 par année, il faut, pour évaluer la richesse 
actuelle de ces Etats, ajouter aux chiffres de 1860, 8 1/2 pour 100 
par année écoulée. Ainsi, d’aprés ce mode de calcul, la richesse des 
Etats du Nord étant, en 4860, déduction faite de la valeur des esclaves, 
de 10,716 millions de dollars; elle doit étre, en 1865, de 16,412 mil- 
lions de dollars. D’aprés le méme systéme, le rapport entre la richesse 
et la production annuelle n'a pas varié. Dés lors la production annuelle 
ayant été évaluée, en 1860, 42,870 millions, soit 26, 8 pour 100 de 
la richesse totale; elle doit étre évaluée, pour 1865, & 26 pour 100 
de 16,112 millions de dollars, soit 4,348 millions. Les intéréts qui 
seront payés sur la dette publique, en 1865, ne devant pas dépasser 
426 millions, représenteraient donc sculement 2,91 pour 100 des 
4,318 millions de la production de l'année. Si ces données sont 
exactes, le fardeau dela dette publique n’excéderait pas les forces 
acluelles du peuple américain, et si la progression constatée jus- 
qu'ici se maintient dans l'avenir, ce fardeau serait méme considéra- 
blement allégé, ainsi que le prouve un tableau dressé par M. Elder, 
que nous croyons devoir reproduire. 


RAPPORT DE: 
DETTE PORTANT INTERET RICHES> DES PROBUCTION DES pbiccah ang 

ANNEL9. INTERET, ANNUEL. ETATs DU NORD. * mugs fats. penbceriOn 

POUR CENT. 
4865 ¢ 2,290 millions 126 millions 416,112 millions 4,348 millions 2,94 
4866 2,700 — 448 — 47,428 — 4,685 — 3,47 
4867 3,000 — 16> — 18.909 — 9,067 — 5,25 
4870 3,000 — 165 — 94,218 — 6,490 — 2,54 
1880 3,000 — 165 — 48,236 — 12,059 — 4,36 


Or la progression sur laquelle reposent tous ces calculs s’est-elle 
maintenue de 1860 4 1865? Tout porte a le croire. La guerre en 
effet n'a porté aucun préjudice aux Etats du Nord, qui ont trouvé 
dans les progrés de leur richesse les capitaux suffisants, d’abord pour 
racheter les valeurs américaines que les places de l'Europe, ow ces va- 
leurs circulaient, leur ont renvoyées dés I< début de la guerre, en- 
suite pour souscrire les énormes emprunts qui se sont succédé si 
rapidement pendant quatre ans, et enfin cette année, aprés la con- 
clusion de la guerre, pour couvrir en moins de trois mois Jes 500 
millions de dollars qui ont été émis en bons du Trésor dits seven and 
thirties 7 3/10. Nous attachons a ces souscriptions une significalion 
d’autant plus grande qu’elles ont toujours porté sur des titres dont 
le montant devait étre intégralement versé dés le moment méme ou 
ils étaient souscrits, la sincérité d’offres immédiatement réalisées ne 
peut évidemment pas étre mise en question. 

La progression de la richesse est d’ailleurs attestée par des faits 
commerciaux dont nous nous bornerons & signaler les plus concluants. 


DES ETATS-UNIS. 253 


Le développement matériel des Etats de l'Ouest, qui avoisinent 
lesgrands lacs de l’'Amérique, loin de s'arréter a pris un nouvel essor. 
le mouvement de leurs marchandises vers |'Est, a presque doublé en 
cing ans sur les grandes vores de communication qui les canduisent 
4 New-York, c’est-d-dire a l’exportation. Ce mouvement qui était, en 
1859, de 3,613,362 tonnes, a atteint, 4,734,000 tonnes, en 1860, 
5,180,314 tonnes, en 1861, 6,083,102 tonnes, en 1860 et 6,290,424 
toanes, en 1863. 

Si nous consultons maintenant les statistiques des grands marchés 
par lesquels les produits agricoles de ces Etats s‘écoulent vers !’Est, 
nous constatons la méme continuité dans le développement de la ri- 
chesse nationale. 

Prenons, en premier lieu, le plus important de ces marchés , Chi- 
cago, ville née, pour ainsi dire, d’hier, située dans l'Etat de I'Illinois, a 
Pertrémité méridionale du lac Michigan, et dont la population dé- 
passe 200,000 habitants. En 1859, Chicago expédiait 16,754, 138 bois- 
seaux' de grains, 142,746 téles de bélail, et des quantilés relative- 
ment faibles de viande salée. En 1863, les expéditions de cette localité 
sc sont élevées & 34,741,639 boisseaux de grains, 4 4,060.000 
létes de hétail, etades quantités considérables de viande salée. Aussi 
le progrés a été plus du triple pour les grains et plus que sextuple 
pour le bétail. 

Milwaukee est également située sur le lac Michigan. Cetle ville, 
qui s’éléve sur la cote occidentale de ce lac, appartient 4 l'Etat de 
Wisconsin, elle comptait en 1860 70,000 habitants et est, aprés Chi- 
cago, le principal entrepdt sur le lac Michigan. Elle a expédié, en 
1863, vers les marchés de !’Est et de Europe, 16,992,335 boisseaux 
de grains, alors que ses expéditions n’avaient été en 4839 que de 
6,990,896 boisseaux. Les envois de viande salée de la méme loca- 
lité se sont accrus du quadruple, pendant la méme période de 
temps, et omt dépassé 41 millions de livres, aprés avoir atteint sen- 
lement le chiffre de 40 millions en 1859. 

Buffalo, 4 l'extrémité méridionale du lac. Erié dans |’Etat de 
New-York, et dont les habitants sont au nombre de 100,000, est 
aussi un des entrepdts les plus importants des grands lacs de I’ Amé- 
riqne. Les grains qui y avaient été recus en 1860 mesuraient 
37,089,464 boisseaux, les quantités entrées en 1863 se sont élevées & 
64,735,000 boisseaux. Les entrées de bétail ont progressé pendant la 
méme période de 382,096 tétes 4 720,766. Enfin les quantités de 
vandes salées recues dans cette grande ville commerciale se sont éle- 
vées dn chiffre de 14 millions de livres qu’clles atteicnaient en 1859, 


‘ Le boisgeau ameéricain vaut 4 peu prés 40 litres. 


236 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


a celui de 149 millions en 1863 avec un accroissement décuple. 
Quant aux autres entrepdts de la région des lacs tels que Green- 
Bay, Cleveland, Erie,. Dunkerque, Niagara, Oswego, Ogsdenburg et 
Champlain, ils accusent des résultats analogues. 
Le transport de quantités si considérables de marchandises en- 
combrantes exigeait une immense flotte sur les lacs. Voici te mou- 
vement de la construction des batiments affectés 4 cette navigation : 


ANNEE, NOMBRE DES BATIMENTS TONNAGE. 
CONSTRUITS. 

41860-1864 82 20,790 

1861-1862 90 35,735 

4862-1863 84 52,548 


Nous ajouterons encore 4 ces chiffres ceux des batiments entrés a 
Chicago et 4 Milwaukee en 1863, et ceux du tonnage des marchan- 
dises entrées et déchargées dans ce port : 


ACHICAGO: NOMBRE DES BATIMENTS. & MILWAUKEE : NOMBRE DES BATIMERTS. 
Schooners..... 447 Schooners. . .. . 405 
Bniks....... 49 Bniks.. ...... 20 
Barques.. ...- . 92 Barques...... 70 
Hélices. . 2... 69 Héelices.. ..... 68 
Vapeurs. .... +) Vapeurs. ..... 8 
Totaux...... 662 Totaux....... 574 
Avec 225,970 tonnes de marchandises. Avec 157,852 tonnes de marchandises. 


La moitié de celte énorme flotte commerciale est construite depuis 
4859, et le jaugeage des batiments est deux fois aussi grand qu’en 
1860, par suite de |’ augmentation du tonnage sur les naviresa hélice 
récemment batis qui tendent 4 absorber la navigation des lacs. 

Si nous voulons contréler ces résultats tant par la comparaison 
des superficies mises en culture gue par celle des quantités des céréa- 
les récoltées dans plusieurs des Etats du Nord-Quest, nous trouvons 
des chiffres significatifs. L’Etat de Jowa, par exemple, avait en 
1860 une population de 670,000 habitants; il a fourni, du mois de 
mai 41861 ala fin de 1863, 59.000 défenseurs a l'Union, et le nombre 
des hectares en culture, qui était de 1,378,000 en 1859, s’est élevé a 
1,960,000 en 1865, tandis que la production du blé a presque dou- 
ble, puisque, de 2 995, 000 hectolitres, elle a été portée 45,299,000. ~ 
L'Etat d’Indiana, avec une population de 1,350,000 habitants, a 
donné 124,000 hommes a I'armée fédérale, sans que la culture y res- 
tat stationnaire, puisque la récolte du froment, qui y avait atteint 
5,009,000 hectolitres en 1859, a dépassé en 1863 7,200,000 hec- 
tolitres. 

Le progrés constaté dans les Etats du Nord-Ouest et sur les grands 


DES ETATS-UNIS. 937 


entrepdts des lacs ne constitue pas une exception; nous le retrou- 
vons sur les marchés intérieurs, & Cincinnati, par exemple, grande 
ville située sur l’Ohio, l’un des affluents du Mississipi les plus impor- 
tants, et qui a vu sa populations élever, du chiffre de 46,000 habitants 
qu'elle avait en 1840 & celui de 200,000, en 1860. Le commerce de 
Cincinnati avail été regardé jusqu au commencement dela guerre civile 
comme dépendant principalement de ses relations avec la Nouvelle- 
Orléans et les Etats du Sud. Or, la navigation du Mississipi a été in- 
terrompue pendant toute la guerre, et les approvisionnements mili- 
taires n'ont pas compensé entiérement la perte de cet important 
débouché. Cependant le mouvement commercial de Cincinnati a ra- 
pidement progressé, ainsi qu’il résulte des chiffres ci-aprés : 


COMMERCE DE CINCINNATI. 


VALEOR DES MANCMANDISES ENTREES. VALEUR DES MARCHANDISES SORTIES. 
4863 $144,189,213 202,397,171 
1865 389,790,537 259,079,825 


Les Etats du Nord-Est, connus sous le nom de la Nouvelle-Angle- 
terre et qui sont les ainés de la Confédération, ne sont pas de leur 
cété restés stalionnaires. M. Georges Walker en donne des preuves 
incontestables. 

Ainsi, dans l'Etat de Massachussets, qui avait 1,231 ,000habitants 
en 1860, le total des dépédts aux caisses d’épargne s‘élevait, en 
octobre 1860, 4 243 millions de francs appartenant 4 230,068 dé- 
posants, ayant chacun en moyenne 4,056 francs. En octobre 1864, 
le total des dépéts avait été porté, dans le méme Etat, 4 337,844,062 
francs, représentant, pour 291,616 déposants, une moyenne de 
1,158 francs par livret. 

Dans |’Etat de New-York, dont la population s’éléve 4 environ 
4 millions d’habitants, la comparaison des dépdts fails aux caisses 
d’épargne, en 1860 et en 1864, est plus significative encore. Le mon- 
tant des sommes déposées s'est élevé de 528 millions de francs & 
644 millions; le nombre des déposants a passé de 273,000 a 456,000, 
et la moyenne de chaque livret a été portée de 1,198 francs 4 1,406 '. 

Nous pourrions, en recouranta d'autres détails statistiques, mon- 
trer que les progrés ont été non moins notables pour la produc- 
tion des bois, pour les divers produits des mines et pour |’industrie 
manufacturiére; mais nous nous contenterons d’eiprunter & M. Lo- 
rin Blodget une derniére preuve de la progression continue de la 
richesse dans les Elats du Nord, pendant la guerre civile. L’expor- 


3 Le montant des dépéts aux caisses d’épargne ne dépassait pas 465 millions de 
francs au 1*" janvier 1865 en France, pour une population de 37 millions d’babilants. 


258 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


tation de ces Etats, qui atteignait 173,759,664 dollars pendant 
année fiscale 1859-1860, s'est élevée en 1863 & 305,884,998 dol- 
lars, avec un accroissement de 132,125,334 dollars représentant 
76 pour 100 en plus des exportations de 1860, et se rapprochant 
du chiffre total de VPexportation des Etats-Unis (Nord et Sud) 
en 1860, chiffre qui était de 373 inillions de dollars et dans lequel 
entraient pour 200 millions environ le colon, le riz et les approvi- 
sionnements maritimes dont la guerre civile a presque totalement 
arrété |’exportaltion. 

Les faitsque nous venons de récapiluler établissentdonc d’une ma- 
nicre irrésistibleia valeur descalculs de M. Elder basés sur le maintien, 
depuis 1860, de la progression observée, pendant les dix années pré- 
cédentes, dans le développement de la richesse des Etats du Nord. 
Nous devons méme reconnaitre que ces calculs péchent plutol par 
l’excés de leus’ modération, car, si énormes que soient les chiffres 
qui leur servent de point de départ, ils sont loin de tenir compte de 
tous les éléments de prospérité dont dispose Union américaine. 

Ainsi, nous a y voyons figurer, dans aucune mesure, les nouveaux 

produiis qui, depuis 1860, sont venus accroitre si merveilleusement 
Ja richesse nalienale. L’huile de peétrole, dont la découverte remonte 
a l'année 1858, n'est méme pas portée dans les estimations du re- 
censement de 1860. Cependant la valeur des quantités de cette huile 
extraites pendaal l'année 1864 dépasse 40 millions de dollars. il en 
est de méme des vins de Californie. En 1862, leur production n’a pas 
dépassé37,800 hectolitres, et les cultivateurs califurniens ont déclaré 
cette année, & la Commissiun des revenus, que la récolte de 1869 
devrait donner 540,000 hectolitres de vin de premiére qualité. 
_ Les calculs de M. Edler ont aussi laissé de cété les nouveaux 
Ktats et terriloires, qui depuis 1860 ont été admis dans |'Unien, 
les Etats de Nevada et de Colorado, les territoires de Dacolah, d'Am 
rizona, d'Idaho et de Montana, dont la valeur n’eotre 4 aucun litre 
dais les estimations du recensement de 1860, et qui, par leurs I 
chesses métalliques, rivaliseront bient6t avec la Californie. Or nous 
pouvons juger de |'importance du nouvel apport fait par ces Etats e& 
territoires ala richesse des KXals-Unis, en nous rappelant la fortane 
de neuf des Eéats du Nord-Ouest admis dans l'Union pendant la dée- 
cade qui a précédé le recensement de 1850 et dont la richesse 
de 1350 a 1860 s’est accrue de 441 et demi pour 100, ce qui étes 
évalué 452 millions de dollars en 4850, ayant été porté en 1860 8 
1862 millions. On peut donc s‘attendre a des progrés analogues dats 
les six Etats et territoires que nous venons de nommer et dans quale 
autres qui ne Gguraient pas au recensement de 1850 et qui sont 
portés pour 98 millions au recensement de 1860. 


DES ETATS-UMS. 939 


En outre, M. Elder fait observer qu'il ne fait pas davantage état, dans 
- ses calculs, des 380 mitlions d’hectares de terrain que le gouverne- 
ment posséde actuellement dans le Far-West représentant en ce mo- 
ment une valeur vénale de plus de 41 milliard de dollars et qui, 
d’apres les résultats obtenus sur les terrains vendus et cultivés de- 
puis 1850, constitueront, dix ans aprés leur mise en culture, une 
valeur imposable accrue a raison de 455 pour 100. 

N’oublions pas non plus que les régions miniéres aux Etats-Unis, 
s’étendent & peu prés sur 17 degrés de latitude et de longitude avec 
une superficie de 2,600,000 kilométres carrés, qu’elles contien- 
nent en quantité considérable, lor, ‘argent, les pierres précieuses, 
le marbre, le platre, le sel, l’étain, le mercure, |’asphalte, le char- 
bon, le fer, le cuivre, le plomb, et qu’elles promettent, dans un ave- 
mr prochain, d immenses produits. 

Ajoutons entin que les progrés de la population sont en rapport 
avec le développement de la richesse sur lequel ils exercent néces- 
sairement la plus grande influence. Eu 4860, la population des Etats- 
Unis s‘élevait @ plus de 40 millions d’habitants, elle avait pendant 
les cinquante années précédentes, doublé tous les 25 ans et demi. 
Ce mouvement n’a pas été arrété dans les Etats du Nord par la 
guerre civile. Chaque année, depuis le dernier recensement, 500,000 
émigrants sont venus accroitre la population des Etats-Unis et apporter 
de nouveaux instruments pour mettre en valeur les trésors que le sol 
de l’Amérique tient en réserve. 


IV 


Aprés avoir passé en revue tous ces faits, dont il est impos- 
sible de contester la réalité, et toutes ces perspectives qui paraissent 
si prochaines, l’esprit le plus froid et le plus fermé aux illusions, ne 
peut s’empécher de reconnaitre que les ressources des Etats du Nord 
sont plus que suffisantes pour faire face aux charges qu'ils se sont im- 
posées pour meltre fin 4 la guerre civile, ces charges fussent-elles en- 
core plus considérables que l'on n'est autorisé & Jes supposer. 

Mais jusqu'ici nous n’avons fait entrer dans nos calculs que les 
forces productrices des Etats du Nord. Or, il y aura an moment ot 
les Etats du Sud devront contribuer aux dépenses fédérales propor 
tionnellement 4 leur richesse. Ce moment, 1 est vrai, n’est pas venu, 
et M. Elder admet avec raison qu'il ne faut pas compter sur le con- 
cours des Etats du Sud pendant les quelques années nécessaires pour 
réparer leurs désastres. 


240 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


En assignant cing années a cette ceuvre de réparation, il nous 
semble que l'on tient compte des éventualités les plus défavorables, 
et qu'on laisse aux anciens Etats esclavagistes lout le temps dont ils 
ont besoin pour opérér la transition du travail servile au travail libre. 
Les Etats du Sud n’ont pu détruire, par leur triste insurrection, la 
richesse de leur sol. Les efforts qui ont été tentés par le commerce 
européen pour se procurer dans d’autres régions le coton, cetle ma- 
tiére si essentielle 4 lune des plus importantes branches de l’indus- 
trie, n’ont abouti qu’a lui procurer des produits, inférieurs comme. 
qualité et comme rendement, qu'on n’a employés qu’a défaut de pro- 
duits meilleurs, et qui ne peuvent soutenir la concurrence des cotons 
de la Géorgie, des Carolines, de l’Alabama, de la Louisiane et du 
Texas. Les américains peuvent donc dire, comme avant la guerre, mais 
dans un autre sens, qu’ils sont les maitresdu marché du coton (Cotton 
is King) dans l’univers entier. 

Quant a la transition du travail servile au travail libre, elle s’effec- 
tuera avec moins de difficulté que beaucoup de personnes ne le pen- 
sent. Il importe, en effet, de se rappeler que dés l’année 1850 un 
neuvicme de la récolte du coton était dd & des mains libres, et que 
depuis cette époque le nombre des ouvriers libres avait toujours aug- 
menté sur les plantations. La plupart des noirs aujourd hui affranchis 
continuent de donner leurs bras 4 une culture qui assure la sub- 
sistance de leur famille, et le flot bienfaisant de l’émigration, que 
le contact déshonorant de l’esclavage repoussait des Etats du Sud y 
apportera un contingent nouveau de travailleurs. 

En 1860, le richesse des Etats du Sud était de 3,467 millions de 
dollars et représentait environ 25 pour 100 de Ia richesse totale de 
l'Union; la production du coton y avait doublé dans les cing années 
qui se sont écoulées de 1855 4 1860. Les progrés de la consom- 
mation paraissaient destinés 4 continuer, car celle de lPAngle- 
terre seule augmentait de 20 millions de kilogrammes tous les ans; 
et, d'un autre cété, la superficie affectée 4 ce genre de culture était 
loin d’étre arrivée 4 ses derniéres limites, puisque d’aprés l’écono- 
miste, qui a le plus de compétence en cette matiére, M. Atkinson, 
elle mesurait seulement 1 7/10 pour 100 de l’étendue totale qui, 
dans les Etats du’Sud, pourrait étre consacrée 4 la culture du 
coton. 

En 1870, les Etats du Sud pourront donc représenter, comme 
avant la guerre, au moins 25 pour 100 de l'ensemble des richesses 
des Etats-Unis, et devront a partir de cette époque contribuer, pro- 
portionnellement a cette richesse, aux charges du gouvernement fédé- 
ral. M. Elder ne doute pas qu’alors les Etats-Unis, fidéles 4 leurs 
traditions, ne se mettent 4 amortir leur dette, et ildémontre qu’en 


DES ETATS-UNIS. O44 


copsacrant seulement 4 pour 100 de leur production annuelle a cet 
amortissement, ils pourraient, sans se créer une géne sérieuse, 
éleindre en 20 années le principal de cette dette. Nous empruntons 
4 sa brochure le tableau qui établit comment cet amortissement 
fonctionnerait et quel surcroit de charges il imposerait aux contribua- 
bles américains. 


RAPPORT DES DEPENSES 
A LA PAODUCTION ANNUELLE. 


PTE crema ace 


AICRESSE 
PRODUCTION. 
DE La DETTE. 


NATIONALE. INTERET 


BUDGET DES| DEPENSES 
DEPENSES 

AUTRES QUE! TOTALES. 
LA DETTE 

PUBLIQUE. — 


Pour 400. Pour 100. 


Millions 


DE La DETTE. 
Millions es 


Pour 100. 


Millions 


de dollars. 


AMORTISSEMENT 
DE La DETTS. 
Pour 100. 


de dollars. | de dollars. 


7,570 165 2.18 
8,113 460.4 1.97 
8,694 155.6 1.79 
9,517 150.9 1.62 
9,985 145.8 1.46 


30,282 
52,452 
54,777 
57,269 
59,940 


5.82 
5.45 
5.09 
4.76 
4.46 


42,803 
45,870 
49,157 
52,680 
96,455 
60,564 
64,904 
69,559 
14,559 
79,881 
85,606 
91,740 
98,514 


40,704 
14,467 
12,289 
13,170 
44,414 
45,444 
16,296 
17,389 
18,635 
19,970 
21,401 
99,935 
94,578 


140.3 
134.4 
128.1 
421.4 
144.1 
106.4 
98.1 
89.2 
19.7 
69.5 
58.3 
46.5 
33.9 


1.354 
1.47 
1.04 
0.92 
0,81 
0.70 
0.60 
0.51 
0.45 
0.55 
0.27 
0.20 
0.12 


4.18 
5.94 
3.66 
3.40 
5.22 
3.30 
3.14 
2.94 
2.77 
2.60 
2.44 
2.29 
2.13 


2.02 
1.90 


405,360 
112,910 


26,540 20.4 0.07 
28,227 3.9 0.02 


a ee ee re ree 





Les Etats-Unis sont donc en mesure d’acquitter leur dette autant ! 
que quelque autre puissance du monde que ce soit. Cette question } 
ansi résolue, nous pourrions, en quelque sorte, nous dispenser d’en 
examiner une autre qui sy rattache étroitement, a savoir la bonne 
volonté que le peuple américain et son gouvernement apporteront a 
remplir leur engagements. En effet, i] n’est pas d’exemple de pays qui 
se soit décidé de gaieté de coeur a faire banqueroute. Ce parti extréme 
et désespéré n’a jamais été pris que lorsque la géne publique était 
arrivéea son comble. Or tel n’est pas ici le cas : nous venons de prou- 








242 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


ver que chez aucun peuple le fardeau de la dette publique n’était 
aussi proportionné & ja richesse et ne devait s’alléger aussi rapide- 
ment. En outre la dette américaine n'est pas, comme certaines 
deties de l'ancien continent, exclusivement entre les mains d’étran- 
gers, circonstance qui, dans les pays obérés, est de nature 4 ras- 
surer les consciences faciles sur les conséquences d’une banqueroute: 
cette dette est au contraire pour les 7 huitiémes entre les mains des 
citoyens des Etats-Unis. Les titres de 50 et de 100 dollars sont dans 
toutes les mains. Le prédécesseur de M. Mac Culloch aux fonctions 
de secrétaire de Ja Trésorerie, M. Fessenden, annoncait, dans son 
rapport présenté au Congrés le 4 décembre 41864, qu’il avait profité 
du désir exprimé par beaucoup d’officiers et de soldats de recevoir, 
pour leur paye, des bons sevenand thirties 7 3/10, et de faire ainsi un 
bon placement tout en participant aux emprunts nationaux. Le mon- 
tant des bons remis dans ces conditions en 1864 a dépassé 20 mil- 
ions de dollars, soit prés de 110 millions de francs. 

De tels détails prouvent la ferme confiance du peuple américain 
dans le crédit national, et il est difficile d’admettre que dans un pays 
ou le suffrage universel fait la loi, une mesure telle que la banque- 
route, qui déshonorerait la nation et ruinerait surtout les ciloyens 
les moins aisés, puisse jamais étre proposée, d’autant plus que la 
richesse publique permet de faire facilement honneur aux obligations 
de I’Ktat. 

Depuis la fondation des Etats-Unis, un seul Etat, celui du Mississipi, 
a l’instigation de M. Jefferson Davis amis en pratique la triste doctrine 
de la banqueroute (repudiation) qui faisait partie d'un programme 
politique aujourd hui 4 jamais vaincu. Quant au gouvernement fédé- 
ral, ila toujours rempli ses engagements, non-seulement en payant 
les inléréts de sa dette, mais en amortissant le capital de cette 
dette et méme en faisant racheter ses titres de rente lorsqu ‘ils se 
négociaient 4 20 p. 100 de prime. 

Une considération décisive, 4 notre sens, vient s’ajouter 4 toutes 
celles que nous venons de développer pour démontrer la solidité de 
la rente américaine. Lorsqu’un pays est forcé de se lancer dans la voie 
des emprunts, on peut en quelque sorte prédire a coup sir qu'il fera 
face 4 ses engagements ou qu'il y manquera suivant la marche des 
impots de ce pays. Si Jes impdts restent stationnaires tandis que ta 
dette publique augmente, le sort des emprunts est des plus pré- 
caires, il ne repose sur aucune ressource normale, le payement des 
intéréts s’arrétera le jour ou, de nouveaux emprunts n‘étant plus 
contractés, il sera impossible d’acquitter les intéréts des emprunts 
précédents. Si au contrairela marche des impéts est paralléle a celle 
des emprunts, le crédit de l’Etat repese sur des bases inébranlables. 


DES ETATS-UNIS. 04% 


Or, depuis le commencement de la guerre, le peuple américain paye 
des impdts considérables dont V’établissement a été contemporain 
des grands emprunts dont nous avons parlé: le payement des inté- 
réts de la dette est donc assure. 

Quelques mots sur les impdts actuellement en vigueur aux Etats- 
Unis. 

Le systeéme des impdts a été improvisé en Amérique comme 
larmée, la marine etla dette publique. Avant la guerre, c est-a-dire 
en 1860, sur 56 millions de dollars pergus par les agents du gouver- 
nement fédéral (environ 292 millions de francs), la presque totalité, 
Cest-a-dire 53 millions, provenait des douanes, et 1,800,000 de dol- 
lars représentaient la vente de terres domaniales. 

Pendant Ja guerre, le tarif des douanes a été notablement élevé et le 
montant des droits a du étre acquilté en espéces, afin de solder les 
coupons des rentes payables en or. 

En outre, de nouvelles et importantes ressources ont été deman- 
dées a divers impdts directs et indirects, dont les principaux ont été 
élablis par les actes du Congrés des 4° juillet 1862, 7 mars et 
30 juin 1864, et qui figurent dans les documents officiels sous 
lenom général d’Internal Revenue, par opposition aux droits de 
douane. 

L'Internal Revenue peut étre divisé en cing classes : la premiére 
classe (A) comprend les droits ad valorem percus notamment sur les 
ventes, les annonces, les revenus, les suceessions, les-péages de ponts 
tide bacs et les prix des places en bateau a vapeur et chemins de 
fer. La seconde classe (B) contient les patentes (licenses) établies 
sur différentes professions. La troisiéme classe (€) se compose de 
droils spécifiques qui sont percus, suivant le nombre, le poids ou 
la quantité, sur diverses marchandises telles que les boissons, le 
labac, le bétail, les viandes salées, les voitures, le gaz d’éclairage, 
les métaux, les produits métallurgiques, etc. La quatriéme elasse 
(D) renferme jes droits prélevés sur les dividendes et intéréts des 

ues, des compagnies de chemius de fer, de routes de terre, de 
havigation et sur les dividendes et primes de compagnies d'assurance. 
Enfin’impdtdu timbre auquel sont soumis les actes publics et divers 
pepiers de commerce forme une derniére et trés-productive caté- 
gorie de I’ Internal Revenue. 


Ces impdts ont produit des sommes censidérables et paraissent 
cependant encore susceptibles d’augmentation. L’ Internal Revenue 
adonné en 4862-1863 37 millions de dollars, ses produits se sont 
devés en 1863-1864 4 109 millions, ils ont dépassé en 1864-1865 
205 millions. 





264 LA DETTE ET LES RESSOURCES 


Voici d’ailleurs quels ont été les produits des divers impéts pen- 
dant l'année fiscale finissant le 30 juin 1865. 


Douanes (en espéces).......- 3 81,894,616 60 
Revenu intérieur. ........¢. 203,940,191 35 
Recettes diverses. .......5266 31,516,025 48 
Vente de terres domaniales...... 4,141,295 47 


Total. ..,.... 348,251,589 10 


D'aprés les calculs officiels, voici quels seront les résultats pour 
Vannée 1865-1866 : 


Douanes (en espéces)....... 8 80,000,000 
Revenu intérieur.......... 500,000,000 
Vente de terres domaniales.. .. . 4,500,000 
Recettes diverses.. .. 2... 15,000,000 

Totals, 6/630 4:3 & & 396,500,000 


En admettant que ces chiffres restent les 
mémes l'année suivante, comme la dépense 
ne dépassera pas, ainsi que nous I’avons vu 
pour cette année... 2... 2-22.22 365,000,000 dollars. 


il resterait, pour les diverses éventualités 
un excédantde.. . . . . . =. . ~ 954,500,000 dollars. 


Ainsi, en cing ans, Jes contribuables américains auront vu leurs 
impdts s’élever de 56 millions de dollars (292 millions de francs) a 
prés de 400 millions de dollars (plus de 2 milliards 160 millions de 
francs). C'est la un immense résultat et dont il faut tenir le plus 
grand compte lorsqu’on veut apprécier le situation financiére de 
l’Amérique. 

Le systtme des impéts, il est vrai, a été improvisé, aux Etats-Unis, 
sous la pression des nécessilés les plus urgentes, et 11 se ressent un 
peu de son origine. Mais tous les efforts du gouvernement fédéral 
tendent 4 remanier, d’aprés les données de l’expérience, les me- 
sures prises pendant les années précédentes. Maintenant que la paix 
est rétablie, on a le loisir de rechercher ce qu'il peut y avoir de vexa- 
toire ou d’irrégulier dans tel ou tel procédé financier, abroger tel ou 
tel impdt improductif, remanier tel ou tel tarif qui atteint la pro- 
duction d’une maniére facheuse et par conséquent compromet les 
sources mémes de |'impdt. 

Avec une forme de gouvernement ou l'opinion publique exerce une 
souveraineté réelle et est toujours en mesure d’exercer cette souve- 
raineté par les communications fréquentes des autorités sur la marche 
des affaires publiques, le redressement des abus, et surtout des abus 


DES ETATS-UNIS. 2465 


qui frappent les citoyens dans leur fortune, n’est jamais éloigné. Ainsi 
Yacte da 1° juillet 1864 qui a augmenté les tarifs des douanes, déja 
relevés dans des proportions considérables par des mesures récentes, 
a évidemment exagéré Jes nécessités de la protection du travail natio- 
nal et les prélévements du Trésor sur les importations des marchan- 
dises étrangéres. Cette exagération a eu pour conséquence immédia- 
tement reconnue de tous, une augmentation de la contrebande et une 
diminution considérable dans les recettes des douanes: aussi tout 
nous porte 4 croire que la prochaine session du Congrés ne se passera 
pas sans que certains articles du tarif des douanes ne soient encore 
une fois modifiés, mais dans un sens opposé aux remaniements des 
années précédentes. 

En méme temps que le rendement des impdts est l’objet d’études 
constantes et approfondies, les idées les plus saines en mati¢re admi- 
nistrative sont mises en lumiére et adoptées. Le rapport du 4 décem- 
bre 1864, que nous avons déja eu l'occasion de citer plusieurs fois 
avec éloge, insiste, par exemple, sur la nécessité d'assurer des traite- 
ments convenables aux fonctionnaires publics et de leur retirer ainsi 
latentation de demander a l’industrie privée une rémunération mieux 
appropriée 4 leurs talents et 4 leurs besoins. ll insiste aussi pour que 
les emplois dans Jes postes de douane qui, jusqu’en 1860, avaient 
élé considérés comme la récompense des services politiques, ne soient 
désormais confiés qu’a des hommes fidéles, capables de remplir les 
devoirs de leur état,et n’ayant plus 4 craindre de voir leur situation 
compromise par un changement d’administration. 

Pour suppléer 4 ceux des droits actuellement en vigueur qui se- 
raient jugés vexatoires ou insuffisants, la Trésorerie de Washington 
étudie des taxes nouvelles 4 établir sur l’exportation des produits bruts 
du pays, tels que le coton et le tabac. Comme ces produits ont leur 
placement assuré sur tous les marchés du monde, ces taxes calculées 
avec modération n’atteindraient que le commerce étranger, ne pése- 
raient pas sur les producteurs et pourraient,dans un avenir trés- 
prochain, rapporterau Trésor de 60 4 100 millions de dollars par an. 


Aprés avoir exposé tous ces faits et indiqué tous ces chiffres, nous 
nous croyons en droit d’affirmer avec MM. Elder, Lorin Blodget, La- 
nier et Georges Walker, que la dette américaine qui est double de 
la ndtre et qui, d'ici 4 peu, dépassera les deux tiers de la dette an- 


346 LA DETTE ET LES BESSOURCES DES ETATS-UNIS. 


glaise, ne conslitue pas une charge supérieure aux forces des Etats- 
Unis. 

Les titres de cette dette ont été, il est vrai, momentanément trés- 
dépréciés, par suite de la hausse de lor que des spéculations ef- 
trénées avaient fait monter jusqu’a 200 pour 100 de prime. Mais avec 
le rétablissement de la paix, avec une plus exacte connaissance des 
choses, avec les preuves multipliées qui ont été données de la puis- 
sance financiére du pays, le prix del’or s'est rapproché du pair, et la 
dépréciation des fonds américains tend chaque jour 4 s’eftacer. Les 
capitalistes allemands ont su mettre & profit celte magnifique occasion 
qui leur était offerte de s’enrichir, en achetant des quantités consi- 
dérables de titres sur la place de New-York & des cours inférieurs de 
prés de moitié 4 ceux d’aujourd’hui, et ont pu réaliser de la sorte un 
bénéfice de plusieurs centaines de millions, bénéfice qui s’est réparti 
dans toutes les classes de la société allemande, ou la rente améri- 
caine est trés-populaire et répandue par trés-petites coupures. 

Un pareil bénéfice eut été fort apprécié par les capitalistes francais 
et aurait surtout constitué une véritable compensation pour tous nos 
petits rentiers qui ont eu si peu a s’applaudir de leurs placements a 
l'étranger. Mais tandis qu'ils étaient sollicités, avec l’autorisation de 
l'administration, d’aller courir les aventures en Italie, en Turquie, a 
Tunis et au Mexique, ov ils nous paraissent avoir peu fructifié Jus- 
qu'ici et avoir moins de chances encore de fructifier dans ]’avenir, il 
ne leur a pas été permis de juger du mérite des fonds américains, a 
qui la cote de la Bourse de Paris a été refusée a la suite d’une déli- 
bération du conseil des ministres ‘. Nous regrettons sincérement cetle 
intervention facheuse de l’autorité en pareille matiére, et nous nous 
permettons de dire qu'elle n’a pas mieux servi notre politique que 
nos capitaux. : 

Henny Morac. 


‘ Voir la correspondance diplomatique de 1865, communiquée au Congres pir 
honorable M. Seward. sccrétaire d’Etat. 


REVUE SCIENTIFIQUE 


Communication de M. Le Verrier a l’Académie des sciences, touchant !’organisation des 
entrepriscs météorologiques. — Prévision du temps et avertissements télégraphiques. 
— Observations 4 la mer.—Possibilité de connaitre l'état général et simuitané de !’at- 
mosphére dans tout |’hémisphére nord. — Etude du climat de la France, et création 
d’observatoires météorologiques dans les écoles normales. Heureuses conséquences de ~ 
cette institution. — Etude des orages. — Les paratonnerres. Utilité d’en généraliser 
Vusage. Comment cet usage pourrait diminuer la fréquence et l’intensité des orages. 
— Autres fléaux. Premiére panique. La peste de Sibérie. Mystére. — Le ch: léra indien 
en Egypte et dans la région méditerranéenne. — Ignorance et impu'ssance de la 
science. —- Canards des journaux. — Les deux balions et les morceaux de viande. — 
Les hirondelles. — Les rats de Marseille. — Qu’est-ce que le choléra? — Les quaran- 


taines. — Opinion de M. Grimaud, de Caux. — Origine du choléra. — Son ncuveau 
foyer. — Les deltas. — Nécessité de les supprimer. — Circonstances qui favorisent 
ou contrarient la propagation du fléau. — Etat dc latmosphére. — Régime alimen- 
tare. — Les prix Bréant. — Remédes anticholériques. — Traitement ordinaire. — 


Erreur des médecins — Traitement indiqué par feu P. Gratiolet. 


Hl ya, pour des savants pénétrés de la dignité de leur mission, quelque 
chose de mieux 4 faire que de disputer sur des questions de priorité person- 
nelle, ou méme nationale. Le vrai pére ici, se reconnait, comme la vraie 
mére du jugement de Salomon, bien moins 4 la véhémence de ses récla- 
mations, qu’é sa sollicitude pour l’ceuvre qu'il re vendique, et au soin qu'il 
prend de la développer et de l’améliorer. Aussi est-ce avec infiniment de 
plaisir que nous avons vu M. Le Verrier, aprés sa trop longue querelle avec 
son confrére italien, M. Mateucci, venir déclarer que « le moment lui 
paraissait venu » de faire connaitre l'état présent de la grande entreprise 
météorologique 4 laquelle concourent avec lui des savants et des hommes 
d’Etat de tous les pays. : 

Cette entreprise a pour objet : 1° la prévision du temps, la rédaction etla 
distribution des avertissements destinés aux ports francais et aux capitales 
des divers pays de l'Europe ; — 2° observation des phénoménes météoro- 


248 REVUE SCIENTIFIQUE. 


logiques 4 la mer; — 3° l'étude du climat dans les écoles normales ; — 
4° enfin l'étude des orages sur le sol de ta France. 

On sait déja en quoi consiste le premier de ces services. Chaque jour, 
entre neuf heures et onze heures et demie du matin, I’Observatoire de Paris 
recoit des différents points de l'Europe, soixante-dix dépéches télégraphi- 
ques indiquant la hauteur du‘ baromeétre, la direction et la force du vent, la 
température et l'état du ciel sur chacun de ces points. D’aprés ces indica- 
tions, on dresse immeédiatement des cartes dont l'étude, faite suivant cer- 
taines régles, fournit les présages du temps pour le lendemain. Ces présages 
sont transmis, entre midi et une heure, & toutes les localités qui corres- 
pondent avec l’Observatoire de Paris. En méme temps, un bulletin de 
quatre pages in-folio est dressé et envoyé aux Journaux. 

L’observatoire de Paris remplit donc le réle de bureau central : c’est un 
privilége qui résulte presque forcément de sa situation géographique. 
a Paris, disait 4 ce propos le commandant Maury, peut placer des senti- 
nelles au nord, au sud, a lest et 4 l’ouest, de maniére qu’aucune tempéte 
ne puisse franchir leurs lignes sans étre signalée au quartier-général, qui, 
aprés une pratique rapidement acquise, signale avec certitude aux points 
menacés la vitesse et la direction du phénoméne. » 

Sur la méthode a suivre pour les avertissements, les météorologistes 
sont partagés : les uns veulent qu’on attende l’apparition d’une teimpéte 
pour l’annoncer partout 4 la fois ; les autres seulement que I’étude attentive 
de ]’état actuel de l’atmosphére suffise pour qu'on puisse prédire le temps 
vingt- quatre heures ou méme quarante-buit heures a l'avance. M. Le Verrier, 
aprés avoir été peu de l’avis des premiers, se rallie maintenant 4 I'opi- 
nion des seconds. Attendre l'apparition de la tempéte serait praticable, 
si‘clle s’avancait comme un flot, dans une direction rectiligne ; encore, 
dans ce cas, y aurait-il des ports qui ne seraient pas avertis, et ce seraient 
préecisément ceux de l’Océan, c’est-a-dire les plus exposés. Mais le plus 
souvent la ligne que suivent les tempétes est une courbe de grande éten- 
due, et « la connaissance du centre de dépression et de sa marche peut 
heureusement permettre de formuler des prévisions qui sont assez exactes, 

quand on ne veut les étendre que vingt-quatre heures, mais qui seraient su- 
jettes & bien des déceptions quant a présent, si on voulait les étendre plus 
loin. » 

Le second service, celui des observations 4 la mer, est en voie de s orga- 
niser sur une immense échelle et complétera de la maniére la plus heu- 
reuse celui dont nous venons de parler. En France, il a été installé par le 
ministre de la marine, 4 bord de tous les navires de I'Etat, et par les Cham- 
bres de commerce, A bord des navires marchands. La Russie, ]’Autriche, 
les Pays-Bas, I'Italie, I'Espagne, le Portugal, sont entrés, avec I’Angle- 
terre, dans cette sorte de ligue scientifique contre les perturbations 
atmosphériques qui menaeent incessamment les navigateurs. Enfin M. Le 


REVUE SCIENTIFIQUE. 249 


Verrier a proposé a l’Observatoire de Washington d’unir ses efforts 4 ceu™ 
des météorologistes de Paris, dans une étuded’ ensemble de tout l’hémisphére 
nord.-« Si l'‘Amérique accepte, et gardons-nous d’en douter, dit-il, l’Angle- 
terre et la Russie qui poss¢dent de nombreux observateurs en Asie, com- 
bleront la derniére lacune. Nous entrevoyons donc la possibilité de réaliser 
ce qui n’aurait point paru exécutable il y a quelques années : la connais- 
sance de l'état général et simultané de l’atmosphére dans tout l'hemisphére 
nord. Quant 4 l’hémisphére sud, son étude seral’ceuvre d’une autre géné- 
ration. » 

L'établissement, dans toutes les écoles normales primaires, d' observations 
météorologiques fonctionnant réguliérement, est, 4 mon sens, une des 
meilleures, sinon peut-¢tre la meilleure des innovations dues 4 M. Duruy. 
les travaux de ces observatoires ont pour objet jl’étude, encore si incom- 
pléte, du climat de la France. Ils s’exécutent au moyen d’instruments fort 
simples, bien connus, faciles 4 consulter: le barométre pour mesurer la 
pression atmosphérique; le thermomeétre simple et les thermométres a 
mazima et A minima, pour mesurer les températures; le psychrométre 
pour mesurer I'humidité de lair; l'udométre pour mesurer la quantité de 
pluie tombée dans un temps donné; enfin la girouette, pour constater la 
direction du vent. Ce dernier seul est trop élémentaire, ou plutdt il est 
inexact et insuffisant. Lorsqu’on l’aura remplacé par un anémométre et 
qu'on y aura ajouté deux ou trois appareils propres 4 faire connaitre |’état 
électrique et magnétique de !l’atmosphére, le matériel des nouveaux obser- 
vatoires météorologiques pourra étre considéré comme complet. Une in- 
struction rédigée avec le plus grand soin est destinée & guider les observa- 
teurs. Des tables ont été aussi dressées 4 leur usage, pour la rédaction des 
indications du barometre et du psychrométre. Les observations se font de 
trois heures en trois heures depuis six heures du matin jusqu’a neuf heures 
du soir. I] serait indispensable qu’elles fussent poursuivies pendant la nuit, 
et c'est ce qui a lieu déja a Vécole normale de Nice. Voila donc les futurs 
instituteurs primaires de la France appelés 4 concourir 4 une ceuvre scien- 
tifique importante, et, par conséquent, 4 s'initier, par'une pratique journa- 
liere et raisonnée aux principes fondamentaux de la météorologie. Il y a lieu 
d'espérer que des avantages sérieux en résulteront pour les populations 
parmi lesquelles ils pourront bientét répandre les connaissances acquises 
par eux dans d'aussi favorables conditions. Désormais tout instituteur sera 
améme de substituer, touchant la pluie et le beau temps, objet des con- 
stantes et légitimes préoccupations de l’agriculteur, des notions exactes aux 
erreurs et aux préjugés sans noinbre qui ont cours dans les campagnes. 
Grace 4 l’autorité que lui donnent son titre et ses fonctions, il deviendra tout 
naturellement loracle du village; et quand les paysans le consulteront 
sur les pronostics du temps et sur la marche des saisons, sur les causes 
dela chaleur et du froid, de l‘humidité et de la sécheresse, il saura Icur 

Seeremtne 1865. 16 


230 REVUE SCIENTIFIQUE. 
répondre autrement que par des lieux communs absurdes et par des dic- 
tons ob la rime — et quelle rime! — tient lieu de raison et de bon sens. 
La derniére branche du service météorologique, celle qui a pour. objet 
l'étude des orages, est confiée, dans chaque canton 4 une commission com- 
posée des personnes réputées les plus instruites : le maire, le juge de paix, 
le curé, linstituteur et quelques bourgeois. Chacun des membres est muni 
d’une instruction indiquant ce qu'il importe d’observer. Les rapports, tou- 
jours succincts, sont adressés au ministre de l‘instruction publique. « Le 
service a commence, dit M. Le Verrier, avec les grands orages d'avril et de 
mai, et depuis, il nous est arrivé chaque jour un grand nombre de docu- 
ments. Dans plusieurs départements on les a spontanément. discutés, et l'on 
en aconclu une carte représentant la. marche de l’orage. » 

Voila qui va fort bien, et nul doute que les travaux des commissions can- 
tonales, poursuivies pendant quelques années, ne fassent connaitre assez 
exactement, les prodromes, les symptémes et la marche ordinaire des ora- 
ges ; encore bien que ces phénomeénes soient trés-complexes et trés-varia- 
bles, et qu'il semble bien difficile d’arriver, en ce qui les concerne, a des 
données théoriques satisfaisantes. Mais on est naturellement conduit a se 
demander quelsera le résultat pratique de ces observations ? auront-elles pour 
effet de rendre moins fréquents et moins funestes, les accidents et les dégats 
causés par les pluies torrentielles, la grale.etle tonnerre? Assurément non. I! 
y aurait donc, pour les honorables savants qui les ont provoquées et organi- 
sées, une autre tache 4 accomplir. Cette. tache consisterait 4 prepager la 
connaissance et la mise en pratique des moyens de protection que déja la 
science a mis 4 notre disposition. Contre la.pluie et.la gréle, on ne peut 
rien; mais contre la foudre les eonducteurs métalliques sont un puissant 
moyen de défense. Je voudrais donc que, dans les campagnes et dans les 
villes, 'usage des paratonnerres devint la régle au lieu de n’dtre que l'excep- 
tion. Je ne demande point que par loi, décret ou ordonnance, on oblige les 
citpyens a faire dresser.des paratonnerres sur leurs maisons, mais quon 
les améne, par des conseils souvent répétés, et surtout par l’exemple, a 
adopter cette salutaire précaution. Si les églises, les mairies, les maisons 
d’école, ainsi que les habitations des personnes éclairées, jouissant de 
quelque aisance, étaient munies de paratonnerres, ce seraient, d’abord, 4 
coup sur, autant d’édifices préservés des atteintes de la foudre, et le résul- 
tat de cette mesure serait peut-étre plus considérable qu'on ne le croit. 
Franklin, l'immortel inventeur du paratonnerre, attribuait aux tiges metal- 
liques pointues, le pouvoir de soutirer le fluide électrique des nuages ora 
geux. On explique aujourd'hui leur action d’une autre maniére, en admet~ 
tant qu’elles facilitent la reconstitution du fluide neutre par la combinaison 
des fluides de nom contraire accumulées, d'une part, dans les nuages, d’au- 
tre part dans le sol ou dans les objets placés 4sa surface. Dans |’une comme 
dans l'autre hypothésc, l’effet du paratonnerre est de neutraliser ce qué 





REVUE SCIENTIFIQUE. 251 


J'appellerai si l'on veut fa tension fulgurante, des nuages sur un point 
donné. N’est-il done pas probable que plus on multiplierait les points de 
neutralisation, plus on atténuerait la violence des orages? A tout hasard, 
Yexpérience vaut la peine d’étre tentée : on en fait tous les jours de plus 
dispendieuses et de moins utiles. . 

Plit 4 Dieu qu'il nous fat donné de pouvoir combattre avec autant de 
chances de succés, fit-ce au prix d’énormes sacrifices, les autres fléaux, 
plus terribles cent fois quele feu du ciel, qui de toutes parts nous assié 
gent! L’été qui s'achéve a sté marqué par des orages fréquents et meur- 
triers; mais que sont les accidents et les dégdts occasionnés par la foudre 
auprés des ravages effroyables causés par les épidémies et les épizooties qui 
sévissent en ce moment dans plusieurs pays ! 

Au commencement du printemps, une étrange et sinistre nouvelle se 
répandait en Europe. Une maladie qu'on désignait sous le nom jusqu’alors 
inconnu, de peste de Sibérie, avait, disait-on, franchi les monts Ourals, 
dépeuplé en quelques jours ‘des districts entiers de l’empire russe, et fait 
irruption 4:-Saint-Pétersbourg, oti elle avait débuté en vidant un hdpital. 
Bientdt on signala |’apparition du mal en Pologne. La rapidité de sa marche 
était donc aussi formidable que la violence de ses symptémes, et au train 
dont elle allait, il fallait s’attendre 4 la voir envahir toute l'Europe occiden- 
tale. L’épouvante fut générale; les gouvernements, les chambres législa- 
tives s’émurent. Des renseignements furent demandés par voie officielle a 
Saint-Pétersbourg ; mais, chose singuliére, on n'a jamais pu savoir (par le 
mot on, c'est le publie que j’entends) ce qu'il y avait au juste de vrai ou de 

faux dans les faits mentionnés par les journaux, ni 4 quelle source ces 
faits avdient été puisés. La prétendue peste de Sibérie se trouva tout 4 coup 
n'étre plus qu’une sorte de fiévre maligne dite récurrenie, engendrée par la 
saleté at la misére d'une partie des populations de la Sibérie et de la Russie. 
Le public, qui ne demandait qu’a étre rassuré tant mal que bien, accepta 
sans conteste les explications qu’on voulait bien lui donner, et au bout de 
quelques jours, il ne fut plus question de la peste de Sibérie. Mais hélas! a 
peine était-on remis de.cette premiére panique, que des nouvelles non moins 
sinistres et beaucoup plus positives nous arrivaient d’Orient. Ce n’était plus 
une peste inconnue et problématique, c’était le choléra indien, qui venait 
d’éclater en Egypte. 1] y avait été apporté, disait-on, de la Meeque, par les 
pélerins égyptiens, qui eux-mémes le tenaient de leurs coreligionnaires de 
i’ Hindoustan. Car on veut toujours, lorsqu’une épidémie se manifeste en un 
lien, qu'elle y ait été apportée de quelque autre lieu. Quoi qu'il en soit, le 
fitau prit en peu de temps, a Alexandrie, au Caire, et dans toute I’Egypte, 
des proportions tertibles. Le vice-roi donna l'exemple de la fuite, et chacun 
se hata de l'imiter ; ce fut un sauve-qui-peut général : des navires, trop char- 
gés d'émigrants, coulérent bas en pleine mer. La maladie fit rage sur les 
malheureux qui n’avaient pu partir, et en moins de deux mois plus de cent 


252 REVUE SCIENTIFIQUE. 


mille personnes y succombérent. Malgré la rigueur des quarantaines, elle 
ne tarda pas 4 se répandre dans l’Asie Mineure en Perse, en Turquie, en 
Grace, en Italie, en Espagne; elle a gagné le midi de la France, et partout 
elle s’est signalée par la violence foudroyante de ses coups. Ou s'arrétera- 
t-elle? Nul ne saurait le dire. Peut-étre demeurera-t-elle circonscrite dans 
Ja région méditerranéenne. Elle ne semble point jusqu'ici prendre la di- 
rection du nord; mais comment prévoir les caprices de ce fléau mysté- 
rieux, qui semble s’étre plu jusqu’ici 4 déjouer toutes les prévisions, et 
dont la science moderne, avec ses merveilleux procédés d'investigation, 
avec son arsenal de réactifs et de médicaments, n’a pu ni ae la nature 
ni conjurer les effets ! 

Apres quarante ans de cruelles épreuves, de recherches attentives, d’es- 
sais préservatifs et curatifs de toute sorte, la médecine sérieuse ne peut 
guére, ence qui concerne le choléra-morbus, que répéter le mot célébre de 
Socrate : « Je ne sais qu'une seule chose, c’est que je ne sais rien. » Cette 
conclusion toute négative n’est pas aussi désolante qu'elle le semble au 
premier abord: en effet, étre convaincu qu’on ne sait rien, c'est Ja pre- 
miére condition pour se mettre en devoir d’apprendre quelque chose. Trop 
de gens, parmi les adeptes de la médecine et parmi les profanes, se font, 
sur ce qu’ils ignorent, des idées a priort qu’ils répandent dans le public et 
quine peuvent qu’aggraver le mal et retarder la connaissance de la vé- 
rité. Les théories les plus absurdes, les fables les plus ineptes sont 
débitées par des nouvellistes ignorants et accueillies sans examen par la 
foule naive et crédule, que dis-je? par des personnes que leur savoir et 
leur expérience devraient tenir en garde contre des piéges aussi grossiers. 
En voici un exemple : un journel quotidien racontait derniérement une pré- 
tendue expérience faite en Egypte dans le but de s’assurer sila cause im- 
médiate du choléra était ou non dans l’air, « Ona, disait ce journal, enlevé 
deux ballons: un au-dessus d’Alexandrie, un autre au-dessus d’un. village 
de l'isthme, ou le choléra n’avait pas fait son apparition. Au-dessous de 
ces ballons étaient attachées deux parties de viande, provenant d'un méme 
boeuf parfaitement sain. On a laissé ces deux ballons séjourner un certain 
temps dans l’air, lorsqu’on les a fait redescendre, le quartier de viande qui 
avait été suspendu au-dessus d’Alexandrie était complétement gaté; celui 
qui était resté suspendu au-dessus du village épargné par le choléra était 
complétement sain. » Je n'ai pas été surpris de retrouver dans les fails 
dévers d'un journal quotidien, ce canard que je me rappelle parfaitement 
avoir déja lu tn stmili loco, en 1849; mais ce qui m’a péniblement étonné, 
c'est de le voir reproduit et pris au sérieux dans un journal scientifique, 
par un docteur en médecine. Comment ce docteur n‘a-t-il pas songé que 8i 
la viande entrait soudain en putréfaction 4 quelques cents métres au-dessus 
d'une localité infectée du cholera, elle se gaterait a fortiori et bien plus 
promptement encore dans cette localite méme, au sein du foyer pestilen- 


REVUE SCIENTIFIQUE. Qn 
tiel, et qu'il n’y aurait plus de boucherie possible, 14 ot régne l'épidé- 
mie. 

En 1849 et 4854, des gazetiers avaient trouvé plaisant d’affirmer que les 
hirondelles abandonnent immédiatement les endroits ot: Je choléra se ma- 
nifeste. Un autre vient de renchérir sur cette assertion, en assurant que les 
rats avaient émigré de Marseille, au grand dommage des individus dont 
l'industrie consiste 4 détruire ces animaux. 

Mais laissons-l4 ces fables ridicules, et parlons sérieusement : la sujet ne 
préte point a rire. J’ai dit que la cause et la nature du choléra sont incon- 
nues. On peut cependant affirmer que cette maladie est un véritable em- 
poisonnement. Le poison insaisissable qui l’occasionne est-il tenu en sus- 
pension dans l’air ou dans les eaux, pénétre-t-il dans l'organisme par les 
voies respiratoires ou par les voies digestives? On l'ignore, bien que les 
troubles intestinaux par lesquels la maladie débute d’ordinaire, rendent 
plus probable la seconde hypothése. Comment le choléra se propage-t-il ? 
on l'ignore également; mais les meilleures autorités médicales nient qu'il 
soit contagieux, et leur opinion est assez confirmée par les faits. On sait si 
les quarantaines et les mesures dites sanitaires ont empéché ce fléau de 
faire 4 plusieurs reprises le tour du monde. On peut alléguer 4 la vérité, 
que si elles ne l’ont point arrété, c'est qu’elles n’ont pas été assez rigoureu- 
sement observées. Et tel parait étre le sentimentde mon honorable confrére 
de l'Union, M. Grimaud, de Caux, qui, dans une note lue derniérement a 
l’Académie des sciences, adjurait cette compagnie d’user de sa haute auto- 
rité pour obtenir du gouvernement frangais le maintien sévére des quaran- 
taines, sans égard pour les réclamations du commerce, dont les intéréts ne 
sauraient étre mis en balance avec la conservation de la vie et la santé des 
citoyens. L’Académie est restée impassible devant cet appel, et je crois 
qu’elle a bien fait. Le moindre inconvénient des mesures préconisées par 
M. Grimaud, de Caux, est d’étre impuissantes 4 arréter la propagation du 
mal. Leur effet certain est d'arréter les transactions commerciales, de jeter 
le trouble, le malaise, la misére parmi les populations, de mettre hors la loi 
sociale des malheureux, dont le seul crime est d’étre suspects de coutagion, 
de ressusciter enfin au dix-neuviéme siécle les coutumes barbares du moyen 
age. Une fois engagé dans cette voie, il faudrait, pour étre conséquent, 
envelopper d'un cordon de troupes toute localité affligée d'épidémie, et re- 
pousser 4 coups de fusil quiconque tenterait de s’en échapper. Il faudrait 
actuellement renouveler les scénes hideuses de la peste de Marseille, sup- 
primer toute communication entre cette malheureuse cité et le reste de 
la France, jeter de loin aux habitants des vivres par-dessus les murs, ou 
laisser la famine s‘installer dans son enceinte en compagnie du choléra. 
Est-ce 14 ce que souhaite M. Grimaud, de Caux? Non certes. Mais un acte 
qu il trouverait odieux lorsqu’il s’agit de Marseille, change-t-il de caractére 
pour s'appliquer 4 Alexandrie, Constantinople, Ancéne ou Barcelone? 


254 REVUE SCIENTIFIQUE, 


Le mode de propagation du choléra est, je le répéte, complétement in- 
connu, et toutes les suppositions qui ont été hasardées jusqu’ici sur cette 
question n'ont pas tardé 4 étre démenties par les événements. L’origine 
attribuée, par exemple, a l’épidémie qui désole en ce moment la région mé- 
diterranéenne, ne supporte pas on instant l’examen. Les musulmans hin- 
dous se rendent chaque année a la Meeque ; jamais jusqu’ici ils n'y avaient 
apporté le choléra, qui d'ailleurs n’exerce point cette année de ravages 
dans I'Hindoustan. Ce qui semble infiniment plus probable, c’est que le 
fiéau vient de trouver un nouveau foyer, analogue a celui ou il a._pris nais- 
sance. Son premier berceau fut le delta du Gange; le second est le delta 
du Nil. Le choléra se comporte dans l'ancien monde comme Ja fiévre jaune 
dang:le nouveau. Les marécages formés par les ramifications des fleuves 
tropicaux &leur embouchure, telles sont les sources d’oil: émanent ces deux 
redoutables fiéaux, qui ne différent guére de nos fiévres paludéennes que 
par l’intensité de leurs symptémes, Pour combattre les fiévres paludéennes, 
on desséche les étangs et les marécages ; que l'on supprime les deltas du 
Gange, du Nil, du Niger, du Mississipi, de l’Orénoque, et il ya tout lieu de 
croire que la disparition de ces foyers ov s’éhaborent les miasmes mystérieux 
qui foudroient comme le venin des vipéres des tropiques, ne tardera pas a 
entrainer !’extinction du choléra et de la fiévre jaune. L’entreprise est 
colossale, j’en conviens ; mais nous sommes en un temps ov la science et la 
finance sont d’accord pour ne s'‘arréter ni devant les difficultés ni devant 
les dépenses, et le résultat qu'il s'agirait d’atteindre vaut bien ceux qu’on 
attend du percement de l’isthme de Suez ou de l'isthme de Panama. 

Sur: les causes qui, en dehors de son point de départ, favorisent ou con- 
trarient le développement du choléra, on n’est pas beaucoup: mieux. in- 
struit que sur son mode de transmission. Ce monstre s'acclimate en tout 
lieu et sévit en toute saison. Néanmoins une température élevée, un soleil 
ardent, une ‘atmosphére exempte d’humidité semblent accroftre sa fureur 
et faciliter singuliérement son expansion. L’état électrique de l’air pourrait 
bien aussi n’étre pas indifférent, et plusieurs savants ont cru reconnaltre 
une corrélation constante entre l’intensité des épidémies de choléra et la 
présence dans l'air d’une plus ou moins forte proportion d'ozone (oxygéne 
électrisé). Quant aux émanations qu’on a coutume de regarder dans les 
villes comme une canse d'insalubrité, il n'est nullement démontré, nulle- 
ment probable méme qu elles contribuent & accroitre la mortalité. Le prin- 
cipe du choléra est manifestement un poison 4 part, dont lantidote n’est 
point trouvé ; il n'a rien de commun avec les miasmes ou les odeurs mau- 
vaises qui pettvent d’ailleurs nous incommoder: Aussi les fumigations et les 
autres procédés prophylactiques qui ont été proposés sont-ils toujours de- 
meurés sans effet. Le désinfectant par excellence, le chlore, qu’on a. pro- 
diguée dans les rues’ et dans tes maisons durant |’épidémie de 1832, a été 
abandonné ensuite comme ineffieace. Toutefois, il n'y a nul meonvénient a 


REVUE SCTENTIFIQUE. 255 


recommander les soins de propreté et de salubrité, t'aération des rues et 
des appartements ; ce sont, en tout temps, et 4 plus forte raison en temps 
d'épidémie, d'excellentes précautions. 

On considérat autrefois le régime alimentaire, les habitudes plus ou 
moins réguliéres, méme |’état moral des individus comme pouvant les pré- 
disposer 4 contracter la maladie, ou au contraire les préserver de ses at- 
teintes. Tous les médecins sensés et expérimentés, tous les observateurs 
attentifs ont reconnu depuis longtemps que ces diverses circonstances ne 
jouent aucun réle dans les phénoménes épidémiques, ou du moins que 
si les aliments ou les boissons servent de véhicule au poison, i! n’y a abso- 
lument aucun motif d'attribuer ce réle 4 telle substance plutdét qu’a telle 
autre. 

Un honorable philanthrope, M. Bréant, a institué par un testament, il y a 
une dizaine d’années, un prix de cent mille francs pour celui qui découvrira 
un reméde guérissant le choléra comme la quinine guérit la fiévre inter- 
mittente. Inutile de dire que ce prix n'a pas encore été décerné. Ce ne sont 
pas les concurrents qui manquent. Depuis la nouvelle invasion du fléau, il 
ne se passe pas un lundi sans que l’'Académie des sciences ait & renvoyer 4 
lacommission du prix Bréant une demi-douzaine de lettres ou de notes indi- 
quant des remédes prophylactiques ou curatifs, tous plus infaillibles les uns 
que les autres. Mais bien qu’au dire des inventeurs ces remédes aient pro- 
duit d’excellents résultats, la mortalité ne s'est nulle part montrée infé- 
neure a celle des précédentes épidémies, au contraire. Il ne faut pas se faire 
illusion : depuis sa premiére apparition en Occident, la maladie n’a rien 
perdu de sa malignité. On dit souvent, en parlant du choléra de 1832, « le 
grand choléra. » Q’a été, en réalité, le moindre. Celui de 1849 a été plus 
meurtrier, et celui de 1854 encore davantage. En 1832, l’épidémie n‘avait 
envahi en France que 44 départements, et le nombre des victimes n’avait été 
que de 102,755. En 1849, 59 départements sont atteints, et 110,410 per- 
sonnes succombent, En 1854, le choléra envahit 80 départements et fait 
145,534 victimes. 

Le traitement de cette terrible maladie est encore abandonné a linspira- 
tion de chaque médecin. La plupart s’attachent 4 combattre les symptémes 
et tentent d'arréter 4 son début la diarrhée et les vomissements. C'est, je 
crois, un mauvais systéme. Le principe du choléra étant de l’aveu de tous 
un poison subtil dont l’antidote nous manque, la seule chose est d’aider la 
nature dans les efforts pour l'éliminer; et l’on fait précisément le contraire 
lorsqu’on s’applique 4 enrayer les égacuations. C’est le cas, ici, de recourir 
4 une sorte de procédé homeeopathique; de traiter les malades par les pur- 
gatifs et de favoriser en méme temps |’élimination du principe morbide par 
une transpiration abondante. Je n’ai, quant 4 moi, nulle prétention au prix 
Bréant ; mais je me fais un devoir de donner A mes lecteurs la formule ex- 
tremement simple d’un reméde qui m’avait été enseigné naguére par un 


256 REVUE SCIENTIFIQUE. 


homme de grand sens et de grand savoir, par mon illustre et 4 jamais re- 
grettable ami Pierre Gratiolet. Ce reméde consiste 4 administrer au malade, 
dés les premiers symptémes, une décoction de trois grammes de racine 
d'ipécacuanha dans un litre d'eau. Lyipécacuanha, sous cette forme, agit 
comme adjuvant de la réaction naturelle, et peut-étre méme, jusqu’é un 
certain point, comme contre-poison. Gratiolet conseille en outre, comme 
moyen prophylactique, l’usage du vin de quinquina. Je souhaite, chers lec- 
teurs, que ces remédes vous réussissent si jamais vous vous croyez atteints 


par le flgau; mais je souhaite bien plus vivement encore que vous n’ayez 
jamais besoin d’y recourir ! 


Artuur Manein, 


One sem Somme oe ere Bee OO * ere eee 


LES EVENEMENTS DU MOIS 


Paris, 23 septembre. 


Le débat sur la décentralisation a empli tout le mois qui vient de s'écou- 
ler, et c'est 4 peine si les événements d’Allemagne ont un instant détourné 
l’attention publique de la polémique ardente et instructive qui a éclaté d’un 
bout de la France a l'autre. Le feu dela discussion et lintérét soutenu 
qu'elle a partout rencontré, temoignent de la profondeur du mouvement 
comme de l’universalité des aspirations dont le comité de Nancy s'est fait 
avec tant d’opportunité l’intelligent interpréte. Un peuple ne se passionne 
pas avec cette persistance pour une question indifférente ou secondaire. 

Le but que se proposaient les Lorrains, — ouverture d’une grande en- 
quéte, — est donc atteint. De tous les cétés on a répondu a leur appel, et 
une majorité formidable s'est élevée contre l'tncommodo de la machine cen- 
tralisatrice. Cette enquéte se poursuivra, mais dés maintenant elle assure 
pour défenseurs 4 la cause de l'émancipation communale et départemen- 
fale toutes les illustrations du pays, les représentants les plus autorisés 
de toutes Jes opinions politiques et de toutes les croyances religieuses, 
l'unanimité de la presse francaise‘, sauf une demi-douzaine d’organes en de- 
route. Au congrés de Berne, qui du moins n’a pas divagué sur ce point, elle 
a réuni les orateurs de toutes les nations ; parmiles morts, elle compte pour 
patrons Mirabeau, Carrel, Tocqueville et Augustin Thierry; parmilesvivants, 


‘ Nous devons a l’Epogue une rectification que nous nous empressons de lui accorder. 
Elle marche vaillamment avec l’armée décentralisatrice, comme elle a marché avec 
M. Thiers dans la campagne de l’illustre homme d’Etat contre la Convention du 415 sep- 
tembre. L’Epogue mérite d’en étre louée, et nous ne demandons pas mieux que de lui 
offrir nos félicitations jusqu’au bout. — L. L. 


248 LES EVENEWENTS DU MOIS. 


elle invoque M. Rouher‘ et l'empereur lui-méme. Enfin, ses rares adver- 
saires la servent plutét qu'ils ne lui nuisent par les arguments mémes qu’ils 
emploient contre elle. — Quand une cause en est la, on peut dire qu'elle est 
bien prés d’étre gagnée, aussi nous semble-t-il permis d'espérer, avec M. de 
Parieu, que les bases d’une réforme ne tarderont pas 4 étre posées devant 
la Chambre?. 

En attendant, le comité de Nancy a obtenu un second et trés-important 
résultat, sur lequel il n‘osait probablement pas compter d'une maniére 
aussi comple : celui d’avoir amené ses contradicteurs 4 tracer eux-mémes 
« une ligne de démarcation, désormais ineffacable, entre ce qui est ibéral 
et ce qui ne l’est pas, » ainsi que le constate trés-bien la préface de la troi- 
siéme édition du Projet qui vient de parattre. La polémique a fait tomber 
les masques, et il n’y a plus maintenant d’erreur possible : d'un cété, l'im- 
mense phalange de ceux qui veulent la liberté pour tous, de l'autre, le petit 
groupe de ceux qui ne la veulent que pour eux-mémes. 

C'est uniquement le pouvoir qu'ambitionnent ces derniers, et voild pour- 
quoi ils défendent avec tant d’obstination le systéme a l'aide duquel une 
minorité peut sen saisir. Nous avons entendu leurs aveux 4 cet égard; ils 
sont d'une cynique franchise : — « Les auteurs des révolutions qui ont 
laiss6é dans histoire une trace si lumineuse, dit l'un d’eux, ne se propo- 
sérent pas d’affaiblir le pouvoir, mais de sex emparer*®. » Et un autre 
ajoute : « La révolution a été une révélation. A qui appartient-il de l’inter- 


U 


4 « L'organisation actuelle denos départements, une longue et fructueuse pratique, les 
caractéres de notre mandat, me semblent imposer au législateur le devoir d'écerter de 
ses prescriptions tout principe de tutelle, de conférer aux conseils généraux une auto- 
rité plus entiére sur les affaires départementales et de restreindre les liens ou la sudor- 
dination envers l'Etat, eux seules théses qui engagent les intéréis géncraua, Vunitd du 
territotre, ou les droits de la souveraineté politique. » (Discours de M. Rouher au Conseil 
général du Puy-de-Déme en 1864.) 

* « L’esprit public a fait depuis 1838 trop de progrés, les intéréts ont subi trop demo- 
difications pour que les liens de ce qu’on est convena d’appeler la tufelle administrative, 
tels qu’ils ont été alors fixds, ne puissent étre convenablement relachés 4)’égard des dé- 
partements comme aussi des communes. 

« Pour nous, en particulier, messieurs et chers collégues, quand je pense 4 Ia somme 
d’expérience spéciale et de services publics divers que votre réunion me rappelle, quand 
je suis depuis si longtemps témoin dela maturité circonspecte de vos délibérations éclai- 
rées par les efforts constants de l’administration préfectorale, je comprends que si les 
intéréts sur lesquels vous exercez votre action ne doivent point étre séparés enti¢rement 
des intéréts généraux du pays, vous pouvez cependant, sans aucun péril, étre investis du 
droit de les développer plus librement, et de la faculté d’élargir votre action sur le bien 
du département en voyant vos délibérations investies de plus d’initiative et d'efficacilé. 

« Sans doute, la question de décentralisation a ses difficultés et ses périls. On peut ren- 
contrer des exagérations qui la compromettraient, des méprises qui la feraient avorter. 
Cependant elle présente certains cdtés sur lesquels les bons esprits peuvent aisément s'en- 
tendre, et ily a lieu d’espérer que, par la discussion du Corps législatif et du Conseil 
d’Etat, lew bases d’une réforme législative, dans le sens indiqué, seront posdes d'un com- 
mun accord. » (Discours de MW. de Parieu, vice-président du Conseil d’Btat, au Conseil! 
général du Cantal en 1865.) 

3 Avenir national, 


* LES EVENEMENTS DU MOIS. | 259 


préter? A tous, le jour ou tous la comprendront; en attendant, au petit. 
nombre quila comprend déja‘. » Voila la doctrine, voila l’évangile révo- 
lutionnaire, dont MM. Guéroult et Peyrat seront sans doute les grands pré- 
tres infaillibles. Le but est nettement merqué : ces Davenport de la démo- 
cratie révent de nous mener au sinai de Ménilmontant pour y recueillir 
les oracles sortant de l'armoire 4 double fond de l’Opinton nationale 
Cest 4 leur petit groupe qu’ils réservent la dictature : eux: seuls 
sont dignes de gonverner, et quant 4'la masse de la nation, elle aura le 
droit d'admirer les vertus et le génie de ses mattres. L'un des pontifes 
de cette Eglise ne s’écriait-il pas l'autre jour : «Quoi! un gouvernement 
proclamé 4 Paris pourrait étre examiné, discuté, mis aux voix dans chaque 
province! Que serait cette liberté des provinces!...» Elle serait tout simple- 
ment la liberté dela: France, mais c'est précisément la ce que repousse 
l'éeole centralisatrice .et césarienne, et voild pourquoi ses organes ont ré- 
cemment fats l’anniversaire du 10 aodt 92, c’est-d-dire le souvenir d'une 
de ces néfastes journées ot une bande, en forcant la grille des Tuileries 
ou les portes de |'Hétel de Ville, met du méme coup Ja main sur le pays, et 
impose par le télégraphe sa domination a tout le. territoire.. Etranges par- 
fisans du suffrage universel, qui aboutissent a Ja suppression de l’urne ; 
singuliers démocrates qu n’acceptent le peuple que pour l'exploiter et 
l'asservir! 

Et ces jacobins osent donner le nom d’aristocrates aux décentrelisa- 
teurs de Nancy! C'est vous, marseillais du 10 aodt, vainqueurs du 2 sep- 
tembre, législateurs du Comité de salut public, c’est vous qui étes des. aris- 
tocrates, et dela pire espéce, vous qui affichez l'insolente prétention de 
confisquer nos droits 4 votre profit, et d’étre seulscapables de régir la France 
ila tenant écrasée sous vos talons rouges ! 

Quand méme la publication des Lorrains n’aurait eu d’autre conséquence 
que d’éclairer ainsi la situation, elle aurait déj4 rendu un éminent service 4 
la cause libérale, en montrant que les disciples de Danton ne constituent 
qu'une minorité infime, tandis qu’en face d’eux se forme et grossit cha- 
que jour un immense parti national qui cherche loyalement & poser dans 
la commune et dans le département les inébranlables assises de toute 
société libre. 

Si le sujet n‘était pas si grave, il y aurait bien a rire de la peur que font 
aux démocrates de la révélation les ombres de M. de Falloux et de M. de 
Montalembert ! Comment prendre au sérieux, en effet, ces prétendus libé- 
raux qui abandonnent le drapeau et quitirent méme dessus,.parce que 
des auxiliaires, étrangers a leur petit bataillon, viennent combattre au- 
prés d’eux pour la méme cause? Si M. de Montalembert était 4 la chaine 
d’n incendie, M. Guéroult et M. Peyrat refuseraient sans doute de prendre 


‘ Opinion nationale. 


260 LES EVENEMENTS DU NOIS. 


un seat de: sa main, et ils laisseraient !a maison briler plutét que de la 
sauver avec un clérical ! 

Eh bien! nous étouffons; et parce que M. de Montalembert et M. de Fal- 
loux, M. Berryer et M. Guizot proposent d’ouvrir la fenétre, est-ce une rai- 
son de la calfeutrer davantage? M. Jules Favre et M. Carnot, M. Garnier- 
Pagés et M. Simon ne Font pas cru; et M. Pelletan, qu'il faut remercier de 
ses vigoureuses répliques aux idolatres de I’Etat, ne l'a pas pensé non plus. 
«On est toujours le coalisé de quelqu'un, a-t-il dit vertement 4 ses contra- 
dicteurs, et quand on ne lest pas de M. de Broglie, on l'est de M. Haus- 
mann. » 

En définitive, qu'y a-t-il au fond de cette discussion? Le temps, les rois 
et les révolutions ont aboli entre les hommes toute distinction politique ar- 
tificielle ; mais la nécessité d’étre gouvernés, d’étre dirigés dans un grand 
nombre d’actes de la vie civile n’a pu étre supprimée. Qu’on restreignecette 
nécessité le plus possible, qu'on diminue la part des pouvoirs centraux ou 
locaux dans notre vie, comme le demande judicieusement M. Cochin dans 
sa lettre d’adhésion, rien de mieux, ce ne sont pas les décentralisateurs 
qui s’y opposeront. Mais toutes les fois que les citoyens auront besoin de se 
grouper autour de }'un d’entre eux, qui les unisse et les représente, le 
choisiront-ils eux-mémes, ou bien leur sera-t-il imposé d’en haut? Voila la 
question. S’ils le choisissent, il est certain qu’en temps de calme les in- 
fluences naturelles, celles aprés tout quine se fondentque par l’indépendance, 
le talent ou le dévouement, se feront jour. Les démocrates qui les repous- 
sent, parce qu’ils aiment mieux un maitre que des chefs ', ne s’apercoivent 
pas qu’ils s'avouent naivement par laméme incapables de trouver leur piace 
dans la végétation naturelle de la société francaise, suivant une heureuse 
expression de M. Thiers. Se sentant impropres 4 monter eux-mémes, ils 
aiment mieux que tout le monde reste par terre : c’est leur maniére den- 
tendre légalitée. Au fait, il est bien certain qu’avec le suffrage universel, 
il faut choisir entre la domination administrative et le libre ascendant 
de s positions indépendantes. Chacun se classe soi-méme en faisant ce 
choix. 

Les démocrates autoritaires qui prétendent que notre « éducation ci- 
vique » n'est pas assez avancée pour qu’on nous laisse ainsi la bride sur le 
col, nous rappellent l'une des plus fines et des plus gracieuses allégories 
de l'ancienne Gréce. Un Athénien, afin d'épargner a ses abeilles un inutile 
voyage au mont Hymette, leur coupa les ailes, et placa a leur portée les 
plus belles fleurs qu’il put cueillir. Hélas! Les pauvres abeilles ne firent 
plus de miel! 

Ces abeilles, n’est-ce pas l’intelligence et l'activité de l"homme, que la 


‘ « Cette démocratie passionnée, qui croit toujours ses intéréts mieux représentes per 
un seul que par un corps politique. » Histoire de Jules Césor, par Napoléon UII. 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 264 


réglementation paralyse et mutile, tandis que le libre essor suffit 4 les rendre 
fécondes ? 

Si l'on cite aux autoritaires l’exemple des pays qui nous entourent, et 
particuligrement celui de l’Angleterre et des Etats-Unis, ils s’évertuent a 
découvrir dans les différences de mceurs et de législation des impossibilités 
insurmontables, et il est curieux de les voir appliqués 4 nous convaincre 
que nous sommes inférieurs aux Saxons, aux Suisses, aux Suédois et aux 
Norwégiens. Mais les différences mémes qu’ils signalent tournent contre 
eux et fournissent un argument péremptoire a la cause qu’ils calomnient, 
ainsi que le démontre trés-bien un économiste dont nous sommes heu- 
reux de ciler ici opinion : 

« Sinous ne sommes placés, dit M. Batbie, ni dans les conditions de 
Angleterre, ni dans celles de l'Amérique pour réaliser la décentralisation, 
[exemple de ces deux pays prouve que des institutions décentralisées sont 
compatibles avec les régimes politiques les plus opposés. On en peut con- 
cure qu’elles peuvent étre appropriées avec un état social quelconque. Nos 
meurs, nos précédents, notre tempérament, commanderont assurément 
quelques conditions spéciales : ce qu'il est impossible d’y voir, c'est une 
fin de non-recevoir ou un obstacle invincible. 

« La Hollande et la Belgique ont été, pendant plusieurs années, reégies 
par les lois de l’empire, et, par conséquent, soumises 4 la centralisation ad- 
ministrative. Quelques-unes de nos lois ont, en Belgique, survécu a la sé- 
paration. Apres 1845, et surtout aprés 1834, les Belges ont établi des in- 
stitutions provinciales et communales qui peuvent étre considérées comme 
une sage transaction entre les avantages de la centralisation et ceux de la 
décentralisation. Cet exemple prouve qu'un peuple peut, aprés avoir con- 
lracté Vhabitude des pouvoirs centralisés, revenir sans difficulté au self-go- 
vernment. On pourrait ainsi répondre 4 ceux qui prétendent que notre 
longue habitude de la centralisation nous rend incapables de vivre sous un 
autre régime : le changement s'est opéré en Belgique sans difficulté, et je 
suis convaincu qu'il ne présenterait pas plus d’inconvénients dans notre 
pays. Notre état social ne ressemble-t-il pas 4 celui de nos voisins? Comme 
eux, nous n’avons ni l’aristocratie prépondérante de l’Angleterre, ni l’esprit 
démocratique de l’'Amérique. Rien ne prouve, par conséquent, que la dé- 
centralisation administrative répugnat a l'état social dela France, puisque, 
dans une certaine mesure, elle a pu se conoilier avec celui de la Belgique, 
qui est semblable au nétre. — C'est toujours par l’exemple de ce pays que 
jerépondrai aux écrivains qui nous condamnent comme incurables et a ja- 
mais indignes de la liberté politique dont la décentralisation n’est qu'une 
consequence, » 

Voila la langue du bon sens, et nous cherchons vainement ce qu'on pour- 
rat objecter 4M. Batbie. 

Peut-étre conviendrait-il de s’arréter ici, mais nous ne pouvons résister 

au désir de montrer, par quelques détails vraiment pittoresques, jusqu’ou 


262 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


va l'aberration de nos adversnires. Ils ne craignent pas d'alléguer les abus 
mémes du systéme qu'ils encensent comme des arguments contre celui 
quils combattent, et ils triomphent plaisamment de ce qui les accable. Qui 
le croirait?.Le maire Mgendaire de Coulonges, l'autocrate campagnard 
qui récemmandait 4 son commissaire de police de ne pas confondre « les 
volailles des amis avec celles des ennemis du gouvernement, » Piassiart lui- 
méme est invoqué eontre-la décentralisation! Voila les maires que nous don- 
neraient les influences locales, s’écrient-ils; voila les caprices qu’impose- 
rdient les nouveaux seigneuts de village! En vérité, c'est comique, et un 
pareil raisonnement nous parait atteindre au sublime du genre! Ainsi quand 
adjoint d’Avignon dissout le corps de musique des sapeurs-pompiers, en 
frappant d'interdit les clarinettes municipales; quand le maire de Wa- 
lincourt, plus mélomane que l’adjomt de M. Pamard, daigne permettre 
a de jouer de la musique, mats non de danser; » quand un maire du dé- 
partement de i’Oise, par un arrété solennel, pris au nom de la santé de ses 
adininistrés, proscrit « Jes valses et-les galops...,-4 moins d’autorisation 
speciale et par écrit, » et pousse le zéle jusqu’a défendre « aux danseuses 
de danser en méme temps que tes cavaliers et réciproquement; » quand 
un maire de Bretagne, venant de Visiter Paris pour la premiére fois, et tout 
ébloui des splendeurs de la grande ville, arréle que désormais toutes les 
maisons de son village devront étre construites sur le modéle des édifices de 
la place Vendéme, tout cela doit étre mixy au compte de la décentralisa- 
tion! 

Mais ce n'est pas tout. Par un décret inséré au Moniteur du 21 septembre 
et qu’aucun journal n’arelevé quoiqu’il méritét singuliérement de l'étre, uli 
brigadier de gendarmerie de la Sarthe est nommeé chevalier de la Légion 
d'honneur pour avoir « fait preuve d'énergie, en dénoncant a la justice, 
comme coupable de la séquestration de sa fille, le maire dé Montreuil-le- 
Henry, » contre lequet « personne, dit le décret, n’osait prendre l'initia- 
tive. » Quelle terrear, plus profonde encore que celle répandue autour de 
Plassiart, ne devait pas tre exercée dans la commurie de Montreut! pour 
que persome n’osdt dénoncer le magistrat coupable, et pour qu’un brigadier 
de gendarmerie ait donné, en le dénongant, une telle prewve d' énergie quil 
ait mérité par cela seul la croix de la Légion d'honneur: | 

On nous accuse de réver 1a résurrection des tyrannies locales ! Mais les 
voila, les tyranneaux ; c’est la centralisation qui les a faits, et quand un abonné 
centraliste du Siécle vient nous dire qu'il en connait « prés desquels lauto- 
crate de toutes les Russies et le sultan de Constantinople sont des monarques 
constitutionnels,» nous demandons en vertu de quelle logique on peut com- 
battre la décentralisation au nom des excés qu'elle a pour objet de faire 
disparattre? Assurément, tous nos magistrats municipaux ne ressemblent 
pas 4 ceux dont nous venons d’esquisser le profil ; il s’en faut, Dieu merci. 
Mais 1a collection dont nous offrons quelques types est plus riche qu on 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 265 
ne suppose, et s#l’on n'y prenait garde elle atteindrait bientét aux pro- 
portions d'une galerie Pourtalés administrative: 

Que pense de tout cela le gouvernement et dans quelles dispositions est- 
ila l'égard dela décentsalisation ? On ne peut que le pressentir d’aprés cer- 
tains actes, tel que )'avertissement infligé au conseil général de Seine-et- 
Marne, le silence imposé 4M. de Vogué dans l’assembiée départementale du 
Cher, 4 M. de la Borderie dans celle d’Ille-et-Vilaine, &4.M. de Mérode dans 
celle du Doubs, sur des questions d’émancipation locale; et matheureuse- 
ment ces actes, couronnés par la note (ranchante que vient de publier le 
Montieur, n’autorisent que d’assez lointaines espérances. Peut-étre se lais- 
sera-t-on aller au plan hardi de la France, « qui serait, dit ce journal, la 
meillenre application pratique de la décentralisation, et qui consisterait 
& supprimer les routes impériales, dont les dépenses ne sont plus justifiées 
depuis l'établissement des chemins de fer, peur les transforiner en routes 
départementales! » 

Nous ignorons st le consté de Nancy serait désarmé par cette réforme au- 
decieuse, mais I'Autriche entre dans une voie bien autrement large en met- 
tant résokkment en pratique le programme de M. Beleredi, qui considére les 
franchises des communes cornrtie la base indispensable des institutions libé- 
rales. Francois-Joseph vient de publier a cet égard um rescrit dans lequel il 
proclame qu'il veut « assur'er I’ tnité de l’empire en respectant, dans les divers 
pays qui le cemposent,.le développement historique de leurs lois et de leurs 
droits; » et il appelle «la participation de tous 4l’ceavre commune, » en ajou- 
tant que c'est. « lalibreactidn de-son peuple'entier qu’il confie la tache de 
former harmonieusementia structure de l'édifice constitutionnel. » La cou- 
ronne va donc constituer franchement et fortement I‘ autonomie des provinces, 
en étendant a tout l’empire les larges et séculaires frdnchises de la Hongrie. 
Désormais, il n’y aura plus qu'une méme organisation libre des deux cétés 
de la Leitha; partout l'élection sera le principe souverain : les communes 
hommeront-elles-mémes leur conseil, lequel 4 son tour élira son chef; les 
groupes naturels de communes formeront un district que régira un 
conseil de délégués élus, et cette assemblée choisira librement son pré- 
sident, sous la seule réserve de la confirmation impériale; enfin ce prési- 
dent, investi d'un véritable pouvoir exécutif pour tout ce qui concerne les 
affaires locales, nommera 4 tous les emplois administratifs du district. 
Quelle pyramide de liberté! Pour le moment, nous sommes loin d’en ambi- 
lonner une aussi haute et aussi bier ordonnée; quelques simples assises 
nous contenteraient, persuadés que le temps et les heureux résultats 
d'une premiére réforme ne tarderaient pas 4 mettre tout le monde d’ac- 
cord. 

Cet accord que nous poursuivoris chez nous, que |'Autriche est en voie de 
realiser chez elle, parait beaucoup plus difficile a obtenir dans les affaires 


264 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


de la Confédération germanique, et le fameux traité de Gastein, qui devait 
tout arranger, menace au contraire d’étre l’étincelle de quelque grand incen- 
die. Condamné sévérement par les chancelleries européennes, repoussé par 
les populations intéressées, blAmé par les Etats secondaires de |’ Allemagne, 
ce traité, qu'on a appelé un nouveau jugement de Salomon, bien que Salo- 
mon ait rendu l'enfant 4 sa mére tandis que la Prusse cherche 4 le garder 
pour elle, semble avoir compliqué gravement une situation déja trés-tendue, 
et ce n’est pas sans raison qu'un illustre homme d’Etat, — le Thiers catho- 
lique de la Belgique, comme son frére, le nouvel évéque de Namur, en est 
le Dupanloup, — jetait l'autre jour un cri d’alarme dans un écrit qui fait 
sensation en Europe. 

Que la Prusse lait emporté sur l’Autriche dans cette facon de marchan- 
dage, ce n’est pas ce qui nous importe le plus. Que tous les principes an- 
ciens et nouveaux aient été sacrifiés & des convenances peu avouables, c'est 
aussi clair que triste. Mais ce qui nous préoccupe avant tout dans cette af- 
faire, c'est moins la moralité ou la dignité des puissances allemandes et de 
l'Angleterre elle-eméme que les nétres ; c'est le rdle qu’a joué, ou plutét 
qu’aurait dd jouer notre pays ; c'est la responsabilité qui pése sur Ja France 
toutes les fois que des Etats faibles sont sacrifiés quelque part en Europe. 
Depuis le début de la guerre d'Italie, et grAce aux remaniements territo- 
riaux et aux évolutions politiques qu'elle a entrainés, il n'y a de choix 
dans notre, attitude au dehors qu’entre l’effacement ou 1l’ébranlement. 
Nous sommes réduits 4 nous annuler sous peine de bouleverser I’Eu- 
rope, ou du moins d’en étre accusés, et par conséquent de voir cette 
crainte de bouleversement s’élever partout sur nos pas comme un ob- 
stacle et un péril. Si les scrupules honnétes de l'Autriche, si ses méfiances 
contre la Prusse, — dont la diplomatie francaise 4 ses bons jours sut tirer 
parti,— se trouvent aujourd hui mis de cété, c’est 4 cause de nous, c’est parce 
qu'on redoute a Vienne quelque entreprise 4 la fois longuement meéditée et 
soudaine comme celle de 1859. De notre cété, si nous prenons notre parti 
de la mutilation du Danemark et de la comédie jouée a nos dépens par le 
Cavour prussien, c’est que nous espérons de quelque maniére une revanche 
ou une compensation dans un ramaniement probable de la carte de I'Eu- 
rope. Qu’est-ce que cette situation, si non un état de crise qui peut amener 
des perturbations incalculables, et qui provisoirement laisse s’accomplir de 
criantes injustices? 

La France a suffisamment prouvé sa force ‘matérielle; ce qu'il lui faut 
aujourd’hui pour obtenir l’ascendant paisible et bienfaisant qui doit lui ap- 
partenir en Europe, c'est qu'elle cesse de faire peur. 

En attendant que |’Allemagne se pacifie ou que les officiers prussiens 
cherchent d'autres exploits que le meurtre d'un cuisinier, I'Italie d’ou est 
sorti le mouvement de dissolution qui travaille l'Europe, s'agite en vue de 





LES EVENEMENTS DU MOIS. 965 


ses élections prochaines. C'est le 22 octobre que doit avoir licu le scrutin, 
et lenouveau parlement se réunira le 15 novembre. Tous les partis se re- 
muent, les programmes et les manifestes se croisent, et pour la premiére 
fois depuis six ans les catholiques se disposent 4 prendre part a la lutte. 
Crest une détermination a laquelle nous ne saurions trop applaudir; les 
catholiques ont partout des devoirs élevés 4 remplir, mais au dela des 
monts et dans les circonstances actuelles, ces devoirs acqui¢rent une ur- 
gence et une portée exceptionnelles. I! ne nous appdrtient pas de discuter les 
raisons de principe etles scrupules de conscience qui, sur certains points de la 
péninsule, peuvent motiver des abstentions; mais ce qu’i] importe de signa- 
ler, c'est l’attitude des principaux évéques et des organes conservateurs les 
plus accrédités ; c'est le langage de l'illustre Cantd et ses couragenx appels 
alaction partout ou l’action est possible et honorable. L’Unitd cattolica, qui 
soutenait naguére la formule : Nieletti ni elettori, a changé de programme; 
le Stendardo cattolico se jette avec ardeur dans |'aréne; le Conciliatore de 
Naples, qui penchait vers l’abstention dans un pays soumis & la loi Picca, 
ouvre ses colonnes aux démonstrations victorieuses de M. Cantu; Génes se 
prononce avec énergie; en Toscane, les hommes politiques dont le nom 
se rettache le plus étroitement au souvenir des anciens princes, vont poser 
leurs candidatures; en un mot, le mouvement se généralise, sauf dans 
certaines parties qui ont été ar:achées au pouvoir pontifical, et, quoiqu’il 
faile se garder de toute espérance exagérée quant au résultat, les organes 
de la révolution commencent 4 s‘effrayer, et le Diritto, que révolte la per- 
spective d'une Chambre conservatrice et catholique, s’écrie déja : « Alors, il 
faudrait faire des barricades ! » Ne croit-on pas entendre le cri de nos ré- 
formateurs de 1848, menacant dejeter 4 la Seine tous les députés qui ne 
seraient pas républicains? Honnétes libérauz ! Qu’on les prenne en Belgique, 
en France, en Italie, ils sont tous et partout les mémes! 

Nous voudrions citer ici des fragments de la lettre éloquente que le grand 
historien de I'ltalie vient d’adresser aux Annali cattolici de Génes sur la 
nécessité d’aller aux élections, mais nous sommes réduils 4 en signaler la 
force et la haute raison, ainsi que le caractére remarquable d'une autre 
lettre, publi¢e dans le méme recueil par Mgr Audisio, autrefois supérieur 
de la Superga, exilé par le comte de Cavour, et recueilli 4 Rome par Pie IX, 
qui lui a donné une chaire 4 l'Université et un canonicat 4 Saint-Pierre. 
L’éminent prélat déclare ouvertement dans cette lettre, que le siécle actuel 
n'est pas plus mauvais que les siécles précédents, ef qu’a ses yeux il leur 
est méme préférable en ce que les peuples possédent aujourd'hui un prin- 
cipe nouveau : l’énergie individuelle et la liberté. 

C'est dans cet ordre d’idées que nous souhaitons de voir s'accomplir 
les élections de la péninsule, et si tous les honnétes gens avaient le pa- 
\riolique courage d’aller affirmer dans l'urne leurs convictions et leur vo- 
lonté, nous verrions bientét le cabinet de Florence contraint de signer avec 

Seprenpae 1865. 17 


266 LES RVENEMENTS DU MOIS. 


le Saint-Siége un traité de paix qui assurerait & 1a fois les droits de l’Eglise 
et le repos de I'ltalie. 
Léon Lavepan. 


Nous avons déja signalé la création d'un Enseignement supérieur au petit 
Séminaire de la Chapelle Saint-Mesmin, innovation excellente par laquelle 
Mgr l’éevéque d'Orléans offre aux péres de famille un couronnement aux 
fortes études et une préparation virile et chrétienne a la vie publique. 

La création de cet Enseignement supérieur répondait & des besoins trop 
vivement sentis pour ne pas rencontrer le succés; aussi, depuis qu'il est 
organisé, un groupe de jeunes gens d'élitey vient-il chaque année achever et 
affermir l'éducation premiére, sous la direction d'un maftre illustre et ex- 
périmenté. 

Les Cours embrassent la Littérature, la Philosophie, I'Histoire, considé- 
rées de haut et approfondies ; l’Esthétique, qui expose les principes du beau 
et leur application dans les arts; les éléments généraux du Droit ; les Scien- 
ces naturelles, physiques et mathématiques; les Langues étrangéres, et en- 
fin \'Ecriture Sainte, expliquée au double point de vue de l'enseignement 
religieux et des beautés littéraires. | 

C’est Mgr Dupanloup qui s'est réservé ce dernier cours; il sy fait rare- 
ment suppléer, malgré l’accablement de ses travaux divers; et au lendemain 
de ses grandes luttes pour les droits et la liberté de l'Eglise, il est touchant 
de voir l’éminent prélat, redevenu simple professeur, monter dans sa chaire 
pour exposer |’éloquence et la poésie de la Bible. 

On n’admet a ces Cours que des jeunes gens débarrassés des soucis du 
baccalauréat, et ayant le godt du travail libre et généreux. Chaque année, 
leurs compositions principales sont lues publiquement, dans des séances 
académiques, et déja le livre d’or de la maison peut offrir aux juges les plus 
difiiciles des travaux dont 1’éclat et la maturité honoreraient des écrivains de 
profession. 

L’heureuse création de Mgr d'Orléans n’a donc plus 4a se justifier; elle a 
réussi, comme tout ce qui est nécessaire, et le temps, en faisant apprécier 
ses résultats, ne peut que la rendre plus florissante et plus solide. 


Léon [.AVEDAN, 











BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 


TaSLeaU STNCHRCKIQUE ET UNIVERSEL DE LA VIE. 


pes pecpies, par M. l’abbé Micuet. 


Sous ce titre, un simple curé de village, 
qui marche dignement sur les traces de 
labbé Gorini, vient de publier une mer- 
veille de patience, d'exactitude et de saga- 
cité. Une série de trente-deux planches 
déroule sous les regards les événements 
principaux des annales du monde, classés 
chronologiquement dans l'ordre perpendi- 
culaire, distribués par Etats dans |’ordre 
horizontal, et avec un systéme ingénieux 
de lignes, de signes et de couleurs qui 
permet d’embrasser d’un coup d'cil toutes 
les péripéties historiques et géographiques, 
les agrandissements et les diminutions de 
chaque Etat, ses débordements sur les pays 
voisins, son absorption définitive ou mo- 
Mentanée. C’est grace surtout 4 |’emploi 
du signe, cette analyse de |’analyse, comme 
lappelle Yauteur, quiil a pu condenser 
tant de choses en si peu de pages, tout en 
les montrant nettement 4 l’esprit et aux 
yeux. Quand on sest une fois familiarisé 
avec ce systéme et qu’on s'est classé dans 
la (@te ces combinaisons, trés-logiques et 
trés-simples sous leur complication apps- 
rente, le Tableau synchronique de la vie 
dee peuples devient un livre d’une clarté 
et d'une ulilité sans pareilles. On a la 
toute la quintessence de l'histoire, réduite 
4 son plus petit volume et 4 sa plus sim- 
ple expression, mais ov rien d’essentiel 
nest omis; je comparerais volontiers ce 


Tableau qui a couté dix-sept années de 


' de travail 4 l’auteur, 4 un train express, 


lancé a toute vapeur le long d'une route 
immense, qu'elle abrége sans supprimer 
aucun des points de vue. 

V. F. 


Hisrome aNECDOTIQUE DES Bannrkags ve Panis, 
par Atrrep Detvav, avec 10 eaux-fortes 
p:r Emile Thérond. — 1 vol. in-18, — 
Paris, Dentu, 1865. 


Qui pensera dans quelques années aux 
barrié¢res de Paris et aux monuments élevés 
par Ledoux pour abriter MM. de l’octroi? 
personne assurément. Cependant c’est un 
tort; car si, au point de vue architectural, 
l’oubli est la meilleure chose qu'on puisse 
leur souhaiter, il n’en est pas de méme, 
pour un certain nombre du moins, au point 
de vue historique. C’est ce qu’a pensé M. Al- 
fred Delvau. Déja préparé par ses autres 
travaux sur Paris, et, entre autres, sur les 
Cythéres parisiens, i} a réuni toutes les 
données historijues et tous les souvenirs 
qui rappellent jes différentes barriéres de 
l'ancien Paris, en commencant par la bar- 
ri¢re de Passy pour finir 4 la barriére de 
la Cunetie. Pas une n’est oublide, et si l’in- 
térét n’est pas égal pour toutes, ce n’est pas 
la faute de M. Delvau, qui a certes fait de 
son mieux et tiré de son sujet tout le partj 
possible; mais, mais oi él n'y a rien .. Dix 
jolies eaux-fortes de Thérond complétent ce 
petit volume F. L. 


268 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


Quanaste Vénirée vires a ca Coun px Toa, 
par Errevxe Sax-Por, rédacteur en chef 
du Contemporaneo de Florence. — 4 vol. 
in-18. — Paris, Brunet, 1865. 


Tout d’abord ce titre semble singulier et 
cechiffre étonne. Quarante véritésc’est trop, 
sions’en tientau général; cen’est pas assez» 
si on veut traiter les closes par le menu. 
Enfin, 4 quoi bon dire Ja vérité a qui ne 
veut pas l’entendre? C'est perdre son temps 
et sa peine. Pas toujours, cependant; et a 
force de crier la vérité, elle finit par se faire 
jour, et si celui qu’elle regarde fait mine 
de ne pas s’en apercevoir, du moins cela 
peut-il ouvrir les yeux aux honnétes gens 
abusés et leur montrer les choses comme 
elles sont. Aussi bien, dans ce volume, tra- 
duction d’un ouvrage publié 4 Turin (en 
italien, il est intitulé Caréme & la cour de 
Turin, et comprend, de méme que les sta- 
tions quadragésimales cansles églisesd’ Italie 
quarante discours : dela son titre.); dans ce 
volume, dis-je,, il y a des révélations fort 
curieuses et fort piquantes, des vérités fort 
bonnes et qui, si tout le monde était con- 
vaincu comme nous qu’elles sont vraies, 


pourraient faire changer bien des opinions 
modifier bien des idées, et rétablir dans leur 
jour réel quelques faits jusqu’a présent 
inexpliqués. 

FL. 


Le Pain quotipiey. Paris, chez Morin, 
rue Saint-Sulpice, 36. 


Pour préserver son esprit et sa langue 
de toute erreur et de tout mensonge, le 
chrétien devrait, 4 l’instar de saint Au- 
gustin, faire des Ecritures ses chastes et 
innocentes délices: Sint castx deliciz 
Scriptuz tua! Au lieu de cela, il n’y a pas 
de livres moins ouverts que les livres 
saints. Cependant, il n’en codterait pas 
beaucoup 4 chacun d'‘en lire au moins un 
verset par jour. C’est pour faciliter cette 
vieille coutume que madame de Barberey 
a publié le gracieux recueil que nous in- 
diquons; il compléte la petite biblicthéque 
que nous devons déja & son érudite pidt¢, 
bibliothéque dunt chaque volume a mé- 
rité l’approbalion de plusieurs évéques. 


A. G. 


Pour lea articles non signés: F. og Launay, 


AVIS. — L’abondance des matiéres nous oblige 4 renvoyer les Tables au mois 
prochain; elles devront étre placées 4 la fin du numéro d'aout. 


Lun des Gérants : CHARLES DOUNIO:.. 





SaRi8. — IMP, SIMON RACON ET CONP., ACE v'eEnFTATY, 4. 


LA PHILOSOPHIE 


Je ne suis pas de ceux qui inéprisent la gt'amimaire ou la rhétori- 
que; je suis moins encore de ceux qui méprisent la philosophie. 

Parmi les études qui sont destinées 4 faire la haute éducation intel- 
lectuelle de l'homme, les études philosophiques sont sans contredit 
au premier rang ; ct pour ma part je ne consentirai jamais a les sup- 
primer. Ce que j’en dirai ici suftira & juslifier ma prédilection pour 
ces belles et grandes études, qui font toute la force et sont le vrai 
couronnement des humanités. 

Je me propose de traifer successivement de la dignité de la philo- 
sophie, considérée dans son origine, dans son objet, dans sa certi- 
lude, et enfin dans ses maitres, et surtout dans le Maitre supréme 
qui l’enseigne ; 

Je trailerai ensuite de Vutilité de la philosophic el de l’enseigne- 
ment philosophique pour la grande culture de la raison et le déve- 
loppement des hautes facultés intellectuelles; et aussi de son utililé 
pour l'étude des sciences, pour l’éloquence, pour les études littérai- 
res, et pour la conduite de la vie ; 

Puis j'exposeral ce que je crois étre la vraie méthoJe d'un bon en- 
scignement philosophique. Je traiterai 1a en particulicr de l’usage 
des langues latine et frangaise dans les cours de philosophie ; et entin 
jachéverai tout ce que j’aia dire sur ce grave sujet par quelques 
conseils pratiques, plus délicats, adressés 4 MM. les professeurs dc 
philosophie, sur la direction qu'il faut donner & tout ce grand ensci- 
gnement. 

x. SEM. T. XxX (cxvi bE La couLecr.). 2° yivnaison 23 Ocrownt 1865. 1% 


LA PHILOSOPHIE. 


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| 
°°. 


DIGNITE DE LA PHILOSOPHIE ET DES ETUDES PHILOSOPHIQUES. 


Il est une philosophie, dont les plus grands esprits ont été amou- 
reux dans tous les siécles, dont les plus illustres chrétiens ont dit 
des choses glorieuses, dont les maitres ont élé proclamés les _patri- 
ciens de l’intelligence humaine ou méme des hommes divins ; dont 
les plus doctes théologiens comme les plus célébres philosophes ont 
a Tenvi célébré la lumiére. 

C'est la philosophie, dont saint Augustin disait, parlant d’Aristote 
et de Platon: « Il y a une doctrine de vraie et certaine philosophie ; 
« Unna est verissime philosophiz disciplina; » et il ajoutait: « C'est a la 
a recherche de cette doctrine que j'ai résolu de m’appliquer ; Hutc 
« investigandz inservire proposui. » 

C’est la philosophie, dont Clément d'Alexandrie affirmait « qu'avant 
« l’Evangile et la venue de Notre-Seigneur, elle était mécessaire aux 
« Grecs pour les aider a pratiquer la justice, et que maintenant elle 
« est utile 4 la piété ; Atque erat quidem ante Domini adventum philo- 
« sophia Grecis necessaria ad justitiam, nunc autem utilis ad pie- 
« tatem. » 

C'est la philosophie dont Platon parle, quand il dit : Philosopher, 
c'est s’appliquer 4 connatire et imiter Dieu, c’est apprendre A bien 
vivre, et aussi & bien mourir (Phédon); et voila pourquoi sans doule 
Cicéron, disciple de Platon, allait jusqu’é appeler cette philosophic 
a la lumiére de la vie. » 

Voila la philosophie que saint Grégoire de Naziange, le grand théo- 
logien de l’Orient, n‘hésitait pas 4 nommer « la trés-haute philoso- 
« phie, » et dont saint Jean Chrysostome ne craignait pas de dire : 
a La philosophie est la connaissance des choses divines et humaines‘.» 
« La philosophie est l’aliment de l’4me?. » 

Saint Chrysostome avait en tclle estime la philosophie, qu'il en 
emprunte le nom pour le donner a la vie chrétienne, et que le plus 
haut degré de la perfection évangélique, il I'appelle le plus haut de- 
gré de la philosophie. 

Voila la philosophie dont il disait, qu’il en faut allumer le flam- 


1 Tay Otiev xat dvdpwnivey mpaypdtay yaar 4 prrocogia. (XI, 451, B.) 
2 Tv tpepyy... thay piccowiay. (V, 526, B.) 


LA PHILOSOPHIE. 971 


beau, puis l’élever sur les hauteurs, afin qu’il resplendisse et éclaire 
au loin’. 

Cest enfin la philosophie dont saint Thomas d’Aquin, l’ange de la 
théologie, disait lui-méme. « La théologie peut recevoir quelque chose 
« dela philosophie, non quant au fond, mais pour le développement 
« et la plus grande manifestation de ses propres données. (P. I*, qi 
a.5, ad 2.) » 

Saint Anselme, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz, n'en ont 
point parlé avec moins d’éloges que saint Jean Chrysostome et les 
autres grands docteurs de |’Eglise. 

En un mot, ilest une philosophie, dont l’origine est la plusillustre 
qui se puisse trouver, car c’est la lumiére méme de Dieu ; 

Dont l’objet est Dieu lui-méme : les vérités éternelles et les ceuvres 
divines ; 

Dont la certitude, quanta ses principes premiers, est telle que, sans 
elle, nul fondement ne reste 4 aucune science, a aucune foi, 4 aucune 
croyance sociale ou religieuse ; 

Dont les mattres furent les princes de l’esprit humain, les plus hel- 
les intelligences créées de Dieu ; 

Dont le Mattre supérieur et unique est Dieu lui-méme. 

Voila d’ou vient la dignité de la philosophie et des études philoso- 
phiques. 


L'origine premiére de la philosophic est la plus haute et la plus 
illustre qui se puisse trouver : car c'est la lumiére méme. 

ll y a au-dessus de nous une région de lumiére, de lumiére supé- 
neure et divine. Dieu l'habile : Lucem inhabitat. Car Dieu est toujours 
dans la lumiére : Ipse est in luce. La lumiére est toujours avec lui : 
Lux cum eo est. Il se nomme méme le Dieu de la lumiére : Deus lucis; 
ou plutét il est la lumiére elle-méme : Deus lux est. 

llest la lumiére, et il n’y a en lui aucunes ténébres, in eo tenebrz 
non sunt ullz. It est, sans aucune ombre de vicissitude ni d’obscur- 
cissement possible, aussi resplendissant la nuit que le jour, apud 
quem non est transmutatio, nec vicissitudinis obumbratio. En un mot, 


* Kai rag ris qedoacpias Aapnadas dp ied wipawbey dhoves;. (I, if , G.) 


272 LA PHILOSOPHIE. 


il est la lumiére élernclle, immuable, infinic, incorruptible, souve- 
raine, el toujours rayonnante’. 

Eh! bien, cette lumiére éternelle, cette région de !umiére rayon- 
nante, cest la patrie originelle de la philosophie : c'est de la qu’elle 
descend, qu'elle vient jusqu a nous. 

S'il est dit que Ja lumiére est inaccessible, Lucem inaccessibilem, 11 
n'est pas dit qu'elle soit incommunicable. 

Non, car eile rayonne loujours, et Dieu du fond resplendissant de 
son éternilé, aime a la faire briller dansle temps; et la communication 
qu'il fait 4 la raison humaine de la vérité et dela lumiére incréées, 
c'est, selon l'expression méme des saints livres, le témotgnage qu il 
se plait a rendre de lui-méme 4 homme sa créature : Non sine testi- 
monio semetipsum relinquit’; et telle est l’origine, la digmité, la splen- 
deur et l'utilité providentielle de la philosophie sur la terre. 

Elle cst un premier témoignage que Dieu, le Pére des lumtéres, 
Pater luminum, sc rend a lui-méme en nous; et c'est de Lui, decette 
source sublime et lumineuse du vrai, qu'elle vient : Omne datum de- 
scendens a Patre luminum’. 

En Dieu, il n’y a qu'une lumiére, une simple, et infinie; mais il 
la produit, il la révéle, il la manifeste 4 nos regards des deux ma- 
niéres. Commele dit admirablement saintThomas, ily a deux modes, 
deux maniéres de savoir les choses divines : le mode philosophique 


! La région de la lumiére, l'originedela sagesse, sa nature, sa beaulé, sa puts- 
sance, ses splendeurs, tout cela est admirablement décrit dans un des livres de 
VAncien Testament : 

Vapor est cnim virtutis Dei et emanalio quiedam est claritas omnipotentis Dei 
sincera, et ideo nihil inquinatum in ea incurrit. 

Candor est enim lucis eterna, el speculum sine macula Dei majestatis, et imago 
bonitatis illius. 

Et cum sit una, omnia potest; et in se permanens, omnia innovat, et per na- 
fiones in auimas sanctas se transfert, amicos Dei et prophetas cons\ituil. — 

Neminem, enim diligit Deus, nisi eum qui cum sapientia habitat. 

- Est enim haecspeciosior sole, et super omunem dispositionem stellaruim ; luci com- 
jairata, invenitur prior. 

Mi enim suecedit nox, sapientiam autem non vincil ‘mualitia. (Sap. vir, 26, 
29, etc.) 

Dans le Nouveau Testament, saint Jean, laigle des ¢vangélistes, a tout dit en ces 
courts versets, que les platoniciens voulaient graver en lettres d'or 4 la porte de 
leurs écoles : 

In principio erat Verbum, el Verbum erat apud Deum, et Deus crat Verbum. 

Hoc erat in principio apud Deum. . ; 

Omnia per ipsum facta sunt : Et sine ipso factum est nilil quod factum 


In ipso vita erat, ef vila erat lux hominum. 
2 Act, xiv, 16. 
3 Jacobini, 1-17. 


LA PHILOSOPTIE. 25 


etle mode théologique; Je mode rationnel et le mode révélé: Duplex 
modus (kvinorum intelligibilium. 

[a lumiére descend donc a nous de deux maniéres : par Ja raison 
cL par la foi, par la philosophie et par la théologie ; mais c’est tou- 
jours du Pére des lumiéres qu'elle descend : Descendens a Patre lu- 
minum. | 
(omme ceci est tout 4 fait fondamental, ef a de trés-grandes con- 
sequences, je veux y insister bricvement toutefois. 


II 


UT 


H ya, dit netfement saint Thomas, deux degrés de l'intelligible di- 
vin, Duplict igitur veritate divinorum intelligibilium existente. (Con- 
tra Gentes, 1v.) Il y a, relativement 4 nous, deux modes de la vérité 
divine ; Duplex veritatis PAEOUD . duplicem veritatem divinorum. 
(Ibid. i et 1x.) 

C'est ceci qui est foiidardeytot: et sur quo! j'insiste : car ceci une 
fois bien élabli, s’évanouissent la plupart des conflits vaimement sus- 
cités entre la raison et la foi, entrela philosophie et la religion : elles 
ne peuvent jamais voir aucun sujct de désaccord, puisqu ‘elles vien- 
nent toutes deux dela mémce source de lumiére. 

La raison de l'homme, dit ailleurs encore saint Thomas, a un dou- 
bleterme et deux degrés de perfection : un premier degré, ow elle 
monte par Ja lumiére naturelle, ct un second degré ot elle s’éléve 
par la lumiére surnaturelle', 

Il ya donc pour l'homme, deux lumiéres, la lumiére de Ja raison 
qui estla lumiére naturelle, ct la lumiére dela foi qui est la lumiére 
surnaturelle. 

Sans doute, il n’y a en soi qu’une scule vérilé qui est Dieu, une 
scule lumicre qui est Dieu ; mais |’homme la peut recevoir de deux 
maniéres. La lumiére naturelle et la lumiére surnaturelle nesont en 
Diev qu'une méme lumiére, diversement recue par l’ho:nme. Dicu 
est le principe et la source dela lumiére de la raison aussi bien 
que de la lumiére de la foi. 


‘ Ratio hominis est perfecta dupliciter a Deo, primo quidem naturali perfectione, 
secundum scilicet lumen naturale rationis; alio autein modo quadam supernaturali 
periectione. (P. I* Ift*, q. tx, pxvatt, a. 2c.) 


274 LA PHILOSOPHIE. 


Sans doute encore, la lumiére divine en elle-méme est une; mais 
notre intelligence peut la voir de deux maniéres, directement ou in- 
directement : comme notre cil peut voir de deux maniéres Ia lumiére 
créée, soit en face, soitdans un rayon réfléchi. 

De la cette formule des théologiens : 1a raison et la foi sont deux 
rayons d’une méme lumiére ; mais l'une est un rayon direct et l'autre 
up rayon indirect *. 

La lumiére de la raison, par laquelle nous connaissons les principes 
de ja vérité, est une lumiére que Dieu lui-méme a mise en nous. C'est 
lalumiére méme de Dieu, réfléchie dans le miroir de l’ame. Telle est 
la raison naturelle recue de Dieu, 

(e sont des rayons de |’éternelle lumiére du Verbe ; mais seule- 
ment reflétés, réfléchis en nous. Ce n’est pas la source méme et les 
rayons directs de lalumiére que nous voyons ; ce ne sont que reflets, 
que rayons réfrangés et réfléchis ; mais rayons de !’éternelle et im- 
muable vérité. 

Voila pourquoi saint Thomas, saint Augustin, Bossuet et tous les 
plus grands théologiens, aussi bien que les grands philosophes, ont 
dit que les principes et les vérités immuables, nous les voyons en 
Dieu, dans la lumiére de Dieu ; et c'est 14 méme ce qui fait tout a la 
fois la gloire de la raison humaine, et Ja dignité de la philosophie et 
des études philosophiques. « Sans aucun doute, dit saint Thomas 
d’Aquin, quand on voit par la raison des vérités certaines, immua- 
bles, éternelles, qui dés lors sont au-dessus de nous, on peut dire 
qu’on les voit en Dieu, puisque nous ne connaissons rien que par sa 
lumiére, ET QUE LA RAJSON EST UNE PARTICIPATION DE GETTE LUMIBRE ; CAI, 
dit saint Augustin, ces spectacles intelligibles ne nous deviennent vi- 
sibles, qu illuminés par leur soleil, qui est Dieu; et de méme que 
pour voir un objet par nos yeux, il n’est pas nécessaire de voir la 
substance et le corps du soleil, de méme pour voir |'intelligible de 
ce degré, il n'est pas nécessaire de voir l’essence de Dieu’. » 

« Lorsque saint Paul dit en parlant des anciens philosophes : « Ce 
« qu'on peut connattre de Dieu leur a été manifesté, » il parle de celle 
connaissance de Dieu que nous donne la raison sans la foi. Assure- 


{ Rationis lumen, quo principia sunt nobis nota, est nobis a Deo inditum, quasi 
quzdam similitudo increate veritatis in nobis resultantis. (S. Thomas.) 

* Omnia dicimus in Deo videri, in quantum participatione sui lumimis omnia 
cognoscimus ; nam et IPSUM NATURALE LUNEN RATIONIS EST QUEDAM PARTICIPATIO DIVINI Lt 
uinis. Undé dicit Augustinus : « Disciplinarum spectamina videri non possunt nis! 
aliquo velut suo sole illustrentur, » videlicet Deo. Sicut ergo ad videndum aliquid 
sensibiliter non est necesse quod videatur substantia solis ; ita ad videndum aliquid 
mera Tn non est necessarium quod videatur essentia Dei. (P. I, 4- ™ 
a. 441, ad 5.) | 














LA PHILOSOPHIE. 215 


ment cefte raison s’appuie sur les données sensibles qui ne lui peu- 
vent montrer l’essence divine, puisque ces effets visibles ne sont en 
rien adéquats 4 leur cause, qui est Dieu. Mais pourtant, comme ces 
effets ne seraient pas, si leur cause n était pas, ils nous prouvent que 
Dieu est, ct ils nous font connaitre ce qu'il doit étre comme cause de 


tout, dépassant tout’. » 


IIT. 


Ce que je veux et dois faire remarquer enfin, c’est que tout cet 
admirable enscignement sur les droits et Yorigine glorieuse de la 
raison humaine, saint Thomas comme saint Augustin le tire de l’en- * 
seignement des divines Ecritures. « La lumiére de la face de Dieu 
a rayonne sur nous, dit le prophéte. C’est la cette lumiére de la rai- 
a son naturelle qui est l'image de Dieu. Signatum est super nos lu- 
a men vultus tui, Domine, quod-est lumen rationis naturalis, in qua est 
a imago Dei. » (Comment. in Paul.) 

Saint Thomas, suivant en cela saint Augustin, —-c’est d’ailleurs la 
doctrine constante des Péres, des théologienset de la sainte Ecriture, 
— insiste partout sur cette haute et lumineuse origine de la raison 
humaine. Pour lui, « la raison est l’impression dela lamiére divine en 
nous; Impressio divini luminis in nobis. » (I*, Il**, q. xct, a. 2.) Pour lui, 
«la lumiére naturelle, mise dans l’ame, est l’illumination de Dieu; 
Ipsum lumen naturale anime inditum est Wustratio Dei. » (I°. II, q. 1x, 
a. 4. —) Pour lui, « les principes de la raison pratique comme ceux 
de la raison spéculative sont des données naturelles qui existent dans 
l'ame; Naturaliter nobis esse indita sicut principia speculabdilium ita et 
Principia operabilium. » 

a Lorsque le prophéte s’écrie : La lumiére de votre visage, Sei- 
gneur, a été imprimée en nous, c’est pour faire entendre que la lu- 
miére de la raison naturelle, par laquelle nous discernons ce qui est 


{ Naturalis nostra cognitio a sensu principium sumit. Unde tantum se nostra na- 
turalis cognitio extendere potest, in quantum manuduci potest per sensibilia. Ex 
sensibilibus autem non potest usqué ad hoc intellectus noster pertingere, quod di- 
Vinam essentiam videat ; quia creature sensibiles sunt effectus Dei, virtutem cause 
non adsequantes. Undé ex sensibilium cognitione non potest tota Dei virtus co- 
ghosci, et per consequens nec ejus essentia videri. Sed quia sunt effectus a causa 
dependentes, ex eis in hoc perduci possumus, ut cognoscamus de Deo an est, et ut 
Cognoscamus de ipso ea que necesse est ei convenire, secundum quod est prima 
omnium causa, excedens omnia sua causata. (P. [*, q. xn, a. 12 c.) 


270 . LA PHILOSOPHIE. 


bien et ce quiest mal, objet propre de Ja loi naturelle, n’est autre 
chose que la lumiére divine impriméc en nous. D’ou il suit clairement 
que la loi naturelle n'est autre chose qu'une communication de la Ioi 
élernelle faite 4 la créature raisonnable*. » 

Il y a, dans les saintes Ecritures, dans |’Ecclésiastique, et dans 
!’Epitre de saint Paul aux Romains, des passages encore plus formels 
que le verset du psalmiste, et qui expriment avec une netteté parfaite 
la doctrine que saint Thomas et saint Augustin exposent ici *. 

Je me borne 4 saint Paul. Voici comment le grand Apdtre a fait l’ap- 
plication de ces paroles aux peuples et aux philosophes paiens : 

« Lorsque les nations qui n’ont pas fa loi font naturellement les 
« choses de la loi, ces peuples qui n’ont pas la loi sont 4 eux-mémes 
« leur loi. 

« Ils montrent que l’ceuvre de la loi est écrite dans leur coeur : 
« leur conscience leur rendant témoignage ; leurs pensées secrétes 
« les accusant ou méme les défendant’*. » 

Quel énergique commentaire de cette belle parole du Sage sur la 
loi et la lumiére morale : Mandatum lucerna est, et lex lux! (Prov., 
iv, 18.) 

Saint Paul avait dit déja : 

« Ce qui est connu de Dieu, ils le savent : Dieu lé’leur a manifesté. 

« Car ce qu'il ya d'invisible en lui est devenu intelligible et vi- 
« sible depuis la création du monde par le moyen des créatures : 
« son éternelle vertu et sa divinité ont été manifestées ; de telle sorte 
« qu'ils sont inexcusables*. » 


‘ Cum psalmista dicit...: Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine ; quasi 
lumen rationis naturalis, qua discernimus quid sit malum, quod pertinet ad legem 
naturalem, nihil aliud sit quam impressio divini Juminis in nobis. Undé patet quod 
lex naturalis nihil aliud est, quam participatio legis seternz in rationali creatura. 
(P. I* II**, q. xcr, a. 2.) 

* Deus ab initio constituit hominem, et reliquit illum in manu consilii sui. 

Adjecit mandata et preecepta sua. 

Si volueris mandata servare, conservabunt te, et in perpetuum fidem placitam 
facere. 

Apposuit tibi aquam et ignem : ad quod volueris, porrige manum tuam. 
Antehominem vita et mors, bonum et malum : quod placuerit ei dabitur illi. (Eccl., 
xv.) : 

3 Cum enim gentes que legem non habent, naturaliter (lumine naturali, ea que 
Jegis sunt, faciunt ; ejusmodi legem non habentes i ipsi sunt lex. 

“Qui ostendunt opus legis scriptum in cordibus suis, testimonium reddente illis 
conscientia ipsorum, et inter se invicem cogitationibus accusantibus, aut etiam de- 
fendentibus. (Ad. Rom., 1, 44, 15.) 

4 Quod notum est Dei, manifestum est in illis. Deus enim illis manifesta- 
vit. 

Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea que facta sunt, intellecta con- 


LA PHILOSOPRIE. 277 


Il faudrait lire sur cc méme sujet tout le chapitre vm de la Sagesse : 
il est admirable sur la philosophie et les sciences. On y voit que la 
Sagesse éternelle est le principe de la philosophie, et que par elle la 
philosophie devient la clef et la mére de toutes les sciences. Il y ena 
la une description incomparable : on y déconvre que non-seulement 
la loi naturelle, les régles de la morale, mais encore les régles im- 
muables de la logique, de la géoméirie, des nombres, du droit, de 
la musique, de l’éthique, de l’esthétique, tous les premiers principes 
des choses et des sciences, c’est dans la lumiére de Dieu que nous les 
voyons. Ils sont éternels, immuables, et, par conséquent, d'origine 
divine, puisque, hors Dieu, il est bien clair qu’il n’y a rien d’im- 
muable, rien d’éternel. 

Ces rayons immuables des principes et des régles éternelles qui ne 
cessent d’éclairer, en s’y réfléchissant, l'4me raisonnable, et sont la 
lumiére méme de sa raison, le fonds de son intelligence, tous ces 
rayons de sagesse, de justice, de beauté, sont en Dieu, vivent en Dieu, 
et rayonnent de cette source supréme de la lumiére. 

Comme le dit Bossuet : « Nous voyons ces vérités dans une lumiére 
« supérieure 4 nous-mémes : c’est en Lui, d’une certaine maniére qui 
« m’est incompréhensible, c'est en Lui, dis-je, que je vois ces vérités 
« éternelles; et Fes voir, c’est me tourner vers Celui qui est évidem- 
« ment toute vérité, et recevoir ses lumiéres. (T. X, p. 82.) Oui, 
« dit-il encore, il y a au-dedans de nous une divine clarté : un rayon 
« de votre face, 6 Seigneur, s'est imprimé en nos dames. C'est 1a... la 
« premiére raison qui se montre a nous par son image. » (Sermon 
« sur la mort.) 

« Dieu, disait encore un autre grand esprit, Dieu est un océan de 
« lumiére, dont nous n’avons recu que des gouttes. » Ce mot de 
Leibnitz me rappelle la parole du prophéte, qui, s’adressant a Dieu, 
lui disait: « Votre rosée, Seigneur, est une rosée de lumiére ; Ros 
« lucis, ros tuus. » 

Toute Ja Jumiére, toute la science philosophique, est renfermée 
dans ces admirables paroles de Bossuet, commentant le verset de 
saint Jean : Erat lux vera quz illuminat omnem hominem venientem in 
hunc mundum. « La vraie lumieére, la lumiére éternelle qui illumine 
tout homme venant en ce monde, c’est le soleil des intelligences; 
tout ceil, toute intelligence la voit, et ils ne verraient rien, sils ne la 
voyaient pas, puisque c’est par elle et 4 la faveur de ses purs rayons 
qu’ils voient toute chose : comme le solcil sensible éclaire tous les 
corps, de méme ce soleil des esprits éclaire toute raison. Toules les 


spiciuntur : sempiterna quoque ejus virtus, et divinitas; ita ut sint inexcusabiles. 
(Ibid., 19, 20.) 


278 LA PHILOSOPHIE. 


vérités, tous les premiers principes, toutes les idées, toutes les lois 
éternelles sont des rayons communiqués, fractionnés, reflétés de ce 
divin soleil. » 

C'est dans sa lumiére et ala faveur de ces divines clartés que la 
raison et la conscience de l'homme subsistent. 

C'est 14 que la raison de l'homme voit Dieu et ses perfections infi- 
nies, la loi naturelle, la distinction entre le bien et le mal, la sagesse, 
la vertu, Je devoir, la justice, la beauté, les lois immuables des nom- 
bres, des raisonnements, etc., c’est-a-dire la théodicée, la métaphy- 
sique, la psychologie, les réglesde la logique et de la morale, en un 
mot la philosophie tout entiére. 

Pour résumer tout ceci : la lumiére philosophique, c’est donc la 
lumiére divine communiquée 4 l'homme : dans ce rayon actif, puis- 
sant, pénétrant, qui est énergie essentielle de la raison naturelle, sa 
puissance de voir, desaisir, de comprendre; dans les idées éternelles, 
c'est-a-dire dans les grands rayons de vérité, qui sont le fond et V'il- 
lumination de la raison naturelle, le foyer dela lumiére, et sont en 
méme temps les premiers principes, les lois et les régles primor- 
diales de toute science ici-bas. 

Tout cela est merveilleusement dit par saint Jean a la premiére 
page de son Evangile: Erat lux vera que illuminat omnem hominem 
venientem in hunc mundum. On ne saurail trop relire cette page su- 
blime et se pénétrer de salumiére. — 


IV 


t 

L’histoire de cette lumiére, de son premier lever dans le monde et 
dans l’dme de l’homme, de son premier éclat, et aussi desa chute, de 
ses obscurcissements, puis de sa réhabilitation, malgré les déchéances 
toujours possibles, serait tout a la fois belle et douloureuse a faire : 
ce n'est pas ici le lieu ; j’en indiquerai toutefois au moins les grands 
trails, afin de ne pas laisser trop incompléles ces vues rapides sur la 
communication de la lumiére divine faite 4 la raison de |’homme, et 
aussi pour faire entrevoir dans quel horizon supérieur et lumineux 
se déploie la grande philosophie du christianisme. 


Certes, ce fut un beau jour que celui ot Dieu dit : Fiat lux et facta 
est lux : que la lumiére soit, et la lumiére fut. 


= = 


LA PHILOSOPHIE. 279 


Mais il y eut un jour meilleur encore et une heure plus belle : c’est 
le jour, c'est l'heure ot: Dieu, Dieu la lumiére éternelle, dit : « Facia- 
mus hominem ad imaginem et similitudinem nostram; « Faisons 
l'homme & notre image et 4 notre ressemblance ; » et qu’en consé- 
quence de cette parole, il souffla sur Ja face de l'homme I’Esprit de 
vie, Spiraculum vitz, dans lequel ‘homme regut une ame vivante, 
l'intelligence, la liberté, amour, I’ immortalité. 

Souffle puissant, coup mystérieux, qui imprima, dans les profon- 
deurs de l’Ame humaine, les idées éternelles, images de Dieu méme, 
reflets de la splendeur incréée. 

Du reste, sur tout cela, sur celte haute origine de la raison et de 
la philosophie, comme beauté d’expression, comme grandeur de 
doctrine, et comme hauteur et largeur de vue, rien ne surpasse ces 
paroles de 1’Ecclésiastique ' : 

« Dieu adonné aux hommes la réflexion, la parole, les yeux, Jes 
coreilles, le coeur et le sentiment, pour trouver la vérité: il lesa 
« remplis d’intelligence et de raison. 

« Il a créé pour eux une science de J’esprit, il a mis dans leur coeur 
« une conscience, il leur a montré Je bien et le mal. 

« {la mis son regard sur leur ceeur, afin de leur faire apercevoir les 
« magnificences de ses ceuvres. 

« Afin qu’ils louent son saint nom, qu’ils le glorifient dans ses 
« merveilles, et qu’ils racontent la grandeur de ses ouvrages. 

« ll leur a de plus donné ses commandements : une loi de vie fut 
« leur héritage. 

«Dieu a fait avec eux une alliance éternelle : il leur a manifesté 
« sa justice et son jJugement. » 

Mais, hélas! cette lumiére fut bientot obscurcie ; de tristes ombres 
vinrent s’y méler. L’image de Dieu ne fut pas sans doute effacce 
dans l'homme, mais elle fut bien altérée ; la raison ne fut pas éteinte, 
mais elle fut trés-affaiblie : de grandes ténébres entrérent dans 
Vintelligence humaine ; et de la les aberrations profondes, les abimes 


1... Consilium, et linguam, et oculos, et aures et cor dedit illis excogitandi : et 
disciplina intellectus replevit illos. 

Creavit illis scientiam spiritus, sensu implevit cor illorum, et mala et bona os- 
tendit illis. : 

Posuit oculum suum super corda illorum, ostendere illis magnalia operum 
suorum, 

Ut nomen sanctificationis collaudent; et gloriari in mirabilibus illius, et ma- 
gnalia enarrent operum ejus. 

Addidit illis disciplinam, et legem vite hereditavit illos. 

Testamentum sternum constituit cum illis, et justitiam et judicia sua ostendit 
illis. (Eccl., xvi, 5-10.) 


260 LA PHILOSOPINE. 


derreur of se précipila le genre humain, et les gemissements des 
saints livres sur tant d’hommes aassis dans les ténébres et les régions 
des ombres de la mort. » 

Mais s’il ya eu une chute de la raison humaine, un obscurcisse- 
ment lamentable de la lumiére divine dans l'homme, il y a eu aussi, 
graces a Dieu, la promessce et la prophétic d’une communication nou- 
velle de la lumiére divine au monde. : 

Et cette promesse a fait tressaillir antique humanité. Rien n’est 
touchant comme ces cris comme ces espérances des hommes des 
vieux Ages, désolés des ténébres, et appelant la lumiére, 1’illumina- 
tion future du monde. 

« Le Juste de Dieu viendra, et sa venue sera comme le lever d’une 
« grande lumiére; Justus ut splendor. » 

« Son nom sera l’Orient ; Oriens erit nomen ejus. 

«Il sera la lumiére des nations, lumen gentium ; et il fera sortir 
a deleur prison obscure les hommes assis dans les ténébres. » 

Mais comme le soleil, avant de monter a l’horizon et d’inonder le 
monde de ses feux, sannonce par des rayons précurseurs, par une 
aurore : ainsi, le futur Illuminateur, « l'Orient, la Splendeur de 
Dieu, le Soleil de justice, » devait avoir aussi son aurore, une prépa- 
ration lointaine 4 sa grande illumination. 

Ce fut cette loi toute de lumiére, lex lux, par laquelle, selon l'ad- 
mirable langage des saints livres, commencent 4 étre redonnées au 
monde les clartés incorruptibles de la lumiére incréée. Incipiebat 
incorruptum legis lumen sxeculo dari. (Sap. xvm, 4.) 

Enfin, la grande illumination se fit. La lumiére vint en personne. 
Quel jour que celui ou Jésus-Chrit dit : Je suis la lumiére du monde : 
Ego sum lux mundi ! 

Mol, la lumiére, je suis venu dans le monde; Ego lux, veni in 
mundum. 

Il vint, et il fit rentrer dans les obscurités de l'intelligence hu- 
maine la lumiére céleste. 

Il ne dissipa point seulement les nuages de I'intelligence humaine, 
il ne fit pas seulement resplendir les choses qu’elle pouvait voir 
encore 4 travers ses ombres ; il étendit sa vue, lui ouvrit des per- 
spectives nouvelles, lui apprit des choses qu’elle ne savait pas, mais 
que Lui, «le Fils unique du Pére, avait vues dans le sein du 
« Pére, » | 

Et dés lors, 4 des discours nouveaux, inouis, 4 une langue incon- 
nue, 4 des expressions inattendues, sublimes, & mille révélations, 
4 mille traits de lumiére rayonnants de l'Evangile, il fut manifeste 
qu’en effet la région de la lumiére était descendue vers la région des 
ténébres, pour I’éclairer. 


LA PHILOSOPHIE. 231 


Et depuis lors, il y eut un royaume nouveau dans le monde, et il 
sest appelé le royaume de la lumiére : une génération nouvelle est 
apparue, cette génération inespérée, dont le Fils de Dieu dit : Fils 
de la lumiére, Filit lucis ! 

Il faut entendre saint Paul redire aux premiers disciples de Jésus- 
Christ cette belle parole du Maitre : 

« Nous sommes les fils de la lumiére et les fils du jour; nous ne 
«sommes pas les tils de la nuit et des ténébres... Autrefois, nous 
a dlions ténébres... nous sommes aujourd’hui lumiére dans le Sei- 
a gneur. » 

Et cette lumiére, qui se leva d‘abord en Orient, illumina bientdt 
la terre entiére. 

Les envoyés de la lumiére, les apdtres de Jésus-Christ partent, et 
leur voix remplit le monde. Et comme il n'y a pas un point du globe 
qui échappe a la lumiére du soleil, il n'y aura pas dans le vieux monde 
un pays qui échappe a la lumiare de !’'Kvangile. 

Kt, chose merveilleuse, cette ]umiére est en permanence dans le 
monde : 

; Voila que je suis avec vous jusqu’d la consommation des sié- 
«cles. » 

ll y a ici-bas un centre, un foyer, ot Ja lumiére divine, naturelle 
et surnaturelle, se conserve, el d'ot elle se répand dans le monde ; 
et cela, jusqu’’ la fin; et les hommes ne |'éteindront jamais. Jésus- 
Christ a voulu et fait ce prodige. 

Toutefois, malgré la venue et la permanence de la lumiére, l’illu- 
mination totale n’a pas lieu dans la vie présente. 

Jésus-Christ, c'est Dieu sur ta terre: c'est le Verbe divin, mais ré-_ 
velant les choses divines en langage humain; c’est le soleil, mais Ie 
soleil derriére un nuage. 

Un jour viendra ou le nuage ne sera plus, ot entre Dieu et 
l'homme, entre la lumiére éternelle et l’ame, il n 'y aura plus niles 
idées de la raison, ni les paroles de la révélation: mais ot la lumiére, 
ou Dieu apparaitra lui-méme, sans intermédiaire, sans voile, sans 
figures, sans paroles, dansson essence rayonnante ; otinous leverrons 
lel qu’ilest, en lui-méme, face a face; facie ad faciem ; ot nous ver- 
rons la lumiére dans la lumiére, in lumine lumen; etou, prés de lui, 
nous serons transformés, transfigurés de clarté en clarté : de clari- 
late in claritatem. 

Voila l'histoire de la lumiére, telle est la suite de l'harmonie de 
toules les illuminalions de Dicu sur Phomme. Et il est manifeste 
qu’elles se complétent l'une l'autre et ne se combattent pas. 











282 LA PHILOSOPHIE. 


Et voici en résumé, la belle théorie de la lumiére totale, de l'en- 
ti¢re illumination. 

La lumiére divine est unique : il n’yaqu’un Dieu, et qu’un Verbe, 
lumiére de Dieu; mais il ya trois modes divers de participation 4 la 
lumiére divine. 

Le premier indirect, naturel, fractionne, reflété dans intelligence 
de Phomme, comme dans un miroir: c’est la lumiére de la raison, 
lumen rationis. | 

Le second direct, surnaturel, mais voilé, c'est la lumiére dela 
foi, lumen fidei : qui ajoute des révélations, des lumiéres admirables 
a la lumiére de la raison, sans contredire aucune des lumiéres dela 
raison. 

Le troisiéme enfin, c’est la lumiére meme, vue dans sa source, 
en elle-méme, en Dieu, face a face, facie ad faciem, sicuti est. El 
alors vous lui deviendrons semblables : Similes ei erimus... i 
lumine videbimus lumen. 

Cette troisitme lumiére est la lumiére de gloire, lumen gloriz: 
inaccessible a |’ceil de l’homme en ce monde, lucem inaccessibilem... 
oculus non vidit... Deum nemo vidit unquam ; mais que le Fils de 
Dieu qui est au sein du Pere, Unigenitus qui est in ainu Patris, nous 
a révélée, promise, conquise, par sa mort méme, comme le suffisant 
motif et le prix glorieux de sa venue parmi les hommes. 

ll ya donc, et nous pouvons en terminant poser cette conclusion, 
il y acomme trois états de la raison de l'homme. 

Le premier état, c’est ]’état de la raison de l'homme, sans Ia réve- 
lation chrétienne. 

A la vérité, il y a eu, immédiatement aprés la chute, une révéle- 
lion de Dieu, qui a commencé par la promesse du Rédempteur, de 
Villuminateur divin. Mais les hommes, en dehors du peuple de Dieu, 
eurent bientét a peu prés perdu les traces de cette révélation surna- 
turelle. 

Le second état, c’est l’état de laraison de l'homme, éclairée par 
la révélation chrétienne : c’est l'état de ’humanité en ce moment el 
jusqu’a la consommation des siécles. 

Enfin le troisiéme état, c'est état de l'intelligence de l'homme 
éclairée dans la vie éternelle par la pleine lumiére de Dieu. 


LA PHILOSOPHIE. 285 


Ii demeure donc, de toufe cette doctrine, que la raison del’homme, 
et lalumiére naturelle qui l’éclaire, est une participation de la lumiére 
de Dieu; 

Qu’il y a tout un ordre de vérités naturelles, de premiers prin- 
cipes, d'idées claires, certaines, immuables, éternelles, subsistantes 
en Dieu, et communiquées a l"homme par la lumiére méme de Dieu, 
qui sont le fond de la science philosophique et de toute les sciences 
humaines ; 

Qu’enfin, cette lumiére de la raison, ce rayon divin, cette lumiére 
de la philosophie et des sciences ne sont pas toute la lumiére, toute 

illumination de Dieu ; qu’on ne doit donc pas s’y renfermer obstiné- 
ment, ef qu’on peut aller plus loin et monter plus haut, sans les con- 
tredire en rien ; mais qu’ils sont une communication admirable, une 
participation sublime de I'éternelle lumiére ; et voila pourquoi ils 
sont dignes d'un si grand respect. 


meee ee ee 


DIGNITE DE LA PHILOSOPHIE CONSIDEREE DANS SON OBJET. 


Telle est donc la haute et grande origine de la philosophie. 

Si maintenant, regardant de plus prés cette science, nous en con- 
sidérons l'objet, quelle idée n’aurons-nous pas encore de son impor- 
tance et de sa dignité! 

De quoi s'occupe directement la philosophie? Quel est son objet 
propre? 

fi n’en est pas de plus élevé, de plus noble, de plus nécessaire. 

C’est Dieu lui-méme : ce sont les vérités éternelles, et les ceuvres 
divines. 

C'est Dieu, et homme fait 4 son image : |’4me unic au corps et 
habitant ce monde. En un mot, c’est Dicu, "homme et le monde. 

On peut méme dire que Dieu, c’est toute la philosophie. Car il est 
partout ; en toute question on l’y retrouve. 

Et pour entrer ici dans le détail, et mettre l’ordre convenable dans 
cet important sujet, je dirai : par 1a méme et par cela seul que tel 
est l'objet de la philosophie, les vérités dont elle s’occupe sont les 
plus hautes sans comparaison auxquelles puisse s'appliquer I'esprit 


284 LA PHILOSOPHIE. 


humain dans l'ordre naturel, et non-seulement les plus hautes, mais 
encore les plus attrayantes et les plus belles, ct aussi les plus pratiques 
et les plus utiles; je ne dis pas assez, les plus nécessaires. 

Oui, les plus nécessaires. Car les vérités philosophiques, |’esprit 
humain ne peut s’en passer, non-seulement pour sa dignilé, sa no- 
blesse, son élan vers la lumiére, son déploiement dans les sphéres 
élevées, mais encore et surtout pour les besoins les plus vrais ct les 
plus profonds de sa nature el de sa vie. 

Qu’est-ce cn effet que la philosophie dans sa notion la plus gene- 
rale? C'est l'amour et Ja recherche de la vérité. Mais qu’est-ce que la 
vérité, si ce n'est le premier besom de l’homme, le plus grand, Je 
plus sublime objet qui puisse occuper sa pensée ? 

Il y a dans!’intelligence humaine des idées essentielles, des vérités 
primordiales, que tout homme, qu'il le sache bien ou qu’il ne sen 
rende pas comple, porte en lui, et qui constituent le fond de sa rai- 
son : voila les idées, voila les vérités, qui sont Pobjet propre de la 
philosophie. 

Je dis les idées essentielles, et non pas les imaginations vaines ; jc 
dis les vérités, et non pas les opinions ou les systémes. Il faut bien se 
garder de confondre la philosophie avec les opinions et les syst¢mes. 
Elle s'en occupe, elle les étudie, pour en connaitre I’histoire, suivre 
l’esprit humain dans secs tendances, savoir au fond ce qui peut sec 
rencontrer de bon dans ccs placita, comme disaient les anciens, |'a- 
dopter au besoin, ou réfuler ce qui s’y trouve de vain ou de faux ; 
mais elle s’en distingue cssenticllement et ne s’y renferme pas : ellc 
remonte plus haut, jusqu'aux vérités elles-mémes, indépendantes des 
systémes parliculiers, et trésor commun de I’humanité. 

Graces en soicnl rendues 4 Dieu, l’humanité posséde un fond com- 
mun de principes naturels, inébranlables, universellement consen- 
tis, qui n’appartiennent en propre 4 aucun siécle, 4 aucune école, 
mais au sens cominun; « que nul philosophe, dit avec raison M. Cou- 
a sin, ne peut revendiquer comme sa propriété particuliére » et qui 
forme en quelque sorte le patrimoine de l’csprit humain : voila le 
grand objet de la vraie philosophie. Sur ces principes immortels, il y 
a des méditalions, des démonstrations; on en a fait une doctrine sul- 
vie, une science : c'est la science philosophique ; et certes il importe 
de contier par l’enseignement une telle science 4 la jeuncsse, lorsque 
age de la réflexion et de la pensée cst venu ; et cela non-sculement 
pour affermir ces grandes vérilés dans esprit des jeunes gens et les 
défendre contre les doutes qu’ils rencontreront aulour d'eux dans le 
monde, mais encore et surtout pour que ces nobles croyances, pre- 
nant de leurs ames une possession réfléchie et profonde, influent 
puissamment sur leur vie tout enliére. 


LA PHILOSOPHIE. 285 


Mais dans tout ce grand enseignement, la vraie philosophie pro- 
céde avec la sobriété et la sagesse : elle évite les questions téméraires ; 
elle ne tente pas les solutions impossibles; elle s’arréte, quand il le 
faut ; elle ne perd pas son temps a la poursuite de ce qui est dou- 
teux, superficiel, ni dans les vaines controverses de paroles. 

C'est ainsi que tous les grands maitres dont s’honore la philoso- 
phie l’ont entendue et expliquée. C’était la maniére de Bossuet, Jors- 
que, tragant dans sa célébre lettre 4 Innocent XI le programme de 
son enseignement philosophique pour son royal éléve, il disait : 

« Pour les choses qui regardent la philosophie, nous les avons dis- 
tnbuées de sorte que celles qui sont hors de doute et utiles & la vie 
lui puissent étre montrées sérieusement, et dans toute la certitude 
de leurs principes. 

« Pour celles qui ne sont que d’opinion, et dont on dispute, nous 
hous sommes contenté de les lui rapporter historiquement, sans le 
faire entrer dans ces querelles, parce que celui qui est né pour le 
commandement doit apprendre 4 juger et non a disputer*. » 

Mais quelles sont au fond ces vérités, objet des études philosophi- 
ques, et « placées bien au-dessus de tous les systémes? » J'ai dit 
quil n’y en a pas de plus grandes et de plus augustes. 

La philosophie en effet se compose de quatre parties : la Théodicée, 
la Psychologie, la Logique et la Morale. 

Ce quise nomme la métaphysique, et qui traite des choses les plus 
abstraites et les plus immatérielles, comme de l’étre en général, et 
en particulier de Dieu et des étres intellectuels faits 4 son image, n'est 
autre chose que la théodicée et la psychologie. 

Quant a la logique et 4 la morale, dont l'une nous apprend 4 bien 
penser, 4 bien juger, & bien raisonner, et l'autre 4 bien vouloir et & 
bien vivre, comme au fond elles rentrent toutes deux dans la psycho- 
logie, il s’ensuit, ce que j'ai indiqué déja, que Vobjet de la philoso- 
phie, c’est simplement Dieu et "homme, et dans l'homme l’image 
de Dieu : 

Dieu donc, premiére et fondamentale idée de lesprit humain ; 
Dieu, premiére et fondamentale vérité de l’ordre naturel et surna- 
turel, Dieu est le premier et le fondamental objet de la philoso- 
phie; 

Dieu, |’Etre absolu, qui est vivant, intelligent, personnel, et actif; 
I'Btre infini, l’Etre parfait, éternel et tout-puissant, souverainement 
sage, juste et bon ; principe et fin de tout, créateur et providence : 
Dieu, qui est la cause de toute beauté, de toute bonté, qui renferme 


' Voir le révent et beau travail de M. Floquet, sur l'éducation du grand Dau- 
phin. 
Ocrusae 1865. 19 


286 LA PHILOSOPHIE. 


toute perfection, sans race d’imperfection ; qui est le souverain bien 
en lui-méme, le pére du monde, l’ordonnateur de toutes choses : 
lequel n’a pas produit son ceuvre spontanément et aveuglément, mais 
avec science et divine raison, créant les étres qui n’étaient pas, mais 
qui devienyent par lui, et les faisant pour lui-méme et pour sa 
gloire ; 

Dieu don¢, et ses oeuvres : 

L’Homue,, fait 4 l'image de Dicu, son 4me marquée de cette divine 
empreinie; sa nature spirituelle, libre, immortelle, ses lois, sa 
destinée ; 

Le Monng, créé aussi par Dieu, et dont Dieu a fait le palais de 
Vhomuine ; | 

En un mot, Dieu, |’'Homae, le Monpe, et leurs rapports; 

Ou, pour mieux dire, Dieu au commencement et Dieu a la fin de 
toutes choses : Principium et finis, alpha et omega‘ : Dieu partout ; 
tout venant de Dieu et tout remontant & Dieu; Dieu rayonnant dans 
toute idée, et au terme de toute question. Pour s’exprimer plus sim- 
plement encore : Dieu, et le cété divin de tout ce qui n’est pas lui, 
mais vient de lui et doit retourner 4 lui, voila la grande science phi- 
losophique. | 

Kcoutons ici sur cette haute nature des questions philosophiques 
deux grandes autorités, saint Paul et saint Thomas; saint Paul, com- 
menté par saint Thomas, et énumérant ainsi les yérités, objet de la 
philosophie : 

Et d’abord l’existence de Dieu, Deumesse; toutes ses perfections, 
ses profondeurs invisibles, invisibilia ipsius ; sa puissance éternelle, 
sempiterna quoque ejus virtus; sa divinité, divinitas ; sa providence, 
sa bonté, sa vcracité, sa sagesse, sa justice*; sa gloire incorruptible, 
yloriam incorruptibilis Dei; la loi naturelle et divine*, irrécusable 
dans le coeur de l'homme, ipsi sibi sunt lex; la loi morale, la con- 
clence, son témoignage imprescriptible, ses inspiralions, ses re- 
mords ; testimonium reddente conscientia‘; les chatiments et les re- 
compenses, le culte et l'adoration dus 4 Dieu, et « toutes ces autres 
« grandes vérités de méme nature, que par la raison naturelle, » dit 
saint Thomas, « nous pouvons connaitre de Dieu, comme |’Apdtre | en- 

« seigne aux Romains:: ces vérités, qui ont Dieu lui-méme et les 

* Apoc. 1, 8. 

2 Cum justitiam Dei cognovissent, non intellexerunt, quoniam qui talia agunl, 
digni sunt morte, (Rom. 1, 32.) 

* Naturaliter ea qua legis sunt faciunt; ipsi sibi sunt lex. 

*Testimonium reddente conscientia ipsorum, et inter se invicem cogitationibus 
accusantibus, aut etiam defendentibus. (Rom. 11, 14, 15.) 


5 Et alia hujusmodi que per rationem naturalem nota possunt esse de Deo, ut 
dicitur ad Romanos. (S. Thomas.) 


LA PHILOSOPHIE. 287 


« choses divines pour objet, continue ce grand docteur, et que la 
« raison humaine peut alteindre et connaitre par ses efforts‘. » Voila 
les vérités qui sont l’objet de l’enseignement philosophique. 

Et ce ne sont pas seulement les philosophes chrétiens, instruits 
parune lumiére supérieure 4 chercher Dieu en toute chose, qui ont 
reconnu ce grand caractére de la philosophie, et considéré le sens 
philosophique, si je puis ainsi dire, comme le sens du divin : les 
grands esprits, les vrais philosophes de l’antiquité n’ont pas envisagé 
la philosophie d'une autre maniére : 

« Voyant, dit le Catéchisme romain, que Dieu a rempli le monde 
« de biens, comme dit l’Apétre, qu’il a donné au ciel la rosée, a la 
« terre.sa fécondité, 4 tout ce qui vit sa nourriture, et au coeur de 
« homme sa joie: par 1a les philosophes apprirent 4 ne rien attri- 
« buer de bas 4 la majesté de Dieu, 4 éloigner de son idée toute ma- 
a tiére, tout mélange grossier; 4 lui altribuer tout bien et toute 
a vertu, en un degré parfait; 4 le concevoir comme la sotrrce vive et 
« inépuisable de toute bonté, de toute qualité, d’ot découle sur les 
« créatures toute perfection ; 4 l’appeler sage, ami de la vérité, prin- 
« cipe de vérité, et autres noms qui supposent la souveraine et ab- 
« solue perfection; enfin & le dire immense, infini dans sa force, 
« dans sa grandeur, dans sa puissance et son action. 

« Tels sont les grands traits de la connaissance de Dieu, vraiment 
« econformes 4 la nature de Dieu, et 4 l’autorité des saints livres, 
« que la philosophie a découverts'dans la contemplation de la nature, 
« investigatione cognoverunt*. » 

Aristote a merveilleusement exprimé, dans le langage qui lui est 
propre, cette tendance de la philosophie au divin, et la noblesse 
qu une telle direction de la pensée donne a la vie humaine et aux 
études philosophiques. Son texte est vraiment admirable : « Une telle 


‘ Duplici igitur veritate divinorum intelligibilium existenti, una ad quam rationis 
inquisitio perlingere putest. (Contra Gentes, 1, 1, 11.) 

* Quamvis hec itasint, non reliquit tamen Deus, ut inquit Apostolus (Act. xiv, 16) 
semetipsam sine testimonio, benefaciens, de ceelo, dans pluvias, et tempora fructi- 
fera, implens cibo et letitia corda hominum. Que causa fuit philosophis nihil abje- 
clum de Deo sentiendi, et quidquid corporeum, quidquid concretum et admistum 
est ab eo longissime removendi. Cui etiam bonorum omnium perfectam vim et 
copiam tribuerunt, ut ab eo tanquam a perpetuo quodam et inexhausto fonte boni- 
tatis ac benignitatis omnia ad omnes creatas res atque naturas perfecta bona dima- 
nent; quem sapientem veritatis auctorem et amantem, justum, beneficentissimum, 
et aliis nominibus appellaverunt, quibus summa et absoluta perfectio continetur ; 
cujus immensam et infinitam virtutem, omnem complentem locum et per omnia 
pertingentem esse dixerunt. 

Magna et preclara hec sunt, que de Dei natura sacrorum librorum auctoritati 
consentanea, et consequentia ex rerum effectarum investigatione philosophi cogno- 
verunt. (Catéch. rom.). 


288 LA PHILOSOPHIE. 


« vie, dit-il, la vie qui se passe dans la contemplation philosophique 
« des vérités éternelles, est supérieure & la vie de l'homme ; car ce 
« n’est pas enfant qu’homme que l'homme vit ainsi, mais en tant qu'un 
« principe supérieur vit en lui. » Aristote ajoute : « Il faut donc, 
« selon l’exhortation des sages, que l’homne apprenne a sortir de 
« Phomme, a ne rien sentir de mortel, mais 4 vivre d'immortalité, 
« et de la vie du principe divin qui est en lui‘. » 

Ce qu’il faut bien remarquer encore, c’est que toutes ces grandes 
idées ne sont pas fugitives et éphéméres, mobiles et changeantes, 
comme la foule des objets contingents qui s’écoulent et se transfor- 
ment incessamment, vains fantémes de l’étre : non, elles subsistent 
dans une région supérieure 4 la mobilité, aux vains phénoménes; 
elles sont immuables, éternelles, parce qu’elles sont nécessaires : 
en sorte que l'esprit qui les embrasse n’étreint.pas une ombre qui 
passe, une figure de la réalité ; il saisit la réalité méme, la réalité vi- 
vante; et comme la pensée s’éléve avec son objet, l'intelligence qui 
contemple ces vérités, qui s’en nourrit, participe a leur grandeur: 
voila la dignité de la philosophie. 

Or, que la philosophie mette ainsi notre esprit en présence de 
limmuable et de l’immortel, c’est ce que tous les génies philosophi- 
ques enseignent : écoutons encore Bossuet, commentant lui-méme 
ict Platon : 

« Toutes ces vérités, et toutes celles que j’en déduis par un ral- 
sonnement certain, subsistent ndépendamment de tous les temps: 
en quelque temps que je mette un entendement humain, il les con- 
naitra ; mais en les connaissant, il les trouvera vérités, il ne les fera 
pas telles; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leur objet, 
elles le supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siécles, 
et devant qu'il y ait eu un entendement humain; et quand tout ce 
qui se fait par les régles des proportions, ceest-a-dire tout ce que je 
vois dans la nature serait détruit, excepté moi, ces régles se conser- 
veraient dans ma pensée, et je verrais clairement qu’elles seraient 
oujours bonnes et toujours véritables, quand bien moi-méme je se- 
rais détruit. » (Connaissance de Dieu et de soi-méme, ch. rv, 3 5.) 

« Ces vérités éternelles, que nos idées représentent, sont le vrai 
objet des sciences; et c’est pourquoi, pour nous rendre véritablement 
savants, Platon nous rappelle sans cesse 4 ces idées, oti se voit, non 
ce qui se forme, mais ce qui est; non ce qui s’engendre et se cor- 
rompt, ce qui se montre et passe aussitét, ce qui se fait et se défait, 
mais ce qui subsiste éternellement. C'est 14 ce monde intellectuel que 
ce divin philosophe a mis dans l’esprit de Dieu, avant que le monde 


‘ (Arist. Mor. ad Nichom.) 


LA PHILOSOPHIE. 289 


fit construit, et qui est le modéle immuable de ce grand ouvrage. Ce 
sont donc la ces idées simples, éternelles, immuables, ingénérables 
et incorruptibles auxquelles il nous renvoie pour entendre la vérilé...» 
(Bossuet, Logique, liv. 1, ch. xxxvu.) 

Ces grandes idées, dont parle Bossuet, qui seules donnent la vraie 
science des choses, sont la vraie lumiére et le vraie soleil de l’Ame. 
Tant que l'esprit, selon la belle et philosophique comparaison de 
Platon, retenu, emprisonné dans la sphére abaissée el ténébreuse 
des objets matériels et contingents, comme un esclave enchainé dans 
une caverne, ne s'est pas élevé jusqu a cette haute et pure régiun des 
idées éternelles, il n’a pas vu la vraie lumiére, il ena vu a peinede 
pales reflets; il n'a pas vu les choses, il n’en a vu que les ombres pas- 
ser et repasser sur les parois de sa caverne, et il prend ces fantémes 
mouvants pour les vivantes réalités. C’est l'état des esprits non ini- . 
tiés encore aux choses philosophiques. Ils ne contemplent que l’ap- 
-parence et la surface des choses. Pour voir les réalités en elles-mémes, 
et dans la lumiére, il faut briser ses entraves, sortir de sa caverne, 
dit Platon, s'élever jusqu’é la lumiére du jour, c’est-a-dire s'élever 
.par la philosophie au-dessus du variable et du contingent, au-dessus 
des apparences et des phénoménes, et monter jusqu’a la sphére lumi- 
neuse des idées, jusqu’é Celui qui est, dans la lumicére, le supréme 
intelligible et le supréme désirable, jusqu’d Dieu. 

Alors, c'est un ravissement inexprimable. L’esprit, fait pour la 
vérilé, tressaille dans cette lumiére : Eaultat in luce. Ces vérités sont 
si belles, si altrayantes, qu’elles attirent )’homme invinciblement. 
On se passionne & cette contemplation. C'est la satisfaction du plus 
noble et du plus profond besoin de |'esprit de l'homme. Oui, il y a 
dans |’esprit et dans le coeur humain des aspirations, des capacités, 
des puissances qui demandent impérieusement cetle lumicre, sinon, 
on peut le dire en quelque fagon, non-seulement on nest pas philo- 
sophe, mais on oublie d’étre homme, on met une lacune profonde 
et une faiblesse lamentable dans sa vie. 

Et certes il ne faut pas s étonner de ce que les plus puissantes de 
nos aspirations soient celles qui nous portent vers ces régions de la 
vérité et de la lumiére dont j’ai parlé. Encore une fois, graces en 
soient rendues 4 Dieu: éternellement, pour l'homme rien ne sera 
plus attrayant et plus beau que la vérité et la lumiére. Aussi, quand 
une fois la vérité est entrevue et soupconnée, elleattire par ce charme 
irrésistible, dont I’Ecriture a dit : L’ceil ne se rassasie pas de voir, 
ni le coeur d’aimer, ni l’intelligence de connaitre. De 14 cette grande 
etnoble curiosité, qui est le signe et honneur de tous les grands 
esprits. 

Aristote disait autrefois que Dieu, qui estle souverain bien de l’ia- 


290 LA PHILOSOPHIE. 


telligence, est aussi le souverain bien du coeur, et qu’ainsi il attire le 
monde, il est le moteur immobile du monde. Aristote ne faisait 
quexprimer par la, avec sa profondeur ordinaire, cet allrait supé- 
rieur de la philosophie. Puisque Dieu, comme nous l’avons vn, est au 
fond de toutes les questions philosophiques, et que Dieu, en méme 
temps qu’il est la supréme vérité, est aussi la supréme beauté : 
comment les questions qui impliquent Dieu ne nous raviraient-elles 
pas? C'est pourquoi toutes les grandes questions que la philosophie 
étudie, tout homme, implicitement ou explicitement, les congoit, 
se lespose, et y cherche une solution. Pour s’en défendre, il faudrait 
éteindre sa raison, étouffer son coeur, abaisser, sans partage, comme 
hélas! il arrive encore trop souvent, son regard vers la terre. 

Mais ce n’est pas Dieu seulement, cest ’homme lui-méme, qui, 
- par cela seul qu’il a été fait 4 la ressemblance de Dieu, est aussi pour 
homme un sujet d'études d’un attrait souverain. La sagesse des 
Vieux Ages avait écrit ces mots sur le seuil de ses temples : Tvatr 
ceaut4y, connais-toi toi-méme. Comment en effet ne pas étre curieux 
etcharmé de savoir quil’on est, d’ot l'on vient, of l’on va? Quel est 
en nous ce principe si profond et si actif de la pensée, de Ia volonté, 
de l'amour? Est-ce une 4me spirituelle, libre, immortelle, et qu’y 
a-t-il dans les profondeurs de cette Ame, image de Dieu méme? 
Quelles sont les lois qui la gouvernent? Quelle en sera la destinée ? Ou 
bien, ne suis-je qu'un assemblage Worganes plus ou moins délicats 
ou grossiers, et, l’organisme brisé, tout mon étre périrait-il? 

En ce monde, au milieu duquel nous sommes plongés, faut-il aussi 
nous résigner a le regarder sans le comprendte? D’ou vient-il? Com- 
ment annonce-t-il la gloire de son auteur? Quels vestiges Dieu a-t-il 
laissés de lui-méme? Il y a 14 des questions générales, que les scien- 
ces cosmologiques n‘étudient pas assez, mais que la curiosité, ou plu- 
tdt que la raison humaine réclame nécessairement, paree que sans 
elles la science est incompléte et n’a pas son couronnement. 

Tel est l'attrait des questions philosophiques‘: aussi, én vain on 
voudrait les supprimer, clles reviennent toujours‘solliciter en nous 
ce gout profond, cette faim sublime de la vérité et de-le beauté su- 
préme, qui est le glorieux apanage de la nature humaine: Pour s’en 
défendre, je }’ai dit, i) faudrait ramener violemment en ‘bas, dans les 
régions inéclairées, ce regard que |’esprit humain veut porter en 
haut, du cété de la lumiére, Il ne faudrait pas seulement abaisser sa 
raison, il faudrait étouffer en soi le besoin d‘aimer et d’admirer, et 
comprimer ces élans généreux qui entrafnent maigré lui le ceur de 
homme vers la souveraine beaufé, dont il porte en lui l’immortelle 
idée, l'impérissable désir. Ce n’est pas tout, il faudrait encore étein- 
dre sa conscience ; car il n'y a pas seulement en nous le sens rationnel 


LA PHILOSOPHIE. 2H 


ou le sens du vrai, et le sens esthétique ou le sens du beau ; il y a en- 
corele sens moral ou le sens du bien; ct c'est la une troisiéme et in- 
vincible aspiration vers Dieu, qui est le souverain bien, comme il est 
lasupréme vérité, et la supréme beauté. « Celui qui voudrait, » dit un 
savant théologien contemporain, « arracher du coeur humain ce 
« triple sens que Dieu méme y a mis, et qui nait de ce général et in- 
avincible attrait du désirable et de l’intelligible, qui ne quitte 
«jamais lame, celui-li mutilerait la nature humaine et lui dterait 
«son plus essentiel élément. » (P. Perrone, Prelect. theol., t. Hf, 
p. 1530). 

Oui, quand la grandeur et la beauté des vérités philosophiques ne 
solliciterait pas si puissamment l'intelligence et le coeur de "homme, 
leur nécessité morale les raménerait encore; le cri de Ja conscience 
humaine les rappellerait toujours. Et c’est ici que se découvre un au- 
tre caractére de la philosophie, le cdté pratique aprés le cété théori- 
que. Certes,.s‘il y a une question pratique au monde, c'est bien la 
question du devoir. Toute une partie de la philosophie roule sur cette 
question; la morale en trace les lois, comme la logique trace celles 
dela pensée. Ou plutét, toute la philosophie aboutit 1a; toutes les 
études spéculatives ont pour conclusion cette grande science du de- 
voir, qui est la science de la vie méme. 

On se fait donc une grande illusion, quand on se représente la phi- 
losophie comme une science d’abstractions, et les philosophes comme 
des réveurs occupés 4 tourmenter des chiméres. Rien n’est plus pra- 
lique et plus nécessaire 4 la vie humaine que la vraie philosophie. 
Les esprits superficiels ne voient que le milieu extérieur oti se dé- 
ploie la vie, ol s'agite la société; ils ne savent pas que lesassises de 
toutes choses sont invisibles et cachées dans la région profonde des 
idées, dans le monde de I intelligible. 

Tout ce qui se voit porte sur ce qui ne se voit pas, mais se concoit 
et s’éclairc par la raison, flambeau de l'homme: tout ce qui passe 
pose sur l'immuable ; tout ce qui est contingent s’appuie sur l’absolu. 
La vie privée et la vie publique, les familles et les Etats, le droit, les 
lois, les meeurs, la religion elle-méme, toutes les grandes choses en 
un mot qui intéressent |’humanité, ont leur fondement dans ces vé- 
rités éternelles que la philosophie recherche et découvre. Il en est si 
bien ainsi, que quand ces vérités fondamentales, la personnalité di- 
vine, la création, la providence, la spiritualité de l’ame, la liberté de 
homme, la loi du devoir, la distinction de la vertu et du vice, du 
ménite et du démérite, la destinée immortelle de l’humanité, toutes 
ces croyances en un mot sans lesquelles il n’ya plus aucune religion 
ni aucune société possibles, parce que sans elles il ne peut y avoir de 
vraie morale ni publique ni privée, quand tout cela est en oubli ou 


292 LA PHILOSOPHIE. 


en péril dans un siécle, tout chancelle, tout l’ordre social est ébranlé 
sur ses bases. 

Gardons-nous donc de l’erreur vulgaire, qui ne voyant dans la phi- 
losophie que le cété spéculatif, la considére comme une science sans 
application possible aux choses réelles ; et n’oublions pas que les spé- 
culations philosophiques non-seulement ouvrent 4 l’intelligence les 
plus vastes horizons, les plusattrayantes perspectives, le monde le plus 
lumineux et le plus heau, mais encore qu’elles ont un célé éminem- 
ment pratique et nécessaire, puisque, sans elles, la raison des devoirs 
et la régle de la vie étant méconnues, toute la vie humaine flotterait, 
confuse et incertaine. Non, la philosophie n’est pas cette science abs- 
traite et purement spéculative dont Bossuet adit : «Malheur a la con- 
« naissance stérile qui ne se tourne pas a aimer, et se trahit elle- 
« méme! » La philosophie, comme l'antiquité l’avait concue, et 
comme un enseignement grave et sérieux doit la présenter toujours, 
la philosophie, l'objet de la philosophie, c’est la sagesse, et la sagesse 
c’est tout a la fois la recherche du vrai et la pratique du bien’. 


DIGNITE DE LA PHILOSOPAIE CONSIDEREE DANS LA CERTITUDE QU’ELLE DONNE A 
LESPRIT HUMAIN. 


Ces grandes vérités que l’humanité croit, dont I’humanité vit, 
Dieu, lame, Ja liberté morale, le devoir,.le mérite et le démérite, la 


’ 4Je suis aise de citer ici un passage d’Aristote, qui résume tout ce chapitre : il 
suffit & montrer tout ce que Dieu avait mis de lumiére dans ces grands esprits de 
la philosophie antique, et comment il n’a jamais cessé de se rendre témoignage a 
lui-méme dans ’humanité, selon l’expression de l’Apétre. — Aprés avoir développé 
ses idées sur ensemble du monde, Aristote ajoute : « [l nous reste 4 parler som- 
mairement de la cause qui contient et gouverne ensemble... Une antique tradition, 
répandue par nos péres, nous apprend que toute chose vient de Dieu et par Dieu, 
qu’aucune nature ne se suffit (cdepia M8 gborg abrh x26’ daurny dotw dubépxns) et ne 
subsiste que par son secours... Dieu est, en effet, conservateur et pére de tout ce 
qui est dans le monde, et il opére en tout ce qui s’opére, non comme un ouvrier 
qui travaille et se fatigue, mais comme une vertu toute—-puissante qui agit. » (De 
Mundo, VI.) 

ll faut savoir de Dieu que sa force est irrésistible, sa beauté accomplie, .sa vie im- 
mortelle, sa vertu souveraine, et qu’invisible 4 toute nature mortelle 11 est visible 


LA PHILOSOPHIE. 295 


Providence ; ces vérités qui sont les bases de toute société et de toute 
religion, Ia philosophie les éclaire, les affermit dans les esprits, les 
défend contre l’impiété et l'immoralité qui les atlaque ; les démontre 
avec certitude, les maintient invinciblement parmi les croyances des 
hommes. 

C'est lA sa mission propre et ]’éminent service qu'elle rend. 

Si la philosophie n’avait point, je ne dis pas en tout, mais au moins 
sur les questions capitales et fondamentales, cette puissance d’établir 
lesprit humain dans la certitude, si en fin de compte elle ne nous 
assurait de rien, on pourrait affirmer alors qu’en effet la philosophie, 

comme le disait Pascal, ne vaut pas une heure de peine, et il serait 
plus qne superflu de l’enseigner aux jeunes gens. 

Mais il n’en est pas ainsi: la raison de l’homme est capable de sai- 
sir et de posséder le vrai : et la philosophie, digne de ce nom, comme 
le disait saint Augustin, malgré des défaillances toujours possibles 
et des limites bientOt rencontrées, nous donne au moins sur les 


par ses ceuvres. Et certes tous les mouvements et tous les étres qui sont dans l’air, 
sur la terre, dans Jes eaux, sont réellement les ceuvres du Dieu qui contient l'uni- 
vers. (Ibid.) 

Dieu est notre loi immuable, loi qu’on ne saurait changer ni corriger, loi plus 
sante et meilleure que les lois écrites sur nos tables. Gouvernant tout par une 
activité incessante et une infaillible harmonie, il dirige et ordonne tout l'ensemble 
de l'univers, terre et ciel, et se répand dans tous les étres. (Ibid. , VII.) 

It est Un, mais il a plusieurs noms qui lui viennent de ses diverses opérations 
sur le monde. Ne semble-t-il pas que quand nous l'appelons & la fois Zena et Dia 
hous voulons dire Celui par lequel nous vivons? (Ibid. ) : 

Tous ces noms signifient Dieu seul, comme le remargque le noble Platon. Dieu 
donc, d’aprés l’antique tradition, est le principe, la fin et le milieu de tout ce qui 
est, et traverse toute nature en ligne droite (montrant & toute chose sa droite voie), 
toujours suivi de Ja justice vengeresse des transgresseurs de cette ligne divine; 
justice que doit posséder quiconque veut arriver, dans l'avenir, 4 la béatitude, et 
quiconque veut étre heureux dés maintenant. ([bid.) 

Enfin, s'il est vrai que le bonheur est la vertu en acte, c'est surtout l’acte de la 
plus haute vertu; c'est surtout l’acte de ce qu'il y a de meilleur dans l’homme. Que 
ce meilleur soit intellect ou tout autre principe, qui, par nature, doit régner dans 
Mhomme, et qui posséde en soi la lumiére du divin et du bien; que ce meilleur 
soit le divin lui-méme, ou ce qu'il ya dans homme de plus divin, en tout cas c’est 
racte de ce principe, agissant selon sa propre vertu, qui doit étre le bonheur par- 
fait, Nous avons déja dit que cet acte, c'est la contemplation... 

Mais une telle vie est supérieure 4 la vie de homme; ce n’est pas en tant 
gu'homme que l'homme vivra ainsi; mais en tant qu'un principe divin vit en Jui: 
U' 8% caciras av sin xpsirrey Bios Hj nar’ dvOpancy. Ob yap 7 dvOpmnss doriv odte Piacetat, 
Dd’ F Osicy we dv adrie bmpdye. (Moral. ad Nichom. X. 7.) Et autant ce principe dif- 
fere de ce composé qui est l'homme, autant son acte l'emportera sur l’acte de toute 
autre vertu. Si l‘intellect est divin relativement 4 ‘homme, la vie selon son acte 
sera divine relalivement 4 la vie humaine. I! faut donc, selon ]’exhortation des sages, 
gue l'homme apprenne 4 sortir de I"homme, 4 ne rien sentir de mortel, mais a 
vivre d’immortalité, c’est-a~dire de la vie du principe supérieur qui vit en lui. » 


294 LA PHILOSOPHIE. 


grandes vérités qu'elle peut atteindre, des convictions sires d’elles- 
mémes, et met l’esprit humain dans une possession certaine, lumi- 
neuse, invincible, des croyances fondamentales ; et voilA pourquoi la 
philosophie mérite d'¢tre comptée au rang des plus nobles et des plus 
nécessaires études. 

En toute chose, en toute science, en toute affaire, la certitude est 
le besoin, le bonheur de l’esprit humain. Tout homme, quel qu’i. 
soit, aime & sentir qu'il est dans le vrai, que sa conviction repose 
sur une base solide. Nul n'est heureux ni tranquille ‘sans cette assu- 
rance. La suspension du doute, dit Fénelon, l’incertitude en toute 
chose grave, est un supplice ; mais quand on-sait qu’on ne se trompe 
pas, et qu’il ne reste aucun doute, on se repose avec bonheur dans 
cette sécurité et cette lumiére. 

S'il n’y a pas de plus doutoureux sentiment que Il’incertitude, s'il 
est toujours si pénible de se dire : Que penser? que faire ? que répon- 
dre?... il n’ya pas non plus de spectacle plus douloureux que celui 
des incertitudes de la raison sur ces grandes vérités nécessaires, qui 
sont le fond de toutes choses. On a vu,]’infortuné Jouffroy passer les 
nuits & se promener, anxieux, dans sa chambre solitaire, pousser 
des cris, et se frapper le front dans le désespoir et l'horreur du doute, 
dont l’abime s’ouvrait & ses pieds. 

L’incertitude, surtout 4 l’endroit de ces vérités primordiales et 
capitales d’o dépend tout ici-bas, sur lesquelles porte la vie hu- 
maine, «et sans lesquelles, dit quelque part M. Cousin, homme 
« nest pas un homme, et la société n’est qu'un chaos, » cette incer- 
titude, si les hommes y étaient condamneés, si elle était la destinée de 
intelligence et de la raison humaine, je ne crois pas qu’on puisse 
imaginer une plus misérable condition. 

N’étre sir de rien en ce monde! ne pas savoir, au fond,. a quot 
s’en tenir, ni sur soi, ni sur aucune chose! Ne pas pouvoir se dire si 
ces idées, qui sont notre seule lumiére naturelle, nous montrent des 
réalités ou des chiméres! si nous ne sommes pas dans cette viecomme 
dans un mauvais réve! si tout n'est pas pour nous apparences trom- 
peuses, perpétuelle hallucination! Dieu! la conscience, le devoir, la 
vertu, le bien, le mal, la vie, la mort, !’immortalité, la récompense 
et le chAtiment, ne rien savoir de tout cela, ne rien croire! Voir 
toutes ces vérités s échapper une xune, et s évanouir, la terre comme 
manquer sous nos pas, le ciel fuir sur nos tétes, et la vie tomber 
dans le vide! Cette condition, je le répéte, si elle était fatalement la 
notre, serait affreuse. 

Mais heureusement cela n’est pas. Le supposer serait un blaspheme 
contre le Gréateur, et tout 4 la fois la plus profonde injure qui se 
puisse faire & \’humanité: ce serait une révolte absurde et impuis- 


LA PHILOSOPHIE. 205 


sante contre ce sens commun, que Bossuet nomme le grand mattre 
de la vie humaine, lequel réduit tout sceptique, quel qu'il soit, & ne 
pouvoir douter de tout, malgré tous ses efforts pour se mettre dans 
un vrai doute. ; 

Mais si la certitude est un besoin, un bonheur pour l'homme, elle 
est aussi une dignité. La vraie dignité de l’esprit humain est la. Et 
ce n’est pas une dignité vaine, c’est une dignité nécessaire. Aussi, 
quoi de plus abaissé que ceux qui érigent en systéme, en force, leur 
faiblesse, at font du scepticisme comme leur état, se démentant eux- 
mémes & chaque heure du jour? 

Et cependant il y a des hommes qui en sont 1a! qui ont affirmé 
cetle effroyable défaillance de l'intelligence humaine, et ce qui est 
plus étrange, quien ont triomphé, et préteadu voir 1a le dernier mot 
et la plus haute puissance de la raison! Ils ont essayé de forger je ne 
sais quelle science qui aboutit 14, qui conclut 4 cela, criant haute- 
ment & homme qu'il faut savoir se passer de vérité et de certitude, 
que la science définitive, le dernier état de la science, est le seepti- 
cisme, 

Ils ont mis la force et l’orgueil de la raison dans ce qui en serait 
la plus misérable faiblesse et l’irremédiable abaissement! Fénelon 
disait avec raison de ces hommes, qu’ils sont « une secte, non de 
philosophes, mais de menteurs. » Et je l’ajouterai, des plus malheu- 
reux menteurs qui se puissent rencontrer, et en méme temps les 
plus hautains, les plus fiers de cefte raison qu’ils trainent dans la 
houe. Car enfin si cet état de ballottage, d’incertitude ct d’ignorance, 
décoré par eux du nom de science et de philosophie, était le terme 
fatal de toutes nos recherches, de tous nos labeurs et de toute notre 
vie, rien ne serait tout a la fois plus douloureux et plus abject que la 
rie humaine. Et voila ce qu’ils veulent nous imposer. 

Mais graces immortelles en soient rendues 4 Dieu notre Créateur 
et notre Pére, non, pour le bonheur et l'honneur de lhumamilé, i 
n’en est pas de la sorte, nous ne sommes pas ‘condamnés au doute. 
L’esprit humain ne pose pas sur le vide. Dieu n’a pas donné a l'homme 
des facultés menteuses, contradictoires, incapables d’atteindre leur 
objet. La raison a ses limites sans doute, mais elle a aussi sa force, 
qui vient de Dieu, et si elle n’attemt pas toujours la erties: elle 
n'est pas impuissante 4 l’atteindre jamais. 

Nous accordons volontiers A ces tristes adversaires que notre rab 
son a des bornes, et nous traiterons nous-méme plus bas, spéciale- 
ment, des causes de nos erreurs: c’est la un point, selon nous, d’une . 
trés-grande importance pour la discipline générale de l'esprit et 
'enseignement sérieux d'une saine philosophie. Mais de ce que la 
raison ne peut pas tout, nous ne concluons pas qu’elle ne puisse rien. , 





296 LA PHILOSOPHIE. 


De ce que nous nous trompons quelques , souvent méme, nous ne 
concluons pas que nous nous trompons nécessairement et toujours. 
Non, nous pouvons toujours étre humbles et attentifs; nous pouvons 
toujours discerner la limile ou la prudence commande & tout esprit 
sage de s’arréter, de suspendre son jugement, de ne pas juger témé- 
rairement. 

Certes, il est glorieux a l’Eglise d’avoir toujours, a l’encontre de 
tous ceux qui, en dehors delle, ont imsulté la Providence divine et Ja 
raison humaine, et de ceux-lA mémes qui, dans son sein, pour exaller 
d’autant plus la foi, niaient les prérogatives de ]’esprit humain, ilest 
glorieux 4 l’Eglise d’avoir toujours maintenu et défendu la dignité, 
la puissance et les droits de la raison, en méme temps! qu’elle a tou- 
jours rappelé a Ja raison et a la philosophie leurs limites et leurs de- 
voirs. 

Mais enfin, y a-t-il donc en nous cetle noble et sublime faculté de 
saisir le vrai et de le démontrer avec certitude? Sommes-nous abso- 
lument assurés des principes premiers de la raison, et pouvons-nous 
nous fier, avec une vraie sécurité, 4 cette lumiére, quand elle brille a 
notre esprit dans toute la clartéde son évidence? 

Je me bornerai 4 exposer sur ce point capital l'enseignement de 
I’Eglise et la doctrine de deux grands docteurs chrétiens, qui furent 
tout a la fois de grands génies philosophiques et théologiques, saint 
Thomas et saint Augustin. 

Nous avons vu d’aprés saint Paul lui-méme quelle est la dignité de 
la vraie philosophie, la sublimité de son objet, les hauteurs de vérité 
auxquelles elle peut et doit s’élever: eh bien! cela, si haut qu'il 
soit, elle peut le faire avec une entiére certitude fondée tout ensem- 
ble, dit saint Thomas, sur l’évidence des principes et sur les clartes 
de la lumiére naturelle. 

L’évidence, l'idée claire, la lumiére naturelle, voila pour nous le 
principe de cette certilude: c’est ce que saint Thomas d’Aquin ne se 
Jasse pas d'inculquer. 

« La certitude de la science et de l’intelligence, dit-il, vient de I’é- 
a vidence méme de ce qui est appelé certain‘. » 

« Et les vérités qui sont ainsi naturellement élablies dans la raison 
« ont la certitude de la vérilé parfaite *. » 

Saint Thomas va jusqu’a dire que ce que l'homme voit ainsi avec 
certitude, ces hautes vérités, si grandes, si belles, si nécessaires, il 


*Certitudo, qua est in scientia et intellectu, est ex ipsa evidentia eorum qu2 
certa esse dicuntur. (5.d. 9. 2., art. 2.9, 3. 0.) 

*Ka que naturaliter rationi sunt insita verissima esse constat. (Contra Gen- 
tes, I, vit.) 


LA PHILOSOPHIE. , 297 


le voit dans la lumiére de la raison que Dieu allume en lui, et par la- 
quelle Dieu lui-méme nous parle, nous fait entendre et connaitre ces 
vérités. | 

« La certitude de la raison vient d'une lumiére que Dieu nous donne 
« inlérieurement et par laquelle Dieu parle en nous *. » 

Et cette certitude rationnelle, selon saint Thomas d’Aquin, est en- 
tigre, absolue. « Il ya, dit-il, tel fondement de vérité, o& aucune 
« apparence d’erreur ne peut se trouver. » 

«ll ya des vérités auxquelles il ne peut se méler pour nous au- 
«cune apparence de fausseté: telles sont les dignités (les premiers 
« principes) auxquels l’entendement humain ne saurait refuser son 
« assentiment *. » 

Et ik ajoute encore: « C’est la lumiére naturelle quidonne a notre 
« esprit la certitude des choses qu'il connait dans cette lumiére, 
«comme par exemple les premiers principes *. » 

« Gest dans la lumiére naturelle, dit encore saint Thomas, que la 
« science puise la certitude. Scientia habet certitudinem ex lumine 
naturali. » 

La doctrine de ce grand et immortel docleur sur cette lumiére na- 
turelle est admirable. Je ne crois pas que jamais la vraie philosophie, 
la saine raison, la science, aient été plus hautement, plus fermement 
affirmées, aient regu un plus bel hommage: ou plutét saint Thomas 
d'Aquin ne songe pas 4 leur rendre hommage; il déclare simple- 
ment leurs droits, leur nature, leur origine, et par 1a méme leur di- 
gnité et leur grandeur ; mais il le fait avec une élévation, avec une 
profondeur, avec une netteté telles, que je ne sais rien de compa- 
rable. Qu’on en juge encore par ces simples et fortes parolés : 

all ya donc, dit saint Thomas, il y a une sagesse, il ya une in- 
« telligence des choses qui s’appuient sur la raison humaine: Inni- 
«luntur rationt humanz; et cette sagesse, cette intelligence des 
«choses constilue une science, une philosophie naturelle, dont la 
« certitude procéde de l'intelligence méme des principes ; car elle en a 
«la vue intellectuelle *: une science, dont l’adhésion a la vérité est 
« ferme, solide, inébranlable. » 


‘Quod aliquid per certitudinem sciatur, est ex Jumine rationis divinitus interius 
udito, quo Deus in nobis loquitur. (Verit., g. u, art. 4.) 

*Invenitur aliquod verum, in quo nulla falsitatis apparentia admisceri potest, 
ul patet in dignitatibus (primis principiis) unde intellectus non potest subterfu- 
gere quin illis assentiat. (2. d. 25. art. 2. 0.) 

* Per lumen naturale intellectus redditur certus de his quze lamine illo cognoscit, 
ut in primis principiis. (Contra Gent. Ill, ctv.) 

‘ Per principia per se nota, cum visione intellectiva, ex intellectu principiorum... 

firmam adhzsionem cum visione intellectiva. 














238 LA PHILOSOPHIE. 


C'est surtout dans deux de ses ouvrages fondamentaux, dans sa 
Somme, contra gentes, et dans sa grande Somme théologique, que 
saiet Thomas revient sans cesse 4 décrire la nature essentielle et la 
dignité de ealta science, dont il ne se lasse pas de dire que la certitude 
s’acquiert par le mayen des principes évidents, connus par eux- 
mémes, vus intellectuetiement; el chez lesquels par conséquent le 
principe de la certitude n'est autre que l'intuition de la vérité. Visione 
intellectiva. 

Et.c’est ici qu’allant au fond des choses, a l'origine méme, et fai- 
sant admirablement par la remonter la scienee 4 sa source, il ensei- 
gne cette belle et grande doctrine, que la lumiére naturelle qui nous 
montre le vrai avec certitude, qui donne la certitude & l’esprit hu- 
main, a été mise en nous par Dieu méme, comme un reflet de sa 
propre lumiére, comme une participation 4 sa propre raison; el 
qu’ainsi la raison humaine n’est rien moins que la lumiére, la parele 
de Dieu en l'homme: de telle sorte que Ja nier dans son fond, dans 
ses données essentielles, c'est s'attaquer 4 la véracité de Dieu méme. 

« La lumiére de la raison, qui nous fait connattre les principes, a élé 
« mise par Dieu en nous, COMME UNE SORTE D IMAGE DE LA VERITE INCREEE QUI 
« SE REFLECHIT EN Nous : ainsi toute doctrine humaine, ne pouvant tirer 
« son efficacité que de la vertu de cette lumiére, il est constant que, 
« c'est Dieu seul qui nous enseigne intdrieurement et principalement *. » 

Et de 1a cette magnifique définition de la raison donnée par saint 
Thomas: « La raison c’est une certaine participation de la lumiére 
a éternelle; » de méme que, selon ce grand docleur, « la loi natu- 
«relle est aussi une participation de la loi éternelle... Cest 
« impression, c’est le reflet de la lumiére divine dans notre ame, 
« smpressio divini luminis in nobis, refulgentia divine claitatis in 
« anima; c’est l'illumination méme de Dieu, illustratio Dei 2. 

Et dans un autre passage, d'une pénétration philosophique et d’une 
profondeur merveilleuse, réfulant d’avance l’erreur moderne de 
ceux qui, dans un désir irréfléchi d’exalter la foi, ont voulu placer 
le principe unique de la certitude, non au dedans, mais au dehors 
de l’homme, dans l’enseignement extérieur, et nullement dans Ia 
raison, saint Thomas démontre le contraire par une preuve décisive, 
péremptoire, que les défenseurs de la raison n'ont eu qu’a reprendre, 
pour démontrer la vanité et le danger de ces systémes. Selon saint 
Thomas, la certitude ne pourrait venir du dehors au dedans, si elle 


‘ Rationis lumen, quo principia sunt nobis nota, in nobis a Deo inditum, quasi 
quasdam similitudo increate veritatis in nobis resultantis : unde cum omnis do- 
ctrina humana é/fcaciam habere non possi nisi ex virtute illius luminis, consta! 
quod solus Deus est qui interius et principaliter docet. 

48. 4 2q. xci, art. 2, in psalm. xxxv. 


LA PHILOSOPHIE. 206 


ne (trouvait au dedans que ténébres et incapacité pour la recevoir : 
en sorte que fa certitude vient 4 l'homme originairement de la lu- 
maitre naturelle, ou pluidt de Dieu méme qui l'a mise en nous, et par 
laquelle il nous parle. Voici ce remarquable passage : « II faut dire 
« que toute la certitude de ce qu’on sait vient de la certitude des 
« pmncipes. Car les conclusions se savent avec certitude, quand on 
« les trouve contenues dans les principes. Si donc on sait quelque 
« chose avec certitude, cela vient de la lumiére de la raison que Dieu 
« a mise dans notre dme, et par laquelle elle parle en nous, et non pas 
« de l'homme enseignant au dehors, et dont l'enseignement ne peut que 
« ramener les conséquences aux principes; ce qui ne suffirait pas pour 
« nous donner la certitude de la science, si nous n’avions déja en 
« nous-mémes la certitude des principes dans lesquels sont renfermées 
« les conclusions '. » | 
Et de la la grande thése des écoles catholiques sur les rapports de 
la philosophie et de la théologie, et le réle magnifique qu’elles assi- 
gnent a la raison dans les choses de Ja foi, selon la formule si con- 
nue : fides quzrens intellectum. [ly en a qui, ne se rendant pas bien 
compte du sens dans lequel on a quelquefois appelé la raison la ser- 
vante de la théologie, ont cru que nous ne donnions qu'un rdle abaissé 
a Ja raison: c’est une grande errcur. La doctrine de saint Thomas, 
que nous venons d’analyser, et la formule que nous rappelions tout a 
l'heure, sont la preuve du contraire. Pour ma part, je ne consentirai 
jamais 4 appeler la raison d'un tel nom, si ce n’est dans le noble 
sens qu'il comporte : oui, la raison est au service de la théologie et 
de la foi, et elle les sert admirablement; mais rien n’est plus noble 
que de servir ainsi: c’est a l'aide des lumiéres de la raison qu’on étu- 
die les préliminaires fondamentaux de la théologie; c’est al’aide de 
ces mémes lumiéres que la raison conduit l'homme 8 la foi: c'est la 
raison, c’est la philosophie qui prépare, qui éclaire tous les préam- 
bules de la foi, comme dit la théologie, prxambula fidei, c’est-a-dire 
toutes les avenues du sanctuaire *. 
La théologie et la fot seraient impossibles sans la raison. Comme 
me le disait a Rome méme un savant théologien : « Pour que la révé- 


! Dicendum quod certitudo scientiz tota oritur ex certitudine principiorum. Tum 
enim conclusiones per certitudinem sciuntur, quando resolvuntur in principia : et 
ideo quod aliquid per certitudinem sciatur est ez lumine ralionis divinitus tnierius 
indiio, quo in nobis loguitur Deus; non autem ab homine exterius docente, nisi 
quatenus conclusiones in principia resolvit, nos docens : ex quo tamen nos certilu- 
dinem scientixz non acciperemus, nisi tn nobis esset certitudo principiorum in qua 
conclusiones resolvuntur. (De ver., q. x1, art. 4.) 

‘ Plures veritates naturalis ordinis, quia tanquam preambula fidei spectari pos- 
sunt, absque supernaturali revelationis subsidio, recta ratio omnimoda certitudine 


cognoscere potest. (Perrone. ) 








300 LA PHILOSOPHIE. 


« lation soit recue dans l'homme, il faut qu'il y ait la quelqu’un 
« pour la recevoir: en un mot, si Dieu daigne et veut parler a 
« "homme, il faut qu'il trouve en "homme 4 qui parler. » Et de plus, 
quand la raison a conduit ’hommce a la foi, Ja foi, la foi généreuse, 
la foi active a encore un grand devoir & remplir, c’est de chercher, 
autant qu’il est possible, 4 l'aide de ce qui se nomme la raison théo- 
logique, l’intelligence des vérités qu'elle croit : fides quzrens intellec- 
tum. Si la raison n’a pas le réle le plus sublime, elle a le premier et 
le dernier : c’est elle, aidée du secours de Dieu, qui commence, qui 
précéde, et c’est elle aussi qui cherche & pénétrer Ics vérités supé- 
rieures que la foi lui a révélées. 

Saint Thomas et tous les théologiens des écoles catholiques vont 
jusqu’ 4 dire que, dans un sens, la science ajoute quelque chose 4 
la foi: « elle joint 4 l’assentiment inébranlable de la foi la vision in- 
tellectuelile. » 

« Dans celui qui croit, il peut sélever une tentation de doute 
« contraire 4 ce qu'il tient trés-fermement comme vrai: tandis qu'il 
« n’en est pas de méme en celui qui comprend et qui sait'. » 

Voici sur cette grande question la vérité des choses. La foi et la 
raison sont faites pour donner un secours mutuel, opem mutuam sibi 
ferre. La foi, selon les théologiens catholiques, n’est pas venue con- 
tredire ou abaisser la raison; elle est venue l’éclairer, la fortifier, 
l’élever; la foi est venue donner 4 l’homme des vérités nouvelles, et 
porter la raison plus loin et plus haut. 

Qu'est-ce en effet que la vérité révélée? C’est une lumiére, une 
vérité divine, révélée directement, immédiatement par Dieu lui- 
méme ; vue, non dans le miroir des créatures et de l’Ame, mais dans 
les paroles mémes de la révélation faite par Dieu ; et ne contredisant 
d’ailleurs en rien les vérités connues par le miroir des créatures, les 
lumiéres recues par I'ceil de !’intelligence. 

La raison n’a donc rien perdu de ses données, de ses puissances, 
de sa valeur, par le fait de la révélation: seulement, la foi, aprés 
que la raison a conduit l'homme jusqu’a elle, la foi ouvre ala raison 
de nouveaux horizons, de grandes perspectives, et, sans lui rien faire 
renier d’elle-méme, elle ]’invite 4 pénétrer dans ce monde nouveau, 
a en chercher !’intelligence de concert avec elle, 4 en saisir l’har- 
monie, et, sans rien perdre de ses lumicres naturelles, a s’illuminer: 
de clartés supérieures. C’est cette union de la science et de la fol, 


‘ Habet firmam inhxsionem cum visione intellectiva. — Perfectio intellectus 
et scientie excedit cognitionem fidei, quantum ad majorem manifestationem... 
(P. It Iit*, q. xu, a. 8, ad3.) 

In credente potest assurgere motus de contrario hujus quod firmissime (enet, 
quamyis non in intelligente, nec in sciente. (Q. XIV, a. 1, 7.) 


LA PHILOSOPHIE. 304 


que les grands philosophes et les grands théologiens poursuivent, 
afin que des deux foyers il résulte une plus grande illumination dans 
esprit humain. 

Du reste on le comprend, lorsque saint Thomas dit que la science 
est plus parfaite que Ja foi, c'est dans le méme ordre de choses, dans 
Fordre surnaturel, qu'il l’entend : la foi n’étant qu’une vision com- 
mencée et voilée, il est évident que non-seulement la vision sans 
voile et parfaite, telle que nous l’aurons au ciel, est plus parfaite que 
la fui, mais qu’il y a aussi plus de perfection dans Ja foi éclairée par 
la science, et dans |’intelligence des choses révélées, quand on peut 
y atteindre. 

Mais la foi, cet essai de vision surnaturelle, tel qu’il est commencé 
et voilé, est d'un ordre plus élevé et plus parfait que la claire vue 
dans l’ordre naturel, et dans ce sens la foi est supérieure ala science. 
La lumiére, dans ]’ordre naturel, n’est jamais qu'un reflet; mais 
telle est la puissance de ce reflet qu’il peut aller jusqu’a la certitude 
parfaite, etil donne quelquefois une telle lumiére qu'il éclaire et fait 
mieux entendre les vérités de la foi, les vérités révélées. 

Voila sur quelles grandes théories l’Ange de l’école enseignait, non 
pas l'absorption de la raison par la fol, non pas la séparation de la 
philosophie et de la doctrine révélée, mais )’union, l'accord, V'har- 
monie de ces puissances, comme l’enseignent encore aujourd hui 
les esprits éminents dans I’Eglisc, comme |’enseigne 1’Eglise elle- 
méme. 

Certes, il est beau de voir le plus grand maitre de la théologie 
chrétienne, constater avec cette simplicité, avec cette candeur, avec 
force, sans une crainte, sans une défiance, les droits, la puissance, 
et la divine origine de la raison et de la philosophie naturelle. Et 
pourquoi |’Ange de ]’école catholique aurait-il craint quelque chose? 
Est-ce qu'il n'était pas sir de sa force? Est-ce qu'il n’était pas tout 
a la fois et le premier des théologiens et le plus fort des philosophes? 
Est-ce qu'il ne savait pas qu’on ne peut étre l'un sans l'autre? Est-ce 
que notrekvangile, Pévangile de Jésus-Christ, n’est pas tout ensemble 
la philosophie la plus pure, et lareligion la plus sublime? Non, non, 
que le divorce cesse! C’est dans le divin Evangile, c’est dans la 
grande théologie chrétienne, c’est dans les Sommes de saint Thomas 
d’Aquin, que doit se renouer aujourd'hui |’antique alliance de ces 
deux grandes puissances émanées de Dieu, la raison et la foi. C'est 
14, sous la main, sous le regard et sous les inspirations du Fils de 
Dieu, que ta raison quelquefois bien troublée de l'homme se rassu- 
rera, que son intelligence affaiblie et égarée dans ses ténébres re- 
trouvera sa force et ses voies, et que la foi qui la suppose, comme dit 
saint Thomas, et qui ne veut pas se passer d’elle, lui prodiguera ses 

Ocrosas 1865. 20 


302 LA PHILOSOPHIE. 


clartés: et c’est ainsi que ces dcux filles du Pére des lumiéres, 
comme deux sceurs immortelles, conduiront I’homme 4 travers les 
jours mauvais de son pélerinage jusqu’a la cité du Dieu vivant! 

Mais il ne sera pas inutile, pour mieux écloirer tout cect, de voir 
maintenant, en quelques paroles, comment saint Thomas applique 
ses principes, sur la force et la puissance de Ja raison, aux plus 
grandes vérités dogmatiques et morales ; et comment il reconnait tout 
ce que la philosophie et les philosophes paiens ont découvert de vé- 
rités sublimes ou profondes, soit dans le spectacle des créatures, soit 
dans leur conscience. 

Et voyons d’abord saint Thomas faire l’application de sa théorie 
de la raisonaé la démonstration de la premiére et fondamentale vérité, 
l’existence de Dieu. Nous avons vu déja comment il proclame la cer- 
titude des principes, et des conséquences tirées des principes, c’est- 
a-dire la certitude de l'un des deux grands modes par lesquels la 
raison saisit la vérité, le mode de déduction: nous allons voir dans 
ces nouvelles pages comment, avec la terminologie qui lui est propre, 
saint Thomas proclame aussi la certitude du second mode par lequel 
procéde la raison, et par lequel elle s’éléve jusqu’a Dieu, le mode de 
transcendance. 

a Il y a, en ce qui touche Dieu, un double mode de vérité, dit-il. 
« Il ya, en Dieu, des vérités que toutes les forces de l’esprit humain 
a n’atteignent pas... Il y en a d'autres que ja raison naturelle peut 
« atteindre, telles que sont: l'existence et l’unité de Dieu, et celles 
« de méme nature, que les philosophes, en effet, conduits par la lu- 
« miére naturelle de la raison ont démontrées‘. » 

« Ce n'est pas, ajoute saint Thomas, que, sous un rapport, Dieu 
« ne soit inconnu a l'homme en cette vie, selon |'inscription mysté- 
« rieuse rencontrée par saint Paul 4 Athénes : Ignoto Deo. On ne sait 
a ce qu’est l’essence divine. En effet, notre connaissance de Dieu 
« commence par le spectacle de la nature of nous vivons, par la vuc 
« de ces créatures sensibles, dont les proportions bornées ne peuvent 
« représenter l’essence divine. D'un autre cdté, cependant la vue des 
« créatures nous fait connaftre Dieu de trois maniéres*. » 


‘ Est autem in his que de Deo confitemur duplex veritatis modus. Quedam 
nemque vera sunt de Deo que omnem facultatem humane rationis excedunt... 
Queedam vero sunt, ad ques etiam ratio naturalis pertingere potest, sicut est Deum 
esse, Deum esse unum; et alia hujusmodi; quse etiam philosophi demonstrative 
de Deo probaverunt, ducti naturalis lumine rationis. (Contra Gentes, Il.) 

* Sciendum est ergo quod aliquid circa Deum est omnino ignotum homini in hac 
vita, scilicet quid est Deus. Unde et Paulus invenit Athenis aram inscriptam : Iynoto 
Deo. Et hoc ideo quia cognitio hominis incipit ab his que sunt ei connaturalia, 
scilicet a sensibilibus creaturis, que non sunt proportionales ad reprassentandam 


LA PHILOSOPHIE. 303 


Et ici, saint Thomas résume, sous trois catégories, et admet 
comme pleinement démonstratives les preuves philosophiques de 
l’existence de Dieu, telles que nous les donnons encore aujour- 
d’hui: 

« Dabord, dit-il, Dieu peut étre connu par voie de causalité (per 
« viam causalitatis); car toutes les créatures étant changeantes et 
« défectibles, il est nécessaire de les rapporter a un principe im- 
« muable et parfait. Et ceci nous apprend que Dieu est‘. » 

« En second lieu, par voie d’excellence (viam excellentiz), car 
« lorsque nous rapportons toutes les créatures a leur principe et 4 leur 
« cause, un principe qu’elles ne contiennent pas et une cause qui les 
« dépasse absolument et nous savons par la non-seulement que Dieu 
« est, mais encore qu'il est au-dessus de tout*. » 

« En troisiéme lieu, par voie de négation (viam negationis), car 
« cette cause dépasse tous ses effets, il en faut nier en un sens ce 
a qu’on voit dans les creatures, et c’est ainsi qu’on dit de Dieu qu’il 
« est immuable, infini, les créatures étant finies et variables’. » 

De tout cela saint Thomas conclut que Dieu s était manifesté 4 tous 
les hommes, tout a la fois « et par cette lumiére intérieure, et exté- 
« rieurement par ses créatures, dans wie Saas on peut lire, comme 
« dans un livre, la connaissance de Dieu‘. 

« Car comme l'art de l’ouvrier se mnainifeste par ses ouvrages, de 
« méme la sagesse de Dieu se manifeste par les créatures. En effet, le 
« Créateur se montreet se fait connaftre dans la grandeur et la beauté 
« dela création®. » 

« Dieu donc, comme dit saint Paul, s'est manifesté par deux 
« moyens : d’abord en versant dans notre 4me la lumiére intérieure 


divinam essentiam. Potest tamen homo ex hujusmodi creaturis Deum tripliciter 
cognoscere. 

4 Uno quidem modo per causalitatem : quia enim hujusmodi creature sunt 
defectibiles et mutabiles, necesse est eas reducere ad aliquod principium immobile 
et perfectum et secundum hoc cognoscitur de Deo an est. (Ibid. ) 

? Secundo per viam excellentize. Non enim reducuntur omnia in primum prin- 
cipium sicut in propriam causam et univocam, prout homo hominem generat, sed 
sient in causani communem et excedentem, et ex hoc cognoscitur quod est supra 
omnia. , 

*Tertio per viam negationis, quia si est causa excedens, nibil eorum qua sunt 
in creaturis potest ei competere... et secundum hoc dicimus Deum, immobilem et 
infinitum, et si quid aliud hujusmodi dicitur. (Ibid.) 

* Sic ergo Deus illis manifestavit, vel interius infundendo lumen, vel exterius 
preponende visibiles creaturas, in quibus; sicut in quodam libro, Dei cognitio 
legeretur. 

® Manifestatur per artificis opera, ita et Dei sapientia manifestatur per cr'eaturas. 
A magnitudine enim speciei et treaturee cognoscibiliter poterit creator horum videri: 
(Sap. ux, 5). : 


304 LA PHILOSOPHIE. 


« et puis en offrant aux yeux les signes extérieurs de'sa sagesse, les 
« créatures *. » : 

Et c’est aprés toutes ces considérations si pénétrantes, que saint 
Thomas croit devoir affirmer que les anciens philosophes ont connu 
Dieu, et qu’ils )’ont connu rationnellement, scientifiquement, par 
des preuves philosophiques, légilimes et démonstratives. 

« Il y avait, dit-il, en ces hommes, dans une certaine limite, la vé- 
« ritable connaissance de Dieu; car ce que l'on peut connaitre de 
« Dieu (quod notum est Dei), c’est-a-dire ce que l'homme peut 
« en connaitre par la raison, luisait en eux, leur était manifesté 
« par quelque chose qui était en eux, par la lumiére intérieure de 
« l'ame. » 

Saint Thomas se demande encore ailleurs: De quelle nature est 
cette connaissance ? L’Apdtre le dit expressément : On yoit ces choses 
par l’intelligence, intellecta conspiciuntur. « En effet, ajoute saint 
Thomas, on connait Dieu par l’intelligence, non par les sens ni par 
imagination, lesquels n'ont pas cette force de transcendance qui 
s’éléve au-dessus des corps : et Dieu est esprit*. » 

Nous avons vu déja, au chapitre précédent, comment saint Tho- 
mas, 4 la suite de saint Paul, applique ses principes 4 la connais- 
sance philosophique de la loi naturelle et des grands devoirs de la 
vie religieuse et morale. Je n’y reviendrai pas ici. 

Et maintenant aprés avoir entendu dans saint Thomas, le plus 
grand docteur catholique du moyen age, nous allons entendre dans 
saint Augustin le plus grand génie philosophique des premiers ages 
chrétiens. C’est absolument la méme doctrine. L’évéque d’Hippone, 
comme l’Ange de l’école, proclame la dignité de la raison humaine, 
la certitude de ses principes, son harmonie avec la foi. Platonicien 
converti au christianisme, enivré du bonheur de croire, loin de re- 
nier la philosophie, au contraire, la premiére ferveur de sa conver- 
sion coincide chez lui avec une sorte d’enthousiasme philosophique; 
et son ardeur pour la recherche rationnelle de la vérité, loin d’étre 
éteinte par la conquéte de la foi, y puise une nouvelle flamme. C’est 
un spectacle admirable que de voir ce grand esprit; aprés son bap- 
léme, sous les ombrages de Cassiacum, au milieu d’un cercle de 
jeunes amis, dont il est le maitre, et prés de son admirable mére, se 
livrer avec la plus généreuse ardeur 4 la poursuite des grandes vé- 


‘ Deus autem dupliciter aliquid homini manifestat : Uno modo, infundendo lumen 

‘ nterius, per quod homo cognoscit; alio modo, proponendo suz sapientiea signa 
iexteriora, scilicet sensibiles creaturas. 

® Ostendit quomodo per ista cognoscatur Deus, cum dicit : Intellecta conspi- 

ciuntur. InteHectu enim cognosci potest Deus non sensu vel imaginatione : Deus spi- 


ritus est. 


LA PHILOSOPHIE. 305 


rités philosophiques, et chercher a pénétrer par l'intelligence les 
mystéres qu'il vient d’embrasser par la foi. C’est de cette époque de 
Sa vie que datent ces beaux ouvrages philosophiques, ou il devance 
Descartes, et rend 4 la raison et a la philosophie les plus illustres 
hommages, posant aussi la grande thése de l’union de la science et 
de la foi. 

« Le travail et les luttes de la pensée, dit-il, ont enfin, quant 4 ce 
« qui concerne la philosophie spéculative et la philosophie morale, 
« produit, avec le secours des siécles, la philosophie véritable. Una 
« verissimz philosophiz disciplina'.» 

Seulement, 11 ajoute que cette philosophie, enfantée par la raison 
humaine, ne pouvait devenir populaire que par le Verbe incarné: — 
ce qui est l'histoire méme; — et il croit tellement que la philoso- 
phie subsiste en présence de la révélation, qu'il continue ainsi: « et, 
« pour vous dire toute ma pensée, sachez que, quelle que soit cette 
« sagesse humaine, je ne crois pas encore la posséder tout entiére : 
« sed ut breviter accipialts omne propositum meum, quoquo modo se ha- 
« beat humana sapientia, eam me video nondum percepisse. J’ai main- 
« tenant trente-trois ans, mais ce n’esf pas une raison pour déses- 
« pérer d’y atteindre. Je méprise tout Je reste, tout ce que les 
« hommes croient étre des biens, et je consacre ma vie & la chercher... 
« J’ai, d'un cdté, l’autorité du Christ dont rien ne m’écartera... mais, 
« pour ce que peut atteindre l’effort de ma raison, je suis résolu et 
« j'ai le plus ardent désir de posséder le vrai, non pas seulement par 
« la foi, mais encore par lintelligeace. » 

Et sa conviction sur la fermeté de la raison humaine, et sur la né- 
cessité de la cultiver par la philosophie, est telle, que « sa grande 
« crainte, dit-il, c’est qu’on en vienne 4 se défier de la raison ou 4 la 
« détester, au point de rejeter l’évidence méme?. » 

Et il demande instamment « gu’on n’abandonne jamais Ja bonne 
« philosophie sous prétexte qu’il y en a une mauvaise, » ni la raison 
4 cause des abus que les sophistes feraient de la raison. 


§ Quod autem ad eruditionem doctrinamque altinet, et mores quibus consulitur, 
multis quidem seeculis multisque contentionibus, sed tamen eliquata est, ut opinor, 
una verissimz philosophie disciplina. (Contra Academ., 1, 487.) Sed cum trigesi- 
mum et tertium ztalis annum agam, non me arbitror desperare debere eam me 
quandoque adepturum. Contemptis tamen czxteris omnibus, qué bona mortales 
putant, huic investigande inservire proposui... Mihi autem certum est nusquam 
prorsus ab auctoritate Christi discedere... quod aulem subtilissima ratione perse- 
quendum est, ita enim jam sum affectus, ut quid sit verum, non credendo solum, 
sed etiam intelligendo, apprehendere impatienter desiderem. 

‘ Metus est ne, in tantum odium vel timorem rationis incidamus, ut ne ipsi qui- 
dem perspicuz veritati fides habenda videatur. (De Magisiro.) 


306 LA PHILOSOPHIE. 


a Quiconque, dit-il encore, veut nous éloigner de toute philoso- 
« phie ne veut pas autre chose que nous défendre d’aimer la sagesse : 
« Quisquis omnem philosophiam fugiendam putat, non vult aliud quam 
« nonamare sapientiam. » (De Ord., 1, 52, E.) 

Ii faut du reste entendre saint Augustin parler de Platon. Jamais 
peut-étre le prince de la Philosophie antique n’eut de plus grand ad- 
mirateur; et de méme que saint Thomas au moyen 4ge n’appelait 
jamais Aristote que le Philosophe, saint Augustin ne craint pas de 
parler comme toute l’antiquité du divin Platon. Les hommages qu'il 
rend a la philosophie platonicienne sont mémorables. 

Saint Augustin reconnait que les platoniciens « ont mis dans le 
« vrai Dieu la force créatrice des choses, la lumiére des idées, et le 
« bien de la vie pratique‘. 

Il affirme, comme le démontre d’ailleurs surabondamment Cicé- 
ron, a qu'ils ont {placé dans une sagesse immuable, éternelle, non 
« point humaine, mais proprement divine, sagesse premiére, exci- 
« tatrice de l'autre, ces trois choses, le souverain bien, la cause du 
« monde, et le point d’appui de la raison*. Saint Paul lui-méme, dit- 
« il, ne les accuse pas de n’avoir pas connu le vrai Dieu. » 

Ailleurs encore, saint Augustin déclare que Jes platoniciens placent 
Dieu bien au-dessus de la nature de tout esprit créé, lui qui a créé 
non-seulement la nature visible, mais lame elleeméme; lui qui éclatre 
tonte nature raisonnable, et la béatifie par la participation de sa lumiére 
immatérielle et immuable *. 

« La vérité, » écrit encore le grand docteur, et on voit en tout ceci 
4 quel point il est d’accord avec saint Thomas, « la vérité est présente 
« dans l’Ame humaine par la présence méme de la lumiére de l'éter- 
« nelle raison, dans laquelle nous voyons, autant que nous en som- 
« mes capables, toutes les vérités éternelles, nécessaires, immuables : 
« Praesens est eis, quantum id capere possunt, lumen rationis zxtern2, 
a ubi hoc immutabilia vera conspiciunt. » (Retract., I, vi.) 

Notre ame, selon le méme Pére de |’Eglise, est faite l'image de 
Dieu, parce que, « sans!'interposition d’aucune substance étrangére, 
« elle est informée parla vérité elle-méme... L’Ame adhére a la vérité 


* Platonici de Deo vero senserunt, quod rerum creatarum sit effeetor, et lumen 
cognoscendarum, et bonum agendarum. (De Civit. Dei., VIM, 1x.) 

* Quoniam Plato a Cicerone multis modis apertissime ostenditur in sapientis, 
non humana, sed plane divina, unde humana quodam modo accenderetur, in illa 
utique sapientia prorsus immutabili, atque eodem modo semper se habente vée- 
ritate... 

5 Illi supra omnem anime naturam confitentur Deum, qui non solum mundump 
istum visibilem, sed omnem etiam omnino animam fecerit ; et qui rationalem et 1n- 
tellectualem naturam cujus genere anima humana est, participatione sui hymin! 
incommutabilis et incorporei beatam faciat. (S. Aug. de Civit. Dei., Vill, 1). 


LA PHILOSOPHIE. 307 


a sans l’interposition d’aucune créature: Heret veritati, nulla interpo- 
«stia creatura. (Lib. de Div., quest. 83, 9, 54.) Lintelligence 
« est donc enseignée par la vérité immuable : Quis porro docet nos, 
« nist stabilis veritas’. Par l’essence méme de la vérité : ipsius verita- 
« fis essentia. C’est Dieu, soleil secret de nos dmes, qui verse ses 
«rayons a I'ceil intérieur : Hoc interioribus nostris luminibus jubar sol 
¢ ille secretus infundit. » (De Beat. vit., 35.) 

Ainsi, dit Mgr Maret, d’aprés la théologie augustinienne de la 
connaissance humaine, la raison de homme est une _participa- 
lion de la raison de Dieu; et quand |'intelligence apercoit quelque 
vérité nécessaire, universelle, immuable, quelque chose de Dicu 
l'éclaire, et il se fait entre elle et Dieu une adorable union. L’intelli- 
gence est la faculté de voir la vérité en Dieu on elle réside, at cette 
intuition devient la plus haute fonction de Ja raison. 

Telle est la doctrine philosophique de saint Augustin. 

Que devait penser un tel esprit des rapports de la raison et de la 
foi? Tl est difficile de proclamer plus éloquemment leur alliance {é- 
conde et nécessaire. | 

« fl faut chercher 4 comprendre, écrit lillustre évéque, ce que 
q vous croyez; non pas pour rejeter la foi, mais pour apercevoir 
¢ aussi dans la lumidre de la raison ce que vous teneg déja par la 
«foi *, » 

Et dans un texte plus explicite encore peut-étre: « Je dis ces 
«choses pour exciter votre foi 4 désirer comprendre, 4 aimer a 
« comprendre. La vraie raison conduit & cette intelligence; ct Ja foi 
« y prépare®. » 

C'est bien dans ces belles doctrines du grand évéque d’Hippone, 
que le pére Thomassin avait lu, lorsqu’il disait que les lois méme de 
esprit humain, les lois logiques, les régles de vérité, dans le détail 
méme de la philosophie, sont des rayons de |’éternelle lumiére du 
Verbe descendus en nous. « Certes, dit-il, ce n’est pas s’éloigner de 
«la vraisemblance que de considérer ces régles de la vérité, ces 
€ principes, comme une certaine condescendance (condescenstones) 
« en nos esprits, comme une attempération pour nos intelligences, 
« de l'éternelle et immuable vérilé, qui a son rayonnement au-des- 
« sus de nous dans le Verbe, et découle de lui dans toutes les natures 
« intelligentes et raisonnables ; et s’accommode 4 chacune d’elles, 
«selon ce qu’elles en peuvent recevoir. Voila comment, quand le 


' Conf. XI, wim. 

* Ut quod credis intelligas,.. non ut fidem respuas, sed tl, ea QU.E PIDEL PIRMITATE 
JAM TRNES, ETIAM RATIONTS LUCE CONSPICIAS, 

* Heo dizerim, ttt FIDEM TUAM AD AMOREM INTELLIGENTIZ COHORTER, ad guam ralio 
vera perducit, et qui fides animum preparat. 








508 LA PHILOSOPHIE. 


« Verbe divin descend dans ]’d4me humaine, et s’accommode aux 
« puissances de cette Ame, ce n'est qu’en tempérant quelque chose 
« du vif rayon de sa simple et pure lumiére'. » 

Que conclure de tous ces beaux enseignements? c'est qu'il y a 
dans }’Ame humaine un flambeau par Dieu méme allumé, un rayon 
de sa lumiére incréée, une participation de la raison éternelle. Et 
voila pourquoi brille en l’homme, fait 4 l'image de Dieu, la lumiére 
de la vérité, sans laquelle la vie intellectuelle et la vie morale péri- 
raient. La raison a ses défaillances sans doute : la philosophie an- 
tique l’a bien montré, et la philosophie contemporaine, qui s'est 
mise 4 son tour 4 recommencer les vieilles erreurs, ne le prouve 
que trop aujourd’hui: la raison cependant nen est pas moins le 
sens supérieur par lequel l’homme voit la vérité, comme |’ceil est le 
noble organe par lequel il voit le soleil. Sans doute, cet ceil intérieur 
n’apercoit pas toute vérité, comme la vue n’embrasse pas tout 
espace; mais il a le don de voir, et cest sur cette puissance 
d’intuition qu’est la fondée la philosophie. C’est, armée de cette 
force, que la philosophie a découvert et entouré de lumiéres, de 
siécle en siécle renouvelées, ces grandes vérités dont vivent les gé- 
nérations. 

Ces grandes vérités, Dieu, l’ame, la loi morale, la vie future, qui 
sont la base de toutes nos espérances et de tous nos devoirs, le fon- 
dement de la vie publique et privée, de la société et de la famille, 
la philosophie ne les proclame pas seulement, elle les démontre, elle 
en découvre les assises inébranlables, et nous en met dans une pos- 
session certaine, lumineuse, invincible. 

Lorsque, par ce besoin impérieux de philosopher qui est l’hon- 
neur de sa nature, l'esprit humain remonte une a une ses idées pour 
arriver 4 la derniére limite, aux derniéres assises, & cet inconcussum 
quid qui porte tout, que trouve-t-il a l’origine de toute connais- 
sance, comme aux racines de toute foi? La raison elle-méme, c'est- 
4-dire la lumiére regue de Dieu, c’est-a-dire ces idées claires, simples, 
évidentes, qui sont les rayons méme du soleil des Esprits, ces prin- 
cipes premiers qui sont l’intuition méme du vrai, et qui, brillant de 
leur propre splendeur, nous assurent de tout le reste. La le doute 
s’arréte, impuissant et vaincu; la la conviction, la certitude entre 


{ Certe a verisimili non abscedet, qui has veritatis regulas condescensiones quas- 
dam dixerit esse, et velut temperamenta xeterne et immutabilis veritatis, qua sur- 
sum in Verbo radiat, et ad omnes naturas intellectuales et rationales delabitur, 
eisque singulis pro earum modulo se accommodat. Ita enim fiet ut ad humanas 
mentes, cum delabitur, eisque se adaptat, de simplicitatis sue luce aliquid remuttat. 
(Tract. de Trinitate, XXII, vst.) 


LA PHILOSOPHIE. 309 


dans I’Ame, la certitude, c’est-d-dire le repos dans la lumiére, et la 
force dans la sécurité. 

Sur tout cela, nous ne croyons pas, aprés les deux grandes auto- 
rités de saint Thomas et de saint Augustin, avoir besoin de citer 
d'autres témoignages : saint Anselme et saint Bonaventure, Bossuet, 
Fénelon, Leibnitz, tous les plus grands philosophes chrétiens n'ont 
pas d'autres pensées; et pour constater, contre les sceptiques de 
toute nuance, la grande tradition philosophique, et l’accord des plus 
beaux génies dont s’honore I’humanité, nous achéverons ce grand 
sujet, et dirons en finissant quelques mots des maitres, et du Maitre 
supréme de la science philosophique. 


DE LA DIGNITE DE LA PHILOSOPHIE ET DES ETUDES 
PHILOSOPHIQUES CONSIDEREES DANS LES MAITRES ET SURTOUT DANS LE MAITRE 
SUPREME QUI L’ENSEIGNE. 


Ce nouveau point de vue mérite que nous nous y arrétions quel- 
ques moments. 

La digmité et l’utilité des études philosophiques en ressortiront 
également. i 

Il importe de constater qu’il y a une grande tradition philoso- 
phique dans le monde; que les vérités fondamentales, admises en 
quelque sorle d’instinct chez tous les peuples et dans tous les temps 
par la conscience humaine, ont élé également admises dans la pensée 
réfiéchie des hommes les plus éminents, et sont devenues d’age en 
dge, par un magnifique accord, la doctrine commune des grands 
philosophes. . a 

Et si, comme I'a dit un Pére de |’Eglise, saint Ambroise, la dignité 
du maitre fait la dignité de la science et celle du disciple, nobilitas 
magistri nobilitat scientiam discipulosque, il apparattra manifestement 
de 1a que I’étude qui met en communication les jeunes intelligences 
avec ces puissants esprits, avec ces péres de la science philoso- 
phique, est, aprés la science méme de la révélation et de l’Evangile, 
la branche la plus haute et la plus noble de l’enseignement. _ 

Puis, il faudra établir que ces maitres de la vérité philosophique, 
si grands qu ils soient, ont au-dessus deux le véritable Maitre, le 
Maitre unique et supréme; que ce Maitre est la vérité méme, le Dieu 
éternel ; et que Ja philosophie, qui met en communication consciente 


340 LA PHILOSOPHIE. 


et réfléchie avec ce Maitre divin, prend touta coup une dignité que 
nulle science humaine ne posséde au méme degré. 


Qui, d’abord, Ja science philosophique compte pour maitres toule 
une suite ininterrompue de grands esprits, qui, de siécle en siécle, se 
transmettent, comme de main en main, le flambeau; et ces hommes, 
Cicéron, qui, 4 plus d'un titre, mérite de compter parmi eux, les a 
appelés les patriciens de intelligence : c'est un nom qu’ils garderont 
toujours et 4 bon droit. 

Ces grands hommes, — l’antiquité les avait nommés les sayes, ~ 
qui par le courage de la réflexion, la fermeté de la pensée philoso- 
phique, cherchaient, dans l’obscurité et la corruption des traditions 
primitives, 4 percer les ténébres, et parvenaient 4 retrouver le Dicu 
unique, |’4me immortelle, la vie future, comment ne pas les admi- 
rer? Les péres les ont salués avec respect, comme des précurseurs de 
de la grande révélation divine, et ils ont appelé leur philosophie Ja 
préface humaine ‘de \'Evangile'. 

Parcourons ici rapidement ces grands noms, et voyons s'il en est, 
avant le christianisme, de plus illustres et de plus vénérables. 

Commengcons seulement 4 Socrate, qui commence en effet le grand 
mouvement philosophique ancien: sauf les réserves nécessaires 
fairé ici, d’ordinaire, quelle raison! quel ferme bon sens! quel ad- 
mirable emploi de sa vie, dévouée 4 défendre le sens commun contre 
les subtilités sophistiques, & dégager les vérités latentes dans la 
conscience de ses disciples, 4 expliquer la loi morale et souvent 
méme & inspirer A Ja jeunesse l’amour du bien. 

De Socrate est venu Platon, le plus beau génie philosophique des 
temps anciens, homme étonnant, qui s'est élevé dans les régions de 
la vérité philosophique aussi haut que Il'intelligence humaine le 
puisse faire, car on ne l’a pas dépassé : on a approfondi, scientifi- 
quement décrit le procédé platonicien, qui consiste 4 monter avec 
les ailes de l’ame, comme il disait, du fini & l'infini, du monde a 
Diey ; mais Platon a le premier indiqué les lois de ce procédé, et 1 
donnéen outre Je plus bel exemple de leur application qu’ait produit 
la raison humaine dans l’ancien monde. Et n’eut-il écrit que ces trois 
paroles : 

Philosopher, c'est apprendre a connaitre Dieu! 

Philosopher, c’est aimer Dieu ! 

Philosopher, c’est imiter Dieu | * 

C’en serait assez pour me faire comprendre comment ses con- 


4 Voir Baronjus, Thomassin, M. de Maistre, 
2 Platon, cité par 8S. Augustin, de Civit. Det, VIM, vis. 


LA PHILOSOPHIE. 341 


temporains, d’accord avec la postérité, d’accord méme avec les Péres 
de l’Eglise, l’ont appelé divin. 

Aristote, disciple de Platon, Ame moins poétique, mais esprit aussi 
profond : vaste et puissant génie, génie encyclopédique, qui possédait 
4 lui seul toute la science de son temps, Aristote est un maitre non 
moins illustre de la sagesse philosophique ; et comme Platon, il pro- 
clame aussi et démontre par des arguments irréfutables, le Dieu su- 
préme, la loi morale, l’4me immortelle. 

Voila, dans l’antiquité grecque, les deux grands maitres, ceux dont 
V’école a été appelée par les Péres le vestibule méme de I’ Eglise et aux 
doctrines desquels, disait saint Augustin, il y aurait peu 4 changer 
pour devenir chrétien '. 

L’ancienne Rome, politique et guerriére, dédaigna longtemps les 
spéculations philosophiques. C’estson plus grand écrivain et son plus 
grand orateur, Cicéron, qui se chargea de |’introduire dans la philo- 
sophie, et d’dlever l’esprit romain, trop exclusivement pratique et 
positif, dans ces hautes sphéres de la pensée, C’est lui qui, traducteur 
éloquent et enthousiaste de la philosophie hellénique, transmit 4 sa 
patrie, dans une langue harmonieuse, la tradition des grandes doc- 
trines philosophiques. 

Plus tard, Sénéque, esprit moins spéculatif, et touché déja peut- 
étre du souffle chrétien, exposera plus spécialement aux Romains les 
chose morales, dans son vif et sententieux langage. 

Les anciens Péres de I'Eglise, dit Thomassin, se rapportent par 
leur éducation philosophique 4 l’école de Platon. Saint Augustin, le 
plus grand de tous peut-étre par le génie, esprit aussi puissant que 
Platon, mais guidé par une lumiére plus sire, est un platonicien con- 
verti 4 l’Evangile ; et, nous l’avons vu, non-seulement il n’abandonne 
pas la philosophie, aprés avoir trouvé la foi, mais reportant les lu- 
miéres plus hautes de la foi sur la philosophie, il épure et dépasse 
Platon lui-méme. 

Si de l’d4ge des Péres nous passons au moyen age, nous voyons 
Villustre saint Bonaventure, et dominant tout ce qui s éléve autour 
de lui, l'Ange de l'école, saint Thomas, génie qui rappelle Aristote; 
mais esprit plus clair, plus lumineux; aussi grand philosophe que 
grand théologien : c’est l'idéal de la raison calme et forte, écrasant 
avec une imperturbable sérénité le sophisme et l’erreur, et poursui- 
vant, sans fléchir jamais, sa marche paisible et puissante vers la 
vérité. 

Avant saint Thomas, j’aurais dd nommer saint Anselme, grand 

* Si hanc vitam illi viri nobiscum rursum agere potuissent, viderent profecto 


cujus auctoritate facilius consuleretur hominibus, et paucis mutatis verbis atque 
sententiis christiani fierent. (S. Augustin. de Vera religione, 7.) 





313 LA PHILOSOPHIE. 


moine, grand évéque, grand philosophe, qui sut opposer aux pas- 
sions des princes un cceur intrépide, et une raison si ferme aux er- 
reurs de son temps. ‘ 

Je passe ici sous silence fant d’autres noms célébres, importants, 
mais de second ordre, dans lesannales de la philosophie, et qui n’ont 
fait que prendre avec honneur leur place dans 1’école de saint Tho- 
mas et de saint Augustin. 

Ainsi se continua jusqu'aux temps modernes la grande tradition 
philosophique. Alors parut, au dix-septiéme siécle, cette pléiade de 
génies philosophiques de premier ordre, telle peut-étre qu’aucun 
siécle n’en vit tant et de plus grands: C’est Descartes, qui renouvelant 
la dialectique platonicienne, par sa Methode, et dans ses Méditations, 
illumine la voie qui méne a Dieu, par ces belles et religieuses paroles 
et par tant d’autres: « Je suis une chose imparfaite, incomplete, 
« et dépendante d’autrui; qui tend et qui aspire sans cesse 4 quelque 
« Chose de meilleur et de plus grand queje ne suis : mais les grandes 
« choses auxquelles j’aspire, Celui dont je dépends les posséde ac- 
« tuellement et infiniment'. » 

C'est, aprés Descartes, tous ces éminents esprits qui le suivent, 
sayants, théologiens, philosophes : Leibnitz, Newton, Pascal, Képler, 
Malebranche, Bossuet, Fénelon ; tous philosophes, dans le sens pro- 
fond et glorieux du mot, tous cherchant de toute la puissance de leur 
raison, et avec toutes les forces de l’esprit humain rassemblées, la 
vérité et l’intelligence de la vérité ; tous perpéluant dans le monde 
les grandes traditions philosophiques ; croyant 4 la raison, a l’dme, a 
Dieu ; tous élevés 4 Dieu par la science, et faisant de la science ra- 
menée ainsi A sa source un magnifique hommage a Celui que I’Ecri- 
ture appelle le Dieu des sciences : Deus scientiarum Dominus. 

Tel est, en effet, le caractére du dix-septiéme siécle : ses grands 
esprits sont tous des esprits religieux. Ainsi Képler ne travaille les 
sciences, ne découvre le ciel, que « pour en faire, cémme il le disait, 
un tabernacle & son Dieu. » Newton n’entend jamais prononcer ce 
nom sacré, sans se découvrir avec respect, Pascal, qu’on a voulu si 
ridiculement ranger parmi les détracteurs scepliques de la raison, 
dont il décrit éloquemment la faiblesse, mais dont il proclame aussi 
la grandeur, Pascal écrit : « La raison doit nous coriduire a la foi; elle 
est bien faible si elle ne va pas jusque-la. » Et quelle Ame plus reli- 
gieuse que celle de Malebranche ! Quelle élévation, quel élan, dans 
ses méditations philosophiques! Le caractére profondément religieux 
de Leibnitz se révéle de méme d’une maniére admirable , surtout 
dans ses pensées sur l’immortalité de l’dme et sur le gouvernement 
de la Providence. 


4 Tle Méditat., & la fin. 


LA PHILOSOPHIE. 315 


Et que dire de Bossuet et de Fénelon : Bossuet, intelligence d’une 
majestueuse sérénité, qui a porté aussi son sir regard, et jeté les 
clartés de son ferme bon sens sur les problémes de la science philo- 
sophique : Fénelon, génie vif, limpide et pur, s'‘élevant d’un vol si 
facile sur les hauteurs métaphysiques, et se jouant pour ainsi dire 
dans la lumiére, comme dans son élément. 

Voila les maitres de la pensée, de la grande philosophie dans le 
monde. N’y a-t-il pas une vraie gloire pour la philosophie, pour la 
raison humaine elle-méme, d’étre ainsi représentées dans la suite 
des siécles? Et peut-on songer a priver la jeunesse du commerce avec 
de tels esprits ? 

Oui, ce sont bien 14 les représentants dans le monde de cette phi- 
losophie éternelle, comme disait excellement Cicéron : Est perennis 
quedam philosophia. Ce sont bien la les patriciens de i’intelligence 
humaine, patricii. Tous ces grands génies ont pu varier sur les dé- 
tails de la science, et avoir leurs défaillances partielles, mais tous ont 
été véritablement philosophes, tous ont travaillé 4 la grande ceuvre 
philosophique, c’est-a-dire, tous ont connu et suivi le grand procédé 
de la raison, l'élan vers les vérités transcendantes, vers I Infini ce qui 
est la vraie méthode et le véritable honneur de la philosophie. Tous 
ont travaillé 4 éclairer d’une lumiére nouvelle et a affermir dans les 
croyances de l’humanité ces vérités premiéres, qui sont le fondement 
de tout sur la terre, et les préambules mémes de notre foi. La gloire 
immortelle de la philosophie et sa défense invincible contre les 
préventions déversées des sophistes sur les philosophes, c’est que 
les maitres de la philosophie, ceux qu'elle reconnait et avoue pour 
tels, en méme temps qu’ils étaient les plus grands esprits du monde, 
étaient aussi des 4mes éminemment religieuses, et les défenseurs 
des croyances fondamentales de l’humanité. 

Cependant, si illustres que soient tous ces hommes, que sont-ils 
auprés de Celui qui est le vrai, le grand, l‘unique Maftre au fond de 
la philosophie et de l’esprit humain ? 

ll faut insister ici sur cette vue capitale qui donne 4 la philosophie 
une dignité sans pareille. 

Oui, il en est un qui vient d’en haut, et qui est au-dessus de tout, 
De sursum venit, et super omnes est‘, et dont tous les autres n’ont été 
plus ou moins que les humbles disciples. 

ll en est un qui a tout vu dans le sein du Pére, et qui est venu tout 
ala fois éclairer d’une clarté nouvelle et plus vive la raison humaine, 
toutes Jes vérités naturelles, dont Dieu le Pére nous a donné la lu- 
miére, et en outre, révéler aux hommes des vérités inconnues, sur- 
naturelles, toutes célestes. 

* Joan., 1, 34. 


314 LA PHILOSOPHIE. 


Non, il n’y a en réalité, et ilne peut y avoir qu'un Maitre de l’es- 
prit humain, Magister vester unus est, comme disait Notre-Seigneur ; 
et ce Maitre, ce n’est ni Platon, ni Aristote, ni saint Augustin, mi 
saint Thomas, ni Descartes, ni quelque homme que ce soit : ceux-ci 
sont des maftres ; mais le Mattre par excellence, c'est Celui qui in- 
spirait 4 saint Augustin, et aprés lui & saint Thomas, leurs beaux 
livres, de Magistro: c’est Celui qui parle en nous, loquitur in nobis ; 
Celui qui donne a laraison sa lumiére, sa certitude; Celui dont il est 
dit, qu’il est lalumiére qui illumine tout homme venant en ce monde : 
Maitre intérieur, tout-puissant, irrécusable, universel, immuable, 
incorruptible; et ce Maitre, c’est le Christ, c'est Dieu : Magister vester 
unus est, Christus ‘. 

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et 'e Verbe 
était Dieu *: Voila le Maftre. 

En lui était la vie, et la vie était la lumiére des hommes. C'est lui, 
la vraie lumiére, qui, illumine tout homme venant au monde *: Voila le 
Maitre. 

Et le Verbe s’est fait chair, etil a habité parmi nous, ef nous avons vu 
sa gloire, la gloire du Fils unique de Dieu plein de grace et de vérité* : 
Voila le Maitre. 

Mais ce Mattre, beaucoup de ceux a qui il parle ne le connaissent 
pas; car la lumiére a lui dans les ténébres, et les ténébres ne l'ont point 
comprise. Le Maitre est venu parmi les siens, qui sont tous les hommes, 
et les siens ne U'ont pas recu*. 

Mais parm ceux mémes qui connaissent le Maitre, et qui !’adorent, 
il yen a beaucoup qui ne savent pas 4 quel degré il est le maitre, et 
doit étre comme tel adore. 

il n’est pas seulement le maitre en tant que Verbe fait chair, venu 
dans le monde pour rendre témoignage @ la vérité *; il l’est aussi en tant 
que Verbe de Dieu, égal & son Pére, image de sa substance, expres- 
sion vive de sa perfection, rayon éternel de sa vérilé et desa beaute : 
c'est 4 ce titre qu'il brille dans les intelligences et illumine tout 
homme venant en ce monde; & ce titre, que docteur universel, il 
parle intérieurement a tout esprit, comme i] meut toute conscience. 
Et tout cela est 4 un tel degré, que nul, quel qu’il soit, n’a sa place 
dans la hiérarchie des intelligences, et ne participe 4 un degré quel- 


4 Matth. xu, 8. 
2 Joan., 1, 4. 

3 [bid., 4. 

& Ibid., 14. 

8 Ibid., 2. 

6 [bid., xvii, 59. 


LA PHILOSOPHIE. 315 


conque ala vérité et 4 la justice, que par sa conformité avec le Verbe 
divin. 

Nulle raison, en effet, nulle intelligence n’existe, que parce qu’elle 
dérive de l’éternelle raison, qui est le Verbe, que parce que le Verbe, 
éternelle raison, éternelle lumiére, rayonne sur elle. Le Verbe est 
donc, d'une facon merveilleuse, en chacun de nous par la raison, et 
cest lui qui nous fait raisonnables : notre raison, nos idées, nos 
principes, ne sont, comme le disait admirablement le grand théolo- 
sien Thomassin, que « des rayons descendus en nous (condescensio- 
«nes quedam), et temperés pour nous, de |’éternelle et immuable 
« lumiére du Verbe, qui s’abaisse aux natures raisonnables, qui s'ac- 
« commode & leur capacité, et laisse le rayon simple se réfranger en 
celles. » 

Voila le maitre, dont saint Augustin et saint Thomas ont écrit. Voila 
lemaitre mtérieur, que nous portons tous au-dedans de nous-mémes. 

« Qui que tu sois, ne va pas au dehors, rentre en toi-méme, di- 
«sait saint Augustin; c’est dans l'homme intérieur qu’habite la vé- 
«erité! Noli foras ire, in te ipsum redi : in interiore homine habitat ve- 
aritas. » (De Vera relig.,39.). 

« Dans tout ce qu’entend I’intelligence, dans tout ce que cherche 
«esprit, ce qui importe, ce n’est pas la parole qui résonne au de- 
« hors, mais la vérité qui préside au dedans. La parole tout au plus 
« nous avertit de consulter cette vérité qui est au dedans!. » 

Fénelon a sur ce mattre intérieur, universel, parlant 4 toute intelli- 
gence, faisant tout homme raisonnable, corrigeant et redressant no- 
tre raison, et nous enseignant d'en haut toute vérité, des pages ra- 
vissantes, et toutes pénétrées pour ainsi dire de cette pure lumiére, 
oi nous disions que se joue en quelque sorte ce grand esprit. Nous 
herésistons pas au plaisir de terminer ce chapitre sur le Maitre, en 
citant ces pages : 

« A proprement parler, il n’y a qu'un seul véritable maitre, qui 
enseigne tout, et sans lequel on n’apprend rien. Les autres maitres 
nous raménent toujours dans cette école intime ot il parle seul... 
Cest un maitre intérieur, qui me fait taire, qui me fait parler, qui 
me fait croire, qui me faitdouter, qui me faitavouer mes erreurs ou 
confirme mes jugements... 

« Loin de juger ce maitre, c'est par lui seul que nous sommes ju- 
gés souverainement en tontes choses. C'est un juge désintéressé et 
supérieur 4 nous. Nous pouvons refuser de !’écouter, et nous étour- 
dir; mais en l’écoutant nous ne pouvons le contredire... 


* De universis autem qua intelligimus, non loquentem qui personat foras, sed 
intus ipsi menti preesidentem consulimus veritatem, verbis fortasse, ut moniti. (De 
Magistro, 1, 48.) 


316 LA PHILOSOPHIE. 


« Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire ; mais nous 
ne pouvons les croire, qu'autant que nous trouvons une certaine con- 
formité entre ce qu’ils nous disent et ce que nous dit le Maitre inté- 
rieur. Aprés qu’ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il faut tou- 
jours revenir 4 lui, et |’écouter, pour la décision. C'est au fond de 
nous-mémes, par la consultation du Maitre intérieur, que nous avons 
besoin de trouver les vérités qu’on nous enseigne, c’est-a-dire qu'on 
nous propose extérieurement... 

« Ce Maitre est partout ; et sa voix se fait entendre d'un bout de I'- 
nivers 4 autre, A tous les hommes comme 4 moi. Pendant qu'il me 
corrige en France, il corrige d’autres hommes 4 la Chine, au Japon, 
dans le Mexique et dans le Pérou, par les mémes principes... 

« ..... C'est lui qui domine jusqu’a un certain point, avec un em- 
pire absolu, tous les hommes les moins raisonnables, et fait qu'ls 
sont toujours tous d'accord, malgré eux, sur certains points. C’est lui 
qui fait qu’un sauvage du Canada pense beaucoup de choses comme 
les philosophes grecs les ont pensées. C'est lui qui fait que les géome- 
tres chinois ont trouvé les mémes vérités 4 peu prés que les Euro- 
péens, pendant que ces peuples éloignés étaient inconnus les uns aux 
autres. C’est lui qui fait qu’onjuge au Japon, comme en France, que 
deuxet deux font quatre; et il ne faut pas craindre qu’aucun peuple 
change jamais d’opinion la-dessus. C’est lui qui fait que les hommes 
pensent encore aujourd'hui sur tout cela comme on pensait il y a 
quatre mille ans. C’est lui qui donne des pensées uniformes aux hom- 
mes les plus jaloux et les plus irréconciliables entre eux. C’est lui 
qui fait que les hommes, tout dépravés qu’ils sont, n’ont point en- 
core osé donner ouvertement le nom de vertu au vice, et qu’ils sont 
réduits 4 faire semblant d’étre justes, sincéres, modérés, bienfat- 
sants, pour s'attirer l’estime des uns des autres. 


« Le maitre intérieur et universel dit donc toujours et partout les — 


mémes vérités...... 

Oi vsnins Mais, ow est-il donc cet oracle qui ne se fait jamais, et 
contre lequel ne peuvent jamais rien tous les vains préjugés des peu- 
ples? Ou est-elle cette raison qu’on a sans cesse besoin de consulter, 
et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d’entendre sa voix? 
Ou est-elle cette vive lumiére qui illumine tout homme venant en cé 


monde? Qu est-elle cette douce et pure lumiére, qui non-seulement — 


éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux fermés, qui guérit — 


les yeux malades, qui donne des yeux & ceux quin’en ont pas pour 


la voir; enfin qui inspire le désir d’étre éclairé par elle, et qui se fat — 


aimer par ceux mémes qui craignent de la voir?... 


« Comme le soleil sensible éclaire tous les corps, de méme le so- " 
leil d’intelligence éclaire tous les esprits. La substance de l'oeil de — 








LA PHILOSOPHIE. oli 


l'homme n'est point la lumiére; au contraire, l’c:il emprunte a cha- 
que moment la lumiére des rayons du soleil. Tout de méme mon es- 
prit n’est point la raison primitive, la vérité universelle et immua- 
ble; ilest seulement l‘organe par ou passe cette lumiére originelle 
et qui en est éclairé... 

«fl ya un soleil desesprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux 
que le soleil visible n’éclaire les corps : ce soleil des esprits nous 
donne tout ensemble et sa lumiére et l'amour de sa lumiére pour la 
chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en 
méme temps sur les deux hémispheéres : il brille autant sur nous la 
nuit que le jour: ce n’est point au dehors qu'il répand ses rayons ; 
it habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses 
rayons 8 un autre homme. Un homme n’a jamais besoin de dire a 
unautre : Retirez-vous, pour me Jaisser voir ce soleil ; vous me déro- 
bez ses rayons : vous enlevez la portion qui m’est due. Ce soleil ne 
se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont for- 
més par nos passions : c’est un jour sans ombre; il éclaire les sau- 
vages mémes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il 
ny aque les yeux malades qui se ferment a la lumiére; et méme n’y 
a-t-il point d’homme si malade et si aveugle, qui ne marche encore 
alalueur de quelque lumiére sombre qui lui reste de ce soleil inté- 
rieur des consciences. » 

Tel est donc le Maitre unique et supréme de toute intelligence, de 
de toute philosophie, de toute raison. 


Telle est la grande dignité de la science et des études philosophi- 
ques. 


+ FELIX, 


Evéque d'Orléans. 


Ocrosan 1865 | 


UNE 


SUPERCHERIE HISTORIQUE 


ET LITTERAIRE 


Etude sur les Lettres de madame de Maintenon, publiées par La Beacmetue. 


Madame de Maintenon est un des personnages historiques qui ont 
le plus écrit. Ses lettres seules, si la plus grande partie n’en avait 
pas été détruite, composeraient soixante 4 quatre-vingts volumes; il 
y en avail plus de quarante dans les archives de Saint-Cyr. Mais, 
comme il arrive ordinairement aux personnes qui d'une condition 
humble sont parvenues 4 la grandeur, sa correspondance n’a été 
conservée que vers le milieu de sa vie: les lettres de sa jeunesse sont 
extrémement rares, celles de son 4ge moyen peu communes, celles 
de sa vieillesse trés-nombreuses. D’ailleurs elle-méme en a bralé une 
grande partie et la plus intéressante, « voulant étre, disait-elle, une 
énigme pour Ja postérité; » ainsi elle a détruit toute sa correspon- 
dance avec Louis XIV, dont il ne reste pas une ligne, avec la plus 
secréte, la plus intime de ses amies, madame de Montchevreuil, avec 
son directeur, l’évéque de Chartres, etc. Malgré cela, il en reste assez 
pour que ses lettres et instructions aux dames de Saint-Cyr, ses lettres 
& son frére d’Aubigné, 4 l’abbé Gobelin, 4 mesdames de Caylus et 
de Dangeau, 4 la princesse des Ursins, au duc et au cardinal de 
Noailles, etc., forment l’un des monuments historiques les plus im- 
portants du dix-septiéme siécle. 


UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE ET LITTERAIRE. 319 


Ces lettres, du vivant de madame de Maintenon, allérent se ren- 
fermer (outre les maisons particuliéres qui en recueillirent un assez 
bon nombre) dans deux grands dépéts: la maison de Saint-Louis a 
Saint-Cyr; et l’hdtel de Noailles 4 Paris. Les archives de la maison de 
Saint-Louis renfermaient tous les documents relatifs 4 la fondation 
de cette maison, les lettres aux dames, les instructions aux demoi- 
selles, des papiers de la famille d’Aubigné, une grande partie de la 
correspondance générale, les Mémoires des Dames de Saint-Cyr, de 
mademoiselle d’Aumale, de madame de Caylus, etc. Les archives de 
I'hétel de Noailles avaient en double une partie de ces mémes docu- 
ments, les lettres 4 d’Aubigné, 4 madame de Caylus, au duc et au 
cardinal de Noailles, 4 la princesse des Ursins, 4 la reine d’Angle- 
terre, de nombreuses lettres de divers personnages 4 madame de 
Maintenon, etc. Ces deux dépdts, aujourd hui dispersés, étaient soi- 
gneusement fermés & tout le monde, et pendant plus de trente ans, 
quelques personnes seulement eurent connaissance de lettres ou de 
documents isolés. 

Parmi ces personnes, il faut compter le fils du grand Racine, ]’au- 
teur du poéme de la Religion, qui avait hérité de l’amitié que les 
dames de Saint-Louis témoignaient 4 son pére. Il eut d’abord la fa- 
cilité de publier quelques lettres adressées 4 une dame qu avait affec- 
tionnée madame de Maintenon; puis il obtint, par wi ami dont il ne 
dit pas le nom, un recueil contenant de nombreuses lettres de ma- 
dame de Maintenon, avec des anecdotes tirées probablement des Mé- 
moires de mademoiselle d’ Aumale ou des Notes des dames de Saint-Cyr. 
ll fit lui-méme un extrait de ces lettres et de ces anecdotes; il y 
ajouta une notice avec quelques notes, et le tout fut mis précieuse- 
ment dans sa bibliothéque. A l’époque ow il fit ce travail, il avait 
cinquante-huit ans, et aprés avoir passé une grande partie de sa vie 


en province, comme Inspecteur général des fermes, il venait de s’éta- 
blir & Paris. 


II 


C'est dans ces circonstances que, vers le mois de septembre 1750, 
se présenta chez lui un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé 
Angliviel, qui se faisait appeler de La Beaumelle, et se disait profes- 
seur de langue francaise 4 Copenhague. Voyons quel était ce person- 
nage, si fameux par ses démélés avec Voltaire, et quia eu, par ses 
publications, la plus facheuse influence sur la mémoire de madame 
de Maintenon. 

Laurent Angliviel de La Beaumelle était né, en 1726, a Valleraugue, . 


520 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE — 


dans le Languedoc, d'une famille protestante. Aprés avoir fait ses 
études au collége des jésuites d’Alais, il se rendit a Genéve en 1745 
pour y achever son éducation et se préparer, dit-on, au ministére 
évangélique. Aprés dix-huit mois de séjour dans cette ville et en 
Suisse, il renonca & sa carriére et s’en alla 4 Copenhague pour faire 
l'éducation d’un jeune seigneur danois. Un an aprés, en 41748, il 
profita de l’engouement qu’on avait alors dans tout le nord de I’Eu- 
rope pour la langue et les ouvrages de la France, et obtint du roi de 
Danemark la fondation dans l'Université de Copenhague d'une chaire 
de langue et belles-lettres francaises. La Beaumelle occupa celle 
chaire. 
, Dans le méme temps, il publia avec la collaboration d’un ou deux 
Francais, un requeil périodique, la Spectatrice danoise, qui forma en 
moins d'un an trois volumes in-8°. Nous verrons plus loin ce quil 
pensait lui-méme de cet ouvrage. Il était plein d’ardeur, d’espril, 
d’instruction ; il montrait une grande facilité de travail, un talent tout 
spécial pour s’assimiler Jes idées d'autrui, des opinions libres et tran- 
chantes ; enfin, il avait une présomption sans bornes, beaucoup d'au- 
dace, peu de scrupules et la croyance intime qu'il était appelé 4 une 
grande destinée littéraire. Il publia, en moins d'un an, outre la Spec- 
tatrice danoise , une défense de l'Esprit des lois et un roman philo- 
sophique, I’ Asiatique tolerant (1 vol in-12); il entama trois autres 
ouvrages; enfin il concut Je projet d'une collection de classiques 
francais 4 l’usage du prince royal de Danemark, publication qui devait 
étre répandue dans tout le nord de l'Europe, et qui lui aurait donne 
4 la fois de la gloire et de Ja fortune. Au milieu de tous ces travaux, 
de tous ces projets, il s’en alla a Paris pour se mettre en relation avec 
quelques écrivains, et de lui-méme il vint trouver Louis Racine. 
Celui-ci l’accueillit avec sa bonté et sa modestie ordinaires. Depuis 
qu'il était débarrassé de ses fonctions financiéres, il vivait dans la 
retraite, occupé uniquement d’ceuvres pieuses et d'études littéraires. 
1] avait une belle bibliothéque, et s'était fait une collection remar- 
quable d’estampes, de manuscrits, de livres étrangers. II aimait 4 
montrer ses curiosités; il les montra au jeune La Beaumelle, et 
spécialement son recueil de lettres de madame de Maintenon. Celui-ci 
vit d'un coup d’ceil qu’il y avait 1a un trésor 4 exploiter, et il témot- 
gna une passsion extréme pour avoir ce recueil. Aprés plusieurs 
pourparlers, il obtint d’abord de le publier de concert avec Louis 
Racine, puis la cession compléte du manuscrit, 4 la condition 
d’envoyer du Danemark, en payement ou en compensation, des livres, 
des curiosités, méme, comme nous le verrons plus loin, du thé et des 
fourrures. . 
La Beaumelle quilta Paris au mois de novembre 1750: il devait 


ET LITTERAIRE. 324 


s’arréter 4 Valenciennes, 4 Bruxelles, a Amsterdam, 4 Hambourg. Il 
lut en route son manuscrit et reconnut tout le parti qu’un homme 
habile en pouvait tirer. A cette époque, et bien que trente-cing ans se 
fussent écoulés depuis la mort de Louis XIV, les documents sur lc 
grand régne étaient assez rares: on n’avait pas les Mémoires de Saint- 
Simon, les Souvenirs de madame de Caylus, les Mémoires du maré- 
chal de Noailles, efc.; aussi les moindres renseignements sur la cour 
de Louis XIV étaient-ils accueillis avec avidité. La mémoire de ma- 
dame de Maintenon était restée sous le coup des romans calomnieux 
de la Hollande, des pamphlets des protestants, des chansons de la 
cour; personne n’en osait prendre la défense, et la famille méme de 
Pillustre femme, partageant peut-étre les préjugés du vulgaire, ai- 
mait mieux garder le silence que d’engager la mutts contre }’opinion 
publique. 

Mais si La Beaumelle mettait & haut prix la découverte qu’il avait 
faite, il Ja jugeait insuffisante et aurait voulu la compléter. Aussi, 
quand il fut arrivé 4 Valenciennes, il écrivit 4 Louis Racine la lettre 
suivante que nous copions sur l'autographe : 


Valenciennes, 18 novembre 1750. 


J'ai lu en route le manuscrit que je tiens de vous, monsieur; je le trouve 
trés-intéressant, mais il y manque bien des choses; il ya bien du vuide dans 
ces Mémoires. La curiosité y est toujours excitée, mais presque jamais en- 
tiérement satisfaite. Oserai-je vous prier de faire de nouvelles recherches 
pour compléter ce petit ouvrage? Vous vivez, monsieur, dans un pays et 
dans un monde ow vous étes 4 méme d’avoir bien des éclaircissements sur 
grand nombre de faits trés-intéressants et d’apprendre bien des anecdotes 
qui méritent de passer 4 la postérité ; vous m’obligeriez sensiblement si 
vous daigniez prendre ce soin. Faites-moi la grace, je vous prie, de m’en.- 
voyer les deux lettres de M. Bossuet 4 Louis XIV sur Madame de Montespan; 
vous dites, monsieur, qu’elles existent encore, et sans doute que vous en 
avez une copie. A propos de M. Bossuet, j'aurai bien de la peine 4 me ré- 
soudre 4 faire imprimer l’éloge que vous lui donnez aux dépens de M. de 
Fénelon que vous traitez de bel esprit. Est-il possible que vous jugiez si 
sévérement l'homme de France dont les talents, le cceur et l'esprit ont eu 
le plus de conformité avec les talents, le coeur et l’esprit de monsieur votre 
pére ? Fénelon et Bossuet ie paroissent dans leur genre ce que Racine et 
Corneille ont été dans le leur, et j'aime plus Racine que Corneille. Ne pour- 
riez-vous pas découvrir quelque chose de plus posilif sur le mariage secret 
et des particularités sur la vie domestique de la dame depuis qu’elle fut 
élevée au rang supréme ? Que disoient ces billets que les ennemis jetoient 

armi nous, lors du siége de Lille? Ne pourriez-vous point m’envoyer le 
détail des traits du visage de la dame d’apreés les portraits les plus estimés? 
Pourquoi cachoit-on si scrupuleusement la maladie du roi? Quels chagrins 
avoit-elle pour pleurer si souvent dans le temps de sa plus haute faveur ? 


322 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


Ou pourroit-on trouver des détails sur la maison de Saint-Cyr? Madame de 
Maintenon a-t-elle encore quelques parents ? ? Les d’Aubigné subsistent-ils? 
A qui appartient aujourd’hui le marquisat de Maintenon? Qui est en pos- 
session du petit portrait de Louis XIV qu'elle légua dans son testament a sa 
famille? TAchez, monsieur, de m’éclaircir la-dessus; j’en aurai une re- 
connoissance infinie. S’il vous est possible de répondre bientdét 4 quelques- 
unes de ces questions, je vous prie d’adresser votre réponse 4 MM. Westein 
-et Smith, libraires 4 Amsterdam, ow je séjournerai quelques jours, pour me 
la remettre &mon passage; je vous prie de remettre le reste 4 mon frére 
qui aura I’honneur de vous présenter ses respects. Quant a la lettre dont 
vous m’avez flaité, comme je n’arriverai 4 Copenhague qu’aprés elle, je 
yous prie, de peur qu'elle ne s égare, de joindre ces mots au bas de l'adresse: 
Recommandée a M. Héraut, rue Aabenraa. Il y a de lindiscrétion sans 
doute 4 recourir 4 vous, monsieur, pour le plan raisonné d'un cours de 
langue et de belles#ettres francoises que je dois publier par forme de pro- 
spectus en arrivant en Danemark, mais il est bien difficile d’étre discret avec 
un savant aussi poli, aussi indulgent que vous étes, et peut-étre vous 

est-il aussi difficile de prendre ma priére en mauvaise part. J'ai honneur 
d’étre avec le respect le plus vrai, monsieur, votre trés-humble et trés- 
obéissant serviteur. 

ANGLIVIEL DE La BEAUMELLE. 


Ily a une remarque importante a faire sur cette lettre : c’est que 
La Beaumelle, avant d’avoir vu Louis Racine, ignorait les faits les 
plus vulgaires sur madame de Maintenon ; c'est qu’il ne savait rien 
de sa famille, de sa vie, méme de la maison de Saint-Cyr ; en quit- 
tant Paris il n’avait donc sur elle d’autre document que le manuscrit 
qu’on venait de lui donner. On va voir que pendant les deux années 
qui s’écoulérent entre le don de ce manuscrit jusqu’a sa publication, 
il est difficile et presque impossible qu’il ait eu d’autres renseigne- 
ments, d'autres documents. 

Louis Racine répondit sur-le-champ 4 la lettre de La Beaumelle, 
mais nous n’avons point sa réponse, et une correspondance assez ac- 
tive s’engagea entre Jes deux écrivains ; malheureusement elle n’a pas 
été conservée, sauf une lettre de La Beaumelle, datée de Copen- 
hague, et qui est probablement dela fin de mai 1754. Nous en cile- 
rons les principaux passages : 


Monsieur, 


Je viens de recevoir vos deux lettres du 10 et du 12 de ce mois. Elles 
mont fait beaucoup de plaisir parce qu elles m’apprennent des choses qu'il 
m’est important de savoir. J'y vais répondre en deétail. 

Qu’il ne soit plus question, je vous prie, de notre marché ; je m’en tien- 
drai & ce que je vous ai promis ; je suis bien aise de I'éclaircissement que 
vous me donnez. Quil n’en soit donc plus parlé; que le libraire seul ait 
tort; aussi bien nous ne pouvions guére l’avoir ni l'un ni l'autre. 


ET LITTERAIRE, Hy 4) 


Voici comment je publierai le manuscrit. Je commencerai par donner 
les lettres purement et simplement. Je n'y ajouterai aucune note, seulement 
une preface de huit a dix lignes. Je donnerai ensuite la vie de la dame 
d‘aprés l’historique de notre recueil et quelques mémoires que je travaille 
4 rassembler‘.Si M. le maréchal de Noailles est homme & donner quelques 
lumiéres, vraisemblablement il ne les refusera pas a celui qui les lui deman- 
dera dans quelques semaines *. 

J'ai eu besoin d’étre rassuré par vos lettres sur le secret que nous nous 
sommes promis, parce que M. de Bensdorff* m’a parlé de ce manuscrit 
d‘un ton 4 me faire craindre qu'il ne sut d’ow il venoit. Il a donc la-dessus 
plus de curiosité que de lumieéres, et tant mieux. 

Je me conformerai maintenant 4 ce que vous me prescrivez, monsieur, 
touchant I’envor de l’ouvrage... 


(Suivent deux longues pages relatives au projet de publication des 
classiques frangais 4 l’usage du prince royal ; puis La Beaumelle finit 
ainsi :) 


J’expédierai incessamment 4 mon frére un ballot ou il y aura pour vous : 
vingl-quatre portraits ; un exemplaire des Hommes illustres de Danemark, 
in-4°, huit parties avec figures, qui codte chez l'auteur méme 30 francs ; 
un Saxo grammaticus, wn Iter subterraneum, du professeur baron de Hol- 
berg; deux exemplaires de mon discours d’ouverture, de 1’édition royale, 
et une livre de bon thé de 20 francs la livre, Il faut que je prenne haleine 
pour les pelisses. Quant 4 ma Spectatrice, les trois volumes qui ont paru 
ne valent pas la peine d’étre parcourus ; c'est un ouvrage horrible, sans sel, 
sans gout. Vous pouvez m’en croire. Je travaillois seul 4 un ouvrage qui 
auroit demandé pour étre passable six bonnes tétes comme le Spectateur 
anglais. Je ferai bientét imprimer un essai sur [esprit et le génte, ou il n'y 
aura pas beaucoup de I'un ni de l'autre, mais ot je tache depuis cing ans 
de mettre un peu de bon sens et du gout‘. Je suis charmé que votre grand 
ouvrage sur Racine soit sur le point de paroitre. L’honneur de commenter 
le pére appartenoit au fils par toutes sortes de titres*. Je vais annoncer ce 
livre dans la feuille d’aujourd’hui de ma Gazette littératre de Paris‘. Je 
suis trés-essentiellement, monsieur, votre trés-humble et trés-obéissant 
serviteur. La BeauMBLLe. 


* On verra plus loin que tout cela ne fut pas exactement exécuté. 
* Le maréchal de Noailles n’eut aucune part a 1a premiére publication des lettres 
de madame de Maintenon. 
3 L’un des ministres du roi de Danemark. 
* Cet ouvrage n’a été publié que longtemps aprés la mort de La Beaumelle, en 
802. : 


5 La Beaumelle veut parler des Remarques sur les tragédies de Racine, qui pa- 
rurenten 5 vol. in-12 (Paris, 1752). 

¢ La Beaumelle, pendant son séjour 4 Paris, avait formé, de concert avec son 
frére et ses deux collaborateurs de la Spectatrice, \e projet de publier une Gazette 
littéraire de Paris, et qui devait paraitre 4 Amsterdam, Cette gazette n'a eu que 
deux ou trois numéros. 


a26 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


A cetle époque, La Beaumelle était occupé, outre son essai sur 
l’esprit et le génie, oulre sa Spectactrice danoise, outresa Gazette litté- 
raire, de trois ouvrages : 1° de sa collection des classiques francais, 
pour laquelle il demandait Je concours des écrivains célébres, prin- 
cipalement de Voltaire, qui était alors 4 Berlin; ce projet de collec- 
tion ne réussit pas; 2° de la publication convenue avec Racine, mais 
au lieu de faire ce qu'il avait promis, il faisait une Vie de madame de 
Maintenon qui devait avoir trois volumes et étre accompagnée des 
Lettres de cette dame. Il avait entamé 4 cet effet un travail mystérieux 
sur le manuscrit donné par Racine, mais sans demander aucune 
aide 4 cet écrivain, car, tout 4 coup et sans qu’on en sache la raison, 
il cessa toute correspondance avec lui. Nous verrons ce que devint ce 
travail; 3° d’un livre philosophique, intitulé Mes Pensées, et qui parut 
en 1754 (Copenhague, 4 vol. in-12). C’était un recueil de réflexions 
politiques et morales sur tous les Etats del’Europe, réflexions hardies, 
tranchantes, quelquefois justes, le plus souvent impertinentes, mais 
écrites de ce style libre, vif, badin, qui plaisait tant au dix-huitiéme 
siécle. Ce livre eut un gr and succas on l'attribua 4 Montesquieu. Il 
"se vendit 4 Paris jusqu’a 48 livres, fut proscrit par la police et eut en 
deux ans six contrefacons. 

La Beaumelle avait alors vingt-cing ans. Ebloui du suceés de ses 
Pensées, 11 se dégouta de l’obscur théatre ou sa mauvaise fortune I'a- 
vait égaré, et il en convoita un autre plus digne de ses talents. Il le 
fit si bien sentir 4 Copenhague, qu’il‘oblint sans peine son congé avec 
une gratification. I] s’en alla & Berlin. C’était vers la fin de 41754. 


IT 


Berlin était alors une sorte d’Athénes frangaise pour les grands ta- 
lents que Frédéric avait réunis dans sa cour, et parmi lesquels trd- 
nait Voltaire. L’auteur de la Henriade avait alors soixante ans; il 
était au comble de la gloire et venait de publier le Siecle de Louis XIV. 
La Beaumelle, grace aux documents que lui avait donnés Racine, 
avait commencé a étudier cette époque ; c’élait un sujet qu’il croyait 
lui appartenir, sur lequel il fondait des espérances; il était donc ja- 
loux de l’ouvrage de Voltaire, jaloux de la gloire du grand écrivain, 
jaloux des honneurs dont il jouissait auprés de Frédéric. Il était ré- 
solu ase presenter devant lui, non avec l’humilité et la déférence qui 
convenait 4 son obscurité et 4 son Age, mais avec l’outrecuadance ct 
la fatuité d’un égal. « Je viens voir, lui dit-il en arrivant, je viens 
voir Frédéric et vous. » 


ET LITTERAIRE. ; 52 


« Il me parla de son Siécle de Louis XIV, raconte-t-il lui-méme ; 
je lui parlai de mes Lettres de madame de Maintenon. Il me demanda 
4 Jes voir. Je me rappelai qu’un certain manuscrit des Lettres de 
Sévigné, que Thiriot lui avoit prété, s’étoit trouvé imprimé 4 Troyes. 
Je lui refusai le mien avec autant de politesse que si je ne me fusse 
pas rappelé cette anecdote. I] me répondit : « Eh! qui esl-ce qui vous 
a les demande? » 

Comme on le voit, l'idée fixe du jeune homme était de mettre en 
paralléle le Siecle de Louis XIV et ses Lettres de Maintenon, le tra- 
vail de Voltaire, la trouvaille de La Beaumelle. Quelquesjours aprés, 
il lui envoya le volume de Mes Pensées, et & la page 70 de cet ou- 
vrage, plein d’une présomption si déplaisante, Voltaire lut ceci : 

« Qu’on parcoure I’histoire ancienne et moderne, onne trouvera 
point d’exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension a 
un homme de lettres 4 titre d'homme de lettres. Il y a eu de plus 
grands poétes que Voltaire, il n’y en eut jamais de si bien récom- 
pensés... Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes 4 talent 
précisément par les mémes raisons qui engagent un prince d'Alle- 
magne 4 combler de bienfaits un bouffon ou un nain. » 

Voltaire bondit de colére 4 cette lecture. Dés lors il mit La Beau- 
melle au méme rang que Fréron et Desfontaines, et il chercha toutes 
les occasions de le perdre. La Beaumelle lui en fournit aisément, 
car, 4 la suite d’une aventure galante, il fut enfermé pendant un 
mois 4 la forteresse de Spandau. Sorti de prison, il essaya néan- 
moins de se réconcilier avec Voltaire, mais lui-méme était si orgueil- 
leux, si irascible, que, dans une derniére entrevue, il semporta a 
des injures inouies, aux menaces les plus insensées *. II eut cruelle- 
ment 4s’en repentir, car Voltaire n’eut plus d'autre passion que de 
le persécuter et, s'il le pouvait, de l’anéantir. 

Il y avait 4 peine six mois que La Beaumelle était 4 Berlin lorsque, 
a la demande de son ennemi, il fut invité 4 quitter cette ville. C’était 
au mois de mai 1752. Il s'en alla 4 Gotha, ot il eut encore une aven- 
(ure scandaleuse dont Voltaire sut tirer parti; puis il alla 4 Francfort. 
Un libraire y préparait une édition du Siécle de Louis XIV, du con- 
seftement de l’auteur et avec privilége impérial. La Beaumelle en- 
gagea un autre libraire de Francfort a faire une contrefagon de cet 
ouvrage avec des Remarques de sa composition, et il lui donna ces 


qr 


* « Misérable que tu es, je sais toutes tes horreurs ; je souillerots ma bouche en 
les répétant ; mais je saurai les punir. Je te poursuivrai jusqu’aux enfers. Je veux 
que tu dises : Hélas! Desfontaines et Rousseau vivent encore. Ma haine vivra plus 
longtemps que tes vers.» — (Lettres sur mes démélés avec M. de Voltaire.) — La 
Harpe écrivait en 1774 : « Je l’ai entendu, il y a deux ans, avouer lui-méme que son 
procédé était inexcusable et qu'il avait eu les premiers torts avec Voltaire. » 


326 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


Remarques, raconte-t-il lui-miéme, « moyennant cent cinquante flo- 
rins, cinquante exemplaires et quarante rames de papier destinés 4 
impression des Lettres de madame de Maintenon. » Voltaire essaya 
d’'empécher cette contrefacon et ces Remarques en s'adressant 4 la 
loyauté de La Beaumelle; il nen put rien obtenir. Les Remarques 
eurent du succés; elles étaient injurieuses et pleines de fiel, mais 
elles portaient souvent juste, montraient une instruction solide, 
beaucoup d'esprit, encore plus d’audace et l’envie de faire du bruit. 

Voltaire en fut profondément irrité; il souleva contre l’auteur ses 
amis, les magistrats, les ministres, prétendant que le gouvernemen|t 
et la société étaient en cause et devaient prendre sa défense ; enfin 
i] fit tant, que La Beaumelle, arrivant 4 Paris, fut, comme nous allons 
le voir tout 4 l’heure, dénoncé, arrété et mis ala Bastille. C’était le 
23 avril 4753. 


IV 


Retournons six mois en arriére. La Beaumelle avait séjourné i 
Francfort, non pas seulement pour publier ses Remarques sur le Siecle 
de Louis XIV, mais poar commencer une publication qu’il vantait 
depuis longtemps, dont il menacait son ennemi, et sur laquelle il 
basait sa fortune. 

En novembre 1752, trois petits volumes avaient été imprimés 
4 Francfort sous le nom de Nancy, et avec la fausse indication de 
Deilleau, imprimeur du roi. Le premier était le commencement d'une 
Vie de madame de Maintenon; les deux autres contenaient ses Lettres. 
La Beaumelle avait fait cette impression a ses frais ; il céda une partie 
de l’édition 4) imprimeur deFrancfort, et, au commencement de1795, 
il s’en allait 4 Paris pour vendre le reste et continuer cette publi- 
cation. 

Cependant Voltaire avait quitté Berlin, brouillé avec Frédéric, et 
il s'était établia Colmar. Iilut les Lettres avec la méme anxiété qu'll 
avait lu les Remarques. Le Siécle de Louis XIV, ouvrage d’agrément, 
de naturel et de facilité, avait été fait avec peu de lecture, peu de 
recherches, presque sans documents; on pouvait dire que Voltaire 
avait plutdt deviné qu'il n’avait étudié « ce grand siécle, dont un 
souffle avait passé sur son berceau ‘. » Il connaissait lui-méme la fai- 
biesse du fond, la ténuité des détails, et tremblait que La Beaumelle, 
avec les documents dont il faisait étalage depuis deux ans, ne vint a 
discréditer son chef-d’ceuvre. Il fut soulagé quand il eut lu les Lettres, 


* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. xm. 


ET LITTERAIRE. 527 


parce qu’elles ne changeaient rien & son Siécle, et, sans se donner la 
peine de les étudier 4 fond, il ne s'inquiéta que de savoir comment 
La Beaumelle avait pu les posséder. 

« Jai vu les lettres de madame de Maintenon, écrivit-il 4 d’Argen- 
tal, le 22 novembre 1752; heureusement ces lettres confirment tout 
ce jai dit d’elle; si elles m’avaient démenti, mon Siéele était perdu. 
Comment se peut-il faire qu'un nommé La Beaumelle, prédicateur a 
Copenhague, depuis académicien, bouffon, joueur, fripon, et d’ail- 
leurs ayant malheureusement de l’esprit, ait été le possesseur de ce 
trésor?... On disait, il y a quelques années, qu'on avait volé4 madame 
de Caylus ses lettres et ses Mémoires sur sa tante ; n’en sauriez-vous 
pas des nouvelles? » 

D'Argental ayant répondu que ces lettres avaient été volées, et 
volées par La Beaumelle 4 Racine, Voltaire continue (18 décembre 
1752): 

« J’'aurais ajouté quelques couleurs rembrunies au portrait de 
madame de Maintenon si j’avais vu plutdt ses lettres. Elle est tout ce 
que vous dites, et toutes les dévotes de cour sont comme elle. De 
Vignorance, de la faiblesse, de la fausseté, de l’ambition, du manége, 
des messes, des sermons, des galanteries, des cabales, voila ce qui 
compose une Esther; mais )'Esther-Maintenon écrit bien, et j'aime 
a la voir s‘ennuyer d’étre reine. Je lui préfére Ninon sans doute, 
mais madame de Maintenon vaut son prix. » 

Arrétons-nous un instant. On voit, par le portrait que Voltaire 
vient de tracer, la vive impression qu’avaient faite sur son esprit les 
lettres publiées par La Beaumelle : Ja femme, tant discutée, tant 
controversée, pleine de tant de mystéres, s’était enfin révélée! Elle 
élait prise sur le fait, elle s'avouait elle-méme avec sa fausseté, son 
manége, son ambition; Ninon lui était préférable | Cette impression 
est celle que les Lettres ont faite sur tous ceux qui les ont lues, sur 
tous ceux qui ont tenté d’expliquer madame de Maintenon; c'est 
l'impression qu’en gardera probablement la postérité. Nous allons 
voir tout 4 l’heure sur quel éclatant mensonge elle est basée ; mais il 
faut auparavant continuer la lettre de Voltaire & d’Argental : 

M sexes Je m’étais toujours douté que ce La Beaumelle avait volé 
ces lettres. Il est donc avéré qu’il a fait ce vol chez Racine. Ce La 
Beaumelle est le plus hardi coquin que j’aie encore vu. Ii m’écrivit 
de Copenhague, de la part du roi de Danemark, pour une prétendue 
édition, ad usum delphini Danemarki, des auteurs classiques fran- 
cais. I] datait sa lettre du palais du roi. Je le pris pour un grave per- 
sonnage, d'autant plus qu'il avait préché; mais quinze jours aprés 
mon prédicateur arriva avec un plumet a Potsdam. Il me dit qu'il 
venait voir Frédéric et moi. Cette cordialité pour le roi me parut 


328 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


forte... Le vol des lettres de madame de Maintenon pourrait bien le 
faire mettre au carcan. C’est un rare homme; i! parle comme un 
sot, mais il écrit quelquefois ferme et serré, et ce qu’il pille, il 
l’appelle ses pensées. Dieu merci, le vaurien est de Genéve et calvi- 
niste ; je serais bien faché qu’il fut Frangais et catholique : c'est bien 
assez que Fréron soit l’unet l’autre! » 

Et le 47 janvier 1753, & M. Formey: « Vous dites qu'il faudrait 
savoir par quelles mains ce dépdt a passé. M. le maréchal de Noailles 
avaitce dépét; son secrétaire le préta 4 un écuyer du roi, et celui-ci 
au petit Racine. La Beaumelle le vola sur Ja cheminée de Racine et 
s‘enfuit 4 Copenhague; c’est un fait public 4 Paris. La Beaumelle, 
de retour 4 Paris, devait étre mis & la Bastille... Cet homme-la ira 
loin. » 

Comme on le voit, et d’aprés ce que nous avons dit du manuscrit 
de Louis Racine, Voltaire faisait fausse route sur Dorigine de la pu- 
blication de La Beaumelle. Egaré par sa haine contre l'homme, il 
ne regardait |’ceuvre qu’é moitié et cherchait les traces d’un vol ou 
il avait chance de trouver celles d’un faux. Au lieu de s’enquérir si 
les lettres n’auraient pas élé falsifiées ou inventées, il les crut d’em- 
blée exactes et vraies; il les lut avec intérét, s’en servit pour cor- 
riger son Siécle et n’émit aucun doute sur leur authenticité, méme 
dans la réponse sanglante qu’il fit aux Remarques de La Beaumelle 
sous le titre de Supplément au Siécle de Louis XIV. Ce fut seulement 
dans les éditions suivantes de cet ouvrage qu’il lui vint un scrupule : 
« Presque toutes les dates de ces lettres imprimées sont erronées, 
dit-il ‘. Cette infidélité pourrait donner de violents soupgons sur I'au- 
thenticilé de ces lettres, si d’ailleurs on n’y reconnaissait pas un carac- 
tére de naturel et de vérité qu'il est presque impossible de contre- 
faire. » Et son scrupule fut vitement dissipé : comment douler de 
documents qui confirmaient son Siécle ? 

La Beaumelle dut se féliciter ; le plus méchant de ses ennemis, le 
plus malin des hommes était pris 4 son habileté : la postérité devait 
s'y laisser prendre. Aussi, dans sa réponse au Supplément, il ne 
crut pas nécessaire de se défendre longuement contre les ignobles 
accusations de Voltaire. « Pourquoi, écrivait-il 4 celui-ci, pourquo! 
me reprochez-vous d’avoir publié les lettres de madame de Mainte- 
non? Le public m’en a su gré. Vous dites que je les ai butinées? Je 
n’entends point ce mot; mais je vous dis que j’ai quillance de 
M. Racine le fils, et cela est clair. » La Beaumelle disait qu'il avait 
payé le manuscrit de Louis Racine 200 louis, ce qui n‘élait pas 
exact. 


4 Stécle de Louis XIV, ch. xxvit. 


ET LITTERAIRE. 329 


I] avait un peu plus d’inquiétude sur la maison de Noailles et les 
dames de Saint-Cyr; mais il leur fit humblement part de sa publica- 
tion, et « mstruites de la plupart des faits que j‘avance, dit-il lui- 
méme, se croyant seules en possession des manuscrits d’ow Je les ai 
lirés, elles furent surprises de mes découvertes et avouérent la plu- 
part des faits. » 

ailleurs, & cette époque, les éditeurs de documents inédits ne 
se faisaient aucun scrupule d’abréger, d’arranger, de corriger ce 
quills publiaient, et le public approuvaitces changements qui sem- 
blaient faits uniquement pour son plaisir. C’est ainsi que le cheva- 
ler Perrin avait expurgé et corrigé les lettres de madame de Sévi- 
sné, que Voltaire devait plus tard arranger les Mémoires de madame 
de Caylus, etc. Personne ne s’en plaignait, et si les dames de Saint- 
Cyr apergurent d’étranges choses dans les lettres publiées par La 
Beaumelle, et dont elles avaient les autographes ou les copies au- 
thentiques, elles ne dirent mot, crurent que |’éditeur avait eu des 
renseignements particuliers et finirent méme par l’approuver. Le 
livre eut d’ailleurs le plus grand succés ; il se vendit jusqu’a douze 
livres l'exemplaire; il s’en fit immédiatement plusieurs contrefa- 
cons, dont une & Paris. 


Cependant il y avait un homme qui devait regarder de plus prés 
'euvre de La Beaumelle : c’était Louis Racine. On pourrait croire 
que la premiére visite du professeur de Copenhague avait été pour 
le modeste et honnéte écrivain qui lui avait procuré son trésor; mais 
il n’en fit rien. Il ne lui envoya pas méme un exemplaire de sa pu- 
blication, et Je fils du grand Racine n’eut jamais l'occasion de revoir 
M. Angliviel de La Beaumelle. 

Cependant un ami qui était attaché a l'ambassade francaise de 
Hollande lui envoya de ce pays un exemplaire des Lettres, et il lut 
en téte de la Préface : 

« Je ne m/’arréterai point 4 prouver |’authenticité de ces lettres. 
On n’a qu’a les lire. Il me semble qu’elles portent un caractére de 
véerité qui ne permet pas le moindre doute. » 

Cétait se débarrasser & bon marché de la question la plus délicate 
qa'on put lui adresser. Puis il ajoutait : «Je ne dirai point de qui je 
liens ces lettres parce que j'ai promis de ne pas le dire. Je ne sais 
pourquoi on a exigé le secret, car je n’y vois rien qui puisse nuire 
ou déplaire 4 quelqu'un, mais enfin on I’a exigé et cela me suffit. » 


350 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


Par ces mots si vagues, La Beaumelle laissait planer sur sa publi- 
cation une sorte de mystére qui ne pouvait que lui étre favorable. 
Ne semblait-il pas avoir promis le secret, non 4 Louis Racine, mais a 
quelque ministre, et faire des Lettres de madame de Maintenon une 
affaire d’Etat? Puis il appréciait ces lettres en trés-bons termes, an- 
nongait un troisiéme volume et n’avouait rien de plus. 

Louis Racine, mécontent de cette préface, fut encore plus surpris 
quand, ouvrant les deux volumes, il reconnut que, sur les deux 
cent quatre-vingt-dix-huit lettres qu’1ls contenaient, il y en avait seu- 
lement cent soixante-trois vraies, encore étalent-elles toutes tron- 
quées, arrangées, changées, quelques-unes méconnaissables; quant 
aux cent trente-cing autres, soixante lui étaient entiérement incon- 
nues ou suspectes, et parmi elles, vingt de la jeunesse de madame de 
Maintenon qui paraissaient faites 4 plaisir, soixante-quinze étaient 
entiérement fausses ou inventées, et parmi celles-ci se trouvaient, au 
nombre de soixante-cinq, toutes les lettres adressées 4 deux person- 
nages de fantaisie, mesdames S. G. et de F., personnages transformés 
plus tard en mesdames de Saint-Géran et de Frontenac. 

Ajoutons, et c’est la le cdté grave de cette supercherie littéraire 
dont Louis Racine n’a pu voir tous les effets : ces lettres suspectes, 
fausses ou inventées, sont les plus importantes, les plus curieuses 
du recueil; ce sont les seules qui donnent des détails sur Ja jeunesse 
de madame de Maintenon, sur ses relations avec madame de Montes- 

pan et avec Louis XIV, sur les causes et la marche de son élévation, 
les lettres authentiques étant presque entiérement muettes sur [ce 
sujet; elles ont fait de madame de Maintenon un personnage presque 
factice qui ressemble plus au personnage des pamphlets qu’au per- 
sonnage de l'histoire; tous les historiens s’en sont largement servis, 
les ont victorieusement citées, depuis Voltaire jusqu’é M. le duc de 
Noailles, et si j’ose me citer aprés ces grands noms, jusqu’a moi- 
méme ; enfin c’est un roman qui est devenu de histoire, et, je le 
crains, de l'histoire irréparable. 

Louis Racine lut attentivement cette étrange publication ; il com- 
para les lettres soit aux copies qu’il avait pu garder, soit aux manu- 
scrits des dames de Saint-Cyr; il mit 4 chacune d’elles, sur son 
exemplaire, une apostille de sa main qui est trés-modérée, mais qui 
n’en est pas moins une condamnation de |’ceuvre de La Beaumelle ; 
puis il colla 4 cet exemplaire qui existe encore, que j'ai entre les mains, 
les deux lettres qu’il avait recues de Valenciennes et de Copenhague 
et que nous avons citées; c’étaient sans doute les seules qu'il eut 
gardées. Enfin 4 tout cela il ajouta de sa main une note explicative 
fort réservée, fort calme, au-dessous de la vérité, qui résume les 
principaux faits de cette affaire et que nous allons reproduire. 


ET LITTERAIRE. 334 


« Voici la premiére édition qui parut en 1752. Elle s’est vendue 
pendant quelque temps 42 francs l’exemplaire. 

« Ces Jettres ne doivent pas toujours faire autorité par la raison que 
je vais dire : 

«Un ami m/avoit prété un recueil de lettres de madame de Main- 
{enon qui en contenoit plusieurs trés-inutiles. Je lui demandai la 
permission d’extraire de ce recueil ce que j’y trouverois de plus inté- 
ressant. Aux lettres que je choisis, j'ajoutai quelques petits faits 
historiques que je trouvai dans le méme recueil. Quelque temps 
apres, Je recus la visite d'un étranger qui me dit étre professeur de 
la langue frangaise 4 Copenhague et qu'il se nommoit La Beaumelle. 
En lui faisant voir mes livres, je lui montrai le recueil que j’avois fait 
des lettres de madame de Maintenon et de quelques faits concernant 
sa vie. Il me témoigna une grande passion pour }’avoir et me demanda 
ce que je voulois le vendre. Je le Jui cédai 4 condition qu'il m’enver- 
roitdu Danemark quelques curiosités et surtout des livres. 

« Quand il fut retourné, il m’en envoya quelques-uns; mais peu de 
temps aprés il perdit sa place et se retira 4 Berlin. 

« Depuis longtemps j'ignorois ce qu'il étoit devenu, lorsque je vis 
parottre ce livre, oi je fus surpris de trouver plusieurs lettres qui m’é- 
tolent inconnues, et plusieurs autres composées surles traits histori- 
ques recueillis dansmon manuscrit; dans quelques-unes des lettres con- 
formes 4 celles de mon manuscrit, je trouvai quelques traits ajoutés. 
Voila pourquoi dans cet exemplaire je marque ce que j’en pense par 
les apostilles : inconnue, fausse, vraie. Je ne prétends pas accuser de 
fausseté celles qui me sont inconnues, elles me sont seulement sus- 
pectes, d’autant plus que l’éditeur imite fort bien le style de madame 
de Maintenon. J’appelle fausses les lettres que je reconnois composées 
sur les faits historiques rassemblés dans mon manuscrit ; je crois les 
faits vrais, mais ils n'ont jamais été écrits par madame de Main- 
tenon. 

« Si je voyois M. La Beaumelle, je lui demanderois d’ou il a eu tant 
de lettres qui me sont inconnues; mais depuis trois mois qu’il est a 
Paris, il ne m’a pas honoré de sa visite et ne m’a pas méme envoyé 
un exemplaire de ce livre. 

« fl a vendu le reste de son édition 4 deux libraires de Paris avec 
de nouvelles lettres qui composeront, dit-on, un troisiéme volume.» 

Cette note si curieuse est confirmée par une lettre de Louis Racine 
(Pautographe appartient aujourd'hui 4 M. Dubrunfaut qui a bien voulu 
me le communiquer) adressée a l’ami qui lui avait envoyé de Hollande 
l'exemplaire des Lettres de madame de Maintenon et qui est datée du 
26 janvier 1753. « Je vous suis bien redevable, monsieur, de m’avoir 
envoyé les Lettres de madame de Maintenon. Jeane puis comprendre 


352 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


pourquoi celui qui les a imprimées en Hollande veut faire entendre 
par la premiére page qu’elles sont imprimées & Paris'.Cet exemplaire 
deviendra peut-étre un jour trés-curieux, parce que jevals marquer 4 
la marge les lettres véritables et celles (en trés-grand nombre) qui sont 
faites par M. de La Beaumelle. Je suis au fait, comme vous Ie savez; 
je crois vous avoir confié l’histoire de ces Lettres dont M. de La Beau- 
melle ne m’a pas méme envoyé un exemplaire, quoiqu elles lutaient 
rapporté bien au dela des deux cents louis qu’il m‘a payés (a ce qu'il 
dit) pour avoir mon manuscrit. Comme il a une grande facilité pour 
faire des lettres, je ne suis pas surpris qu’a la fin de cette édition 
l'imprimeur de Ja Hollande annonce les troisiéme et quatriéme vo- 
lumes sous presse. Nos libraires de Paris m’ont dit en avoir acheté 
seulement un troisiéme qu’ils imprimeront quand V’édition de Nancv 
sera épuisée. Je suis bien curieux d'avoir cette suite qu'on imprime 
en Hollande...*, etc. » | 7 

Le jugement de Louis Racine sur I'ceuvre de la Beaumelle nesau- 
rait élre ni disculé ni contesté; néanmoins de nombreuses preuves 
viennent le confirmer. Voici les principales : 

1° Toutes les lettres vraies, données par La Beaumelle, existent en- 
core aujourd’hui soit en autographes, soit en copies authentiques ; 
aucune des lettres réputées fausses par Louis Racine ne se trouve nulle 
part, malgré toutes les recherches qui en ont été faites par diverses 
personnes, soit dans les collections particuliéres, soit dans les dépdts 
publics, soit dans les archives dispersées de l'hdtel de Noailles et de 
la maison de Saint-Cyr ; il n'y en ade trace dans aucun document: 
il n’y est fait allusion dans aucun écrit; elles n'ont absolument pour 
garant que La Beaumelle. Il faut excepter unc prétendue lettre de 
madame de Maintenon 4 Louis X1¥ , qui a une origine plus facheuse 
méme que l’imagination de |’éditeur ; elle est presque textuelle- 
ment tirée du plus absurde, du plus sale pamphlet qui ait été publié 
en Hollande contre Villustre femme, les Amours de madame de Main- 
tenon, réimprimé vingt fois de 1686 a 1706. 

2° Il est impossible d’imaginer comment La Beaumelle, s'il ne les 
a pas invenlées, aurait pu se procurer ces lettres réputées fausses. 
Avant qu’il edt fait connaissance avec Louis Racine, il est certain qu'il 
n’avail aucun document sur madame de Maintenon;sa lettre du 48 no- 
vembre 1750 le prouve; et depuis qu'il eut quitté Paris, il mena 
pendant deux ans la vie la plus errante, la plus aventureuse a Copen- 
hague, 4 Berlin, 4 Gotha, 4 Francfort, occupé de sa lutte avec Vol- 


‘ Louis Racine ayant regu son exemplaire de Hollande, le croyait de fabrication 
hollandaise; de plus, la fausse indication : Nancy, chez Deilleau, imprimeur du rol, 
pouvait faire croire que le livre était imprimé a Paris. 

* Tout cela n'est pas exact. Nous le verrons plus loin. 


ET LITTERAIRE. 335 


taire, travaillant 4 dix ouvrages, n’ayant, 4 ce qu'il semble, aucune 
relation qui put le mettre sur la voie de pareils documents, documents 
trés-secrets d’aprés ce quils renferment; documents trés-cachés, 
puisque personne que lui n’en aurait eu connaissance; documents 
qui ne pouvaient étre qu’a Paris et dans des familles dont il n’a ja- 
mais approche. 

3° Ces lettres fausses fourmillent, malgré l'art avec lequel elles ont 
été composées, non pas seulement d’erreurs et de bévues, mais de 
fraudes, d’inventions, de contradictions, d’impossibilités de tout genre. 
Ainsi, d’aprés La Beaumelle, madame de Maintenon écrit 4 madame 
de Saint-Géran en 1675 : Toute la cour est chez madame de Montau- 
sier... Madame de Montausier était morte depuis quatre ans! — Elleau- 
rait écrit encore ala méme : Votre fils est trés-joli... Madame de Saint- 
G... n’a jamais eu qu'une fille en laquellea fini la branche cadette de 
la famille de la Guiche.— Elle aurait écrit de méme le 23 aout 1680 : 
Je vous attends aprés-demain 3 Maintenon... Madame de Maintenon 
étaitalors en voyage avec la cour 4 Stenay... — Elle aurait écrit encore 
le 13. décembre 1686 : « Le roi va toujours & cheval; nous suivons- 
en chaise... » Le roi venait de subir la grande opération ! etc., etc. De 
plus, La Beaumelle, quand il ne se contente pas d’emprunter, a des 
procédés de fabrication‘! dont il nous a donné la clef en retranchant 
lui-méme des autres éditions, comme apocryphes, des lettres qu'il 
avait inventées et mises dans la premiére ; ainsi quatre lettres intimes 
de Louis XIV 4 madame de Maintenon (t. I, p. 188 et suiv.), une let- 
tre hideuse de la duchesse de Bourgogne (t. II, p. 78), etc. Enfin La 
Beaumelle a pu habilement imiter je style, mais non pas le ton de 
madame de Maintenon, et ill’a remplacé par le sien ou par celui de 
son temps. Madame de Maintenon, au dire de Voltaire, était « la 
femme la plus décente et la plus polie; » elle mettait & tout, et sur- 
tout quand il s’agissait d'elle-méme, une réserve, une délicatesse sans - 
égale; méme dans les sujets quila touchent le plus, elle n’appuie pas, 
elle effleure; elle ne s’emporte et ne se livre jamais ; enfin dans ses 
écrits comme dans sa personne, elle est, selon le mot de Saint-Simon, 
a d'une grace incomparable. » On ne trouve rien de cela dans les let- 
tres inventées par La Beaumelle, et presque toutes péchent par un ton 


' Ces procédés peuvent se réduire 4 trois : tantét il fait une lettre avec des vers 
et des faits empruntés 4Scarron, 4 Saint-Evremond et autres écrivains du temps : 
Cest le procédé employé pour les lettres de la jeunesse de madame de Maintenon ; 
tantét il fait une lettre avec une anecdote empruntée aux Mémoires de mademoi- 
selle d’Aumale et des dames de Saint-Cyr : c'est le procédé employé pour les lettres 
de 1670 4 1680: enfin, vers 1680, il est plus sir de lui-méme, ilcompose de toutes 
pieces et invente entiérement : c’est le procédé employé pour les lettres 4 mesda- 
mes de Saint-Géran et de Frontenac. 


Ocropze 1865. 22 


334 WNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


leste et méme grossier, un sans-facon, des crudités qui n’étaient ni 
dans les mamiéres de madame de Maintenon ni dans celles de son 
temps. 

. Revenons a la rote de Louis Racine. Cette note, enfermée secréte- 
ment dans un exemplaire de |’édition de Nancy, et qui, aprés plus de 
centans, sort aujourd'hui seulement de l’oubli ow elle était restée, 
fut avec quelques confidencesa ses amis, toute la vengeance que Louis 
Racine tira de )’éditeur infidéle des Lettres de madame de Maintenon. 
S’il edt dit un mot & Voltaire des falsifications de La Beaumelle, il eit 
rendu sans doute un service 4 l'histoire et surtout & la mémoire de 
lillustre femme; mais il se serait trouvé lui-méme engagé dans les 
scandaleux déméks des deux écrivains, et cela répugnait a son amour 
du silence, & sa vie de retraite, 4 son esprit de charité. Cette résolu- 
tion indulgente fut d’ailleurs corroborée par la persécution qu’eut a 
subir La Beaumelle : trois mois aprés son arriyée a Paris, il fut subi- 
tement arrété et enfermé. 4 la Bastille (avril 1753). On lui reprechait 
d’avoir mis dans le deuxiéme volume de ses Remarques sur le siécle 
de Louis XIV unenoteinjurieuse pour le Régent. Nul nesaurait douter 
que Voltase ne fut l’instigateur de cette odieuse mesure, La Beaumelle 
resta six waois 4 la Bastille. 


VI 


__ A peine sorti de prison, il publia une réponse au Supplement du 
Siecle de Louis XIV, qui est le meilleur de ses écrits; puis il chercha 
& se venger de Voltaire en composant un ouvrage qui put effacer le fa 
meux Siécle: ce furent les Mémoires pour servir a l'histoire de madame 
de Muintenon et @ celle du siécle passé, Mémoires qui devaient étre 
suivis des Lettres complétes de l’illustre dame. « Ce que j'ai fait pré- 
cédemment, disait-il dans la préface de cet ouvrage, n’'éteit qu'une 
foible ébauche hasardée dans |’espérance que les personnes intéres- 
sées me fourniroient assez de traits pour finir le tableau. Je me 
trompai. La maison de Saint-Cyr, les parents de madame de Mainte- 
non, ses héritiers méme, sans désapprouver mon projet, refusérent 
de le seconder. Mais le zéle de plusieurs particuliers 4 qui sa mé- 
moire étoit chére, quoiqu’ils ne tinssent a elle ni par les liens du sang, 
ni par ceux de la reconnoissance, me consola des refus de sa fa- 
mille... » 

Dans cette préface, La Beaumelle, de l’'aveu probable des intéres- 
sés, dissimule Ja vérité. Il est certain, et nous en allons donner la 
preuve, qu'il chercha des documents dans les archives de la maison 
de Saint-Cyr, peut-étre méme a l’hétel de Noailles, et que ces docu- 


ET LITTERAIRE. 335 


ments lui furent communiqués d’abord avec circonspection, ensuite 
avec bienveillance. I] parvint 4 entamer des relations en premier lieu 
avec une dame de Saint-Louis, puis avec la supérieure et les dames 
du conseil ; il obtint ainsi, et peut-ctre avec le consentement du ma- 
réchal de Noailles, une copie des Mémoires de mademoiselle d’Au- 
male et des dames de Saint-Cyr, puis des copies des lettres de ma- 
dame de Maintenon a d’Aubigné, 4 l'abbé Gobelin, aux dames de 
Saint-Louis, etc. Le maréchal de Noailles fat-il aussi facile 4 ouvrir 
ses archives? On ne le sait, la Révolution ayant dispersé les richesses 
qu’elles renfermaient, il ne reste pas la moindre trace des relations 
que La Beaumelle a pu avoir avec la maison de Noailles, et toutes les 
recherches qu’a pu faire sur ce sujet le chef actuel de cette illustre 
maison ont été sans résultat. Cependant il est certain que soit par 
fraude, comme le dit Voltaire, soit par des voies légilimes, comme il 
est plus simple de le penser, La Beaumelle a eu communication des 
lettres au cardinal et au duc de Noailles, 4 la princesse des Ursins, ete. 
En définitive, et comme le disaient les dames de Saint-Louis, il fut 
traité en auteur favori. 

Cette faveur a droit de nous surprendre : La Beaumelle était calvi- 
niste ; ses démélés avec Voltaire et sa vie d’aventures lui avait fait une 
facheuse renommée; ses publications sur madame de Maintenon 
étaient, ce nous semble, plutdt dignes de blame que d‘éloge. Com- 
ment donc les dames de Saint-Cyr et la maison de Noailles lui accor- 
dérent-elles leur confiance? 

On était encore dans le feu de la réaction injuste et violente qui, 
aprés la mort de Louis XIV, avait attaqué son régne et son gouver- 
nement; dans cette réaction, madame de Maintenon était regardée 
comme la principale cause des malheurs de cette époque: on lui re- 
prochait la révocation de I’édit de Nantes ; la guerre de la succession 
d'Espagne, les persécutions contre le jansénisme, la misére générale ; 
lopinion publique était complétement hostile 4 sa mémoire; les 
pages pleines de fiel que le haineux Saint-Simon écrivait secréte- 
ment contre elle, vers celte époque, n’élaient que l’écho du senti- 
ment général; Voltaire lui-méme avait été blamé pour avoir trace 
dans son Siécle de Louis XIV un portrait modéré de cette femme 
odieuse. Or, les Lettres données par La Beaumelle étaient les pre- 
miers documents (censés authentiques) qu’on publiait sur elle; ces 
documents, quoique falsifiés, étaient, en n'y regardant pas de trop 
prés, & son avantage ; ils montraient sans doute madame de Mainte- 
non comme une « coquette adroite » et une a dévote précieuse; » 
mais \’opinion publique allait plus loin: elle la regardait comme 
ayant élé le fléau de la France et le mauvais génie de Louis XIV; 
enfin La Beaumelle était le premier écrivain indépendant qui osdt 


536 ‘UNE SOPERCHERIE HISTORIQUE 


dire: « Pour moi, qui ne sais qu’estimer ce qui me parait estimable, 
j'admire madame de Maintenon. » On comprend donc, en n’oubliant 
pas que La Beaumelle était un homme habile et d'un esprit séduisant, 
que les dames de Saint-Louis et peut-étre la maison de Noailles lui 
aient donné les moyens d’achever et de compléter son ceuvre. 

Il faut ajouter que les dames de Saint-Cyr ne consentirent 4 donner 
leurs documents gu’a la condition de rester dans l’ombre. Elles pen- 
saient qu’en laissant 4 La Beaumelle, connu par ses hardiesses et 
son franc parler, toute sa liberté d’écrire, la mémoire de madame de 
Maintenon n’aurait qu’é gagner a ces révélations. Si la publication 
eut été avouée par ses éléves ou sa famille, elle n’eit inspiré aucune 
confiance et edt passé pour un panégyrique. La maniére d’écrire de La 
Beaumelle, ses anecdotes romanesques, son style léger, ses assertions 
hasardées, tout cela ne déplaisait pas: on comptait que Vouvrage n’en 
aurait que plus de succés, et madame de Maintenon n’avait besoin, 
pour étre réhabilitée, que davoir de nombreux lecteurs. 

Maintenant voici la preuve que La Beaumelle a regu des dames de 
Saint-Cyr, et probablement avec le consentement du maréchal de 
Noailles, les documents dont il s’est servi pour faire ses Mémoires et 
ses Lettres de madame de Maintenon. 

La Beaumelle, nous le dirons tout 4 l’heure, fut une seconde fois 
enfermé a la Bastille en 1756, c’est-d-dire quelques mois aprés quill 
eut publié ses Mémoires et ses Lettres. On saisit alors ses papiers, 
parmi lesquels étaient les matériaux du grand travail qu’il venait 
de faire. Quelques-uns de ces papiers existent encore. Ce sont : 1°des 
copies faites par lui-méme, 4 Saint-Cyr, de lettres de madame de 
Maintenon, copies trés-exactes et exemptes de toutes les altérations 
qui se trouvent dans les imprimées; 2° des notes historiques des da- 
mes de Saint-Cyr sur madame de Maintenon; 5° enfin une longue 
lettre, note ou mémoire adressé 4 lui par une de ces dames dont je 

n’ai pu découvrir le nom. Ces papiers paraissent étre les débris de 
liasses nombreuses et volumineuses, et sont signés de La Beaumelle 
et du lieutenant de police Berryer. Ils restérent a la Bastille, lorsque 
le prisonnier fut délivré, et ils n’en sortirent que le 14 juillet 1789!... 
Emportés dans le pillage de la forteresse, ils passérent de main en 
main, furent vendus plusieurs fois, et enfin vinrent dans la posses- 
sion de M. Monmerqué, qui me les a donnés. 

La note ou mémoire de la datne de Saint-Cyr adressée 4 la Beau- 
melle, a pour titre : Réponse au mémoire de ce qui manque. 

D’aprés cette note, il parait que la Beaumelle avait adressé & cette 
dame une série de questions sur les points qui l’embarrassaient dans 
son ouvrage. Celle-ci lui répondit numéro par numéro et en trois 
fragments, qui portent : le premier, dix-sept réponses; le second, 





ET LITTERAIRE, 337 


frente-cing; le troisiéme, vingt. Ces réponses sont presque toutes 
curieuses et éclaircissent plusieurs points importants sur les lettres 
de madame de Maintenon. Nous en allons citer quelques-unes. 

2. « fl n’y a qu'une ou deux lettres 4 l'abbé Gobelin qui soient 
signées d’Aubigné; les autres sont avec cette marque... ou appro- 
chante. 

« fl est & remarquer que madame de Maintenon n’a pas été in- 
struite que nous fussions en possession de ce dépdt, et que l’abbé 
les envoya secrétement 4 Ja supérieure de Saint-Louis. 

3- « Je sais que les héritiers ou héritiéres de M. de Barillon ont 
quantité de ces lettres; mais comment les avoir‘? 

3. « On ne croit pas qu’il y ait de lettres de ses parents, ou du 
moins fort peu, mais il yen aun grand nombre de celles qu’elle leur 
a écrites elf qu’ils n'ont conservées que depuis sa faveur naissante*. 

7. « Il fallait que la marquise de Montchevreuil fit paresseuse 
pour écrire; il ne nous est resté aucune lettre d’elle, ni de madame 
de Maintenon 4 elle’. 

8. « On n’a point de date sire de la commission ordonnée par le 
roi pour se charger des enfants qu'il eut de madame de Montespan, 
mais ce fut pour cacher la naissance du premier, qui mourut a |’4ge 
de trois ans. 

48. « Les publier en entier (les lettres de ’évéque de Chartres) 
serait assez difficile et méme ennuyeux’. 

49. « Pour la lettre au roi, c’est un volume ; nous n’avons rien de 
plus fort; on la montrera; elle n’est point datée; mais elle est apos- 
tillée de madame de Maintenon : lettre trés-secréte’*. 

21. « On satisfera sur les lettres de M. de Fénelon. 

22. « L'idée de buriner le bordereau est admirable, mais ce se- 
rait afficher que nous enrichissons l’auteur favori’*. 

26. « Oh! qu'il est bon de voir un mondain touché! Plaise 4 Dieu 
que le tissu des vertus qu’il rend avec tant d’agrément passe de sa 
plume dans son ceeur ! 


‘ On ne les a pas cherchées probablement, car aucune collection n’en renferme. 

* La dame de Saint-Cyr veut parler sans doute des lettres a M. et A madame de 
Villette, car il n 'y en a point aux autres parents. 

3 Cela est vrai et fort regrettable. Mais j'ai retrouvé quelques lettres aM. de Mont- 
chevreuil, et fort importantes. La Beaumelle ne les a pas connues. 

4 Elles ont été publiées en entier ; mais la dame de Saint-Cyr a raison. 

> Cest une lettre de l'évéque de Chartres qui prouve le mariage. 

6 Buriner le bordereau. La dame de Saint-Louis entend par la graver une note 
autographe de Louis XIV sur la fondation de Saint-Cyr, que Fon conservait dans les 
archives de Saint-Cyr. J’ai donné dans Vhistoire de cette maison le fac-simtle de 
cette note, qui se trouve aujourd'hui dans les archives de la préfecture de Seine- 
et-Oise. 


358 UNE SUPERCHERIE HISTURIQUE 


« On donnera le mémoire sur I'édit de Nantes; mais s'il an- 
nonce un caractére doux, il n’exprime pas moins beaucoup de fer- 
meté : elle s'y oppose au rappel’. 

28. « Oui, et je pense que M. le maréchal ne s’y opposera pas?. 

54. « Les ‘lettres au comte d’Aubigné parlent affaires de famille, 
parlent raison, piété et quelquefois complaisance pour son insatiable 
avidité d’argent; souvent des réprimandes ; il les mérilait bien’. 

34. « Un voyage pour cela est nécessaire*. » 

D'aprés les extraits qu on vient de lire, on voit qu'il est parfaite- 
ment certain que La Beaumelle a fait sa deuxiéme édition des lettres 
de madame de Maintenon, c’est-4-dire sa collection compléte, avec 
le concours des dames de Saint-Cyr, avec le consentement plus ou 
moins ouvert du maréchal de Noailles, que tout lui a été commu- 
niqué, qu’il faisatt, 4 cet effet, des voyage a Saint-Cyr, qu'il était, 
pour les dames, !’auteur favori. Mais, dans tout cela, s’il est question 
des lettres 4 Pabbé Gobelin, & d’Aubigné, des raisons pour lesquelles 
on n’a pas de lettres 4 madame de Montchevreuil, il n’y pas trace 
des lettres de la jeunesse de madame de Maintenon, des lettres 4 
Saint-Géran, 4 Frontenac, c'est-a-dire des lettres déclarées fausses 
par Louis Racine. 


Vil 


Les deux ouvrages parurent 4 la fin de 1755 4 Amsterdam. La 
Beaumelle avait obtenu des souscriptions a Y’avance; il en a donné la 
liste et l’on y lit Iles noms Ies plus distingués de l'Europe, des 
princes, des ministres, des magistrats; les dames de Saint-Louis y 
figurent pour deux exemplaires, et un commis de leur intendant 
pour cent soixante-trois; madame de Pompadour pour douze, 
Voltaire pour deux, etc. 

Nous n’avons pas 4 nous occuper spécialemenft des Mémoires pour 
servir &U histoire de madame de Maintenon; mais nous devons dire 
qu ils s'appuient entiérement sur les fausses lettres, qu'ils répétent 
les mémes faits mensongers, tous les traits romanesques, tous les 
mots inventés que celles-ci renferment; de telle sorte que les Mé- 
moires ont cimenté les Lettres et ont achevé d’en faire un document 


£ Ce Mémoire a été publié par La Beaumelle. Il se trouve reproduit plus exacte- 
ment dans les Mémoires de Languet de Gergy, p. 260. 

2 Cette note démontre suffisamment que le maréchal approuve les communica- 
tions faites a La Beaumelle. 

3 Tout cela est exact. 

4 La Beaumelle allait donc chercher ses documents: a Saint-Cyr. 


BT LITTERAIRE. 3539 


historique. Ces Mémoires enx-mémes eurent un grand succes, et l'on 
ne doit point sen étonner. Ils étaient animés, amusants, hardis, 
pleins d’épigrammes, scandaleux, méme cyniques ; ils renfermaient 
un grand nombre d'anecdotes et de détails hasardés, mais piquants 
et nouveaux; ils étaient moms mensongers, moins impudents que ne 
Va dit Voltmre; en. certains points, ils étaient méme plus exacts et 
empruntés & de meilleures sources que le Siécle de Louis XIV. Ce- 
pendant leur succés ne se maintient pas; ils parurent, aprés le pre- 
mier moment, une spéculation sur la crédulilé publique, et aujour- 
d‘hui les récits ealomnieux de Saint-Simon sur le grand siécle étant 
seuls lus et estimés, l'ceuvre trop méprisée de La Beaumelle n’est 
plus méme consultée'. 

Quant aux Lettres, de dewx petits volumes qu’elles formaient dans 
Fédition de 1752 (Nancy), elles forment, dans l’édition de 1755-17536 
(Amsterdam), huit volumes in-12, en outre un neuviéme volume 
qui renferme les lettres de l’évéque de Chartres 4 madame de Main- 
tenon. Ces huits volumes, qui contiennent plus de 2,500 lettres, 
sont la digne continuation de l’ceuvre mensongére et falsifiée publi¢e 
avec les documeuts fournis par Louis Racine; les copies authen- 
tiques des dames de Saint-Cyr. Les documents autographes do maré- 
chal de Noailles ne sont pas mieux traités, plus respectés : « Jamais 
éditeur ne s'est donné plus de licence, » dit l’abbé Mallot. La Beau- 
melle, voulant 4 tout prix faire de l’effet et effacer Voltaire, ne trouve 
pas que madame de Maintenon ait assez d’esprit, ni que ses lettres 
soient suftisamment intéressantes; donc il ajoute, jl abrége, il 
change, i) mutile, il mélange, il amphiie, il supprime ; un trés-petit 
nombre échappe a sa fabrication. Dans quelques-unes, il n'ajoute ou 
ne change: que des mots, une ligne, une phrase, et il serait possible 
que ces modifications lui eussent été demandées par les dames de 
Saint-Cyr; mais dans les autres, tantét avec quatre ou cing lettres 
qu’il abrége, il en compose une en y ajoutant des soudures, tantét 
Hi les transforme tellement qu’elles deviennent méconnaissables et 
qu’on y retrouve 4 peine le sens général. Tout ce travail manque gé- 


‘ « Cent ans se sont éeaulés depuis que Voltaire et La Beaumelle ont écrit sur le 
siécle de Louis XIV; et l'on trouve dans les ouvrages des deux auteurs relatifs a 
madame de Maintenon des faits qui se heurtent, des jagements inconciliables qui les 
mettent en contradiction l'un avec l’autre. Les écrivains qui depuis ont tracé des 
histoires ou des notices sur la vie de Francoise d’Aubigné ont rarement manqué 
occasion dese plaindre de la Iégéreté de Voltaire; mais ils temoignent un mépris 
complet pour l’ouvrage de La Beaumelle et s’abstiennent de le citer, ou ne le citent 
que fort, rarement. Je suis néanmoins en mesure d’affirmer qu’on ne trouve chez 
ausun d’eux un seul fait, un seul détail de faits, une seule appréciation favorable 
ou défavorable, une seule vérité, une seule erreur, qui ne soit dans La Beaumefie.» 
(Walckenaer, Mémoires sur madame de Sévigné, t. ¥, p. 452.) 


340 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


néralement de gout; il est souvent plein d'erreurs et de bévues; 
mais il n'est pas sans esprit et ne manque pas de vrassemblance. 
J’ai dit, dans la préface des Lettres historiques et édifantes de Ma- 
dame de Maintenon, ce qu'il a fait des lettres et instructions. aux 
dames de Saint-Cyr; les lettres 4 d’Aubigné, 4 l’abbé Gobelin, au 
duc de Noailles, ne sont pas plus heureuses; mais jl. serait impossible 
d’en donner ici les preuves, car il faudrait des volumes pour indiquer 
les falsifications que La Beaumelle a fait subir au texte,de madame 
de Maintenon. Quant aux lettres qu'il a-complétement inyeatées, il 
s’en trouve peu de nouvelles dans |'édition de 1756. Comme les 
matériaux abondaient, . il n’en avait par besain, mais il a repris, 4 
l'exception de cing ou ‘six, toutes les lettres gu’il avait . fabriquées 
dans l’édition de 1752; il les a seulement corrigées, arrangées, et 
au lieu des initiales S. G. et F. qui se trouvent a la téte des princt 
pales, il a mis des noms .qui sont impossibles comme leg lettres 
elles-mémes, Saint-Géran et Frontenac. . 

Les Lettres eurent autant de succés. que les Mémoires, el par les 
_ mémes raisons que nous ayons déduites précédemment. C’ étaient les 
documents les plus détaillés, les plus complets qu'on eit encare sur 
madame de Maintenon; d’ailleurs, si les lettres étaient falsifiées, le 
fond en était vrai, et cela suffisait pour intéresser le public. Enfin, 
le mauvais gout de La Beaumelle était d’accord avec celui de son 
temps: qui peut méme dire que des lettres exactes, et donnaut le 
personnage vrai de madame de Maintenon, auraient-été: ausai bien 
accueillies ? Quoi qu’il en soit, il s’en fit, dés la premiére année, une 
deuxiéme édition 4 Amsterdam, et deux contrefagons & Glascew et 4 
Hambourg ; puis, en 1757, trois autres (éditions ou qontrefacons) a 
la Haye, 8 Amsterdam, 4 Genéve. D’ailleurs, ces éditions difftrent 
peu les unes des autres ; i] n’y a de changement que dans la dispo- 
sition des lettres. La Beaumelle n'a réellement avoué queda premiere, 
celle de 1755-1756. , a oe ee 

Quel effet cette publication produisit-elle sur les: personnes qui y 
étaient intéressées, .c’est-h-dire sur les dames, de Saint-Lauis.et Ja 
maison de Noailles, sur Louis Racine et sur Voltaire ? ; 

Les dames de Saint-Louis furent mécontentes, non pas taat des 
mutilations des Lettres que des gaillardises des Mémoires ; elles le 
témoignérent et cessérent toute relation avec |’ auteur favori. Le ma- 
réchal de Noailles ne fut pas sams doute plus satisfait, mais.on ne 
trouve de preuve de son mécontentement que dans ses Mémoires, Te- 
digés et publiés par Yabbé Millot, en 1770, et od, aprés la citation 
d'une lettre de madame de Maintenon (t. IV, p. 294), se lit cette 
note que j’ai déja indiquée : a Outre les changements que M. de La 
Beaumelle fait 4 chaque phrase de celte lettre, il ajoute trois phrases 


ET LITTERAIRE. a. | 


entiéres. Jamais éditeur, je crois, ne s‘est donné plus de licence. » 

Qaant 4 Louis Racine, il n’eut point 4 s‘occuper de cette publi- 
cation nouvelle, car il était alors, pour ainsi dire, mort au monde. 
ll n'avait qu'un fils, plein de brillantes qualités, sur lequel il fon- 
dait les plus belles espérances ; ce fils périt 4 Cadix, emporté par le 
mouvemént de mer que causa le tremblement de terre de Lis- 
bonne (1755). Le malheureux pére, accablé de douleur, n’eut plus 
dés lors d'autre pensée que d’aller rejoindre au ciel le fils qu’il avait 
perdu. i vendit sa bibliothéque, ses estampes; ses curiosités, em- 
ploya le produit en bonnes ceuvres, se retira dans une petite maison 
du faubourg ‘Saint-Denis et y mourut en 1763. Ses estampes furent 
achetées par le peintre Chardin, ses livres, par le frére de ce peintre, 
bibliopbile distingué, et c'est chez les descendants de ce bibliophile 
qu’est resté jusqu’a ces dermiéres années le petit volume annoté par 
Louis Racine. I! appartient aujourd'hui 4 M. le duc de Noailles. 

Il nous reste 4 dire quel fut Ie sentiment de Voltaire 4 la lec- 
ture des Mémoires et des Lettres. Les Lettres l’inquiétérent peu; il 
se douta bien que « La Beaumelle avait falsifié plusieurs lettres et 
supposé quelques: autres ; » mais il regarda cela comme une pecca- 
dille et n’en fit pas de brait. Quant aux Mémoires, qui avaient ’am- 
bition ouverte d’ effacer le Siecle de Louis XIV, ils excitérent sa 
foreur : 

« Vous soucieriez-vous de savoir, écrivait-il au duc de Richelieu 
(le 14 juin 1756), que'La Beaumelle, qui s'est fait, je ne sais com- 
ment, héritier des papiers de madame de Maintenon, a fait imprimer 
quinze volumes, soit de Lettres, soit de Mémoires? Ce ramas d inuti- 
lités est relevé par un tas d’impudences et de ‘mensonges qui est fait 
tout juste pour Yavide curiosité du public... » — Et au comte d’Ar- 
gental (15 et 25 juin, 9 juillet): « Je lis cette compilation des Mé- 
moires de. shademe de Maintenon, et j'admire comment un.homme 
a l'audace de publier tant de soltises, tant de mensonges et de con- 
tradictions, d’insulter tant de familles, de parler si insolemment de 
tout ce qu’il ignore, et comment on a la bonté de le souffrir... Il a 
eu quelques bons Mémoires et a rtoyé le peu ‘de vérités inutiles qu’ils 
contiennient dans un fatras d‘impostures... 

« Il est triste d’étre obligé de répondre 3 a ‘la Beaumelle, cependant 
il le faut. Son livre a trop de cours pour que je laisse subsister tant 
derreurs et tant d’impostures. Il attaque cent familles et prodigue 
le scandale et Finjure sans la moindre preuve ; il parle de tout au 
hasard, et plus il est audacieux dans le mensonge, plus il est lu avec 
avidilé, » 

Quand il apprit que La Beaumelle venait d’étre mis 4 la Bastille, 
il ne cacha pas sa joie, et il écrivait 4 madame de Lutzelbourg (6 oc- 





342 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE 


tobre): « Vous avez bien raison de détester le style d'un polisson qui 
veut faire le plaisant et parler en homme de cour des princes et des 
femmes dont il n’a jamais vu l’antichambre... Il est trés-bien 4\a 
Bastille pour quelques impostures poner notre chére mn 
Thérése y est pour quelque chose.. 

Plus tard, ayant appris qu'on vert d’imprimer son poéme del 
Pucelle « avec des -horreurs, » il écrit 4 Thieriot: « On dit qu'on 
découvert que La Beaumelle en était Vauteur, et qu'on I'a transfer 
de la Bastille pour le mettre @ Vincennes dans un cachot... Un tel 
éditeur mérite mieux. » Enfin, dans ses Fragments sur [’ histoire, 
art. 48, il dit: « Sous un ministére moins mnenigent; Ses crimes 
Vauraient conduit au supplice. » 


Vil 


Revenons 4 La Beaumelle. A la page 6 du tome Vi des Mémoires se 


trouvait cette phrase: 
« Le prince de Baviére mourut 4 Bruxelles, 4gé de est ans. Valin- 





court* impute sans détour eette mort subite a la cour de Vienne, de — 
tout temps infectée des maximes de Machiavel et soupconnée de 


réparer par ses empoisonnements les fautés de ses minisires. » 
La cour de Marie-Thérése fut avertie par Voltaire de cette incal- 
pation calomnieuse; elle s’en plaignit vivement & le cour de France. 


Le moment ait bien choisi : Louis XV et Marie-Thérése venaient de — 


signer (#*° mai 1756) le fameux traité de Versailles qui pour la pre- 


miére fois unissait les armes de la maison.d’Autriche et celles de ls 


maison de Bourbon. On.alla au-devant des désirs de. ]’impératrice — 


reine: La Beawmelle: fut mis ala Bastille le 6 aout 1756 et y resta 


Jusqu'au 6 septembre 1757. A sa sortie de prison, ‘il lui fut. iaterd# 


de résider 4 Paris, d’habiter autre part que dans le Languedoo, d’in- 
primer et publier aucun ouvrage, etc. On ne saurait douter que ce 


mesures aboméinables n'eussent été sollicitées par Voltaire, qui you- 


lait faire passer son ennemi. pour un criminel de lése:majeste. 


La Beaumelle se retira dans sa famille, ¥ vécut obscurément, oc 


cupé de nombreux ouvrages.qu’il avait commeneés: dans:sa .prigon et 
dont nous n’avons point & parier. Il se maria avec une veuve riche, 


la seur dw jeune Lavaysse, qui fut impliqué dans le procés des Calas, — 


et if prit une part trés-honorable a la défense de cette maltheurevse 


* Valincourt est un des auteurs % qui La Beaumelfe prétend avoir empranté plu- 
sieurs détails de ses Mémoires; or il n’a leissé que des notes sur la marme. 








ET LITTBRAIRE. 345 


famille. Cela ne le réconcilia pas avec Voltaire, qui le poursuivit sans 
relache dans son exil, et saisit toutes les occasions de l’insulter, de 
le calomnier, de le déshonorer. Nous n’avons pas & parler de ce 
scandaleux débat, les Lettres de madame de Maintenon ne s’y trou- 
vant mélées que pour donner prétexte & des injures. La Beaumetle 
revint 4 Paris en 1770. Hl avait obtenu un emploi & la Bibliotheque 
du roi; mais il n’en jouit que peu de temps, étant mort en 1773, 
agé seulement de quarante-sept ans. : 

Outre quelques ouvrages de la derniére partie de sa vie, et qui ont 
été imprimés sans nom d'auteur, tels que le Préservatif contre le 
déisme, un Gommentaire sur la Henriade, etc., La Beaumelle laissait 
de nombreux manuscrits. Deux ont été pwhliés par sa: famille aprés 
sa mort: /’Esprit, Paris, 1802, in-12; Vie de Maupertuis. Paris, 
1856, in-18. 

Nous n’avons rien & dire du premier; mais le second rentre dans 
notre sujet puisqu il a eu pour résultat de mettre le comble a la re- 
nommée déplorable de La Beaumelle comme éditeur, de démontrer 
que cet écrivain était incorrigible dans sa manie de sophistication, 
enfin qu’il avait le triste génie de la supercherie littéraire. 

La Vie de Maupertuis, ouvrage froid, mais exact, est suivie des 
Lettres inédites de Frédéric le Grand & Maupertuis. Ces lettres, au 
nombre de quatre-vingt-sept: devaient présenter d’autant plus d’in- 
térét que la collection des QEuvres complétes du grand Frédéric, pu- 
bliées 4 Berlin, n’en renferme que sept. Malheureusement La Beau- 
melle a cru nécessaire de leur faire subir le méme remaniement 
qu’'aux lettres de madame de Maintenon; il Jes transforme, il les 
amplifie, 11 leur ajyoute de Jongues phrases qui ont pour résultat de 
rendre Frédéric méconnaissable et de le faire beaucoup plus philo- 
sophe qu'il n’était. Tout cela ne peut étre contesté, puisque les auto- 
grophes existent dans la collection de M. Feuillet de Conches ; et tout 
cela achéve de démontrer que toute lettre publiée par La Beaumelle, 
sans étre appuyée par le texte autographe ou la copie authentique, 
doit éire regardée, ainsi que le dit Louis Racine, comme suspecte, 
falsifiée ou inventée 4 plaisir. On peut voir sur cette Viede Maupertuis, 
publiée par M. Maurice Angliviel, neveu de La Beaumelle, une Cau- 
serie de M. Sainte-Beuve qui se termine ainsi: 

« histoire est chose sacrée. Quoi! vous me transcrivez des lettres 
d'un homme historique, d’un grand roi, d'un héros, et vous y mélez 
de vos tours et de vos pensées, sans me le dire! Je crois étudier Fré- 
déric, je me livre a le critiquer ou 4 Vapprouver, je m’appuie au 
besoin de son autorité et de sa parole, et je suis dupe, je suis mys- 
tifié, je n’ai en main que du La Beaumelle, de la fausse monnaie 4 
effigie de roi! Et, tout bas, vous riez 4 l'avance de mon mécompte, 


344 UNE SUPERCHERIE HISTORIQUE ET LITTERAIRE. 


du piége ou je vais tomber. Et ce piége, voyez combien vous étiez 
imprudent et coupable de le tendre : vous y avez fait tomber tout le 
premier un homme de votre sang et de votre nom, | /historiographe 
estimable, qui, en publiant votre ouvrage posthume et ce que vous y 
aviez préparé de piéces & |’appui, a cru vous rendre service, venger 
votre mémoire, réhabiliter votre earaciére; et il n’aura aidé, bien 
involontairement et de la‘ meilleure foi du monde, fp h con§rmer en 
définitive l’opimion sévére qu'on avait concue de vous, et 4 prouver 
4 tous que vous étiez incurable dans votre procédé d' homme d’esprit 
fonciérement léger et sans scrupule. De méme qu'on dit un Varillas, 
pour exprimer d’un mot l’historien décrié 4 qui l'on ne peut se fier, 
de méme on continuera plus que jamais de dire un La Beaumelle 
pour cxprimer I'éditeur infidéle par excellence. » 


TrtopHite LAVALLEE. 





L'ART ET LVINDUSTRIE 


Ceux de nos lecteurs qui ont visité l’exposition des beaux-arts 
appliqués 4 l'industrie me comprendront de reste, si je déclare que 
je nentends nullement en rendre compte. Décrire un bahut, énumé- 
rer les beautés d’une pate tendre, discuter l’antiquité.d’un bronze 
japonais, décerner un prix d'armoire & glace, comparer les dessins 
de |’école de Tarare et de celle de Vaugirard, et enfin opposer l'un a 
l'autre les fabricants rivaux de l'industrie parisienne, Dieu nous garde 
d'une pareille tache! Et cependant c'est celle que la Société de 1’U- 
nion centrale impose 4 la critique, en réunissant a Ja fois au palais 
des Champs-Elysées une exposition de produits modernes, des con- 
cours d'art industriel, une exhibition des dessins des écoles commu- 
nales, et surtout un musée rétrospectif qui dérouterait, 4 lui seul, une 
arméed’écrivains. L’indication sommairedes merveilles que renferme 
ce musée suffirait 4 remplir un volume. Que serait-ce, s'il fallait y 
joindre quelques rensenseignements d'art ou d’histoire? Quant a 
essayer la description. d’un seul de ces chefs-d’ceuvre dans lesquels 
la beauté de la matiére se rehausse de tous les caprices d’une main 
savante, ol nous entrainerait un travail de ce genre? Et quel intérét 
offrirait-il au lecteur? En pareil cas, il faut voir. Un coup d’ceil en 
dit plus qu’une dissertation de vingt pages. Le plus simple sera en- 
core d’acheter, dés qu’il paraitra, le catalogue du musée rétrospectif, 
et d’inscrire en marge de chaque numéro : Superbe, merveilleux, ad- 
mirable, magnifique. On ne risquera guére de se tromper. Ou, si 
l’admiration craint de s’égarer sur des objets d'une authenticité 
douteuse, le lecteur désireux de s’instruire trouvera dans les recuei!s 
spéciaux des comptes rendus détaillés et vraiment competents. 

Pour nous, nous devons nous élever au-dessus de ce détail multi- 
colore. L’exposition.actuelle pourra nous offrir un sujet d’étude, a la 
condition de ne point perdre de vue les principes généraux qui do- 


046 L7ART ET LINDUSTRIE. 


minent toujours les faits. Ce qu’il importe d’y chercher surtout, afin 
d’en dégager un enseignement sérieux, c’est l’ordre d'idées qu'elle 
représente, le mouvement historique auquel elle se rattache, les con- 
séquences qu’il est permis d’en tirer pour l'avenir. 


I 


Nous assistons depuis quelques années 4 un spectacle digne d’at- 
tention. llsemble que l’art proprement dit ne suffise plus aux appé- 
tits de notre temps. Au-dessous de ses manifestations souveraines, 
l'architecture, la sculpture, la peinture, un sentimentdifficile a définir 
est venu réhabiliter une foule de productions secondaires qui y tiennent 
de plus ou moins ae A toute époque et en tout pays, il y a eu des 
amateurs, des collectionneurs, ou, comme on les nommait jadis, des 
curieux. Mais jamais la curiosité n’était passée a l'état endémique. 
Jamais la contagion n’avait touché ni si haut ni si bas. Jamais ce que 
l’on désigne sous le nom vulgaire de bric-d-brac n’avait été recherché 
avec tant de passion, enlevé avec tant de fureur, payé avec tant de 
délire. Faut-il voir dans ce fait une expansion nouvelle du sentiment 
esthétique au sein de la sociélé francaise? ou l’invasion des idées 
égalitaires dans le domaine du gout ? ou bien un caprice dela mode? 
I) ya, je veux le croire, un peu de tout cela, et quelque autre chose 
encore. La fiévre de luxe qui affole toutes les tétes a contribué sans 
aucun doute 4 ce mouvement. Comme il n'est pas au pouvoir de 
chacun de se loger dans un palais, de s’entourer de statues et de 
tableaux de maitres, on sest rabattu sur des objets plus familiers 
auxquels l’antiquité ajoute un prestige. Mais ces meubles anciens, 
_ ces tapisseries, ces porcelaines, ces faiences, ne sont pour la vraie 
richesse que des objets usuels dont elle se sert sans scrupule, a l’égal 
de l’épaque qui les a créés. Pour le luxe ils deviennent des objets de 
parade. La valeur de souvenir qu’y altache une grande famille, la 
valeur de document qu’y découvre la science, se trouve remplacée 
par une valeur de vanité. Tel se croit homme de godt, parce qu'il 
étale derriére une vitrine quelques tasses dépareillées, et l'on s'ima- 
gine avoir encouragé les arts, lorsqu’a défaut d’un Raphaél ou d’un 
Titien, on peut montrer des assiettes de Nevers ou de Rouen, non pas 
sur sa table, mais 4 son plafond. 

La valeur exagérée des objets de curiosité a conduit 4 une erreur 
fatale, celle de les considérer au méme titre que des ceuvres d'art, 
comme si l’idée de ]’utile dou ils procédent ne reléguait pas nécessai- 
rement au second plan l’idée de beauté qu'on y cherche, comme si 


L’ART ET L’INDUSTREE. 347 


art, en un mot, pouvaits’y rencontrer |’égal de l'industrie! Le musée 
rétrospeetif, né de cette confusion, servira, je ]'espére, a la dissiper. 

En effet, bien que te programme de |’exposition semble ooncerner 
seulement les beaux-arts appliqués &1’industrie, on y rencontre bon 
nombre d’objets qui relévent uniquement de l'art, et du grand art. 
Qu’est-ce que les bronzes et les terres cuites antiques, qu’est-ce que 
les bustes et les statuettes de la Renaissance, qu’est-ce que les sujets 
pemts ou gravés dans les livres d’heures, les ivoires, les portraits en 
miniature et en émail, les médaillons de Dupré et ceux de Nini, les 
bustes de Houdon, sinon des oeuvres d’art exécutées par des artistes, 
en dehors de toute idée d'usage domestique?. L’industrie qui a mo- 
delé les vases grecs, celle quia sculpté les bahuts, digpré les tapis- 
sertes, historié les reliures, fagenné les porcetaines de Sévres, décoré 
les potiches de la Chine et du Japon, ciselé les torchéres, damas- 
quiné les armes, cette industrie, alors raéme qu’elie employait les 
ouvriers les plus habiles, était-elle capable de reproduire la nature 
humaine dans toute sa beauté, cest-a-dire non-seulement dans la 
pureté de ses formes, mais surtout daus lexpression de ses 
sentiments, dans l’élévation de sa pensée, dans l’idéal de sa vie 
physiqueet morale? Comparez les bronzes exposés par MM. Hoffmann, 
Oppermann, Rollin et Feuardent, cet Hercule de M. Galichon, ce 
Mercure de M. Bis de La Salle, cet autre Mercure de M. Gatteaux, 
comparez-les aux vases grecs de la collection de M. Castellani : qui 
n’apercevra aussitét une différence? Et nommer les vases grees, c est 
désigner le degré le plus éminent d’élégance ou |'industrie ail jamais 
atteint. Qui ne voit cependant que la représentation de fa figure ha- 
maine est, dans les bronzes, le but méme de l'art, et, dans les vases, 
unaccessoire subordonné a leur forme; dans-le premier cas, une 
action vivante, dans le second, une inseription ; 1a synthése, ici décor? 
De mémte prenez la figurine en terre cuite de M. Castellani, repré- 
sentant un jeune femme qui chante, placez-la & cété dés plus beaux 
objets del’exposition, des meubles de M. Récappé et du marquisd Hert- 
fort, a edté des sdvres et des beauvais de M. Double, ou des armes de 
l’'Empereur. Un esprit tout différent a produit l'une et les autres. 
L’auteur de la figurine n’a pas prétendu faire un objet utile. Havoulp 
exprimer, autant qu'il est permis & la sculpture, la beauté d’une voix 
de femme, |’harmonie du talent et dela grace. Lesmeubles deM. Ré- 
cappé oat servi, les armes de ]’Empereur ont eu leur jour de combat 
ou de parade, les vases de M. Double ont décoré une cheminée ou une 
console. La figurine de M. Castellani n’a jamais été d’aucun usage. 
Mais en quelque lieu qu'on l’ait placée, elle a toujours été contemplée 
avec amour. Ce n’est pas un produit de fabrique, c'est le fruit savou- 
reux d’une pensée d'artiste. 


548 L’ART ET L'INDUSTRIE. 


L’art, un art grand et dégagé de toute préoccupation utilitaire, a 
pu seul enfanter Je buste en terre cuite de la collection de M. de No- 
livos. C'est le portrait, ressemblant jusqu’a la réalité, et, plus encore, 
jusqu’aé la pensée, d'un de ces philosophes poétes perdus dans la foule 
des illustrations du seiziéme siécle, Jéréme Benivieni. En le regar- 
dant, vous reconnaitrez un homme qui avait souci des choses d’en- 
haut, et l’artiste, dont la main a modelé ce regard, savait aussi ce 
qui se cache de divin sous le voile des formes humaines. Un idéa- 
lisme moins subtil anime les bustes en bronze de Michel-Ange et 
de Brunaccini Rinaldi, appartenant tous deux 4 M. Beurdeley, tous 
deux bien remarquables encore par l’expression de la vie morale. Le 
Saint Jean-Baptiste en terre cuite de Donatello et sa Madone de 
marbre en bas-relief, prétés par M. de Nolivos, n’ont rien 4 déméler 
avec le sentiment décoratif, pas plus que le Scipion de M. Rattier. 
Ce sont des cuvres congues par l’esprit et pour l’esprit. Le maitre 
inconnu qui a créé le Scipion, a donné au général romain non-seule- 
ment des traits admirables, mais aussi une 4me héroique, adéquate 
4 ces traits. Enfin, dans la plupart des bronzes italiens de la Renais- 
sance, si nombreux et presque tous si charmants, se retrouve le 
méme caractére de beauté idéale, imprimé par le pouce intelligent 
de l’artiste & une ceuvre qui n’attend que d'elle seule sa raison d'étre 
et sa valeur. Mais ici, comment citer, comment choisir entre mille, 
etle Persée et |’ Hercule deM. Davillier, etle Ganyméde de M. Gatteaux, 
et le petit buste de M.Signol, et ces statuettes équestres ot: la viemorale 
se répand du cavalier & sa monture, le Trivulce de M. Signol, le Con- 
dottiere de M. Delange, presque effacés tous deux par le Gattamelata 
de M. de Nieuwerkerke, une de ces maquettes dans lesquelles un Dona- 
tello dépense en une fois toute son 4me? 

A deux siécles de distance, voici Houdon. Groupez aulour du buste 
‘de Benivieni, ceux. de Washington, de Diderot, de Franklin, de Marie- 
Joseph Chénier, de Mirabeau, tirés du cabinet de M. Walferdin, celui 
de Moliére, qui appartient 4 M. Burger, n’est-ce pas le méme art, 
s'inspirant 4 la méme source, s’affirmant par les mémes moyens 
N’est-ce pas le méme modéle, compris et reproduit dans son carac- 
tare immortel, le génie, génie politique, philosophique, littéraire, 
poétique? Au contraire, placez & cdté les bustes de madame du Barry 
et d'une de ses contemporaines par Pajou et Lemoine. Evidemment 
le modéle a changé. Il n’est plus de tous les siécles, il est de son 
temps. I] n’a plus ]’éternelle beauté qui vient de Dieu, il a la grace 
piquante, l’air de volupté, la grimace de cour qui viennent de Ver- 

sailles, et du Versailles de Louis XV. Le caractére de la vérité hu- 
maine s’efface sous un masque de vérité sociale. Vous pouvez dire, 4 
dix ans prés, la date de ces oeuvres, tandis que le Diderot, le Ben- 


L’ART ET L'INDUSTRIE, S49 


vieni, le Chénier, le Rinaldi, le Michel-Ange et le Washington appar- 
tiennent 4 la méme époque, a cette saison bénie qui commence avec le 
printemps de la Gréce, et qui revient périodiquement, quoiqu’a des 
intervailes inégaux, éclairer, réchauffer, affermir la marche de )’hu- 
manité. | | , 

Les ceuvres que je viens de citer forment le contingent de l'art sta- 
tuaire au musée rétrospectif. Les miniatures de M. Amb. Firmin Didot, 
les dessins de maitres de M. Guichard, certains émaux de M. de Roth- 
schild, quelques portraits de Petitot, représentent celui de la pein- 
ture. Rien de plus digne de fixer l’attention, que la vitrine of M. Didot ° 
aexposé des Evangéliaires, des livres d’heures, des manuscrits ornés 
de ces gouaches délicates qui sont les langes de la peinture moderne, 
langes si finement brodés qu’on les croirait sortis des mains d’une 
mére. Et en effet, la Religion fut la mére de ces merveilles ou s'épa- 
novit la fleur du sentiment chrétien. Il y a JA un trésor de chefs- 
d’ceuvre dont l'importance efface a nos yeux plus d'une collection 
étalée dans une salle entiére. En étudiant les petites heures d’Anne 
de Bretagne, qui n’ont pu étre peintes que par un ange, et un ange 
francais, on comprend que le grand art ne perd rien a descendre 
d'une toile sur le feuillet d’un livre, pourvu qu’il garde la religion 
du beau’ moral qui est sa vie et sa force. 

ft est heureux pour le musée rétrospectif que le grand art n’en soit 
pas complétement absent, et que, 4 défaut de tableaux et de statues, 
il s’affirme par des bustes, des statuettes, des miniatures, des des- 
sins. Sans lui, sans ce flambeau parfois caché, mais jamais éteint, 
comment se frayer une route sire 4 travers les merveilles accumu- 
lées de \'industrie de tous les temps? Pour nous, I’examen de ces 
ceuvres d’art toujours trop rares nous aura amenés a cette conclu- 
sion : que le grand art tire sa dignité de la représentation de la figure 
humaine, parce que, de tous les modéles qu'il peut choisir, l'homme 
est le seul qui posséde, avec les caractéres extérieurs des formes na- 
turelles, avec les caractéres transiloires d'un milieu social, un ca- 
ractére permanent, normal, immortel comme ses destinées, carac- 
tére sur lequel le temps n’a pas prise, et qui reparait 4 son heure, de 
méme que le soleil aprés les jours d'orage, avec le méme éclat, la 
méme puissance rayonnante et vivifiante. Ce caractére, c'est le mys- 
tere de l’Ame, c'est la beauté morale, c’est l’idéal. Voila le principe 
de l’art et voila son but. 

Le principe et le but de l'industrie sont-ils les mémes? Eyidem- 
ment non. Satisfaire 4 nos besoins, tels que Ja nature nous les 
a donnés ou gue l'éducation les modifie, se préter aux meeurs 
d’une époque et d'une société, suivre l’appel incessant de l’usage, 
l'industrie n’a point d’autre rdle. Le principe de l’utilité pratique 

Ocrosre 41265, 23 


3551) L'ART ET L'INDUSTRIE. 


commande toutes ses créations. Sa fin est essentiellement matérielle. 
Mais, avant que l'homme songeat 4 la satisfaction de ses besoins, 
Dieu y avait pourvu, et Dieu, en ceci comme en tout, a donné a 
l'homme le grand exemple. Rien, dans la création, ne se présente a 
l’état d'utilité brutale. L’industrie divine ne se sépare pas de l'art 
divin. La beauté pare tout. Le besoin porte avec lui son plaisir, le 
devoir méme s’assaisonne de charme, chaque objet de la nature em- 
prunte a la forme ou 4 la couleur un agrément qui nous le fait aimer 
lorsqu’il s’agit de nous en servir. 
* Si "homme a vu se briser dans ses mains cette harmonie sou- 
veraine, si sa nature limitée la condamne 4 définir chacun de 
ses moyens d'action, il nourrit néanmoins l’ambition de continuer 
l’ceuvre de la création divine, et c’est pourquoi plus d’un rappro- 
chement a eu lieu entre l'art et l’industrie, celle-ci forcée de ne rien 
sacrifier d'un principe inflexible, celui-la consentant 4 s’amoindrir 
pour ajouter 4 l’utile la séduction du beau. Ainsi, aprés avoir si- 
gnalé les différences qui marquent les ceuvres de l'art et les produc- 
tions de l'industrie, il convient de chercher les points qui les rap- 
prochent. 
Qn peut dire de l'industrie qu'elle ne regoit que d’elle-méme ses 
formes, et, jusqu’’ un certain point, ses couleurs, quand la nature 
ne lui fournit pas la mati¢re déja colorée. L’art lui apporte les com- 
binaisons abstraites des lignes et l’assortiment des tons. Des trois 
grandes manifestations de l’art, c’est 4 l’architecture et 4 la sculpture 
que l'industrie emprunte le plus. La peinture, sauf quelques applica- 
tions spéciales, y intervient surtout a titre d’image et a titre de décor, 
e’est-a-dire abstraction faite de son charme perspectif. En un mot, 
alors méme que l'on a sous les yeux les faiences persanes, et les tapis 
du Levant, il faut reconnaitre que, dans ce connubium de |’art et de 
l’industrie, le dessin est Je trait d'union, je dirais presque l’anneau 
nuptial. — « Le dessin, l’ame de tout! » J’extrais ces mots d’une 
lettre écrite en 1726 par le neveu et léléve du célébre orfévre 
Pierre Germain. Cet ouvrier avait raison. Sans le dessin géométral 
ou piltoresque, plus de lignes, plus de formes, plus de décor, j’ajou- 
terai volontiers plus de couleur. Car il y a un dessin des tons. L’en- 
semble coloré le plus riche n‘arrivera pas & satisfaire les yeux, si 
chacun des tons qui le compose ne se présente pas défini, circonscrit, 
limité, autant dire dessiné. Répétons donc, avec l’éléve orfévre de 
1726 : « Le dessin, l’ame de tout! » Si cette vérité avait besoin de 
preuves, l’exposition actuelle nous en fournirait au moins deux, l'une 
a priori dans le musée rétrospectif, l'autre a posteriori dans l’exhibi- 
tion des produits de l'industrie moderne. 
Par le dessin, l'industrie épurc, rectifie et multiplie les formes 


L’ART BF LINDUSTRIE. 951 


que lui impose lc principe d’ulilité. Lt suffit de citer les vases grecs, 
et, plus encore peut-¢tre, cette quantité d’ustensiles de ménage dont 
les fouilles d’'Herculanum et de Pompéi ont enrichi le musée de Na- 
ples. On n’en trouvera que deux ou trois spécimens au musée ré- 
trospectif, dans les collections de MM. His de la Salle, Castellani, 
Charvet. C’en est assez pour montrer combien le génie antique a su 
rester fidéle 4 la grande loi de l’ceuvre divine, la fusion de ]’utile et 
du beau. Le moyen age seul a réalisé parfois des applications non 
moins heureuses. Mais le musée rétrospectif n’en contient pas un 
seul exemple. 

Par le dessin, |’industrie fait entrer dans son domaine la plupart des 
éléments qui constituent la vie de la nature, et principalement le régne 
végétal. Avec quelques feuilles que le style a rendues idéales, |’anti- 
quité a composé tout un systéme dornement. Une imitation plus 
directe, et en méme temps plus capricieuse, forme l’inépuisable fond 
du décor oriental. C’est au régne végétal que la céramique chinoise 
et japonaise a dérobé ses nuances brillantes, par exemple ce truité 
vert feuille de camellia, dont le potiche de M. Chanton nous montre 
le plus grand spécimen connu. Les fleurs lui ont fourni une intinie 
variété de motifs, et, comme s'il y avait une affinité intime entre la 
délicatesse de la fleur et la fragilité de la porcelaine, l'une a toujours 
suivi l'autre. La méme matiére fabriquée au Japon, 4 Sévres ou dans 
la Saxe, s'est revétue des mémes ornements. La faience en a héritéa 
son tour. Bien plus, c'est la faience qui a su en tirer le plus merveil- 
leux parti. Les fantaisies les plus hardies de }a Chine, les découpures 
en pate tendre qui entourent la pendule-orgue de M. Double, le décor 
fleuri de Marseille dont la fontaine tarabiscotée de M. de Cambry est 
la derniére expression, non, rien n’approche de la flore incomparable 
qu’étalent 4 nos regards les faiences persanes. La collection de 
M. Scheffer est une féte pour les yeux. Jamais le décor céramique 
n’a disposé d'une telle diversité de formes, d’une telle puissance de 
couleur. Il semble que la faience persane soit venue rendre a la na- 
ture des richesses oubliées depuis le jour de la création. 

La sculpture orientale s'inspire aussi parfois du régne végétal. Elle 
entoure les jades et les bronzes chinois de feuillages opulents, ou les 
assied sur des piédestaux de feuilles. Elle dégoupe, comme un réseau 
de lianes inextricables, le dossier des siéges indiens de M. Delaporte. 
Cependant elle préfére emprunter aux animaux des formes plus vi- 
vantes. Le brile-parfums de l'amiral Coupevent des Bois a pour sup- 
ports des tétes d’éléphants aux trompes robustes, tandis que |’émail 
-doisonné qui enveloppe ce magnifique meuble reproduit les richesses 
d’un parterre de fleurs. Si l’on veut connaitre le dernier mot de l’art 
de l’Orient dans cette langue mystérieuse ot la béte méle ses cris inar- 





339 L’ART ET LINDUSTRIE, 


ticulés au murmure insaisissable de la vie végétale, il faut aller voir, 
au milieu de la vitrine d’armes de M. le baron de Rothschild, un cro- 
chet 4 éléphant qui est 4 la fois une merveille d’invention et d’exé- 
cution. Une autorité compétente nous le désignait comme un produit 
de l'art birman. La fantaisie d'un artiste sauvage ne pouvait créer un 
engin de guerre ou de chasse d'un aspect plus formidable et d'une 
élégance plus raffinée. 

En Occident, on sait combien le régne végétal a inspiré l'art du 
moyen age. Dans les cathédrales s’épanouit un flore de pierre aussi 
riche que la flore persane, aussi merveilleuse par les formes que 
celle-ci l’est par les couleurs. L’art industriel l’emprunta a l’archi- 
tecture, mais sans l’en séparer, et c'est ce mélange de colonnettes et 
de choux fleuris, de fines lancettes et de feuillés touffus qui fait ]’o- 
riginalité du mobilier de cette époque. La Renaissance, qui n’avait 
pas la candeur d'imitation naturelle des civilisations moins avancées, 
parait s’en étre tenue & la flore architecturale de l'art romain. C’est 
le rinceau, c'est l'acanthe, c'est la feuille idéale qu'elle emploie 
de préférence, qu’elle découpe dans le bots ou dans le métal, 
qu'elle dessine sur l’émail, avec une élégance exquise. Deux des 
coffres de mariage exposés par MM. de Rothschild en présentent 
le plus admirable exemple. Au surplus, la Renaissance sut com- 
biner, associer, fondre ensemble Jes formes les plus diverses, et, 
en apparence, les plus rebelles. Je n’en veux pour preuve que les 
cadres de miroirs exposés par différents amateurs, et surtout ce ca- 
dre en fer repoussé dont le caprice participe a la fois et de Varchitec- 
ture, et de la figure humaine, et des découpures du cuir, devenues a 
cette époque et restées depuis un heureux motif d’ornement. Ce mi- 
roir appartient 4 M. George de Montbrison. On y lit quatre vers qui 
en sont la description la plus exacte et la date la plus certaine : 


Heureux le jour, I'an, le mois et la place, 
L’heure et le: temps o vos yeux mont tue, 
Sinon tué, 4 tout Je moins mué , 

Comme Méduse, en une froide glace. 


Par le dessin, l'industrie s'éléve jusqu’au modéle éternel du grand 
art. L’homme, cet animal si bien doué, qui se distingue de la béte, 
parce qu’il posséde et la conscience et la vanité de ses dons, Phomme 
atoujours aimé 4 reproduire un peu partout sa propre image. C’est 
justice. Car, siles formes géométrales et les formes végélales peuvent 
arriver & une beauté plastique dont l’élégance et ’harmonie char- 
ment les yeux, il n’appartient qu’a la figure humaine de faire trans- 
paraitre sous la beauté plastique la beauté morale. Elle seule sait 
parler le langage des passions, sourire ou pleurer, précher les males 


L’ART ET L'INDUSTRIE. 553 . 


vertus, célébrer les nobles exemples, traduire la pensée divine. File 
seule préte une voix éloquente 4 |histoire et 4 Ja religion. L’art anti- 
que et la Renaissance surtout ont compris ce grand réle de la figure 
‘humaine. Vous la retrouverez dans toutes leurs créations, les meu- 
bles, les armes, les bijoux, les moindres objets usuels. Partout elle 
parle, elle agit, elle préche. Réduite 4 sa formule abstraite, qui est la 
nudilé, elle n’intervient pas seulement pour fournir au décor les li- 
gnes les plus harmonieuses, les silhouettes les plus élégantes; elle est 
Padme du décor, elle lui ajoute une signification, un intérét, soit par 
lesujet, soit simplement par l'image. Portrait ou drame, c'est de la 
figure humaine que l'art industriel regoit sa valeur la plus haute. 
Les vases grecs nous serviront encore d’exemple. Noirs ou décorés 
d'un léger ornement, ils ont déja la beauté des formes, des lignes, de 
la couverte. Mais sil'art y écrit le récitdes mythes divins ou l'histoire 
des meeurs, aussitdtils acquiérent unc valeur héroique. Et cependant, 
je le répéte, le dessin sommaire et incisif quisert 4 y fixer le lan- 
gage de la figure humaine n’appartient point 4 l'art proprement dit. 
Il porte cecachet de transformation, et presque de déformation, que 
Yindustrie applique aux modéles de l’art, comme I’idéal nécessaire 
du décor. L’industrie chrétienne des premiers siécles a usé des 
mémes libertés et elle a rencontré la méme dignité, la méme puis- 
sance, empreintes d'un caractére plus austére et plus saint. Les 
chasses de M. Germeau parlent un langage surnaturel. Les émaux 
cloisonnés et champlevés de M. Basilevski, les reliures d’évangéliai- 
res de M. Amb. F. Didot, les miniatures du Nouveau Testament grec 
exposé par le méme amateur, le triptyque en cuivre et émail de 
M. Dutuit, le diptyque en ivoire de madame Evans Lombe, toutes ces 
ceuvres des huitiéme, neuviéme, dixiéme el douziéme siécles nous 
montrerft la figure humaine idéalisée par Je sentiment religieux, 
sans souci de la réalité pittoresque. Le dessin cesse d’étre un instru- 
ment d’imitation servile. Comme dans les vases grecs, il accuse lar- 
gement les traits généraux, caractéristiques de la beauté morale, et 
c’est ainsi qu’il insuffle 4 l'industrie l’'Ame du grand art. 

La Renaissance, au contraire, a peut-étre abusé de la figure hu- 
maine, en ce sens qu’au lieu de la réduire a ses éléments les plus 
expressifs, elle a voulu, par une imitation trop parfaite, lui conser- 
ver tous les charmes de la nature, tout l'attrait de la physionomie so” 
ciale. C’est une efflorescence plus abondante que jamais, plus touf- 
fue, plus sensuelle, par cela méme d’une éloquence moins pénétrante, 
moms intime. Dans quelle catégorie de la curiosilé n’a-t-elle pas 
marqué sa griffe, et toujours avec le méme caractére d’exubérance et 
de profusion ? Aucune époque n'est plus admirablement représentée 
au musée rétrospectif. Meubles, bronzes, émaux, faiences, fers et 


354 L'ART ET L INDUSTRIE. 


cuivres, bijoux, tapisseries, armes, reliures, et que sais-je encore? 
A chaque pas elle apparait, chevaleresque par l’esprit, royale par le 
luxe, et l'art s’y est tellement identifié avec l'industrie, qu’illa domine 
souvent et parfois l’annihile. : 

Ici, il faudrait tout citer, et encore risquerait-on d’étre incomplet. 
Tout vous sollicite, tout vous attire. La figure humaine s’épuise en 
séductions savantes. On croirait que les ouvriers de ce temps étaient 
tous poétes, érudits, philosophes. Sur un bahut, tel que celui de 
M. Crémieux, ils chantent les combats héroiques; sur une poire a 
poudre, ils traduisent Homére et Virgile. Ils ont tissé en tapisserie 
Hésiode et Lucréce. Leurs émaux sont des épopées, leurs plats des ma- 
drigaux d’amour, leurs assiettes des dialogues platoniciens. La grande 
Italie des papes s’affirme 1a, avec cetle omniscience qui semblait 
alors, non sans raison, l’apanage du catholicisme. On voit sourire, 
derriére leurs copistes, les maitres de l'art sublime, Mantegna et Bo- 
ticelli, Raphaél et Marc-Antoine, Jules Romain surtout, le pére de la 
seconde génération industrielle. Certes, la Renaissance fut aussi pour 
Yart francais une période féconde. Jean Cousin et Jean Goujon, Ger- 
main Pilon, Pierre Lescot et Philibert Delorme, jetérent leurs inspira- 
tions dans le grand courant de! industrie. Mais la France ne possédait 
plus l'unité de foi qui soutenait I’Italie, et ses ceuvres, ow le plai- 
sir des sens corrompt déja la grace, n’ont pas la male beauté que la 
Renaissance italienne imprimait aux siennes. Pour cette derniére, la 
nudité est une abstraction, une sorte de lettre moulée, une formule 
4 laquelle l’idée de l’artiste refait sans cesse une virginité. La Renais- 
sance frangaise emprunte cet élément principal de l'art figuratif, mais 
déja elle le déflore. Déja l'on peut prévoir lusage qu’en feront d’au- 
tres époques. En effet, aprés la police sévére de la cour de Louis XIV, 
la nudité, émancipée sous Louis XV, dépouillera toute pudeur. En 
vain Chardin et Greuze I’habillent 4 la bourgeoise, en vain la Révo- 
lution l’engourdit dans une rigidité hiératique, en vain David et 
Prudhon cherchent a la ressusciter au souffle rajeuni de la Gréce, la 
nudité a perdu le grand caractére qu'elle avait conservé depuis |’anti- 
quité jusqu’a la Renaissance italienne. Elle marque l'art francais 
comme une tache indélébile. Ce sera notre honte, entre les nations 
artistes, d'avoir faussé une des notes de l’idéal, et déformé, au contact 
du libertinage, cette noble figure humaine que Dieu revétit de beauté 
pour un but bien différent. 

Parmi les applications de l’art figuratif, une des plus curieuses assu- 
rément est celle que I'Italie en fit aux armes. Ces engins de guerre ou 
de tournoi deviennent des objets du plus haut intérét, dés que l’ou- 
vrier qui les fabrique, au lieu de s’en tenir 4 une besogne de forge- 
ron, laisse courir sa pensée dans ses doigts et plie le fer rebelle a 


L’ART ET L'INDUSTRIE. 385 


l’expression des fantaisies de son esprit. Sans cet attrait, que signifie 
la plus belle collection d’armures? C'est affaire aux spécialistes de 
classer suivant un ordre chronologique tant de mannequins couverts 
de fer luisant. Pour moi j’y cherche Ja seule armure digne de m’inté- 
resser, celle de l'ingénieux Don Quichotte, et, ne la trouvant pas, je 
sortirais désappointé, si les cuirasses 4 ornements repoussés, si les 
rondaches italiennes, si les dagues suisses, les épées 4 la poignée dé- 
licatement ciselée, les pieds-de-biche et les poires &poudre, gravés 
ou sculptés, ne m’arrétaient au passage. Il ya dans Ja collection de 
PEmpereur un chanfrein porté par le cheval du frére de Charles- 
Quint, qui égale, pour | la finesse de la ciselure et la richesse des orne- 
ments damasquinés, lés plus beaux coffrets du temps. Il y a des cas- 
ques, des cuirasses, des boucliers, qu’on croirait sortis de la main 
d'un orfévre, il y a des pistolets qu'un bijoutier signerait. Dans la vi- 
trine de M. le comte de Nieuwerkerke, dans celle de M. de Rothschild et 
de M. d’Armaillé, des surprises analogues vous attendent; mais aucune 
n’égale celle que vous réserve l’exposition de M. Spitzer. L’art décora- 
tif ne saurait aller plus lo. Tout un harnais de cheval s’est couvert 
d’un monde de figurines, qui s entremélent & de gracieux ornements. 
Dépense énorme de talent, profusion d'un dissipateur auquel les 
merveilles ne coutaient rien. Les armes orientales perdent sans 
doute 4 l’absence de |'élément figuratif. Mais la forme des casques, 
modelée sur les courbes du crane humain, fait penser a la pureté 
de profil des vases grecs, et !a pointe du damasquineur y a prodigué 
les fines broderies. La collection du marquis d'Hertford en offre un 
admirable assemblage. On se croit au camp d’Agramant, au milieu 
des armées de la Jérusalem délivrée que le Tasse yoga se choquer 
dans son imagination de poéte. 

Je me suis défendu de faire un compte rendu, et peu a peu le su- 
jet m’entraine. Mais non, je ne passerai pas en revue toutes ces salles 
si copieusement meublées, si intéressantes pour l'art ou pour l’his- 
toire. Quelle station, cependant, a la fuis douloureuse et triomphante, 
dans la galerie ot les Czartorisky ont réuni les reliques de la cou- 
ronne de Pologne! On voit ) Orient polonais revivre la, parses bijoux, 
ses orfévreries, ses étoffes : et un cheval richement caparaconné, 
mais veuf de son cavalier, semble hennir aprés une victoire déclaréc 
impossible. 

Je m’arréte, sans visiter piéce 4 piéce nila salle Récappé, ni les 
salles Rothschild, ni le salon de M. Double, ni Ja galerie du marquis 
d’Hertford. Il me suffit d’avoir noté au passage quelques-unes des 
réflexions que provoque le musée rétrospectif. Au milieu de cet océan 
de chefs-d’ceuvre anciens nous avons wu surnager certaines vérités, 
certains principes. Hatons-nous de les saisir, et de descendre au jar- 


356 L’AKT ET LINDUSTRIE. 


din pour vérifier s‘ils trouveront leur application dans 1’exposition 
de l'industrie moderne. 


II 


Il s’en faut de beaucoup que l'exposition de l'industrie moderne 
égale l’intérét du musée rétrospectif. Un trop petit nombre de fabri- 
cants a répondu a l’appel de l'Union centrale, et ce petit nombre ne 
représente pas assez |’élite de la fabrique parisienne. Parmi les ceu- 
vres exposées, il en est qui ne tiennent 4 l'art par aucun cote. La 
plupart, pour concilier le beau et l'utile, détruisent l'un par l'autre et 
narrivent qu’a étre des superfluités d'un godt douteux. Quelques-unes 
seulement réalisent a peu prés l’idéal demandé, c’est-d-dire |]’appli- 
cation du charme de l'art a des objets usuels. 

Cependant les matiéres les plus riches sont mises en ceuvre par nos 
ouvriers. L’exécution ne fait défaut 4 aucun; chez plusieurs elle est 
remarquable. D’oi vient qu’en descendant du musée rétrospectif on 
éprouve une telle déception? Est-ce réellement parce que les rivall- 
tés, les dissidences, les abstentions, ont réduit le nombre des adhé- 
rents 4 la société, trop jeune encore, de l’Union centrale? Ou bien, la 
faute en est-elle aux produits exposés? Faut-il accuser de ce résultat 
le gout qui a présidé a leur création ? 

Cette derniére raison esl malheureusement la bonne. Le musée 
rétrospectif ‘nous montre chaque époque fidéle & des principes, 4 
des régles, qui constituent un systéme original. L’exposition mo- 
derne laisse trop voir l’absence de tout systéme, la confusion des 
régles les plus opposées, l’ignorance des principes les plus élémen- 
taires. L'industrie antique avait son objet distinct. Les Byzantins se 
reconnaissent 4 des caractéres bien définis qui ne sont pas ceux du 
moyen age. La Renaissance différe autant de la Régence que celle- 
ci de la Régolution. L’industrie moderne marche au hasard, sans 
objet certa@f, sans but fixe, sans caractére défini. Elle épouse, non 
pas tour 4 tour, mais 4 la fois, tous les maris qu’on lui présente, 
vivants ou morts. Le mouvement qui pousse les esprits vers Ja curio- 
sité ne pouvait manquer d’avoir son influence sur |’industrie. Elle 
l'a épousé aussi, elle I’a suivi jusqu’a !’archéologie la plus reculée. 
Puis sont venus les raffinés qui ont promulgué les lois de l'art déco- 

ratif; elle s’est soumise a ces lois nouvelles. Certes, l’archaisme 4 ¢U 
cet heureux résultat de ressusciter des procédés délaissés, de réveil- 
ler, par exemple, l’émail et la faience endormis dans un injuste 0u- 
bli. L’industrie a accepté ces procédés. Mais qu’en fera-t-elle? Elle 
l'ignore. Tous les éléments du passé, renouvelés et rajeunis pat des 


L’ART ET L'INDUSTRIE. 554 


mains habiles, s’introduisent dans le mobilicr, dans la tenture, la cé- 
ramique, lorfévrerie, sans que l’art industriel, noyé au milieu des 
flots mouvants de cet archaisme d’emprunt, réussisse 4 prendre terre 
quelque part et a s‘affirmer par une ceuvre qui appartienne en propre 
au dix-neuviéme siécle. 

La faience a fait en peu d’années des progrés notables. Mais enfin, 
que nous veut la faience? a quelle loi obéit-elle? vise-t-elle 4 ]’usage, 
ou prétend-elle se dévouer a l'art pur? répond-elle 4 nos besoins? 
Certes, le gout des fleurs est devenu une de nos plus chéres habi- 
tudes. Mais tant de pots, tant de cache-pots, tant de jardiniéres, 
n’est-ce pas dépasser l’appel de la consommation? Combien j’en 
sais qui ne recevront jamais, au lieu de fleurs, que des cigares, 
des chiffons ou de la poussiére ! Et ces plats en quéte d’un cadre, ces 
assiettes 4 300 francs la paire, ces vases de toutes couleurs, est-ce 
le beau qui les motive, ou lutile? Tant que la faience est restée le 
privilége de quelques hommes d’un gout incontestable, on ne lui 
demandait pas sa raison d’étre. Aujourd’hui que tout le monde 
sen méle, nous avons le droit de nous garer de l'avalanche qui nous 
menace. Car Dieu sait ce que |’on nous donne sous prétexte d’imiter 
M. Devers, M. Deck, M. Pull, quine sont eux-mémes, le plus souvent, 
que d'admirables copistes. Ils ont prouvé leur talent, celui-ci en re- 
produisant Gubbio et Nevers, celui-la en recommencgant Palissy, cet 
autre en faisant revivre les délicates fantaisies de l'Alhambra. M. Jean 
monte des piéces dignes des palais qui peuvent seuls les recevoir. (Je 
ne parle pas de ses bustes.) M. Bouquet continue 4 peindre sur plaques 
les tableaux que d’autres peignent sur toile, au grand scandale des 
puristes de l’art décoratif, comme si les ceuvres de Bernard Palissy lui- 
méme n’étaient pas le plus audacieux défi aux régles étroites qu’on 
voudrait nous imposer. Et cependant, tandis que les plats de Palissy, 
d’ Avisseau et de leurs imitateurs, MM. Pull et Barbizet, demeureront 
sur des dressoirs 4 |’ état de vaisselle impossible, les plaques de M. Bou- 
quet iront décorer Jes salons des paquebots transatlantiques. J’ad- 
mets donc que l'art justifie les fantaisies de ces potiers d'élite. Mais 
je crois qu’ils ont assez fait pour leur gloire. S'ils veulent exercer 
une influence heureuse sur I’art industriel, ou plutét sur l'industrie 
elle-méme, il est temps quiils s’arrétent; car ils commencent a 
égarer la fabrique, trop pressée de suivre leurs pas a |’aveuglette. 
On a parlé dela concurrence étrangére. C’est dans la poterie qu on 
Yapercoit le mieux, redoutable et pressante. L'industrie anglaise sait 
fabriquer des pots pour le lait, des assiettes pour la table, des tasses 
pour le café et le thé, sans mentir ni & la convenance ni a I'attrait 
artistique. Voila des produits qui vont partout, parce qu‘ils sont 
usuels, parce qu’ils s'adressent 4 tout le monde. Au milieu de |’éta- 


308 L'ART ET L'INDUSTRIE. 


lage de la céramique frangaise, je cherche un objet usuel, et je ren- 
contre tout au plus, chez M. Deck, quelques bouteilles qui tripleront 
le prix des lampes auxquelles on les adaptera, et un pot & eau d'un 
décor charmant, mais d’une forme incommode. A qui sadressent 
donc nos fabricants? Pour qui travaillent-ils, s’ils ne travaillent pas 
pour tout le monde? La niajorité des gens honnétes et sages, et 
je la prends a tous les degrés de |’ échelle sociale, peut-elle consentir 
4 s‘encombrer d’objets inutiles qui n’ont d’autre effet que d'agran- 
dir la part du superflu et de précher un luxe insatiable? Quand les 
Persans décoraient leurs assiettes et Jes Chinois leurs tasses,.ce n’é- 
tait pas pour le vain plaisir de Jes regarder. Nos péres fabriquaient 
le rouen, le nevers, le moustiers, le marseille : et Je rouen, le ne- 
vers, le moustiers, le marseille allaient dans toutes les mains. Pour- 
quoi? Parce qu’on y mangeait la soupe. 

I} ya, me dira-t-on, un public pour ces articles de fantaisie col- 
teuse, comme il y en a un pour les mille babioles de |’article-Paris. 
Je le sais. Il ya un demi-monde de I’art, des quarts d’amateurs, des 
vingtiémes d’hommes de godt, qui veulent faire parade de bric-d- 
brac, ancien ou moderne, parce que le bric-a-brac est de mode. 
Mais ignorez-vous Ja destinée des modes? Que celle-ci tombe, et c’en 
est fait de notre fausse céramique. Les produits de cette industrie 
menteuse iront dormir dans Ja poussiére des boutiques .de reven- 
deurs, jusqu’é ce que les cousins Pons de l'avenir aillent les exhu- 
mer, afin d’en parer un musée rétrospectif, et de prouver a nos neveux 
qu'il y avait, en 1865, pesucanp plus d‘artistes industriels que d’in- 
dustriels artistes. 

Tel est cependant, si je ne me trompe, le but de l'Union des beaux- 
arts appliqués, non point de pousser des artistes dans une industrie 
dont ils ne comprennent pas toujours le but, mais de donner a )’in- 
dustrie francaise le reflet d'art qui lui manque. M. Seuvrezy me pa- 
rait étre, de tous les exposants, celui qui réalise le mieux le pro- 
gramme. Ses meubles procédent cerlainement del archaisme. Mais il 
les renouvelle par une inspiration personnelle. Ce n’est pas lui. qui 
inventera le sapin verni, comme si. |’idéal] de l'industrie mobiliére 
élait de faire payer trés-cher une matiére de peu de valeur. Son 
invention porte sur l'esprit du meuble, et, soit qu'il emploie le chéne, 
le noyer, le poirier noirci, le hétre ou le palissandre, soit qu'il s’a- 
gisse d’un bahut, d’un:guéridon, d’une armoire a glace, d'un lit, 
d'une crédence, d'une table de travail ou d’un escabeau, il sait créer 
un meuble d'usage, ot l'art, au lieu d’étre une superfétation d'un 
gout contestable, sort pour ainsi dire des entrailles de la nécessité. 

S'il me fallait nommer d'autres industriels chez lesquels on recon- 
nait un esprit créateur, je citerais M. Tahan, un de ceux qui se préoc- 


L'ART ET L'INDUSTRIE, 359 


capent le moins d’archaisme et qui ont le mieux su répondre aux 
besoins de notre temps en composant quantité de petits meubles aussi 
modernes par leur objet que par la matiére employée et le godt de 
la composition. Je citerais M. Duval, trop fantaisiste dans ses siéges, 
mais assurément original. Je citerais M. Froment-Meurice, destiné a 
rester pour !’avenir le bijoutier dela premiére moilié du dix-neuviéme 
siécle. Je citerais M. Marrel et MM. Fanni¢re, dont les belles orfévreries, 
ciselées avec un grand sentiment de I’art, font honneur a notre époque. 
Enfin je ne voudrais pas omettre les pdtes rapportées de M. Rous- 
seau, qui, malgré leur aspect gélatineux, constituent une invention 
originale, Mais, je Je repéte, mes prétentions ne vont pas jusqu’a faire 
un compte rendu. Seulement, |'exposition de M. Rousseau nous per- 
met de surprendre en flagrant délit une des tendances Jes plus regret- 
tables de l'art industriel. La figure humaine, ce noble modéle du 
grand art, n'est plus, dans les mains de certains artistes décorateurs, 
qu'une poupée au sourire équivoque. La nudité, qui, sous le burin 
de Marc-Antoine, parlait un langage si élevé et si pur, ne sait plus 
que zézayer et répéter en grimacant les fausses naivetés des bébés pré- 
coces. Laissez’ M. Hamon tout cet enfantillage érotique, baptisé du 
nom menteur de genre néo-grec, comme si la Gréce avait jamais concu 
de telles niaiseries. Quand elle abordait cet ordre de sujets, c était 
avec une tout autre franchise et une brutalité sans masque. Hors de 
la, voulez-vous connattre la véritable inspiration de |’antiquité grec- 
que? Le musée rétrospectifvous la montrera, aussi chaste qu’élégante 
ef simple, dans les figurines en terre cuite de la collection de Janzé, 
dans les bronzes, les vases, les médailles. Le néo-grec est né d’un 
compromis entre Anacréon et la Régence, et l'on s’étonne que ce 
genre batard ait pu se frayer un chemin A travers les couches infé- 
rieures, tandis que, sur les sommets du grand art, le ciseau de Si- 
mart, le pinceau de M. Ingres et d’Hippolyte Flandrin rendaient a la 
figure humaine sa dignité et son éloquence. Voila la source ot il 
faudrait puiser, voila la source ot: coule encore l'eau pure de la Gréce, 
ou plutét le lait fécondant, intarissable d'un idéal qui ne meurt pas. 

Comment lindustrie arrive-t-elle 4 s’approprier les beautés de 
Vart? Nous l’avons vu, c’est avant tout par le dessin. Or, l’exposition 
de l'industrie moderne, les concours -de l'Union centrale et l’exhibi- 
tion des écoles ne permettent pas d’admettre un seul instant, que 
cette vérité banale soit généralement acceptée aujourd’ hui. Si notre 
orfévre Germain revenait dire aux générations actuelles : «Le dessin, 
Yame de tout,» combien ne rencontrerait-il pas d'incrédules! Le 
dessin géométrique ou linéaire, le dessin de l’ornement compte en- 
core quelques adeptes. Mais le dessin de la figure a fait place 4 un 
4 peu prés désastreux. Les ouvriers de la Renaissance et ceux du 


560 L'ART ET L'INDUSTRIE. 


siécle dernier savaient tous le nombre de tétes que mesure le corps 
humain. Aujourd’hui, on en met un peu plus, un peu moins, selon la 
fantaisie du moment, et cela passe, sans blesser personne. De la une 
indécision qui préte aux ceuvres les plus finement travaillées de nos 
ciseleurs, de nos sculpteurs sur bois, de nos céramistes, de nos fabri- 
cants de bronze, un aspect vague et déhanché, ce que les Italiens 
appellent cascante. Il semble que les figures tombent, tant leur con- 
struction les soutient mal. 

En revanche, la préoccupation de la couleur n’a jamais été plus 
évidente, la recherche de]’effet coloré plus active. En ce sens, ona 
tenté des efforts méritoires, on a obtenu des résultats heureux. 
L’alliance de l’émail et dubois a produit quelques meubles remar- 
quables, exposés par M. Sauvrezy et M. Masaroz. Seulement, il est 
permis de se demander, quand on a visité le musée retrospectif, si. 
le gout coloriste de notre époque ne fait pas un peu fausse route. A 
quelque siécle que nous remontions dans le passé, qu'il s'agisse de 
l’Orient ou de l’Occident, la valeur colorée d'un objet nous apparaitra 
le résultat de deux conditions essentielles. Le dessin d’abord, c’est- 
a-dire une délimitation précise des différents tons du décor, et je ne 
puis mieux me faire comprendre qu’en citant les émaux cloisonnés. 
En second lieu, la franchise indépendante de chaque ton pris en lui- 
méme. Ce n’est pas en s’efforcant d’amortir la valeur des tons juxta- 
posés que les artistes chinois, japonais, persans, italiens ou francais, 
sont arrivés 4 ’harmonie du coloris, c'est en n’assortissant que des 
tons faits pour s’entendre. Eh bien! voila encore, je le crains, une vé- 
rité méconnue de nos jours. Dans les produits de l'industrie moderne, 
J’apercois une tendance marquée a fondre les tons et 4 les rompre, 
a chercher les nuances fugitives, les demi-teintes savamment délavées. 
Ilsemble que l'art industriel se soit modelé sur la peinture contem- 
poraine, si remarquable par les finesses et les suavités de sa palette : 
confusion regretlable sur laquelle il est bon de s’arréter en passant. 
La peinture obéit 4 des lois perspectives dont l'art industriel ne doit 
pas tenir compte. I] faut que le tableau contienne la somme d’air 
nécessaire pour la dégradation des objets selon leurs différents plans. 
Mais, dans l'art industriel, c’est l’objet lui-méme qu'il s’agit de nous 
donner, c’est nous qui faisons le tableau par la distance of nous 
nous placons de l'objet, c’est nous qui créons la perspective aérienne 
par la somme d’air que la distance jette entre lui et nous. Un exem- 
ple rendra mieux ma pensée. Demandez a la peinture de peindre un 
drapeau tricolore, ce drapeau changera de couleur suivant la place 
qu'il occupera dans le tableau : l'art du peintre variera ses nuances 
du bleu au vert, du blanc au gris, du rouge au rose. Demandez a 
l'industrie le méme drapeau : l’art consistera au contraire & n’em- 


L’ART ET L'INDUSTRIE. 361 


ployer que des couleurs fixes, le bleu le plus vif, le blanc le plus 
pur, le rouge le plus éclatant. C’est la, ou je me trompe fort, la loi de 
l'art industriel. Les conditions de la beauté qu'il peut atteindre par 
le décor se résument en deux mots : un dessin juste, un ton franc. 


II] 


L'exposition des écoles communales souléve une grave question, 
celle de l’enseignement du dessin. On s’en préoccupe 4 juste titre, et, 
i n’y a pas bien longtemps, la ville de Paris a fait publier un rapport 
qui prouve toute sa sollicitude 4 cet égard. C'est qu’en effet, pour peu 
que l’on ait parcouru une fois, ne serait-ce qu’au pas de course, les 
longues galeries du palais des Champs-Elysées, dont les parois repro- 
duisent 4 satiété les mémes dessins exécutés d'aprés les mémes mo- 
déles, on éprouve une impression pénible qu'une étude plus con- 
sciencieuse et plus détaillée ne modifierait nullement. Il est impossible 
de ne pas apercevoir, 4 premiére vue, une différence sensible entre 
les dessins linéaires, géométriques, industriels, et ceux qui paraissent 
représentet la figure humaine ; et, quant 4 ces derniers, il est difficile 
de ne pas reconnaitre que des mains souvent habiles les ont crayon- 
nés avec le plus grand soin. Mais, en méme temps, les plus optimis- 
tes sont forcés de convenir que ce résultat matériel, fat-il cent fois 
meilleur, n’enléve rien 4 la faiblesse générale du concours. Le des- 
sin n'est pas su, la figure humaine demeure 4 l'état de texte incom- 
pris, et la cause saute aux yeux. C’est que la direction fait défaut. 

Certes, personne n’est plus heureux que moi de rendre justice 
aux efforts des excellents Fréres de la Doctrine chrétienne, qui diri- 
gent, avec tant de peine, et tant de peines, une quantité d'écoles flo- 
nssantes. S’il ne s’agissait que de dessin linéaire ou industriel, la 
superiorité leur appartiendrait peut-étre. Mais, pour la figure, ils sui- 
vent le courant, et ce courant déplorable emporte aussi bien les pro- 
fesseurs que les éléves. De méme, j’applaudis volontiers aux efforts 
louables de la ville de Paris, et j'accorde qu’il faudrait étre aveugle 
pour ne pas reconnaitre dans |’école Lequien, dans celles du neu- 
vieme et du onziéme arrondissement, et dans celle de Vaugirard sur- 
fout, une direction intelligente, digne des plus grands encourage- 
ments. L’Ecole des beaux-arts de Marseille, le cours d’ornement de 
Versailles, les cours industriels de Tarare, méritent d’étre cités 
comme d'honorables exceptions. Aprés tout, ce sont des exceptions, 
et le fait n’en reste pas moins patent, irrécusable. La plupart des 
écoles de dessin de France obéissent 4 une mauvaise direction. Dieu 


362 L’ART ET L'INDUSTRIE. 


me garde d’accuser spécialement les professeurs! Mais enfin, ils ont 
bien aussi une part de blame a supporter. Si le commerce répand a 
profusion des modéles plus propres 4 égarer le gout qu’a le diri- 
ger, pourquoi les adoptent-ils? Les modéles de dessin, sortis de la 
maison Delarue et signés du nom de Julien sont les premiers cou- 
pables, et je me rallie volontiers au tolle général qui s’éléve contre 
eux. Mais, encore une fois, pourquoi les adopter? Il est vrai que 
la plupart des écoles dépendent de commissions dirigeantes qui 
dirigent les professeurs eux-mémes. Cependant, si un homme du 
métier, si le professeur du cours de figure osait protester contre les 
modéles suivis, se trouveraif-il en France une commission pour 
les lui imposer? Hélas! en posant cette question, mon scepticisme 
s’effraye de la réponse. On sait trop de quoi Jes commissions sont ca- 
pables. Eh bien ! admettons que le mal ne vient ni des professeurs ni 
de personne. Constatons seulement que M. Julien régne en maitre 
dans les écoles de dessin. Quels seraient les moyens de combattre 
son influence? 

Ii faudrait, dira-t-on, d’autres modéles. Mais n’en existe-t-il pas? 
Sans remonter aux Quatre Livres d’Albert Durer, au Livre de pour- 
traicture de Jean Cousin, aux Eléments de Saint-Igny, et aux Proportions 
de Gérard Audran, en proscrivant méme, si |’on veut, les tétes d'ex- 
pression de Lebrun et les académies de Vanloo, ne trouverait-on pas 
plus d’un cours de dessin, plus d’une sériede modéles publiés depuis 
Louis David et sous son inspiration plus ou moins immédiate? De 
nos jours méme, le cours de Delaistre, la méthode Dupuis, et d'autres 
dont Je nom m’échappe, ne suffiraient-ils pas 4 former les jeunes 
générations? Par malheur nous sommes dans un siécle d’innovation 
et de prétendu progrés. Ce qui date d’hier parait déja vieux. [i nous 
faut du nouveau 4 tout prix, surtout en matiére d’enseignement. On 
adonc eu l'idée de proposer comme modéles pour les écoles de dessin 
les fac-simile des dessins des maitres, et une commission (ot n'y a- 
t-il pas des commissions?) approuvant cette idée, a encouragé les 
écoles de la ville de Paris 4 s'en servir. 

Sans doute, si des hommes tels que Léonard de Vinci, Raphadél, 
Michel-Ange, Poussin, avaient songé a tracer de leur main un cours 
gradué d'études de dessin, rien ne-vaudrait ces précieux modeéles. 
-Hls n’y ont pas songé. Léonard de Vinci et Poussin se sont bornésa 
indiquer une méthode, a fixer des régles, comme si le modéle mate- 
riel leur paraissait indifférent, pourvu que l’esprit de la méthode fut 
bon. Les dessins qu’on peut emprunter aux grands maitres n’ont rien 
-de didactique. Ce sont ou des esquisses de portraits, ou des ébauches 
de compositions, ou des études particlles, jelées sur le papier avec le 
feu du génie, sans souci du procédé, sans préoccupation objective d av- 


L'ART ET L'INDUSTRIE. 365 


cune sorte, sans autre but qu'un but purement subjectif, c’est-a-dire 
pour débrouiller une pensée encore hésitante et chercher au milieu de 
linéaments confus la forme la plus adéquate a l’idée du moment. Rien 
de plus admirable que ces confidences du génie, précisément parce 
qu'il ne lesadresse qu’a lui seul ; rien de plus instructif pour qui veut 
procéder de méme dans la génération de sa pensée; rien de plus in- 
complet, de plus insuffisant pour qui les copie. A-t-on jamais imaginé 
de dicter 4 des éléves, je ne dis pas de sixiéme, mais de quatriéme, 
comme modéles de grammaire ou de syntaxe, comme textes a traduire, 
les Penseés de Pascal, dans }’incohérence sublime ot les révélent 
ses manuscrits? Le simple bon sens nous indique les conditions 
des modéles élémentaires ; la netteté, la précision, la sireté, une 
définition qui ne bronche pas et qui exclue tout 4 peu prés, une 
exécution bien arrétée et facile & reproduire. Au surplus, l’école 
du premier arrondissement a déja adopté l’idée nouvelle. On 
peut voir exposés deux dessins exécutés d’aprés les fac-simile de 
M. Leroy. L’éléve qui les a reproduits, et qui n’était certainement pas 
le plus faible du cours, n’a oublié ni un faux trait, ni un repentir du 
maitre, ni une hachure, ni une bavure de sa plume, ni méme une ta- 
che d'encre. Aquel résultat est-il arrivé ? Il a recommencé un fac-simile, 
il n’a pas fait un dessin. Le travail d’imitation stérile auquel il s’est 
livré n’a rien ajoutéa son savoir, et je ne m’en fierais pas davantage 
4 lui pour mettre une téte d’ensemble et une figure sur ses pieds. 

L'idée de transformer les dessins des maitres en modéles d’école 
nest pas une idée d’artiste, pas plus qu’une autre idée, approuvée 
jadis par de respectables commissions et complétement enterrée 
aujourd’hui, qui consistait 4 donner pour modélesdes reproductions 
photographiques de platres antiques. En définitive, les vrais modéles 
ne manquent pas, surtout 4 notre époque. Il faut les chercher ov ils 
sont, et ils sont of ils ont toujours été, dans les ceuvres achevées des 
grands maitres. Ce qui fait défaut, c’est l’interprétation, el, avec elle, 
lesprit de l’enseignement. 

Le premier vice des modéles actuels vient de ce qu'ils reproduisent 
des ceuvres d’ordre inférieur; le second, de ce qu’ils les reproduisent 
mal. Toutefois, gardons-nous de prendre le change et, au lieu d’ accuser 
le défaut de caractére et la mollesse de l’interprétation, n’allons pas 
nous gendarmer a Ja légére contre le procédé matériel, c’est-a-dire les 
hachures. Cette accusation banale tombe devant l’évidence des faits. 
Aucun maitre, depuis Raphaél jusqu’a Eugéne Delacroix, n’a su dessi- 
ner sans hachures, parce que c'est le seul moyen de graduer la puis- 
sance d’un ton, sans lui enlever sa transparence. La plupart méme 
ont eu recours aux hachures quand ils ont peint. Il suffira de citer, 
comme exemples extrémes, les fresques de Pompéi et la chapelle 


364 L’ART ET L'INDUSTRIE. 


des Saints-Anges & Saint-Sulpice. Voila un ‘lieu. commun jugé. Mais il 
est certain d’autre part que fa lithographie porte la peirie ‘des enceu- 
ragements 4‘contre-seris qui l'ont précipitée,’ de chute’ en-chrute,’des 
mains de Gérécault‘et de Gharlet'dans cetles de M.dalien. Peut-or' espé- 
rer de la relever? Péut-on croire que si le gouvernémient, arnsi'qu’on 
l’a proposé, encouragesit sés'‘pensionnarres dela vilta Médicis' 4 exé- 
cuter sur pierre bes: études'qut leur: sont demandes: d'apres les mat- 
tres, ils s’y ‘préteraient: volontiers?: Cé- serait: 1a uh bon ‘moyen 
d’avoir en: ‘peu‘dannées une série de’ modéles dvouables';' surtout 
si 'ces modeles reproduisaient les cauvres des maitres les plus ‘sin- 
céres, les ‘Florentins de préférence anx. Bolonais, ‘sans ‘dédatgrter 
Giotto ni Fra Angelico, sans descendre:au‘dessous de Raphadl, ‘dé Mi- 
chel-Ange et ‘de Jules Romain. Mais-est-il nécessaire d'ailer si toi ? 
Pourquoi no verrions-nous pas entreprendre}:a' Paris néme,' le repro- 
duction des ceuvres modernies les plus révormmandables pat la’ pureté 
du dessin? A défaut-d’éditeurs, la chalcographie refuserait-elle sa pro- 
tection 4 des lithorraphes jeunes et hardis qa? reportersient' sur 
pierre les fragments les ples didactiques des principaux tableaux ‘du 
Luxembourg? Il y-a dans!’ Apothéosed’ Homére-de quoiapprendréG lire, 
je veux:dire’ a. destiner, 4: ving? générations: ‘Les frises' de Saint-Vin- 
cent de Paul, les'cémpositions et surtout les figures‘isolées de Saitt- 
Germain des Prég, les peintures de |’Hétél de Ville, quelle source de 
modéles aussisdrs pour l'étude’ que pour le gout! Soyons!én ‘bien 
certains, ‘si de-tels modéles supplantaient deans lus éedlés; latqués' ou 
religieuses, ecux' qui-y sont'en usage'ou que'l’on: vent 'y introduire, 
nous verrions }’art industriel se renouveler de Tei-méme et fous 
donner des produits ‘bien différents de ceux ‘qu'il expose: |: 
Aprés ‘tout, cependant, en supposant les moddles-parfaits, les 
cours bien dirigés, les professeurs excellents,' les ‘@léves intelligents 
et dociles, ce'ne serait que la moitié dela besogne. ‘Apprendre & des- 
siner, rien de plus utile assurément pour un ouvrier. Mais il y a au- 
tre chose. En industrie, le point capital est'de: savoit’son méfier. 
Former ‘des ‘artistes-ne suffit pas, il nous faut des duvriers. -La'véri- 
tablé question est:la. Elle sort de mon eadrei H ne it’appurtiént pas 
de comparet les ‘conditions. de travail des 'époques passées: et ‘céHes 
de l’époque présente. Jadts; un contrat d'apprentissage, rédigé avec 
soin, placait'lejeune ouvrier sous Ja direction paternelle d’un inaitre 
éclairé. Aujoard’bni, existe-t-it'des apprentis ailleurs:que dans les 
établissements de‘Saint-Nicoles: et'de Moritrouge? Ce qu’était’ouvrier 
du moyen geet de la: Renaissance, on peut le compreridre ‘ericore 
par'l’exemple aes pays restés en dehors de Tédonomie moderne. En 
Orient, vous rencontrerez un homme pootvw de quelques outils qui 
va s’asseoir sous la-tented’um cheik. On lui dénne du civre,‘i le plane, 


L’ART ET L'INDUSTRIE. | ~65 


il le tourne, il le découpe, il le fagonne au repoussé, au ciscau, il le dé- 
core de gravure et d’émail, et de ses deux mains sort un de ces 
plateaux ofi survit un vestige de l'art arabe. Ailleurs, une jeune fille. 
tisse de ses deux mains, pour sa dot, un de.ces tapis de Smyrne ou 
de Caramanie qui font notre admiration. Combien de mains et de 
machines l'industrie moderne n’emploierait-elle pas pour le méme ré- 
sultat! car il faut produire viteet 4 bon marché pour lulter contre la 
concurrence. Or, toule production deyient 4 peu prés bonne dés que le 
consommateur est le seul juge du mérite. La division du travail, la 
ruine de l’apprentissage, la suppression des maitrises ou jurandes, 
l’emplhoi des machines, autant de conditions inhérentes a notre étal so- 
cial, qui établissent cntre les époques passées et |’époque actuelle des 
différences profondes, et qui peut-étre enchainent l'industrie dans le 
rapprochement que l’on voudrait opérer entre l'industrie [et l'art. 
Ce sont ces problémes, et le désir d’en chercher la solution, qui 
ont donné naissance a la Société de l'Union centrale. Placée par ses 
fondateurs entre l'industrie el l'art, l'Union centrale deviendrail 
une sorte de jurande, au sein de laquelle le talent individuel trou- 
verait une garantie collective. On voit qu'une telle société peut ren- 
dre des services réels, et déja elle a beaucoup fait. L’hiver dernier, elle 
avait ouvert des conférences ot des esprits dislingués, des érudits, 
des.amateurs, sont venus tour 4 tour exposer les principes vivifiants 
de l'art, pendant que |’Kcole des beaux-arts nourrissait ses, éléves 
d’une esthétique malsaine. Elle a formé, dans son. local trop étroit 
de la place Royale, une bibliothéque ef un musée d'art industriel 
activement consultés. Maintenant elle a réussi 4 organiser, avec ses 
seules ressources, une exposition d’un caractére tout nouveau, prou- 
vant ainsi qu'il ne faut jamais désespérer de I 'initiative individuelle. 
Un succés éclatant a couronné son ceuvre, et je ne serai démenti de 
personne si j‘ajoute que le succés, cette fois, a été la justice. 


En somme, l’exposilion multiple de l'Union centrale est-elle ce 
nature a nous. laisser un enseignement? Je crois avoir ramassé, le 
long de ma route, les principales vérités qui sen dégagent, et, sil 
faut chercher une conclusion pratique, nous la verrons sortir du 
spectacle que nous avons eu sous les yeux. 

Entre l'art et l'industrie le rapprochement est possible, a la con- 
dition que ni l'un ni l'autre n’abandonne son véritable terrain. 
L’industrie ne peut perdre de vue le principe de I'utilité sans tomber 
dans le superflu des modes passagéres. L’art ne Jui apportera un 
concours digne de lui qu’en gardant la suprématie que lui assure la 
valeur morale de ses ceuvres. 

L'industrie n’emprunte a !’art qu'une enveloppe, mais elle donnera 

Ocroangz 1865. 24 


566 L’ART ET L'INDUSTRIE. 


4 cette enveloppe une dignité véritable, si elle sait méler au décor 
géométrique ou végétal la figure humaine, réduite & ses éléments 
caracléristiques, et abstraction faite des éléments secondaires qu’y 
ont ajoutés les époques corrompues. 

Enfin, le musée rétrospectif renferme, 4 cété d’un grand danger, 
une grande legoa. Le danger serait dans !'imitation servile des mo- 
déles qu’on y vdit expdsés. L’archaigme, déja trop répandu, n’a pas 
besoin de développements nouveaux, et l'industrie ferait fausse route, 
si, pour flatter des goits éphéméres, elle se contentait de recom- 
mencer le passé, si gloriewx qu’ll soit. ve 

La lecon mérite d’étre sérieusement méditée. Chacune des épo- 
ques représentées au musée rétrospectif nous apparait pourvue d’un 
caractére original, d'un systéme de formes et de décor impossible a 
confondre avec celui des époques précédentes ou postérieures. Ce 
caractére appartient-il en propre a l'industrie ou bien a l'art? Est-ce dans 
Yart, est-ce dans l’industrie qu’ il faut placer l’origine de ce systéme? La 
réponse ne me paraft pas douteuse. Qu’il s’agisse des premiers siécles 
chrétiens ou les chasses et les émaux reproduisent les types figuratifs 
et décoratifs des basiliques, qu’il s’agisse du moyen age ou le systéme 
ogival se refléte dans les moindres détails du mobilier, qu’il s’agisse 
de la Renaissance itdlienne ov telle tapisserie nomme Mantegna, et 
telle assiette Raphaél, qu'il s‘agisse enfin-des époques francaises, de 
Louis XVI, par exemple, ott les pftes tendres de‘Sévres se modélent 
sur l’architecture du Panthéon et de Saint-Sulpice, I’histoire nous 
montre partout le méme spectacle. Ce n'est jamais l'art qui prend le 
mot d’ordre de I'imdustrie, c’est l'industrie qui prend le mot d'ordre 
de l'art. Et l'industrie estd’autant plus artiste, que Part est davanthge 
grand art. D’ott résulte une conclusion ausst évidente pur moi que la 
lumiére du jour. Tous les encouragements donnés 4 I’ industrie, tout 
les exemples qu'on lui proposera, tout l’enseignement qu'on lui 
distribuera, resteront frappés d’impuissance en tout temps et en tout 
pays ot Ie grand ar'l ne recevra pas les premiers encouragements, les 
plus nobles dxemples, l’enseignement le plus’ élevé. En d'autres 
termés, et pour tout résumer d'un mot, le grand art florissant fait 
Vindustrie grande et Prospere: 

Léon Lacrance. 





M. ARMAND. DE’ PONTMARTIN 
LE CRITIQUE ET LE ROMANCIER, 


Ui , , 
an c, rf 


M. de Pontmartin vient de publier le onzi¢me volume de son 
ceuvre critique’, Voici bien des années déja gu’il poursuif, avec une 
régularité infatigable, cette rude entreprise dont ceux-la seuls qui en 
ontessayé peuvent soupconner toute la lourdeur. Depuis 1852, mal- 
gré plus d’une menace et plus d’une plainte, malgré des semblants 
de retraite sur le mont Aventin, des fuites vers les saules, des re- 
quétes semblables a celles que Richelieu présentait 4 Louis XHI, pour 
élre admis 4 faire valoir ses droits au repos, parce qu'il savait bien 
qu'elles ne pouvaient étre accueillies, M. de Pontmartin est resté a 
son poste pour son plaisir et pour le, ndtre, et c’est a peine si, de 
temps & autre, il a fait rel4che pendant quelques semaines pour 
aller retremper dans le silence des champs un esprit fatigué par 
la littérature de la ville, et pour rentrer ensuite dans sa tache avec 
de nouvelles forces. Il a beau parler coquettement de sa vieillesse, 
comme pour se moquer des critiques qui ont la fatuité de se croire 
plus jeunes que lui; de sa lassitude et de son épuisement, dont ni 
M. Barbey d’Aurevilly, ni M. Michelet, nil’auteur du Maudit ne se sont 
guere apercus, je le crains, dans les dcux volumes de ses Nouveaux 
samedis, et risquer sur son propre compte des allusions timides, que 
Gil Blas ne ratifierait pas, aux derniéres homélies de l’archevéque 
de Grenade, ses lecteurs s obstinent & ne pas le prendre au mot. 

Nous avons eu successivement les Derniéres causeries littéraires, les 
Derniéres causeries du samedi, les Derniéres semaines littéraires. Mais, 
en dépit de toutes les apparences, et malgré cette troisiéme récidive, 
hous savions bien que le public et M. de Pontmartin ne pouvaient se 


' Nouveaux samedis, deuxiéme série, Michel Lévy. 








368 M. DE FONTMARTIN. 


séparer ainsi. Donc, aprés les Derniéres semaines littéraires, nous 
avons attendu sans crainte qu'il rouvrit ses salons. Il vient de le faire 
avec ses Nouveauz samedis. 

Ces onze volumes forment une ceuvre qui se tient et se suit, une 
ceuvre inspirée par une méme pensée et par un méme esprit, souple, 
ondoyant; ‘divers, witis ‘toujours’ resté 'fidéle h-seq trails caractéris- 
tiques ét'& sa plrysionomio primitive ; und cowvre quicambrasse dans 
son ¢adre ‘flexible: toutes ‘les manifestetions: idea -letires eontempo- 
rdines sous lewes ‘formes-les plus varites; On pdut dire que. depuis 
quitize ans, pas un honing et: pas ‘ui: livre, parmi:cauxiqui onl mar- 
qué tear trace, n'a échappé & son-éxamen. Dans‘celte riche galerie, 
peinte d’tne muin si lépéte; si aisée, bi spigituelle et souvent.si ferme, 
ott tes bustes se mélent sux cffigies en pied, otiles pastels de Lilgur 
font: peridant aux tilés de Largilliéve et .de:Rigawd, ots la grace, ais 
madble et ‘souriante'du :causeér recouvre les fortes.qualités du cri- 
tique;' comme ves vores de gaze. ‘quir adoweissent les traits d'une. 
physionomié virile; id Re: manque: qu: uae: ‘Agure, ealle da. M. de Pont- 
martm luitméme; Poet eb a, 

Nous' n’avons pas #2 prétention de le remaplaeer,, ef neas nous sen-. 
tons complétement' protégé contre: toute comparaison par | evidence 
d'und frfériorité: dont il serait presque ridicule. d’invoquer. laxcuse. 
Ce que nous voulons:-tentec ict, :dadlleuna, c-est. mojns. un porlzait 
corhplet qu'une sitmple esqutsse,' ia crayon| comme: on Hisail jadis, 
ol nous nous contenterons de marquer Jeb. contenrs:djun trait aussi 
exdct qué possibte, en laissant aax souvenirada lecteur le soin de les 
rémplir et de les animer. A ceux qui negardetaient comme suspecte de 
partialité une étade sur M; de Pontmartis daris Ja. tewue mame dont 
il est un des ‘soutiens eb dds ornements,’ nous-n:avong qu'un mot d 
répondre::' c'est que. nous nous: estimona: Housmémes, et surlout 
que nous estimons. notte: modéle- placé. au-dessus d'un paceil soup- 
con: Nous crviriors I'burilier-en: le flattant.au, lieu de; le juger. Les 
peintres ‘ne’ soit portés fi mentir que. lurequ’ils ont deyant Jeur che- 
valet une fizure/sans beauté et sans-caractése/-La banalité des louanges 
ordinairés: peut Ctre demise quand 4 s'agil:de. pasvees. petits. scri- 
vains, pour qui ‘toute boufiée: d’encens ¢stume.aubaing; mais en 
parlant d'un ‘homme tel que: M. de-Pontamuntin, habitué a. lire.entre 
Jes itgnes, eo il sait si bien crire Ini-rméme, ef trop expérimenlé 
pour rié pas discerner du - preter coup un.dloge singpre,d'un.en- 
thousiasme frelate, ‘il Lemyerias smoins' de le loucr que: de, le faire conr 
naltre. ae aN a, pe Te rad 


q f ® » 
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a es ar! as ‘oe! ig bee fli veevrb ys ah a ved, ‘ « 





M. DE PONTMARTIN. 369 


Pee DIETS Bie e282 Vee GAT Sede oe 4 
24, fe tyetd 4, TO rear I rs ee 
Loe ma a Ree rd ee ie Re De 

“On sat a-dnal point te oritique:a. été transforasée per la exéation 
de ia presse quotidienne, Sous l’taflueneg dé causes analogues, elle a 
subi‘ tes metnres'vicissetudes ‘qte l’armée at Ja'magistrature. Aux gra- 
ves lévionnaives deila viville méthode, armiés.de liéquerre et du com- 
pas, bardéy (dang une cujrasse da régles et. de citations, .s est. substi- 
tuét la tréedpe légdes,.' née des “besoms de -Ja.‘stratégie moderne : il 
faut, pour la polétviqic:rapidedu gousnal,.Je fantassin dégagé et l’a- 
lerté tirailleur, 43’ceil toujours en évesl ‘et 4a mein toujours en mou- 
vernertt: Le 'mupistrat d'antien fégirhe, at Stontplissd, au seurcil dur, 
coiffé du bdnnet-carté comme d'un diaddme, a pour successeur le juge 
qui 'laissé passer sotptrabtt neir sous la toge, qui remplace deslunettes 
par le lorgtiony sourit auxfleurs de: rhétosique d'un avooat en bottines 
vernies ou aux calembours d'un procureur général. an.gras souliers 
ferrés, et! dow! les verdicis‘n’en valent pas moi#s pour cela, Dans ce 
groupe des trititues eontem porains qut ont si heureusement assoupli 
la science ‘austere des Aristote et des Boileau ,:M. de: Pontmartin se 
distingtie ‘aux! premiers rangs: par-ume pitysionentie particulidre et 
ufré ‘origivalité propre. De.la :vieille trbane pedagogique il a fait 
un fateuil;'et da. tribunal an salon. - 

Conseties, est ‘Id titre’ qui revient le plus souvent en téte de ses 
volumes de critique, et' it ne-pouvasl mieux cheisir. M. de Pontmar- 
tin, err effet, est be erai'type do.causeur litténaire. Ul a les. plus. exqui- 

oh meio genre : Hélépance et la distinction, :la -finessa, la ra- 
pidité, les. sailtes: ‘imprévues, ta'verve, la malice .et.les malices, l'art 
dds sous-eretidus,, des ironies discrétes: et -des,.allusions: ‘piquantes, 
laisanice' ‘surtout, una alsanoe qui ne- sb.lasde et..ne.se-dément ja- 
mais, qui ‘garde ‘sa désinvolture et: sa- helle humeur- jusque dans 
les qrrestions tes plus atdues. Chez: hai, Ja. juctessa du coup dcoil et 
lingéniouse - sagecitéidu. jugemeat:semblent'-des. dons. naturels; et 
commie 'l’ épariouisecmient!spontané: d'une: intelligence. ouverte, .mo- 
bile, nerves; otie woot snénie-est/un instined, ef.qua-choque le 
laid comme: une loreilte détivate- est, blessée. par ure fausse vole. Ii 
garde; en sun ter—we-chausste, ouvert-teus:es samedis aux visiteurs 
de bonne-compaphie; iee'phus.charmantes toaditions de.tette conver- 
sation francaise, qui était la premiére du monde, au temps ou l'on 
savait causer d'autre chose que de Thérésa, de la Bourse et de Gladia- 
teur. Il sait éclairer l’ceuvre par l’ouvrier, la critique par la bio- 
graphie, replacer le livre dans son cadre, faire revivre l‘homme 


37@ M. DE PONTMARTIA. 


dans son atmosphére, évoquer avec lui.el autour de dui le cortége 
des circonstances, des impressions, des influences; et..c’est moins 
Ja de sa part un systéme qu'une tendance naturelle de san esprit, 
ot il obéit en méme temps aux exigences de la eritique aotuelle 
et & sa vocation de causeur. A l’appréciation il méle le récit; parfois 
il s’'y fait intervenir lui-méme, convoque ses souvenirs a.!’appui de 
ses jugements, et transforme son‘article on une sorte.de tableau, ot 
l’aneedote et la mise en scéne viennent en: aide.&. analyse pour lui 
donner plus de couleur, de relief et de vie. Les études sur MM. Louis 
Veuillot, Halévy, Ponsard; etc., sont ainsi d’agréables: monceaux du 
genre mixte, oit-l’en sent. le voisinege du remancier,.de méine que, 
dans ses romans, plus d'une fois.on devine que. le: critique -n est ‘pas 
loin. I oor podbot, og Fg 

Sans. doute, parmi les maitres du genre, plusteugs peuvent rinaliser 
avec M. de Pontmartin pour la finesse-et la sureté exitiques; mais pas 
un, je.crois, ne lui disputera cette-charmante, supériorité du. catiseur, 
qui'marque d'un trait st essontiellement frangais saiphysienomie lilté- 
raire, et lui assure incontestablement ‘la premiére place dans la pro- 
vince Ja plus agréable et la mijetx hantée du reyaume eritique. Ce 
qui manque a la plupatt de ses confréres, je-dis deg plus illustres; popr 
atteindre & cet idéal de la causerie que le critique ne doit jamais par- 
dre de vue danse journal, c'est ow l'aisance, qu la-netteté,. ou lamer 
sure. Celui-oi-est sujet ase perdre ‘dans. les: nuages-de lesthétique; et 
celui-l& dans les subtilités et les: miévreries de: lihdtel- Rambouitlet; 
cet autre, 4 l'affectation précieuse.et & Ja recherehe excessive de l'0- 
riginalité oppose l’affeetation du-bon-sens presaique let howrgeois,;et, 
retournant les habitudes¢onsacréag, il fait passer jugqu'ases paradoxes 
sous l’aceoutrement'du lieu commun.. L'un eause comme: ‘on.cause 
antre directeur et récipiendaire dans les séances solenneliies:de_ |:Aca- 
démic; l'autre, comme onieause dans les.umiversités.qliemandes et: bes 
brasseries circonvwisities, on -mélaat, dans uniamalgame bizarre, 12 
désinvalture del’ étudiant au.-yourd ergotage du profésseur, la meta- 
phynque de Hegel.& la physique de.l'Edole. de médecine, ef en-sau- 
poudrant ses; thases de:trivialités: brutales et do: ldgiyetés.tudesques, 
pour leur donner ua veqnisde mature) eb d‘aisance. Jen sais quasont 
l'intarissable faeilité dium wobinet:dieau tiéde,-ouda profondeur un 
mavais bourbeux. J'en sajs.aussi qui sont tranchants ot hautams pour 
faire cvoire. 4 la fisité de leuss principes}: ow qui. pvitent-awecisoind 2- 
woir des principes.de/paur qu'on ine: les agcpse. de préjugés, eb qui 
eacusent tout, seus prétexte de tout: comprandre, Las, noma propres 
ich seraient, inutiles., Je. ne veux.pag donner lien ile croine:t M- de 
Pentmartin que. je laiilu a) étqundie, eb que Ja legan. das Jeadiadeaa- 
dame. Charbonneauwa- été. perdue peur mobi. Mais, saps pousser plus 


of aa thy orp al 


M. DE PONTMARTIN. o74 


loin cette comparaison indirecte, qu’achévera le lecteur, il se trouve 
que: j'ai déya dit ce: qu’est sas M. de Pontmarlin, en disant tout ce 
qu'll n'est pas. 

M. de Pontmartin a. trep. a esprit, — de ¢ptesprit, le plus rare de 
tous, quise juge Jui-méme avec autant d’impartialité que les autres, 
-~ pour. croire que: nous avons voulu lui faire un piédestal de ses 
rivaux,.ou pour souhailer de s'entendre dire qu'il est aujourd’hui 
notre: seul critique. Nousin’avons-encere affaire gu’au causeur. Et, 
sur.ce ‘terrain, tous sont d’accord ceux-l& mémes qui lui reprochent 
le plus: amérement les erreans ou les lacunes, les sévarités excessi- 
ves ou: les: complatsantes faiblesses de ses jugements, Ses ennemis les 
plus décidés.# l’injustice n'ont jamais osé anscrire sur ja liste de ses 
défauts ni la prolixité, ni la pesanteur,ni la subtilité, nila prétention. 
Persomne ne sait-‘miteux @arréter a temps. 1! efleure, il glisse, il indi- 
-que du doigé ef souligne du regard; chacun de ses articles rappelle le 
tat d'Horace:: arcant pracordia budit, Sans onpusen et sans approfon- 
din lourdement, il-abonde. en. apercus-ingénieux,. brillants et neufs, 
qpui vont droit au coeur day sujet et projettent: yp éclair. lumineux sur 
la question quiil traite.: li:ae tient pas a cpuiser la matiére, pourvu 
qu en-‘ses traits — = nent sien le nee, de point juste.et es- 
sential. (ro i 

iCelte absenoe adeaplabsdeisddantisns: dane la signification la plus 
étendueda mot, est l' undes:caractéres Jes plus incontestahies, les plus 
heureux deM..de/Pontmartin. Versne trouverez jamais chez ui nil’é- 
talage des théories, ni |’étalagd-del'érudition. Vous n'y trouverez pas 
davantege Y ostentation deices prinezpes moraux: que c est kon hon- 
‘near den’ avoin jamais veulu séparer des. priacipes littéraires,, parce 
qu'il a:toujours compris que ‘le boa-est: l'une des faces du. beau. lla 
dés prineapes, ‘mais ilz'a pas de. syatémes; il-sq tient & égale dis- 
fance dntse: te parddaxeet Je lieu commyn,. ne sacrifiant ni le. besoin 
d’étrevrai au désird tre neuf, ni le désir d’étre‘neufau besoin d’étre 
vrai ; renowvelant les‘ vieiltes théses par un esprit toujours jeune, et 
aecordant les idées nouvelles avec un respect maltérable, mais sans 
superstition; pour les anciennes-croyanoes. I! ne les perd jamais de 
vue, mais itl ne les: monkre pas.a out propes etihots de propos, 
comma fort eurtout eaut poor qin ld moralé est une arme-de ‘luxe 
sembtable a ‘celles 'u’on aeoroche 2-une:paneplie dans son saton, el 
doat one .so'sért jamais. M. de Pontmartin ¢’arréte au moment ot il 
- wa pérorev et précher, et reste en deca, sur:le bord. Il est si peu pé- 
dant ‘qu'il ‘préférera mérne'l'apparence deia légdreté d'1'affectation de 
la'gravité. Voile, dira-t-on peat-dtre une qualité d'aequisition fa- 
ale et:dont il: sied- de n‘dtrée pas trep fier. ‘Il est si-aisé -de-ne point 
faire ttalage: de savoir! — Pas si -aisé; quand on sait beaucoup, et 


572 M. DE PONTMARTIN. 


méme, — j‘allais dire surtout, —.quand on isail pew jee quand on sait 
mal. Les plus empressés da mettre toute leur.aciencedebiers,@ ia-de- 
vanture, sont ceux, gui l’ont acquise de. frafeha-date, et selhdentide ba 
montrer avant.de \'avoir perdue. Cetin résarve dei ber gditd Wail- 
leurs ses périls ; bien des lecteurs -sonk endiins 4 jugert. on critaque, 
comme tout autre écrivain, plus. que-tout: autre encone,! moins da- 
prés ce qu'il sait en, réalité que d-aprés.ce .qu'il--a da, pnébesition de 
savoir. M. de Pontmartin, a pu sca, eonvainere pita: a maa fossa ses 
dépens. Quelques-uns ont cru,.ow.du mons als ont.dit quiil savait 
peu, parce qu'il n’affiche pas cq qu’ sail; de méme.quand’autres Vont 
ctourdiment draité de: critique . superficiel, - pares qualrest (bujéurs. 
clair et net, facile et rapide. 1.0 beeen ge Mor ste by fa aan at 
- L'étalage! On ne sauya, jamais.:de quelle ulilité ih est sown eqcher 
le vide du fond sous. Véelat, de. la surface. Magasins/ de. vicux:habbts, . 
qui meltent a la fendtre, leurs plus hrillants,oripegux et io she 
trouve, dés qu'on y.enire, que das ;logues.et une friperie:sardide; res 
taurants ambilieux et menfeurs. qui louent de. magal fiquaaiqeastiars 
de venaison.pour pipen;le regard, du passant, et, le fantenounir de 
faim quand il s‘y est laissé prendre,—.a combjen de nog splenteéls pro- 
fesseurs Mesthétique, de-nos pafings abstrackeurs da quimbeasonce, 
ne pourrail-on appliquer ges comparaisons familiares |. Copabies niea 
connaissons-nous pas dont le ton dogmatique, et, tranchant fait -les: 
trois quarts de l’'autorité, .et qui, ne, déclament,excathedra.quepasoe 
qu’ils seraient inedpables de cayser.simplement en. téle-bridke aves: le: 
lecteur, sans trahir apssitdt icelle indigance, inellestuelle.iqus sent 
besoin de-dissimuler sous la pomape des phrases,et.l‘qudecs dts aflic- 
mations! On dit que Je Jecteur, francais ne s¢ plait quia .2c quistar 
muse; cela est vrai peut-ttre, mais ce qui ne-) est pas, mains; ¢:¢st: 
qu’il ne respecte que, ce.qui-J.eanuie, .La,clarté,, le dan.sansy le grice’ 
aimable et légére sont des qualitds quiil goute, et dont:al. 9. défie;. 
tout ‘en les ajmant fort, il neles prise, pas trésyhaut, Rarnequil s:¥ 
Teconnait, lui-méme,. et les prand. pear des dens; damatzyare que Lout 
compatriote a dit trouver dans. son -bercaay..en: venant: apn mende- 
‘Au contraire, la gravité le pénétre.d’yne,sorte. de. vonésation mystt- 
rieuse, ennui, Je fascane, incomprchensible Aye parait: mrevondien :: 
il n’en. approche pas, mais il.admire a distange. 1] fautaan cartainequ. 
rage pour aser fire net, ais, Lumingux, au. risque dp.ge fain paper 
pour superiiciel. dang, les esprits weviniae el, Pour ABNOKADI ALE. 
ycux des. ignorants. od geeisapeot cabs Cgrgp satnbe «| 
On aurait tort, @aillears, de erpire que ide, Pontmartin medavte | 
les grandes questions, ef qu:il, sept eanionné dansgan domaine diller 
raire, en Glendant. ype.sorte dle, cordon. sgnitaixe. aytounde-dui. Bias! 
qu'attiré de prélérence,, A ce.quyil,sermbla, vers, Jen euaxpes d aepaginn- 


M. DE PONTMARTIN. 375 


tion, oduib:ser sent plas '&: atsh, ety pour’ ainst dire, mieux chez lui 
quelpartent stlewrs | 119 ng crbitit nulleiaent W’aborder la philosophie 
et Thisthiney:e-s'enguger meme,'a Pa! Svite Wes ‘esprits les plus élevés 
oulles phus hardés de'ee'temps, dans les'hautes régions de 1a métaphy- 
siqugéransoendunteiet de ia'science sbéfale: Sdn cediVre critique ren- 
ferme des' volumes entiérs oft i! nes octape' guére que de noms qu’on 
n’ebt pes debited Lucdnipter parini ceayides auteuts frivoles. ‘Au be- 
soi, fa-politiqae nelai fait pas peur : sdtis jamuis 'rechercher sa com- 
pagaie; il nela {iit pas qaand il: la trotve sur Son chumin; mais, grace 
a Deen, ces rencontyes sont aujourd’ hui de moins en moins fréquentes. 
JadisMude Pontmartin, dang sa'fervear do nédphyte, tobt 4 sbn rdle 
dorgane et d'interpréte par excellence de-cé qu’on ‘appelait ‘alors le 
grasd panw-de Pordro, o# te ‘parti des honnétes “gens, ‘critique du 
monde élégant et de'la suctéid polte, aceeptaitrésoliiment'les charges, 
st lourdes qu’eiles gupsent Sire, ‘d’ ute situation dont il réecueillait les 
bénéfices| ul. Dans te mouvement de lintelligence tonfemporainie, ila 
toujours. fait-wre: large part; la part qui leur est duc, aux graves es- 
prits, san: rémiuentrs' d'idldes', et tes Guizot; les Mignet, ‘les Montalem. 
bert, Jes ‘Villetmain;' ley Falitux, tes Cousin; les de Broglie, tiennent 
dans sesétaddes une place du‘moins égale 4 cellé des George Sand, des 
Victor! Huge, ‘des: Lamaitine, des’ Balzac et des Béranger. fl n’‘a 
jamais vehserntt ¥'sd' désintéresser Wes grandes questions religieuses 
el sociales) ot'sahis les proclamer’ d‘ani'ton dogmatiqué et solennel, 
sang revendiquer ¥ {out propes at hors de propos Jey droits‘ du spiri- 
lualisme et lee devoirs qu’ impose lé sacerdoceé de la crifique, it méle 
loujours - Ww jugerteht’ moral''d Pepprétiafion esthétiqué (si l'on me 
permet: igi ‘ve “riot ‘amibitiewx; sesquipédatia 'verba), et’ laisse trans- 
partttve I’wemwne sols lefettr@ et 
Prentezsy biety garde’ pourtant,'et regirdez de prés: méme sur ce 
lerraint dh ia critique pureivént littéraire'senible devoir étre dépaysée, 
la ob Von preieait qu'dlle n'a‘ rien’ & voir,'c’est elle encore qui do- 
mine, Nal pias qlieM: de Ponteiartin'n'# fait la guerre 4 dette’ théoric 
de 'antipoar Part, ‘que beaucoup d’éerivairis pratiquent encore, parce 
quelle ast fort corhmote et: qu’élle dispense de la fatigue de’ penser 
comme dv wéril de prendre in parti, mais a laquelle personne ne croit 
plus, pas meéitie véuk quill’ ont inventée. Nat n'est plus ‘artiste que lui: 
illest fubqu'al-botit des ‘ngies, ‘josqit'au bout dés nerfs. C'est au’ 
how Mol todd qi" vénye « la morale ; i! poursuit le sdphisme et l'er- 
reur comme une des formes du laid. N’écoutons pas fout Ie mtal qu’il 
a dit' Wid -1p Wétératere!et de¥ lettres et ses heures “de dépit amou- 
reux} nadpes'Virtiestume te’ gireldues-uns!'de -ses’ réquisitoires; 
malgtt sev trifictintes;” ses-déliances, ses’ duretés ''d'uti thoment, ce 
sont la do deb grasses querdiles quicachent wn fohd dé tendresse inalté- 


374 M. DE PONTMARTIN. 


rable, et qu'on n engage que pour avoir le plaisit dese raccommoder. 
Jaime a voir un gage de cet amour persistant dans le faibla que: M. de 
Pontmartin a:‘toujours montré pour les podtes, ves pawtres déshérités 
qui ont autant depeine aujourd’ huta trouver des‘juges quedes lecteurs, 
et dont la voix s obstine & crier-dans le-désert. L'antour des Gauserics 
est un des rares critiques qui. leur eonsaerent régulidrement chaque 
année plusieurs semaines d'audience: Il ies accueille; il' les choie, il 
les réchauffe avec une prédilection visible, d’autant plus significative 
qu'elle est désintéressée, car-nous ne saciiens pas que M. de'Pont- 
martin ait jamais sacrifié aux: Muses, on,‘ s'il a: sur la conscience 
quelqu'un de ces péchés de jeunesse dont #1 est $i difficile de 's'abste- 
nir, i a-eu du moins la sagesse de ecacher sa folic. I} 'tient en réserve 
pour eux et leur. prodigue, sans compler, toutes lés délicatesses et 
les prévenanees, toutes les. caresses et tousiles sourires d'un maitre 
de maison qui fait les honneurs de san salon 4: lhote préféré il sem- 
ble prendse 4 tdche-de les coneoler, a a oo eveeure 
du public et des édsseurs. - - 

A plusieurs reprises, M..de Jlontimertin’ reat donné la ine, ‘fort 
inutile, d’expeser directement les principes ‘littéraires et: moraux 
qui servent de bases 4 ses jugemenfs, ‘dans des profenioas de foi, 
comme on dit aujourd’hui, ow-il ast permis de voir unte'réporise dé- 
lournée @ ceux qui Yaccussiiont tre: frivole ov: superficiel; et le 
‘désir de montrer: que lui aussi pouvait; comme un Gustave Planche, 

.traduire sa critique: en'‘mdéximes' et la-contenser‘en formtiles. On 
trouve, dans je recueil de ses Causeries, cinqen six articles-ministres, 
comme |’ Esprit littévatve.en 4858; ka Littérature et :les-honnétes' yens, 
la Société et le thédtre, ou, contrairement 4 ses:habitudes, le critique 
monte a la tribune et fast sa Déelaration des Droits de’ homme. iM. de 
Poatmartin. nous:s mis‘trés:a daise‘en raillant niméme, avec beau- 
coup de bonne grdee, ves houfites 'd' ambition intempestive quile pre- 

-Maient jadis une fois Yan, et te poussnient 4 changer :oe jour-l¥ son 
salon ¢n. salle de conférences..ll:4 comprid qu'il sortait de‘sa nature 
et forgait son talent, comme ces: ténors. qui grossissent' lear voix: pour 

-rivaliser.avec jes barytons:: Iacomplets:ou-exagétés, .ces morceaux 
étaient de plus inutiles’: ils ne faisaient que reper, sous une forme 
moims habile et moins -haureuse, .ce' quid] avait dit' cent fois et de 
tquies les fagens les phis. exquises ; ils: partaient la peiue'deteur pré- 
tention. C'est oujours'du Ponimartin, mats du Pontmartin en’ cos- 
1ume.d’apparat et presque solennel,:da Poutwartin: endimanch6. ‘Nous 
Vaimoas mieux en son: habit de tous les jours;:' 1-10 3 

Assprément, la critique telle que }’ extend Vaetour'des Gauseries, 
celle qui ne sépare: pas ia: littérature dela iiordle, et juge larbre par 
ses fruits, — je dirais'‘la critique spinitualiste, si -te: mot n’était quel- 


M. DE PONTMARTIN. 315 


que peu discrédjté pay.l’abus qu’on en-afait, — peut avoir ses entrai- 
nements et ses périls. Qn risque de confondre deux domaaines trés- 
distinats, d’envelopper parfois l'écrivain dans la juste condamnation 
que méritent.ses doctrines, ou de ne pas refuser au livre les éloges 
que méritent.seulement ses bonnes intentions. Mais la critique exclu- 
sivement lattéraire n'a-t-elle pas aussi ses dangers, bien autrement 
graves, et de pires.conséquances? Dans. ses appréciations, 4 cdté 
des finesses, des.argnies, de cette verve.délicate .et-de cet alticisme 
d'homme d’esprit et, d’homme du.mende qui lecaractérisent entre 
tous, M. de-Ponimartin a une qualité. plus rare, plus. &@ souhaiter et 
plus A.craindre : cette émotion d'un esprit généreux qui se laisse 
soulever luj-méme par ja question qu'il aberde, celte espéce.d eatrai- 
nement: chevaleresque, ot le coour prend part comme la téte, et con- 
tre laquel ses confréres plus. avisés.se iiennent en garde, comme des 
gens qui wisent avant foul a ne pas ¢tre dupes. Lorsqu’il est pris par 
le nom d'un auteur on par la nature.et la physionomie générale d'un 
ouvrage, il se laisse prendre tout entier, et s abandonne sans résistance 
au courant... Il. craindrajt, ce.semble, de quereller son plaisir et de 
marchander I'gloge. Il lui.arrive de tout concéder, sans correctif et 
sans. néserve. Grace.a ‘cette faculté dassimilation, si précieuse pour 
l'éoriyaia et pour le critique, il épouse la thése de l’écrivain, se |’ap- 
preprie, se l'incorpore,. at la plaide chaleureusement pour son propre 
compte. Qn’il ait parfois:dépassé la-nresune, on le lui a saffisamment 
reproché, et 1 ne.sest.pas fait faute de le. reeonnaitre lui-méme, 
car persenne .meins que lui n'a la-roideur de juge officiel et lor- 
gueil de Vinfaillibjlité. Que celui nate nous qui esi sans péché lui 
jelle la premiéere:pirrre!l |. 

Ret il possible d ailleurs, est-il shai ou haitablede ne pas queélque- 
fois dépassen.la mesnre ? J’imagine qu'une intelligence modérée, tem- 
pérég, sans passion. d’awcane sorte, tenant toutes ses facultés stricte- 
meaten équilihre, avec |’imperturbahble sang-freid.d’ua orfévre qui vé- 
rifieses balances avant de .peser de la poussiéwe: d’or et: de diamant, 
ou d'ua-chantiate .qit-constate des forces et vészitie.des gaz, fimagime 
qu'une tele intelligence serait heaucoup plus propre a raisonner sur 
des prohlémes de géométrie.que sur des éeuvres d'art. 0 faut au cri- 
lique un esprit. susceptible de recevoirla flamme. Puis, qui ne sait 
combign un jegement sur la: méme cauvre, tout en restant dentique 
au fond, pemt sa nodifier auivant les civconstances, et subir trés-légi- 
lmement les‘contne-cemps du dehors? Indépendamment de jeur va- 
leur propre et de leur signification générale, les cyéations de l'esprit 
empruntent:, parfois th sans. particulier aux: conjonctures au milieu 
desqnelles, elles.se.produisent :.leur portée vacie, leur danger dimi- 
hue ou sacongt selen Laccurrance, etda critique, surtout la critique. 


16 M. DE PONTMARTIN. 


militante, mélée dé prés' du. mouvement ‘dé !'opinion, ‘instalfée sur 
les degrés dé cette tribtine‘dw jodrndlisme, bien facifiée avjuin' hui, 
mais toujours remuée par Iés agitations éxtrieures ; la’ critique’ tho- 
derne, qui ne juge plus'lés éérits, comine’ ‘telfé dattrefois, ‘daprés 
unt type abstrait et absolu, iflais'en sé préoccupint di tadre, ‘en''sin- 
quiétant des influences, dés cattses ef ‘des ‘effets, pet et doit tenir 
compte de toutes ces conditidns. Tél ouvrage; ‘qh’il' est’ permis de 
fraiter aujourd hui‘ comme’ wne ‘inhotente folie d’utopiste, é1ait-hier, 
el, qui sait? redeviendra paut-éfre‘demaii un danger sotial! Tel livre 
de Provdhon change d’aspect, suivant qu'on l’énvisage av Yendeniain 
de 1848 on en 1865, ‘et les évGriéiments ~projettent ‘sur’ les ‘cduvres 
une lueur qui les éclaire, thais parfois ‘bn Iles Uéfigurant,'en' nédtant a 
leur réalité des apparénices ‘fantdstiqhes ‘qii*il n’est pis toujbtirs pos- 
sible d’en distinguer dang }'éniotion ‘dt ‘piémifer ¢xdmetr'Ces ‘tntral- 
nements de l'heure’ présente, ces variations’ du polit de'vud et bes iMi- 
- sions (optique, on n’y'ponrrait échapper qiie par’une sortd de sérénité 
olympienne, dont’ l'impartialitt ‘réssemblerait beducoup a de’ Fin- 
différence: ‘Si l'on ‘admet Ye principé, il faut en ‘admettre ‘les’ ittévi- 
tables ‘conséquences, inhérentés’h Ja faiblésse humaine. Prendnss te 
jugement du critiqué dans son erscinble, avec les ‘modifications ul té- 
rieures que, la fiatailte’ ahe fois’ terminée, il y a apportées de suig- 
froid et de’ sens rassis. C'est surtout ayéc M. de‘Pontmar'tin’ qu'il imp- 
porte dé‘tenir compte de ees relours at de’ dés repentir’s, Comime Wisent 
les peintres cn ufle métaphore technique; tout 3 fait sa place ‘quand 
il s'agit de l'autenr de tant de portraits littéraires: Par uh andur hs- 
turel de la justice autan{ que ‘par scrupule artistique; par' conscience 
autant que par délicatesse d’esprif, i aimed & revénir sur ses Usguisses 
précédentes ; il Jes'‘retouche, ‘il les réduit; il’ accenitue ici, it attémid 
plus foin, et de ce nouvesit ‘travail 'résulte le jugement définitif. + 
‘Deux reproches contradictoires, et quisembleht se détruire?’ un par 
l'autre, orit été adréssts a ‘M'deé'Pontinartin. OT’ présente tout 4 
tour, ou simultanément, comme le Phitinte'ct PAlcesté de la critique, 
comme Je louangeur universel; et conimé'lé ‘détractear de toutes nos 
yloires nationales. Toutes ‘nos gloirés nationales, dans‘le style parti- 
- culier dé cértaines gens, cela veut dire d’abord ét avant taut Béranger, 
au(uel se joint M. Michelet,'sing ménde exclurelaateut du Mgidit. 
De temps &-autre, la gent moutonniére dé la ‘littérature se. atée des 
fetiches qu'elle, prétend imposer & totit le‘monde ': tant que dare leut 
culte, matheur 4 qui ose y tougher ; on n’a pas assez de tris d'hor- 
reur contre V'ictnoclaste, ét pour ‘tin ‘rich, ‘tes champioris ‘dd fetithe 
loffriraient en holocauste & Yeur Wieu onttagé TTt ‘s’élevede toates 
parts une explosion dé ‘coltre 'factice, tine véertueuse ‘indignatior de 
commande, d'autant plus profonde que l'objet ‘dv’ culte est sujet a 


M. DE PONTMARTIN. 377 


caution, ef que,jJe, senl:meyen de sauver }'idole est.de n’en pas tolérer 
lexamen. On vaus ptrimettra tout.ce que vous voudrez sur le compte 
de Racine, maisMusget yous est absolament ipterdit ;.c’est !arche d’al- 
hance, ¢’est;la loi ef les. prophétes. J'ai va un ferivain, dans le méme 
article.qu il yenait de.malmener Bossuet avec le dédain, d'une supério- 
ntéécrasante, sedéclarer scandalisé au. dernier point de ja fagon légére 
dont; un critique éhonté, qui, était peutrétre M..de Pontmartin lui-- 
méme,: avait osé sexprimer,sur M..Heari Murger. Ges beaux cour- 
roux, ; aaxquels personne ne se; laisse. plus -prendre, .sauf quel- 
ques hadawds parmi ceux qui. font, cercle,, se, calment bien vite; 
les idojatries consacrées se déplacent, toyjours aussi suysceptihles, 
auss} Matalérantes, aussi-fatoughes,, aussi prétes @ se netourner pour 
casser sur Ig nez du- critique Vencensoir. qu’elles. font fymer aux 
pieds du _dien, mais, se.dé{ruisant.et sa dépacntant, l'une Vautre 
dans leur succession. Quelquelois le fétiche lui-méme vient donner 
raisgn, au, scritiqne, .eh mautrant 4 point la justesse des observa- 
lions dont-s’ixpitaient ses sonore ; cest ainsi, pour ne cifer qu’nn 
exemple, que les profestations souleyées par |'étude de M. de Pont-, 
martin sugil’ Histoire de ma vie, de madame Georges Sand, n’avaient 
pas encone, ep, le. {emps de s’apaiser,, lorsque madame. Sand elle- 
méme sq,changeait de les réduire au silence, em écriyant Elle ef Lui, 
en guise de. piéce just 8 4 'appui.de )'aote d’accusation..,. 
ll est vrai. qu'il s'est. produit dans Ja critique de M, de Pontmartin, 
une évolution qui peut expliquer Ja hizarrerie de, ces reproches con- 
tradictoirgs, ‘et domt nous, parlexons avec d'autan{ moins d’embarras 
que lyi-méme, a plusieuxs reprises, sen est expliqué librement. 
‘Dans un livre deyenu fameux, qui-n’est autre chase qu'une auto- 
biographig indirecte et détaurnée, et.que l'auteur ed{ pu. intituler . 
Confessions.d;un littérateun et, d'un critique, il a racgntécamment il se 
hing dt abord entrainer acet excés de bignyeillance qui est l’ordinaire 
faiblesse des Aristanques débutants, quand/le lempérament, lorgueil, . 
ouledésir de péxidtrer avec elfractiqn dans la renommée.ne les jettent — 
pas A V'excés eontraire.. C’était ala fois penchant de nature et d’édu- 
cation, politesse homme dy. monde. qui_se laisse enlacer. par ces 
mille tien ot, l'annombuable et envahissante armée des solliciteurs 
trouve rroyen de. ganrotter si savacyment les distributeurs de renom- 
mée. Tout récemment encore, il décrivait, dans un-de_ ses plus spiri- , 
luels, artieles,.ca réseau q'importpnités.et, d’ obsessions, auxquelles le 
Titique &.la rhode est, en proig el ne peut toujgurs, se. dérober entis- 
remem, eyit-l: be coeur bardé d'yne, triple couche dairain, D’une | 
part, ¢ eat le gepape des ampitiés parsonnelies, et de l'autre,celui des 
inf ‘Jes ;lelires,. les yisites, les insinyations délicales, Jes inyi- 
allons dizgetes, et quelquefpis impératives, pleuyept g¢, toutes parts : 


‘318 M. DE PONTMARTIN. 


il est difficile de n'en pas tenir compte, il est:dangereux de les écouter. 
Ces complaisances, souvent arrachées plutét qu’obtenues, et qui pla- 
cent un écrivain entre $a conscience et sa politesse, entre le soin de 
ses relations mondaines et celur de son talent, ontle double tort de 
le faire dévier de la stricte justice, et de compromettré -son’ autorité 
en le jetant dans tes fadeurs banales de }'éloge de convention. 

Si les excelleutes 4mes qui font métier de se porter cautidn pour 
les écrivains médiocres ou ennuyeux, et d’accompagner de porte en 
porte ces quémandeurs de renommiée qui soignent:plus leurs suctés 
que leurs livres, et comptent sur leur esprit moins que sur leurs 
Jongues jambes pour faire leur chemin, voulaient bien réfléchir que 
chacune de leurs recommandations demande au eritique de se com- 
promettre pour ‘leur étre agréable, elles'y regarderaiont # un peu plus 
prés sans doute. Le malheureux & déja bien’ assez ‘de servitudes qui 
s'imposent 4 lui sous toutes les formes, souvent méme sans qu'il sen 
rende compte. Rien n'est plas rere et plus malaisé'a atteindre que 
cette compléte indépendance d’esprit, de-caractére et de situation qu'il 
faudrait'& un juge. Quand ce ne sont pas les recommandations et les 
obsessions, ce sont les mots d’ordre, l'influence latente de ‘l’entou- 
rage, les devoirs de position, lattitude eommandée par tes circon- 
stances, tous liens invisibles, mais puissants :: liens du parti, liens du 
journal, liens de la coterie, liens du salon, dans le tissu desquels il se 
sent pris au moment décisif od il aurait besoin de la-liberté absolue 
de sa pensée et de ses mouvements. C’est encore'M. de Pontmartin, 
je crois, quia fait cette remarque, en homme qui 4 pu étudier-sor le 
vif toutes les nuances du mal, et qui, pour tes noter avec’ exactitude, 
h’a eu qu’a se 'retourner du ote de ses souvenirs. ‘M. de Pontmartin, 
en effet, ne craint pas de fournir a.ses adversaires }’occasion de ré- 
péter I’Habemus confitentem reum.8'il a péché, vous n’avez qu’s laisser 
passer quelques mois, et de lui-méme il fera sa confession publique; 
mais il la fera en critique, en expliquant le comment et le pourquoi de 
sa faute; il la fera en mecean; qui veut que la science e pre de sa 
maladie. 

Dans les premiers volumes, e’est donc le Philinte bi domine. Les 
noms illustres ou notoires défilent sous’ les yeux du lecteur, dotice- 
ment naties par les caresses d’une plume papa ene 


Et sat “Je is hais, tout s'y dit tender - 
Poétes, romanciers, philosophes, historiens, rnioralistes, M. Octave 
Feuiltet et M. Cousin, M.' Villemain et M. Ponsard, M. de Laprade et 
M: Poujoulat, Ch. de Berriard et-M. Alfred Nettement, M. d'Hattsson- 
ville et M. Edmond Texter, pas un ne manque’ la galerie. Cheeun 





M. DE PONTMARTIN. 379 


a son tour dans cette distribution de douceurs charmantes, mais tou- 
jours relevées de verve, aiguisées de malice et assaisonnées d’ esprit. 
Méme en cette période primitive, ot i] débutait dans sa royauté par 
un semblant d’abdication, comme pour la faire accepter sans révolte, — 
le critique n’avait pas enti¢rement rentré ses griffes sous le gant de 
velours de l'homme du monde. Il nous siérait mal de l’absoudre 
dune faiblesse qu'il 2 tenu a expier en la proclamant, et néanmoins 
la justice veut que nous prenions sa défense contre lui-méme. M. de 
Pontmartin a, mieux que personne, l'art de faire entendre, au besoin, 
cequ’'il ne ditpas. Il méle discrétement et gracieusement la réserve & 
léloge, comme en aceompagnement qui-en-double la saveur. Et c’est 
enpareil cas surtout que la. finesse de son esprit et de son style lui est 
d'un préeieux secours. Je pourrais citer tel article, comme celui qui 
est consacré a M. de. Sacy, dans les Derniéres oauseries du samedi, ot 
l'apprécia tion, commencée.en panégyrique, se termine d'une tout autre 
maniére, sans disparate, sans contradiction:méme, sans que |’auteur, 
doucement préeipité du piédestal ow il s’était vu d'abord installé, 
puisse en. vouloir & un-juge si aimable, et qui s'y est pris avec tant 
d'adresse et de préyenances pour amortir sa chute. M. de Pontmartin, 
lorsqu’il le veut, a beaucoup de moyens plus ingénieux les uns que 
les autres -pour ‘en venir 4 ses fins, en masquant son projet et sa 
route. Ia l'air de tout accorder d’abord, puis reprend ses conces- 
sions en.détail; il ne heurte pas l’obstacle de front, il tourne autour, 
pose des séries d'interrogations, souléve des doutes, suggére des 
hypotheses, et finalement arrive, avant qu’on I'ait soupconné, au but 
qu il se proposait. [laborde te chapitre des réserves avec toutes sortes 
de précautions et de circonlocutions, de révérences et d'excuses qui . 
sourient.en dessous, en s’étonnmant de sa hardiesse, et il parvient a 
dire tout ce qu’il voulait mire non sans demander pardon de Ja li- 
berté grande. | 

Dailleurs, il ne faudrait pas croire: que M. de Pontmartin se jugedat 
indistinetement teou 4 de pareils ménagements, envers tous les noms 
et toutes les couvres. Déja, en cette premiére phase de sa carriére cri- 
bque, it savait parfaitement, lorsque le sujet-lui en. faisait uneloi, s'ex- 
primer haut et ferme, ot parler sans .sourdine. On le verra dans les 
articles sur madame.de Girardin, surles Chants industriels, de M. Max. 
Ducamp, sur la poésie brahmanique et néo-paienne de M. Leconte 
de Lisle, mieux.encore. dans ses appréciations du docteur Véron, de 
M. Nicolardot, des Mémoires de M. Dupin. Il allait bientot leur ad- 
joindne des noms plus fameux, qu’il, était 4 la fois plus hardi et plus 
urgent d’attaquer en face, —par exemple, M. Michelet et Béranger, av 
cou duquel il lui reste la gloire d’avoir solidement attaché le grelot. 

Cette premiére campagne n était qu'une, préparation, ou il essayait 





380 M. DE PONTMARTIN. 


ses forces et se faisait la main pour la suivante. Son autorité une fuis 
bien établie, se sentant maitre de son terrain, et solidement installé 
au coeur de la placé, M. de Pontmartin ne tarda pas voir qu'il fallait 
prendre une attitude plus nette. Il le fallajt, autant pour 'honneur 
des principes que par les nécessités de sa situation. Les exigences 
du public 4 qui il s’adressait et qui aimait 4 voir en lui son organe 
favori, les influences du monde au milieu duquel il vivait, dont il fai- 
sait partie par sa naissance, ses habitudes et ses gouls, tout se réunis- 
sait 4 ses pressentiments et 4 ses convictions, a ses croyances de chré- 
lien et d’honnéte homme, pour lui démontrer Ja nécessilé, non de 
forcer son talent, mais de violenter sa natura, ou du moins ses 
habitudes, et d’entreprendre contre les mauvais auteurs et les mé- 
chants livres cette vaillante eroisade qu'il a. faite, ef dent on est 
tenu de lui étre reconnaissant. Jusqu’alors on n’ayait entendu 
Alceste que dans la coulisse: le yoila qui.entre en scéne, el un 
Aloeste d’autant plus redoutable qu'il avait commence par étre Phi- 
linte, qu’il semblait né pour le rester toujours, et. que ce n’était pas 
une simple boutade de mauvaise humeur, mais une conviction Jon- 
guement amassée et jusqu alors restée sans. issue suffisante, qui Je 
poussait 4 ce nouveau role. 

M. de Pontmartin aborde alors résolment et face i i faceles hommes 
qu'il avait presque toujours allaqués de profil. Son nom est.particu- 
liérement attaché & trois ou quatre de ces entreprises audacieuses, 
dont le résultat demeure acquis, Balzac, qui avait sul une premiére 
bordée d'essai, est mitraiilé 4 fond dans ses parties vulnérables. Le 
premier, M. de Pontmartin a osé réagir avec fermeté contre l’engoue- 
ment qui s’attachait & la Comédie humaine, et remonter le courant de 
cette idolatrie qui ne voulait rien entendre. Eugéne Sue et M. Michelet 
sont passés par les armes, a la suite du maitre et du chef defile, de 
Voltaire. Lamartine lui-méme, ce pauvre grand poéte, monte si haut, 
tombé si bas, qui, comme homme et comme écrivain, a de quoi jus- 
lifier tous les enthousiasmes et toutes les rigueurs, mais qui désarme 
la haine et pour lequel semble avoir été fait l’axiome latin: Summum 
jus, summa injuria, Lamartine regut quelques rudes éclaboussures 
de ce zéle de nouveau converli. Depuis, et hier encore, dans le re- 
cueil méme ou j’écris ces lignes, M. de Pontmartin est loyalement 
revenu sur ce qu'il y avait d’excessif et de cruel dans cette exécution 
d'un poéte 4 qui Von doit beaucoup pardonner, et dont Je passé pro- 
tége le présent. I] a reconnu qu'il avait parfois subi dans cetle polé- 
mique ardente la fitvre d'une époque.de réaction. La fumée de la 
hataille Jui était mopitée au cerveau, et ca mobile de la plume eut ses 
témérités et ses coups de téte. 

Ainsi un critique nouveau venait tout a | coup de se révéler sous 


M. DE PONTMARTIN. 381 


Vancien,"attx-applaudissements du publi¢'ordinaire de M. de Pont- 
martib; a'l’idignation bruyante des gens pour qui cette transforma- 
tion fait d’stitant ptus désapréable qu'elle était imprévue, qui le 
trouviient = ae tharmant, exqnis, parfait, ‘tant qu'il épargnait les 
leurs ‘et qu*ils'pouvaient espérer d’étre loués par lui; qui le trou- 
vaieht Prosviér, haineux, violent ef médiocre du moment qu’ils per- 
dient’ cét espdir, et's'irritaient qu’il edt l'impudence de répondre 
a leurs attaques' fdr de spirituelles représailles. ae 
ge eet “Cet anirhal est fort méchart’: ee ae 

‘uit Lis fy Qeand on Mattaque, ‘il'se défend: *: 

Pe Oe. Shes ge Zak et , ‘ ‘ ; ; 

M. dé Portinarlin' s'est plain( de n’avoir pas é€é soutenu dans cette 
guerré pur ses alliés maturéis. Cela‘est tout simple. On’ profite d'un 
pareil conicout's, on bat des maihs 4 huis clos, on l’encourage dans le 
téte-H-4éte, alors qtxe l’ennemi ne vous voit pas,'mais on n’a garde de 
sa comptorhettie en le'soutenint.’ Tant que cd concours ‘répond aux 
frayeurs; oly méiné aux rancuhes du moment, c’est 4 merveille ; das 

“que ces’ raticanes’ou'ces frayeurs sont ‘passées,'peu s’en faut qu’on 
ne se réupisse & l’ennemi, pour tomber sur le dos de ce facheux qui 
vidit ‘troublér'l4 quiétude générale par ses réctiminations de mauvais 
augure., C'ést 1'éternelfe histoire de Martine, qui cri¢ quand on Ia bat, 
et qui‘ velit dtd ‘battue dés qu’on ‘accourt a son aide. Les honnétes 
gens ‘diment beducoup ‘qu’oh attache le grelot pour eux, mais a la 
condition dé'se tenir éois au moment décisif; ils prodigueront & leur 
déferiseut Iés poignées de main derriére les portes et les félicitations 
entre’ yaatre niars hermétiquement fermés, mais en gardant toutes 
leurs “coduefteries et toutes leurs avances pour ceux qu’ils vous ont 
exhortéy éak-meémes 4'attaquer.’ Le moyen le plus simple de s’épar- 
oner de ‘sbiviblables mécomptes, e’est d’écarter d’avance tout.chimé- 
rique aspdir.: Lorsque le’critique qui s'est fait l’intetpréte de Ia con- 
sciencé publique appartient une cause qui n’ést pas populaire, méme 
parmi cgux qui ont le plus applaudi 4 son intéryention, c’est alors sur- 
tout qif’il doit s‘attendre a l’ingratitude. Cette cause, dont Vaide sem- 
blait préciedse au jour dy danger, redeyient importune aprés la ba- 
taille,” comime elle T’était avant’: on craint qu’ellé ne protite, pour 
rélamer bbs Yoits, de la part qu’éllé a prise a la victoire. On T’a 
admice’g fa ficine; on ne veut pds |’admettre '&’ a et on la 


rejétté eth bn fadeau commun oi, tant que durait le-péril, on 
lui“aveit Wait plade au premier rang. “°° : a 


-_ aidutad’y the fate ‘yaison’ plus gravé encore et plus ‘honorable 

pour l'écrivain. M. de Puntmartin n’est. pas seulement un: critique 

résoldtiént spliftudlisté ‘il n’a ‘jamais séparé le spiritualisme du 
Ocromnz 1865. 25 





582 M. DE PONTMARTIN. 


christignisme. Au lieu d’abajsser son jugement & de simples ques- 
tions de style, comme cette vieille critique minutieuse et gramma- 
ticale dont on se moque beaucoup aujourd’huj now sans la copier 
souvent, el de borner sa puérile ambition & des réformes extérieures 
et purement matérielles, il s'‘efforcait de remonter jusqu’a la racine 
du mal, de ressaisir dans leur premier germe toutes Jes branches 
de }’art, et de restituer une ame a la littérature. 3 

Si cette évolution ne servit pas ses intéréts, elle servit son talent. 
M. de Pontmartin réussit surtout 4 merveille dans ces luttes de la 
plume : il a la dextérité, la souplesse, le trait qui va droit au cour 
en paraissant 4 peine effleurer l’épiderme, Ja caresse qui emporte le 
morceau et l’art de déshabiller les masques en un tour de main. Tan- 
tot c'est 4 coups d’épingles, et tantot & coups de, fldches, qu'il cloue 
aux poteaux de ses feuilletons les justiciables dont il xeut faire un 
exemple. Il prend une, épée pour engager la. partie contre Balzac; 
un histouri lui suffit pour tirer quelques palettes de sang au doctear 
Véron. De M. Alexandre Dumas il a fait une exécution -impjtovable, 
mais ou la verve et l’esprit ne sont que l'instrument du bon sens, de 
la raison et de la dignité, Les Contemplations de.M. V. Hugo lui oat 
fourni matiére a l'une de ses plus jolies, de .ses plus. completes, de 
ses plus victorieuses passes d’armes, Il est telle dame, aufeur dup 
livre outrageant pour la saciété, la morale et -Ja famille, que ML de 
Pontmartin immole en manchettes et le chapeau, & la main, avec une 
lame d’acier finement trempée .et & poigndée d'or. Quand il le faul, i 
a un flegme et une politesse terribles. Naturallement, les injures de 
ses ennemis, comme l'ingratitude et l’oubli de ses partisans,.ne firent 
que le pousser plus. avant dans cette vaie, et la guerre, longtemps 
enrayée par les négociations et les protocoles, fut déclarée ouyerle- 
ment entre les deux partis, c-est-a-dira entre toute une armée et 
homme seul, qui n’était guére secondé, sur le champ de balaille 
choisi par lui, que par de jeunes recrues dont l'expériance n’égalal! 
pas. toujours labonne volonté. __. acaeet h Yn bak 


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Cette deuxi¢me. phase eyt son dénoment, qui se tradujsit par 
crise d'un ouvrage fameux. Les Jeudis de aiding Charbonneau on! 
une trop grande importance dans l’ceuvre de M. de Pontmartin pour 
que mous ne nous y. arréfions pas wa moment, malgré Vextréme dél- 
catesse du.sujet. Ce livre fut ung espéce de détente narrepse, ou 
Vauteur soulagea, en. une cepiguse. émissign,, toute. Ja. bile qu’! 


M. DE PONTMARTIN. 3835 


avait amassée, 4 la fois contre les ennemis qui le harcelaient sans 
relache et contre les amis dont il se voyait mal soutenu; contre 
ceux qui l’injuriaient ct contre ceux qui ne le défendaient pas. 
Ce fat une brusque tentative d’émancipation, une réaction violente 
contre les mille chaies, les mille servitudes, les mille hypocrisies 
dont i! se sentait enlacé, contre les concessions, les ménagements 
et les compromis auxquels il s’élait vu contraint de plier sa cri- 
tque, et qui avaient fini par l’exaspérer d’autant plus que ces con- 
cessions, ainsi qu'il arrive presque toujours, lui avaient valu moins 
de reconnaissance d’an coté que d’attaques et de railleries de l'autre. 
M. de Pontmartin fit comme ces gens qui préférent rompre une 
vieille amitié, dont ils se croient les dupes, par une bonne querelle, 
sachant bien qu'ils n’en auront pas le courage autrement. [I joua son 
va-tout ét brila ses vaisseaux, sans toutefois sétre suffisamment 
rendu compte, & ce qu'il semble, du bruit qu/allait faire cet acte 
daudace. Mais, en méme temps que les Jeudis de madame Charbon- 
neat étaient l’explosion d'une amertume longtemps refoulée et qui 
sexhalait avec uhe puissance doublée par la compression, ils étaient 
amesi une affirmation de son existence et de sa force; en méme temps 
quils vengeaient des griefs réels ou imaginaires, — souvent grossis 
comme par les besoins du tableau et les inévitables entrainements 
du réeit, par cette sensibilité irritable dont Horace a fait l'apanage par- 
teulier des poétes, et que l’exercice de la critique développe autant 
que celui dela poésie; — ils mettaient en lumiére toute une face du 
lalent de M. de Pontmartin, oubliée ou inconnue, méme de la plupart 
de ses admirateurs. | rt ate 

Les Jendis de madame Charbonneau tiennent a la fois de l’observa- 
tion et de la satire, dela caricature et de la comédie, du petit journal 
etde la critique, du roman et du pamphlet. Ecrit avec une sincérité 
irréeusable, mats aussi avec ure amertume profonde; louvrage est 
d'une gaieté triste et d’une verve parfois navrante. I voulu y re- 
tracer, avec la fidélité passionnée d'un témoin, d’un acteur et d’une 
viclime, un coin de l’histoire des moeurs littéraires au dix-neuviéme 
siécle, mais il l’a fait en une heure de misanthropie, avec la surexci- 
lation de ses nerfs irrités et malades; de trés-bonne foi, il s'est 
trouvé conduit a y exagérer des piqdres d’épingles, & s'indigner de vé- 
lilles, 4 enfler outre mesure toutes ces petites miscres courantes qui 
sont le pain’ quoditien de chacun de nous, Le tableau est piquant, ’et 
lest vrai, mais d'une vérité échauffée, et qu’il faut savoir réduire 
pour avoir‘ te juste niveau des choses. Ni au point de vue littéraire, 
niau point de vue moral, il ne faut juger cet acte de représaiites, 
qui était d’ailieurs le plus vaillant des duels, comme une ceuvre de 
sang-froid, preméditée et limée a loisir dans le cabinet. 


3384 M. DE PONTMARTIN. 


Qui ne connaft aujourd’hui ce livre anquet M. de Pontmartin a di 
ce que vingt armées de travaux éminents, de que dix volumes de ro- 
mans et trois cents articles de critique # Yavant-garde de ‘la presse 
n’avaient ‘pu lui conquérir encore ‘‘urte'célébrité populaire, le reten- 
tissernent d'un nom répété par tous les échos.: Le livre est en entier 
dans les détails; quant au cadre, factice et fatble, on’ voit qu'il n'a 
qu’urie importance subalterne aux yeux de Y’auteur. H ne donne 41'in- 
trigue, au récit, & tout ce qui constitud le roman. que juste ce qu'il 
faut lui donner pour relier sés portraits l'un 4 l’autire. De ces portraits, 

lusieurs sont des chefs-d’ceuvre, dont on ne dépassera pas’ la verve 

tincelante, la’ sptrituelle et mordante vigueur : Caméléo, Marphise 
et son mari, €aritidés, Julio, bien d’autres encore, et parmt eux un 
ceriain nombre d’éctivains qui ne meéritaient vraifnent pas les hon- 
neurs d’une telle satire, sont 14; prestement enlevés en deux ou trois 
coups de crayon peints 4 vif et percés & jour, résumés en quelques 
traits expressifs qui coulent un jugement dans le-moule d’unc {mage 
saisissante. a es a ae 

M. de Pontmartin, je Yai déja dit, edt pu‘ mtituler'cet ouvrage: 
Mes confessions, — confessions un pou détournées sins dotte, et failes 
derriére uni ridean qui dérobe le péhitent du. curieex Vulgaire, mais 
ott le lecteur intelligent trouvera un commentaire vivant de son au- 
vre et, pour ainst dire, Pexplicatton de toute Sa carriére. ‘Hi esf ‘vrai 
encore qu'en sé confessant, l’autéur confessait aussi ses Votsins, 
qui ne l'avaient ‘point chargé de ve bor office. Nest-ce pas un peu 
l’habitude de tous-les Mémoires, mime de eeux qui affichent des pré- 
téntions plus hautes et une allure plus grave? Nous‘ aimons ‘beau- 
coup & faire pénitence ‘de nos fautes, cn associant ‘te ‘ptochdin a 
nos actes de contrition, et 4 nous donner la ‘discipline sur les épau- 
les ‘Wautrut. Au’ ‘fond pourtant, dans cet: accés dé critique violem- 
ment impartiale, et sincdre jusqu’a la cruduté, M. de Pontiiartin ne 
s'est pasplus mitnagé queses adversaires, ot, en déhoy's des infhrences 
et des entrainéments que rious-avons notés tdut‘a'l'Heure, eelté pre- 
micre considération edt dQ lui valoir tout au moins le bénchive:des 
circonstances attenuates, = 

' Une autre circonetante atténuante, & laquelle personne v’d'songe, 
et que jene erdins pourtant pas de’porter a'sd-déclarge, si paradorale 
qu'elle puisse setnbler au premier abord,; c’est la clef qui‘termime le 
volume. Je sais tout ce qa’on peut dire, et dite trés-justement cantre 
cétte clef, qui;-en levant brusquement tous’ les masques; en’ jelant 
bas toug- les daguisements, en écldirant d'une lumiére directe tous 
les visages laissés-dans Fémbre, trarisformait une galeria de caracteres 
en autant de. personnalités, et lancait résolament dans Ia voie du 
pamphlet un livre qui, avee quelques'retouches, quelques ombres ¢t 


M. DE PONTMARTIN. 385 


quelques glacis jetés 4 propos sur les premiers plans, les points trop 
ensaillie et en évidence, ponvait n’étre. qu'un recueil d'excellents por- 
traits, quelque chose. coname l’apologue satirique de la vie liltéraire. 
M. de, Pontmartin dépassait la limite ou doit s’arréter .Ja critique, et 
penétrait dans un domaine qui lui est interdil, en. étiquetant d'un 
nom propre chacun de ces tableaux, qui n'étaient jusque-la que des 
éludes de moenrs générales, observées sur le modéle vivant, mais in- 
carnées dans des.types de fantaisie; il dépassait Jes bonnes qu’il s’était 
lracées & lui-méme-et qu'il avait tracées 4 tous. les écrivains dans la 
préface d’unde ses romans‘. Au point de vue purement littéraire, 
Cétait pis encore. La clef était 4 la fois inutile et maladroite : elle 
n'apprenait. presque. rien au public, naturel de:cet. ouvrage, 4 ce 
public nourri dans le sérail, connaissant 4 fond toutes, les coulisses 
de la célébrité,. ayant le flair et l’instinct des choses dont il n’a-pas 
la notion directe, .et, une fois sur la. piste, sachagt deviner ce qu'il 
ne connait pas; ou du moins elle ne lui apprenait que ce qu’il n’a- 
vait pas besoin de savoir. En méme temps qu'elle lui. dtait cet 
altraity de l’énigme, du mystére entrevu, du. voile, &. demi soulevé, 

celte satisfaction de l'amateur qui parvient a. découvrir l’original. 
dun portrait de maitre, elle enlevait 4 l’écrivain le hénéfice moral. 
de sa péserve, comme le hénélice artistique. de son. talent de pein-, 
tre,.de. son habileté 4 faire. ressemblan{. et a laisser. voir le mo- 

déle sans le désigner parson nom. Elle l’exposait 4.]’accysation de. 
trahison et de scandale. En abandonnant aux lecteurs.le soin de 

deviner les personnages, il s¢ ft assuré a luisméme autant de com-. 
plices et de sauvegardes; le livre gardait tout ce .qu’il fallait pour. 
Piquer vivement Ja curiosité sags l’assouvir, et pour arriver 4 un 

succésaussi éclatant, sans passer par un bruit aussi périlleux. La clef, 

et la clef seule, a déchainé les tempétes et soulevé autour de l’auteur - 
la clameur de haro. On ne.pouvait la soulever plus.gratuitement. 

[a est. précisément Ja circonstanca atténuante dont on‘ n'a pas, 
voulu tenie compte.4 M.de Pontmartin, et qu'il était, justa de-porter a 
son. bénéfice, en ragard detant de detles, dans le bilan de Ja situation 
quil venait de se créer. Cette idée était si maladroite qu'il n’ya 
Waiment pas moyen de.l’expliquer par.un calcul, ef qu'il faut bien 
se résqudre .A y, voir. une naiveté, quelque chase comme une.de.ces 
déterminations chevaleresquement .absurdes qu'on -pread par un 
scrupule. de bravoure .ou,.de probité. C'élait se découvrir soi-méme 
en découvrant,son adversaire,.et aller au.combat poitrine nue, sans . 
garder- sous. son habit une cette de mailles, sams se ménager de re- 
lraiteen cag, de, déroute. On )'a bien vu par lasuite.. 


' Preface de Ja seconde edition des Contes et nouvelles. 


386 M. DE. PONTMARTIN. 


J’imagine que, tout en ‘condamnant son ceuvre,'M. de Pontmartin 
doit garder'un’ certain faible pour elle, ‘comme: ces méres qui con- 
servent au fond du cour leurs meilleurs trésors de tendresse pour 
ceux de jears enfants qui les ont fait le plus souffrir et qu’dlles ont le 
plus souvent grondés. C'est on de ces péchés dont'on ‘est bien aise 
d’avoir 4 se repentir. II s’en est.repenti; mais’ sepposons: qu'il fut 
possible ‘de prendre au mot ses remords et de passer ]’éponge sur le 
livre, sera-cé un jugement téméraire de croire que l’auteur demande- 
pail a réfléchir avant de:s'y déeider? Je ne'parle pas de quelques in- 
eursions, parfuitement étrangéres 4 I'histoire liltéraire de notre 
temps, sur ce terrain deta vie intime qui doit rester muré pour la 
critique ;-de quelques erreurs, les unes purement matérieltes et déja 
loydlenient reconnues, lds‘ autres de l’ordr’ moral, .et par la méme 
plus graves;'sur le compte de tels personnages dont il: a pu miéeon- 
nattre les intentions sans cesser d’admirer. avec rious ‘le caractére : 
ce sont: la. de oés fautes, échappées 4 fa fragilité de'homme:et de I’é- 
erivain, ‘qu'il .est:‘enoerd plus honorable de confesser qu'il n'est fi- 
cheux: de .les avoir. commises dans l'entrainement -d’une défense 
.changée en attaque. Mais le reste, c’est-a-dire'les trois quarts ‘de !'ou- 

vrage, se sbntirait-il. vraiment le courage de Id shcrifier sures autels 
de la .coneorde domestique?: Je ‘the: permets .d’en douter.' Et si de 
moroses censeurs condanbmaient ses hésitations, il pourrait leur -re- 
pondre comme ce dondanmé’’ qui'le baron des ‘Adrets fdisait honte 
‘de sd poitronnerie, parve qu'il s’y reprehait 4:dewx fois pour saalér 
dn ‘hant ‘dela plate-forme dans les oubliettes de:son chiteau: fort : 
«-Monseigneur; 'je'vous l¢ donreen cent.» 
- En domme, cette crise’ qui-pvait failli deventr mortelle, a fini par 
devenir- beureuse; ‘elle powvait perdre le malade, et c'est justement 
ce quila sauvé, EXé a: produit l’effet d'une saignée' pratiqués 4 pro- 
pas; ou, si'l’on-me permet ‘cette comptirdigon emprintée an Te 
pertoire' de Mofiére,' d'une énetgique purghtion qui a débartasst le 
cerps de toutes sed humeurs peccantes. L’auteur y a jeté sa‘'gourst, 
eest sdulagé et décharg6-d’un' seul coup, il a définitivement sold 
tous ses comptes. et réglé son arridéré. {'a été une explivation wre, 
niais: complete ‘et feamche, ot: de part. et d’autre: torntes les pleiiales 
.et toutes les plaies-se sont niises & nu.-H y:2 dit; uae bonne feis pow 
tontes et sans avoir: désérmais &!y revenir, {owt -ee qu’il!aveit our lb 
chiar, et te cette éxpliedtion-décisive es$ sortie une posilion plus nel 
et mieux définie! ©. 6. +! a, 558. Se veney 

Oo aurait: tort, d'silleurs, de cansidérar les Jeudis demadane Ghar 
berincau-comrac: ume amvreisolée, que rien -n’avait emnoncce'et Tu 
.¢clata.sans. préparation. Les coups de foudre dane. wa cial sercin sont 
des phénoménes aussi nares dang la vie littéraire que dans la nature. 


M. DE -PONTMARTIN. 387 


Ce livee n'est.qu’une éclosion , dont :lés germes's’étaient montrés plus 
d'une fois déya d unceil athentif. Ilya telromandeM. de Pontmartin, qui, 
sous une forme ntoins directe et plusadevcle, laissait présager celni-lit. 
Saul les. Mémoires d'un notdire, ou'l'auteur s'est passé la. fantaisie de 
chassex:sur: les terres de Frédéric Saulié, comme s'il edt voulu 1- 
noaveler-une tentative déja faite jadis-par M. Jules Janin. dans ’Ane 
mort, en: prouvent, — et en effet, il l'a prouvé, trep pebt-dtre, — 
que :ui.aussi pouvait aborder les péripéties..compliquées, les aven-- 
tures sambres et les émotions fortes ; .saaf encore quelqués houvelles, 
commele Capitaiie. Garbas,:ok se -trahit: je ne sais- quelle fascination 
bizarne‘da roman miélodramatique -exercée & distance, sims doute 
par le chakrme du contraste, sur un éorivain appartenant si -évidam- 
meat ef sroomplétementau groupe-des:délicats, et qui par bonheur 
trouve: moyertide garder-sa marque originelle sous cette empreinte 
dvangire, —- tous lesrécitsde M. dePentmartimneseut, pour ainsidire, 
que.la mise en: scéne des théories,.dea principes; at des:impressions 
de sa.ariique, Non .qu’il' ebéisse:4.ue systésne et! qu'il édcrive des 
thésed; mais il néde atin estrainement naturel, :’ces idées et a-ses 
précepupations dominantes.. Jaequ'en-ses romels empanennalt ta plabe 
que Jes-:problémes de la vie littéraire‘ont 4oujours'teau dans son es- 
pri. Partout:veus y retrouveres le métne ‘penchant & étudier, & ap- 
profon(ili ices:.natures. d’artistes, que nedin’a: miews-comprises: que 
lut, dans: le doulouredx contrasts: detear gfandeun eb de:dour’s:ifai- 
hlesses, dane ‘te mystére. de leur. double we, de leur Ame factice ot 
de Jen Ame réeile, si fe: puio m’exprimen ainsi. Partout vous'res- 
contrerez sous cant formes ‘diverses, plas ..délicates,. plus itigé- 
mieusés; plas. saisissantes: les ines.que: les: autres, cette .défiance 
instianteye de Jia giaine:liltéraire, cette mise .en gerde.dontre sts 
réspHats:, trop. fréquents, :contre': lexistenee, ‘Jes mers, les: sen- 
timemts-ab les;idées. qu'elle. reoouvre pérfais-de son biiltant veraia. 
Celte::tignts ; de démavecation :eatre la. natird: merale!/et:: le ndtanp 
*mpasonte; etire le dodins et de dehors, entte: la! drapasio: ¢t¢ lo-mam- 
néquie; wetted espdcs de désenchantemiomt qui le'pousse,'dée ses pre-: 
piers réeits;: e chettcher le dessous des cartes et Nenyerside ta:mé- 
detBel + niontrer’ la-devlisse maussaiic et enfamsée oi se pré : 
poupes' du: spectatie ‘dont nous élions -ébiouis, & éeimidre les: fauk de 
la renipe et '&:qssuyer le fard-sarle joue de Vacteur, ce sont4a on- 
tant de syuspiémes significatifs, qui snnoneaiontiet qui expliquent tes 
Jeudis de madame Charbonneau. Le moraliste et Vobservatewr; nam 
montis tid de exlitique, . se rovélent 4 ‘calte note de. désitdusion préesce, 
qui est sane merle mdig Non sans tristesse. Ouerabye-méme thre, 
au risyus @ etonner’ Bersene de gons, qu'il dy enéleepemme vn’ ab- 
cent dé thisunthropiz;: non'point sans dente-poussée aa Tad, mais 


388 M. DE PONTMARTIN. : 


quelque chose comme tes sentiments 4’Aleeste exprimés avec la poli- 
tesse de Philinte?'.M: de Peatmartin'a pu-dtte parfdis ‘eomplaisent 
dans‘sa critique; mais,’ pour qui-a lu'ses romans, if est évident- qu'il 
n’a jamais été dupe. a ae 
Si l'on voulait serrer la comparaison de plus prés, on trouverait 
meatiére & bien d'autres rapprochements encore. ‘Ce'n'est pay seule- 
ment l'idée fondamentale,: e’est aussi la forme des Jeudis ‘quit se 
laisse pressentir dans ces romans : celte finesse impitéyable et cette 
perspicacité.de l’étude psychologique, ce penchant 4:l’'analyse, mais 
4 Yanalyse: vivante -et- eolorée, 4 laquelle il est entraineé sins vesse 
autant par sa nature d'esprit que par la-briéveté‘du: cadre de ses-ré- 
cits, ‘cet amour’ des: portraits littéraires; qu’ il méle si: volohtiers' au 
tissu de Paction. Aurdlia, Albert, le Cour et VAffiche, :les Gheroheurs 
de porles, ce sont 1a comme autant de: sorties: ‘préparttores et d’es- 
carmouches d’avant-garde. Il en est.dartout ainsi des» Brileurs de 
tempies, un livre qui n’a pap obtenu le retentissement que;l’auteur 
pouvait espérer, d'abord parce que je’ pubHo nes est jamais ‘heauicoup 
intéressé pour elles-mémes-aux histoires: d'un -mionde si btraager 
pour lui, puis, parce que les critiques: ‘et: les éupivaine se: setaient 
hiew gardds'de faire le‘ suceés d'un romani qui senrblait voulei les 
mettre en’quarantaine. Cet: ouvrage des Révisions littéraires: dont le 
-héros: des Bréleury de temples veut : fdive'-son. monument, .qu’esttce 
antre chose que tes Jeudis de madame Charbornea ;: Qt: dass les mé- 
comptes qui saceédent 4-¢es espérances, dans. ve déchainemerit de 
‘elameurs qui s'élévent ‘autowr de son livre; on diraitque M. do Pont- 
martin 4 prévu et prophetisé' le sort . qui -l'attendait & ben tour © 
»Ge -qu‘il faut chercher dang la pluparti des :nowvelled de M. ‘de 
Pontmartin, : c'est donc surtout: las qualiths-du ‘eritiyee, ‘tratispor- 
tées de l'étude des livres a celle des mceurs; l'observation , fe coup 
d’ceil, lanalyse, l’élégance et la finesse, la rapidité légére, T'ai- 
sanee, la. proportion, le tact, plutdt que la variété de l’intrigue, le 
don de mettre les caractéres en relief, de tracer en lignes fermes 
et préciges des figures ob tout tient, s’accentue par le détail, 
et’‘dont chacune « sa physionomie nefte. et som langage propre. 
Linmgination s'y' montré plus dans les détails, dans-le style et 
les images ‘que dans les incidknts : j’enexcepte toujours les Manétres 
dun notaire. Ce sont des tableaux autant qué des récits. ‘Parmi. ces 
tableaux, ‘i] y a de ravissantes miniaturts; Lisez, ‘par exemple, \En- 
seignement mutuel': cela est €’une verve, d'une mitlice: et dl’ wee lege 
rets charmantes. Le récit glisse et court; avec belle humedr, séme 
de traits d’obseryation piquante et’ fine:'Ce n'est rien; muie-e est 
un rien exquis, plkin de grace nioeddine-el-desprit: souniant, la 
grace d'Oct: Feuillet et l’esprit-de madame de Gi ;-dens wa cou 


Poar tae H i 


M. DE PONTMARTIN. 380. 


rant-plus naturel. ef plus abondans. dk n'y fiudrait quun dialogue 
suivi ,e¢ les, beaux,yeux.d’une marquise,:powr en faire une de ces 
délicienses eonpédies dle salon: qui. ne: pendent, rien..a pouvoir étre 
jouées devant les jeunes filles. ee ae eee 
Ja. yepy essayer -d janiter. Henri. Conscience, écrivpit, M... de. Pont- 
martin.2 ja fin.de son. dtude, sur les cuvrages flu :tonencier flamand. 
_ Mais comme il avait. raison, quand, en applewdissant.A sa. bienvenue 
cheg pape, ilajautait «.« Quel honheur pourtant qae des-histoires nous 
viennent, d.un, étrenger,: et gue. notre bospitalité:les protege contre 
calle manig de chicane qui niedt pas mangué d'interyenir, sil.se fit 
agi.d’un campatziote! » Blle n'a pas manqué .qux résils. intimes de 
M, de; Pantarartin, et. méme, 4 tel: d’entr'ayx, comme Marguerite Vi- 
dal, J:Keu..de six. francs, lea Trois. veures,. qui .n’aurait besoin que 
.d'étre tcqdpit,dy flamand.pour paraltre un modde de charmant esprit, 
de. déliaatesse pagsionance, at de-grace attendrie, J'aurnis aimeé.a m’ar- 
- Féter plus longmement.a ces euvres qui mettent en :pleine lumiére 
lone ang, surface moins connie de ce sunple.et fecond. esprit. Mais, 
qvel.que sait-leur saérite, qui suffrait a,la.eéputation.de tout autre, 
je neublie pas que Jaroman n'est qu'un épisode dans la carriéne-de 
Teateur > .ciestJa, wpour.ainsi dire, le dehars. at.Je. superiiu de son 
_ talent, qucen pent contastes. sans, l’aiteindre |ui-méme,.comme.on 
peut. contesien al. .de Lamaatine. critique, sans que te-seul’ vrai La- 
marting, je podle des iMéditations:.at des Haymozigs, ail. rien. 4 en 
.Sopffgir,. Sa -personnalité lidtéraire pst-ailleyns; il est-tampe d’y_re- 
yenip, an -fenmast. cette paranthése wn; peu laggue, 93 l'enchatae- 
ment, des. ddées mi.a-eptraing a:la,dérive, eh jy reviendrai par jelivre 
, Infine qui avsanvi.de pointde départ a cette digression,,.et que je 
Tetrenve-en sextant, comme un-pont jeid enine les:deux rives.du.talent 
de M.dePontmartin. 0 eth edt 


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eR TR RAE TEE as a NE ge EOS I ng tee Se ga a 
_squli-naman, Iperitique, Jes Jeudis a'éiaigat qu'une brillanta varia. 
finn exfculée sun lashéme ordinaire, des, Samegis, un. finale bryyant 
qui, wesymajs, an, tes portant A Jew, plas haute puissance, tous -les 
_. Afments-apars dans deux, cents pages, et. yingt, épispdes, des volumes 
.. préchdanty, Ug.ferment par yo.coup,déclat et un gpa ce 
qu'on pest, appellerla deuxiéme maniére de M.\de Pontmartin. 
Cais, Ja liqundalion, du -pass., A,partir de ¢e moment,,aprés un 
_, eempsrda,spposTauteur,entre de, prime.saut,en plains, pagsession 
de.on, Sroisidme maniara, qui.est la, meilleur, Des. deux prpcédentes 


elle .a.prinfl.gerdé tpul,.ce:qu elles:aypient.de.hon.: de Ja premiére, 








300 M. DE PONTMARTIN. 


cette bienveillance hospitalidre, cette urbanité oourtetse qui rappelte 
les traditions du grand monde, eet art de -s’abdiqeer: ew appa- 
rence, d@aller droit aux qualités caractéristiques: @une ceuvre pour 
les mettre en relief et dans tout leurjour, d’assatsommer Ja: sineérité 
de l’éloge par.un coin. de réserve at-par la piquante originalité du 
toux, de relever entin la valeur de-l‘caavre. par o¢la da cadre, ‘en late- 
sant eroire 4 l'auteur qu’‘il ne doit qu’ so-niéme'oe nouved éelat 
qu.il ne se: conmaissait pas ; de, la: seconde, cette spttuelie:dextéhité 
de main qui sauve les détails répugnants d’une etdcution, cétte verve 
infatigable, oefte ironie mondsine-et polie, ¢ette-escritad brillante'et 
rapide ot Varme du: ridicule frappe des: coups plus: efficaces ‘que 
les coléres et les-indignations retemtissantes.) i ----) 
M, de Pontmartina comservé-qu coeur la blessure de!’ esporr trate at 
des .chiméres trop tOt envolées:;: id! en -veut: 4qx. léttred pour avoir 
décha: si vite de Fidéal qual: révaib: quand. ‘sa’ jeunesse ig éveillait at 
milieu..des grandes fidvres romantiquesy iaux-.idtteés dlavotr mon 
tré lears pieds:d-argile & qni.lescroyait dior pur: 8.se poge volbntiers 
en vieillard désabusé, nevenu dw pays des: sengts, et qui! seuritde 
Sea candeurs d'autrefois.. Nal soeptieisme ppurtant en perdant Vile 
siow il.a gardéla foi. Cette legon de sagesse pratique; domnde pati'ex- 
périence de da: vie, i} nd Pexagare pas jusqu'éseréfugior, commune Ulatl- 
tres, dans.la. bienveillanes universelleet banalequsest uhedes formes 
de l'indifférence; et: mi.ses griefs légitimes, ‘ni: tes. méconiptes qu 
doit surtout & son: imagination ne doi ont an-momdatinsput Tenvie de 
déserten mne cawseipour laquelle il-a toujours Ja mame fidélilé, cans 
aver peut-dire: se méme enthousiagme., Il-est plus. tnipartialy él. 
préeccupe: mains d/awanee de da décande et de'la.couteurdta dvapeatr; 
il sait mieux, ay besoin, tendve' la qnain &: wm adversuire, ‘et réserver 
les drgits de la critique en. jugeant un ami. J] sépare gn Georges: Sand 
Partiste et ke conteur, qu'iladmire, du: poofesseur de movate | et ida 
théologien, qu'il n’admire pas du tout, et neconfond point l‘auteurde 
Jean dela-Roche et du: Marquis.de: Villemer avec Vauteun ide Mnde 
moiselle de la: Quintinie. Lisez,; dans:ses: deux dertiets ‘wolyses, bes 
études sur Théophile Gantier, Alfred db. Vigny, Meyetbess, Alfred de 
Musset, etc., et dites s’il est possible de se mieux tenir en éeuilibre 
entre tous les excés, & égale distaace du dénigrementsystématiqae et 
Ue la-louange banale; d’abserver plus fihement les méindkes nus 
ces, en assignant.4 chacun sa place définitive avec la: justice d’am Jagr 
et la jpstesse d'un expert. Mais lisen aussi ses causeties sur la! Regence 
et la Bible. de Uhumanitd de M.. Méchelet, Je Slinkepcort de Mi: Victor 
Huge, la vie. et l’couvre da:-Preudhon, pu; en descendawt de quelljues 
degrés, sur le Maudit d’un abbé sans nem, et. sur-‘les Cosubernations 
de Chateaubriand. recueillies par: un seerétaire trop expansif qs & 


M. DE PONTMARTIN. 5.4 


eule tort:de-seyer cing ou'six pages du. texte original dans un océan 
de commentaires phis originaux encore; et vous vous apercevrez bien 
vile que, grace.4 Dieu, M. de Pontmartin n’a pas profité de ses re- 
siords. pour oublier ses bonnes habitudes. tee 

Vous.ne tromveres plus, dans cetfe troisitme phase, ni grandes 
thébries, ni solennelites professions de foi: la tribune a complétement 
disparu; et tout se passe en conversations, comme au Parlement 
d'dngleterte. Dans la salutaire horreur qu'il témoigne de plus en plus 
pour lediscours, l’homélie, la tirade & effet; dans sa crainte de pré- 
chena froid et a faux, M. de Pontmartim n’hésitera méme pas.a'rem- 
placer pat ‘une sjmple chaise le fauteuil ot le mattre de ta maison 
recevait jadis ses invités, de peur qu'on ne prenme ce fauteuil pour 
une. chaire. .{k.b’est:fait:un style plus court encore, plus vif, plus 
dlerte,: jallars dire plus ‘juvénile qu’autrefois, et qui dément'd’une 
facon':aingulidre les: velldités qu'il affiche de prendre sa retraite et 
entrer:aux Invalides..Pour mma part, je ne crois pas plus a: ses 
hbiquilles qu'i calles:de Sixte-Quint ; ces: béquilles-la sont ‘du bois 
dont on: fait; les b&tons, et plus d’un innocent qui les Avait prisés au 
sétidux, Jes a tout & conp: senties sur ses épaules. On a pu un mo- 
mMEht seupcomber umn’ calcul: dans cette-coquetterie, et cro#re que M. de 
Podtmartia voulait rencuveler'd }'adresse de Académie francaise le 
stretopésbe.du pontife 4 l’égard du conclave ; riais il dst impossible 
‘de xépomdge ‘is un -pareil soupgon plus résoldment et plus spirittelle- 
ment é la-fois qu’al-ne Ya. fait-dans sa piquante fantaisie de la Fidvre 
sirie: S'espdre: que \ Académie ne gardera pas rancune A cette acadé- 
mitien du.dehors, aca collégue ia paréibus, d'une béutade plus amu- 
sane, qu’atrévérencievse,.et qu'elle he voudra’ pas:se‘farre tort a 
ehesmidme d'un nom qui: compterait parmi les principaux‘ orne- 
mefts de ce quarante ‘et unidme ‘fauteuil, déji‘trop bien peuplé. 
Bn ‘attendant; 'M:.de Pontmartin a conquis 4 ce désihtéressement 
Wlontaicd the. seb espoirs les plas lagitimes: et dé. ses ambitions 
ies. Mus’ naturellés, ome aisancé et une libérté‘d’allutes dont mul lien 
™ contrdrie plus: les motvements: Il y.a‘gagné, sizon' ea chaleur, 
durmoins en sireté, en solidité, en ‘impartialité, en véritable esprit 
fviliqnes 13 te idk | 

‘En ‘pewcourant & vol d’sisedu ee vasie..domaine littéraire qui se 
renouvelle: chaque! jour, ia -déa échappées: imprévues, il ouvre en 
une phrhse, en un mot, des perspectives qui agrandissent le sujet. Il 
trouré‘le. seerct d’ailier l’abondance a la bridveté ;. dans F idée ‘princi- 
‘pala & Idopielle al-p’hiddché, ‘la varvétéides'inuances,. dés comparaisons 
et dey yappreciiements multiplies: iés points de vue sous: les yeux du 
lecteur: Les' imuges se. présentent en.foule' pour fdire ressortir sa 
pensés.sous toutes ‘les:faces, et. preter & un. argument cette forme 


309 ~ M. DE PONTMARTIN. 


pittoresque qui le rend pour ainsi dire sensible au regard et le fait 
arriver & l’espril par l’imagination. Il réchaufle les cendres de 
l’analyse par la flamme légére de son style ; il donne a, tout ce qu'il 
touche la couleur et la vie, et sa discussign méme est une peinture. 
Comment ne pas admirer cette verye soutenue, ou il, est. impossible 
de découvrir l’ombre d’une fatigue, cette jeynesse persistante gui va 
aujourd’hui du méme pas alerte et brillant qu'il.y a quinze on vingt 
années ! A-t-on jamais bien réfléchi & ce qu'il faut de netteté et de 
souplesse, d’ouverture et de compréhension dans !'intelligence, -d'ap- 
titudes et de notions divérses, dans.un esprit agile, dispos et teujours 
préparé, pour exercer ainsi, pendant prés d'un quart de siécle, sux 
toutes les ceuvres et tous les noms. qui pagsent dans letourbillon con; 
fus de la publicité, ce rude métier de critique ap jour le jour, crdé 
par les nécessités dévorantes de Ja presse moderne, et pour l’exercer 
avec une supériorité presque toujours égale .elle-méme, en forgant 
jusqu’aux adversaires les plus résolus de,vos idées et.de yotre, per-. 
sonne, a confesser du moins Je talent et la yerye, le mouvement et 
la vie de }’ceuvre qu’ils attaquent? M. de Pontmartin s'est fait,-je ne 
dirai pas le vulgarisateur, — un mot usé, ef qui prélerait a. une, équi:: 
voque tout a fail en contradiction avec sop rile, — majs introduce, 
teur de tout ce qui s'est révélé de nouveau et de tout.ce qui est ng 
viable dans Ja littérature, principalement depuis cette, date de 1848 
qui, en ouvrant une nouvelle ére 4 la société contemporaine, mar3. 
qua en méme temps l’émancipation définitive de son, propre talent. 
Ii a su donner 8a ses articles a la fois les qualités légéres et brillantes: 
qui assurent le succés du journal, et ces qualités splides qui con-. 
quicrent le succés plus durable du livre. Réunies en, gerbes,, ces 
feuilles, jetées d’abord une & une aux quatre vents, forment une 
ceuvre homogéne, dont toutes les parties se tiennent, et qu'on étudie. 
avec fruit aprés les avoir parcourues avec agrément. En passant du 
journal au volume, elles ne.sont pas dépaysées; ici comme 1a. elles 
semblent 4 leur place naturelle et disposées dans le cadre pour 
lequel elles ont été faites. Dans ces quelques centaines d’articles de 
journal, s'il ya plus d'une page légére, il n'y.a pas une page futile, 
et dans ces onze tomes de critique, s'il y a nombre de pages graves et 
élevées, il n’y a pas une page ennuyeuse: c'est la un titre que nous 
avons appris 4 ne pas dédaigner en lisant bon nombre des confréres 
de M. de Pontmartin. Ces deux mille feuillets se lisent d’entrain, 
comme s’ils n’étaient point si sérieux, et se relisent a téte reposcey, 
comme s'ils n’étaient point si spirituels et d'un tour si yif, A chaque, 
instant, l’esprit Je plus rebelle se sent réyeillé, aiguillonné par la, 
multitude d’apergus, de traits ingénieux et piquants, aussi Dien que 
par cet art du journaliste et du moraliste de rattacher: toujours les 


M. DE PONTMARTIN. 395 


questions littéraires aux questions sociales les plus hautes et les plus 
actuelles. Ainsi comprise, la critique est une véritable création, 
comme la poésie et comme le roman; c’est une ceuvre d’invention 
ef imagination aatant que de jugement, un genre original qui se 
elasse parmi‘les produits de lintelligence au méme titre et avec les 
mémes droits qué ceux qu’elle étudie. — 

'- Mf. de Pontmartin a dit quelque part, dans une de ces confessions 
publiques qu’il pratique & la fagon des anciens pénitents, qu’il 
comptait parmi ses mafheurs d'avoir été trop parisien pour la pro- 
vince ef trop provincial pour les Parisiens ; trop lettré pour la classe 
au miliett de Taquelle l’avait placé sa naissance, et trop gentil- 
homme pour celle ov il s’était rangé par ses travaux. Il a dit aussi 
qu'un autre de'sés matheurs avait été d’écrire toute sa vie dans des 
journaux & Ia fois suspects ‘au pouvoir et odieux 4 la réyolution, re- 
gardés comme subversifs par les conservateurs satisfails, comme ré- 
trogtades par ceux qui s’intitulent libéraux. Mla dit enfin (est-ce bien 
enfin?),’ ou ‘da moins fl s‘est fait dire, en mettant dans la bouche 
tin inférlocuteur complaisant l’un de ces réquisitoires qu'il éprouve 
le besoin ‘de prononcer ‘tohtre lui-méme plus souvent que contre les 
autres; que Te plus grand Ue ses torts est d’avoir eu trop d‘imagina- 
tion ‘pour un critique, pas assez pour un romancier, d‘avoir jugé les 
cuvres d’auftui avec ses passions et d’en avoir’ écrit avec ses systé- 
mes. Que'M. ‘dé Pontmartin nous permette de Te consoler: il n’a 
wrétthent pas été si malheureux que cela. De ces prétendues infor- 
tunes, il'y en a qui sont de pures chiméres de critique nerveux ou 
timoré, au sujet seues nous l’avons défendu contre lui-méme; 
fautres sont de vrais bonnes fortunes, auxquelles il.doit' le carac- 
tare particotier, Poriginalité et le charme de sa physionomie litté- 
ratte, UE Pe oF *7 | ae ey 


, . 
« . ‘i 
b vy! oft aT wt a ! . ; 


-Je'nd prétends pas avoir fait un portrait dighe du modéle, mais 
jespére avoir fait'un portrait ressémblant. S’il suffisalt, pour appré- 
cler M. dé Pontmartin, de Yavoir'toujours Iu depuis dix ans avec 
une prédilection désintéressée, qu Yestime du réle qu'il a choisi et 
des servicés quil a rendus entrée pour aatant que l’admiration de 
sort talerit, et qai' repose sur la communauté habituelle des prin- 
cipeés non moins que sur‘celle des gouts ; sil suftisait d’une plume 
imipattiale et bien résolue'h méler la sincérité 4 1a déférence, je se- 
nig six'4’y avoir réussi. Qu’a-t-il manqué ‘4 M. de Pontmartin pour 

- s‘aedir Sur le ‘tréne dé la critique‘ contemporaine, 2 supposer qu'il 
- Fait plac pditr-wn-trone ‘dans cette province de ta'république des 
lattres? A‘coup str, ce n’est ni la justesse et la sagacité du coup 
(eel, nf la niesure, nite tact et'la délicatesse, ni Te-bon sens ingé- 


504 N. DE PONTMARTIN. 
nieux et fin, ni cet esprit et cette grace qui sont les ornements de la 
raison, ni, par-dessus tout le reste, cette faculté de juger de haut, 
d’aprés un idéal fixe et des principes arrétés, en se souvenant tou- 
jours de la grande maxime de Platon que le beau est la splendeur 
du vrai, et en tenant ses gots dans un perpétuel accord avec sa 
conscience. Suivant les uns, il lui a manqué un peu plus de fermeté 
et de profondeur; suivant moi, il lui a manqué surtout, de le vouloir 
lui-méme. Il en est de toute royaufé terrestre ‘comme de la royayté 
du ciel : pour’ la conquérir il y faut une ambition en rapport avec le 
but, une volonté persistante, qui se surveille sans cesse et ne s’ou- 
blie jamais. Violenti rapiunt illud. Homme du monde en méme 
temps qu’écrivain, se donnant par moitié a la ville et aux champs, au 
culte de l'art et 4 celui de la nature, partagé entre toutes les jouis- 
sances de l’esprit, au lieu de les resserrer et de les concentrer im- 
pitoyablement sur un seul point, aimable épicurien de la plume (ai- 
je besoin de dire que je prends le mot en son meilleur sens? ), qui 
s'abandonne doucement et sans résistance 4 tout ce qui sollicife gon 
intelligence ouverte et mobile, d’une exquise sensibilité artistique ; 
s’occupant tour 4 tour, ou en méme temps,.de critique, de roman, 
de fantaisie (il doit avoir fait des vers, et je suis sir qu'il adore. la 
musique), il s’est trop livré, trop épanoui, ila trop permis peul-dtre 
4 cette foule delettrés qui juge le résultat & l’effort apparent et J’arbre 
a l’écorce plus qu’aux fruits, de ne voir en Jpi. qu'un .amateug de 
premiére force, le virtuose par excellence de la cayserie littéraine et 
le dilettante le plus distingué de la critique. Mais s'il n’oceupe pas: 
le trone, il est du moins assis sur les marches: il a rang de maitre | 
parmi ses confréres, et c'est le premier de nos princes,du sang. - 


"i - 1 te ria a a 4 
Victor Fournet. 


. 
. 
U] e ! 
ee aes > 


et 


UN MAGISTRAT. CHRETIEN 





Le 18 juillet dernier, 'la mort a-fait disparattre du milieu de nous 
ut homme de bien, vratment supérieur par l’esprit, par te carac- 
tére et. par lame,’ qui remplit avec éclat des fonctions publiques, 
bientot interrowmpues par le plus généreux ‘des sacrifices, et qui, 
condamhé pa¥.V’honneur'i la retraite, déploya dans ‘sa Vie riouvelle 
le génie-méme de la vertu et de la charité: M. des Glajeux, ancien 
avocat général 4 ba cour royale de Paris, démissionnaire en 1830, 
adie membre. di .consetl de tutelle de M. le comte de Chambord, 
président on membre du Bareair d'assistahce judiciaire, de l’(euvre 
dela. propagation de la foi; de I’Euvre de secours aux prisonhier's 
pour detied, do-!'Asseciation: charitable des écolds du septiéme arron- 
dissement, dé plusieurs autres institutions pieuses et bienfaisantes. 

Lorsque la nouyelle de.cette perte prématurée s'est répandue, elle 
a excité dans les diverses régions de la société of avait passé M. des 
Glajeux, d’unanimes regrets ; 14 méme ow ses actions étaient moins 
connues que son nom, un sur et irrésistible instinct a averti qu'une 
noble vie était finie, qu’un grand coeur avait quitté ce monde, qu'un 
juste allait manquer a la terre. Déja de légitimes hommages lui ont 
été rendus; dans une notice exacte et digne, M. de Riancey a ras- 
semblé tous ses titres 4 une renommée durable. Si nous ajoutons 
quelques lignes & ces précieux témoignages, c'est pour acquitter 
une dette personnelle d’attachement et de vénération, c'est pour 
prolonger le tribut d’estime qui appartient de droit 4 une mémoire 
aussi pure et & une vertu aussi haute. 

_ Etienne-Paul-Hippolyte Bérard des Glajeux naquit a Paris en 1797 ; 
erent presqu’au sortir du berceau l’austére éducation de |’adver- 
sité. 

L'aieul paternel de M. des Glajeux, chevalier de Saint-Louis, issu 





396 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


d’une famille qui, aprés avoir brillamment servi l’Etat dans la ma- 
rine, avait donné 4 Saint-Domingue l'un de ses premiers gouver- 
neurs, propriétaire lui-méme dans cette colonie dont la France sent 
encore la perte, menait avant la Révolution la plus grande existence, 
sa fortune territoriale s’élevait environ 4 cing cent mille livres de 
rente ; il ne tarda point 4 l’expier cruellement. Arrété en 1793 dans 
son chateau de Draveil, somptueuse demeure qu'il possédait 4 quel- 
ques lieves de Paris, sur les bords de la Seine, aux confins de la 
forét de Sénart, et qui subsiste encore aujourd'hui, jeté et détenu en 
prison malgré une pétition de tous les habitants de la commune, il 
ne sortit des cachots de la Terreur, quelques jours aprés le 9 ther- 
midor, que pour voir ses biens vendus 4 vil prix et mourir d’épuise- 
ment. Saint-Domingue ne lui avait pas été plus secourable que la 
mére patrie; le malheureux vieillard avait vécu assez de temps pour 
assister aux menaces et 4 l’explosion de la formidable insurrection 
de négres, dans laquelle allait s’engloutir l'autre partie de sa for- 
tune, et ot l’un de ses fils devait étre massacré. 

Du cdté de la mére de M. des Glajeux, personne d’un esprit fin et 
d’une grace‘charmante, qui, déja sur le déclin de l’Age, mourut 
en 1849, les épreuves, quoique moins profondes, avaient été rudes . 
aussi. Chose singuliére ! contraste comme il yena dans histoire de 
presque toutes les familles que souvent la Providence rapproche des 
points les plus éloignés, ce descendant d’un gouverneur de Saint- 
Domingue se trouvait petit-fils d’un conseiller du grand Frédéric, de 
M. de la Haye de Launay, administrateur actif et habile du dernier 
-siécle, que le fondateur de la Prusse attira & Potsdam pour lui con- 
fier le soin de mettre |’ordre dans ses finances, au moment méme 
ou il appelait d’autres Francais, philosophes, poétes, astronomes, 
mathématiciens, pour les charger de répandre l'esprit et la lumiére 
parmi ses sujets. « Dans votre opération il faut vous souvenir quel- 
quefois du proverbe de l’empereur Auguste: Hate-toi lentement, » 
avait écrit 4 M. de la Haye de Launay son hdte royal, dans une 
lettre ot perce une pointe de pédanterie : plus favorisé que la plupart 
de ses compatriotes, le financier ne termina pas sa mission par une 
disgrace, il réussit; le monarque et son ministre se séparérent sans 
se brouiller. | 

Ce fut sous ces auspices, ce fut avec ces souvenirs, que M. des 
Glajeux entra dans la vie; son pére se voua sans réserve & son édu- 
cation. M. des Glajeux, pére, dont P’influence sur son fils a &é 
grande, était un homme 4 part; violemment saisi. par la Révolution, 
en un instant précipité de l’extréme opulence dans toutes les ' 
gueurs du sort, il avait retiré de ces temps terribles une impressi0” 
qui ne s’effaca pas, il s’était A jamais enfermé dans une retraile 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 387 


dou rien ne put l’'arracher, ni les généreuses instances de [’impéra- 
trice Joséphine qui, créole aussi, fille d’un colon de la Martinique, 
sintéressait 4 son jeune compatriote d’outre-mer, ni plus tard, aprés 
lachutede Napoléon, les aftraits plus puissants de la maison de Bour- 
bon avec laquelle sa famille avait souffert, et dont il estimait le droit 
confirmé encore par le malheur. Mais sa retraile n’était pas oisive ; 
comme des vases sacrés qu’on emporte d’un temple en feu, M. des 
Glajeux pére avait sauvé de la vieille société francaise, dont il avait 
wu les derniéres splendeurs et l’incendie rapide, deux trésors qui ne 
le quittérent plus: une foi fervente dans le christianisme et une 
admiration passionnée pour les ceuvres de |’esprit, que cette religion 
divine avait inspirées. Ceux qui ont approché M. des Glajeux pére ne 
nous démentiront pas: de tous ses contemporains, nul peut-étre n’a 
mienx connu les auteurs du dix-septiéme siécle ; jusqu’aé la fin de sa 
longue carriére qui fut de quatre-vingt-deux ans, & peu prés mort a 
fous les vivants, il lisait et relisait sans cesse Bossuet, il était tout 
plein de ce génie qui avait le double et sublime privilége de fortifier 
son ame et de charmer son godt. Cette ardeur pour la religion et 
pour les lettres Jui avait donné, durant quelqucs années, une inti- 
milé dont il était fier, celle de M. de Chateaubriand; il l’avait ren- 
contré 4 l’aube de sa gloire, au lendemain d’ Atala, de René, du Génie 
du christianisme ; & plus d'un demi-siécle de 1a, il racontait ses pro- 
menades du soir avec le jeune et déja immortel écrivain au Champ- 
de-Mars, ala pompe & feu, dans tous les espaces déserts du vieux 
Paris, dont les Mémoires d’outre-tombe ont consigné le souvenir ; il 
se plaisait aussi 4 redire qu’il était auprés de Chateaubriand, le jour 
ou leur ami commun, Fontanes, prononca son discours d’adieu sur 
latombe de leur maitre & tous, la Harpe. Elever son fils dans ces 
traditions, dans le culte de Dieu et du beau, lui donner ces biens im- 
perissables, lui préparer, s'il était possible, des destinées meilleures 
que les siennes, le produire au monde, 4 la lumiére, peut-étre au 
bonheur, et pour lui, demeurer dans |’ombre, telle fut l’ambilion de 
ce pére dont un écrivain, bien digne de sentir et de peindre la dignité 
morale de la vie, M. Poujoulat, a tracé le portrait suivant, dans l'his- 
loire de Mgr Sibour, archevéque de Paris : « En 1817, par l'intermé- 
diaire d’une femme 4 qui le génie de la charité inspira la premiére 
pensée des sceurs gardes-malades, l’abhé Auguste Sibour connut un 
de ces hommes dont le mérite, ignoré du public, ne se révéle que 
dans le cercle de la famille et le cercle des intimes amitiés ; ce Fran- 
cais, né & Saint-Domingue et fils d'un chevalier de Saint-Louis, cet 
homme d’une Ame trés-chrétienne, trés-ferme et trés-indépendante, 
d'un esprit méditatif et d’un jugement sir, d’un gout vif pour les 
lettres, d’un enthousiasme passionné pour les génies du dix-septiéme 
Ocrosaz 1865. 26 


508 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


siécle, et qui, lui-méme, eut été écrivain, sil avait eu moins peur 
d’écrire aprés Bossuet, c’était M. Bérard des Glajeux, mort plein de 
jours en 1854". » 

Ses études achevées sous Ja direction de son pére, M. des Glajeux 
entra dans la magistrature vers laquelle le tournaient tous ses goilts, 
il fut nommé en 1821 conseiller auditeur 4 la Cour royale de Paris. 
C'était la meilleure des écoles, et en méme temps un théatre difficile ; 
il passait, presque sans transition, de la douce tranquillité du foyer 
domestique 4 ce parquet de la Restauration, assaillide tant de lutles et 
de tant de coléres, parquet mémorable par les hommes éminents qui 
l’occupérent, M. Bellart, M. de Brée, M. de Marchangy, M. de Vatimes- 
nil, M. de Ravignan. M. des Glajeux fut du nombre de ces hommes; 
ses débuts l'y placérent immédiatement : chargé par intérim des fonc- 
tions d’avocat général , il dut, en l'absence du titulaire, prendre la 
parole dans une importante affaire domaniale, relative a la propriété 
du comté des Vertus, il s’acquitia de sa mission avec une supériorilé 
qui fixa sur luiles yeux. Deux années aprés, il devenait substitut du 
procureur du roi. Une nouvelle occasion de succés ne tarda pasa 
s'offrir 4 lui : l’héritier d’un nom illustre de la Grande-Bretagne, le 
comte Georges de Stacpoole, en butte 4 des réclamations pécuniaires 
d'un chiffre énorme, s‘était réfugié en France ; il y avait sollicile et 
obtenu de la bienveillance du gouvernement des lettres de naturalisa- 
tion derriére lesquelles il se croyait & l'abri; ses créanciers ne s‘¢- 
taient pas découragés, ils l’avaient suivi dans sa patrie nouvelle, 
armés des arréts contradictoires que, préalablement 4 son expatria- 
tion, ils avaient fait rendre par la Cour des pairs d’Angleterre et par 
la Cour de prérogative d'[rlande. Ces arréts, qui trailaient de matiéres 
civiles, étaient-ils nuls de soi sur notre sol? ou bien pouvaient-ils étre 
déclarés exécutoires par nos tribunaux, organes de la souverainele 
elle-méme? La question était vaste, elle avait été, durant neuf séances 
successives, agitée.dans tous ses plis ct replis par les maitres les 
plus célébres du barreau, par des avocats dans toute la vigueur de 
lage et du talent; M. Tripier défendait le comte de Stacpoole qu'alta- 
quaient M. Hennequin et M. Dupin. M. des Glajeux donna les conclu- 
sions du minisl¢re public, il soutint que lesjugements comme les con- 
trats étrangers sont et demeurent parfaits a l’égard des parties; qué 
transportés sur notre territoire, il ne leur manque qu'une force coer- 
cilive, laquelle nos tribunaux ont qualité pour leur conférer. Le plal- 
doyer de l’avocat du roi, comme on disait encore a cette époque, fit 
sensation; il fut, de l'aveu de tout le monde, reconnu égal a la cause 


4 Vie de monseigneur Sibour, archevéque de Paris, par M. Poujoulat, pages 24 
et suiv. 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 399 


elle-méme et & la puissance des athlétes qu'elle avait misen ésence. 

« En le relisant 4 trente ans de distance, écrivait un bon juge dans 

le Journal des Débats du 30 aout dernier, on y trouve une fermeté de 

raison, une profondeur de savoir, une autorité de langage remarqua-. 
bles acoup sar chez un jeune magistrat de vingt-sept ans. » Deux 

années ne s’étaient pas écoulées, que M. des Glajeux était nommé sub- 

stitutdu procureur général ; trois ans aprés, le 10 juin 1829, il passait- 
avocat général : en huit années, avec une rapidité qu’avait devancée 
toujours l’éclat incontesté de son mérite, il sétait élevé, dans la pre- 

miére Cour du royaume, a ces fonctions considérables, présage d’au- 
tres plus grandes encore. 

A travers les étapes pressées de cette brillante carriére, le talent 
de M. des Glajeux s’était dessiné tel qu'il resta.toujours, sans cesser 
de se développer et de croitre. Ce qui frappait en lui, ce que la 
parole de M. des Glajeux portait dans toutes les circonstances et 
imprimait & tous les sujets, c’élait l’autorité. L’autorité, don pré- 
cieux et rare! puissance morale, la plus glorieuse de toutes, parce que, 
supérieure 4 toutes les fonctions du monde qui ne suffisent pas a la 
communiquer, elle est toute personnelle a individu qui la mérite ! 
Elle nait, pour le magistrat, du concours nécessaire des qualités les 
plus variées : des vertus éclatantes, quoique cachées, de l'homme 
privé, de l’indépendance fiére, quoique soumise, du citoyen, de la 
science assurée et scrupuleuse du jurisconsulte, de l'incorruptible 
impartialité du juge, de l’éloquence convaincue et persuasive de 
Yorateur. Cette autorité, comme ces qualités dont elle est fille, M. des 
Glajeux les possédait 4 un degré qui ne sera pas dépassé. Jamais parole 
publique, disait un jour M Berryer, n’a mieux rendu la dignité ma- 
jestueuse et forte de la justice. Dés que M. des Glajeux se levait de son 
siége, on sentait que c était le devoir qui Jui commandait de parler, 
avec lui, la conscience la plus droite, conduite par la raison la plus 
ferme, intervenait dans l’aréne. Il commencait par poser au-dessus 
de la controverse quelques grands principes de droit et de philosophie 
qui la dominaient; puis 4 ces larges assises il raltachait par une 
chaine étroite et serrée tous les-faits du procés, tous les éléments de 
la cause, toutes les déductions de son argumentation, toutes les con- 
sequences de ses investigations ardentes et sévéres. Sa méthode ne 
laissait pas de prise 4 la prévention, on y suivait 4 la trace le travail 
opinidtre d’un esprit qui avait d’avance pesé, discuté, dissipé tous 
les doutes; sa dialectique était pressante, nerveuse, éclairée de |'inter- 
prétation approfondie des textes et du temoignage des auteurs ; sur le 
point de conclure, il rassemblait avec un art incomparable, dansun 
résumé plein de force, toutes les preuves d’ou, 4 un moment de I'in- 
struction ou de l’audience, la vérité s’étail dégagée pour s'imposer ’lui.. 


400 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


Ce n’est pas.tout encore : faut-il ajouter que sous cette parole de 
macgistrat, le disciple des écrivains du grand siécle, le fils tout nourri 
de leurs lecons 4 |’école paternelle, reparaissait toujours? Si quelque 
jour, un choix des principaux discours comme des lettres particu- 
liéres de M. des Glajeux est publié, nous osons affirmer qu’il fera 
honneur & la langue francaise. A peine le magistrat avait-il pron oncé 
quelques mots, que le maitre consommé dans l'art de bien dire s’é- 
tait révélé : ce style sobre et chatié, cet éclat tempéré d’imagination, 
cette propriété exquise des termes, ce tact si stir et si délicat qui sait 
comme par inspiration ce qui sied ct ce qui ne sied pas, cette con- 
stante élévation de la pensée, perpétuellement soutenue par I)’ élé- 
gance et la pureté du langage, cette noblesse qui, sans effort, sans 
apprét, se répand des.sentiments dans les idées et des idées dans les 
expressions, tout avait trahi les sources salubres et fécondes ov s’é- 
tait trempé son esprit ! C’est le cas de rappeler ce que lui-méme con- 
seillait un jour 4 de jeunes avocats ; il les invitait & ne pas délaisser 
ce premier enthousiasme pour les lettres, dont le souvenir s'efface trop 
vite, et qui, mieux conservé, laisse au langage un charme qu’on y re- 
trouve toujours. « Elles ne sont pas infidéles, leur disait-il encore dans 
une langue oti le précepte se fortifiait de l'exemple, aux souvenirs 
qu'on leur donne; elles dirigeront votre gout, elles viendront d’elles- 
mémes orner votre langage, elles y apparaitront sans trop s’'y mon- 
trer, comme ces graces modestes que l’on reconnatft encore sous le 
voile sévére dont elles sont envelop pées. » 

Les fonctions d’avyocat général offraient 4 ces qualités éminentes 
un plus vaste espace et une carriére plus retentissante; le talent de 
M. des Glajeux s’y découvrit tout entier. Les contemporains de ces 
années déja éloignées se rappellent peut-¢tre avec quelle puissance il 
exerca l'office du ministére public dans une série d’affaires dont 
Pintérét curieux ou dramatique , aujourd’hui bien effacé par l’oubli, 
captiva autrefois l’opinion : les Classiques et les Romantiques, les Mé- 
moires de l’Homme a la longue barbe, l’accusation d’empoisonnement 
dirigée contre un vieux militaire, nommé Bouquet, qui était prévenu 
d’avoir tué ses deux premiéres femmes et l'enfant de la troisiéme. 
Ce ne fut pas li, du reste, la partie la plus laborieuse de sa _tache. 
Les procés de presse ¢taient portés alors devant la premiére Chambre 
civile et la Cliambre correctionnelle de la Cour royale, réunies sous 
la présidence de M. le baron Séguier. Sil y avait un poste plein de 
délicatesse et de périls, c’était bien le service de ces chambres ; il 
fut confié & M. des Glajeux. Les attaques des journaux contre Jes 
institufions nationales étaient nombreuses, hardies, d’une véhé- 
mence souvent perfide; elles se succédaient avec une violence 
qu’excitaient moins les fautes du pouvoir que l’absence d'une juri- 








UN MAGISTRAT CHRETIEN. 40 


diction réellement compétente et efficace : le délit commis, les cou- 
pables venaient se faire juger en grand apparat, au milieu d'une solen- 
nité exagérée d’audience, une popularité turbulente s empressait sur 
leurs pas; ils avaient pour défenseurs Jes avocats les plus fameux de 
l'opposition, M. Dupin, M. Barthe, M. Mérilhou, M. Bernard de Rennes, 
faciles et bruyants amis de la liberté & laquelle, on peut le dire, au- 
cun des quatre ne devait témoigner dans ses épreuves de l'avenir une 
fidélité trés-résistante. M. des Glajeux remplit son devoir, sans fai- 
blesse comme sans excés, avec une fermeté sereine ot la gravité de 
son caractére ajoutait encore a la naturelle autorité de sa charge; il 
se montra le représentant inflexible et modéré de la loi, c’est-a-dire 
du roi et dela Charte. Bonne fortune rare, méme pour les meilleurs! 
De cette aréne bouillonnante ou Ja passion remuait toutes les injures 
et tous les mensonges, la r:putation de M. des Glajeux sortit intacte; 
a force d’inspirer le respect, i] avait désarmé la haine. 

Au milieu de toutes ces journées orageuses, un paisible triomphe 
vint le reposer; M. des Glajeux le recueillit le 3 novembre 1829, 
lorsqu’il fit 4 la rentrée de la Cour royale de Paris le discours d'u- 
sage. 

Le discours qu'il prononga fut remarqué; il concilia tous les suf- 
frages, il accrut encore la considération qui s’attachait 4 son auteur. 
Les agitations de la politique, dont toutes les tétes étaient pleines, 
n'y paraissaient pas : l’orateur s'était choisi un empire plus calme, 11 
avait demandé son inspiration a ces régions toutes morales ow les 
anciens du Parlement aimaient 4 prendre le théme de leurs mercu- 
rales pour le jour de la féte de saint Martin, grand saint dont nos 
péres avaient fait le patron de la Justice, sans doute parce qu’il était 
déja celui de la Charité. De l'utilité de la retraite pour l’avocat, voila 
l'objet de méditation que M. des Glajeux offrait 4 son auditoire, a la 
veille d’une révolution. C’est une ceuvre achevée que ce discours ; il 
nest pas de notre age par le tour du style et par Vallure constante 
de la pensée ; on le dirait écrit par un collégue de M. d’Aguesseau, 
alors que Massillon occupait la chaire. Le suc de la meilleure anti- 
quité classique et chrétienne s'y méle a la séve d’une intelligence 
riche deses propres réflexions et,de la science qu'elle a amassée: 
simple sans familiarilé, élevée sans emphase, élégante et sévére, 
toujours attentive a ennoblir lidée par l’expression et 4 porter en 
haut les esprits, c’est bien le modéle de cette éloquence qu’on pour- 
rait appeler magistrale, comme il yen a une qu’on nomme acadé- 
mique, de cette éloquence la mieux assortie & la justice, 4 l’ordre 
pompeux de ses cérémonies, 4 1l’appareil dont 11 convient d’environ- 
her son tréne aux yeux des peuples. Si nous voulions entrer dans le 
détail, que de beautés nous aurions 4 signaler ! quelle finesse d’ana- 


402 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


lyse! quelle précision dans les traits! Elle dit tout par exemple, 
cette définition de l’improvisation sur les conditions de laquelle tant 
de gens s'abusent : « Elle doit naitre tout armée, et n’attendre des 
inspirations de l’audience que le feu plus rapide qui met dans une 
plus vive clarté les réflexions préparées dans la retraite. » Et ailleurs, 
ce portrait de l’avocat, non pas peut-étre de celui dont notre siécle 
contemplait déja et contemple encore la glorieuse figure, qui, né 
orateur comme d'autres naissent héros, avec des qualités naturelle- 
ment sublimes, répand dans les discussions les plus vastes et jusque 
dans les matiéres les- plus arides ses illuminations profondes, ses 
clartés irrésistibles, tout Je feu de son éloquence; mais de celui, 
comme nous en possédonsaussi la noble image, qui, d'une grandeur 
plus accessible parce qu'il est d’un génie moins inimitable, atteint 
par le travail, par l'intégrité, par le respect vigilant de soi-méme et 
des autres, 4 !a perfection de son art: « Qu’il sorte de la retraite, 
sécriait M. de Glajeux, qu’il porte dans les combats les armes dont 
il s’y est revétu. Elles ne sont pas chargées d'un vain luxe et d’or- 
nements qui les embarrassent ; il en a retranché tout ce qui n‘ajoute 
pas a leur force. Son adversaire est en sa présence, il marche lu; 
il le renferme, par l’enchainement des preuves, dans un cercle d ou 
il ne peut sortir; sa dialectique entrainante !’y presse, I’y resserre 
encore, elle ne se repose pas tant qu'il respire. Il ne s’inquidte pas 
de la parure de son discours ; mais les figures les plus hardies, les 
expressions les plus vivantes d’énergie suivent d’elles-mémes les 
mouvements de son ‘me: il devient pathétique 4 force d’étre con- 
cluant; 11 remue ses juges par le seul ressort de |’évidence, ct va 
prendre dans leur conscience le prix de sa vicloire. » 

Mais dans le discours de M. des Glajeux, ce qui charme avant tout. 
ce qui fait l’agrément le plus vif de cette éloquense, ce sont tous les 
reflets d'une belle vie et d'une grande a4me qui s’y rencontrent : of 
le sent bien, l’orateur n’agite pas au hasard une argumentalion d’¢- 
cole ou de circonstance ; c'est le fond méme de son étre qu'il dé- 
couvre ; il éprouve ce qu’il raconte, il a vécu, il vit, si nous osons 
ainsi parler, ce qu’il exprime. Cette retraite dont il célébre les avan- 
tages , 11 l'aime parce que sa studieuse enfance, parce que 5a 
jeunesse austére et recueillie ont reconnu en elle, pour la recomman- 
der 4 son age mur, la mére des males conseils, des fortes inspira- 
tions, des décisions magnanimes, des résolutions persévérantes : « En 
vous rendant & vous-méme, elle secouera cette sécheresse que les 
affaires semblent laisser dans l’dme ; en faisant tomber les prestiges 
de l’ambition ct de l’intérét, elle élévera sur leur ruine la véritable 
indépendance qui doit étre la gloire de votre caractére ; en vous Te- 
placant en face de vos devoirs, elle nourrira cette exaltation ver- 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 405 


tueuse qui doit vous rendre préts a tout sacrifier pour les accomplir. » 
Cette retraite, il la remercie, il la glorifie encore de tenir en réserve, 
sous ses voiles discrets et jaloux, !e plus noble objet des désirs de 
Vhomme : la dignité: « La dignité! cette expression de l’4me qui 
sait se sentir elle-méme, qui donne 4 chaque chose sa convenance, 
qui fait paraitre homme dans chaque position tout ce qu’il doit 
étre, sans se hausser pour étre grand, sans s'abaisser pour étre 
simple et modeste, qui orne la vie privée, et qui est comme une 
vertu de l'homme public, dont toute la conduite ne doit étre que 
l'image de ses devoirs. » N’allez pas croire toutefois que ce gout de 
la retraite soit un lache détachement des affaires de son pays et de 
son temps; M. des Glajeux a entendu l'objection, il y répond par 
cette profession de foi ou respirent les pures inclinations de son 
coeur : « Cependant un sentiment généreux nous arréte, et s’éléve 
icl pour nous dire : l’avocat doit-il rester étranger 4 sa patrie? Dans 
cette activité continuelle des esprifs qui les porte au dehors, ne 
sera-t-il que spectateur indifférent du mouvement qui les entraine, 
et, content de culliver de paisibles vertus, manquerea-t-il de celles 
qui font le citoyen utile? A Dieu ne plaise, avocafs, que ma voix 
vienne vous demander d’abdiquer le sentiment de la patrie! Eh! 
pour qui donc est-il mieux fait que pour vous, qui, ne recevant 
d’elle que le droit de l’honorer par vos talents, pouvez lui offrir, ce 
semble, un hommage encore plus pur et un amour plus désintéressé? 
Non, non, ne cessez pas d’aimer votre pays, de lui vouer votre 
coeur, de lui consacrer, s'il le faut, toute votre existence : la retraite, 
. em vous préparant 4 mieux remplir ces devoirs, ne vous enseignera 
rien qui puisse les affaiblir. Mais craignez, et ce sont 1a les écueils 
dont elle pourra vous défendre, craignez de suivre les passions a la 
place des devoirs, de livrer votre réputalion aux orages, ou se for- 
ment ces foudres dont on ne peut plus diriger les coups, de cesser 
d’étre vous-mémes pour devenir les instruments d’un parti, et de 
perdre la plus noble portion de votre indépendance, tout en cher- 
chant 4 la proclamer. Aimer son pays, c’est vouloir tout ce qui est 
bon et vertueux, tout ce que l'esprit des siécles améne d'utile avec 
Sol, Mais sans répudier, en fils ingrats, Ja sagesse ct la gloire des 
temps passés, qui eurent aussi, ces voutes pourraient le redire, 
leur éloquence et leur liberté. Aimer son pays, c’est honorer la re- 
ligion, qui est la seule base des mceurs et du bonheur des nations, 
parce qu’elle pénétre seule oi s'arrétent les lois; c’est respecter la 
légitimité, qui est l’ordre dans I’'Ktat comme dans les familles, la 
vénérer et la chérir dans un monarque auguste, qui la ferait re- 
connailre, méme sans la force de ses droits, 4 la loyauté de son 
ceur, 4 la magnanimité de son caractére, a cet amour de son 


404 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


peuple qui se répand naturellement de son ame par tant de bien- 
faits et de paroles mémorables. Aimer son pays, c'est embrasser et 
soutenir avec une entiére franchise, sans détour comme sans vaines 
craintes, les institutions qu'un roi plein de sagesse a données a la 
France, que le besoin de notre temps réclame, et que la foi royale- 
ment promise ne garantit pas moins que )'intérdt de |’Etat qui les 
rend nécessaires. Aimer son pays, c'est immoler, pour le servir, sa 
fortune, son repos, et ne conserver 4 soil que sa conscience ; c'est 
l’aimer comme vous, vertueux de Harlay, opposant aux factieux le 
ceur d'un honnéte homme; comme vous, Malesherbes, disant la 
vérité 4 votre prince sur le tréne, et quittant votre retraite pour le 
suivre dans les fers; comme vous, Tronchet, comme vous, de Séze, 
sacrifiant votre vie & votre roi, qui n’a plus méme ce que posséde le 
plus simple de ses sujets, el qui vous donne plus que ne donnent les 
rois, )’immortalité. » 

C’était dans les derniers mois de 1829 que M. des Glajeux fro- 
nongait ce discours. L’année 1830 s ouvrail belle pour lui: il avait 
trente-trois ans 4 peina, il était avocat général prés la premiére Cour 
du royaume, il était arrivé, par la prééminence éclatante du mérite, 
4 ces importantes fonctions, qu’occupaient autrefois au Chatelet ou 
au Parlement, par un privilége de naissance le plus souvent con- 
. sacré par les services, les héritiers des chanceliers, des gardes des 
sceaux, des premiers présidents, des présidents 4 mortier, avant de 
remplacer leurs péres sur les siéges les plus élevés de la justice’. 
L’avenir, le plus magnifique avenir se déployait devant ses regards 
avec une régularité qui paraissait a l’abri de tous les événements; 
son passé en répondait, ses preuves de talent élaient données, le 
lustre qu’il répandait sur tous ses emplois, Ja renommée d'honneur 
qui l’environnait, Pestime extraordinaire qu'il s’était acquise, tout 
lui frayait la route; les dignités l’attendaient bien plus qu’il ne les 
attendait lui-méme ; il semblait que ses années n’eussent qu 4 se 
succéder pour lui apporter chacune son tribut et sacouronne. A tant 
de causes de satisfaction profonde et légitime la Providence avait 
joint une faveur plus douce encore : avec une illustre alliance elle ui 
avait envoyé le bonheur domestique; au mois de janvier 1830, le 
jeune magistrat pour lequel il était permis de pressentir les des- 
tinées les plus hautes trouvait des aieux parmi les grands hommes 
de la magistrature qui étaient ses modéles, il épousait une fille de 
M. le marquis d’Ormesson, une descendante de Pune de ces familles 
glorieuses et bienfaisantes de notre histoire, dont un publiciste li- 


‘ Ainsi, d’Aguesseau fut, 4 24 ans, avocat du roi au Chatelet, et Malesherbes, 4 
. 20 ans, substitut du procureur général au Parlement. 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 403 


béral, professeur au Collége de France, M. Laboulaye, disait naguére : 
« Quels noms que ceux des Lamoignon, des d’Aguesseau, des Talon, 
des Séguier, des d’Ormesson, et de tant d’autres ! Ce sont les plus purs 
de l’ancienne monarchie. Si les mots de liberté et de justice ont été 
quelquefois prononcés dans notre ancienne France, si les droits du 
peuple ont été défendus, on le doit 4 ce vieux parlement. En fait de 
grandeur d’ame, de générosité, de désintéressement, aucune magis- 
trature, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, 
na brillé d’um plus noble éclat'. » 

Mais, 6 vanilé des prévisions humaines ! quelques mois ne s’étaient 
pas écoulés, que tout était changé dans le gouvernement de la France : 
Ja Révolution de Juillet était survenue. 

Certes, pour M. des Glajeux, la conjoncture était solennelle : que fe- 
rait-il? resterait-il 4 son poste, quand le roi qui avait regu son serment 
n était plussurson tréne ?se retirerait-il deses chéres fonctions de la ma- 
gistrature, qui étaient la vocation de sa vie? Les sollicitations les plus 
pressantes leconviaient 4demeurer; bien des raisons, Jes unes sérieu- 

ses, les aulres spécieuses, se multipliaient autour de lui : il pouvait se 
dire qu'il n’avait pas porter le poids d’événements dont son Ame gar- 
derait éternellement le deuil, maisdont il n’avait aucun degré la res- 
ponsabilité ; qu’aprés tout ilservait la France, qu’il la servirait encore 
sous celte forme de gouvernement libre qui, 4 l’égal dela légitimité, 
possédait son affection et méritait sa fidélité; qu’il la servirait dans 
ce ministére social de la justice, supérieur 4 toutes les vicissitudes 
qui sont le lot amer de notre siécle; qu’ainsi s'élaient conduits, au 
milieu des troubles civils de notre histoire, quelques-uns de ces ma- 
gistrats que la postérilé vénére, toujours assis sur leurs siéges, tou- 
jours debout a leurs barres dans la confusion universelle, sortes de 
médialeurs souverains entre le prince et le peuple. Et puis, les voies 
ou il s‘engagerait par un refus de serment étaient inconnues et dif- 
ficiles, la situation précaire, l’horizon menacant et sombre : il n’avait 
qu’a dire un mot pour continuer en paix sa carriére; il lui faudrait 
donc, au moment ow finissait sa jeunesse, recommencer sa vie! Que 

de chances couric! que d‘incertitudes a traverser ! que de trislesses 
lentes et longues a dévorer! 

Si ces considéralions apparurent un instant 4 M. des Glajeux, elles 
ne le firent, comme parle Bossuet, que pour fournir une matiére plus 
illustre & son sacrifice. Il Paccomplit sans hésitation, mais non, hclas| 
sans douleur. Dans cette crise, ot tout en lui pensa et agit de concert, 


! V* Lecon de M. Laboulaye sur l’administration francaise sous Louis XVI, pronon- 
cée au Collége de France, et insérée dans la Revue des cours littéraires, du 1" juil- 
let 1865. 


406 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


le chrétien comme le citoyen, le royaliste comme le patriote, nul 
doulte que le magistrat n’ait eu sa part prépondérante dans la déter- 
mination supréme! A l'idée d’un serment qu'il n’aurait tenu qu’im- 
parfaitement, M. des Glajeux estima, par un raflinement sublime de 
délicatesse morale, qu’il serait moins digne de la justice elle-méme ;, 
dés lors sa sentence fut prononcée : il donna sa démission par un 
dernier témoignage de respect et d'amour envers cette magistrature 
qui ne fut jamais pour personne plus que pour lui un sacerdoce. 

Au commencement du mois d’aotit 1830, lorsque l’ancien ordre 
de choses était renversé et que le nouveau n était pas constitué encore, 
le procureur général qu’avait désigné le gouvernement provisoire, 
ayant convoqué tous les membres du parquet, M. des Glajeux répon- 
‘dit : « Monsieur, je dois & ma conscience, a la loyauté et 4 l’honneur 
de vous déclarer que, fidéle au serment que j'ai prété au roi de qui 
jetiens la charge qui m’est confiée, également attaché a la Charte, je 
ne préterai d'autre serment, et n'accepterai d'autre lien, qu'aprés 
avoir été valablement délié de ceux que le malheur me rend encore 
plus sacrés. » 

Quelques jours aprés, le régent du royaume recevait et acceptait la 
couronne comme roi des Frangais; M. des Glajeux voulut 4 son tour 
régulariser sa position; il écrivit, le 44 aodt, la lettre suivante a 
M. Mérilhou qui, hier son adversaire dans Jes proces de presse, était 
devenu secrétaire général du ministére de la justice: « Monsieur le 
secrélaire général, au milieu des catastrophes qui changent la face 
des gouvernements, la franchise et )’honneur doivent toujours rester 
le caractére de l'homme public. La route, of il ne peut marcher dé- 
sormais avec toute sa conscience, ne peut plus étre la sienne; son de- 
voir est de se retirer et de conserver la fidélité aux principes qu’il a 
toujours soutenus. Vous savez, monsieur, quels sont les miens : les 
circonstances ou nous nous sommes trouvés opposés l'un 4 l'au- 
tre les ont fait ressortir sans rien dter 4 1'cslime pour des opinions 
exprimées avec sincérité. Vous ne vous étonnerez pas de me voir te- 
nir plus a cette estime et 4 ma conscience qu’aux fonctions qui m’é- 
taient confiées : je cesse dés ce moment de les remplir, et c’est 4 vous 
que j'ai déesiré exprimer l’intention ot je suis de ne pas les conti- 
nuer. Je désire que vous trouviez dans ce choix une preuve de ma 
confiance dans votre loyauté, et vous prie d’agréer l’assurance de la 
considération distinguée avec laquelle j’ai l‘honneur d’étre votre 
trés-lhumble serviteur. » 

Cette lettre est belle, elle est digne de l'acle qu’elle consomme : 
nous qui depuis notre enfance avons vu de prés M. des Glajeux, nous 
ne la connaissions pas. Avec celte modeslie figre qui ¢lait un des 
traits de sa nature, il la tenail dans le secret; c'est sa mort quil’a li- 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 407 


wée. Ah! sans doute, au moment ot nous la lisions sur la terre, il 
la retrouvait lui-méme ailleurs, 4 jamais écrite au livre de vie, dans 
les fastes de l’éternel honneur ! 

La cilation de cette lettre ne serait pas compléte si nous ne la fai- 
sions suivre de la réponse trés-convenable que, le lendemain méme, 
M. Ménlhou adressait 4 M. des Glajeux : « Monsieur, j’ai regu ce ma- 
tin la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire hier. Je dois 
vous dire qu'elle m'a beaucoup affligé; j’ai regretté que vos principes 
he vous aient pas permis de continuer vos fonctions sous le régne de 
5. M. Louis-Philippe. Le public, j’en suis sdr, partagera mes senti- 
ments. J'ai su trop justement estimer votre mérite et votre caractére 
pour ne pas souhaiter de vous voir attaché de nouveau a un service 
que vous honorez et que vous honoreriez encore sous le régne d'un 
prince, juste appréciateur de vos talents. Je déplore vos scrupules; 
mais je sats les respecter, parce que je rendrai toujours hommage & 
la loyauté d’une conscience pure. Veuillez agréer l’assurance de la 
considération distinguée avec laquelle j'ai l’honneur d’étre, monsieur, 
votre trés-humble et trés-obéissant serviteur. » 

Quelles que soient ses opinions, sous quelque régime quelle soit 
appelée & vivre, la postérité, quia commencé déja, la postérité, nous 
en avons la confiance, n’aura qu’un sentiment; elle s’inclinera au 
souvenir des hommes qui, pareils a M. des Glajeux, se montrérent 
plus forts que la fortune. Ces martyrs volontaires de la foi jurée et du 
devoir accompli sont d’un exemple salutaire pour toutes les époques, 
ils dominent tous les gouvernements et tous les partis, ils instrui- 
senttoutes les générations; au-dessus de l’empire fatal et mobile des 
evénements, ils attestent le régne souverain et libre de la conscience ; 
ils s‘élévent dans le renouvellement des Etals comme les dépositai- 
res des lois qui ne passent pas, comme les gardiens des principes de 
cette société morale, destinée 4 présider et 4 survivre aux formes 
changeantes de la sociélé politique. Bons et grands citoyens, plus 
nombreux que jamais en 1830, mais qui, pour la gloire dela France, 
ne lui ont manqué dans aucunede ses vicissitudes! lls servent encore 
cette patrie bien-aimée dont, au prix du plus cruel déchirement, ils 
ontl'air de se séparer; ils laservent, car ils ’honorent : en voyantap- - 
poraitre au milieu de l’histoire, souvent noire et triste, de nos révolu- 
tions, tant de beaux éclairs de noblesse, d’abnégation, d’héroisme, il 
semble que la justice de Dieu doive étre consoléc et apaisée ; il éprouve 
peut-étre une satisfaction infinie, dont nous-mémes, créatures chan- 
celantes et bornées, avons un avant-gout, lorsque du spectacle trop 
fréquent de Ja bassesse et de la honte nous reposons nos regards sur 
un ciel pur, tout resplendissant d’étoiles. 

Nous n’avons nul dessein de ranimer de vieilles dissensions, de re- 





408 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


muer la cendre de nos discordes éteintes. Paix et respect aux hommes 
de bonne volonté! Paix et respect aux enfants d’un siécle agité, qui, 
a travers des chemins divers et méme contraires, ont cherché dans le 
désinléressement et dans la droiture le bien de leur pays! C’est le 
cride l’expérience et de la sagesse, c'est la voix qui monte de cet 
abime muet du passé od le temps pousse indifféremment toute chose. 
Si nous nous refusions 4 les écouter, la mémoire de ‘homme que 
nous avons 4 coeur d’honorer serait 1a pour nous les faire enlendre } 
_Cependant, lorsque nous songeons 4 lui, a tous les compagnons de sa 
retraite généreuse, lorsque nous contemplons ces présidents, ces con- 
seillers, ces magistrats, qui préférérent 4 l'inamovibilité de leurs 
fonctions l'inamovibilité de leurs serments, un regret nous oppresse; 
ce n'est pas sur ces nobles vies brisées en deux que nous sommes 
tenté de gémir, c'est sur la France : quelle perte pour elle! Quelles 
consciences! Quelle magistrature! Quels juges! Quel rempart, que 
cette justice, pour la liberté d’un peuple! Voila des hommes, les 
uns tout chargés d’ans et de dignités, les autres dans l’éclat de l'age 
et du talent, qui, pour ne pas se manquer 4 eux-mémes dans le se- 
cret le plus intime de leurs ames passionnément honnéles, disent 
non a la fortune; qu’auraient-ils dit au pouvoir, & ses promesses et 
& ses pompes, alors que dans l’exercice de leur ministére, sur leurs 
siéges fleurdelisés, revétus de leurs robes rouges et-de leurs man- 
teaux d’hermine, ils tenaient sous leur garde le dépét du droit pu- 
blic et des intéréts privés de nos péres? Et de notre coeur s’éléve un 
irrésistible hommage vers cet espril de société, vers ces solides 
¢croyances, vers ces habitudes de simplicité patriarcale et de majesté 
Ccivique, vers ces institutions équitables et réglées, au sein desquelles 
se composait un tempérament si fertile en gens de bien. 

Tout était donc changé pour M. des Glajeux : ses devoirs s'étaient 
accrus en se transformant, ils avaient pris un aspect plus sévére et 
des conditions plus dures. 

C’est la gloire de l'homme, qu’il enfante sans trop de peine I'hé- 
roisme, il le concoit en un instant: heures rapides ow |’enthousiasme le 
transporte, o Dieu se montrea lui dans un feu sacrécomme, autrefois, 
dans le buisson ardent! Le difficile est de ne pas déchoir des hauteurs 
qui d’un bond ont été atteintes, de mettre son 4me a un ton d’ou elle 
ne puisse plus descendre. Le lendemain de ces crises syblimes, par les- 
quelles un homme a rompu avec la fortune, les angoisses commen- 
cent: le monde va et vient comme d’habitude, il a repris son train 
accoutumeé ; il faut y rentrer 4 son tour, y rentrer avec le fardeau de 
la résolution magnanime 4 laquelle on a enchainé sa vie, y refaire 
figure, ne pas s'aigrir dans les longues journées de l'attente, ne pas 
se consumer en regrets stériles, ne pas s’égarer en illusions vaines, 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 409 


se préserver de la présomption comme du découragement, se cher- 
cher, dans la ruine de ses projets, une activité féconde et saine. Ce 
n'est rien encore; la tristesse, une invincible tristesse s’attachera & 
vous : sentir la vérité dans sa conscience, le devoir dans sa conduite, 
et voir perpétuellement les événements contre soi; se heurter sans 
cesse contre la grossiére insouciance de la foule, aussi aveugle et plus 
lache souvent que le hasard; considérer ses égaux, quelquefois ses 
inférieurs de toute sorte, qui courent au bruit, 4 la réputation, aux 
honneurs, rester dans son sentier étroit, obscur et solitaire; assister 
aux succés de sa patrie, qu'on chérit et qu’on bénit, y assister avec 
une arriére-pensée involontaire, avec un regard plein de larmes, 
tourné vers le droit, vers la liberté, vers tous les absents qui auraient 
si bien orné la féte, c'est le supplice des grands cceurs, ce sont de 
ces tourments qu’ils éprouvent et qu’ils taisent, car ces nobles tour- 
ments ne gardent toute leur beauté que dans le mystére! Qui dira 
jamais le drame intérieur et poignant dont plus d’une vie a été faite 
parmi les hommes de nos générations? Combien s’y sont déchirés 
dans le désespoir! Combien, méme d’entre les meilleurs, se sont 
appliqué la sombre épitaphe que lord Byron révait pour le tombeau 
exilé du Dante, cette victime expiatoire des batailles de son pays et de 
son temps: « J'ai passé mes jours dans d’interminables querelies ; 
J'ai dévoré mon cceur, et je meurs seul! » 

Contre toutes ces épreuves redoutables M. des Glajeux était armé 
d’avance; il les surmonta avec aisance, il n’eut méme pas besoind’en 
appeler au mépris, puissant secours qui donne parfois 4 l'dme des 
forces si vives et de si Apres jouissances, 1] l’aurait repoussé comme 
une tentation dangereuse : sa vertu le portait toute seule, elle l’éle- 
vait naturellement dans une région supérieure aux chiméres qui 
tiennent le vulgaireenchanté. Cette consciencesi rigoureuse pour elle- 
méme était le cceur le plus indulgent pour autrui ; il ne comparait pas, 
il ne jugeait pas, il comprenait que, les situations ou les convictions 
étant diverses, les conduites eussent été différentes; comme 11 s était 
toujours gouverné par des idées, il supposait volontiers la bonne foi 
chez ses adversaires, pourvu qu'un vil appétit d’argent ou de places 
ne fat pas le ressort trop criant de leur versatilité. Nul homme, tout 
ensemble, ne fut plus inébranlablement ancré dans ses principes 
et plus complétement dépouillé de ce que l'on nomme Iesprit de 
parti, sentiment complexe qui peut mettre la grandeur dans les 
ceuvres et la petitesse dans les vues. Les échecs de sa cause l’affli- 
geaient sans le troubler : il n’avait pas fait un calcul, il n’avait en- 
tendu que faire son devoir ; pour lui, c’était assez ! De son généreux 
sacrifice il retirait tout ce qu'il y avait cherché : le bien-étre moral 
que donne l’ordre, la satisfaction délicieuse par laquelle Dieu fait 


410 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


sentir 4 l'homme qu'il est content de lui. Durant trente-cing années, 
M. des Glajeux marcha ainsi, toujours conséquent 4 lui-méme, sans 
hauteur, sans humeur, inflexible et doux envers la fortune, tout enve- 
loppé de cette lumiére de la conscience, auprés de laquelle a l’air 
bien terne le soleil des plus éblouissantes prospérilés. 

Ses fonctions déposées, M. des Glajeux recut une mission qui allait 
4 sa vie nouvelle, il entra dans le conseil de tutelle de M. le duc de 
Bordeaux ; il y retrouvait, sous la présidence du chancelier de Pas- 
toret, des amis dont l’estime publique a consacré les noms, M. Par- 
dessuset M. Mandaroux-Vertamy. Cette marque de confiance venue de 
l’exil et du malheur flattait son ambition, la seule qui pat l’agiter en- 
core ; elle lui rouvrit bientét l’enceinte de la justice. 

Au milieu de la catastrophe qui lui avait enlevé sa patrie, l'auguste 
pupille de ces grands hommes de foi et de loi avait retenu sur le sul de 
France un patrimoine privé, héritage de son pére ou présent de ses 
concitoyens, dont la propriété lui étaitdemeurée, puisqu'il n’avait pas 
euletemps de la perdre comme roi; il s’agissait de défendre cesépaves 
dispersées et rares d'un effroyable naufrage, soit contre les revendi- 
cations de l’Etat qui contestait les titres de la possession elle-méme, 
soit contre les empiétements des particuliers qui invoquaient des usa- 
ges et des servitudes. Ce fut 4 M. des Glajeux qu’échut cette charge ; 
ils’y consacra religieusement, se multipliant sur tous lespointsou se 
portait l’agression, répondant 4 toutes les altaques par des consulta- 
tions savantes et par d’éloquentes plaidoiries, débrouillant dans une 
série de travaux, dont plusieurs méritent de faire autorité, les ma- 
tiéres les plus compliquées de Ja législation domaniale; presque 
toujours i] eut le bonheur de triompher : couvert de la robe noire 
de l’avocat, noble vétement sous lequel auront passé en notre siécle 
tant de représentants de son aristocratie morale, il pouvait s’appeler 
encore, comme a ses débuts de la Restauralion, l’avocat du roi. 

De toutes les affaires ob parut M. des Glajeux, la plus célébre fut 
peut-étre le procés qui s‘engagea 4 l'occasion du chateau de Cham- 
bord. Cet édifice, merveilleuse fantaisie de pierre ob Francois I* et 
son siécle respirent, avait été offert par une souscription nationale a 
M. le duc de Bordeaux: rien de plus authentique que cette donation, 
rien de plus net que l'intention des donateurs; tout s’était passé en 
plein soleil, a la clarté de la discussion la plus libre, sous les feux 
de l’opposition la plus vive. Au lendemain de la Révolution de Juillet, 
l’administration dela Régie, mue par un faux zéle, possédée aussi de cet 
esprit de routine chicaniére et avide qui s’allie souvent dans Ja bu- 
reaucralie a l’honnéteté des agents, mit en avant une thése démentie 
par l'évidence : 4 savoir que Chambord était un apanage grevé d'un 
droit de retour au profit de l’Etat; qu’il avail été constitué comme tel 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 4i1 


par lessouscripteurs; qu'il devait dés lors, M. le duc de Bordeaux 
n’élant plus prince frangais, rentrer dans le domaine de la Couronne. 
M. des Glajeux renversa de fond en comble cette argumentation ; il 
gagna la cause de son royal client auprés de toutes les juridictions, 
en premiére instance et en appel, devant letribunal de Blois et devant 
la Cour d'Orléans. Fidéle aux habitudes scrupuleuses de sa méthode, 
il avait réduit toute la discussion 4 ce point concentré et précis ot le 
doute n'est plus possible, oa Ja solution éclate d’elle méme. La Régie 
se pourvul vaimement en cassation, elle fut repoussée ; M. le procu- 
reur général Dupin, éclairé, on peut le croire, par les démonstra- 
tions lumineuses de l'homme qu’il avait plus d'une fois rencontré 
comme adversaire, fut le premier 4 conclure au rejet d'une action 
«qui ne s'appuyait, disait-il rudement, que sur les molifs les plus 
futiles. » La grandeur du débat, les pensées variées qu’il faisait naf- 
tre, tant de gloire dans le passé, {ant de douleur dans le présent, la 
magie des souvenirs, l'exil dont l’ombre lointaine se projetait sur le 
palais désert de la galanterie et des {étes, toules ces émotions s’étaient 
communiquées a la parole de M. des Glajeux; elles lui inspirérent, 
devant la Cour d'Orléans, un exorde qui se lira toujours avec plai- 
sir: « Ce n'est pas devant vous que j'ai besoin de dire Vorigine et la 
gloire du chateau de Chambord, monument de la Renaissance des 
aris, mélange hardi de tout ce qu’ils savent créer, aussi surprenant 
par sa masse imposante que par la richesse de son archilccture. 
Chambord eut dans ses destinées quelque chose d’aussi divers que 
les arts qui l’embellirent. Francois I", Stanislas Leczinski, le vain- 
queur de Fontenoy, y apporlérent tour 4 tour leur infortune et leur 
glire; et, pour ne pas dégénerer de cet état de grandeur, affecté 
d'abord de nos jours 4 cet ordre institué pour la récompense des ser- 
vices rendus & la patrie, Chambord devint, sous le génie puissant qui 
gouvernait alors la France, la dotation d’un des guerriers qu'il avait 
entrainés 4 la conquéte du monde. Cependant tant de magnificence 
et de souvenirs n‘allaient plus défendre Chambord de la destruction 
qui le menacait ; il allait tomber dans la poussiére oti gisent aujour- 
d’hui tant de nobles et antiques demeures, lorsque le cri d’enthou- 
siasme, qu'il fallait acquérir Chambord pour le duc de Bordeaux, 
refentit dans la toute France;-ce cri fut entendu et Chambord fut sauvé. 
Heureux enthousiasme, messieurs, que celui qui conserve les monu- 
ments des arts et raitache toutes les gloires du passé aux jeunes des- 
linées de la patrie! Vous voyez, en parcourant l'histoire du chateau 
de Chambord, qu’on put écrire plus d'une fois sur ses murs ces no- 
bles paroles du prisonnier de Pavie : Tout est perdu fors l'honneur ; 
aujourd hui, en laissant tomber ces mémes mots pour un prince ap- 
pelé lors de sa naissance aux destinées du tréne, et qui a maintenant 


41° UN MAGISTRAT CARETIEN. 


tout perdu dans sa patrie, j’ajoute avec confiance : Fors la justice; 
c'est vers elle que j’éléve mes regards avec espoir, au nom de ce jeune 
prince ; c'est en vous, messieurs, que j’invoque un appui, non pas 
pour son malheur, ce n’est pas ainsi qu'il veut étre jugé, mais pour 
les droits qui lui appartiennent et qui ne peuvent lui étre enlevés 
sans faire violence aux principes les plus incontestables de la pro- 
priété. » 

Plus de vingt-cing années de la vie de M. des Glajeux furent em- 
ployées 4 ce généreux labeur, il ne se reposa qu’aprés avoir assuré 
les intéréts dont le dépét lui était remis : en 1857, il prenait place 
auprés de M. Berryer devant la Cour de Dijon ; ce fut le couronnement 
de sesluttes ; il avaitpréparé, par sa vigoureuse dialectique, l'arrét que 
le grand orateur enleva de sa parole souveraine, arrét si honorable 
pour cette Cour, qui, en confirmant au petit-fils et a la petite-fille du 
roi Charles X la propriété de leurs foréts de Champagne, sauva le 
pain, le dernier morceau de pain, que madame la duchesse de Parme 
devait avoir & laisser 4 ses enfants. 

Dans le cours de ces années bien remplies, nous trouvons le nom de 
M. des Glajeux mélé encore 4 des événements aujourd'hui descendus 
dans les régions calmes de l'histoire. En 1832, aprés la malheureuse 
issue des agitations de la Vendée, un grand nombre des magistrals dé- 
missionnaires de 1830 eurent l’idée de réclamer la délivrance immé- 
diate de madame la duchesse de Berry. M. des Glajeux tint la plume; il 
rédigea un mémoire habile, érudit, logique, d'une ironie incisive et 
grave, d’une éloquence animée jusqu’a la passion, toute brulante de 
la pilié enthousiaste que suscitait une héroique infortune et du 
souffle méme de la liberté dont jouissait la France. Ce document fiat 
couvert de signatures, les noms ‘Jes plus imposants de toutes les 
Cours de la Restauration y figurent, les Ravez, les Pardessus, les 
Clausel de Coussergues, les Champvallins, les Saget, les Vaufreland : 
au milieu de cette élite vénérable, 4 cdté du fils de M. de Séze, on re- 
marque un petit-neveu de Malesherbes, un jeune homme qu’atlendait 
la gloire, Alexis de Tocqueville, accompagné de son inséparable ami, 
M. Gustave de Beaumont. 

Mais dans ces occupations, quelque dignes qu’elles fussent, ne 8'¢- 
tait pas absorbée l’activité de M. des Glajeux; il ne lui avait pas suffi 
de suivre dans leur chute ses rois tombés, de lier sa fortune 4 leur 
ruine: en méme temps que l’exil, en méme temps que les plus illus- 
tres malheureux de la terre, il prit sous son patronage la pauvrelé, 
ladversité, la vieillesse indigente, l’enfance abandonnée, toutes les 
saintes faiblesses d’ici-bas. Touchante transformation d'une vie! 
Compensation magnifique, telle que la Providence en offre aux vail- 
lants qui ont mis dans leur destinée le sceau du sacrifice et comme 





UN MAGISTRAT CHRETIEN. ; M5 


l’empreinte saignante. de la croix! En échange de leurs honneurs pé- 
rissables qu’ils ont dépouillés, il§ revétent une gloire qui ne mourra 
pas, méme dans la mort. C'est ce qui arriva pour M. des Glajeux. Sa 
carriére se ferme soudain en 1830, voila qu'il s’en ouvre une autre, 
immense et infinie, celle des miséres de ce monde; l'homme de la 
justice a semblé ne disparaitre dans une révolution que pour laisser 
apparaitre l'homme de la charité. Ce qu'il a fait de bien, ce que sa 
main a répandu d’aumdnes, ce que, dans son cabinet toujours ou- 
vert a tous, il a distribué de consolations et de conseils, Dieu le sait! 
Sa générosité élait discréle comme elle était prodigue; il s'effacait 
pour donner, i) avait la pudeur de‘la bonté. Il y a peu d’institutions 
bienfaisantes de nos jours ol: sa mémoire ne sera conservée, elles 
étaient venues a lui comme par un cours naturel: |’(Euvre de la pro- 
pagation de la foi lui confia la présidence de son conseil central de 
Paris ; 'Qéuvre de Saint-Louis, (Giuvre des secours aux prisonniers 
pour dettes, l'Huvre des écoles du septiéme arrondissement, une foule 
d'autres s -adressérent a son expérience et 4 son zéle. En 1849, lors- 
qu une heureuse inspiration de l'Assemblée législative eut organisé, 
sur le modéle des Etats romains et de lI’Italie, l’assistance judiciaire 
pour procurer aux nécessiteux la gratuilé de la procédure et de la 
défense, la Cour d’appel de Paris nomma, a l'unanimité, M. des Gla- 
jeux membre de ce bureau. Ce souvenir de ses collégues d'autrefuis, 
le temoignage de sympathie et d’estime contenu dans cette charge, 
celte fagon ingénieuse de le rattacher encore 4 la justice par la cha- 
rité et de consacrer du méme coup les deux passions de son cceur, 
tout le toucha vivement; l’ancien avocat du rot devint l’avocat des 
pauvres, il ne quilla ses nouvelles et derniéres fonctions qu’avec 
la vie. 

Nous ne jugeons guére utile de raconter que M. des Glajeux était 
un chrétien fervent, fils soumis et dévoué de |’Eglise, tout pénétré 
de ses dogmes, tout nourri de ses sacrements, formé a ses praliques 
les plus minutieuses et les plus austéres ; ne l’a-t-on pas pressenti 
déja? Aus fruits, aimait 4 répéter le Sauveur, on connatt l'arbre. 
Entre tous les signes qui l'imposent a adoration, I’Eglise catho- 
lique a ce privilége incomparable, que si l'homme partait se ren- 
contre quelque part, toujours il sort de ses mains: plus et mieux 
que toute force terrestre, elle peut, par [économie surnaturelle de 
ses préceples et de ses ressources, apporter |’équilibre dans }’Ame, 
la rendre égale et sublime, prompte aux devoirs les plus familiers 
comme aux dévouements les plus extraordinaires, méler en elle la 
délicatesse et la grandeur, la tendresse et la réserve, ]a mesure et 
lintrépidité, unir et fondre, en un mot, tous ces contrastes dont 


’harmonie est peut-étre la beauté elle-méme. Cet idéal, il nous sera 
Ocrosre 1865. 27 


414 UN MAGISTRAT CHRETIEN. 


permis de dire que M. des Glajeux le réalisait, autant du moins que 
cela est possible 4 l'homme; ila offert le je ne sais quoi d’achevé 
que la vertu emprunte a la religion. Les déceptions de sa jeunesse, 
ses espérances perdues, le brillant avenir qui lui avait été montré, 
puis retiré si vite, rien de tout cela ne l'avait ébranlé; non pas que 
sa peine n’edt été cuisante, mais i] l’avait traversée pour monter 
plus haut; comme il s’était penché vers les pauvres avec une sollici- 
tude plus compatissante, il s’éleva, d’un vol plus détaché et plus 
profond, vers Dieu. C’est encore un des caractéres du christianisme, 
que de résister 4 l’épreuve qui déconcerte tous les systémes : le 
moindre échec les tue, les plus grandes calamités le confirment; plus 
le chrétien plonge dans l’adversité, plus il est sdr d’y trouver son 
Dieu, ce Dieu qui a voulu &tre le symbole de toutes les douleurs. 

Ainsi s’était écoulée l’existence de M. des Glajeux, ainsi elle arriva 
4 son terme. Comme au jour ou l’honneur avait exigé de lui le sacri- 
fice de son avenir, les liens les plus puissants et les plus chers I'enla- 
caient de tous les cétés, lorsque Dieu lui demanda le sacrifice unique 
et supréme, celui de la vie : de longues années semblaicnt lui étre 
réservées encore, il les emploierait & accroitre ses mérites, il les pas- 
serait doucement, & son foyer, au milieu de ses enfants, tous si dignes 
d'un tel pére, auprés de sa noble compagne qu'il avait bien le droit 
d’appeler comme d’Aguesseau appelait la sienne, qui était aussi une 
d'Ormesson, la femme chrétiennement forte, mulier christiane fortis. 
Mais non; ce fut alors, ce fut au sein de tout ce bonheur, qu'il duit 
mourir! Une maladie dont, par attention pour sa famille, il avait 
Jongtemps dissimulé les progrés, éclata subitement avec une violence 
désespérée: M. des Glajeux ne se fit aucune illusion sur son état, il 
se résigna et se recueillit; le 18 juillet 1865, entouré des siens, 
muni du pain des forts, le crucifix sur les lévres, il entrait, 4 travers 
de grandes souffrances, dans le repos éternel. 

Comme nous le disions au commencement de ces pages, la mort 
d’un si grand homme de bien n‘a point passé inapercue : la douce 
renommeée qui enveloppait sa vie, s'est répandue sur sa tombe ; au- 
tour de son cercueil que ne recouvrait aucun insigne, bien des pau- 
vres pleurérent, bien des malheureux furent affligés, il yeut ce cri 
de l’estime publique, précieux et dernier hommage pour ’homme 
qui s’en va: « Je gémis pour moi-méme, écrivait M. Berryer, je gé- 
mis pour fa cause du bien public, de voir disparaitre d’au milieu de 
nous homme vertueux dont l’esprit éclairé servait si noblement les 
inspirations de son cceur toujours loyal et dévoué. » Tout 4 Pheure, 
a propos de M. des Glajeux, nous prononcions le nom de d’Agues- 
seau ; Nous ne songeons pas a tenter une comparaison qui pécherait 
par trop d’endroits. Quel rapprochement serait possible entre I’his- 


UN MAGISTRAT CHRETIEN. 415 


toire d'un jeune magistrat, qui, 4 trente-trois ans, s’immole sur 
l'autel du devoir, et cette destinée plus qu’octogénaire, a qui les 
loisirs d'un siécle uniforme ont permis de donner toutes ses fleurs 
et tous ses fruits, de se développer en paix, malgré quelques inévi- 
tables traverses, dans une félicité majestueuse? Et pourtant, rappelez- 
vous toutes les inscriptions, toutes les marques d’admiration et de 
regret que les enfants de l’immortel chancelier gravaient, a la louange 
deleur pére, sur son modeste monument d’ Auteuil ; les traits de M. des 
Glajeux vont se rassembler, sa physionomie s’animer, il sera la 
tout entier! Ce personnage, vénérable dans sa jeunesse par sa 
gravité précoce, ingenii matura gravitate venerandus juvenis, aima- 
ble dans un age avancé par la constante aménité de son visage, 
semper florente lepore amabilis senex, égal 4 lui-méme par le ton gé- 
néral de toute sa vie, toto vitz tenore xquabilis, tournant ses pros- 
pérités a l'avantage et au service de son pays, ses adversités 4 l’amé- 
lioration de lui-méme, res secundas in patriz commoda, infaustas sibi 
in frugem vertit, citoyen, époux, pére parfait, civis, conjux, parens 
optimus, interpréte et gardien distingué des lois, legum egregius in- 
terpres, custos, protecteur des indigents, egentium tutor et pater, a 
la disposition de tous pour le conseil et pour le secours, ad consilium, 
ad presidium patens omnibus, désireux d’obliger chacun, de n’effacer 
personne, prodesse singulis, non prestare cupiens, oublieux des. biens 
de la terre, avide des biens du ciel, terrenorum immemor, superna 
sittens, vraiment cloué 4 la creix par ses douleurs, clavis dolorum 
conficus cruct ; oui, c est bien l'homme que nous avons connu, l’homme 
dont la mémoire demeurera comme l'une des plus pures images de la 
vertu ! 


H. pe Lacombe. 





MAURICE DE SAXE 


ETUDE HISTORIQUE, D’APRES DES DOCUMENTS INEDITS 


Pan Saist-Revxé Tateaxpier ¢ 


Voici une histoire sévérement faite, une biographie écrite piéces 
en main, et qui offre tout Vintérét d'un roman, tout le charme 
poétique d'une chanson de geste. C'est que les événements les plus 
disparates se combinent dans la vie de Maurice de Saxe : noblesse de 
la race, naissance dramatique, aventures légendaires, grandes actions 
chez un grand peuple, petites intrigues en des cours vicieuses, gé- 
nérosité et corruption, élégance raffinée et rudesse guerri¢re, le 
dix-huitiéme siécle et le moyen dge. Tout cela est si bien mélé chez 
le vainqueur de Fontenoy que cette carriére unique présenterait le plus 
heureux canevas aux broderies des romanciers qui prélendent a 
histoire. Le nom deM. Saint-René Taillandier nous annonce un livre 
sérieux et solide ; l’éminent critique avait fait ses preuves de narra- 
teur plein de charme dans cette ceuvre si goutée et presque populaire, 
la Comtesse d' Albany, et dans les aimables commentaires qui enca- 
drent la Correspondance de Goethe et de Schiller. 

Allemand et Francais a la fois, un héros comme le maréchal de 
Saxe revenait de droit 4 l’écrivain qui a le plus contribué depuis vingt 
ans 4 nous faire connaitre les ceuvres et les choses de l’Allemagne. 
M. Taillandier par ses études journaliéres des travaux de l’érudition 
contemporaine en Allemagne était mieux placé que personne pour 
nous donner de J‘illustre guerrier une histoire puisée 4 des sources 
inédites. Ses nombreux écrits, consacrés en grande partie a Ja cri- 
lique du mouvement intellectuel d’outre-Rhin, lui assignent dans 


Librairie Michel Lévy. 


MAURICE DE SAXE. Mi 


notre littérature un rang considérable et un poste des plus utiles. 
Tous les lecteurs qui aiment 4 s'instruire apprécient en lui le 
truchement judicieux et bien informé qui s'est chargé d’interpréter 
esprit actuel de l’Allemagne a4 notre génération littéraire. Nous 
avons tous profité de son savoir aidé de tant de sagacité, de con- 
science et d’élévation morale. Sa franchise ne l’a pas empéché d’ob- 
tenir, auprés de nos voisins si chatouilleux, plus que de l'estime;; il 
jouit chez eux, disons-le pour son honneur comme pour le ndtre, 
d'une autorité considérable. L’Allemagne lettrée se préoccupe de ses 
jugements, comme elle s inquiéte de notre opinion francaise, sans 
vouloir toujours se lavouer 4 elle-méme. Pour les amis des lettres 
passionnés de tout ce qui éclaire la marche de notre siécle et igno- 
rants de tout ce qui n’est pas francais, comme il en est beaucoup en 
France et comme l’auteur de cette page, M. Taillandier a été un 
guide sur a la suite duquel nous avons tous voyagé avec grand pro- 
fit dans ces contrées parfois inextricables qu’habitent la philosophie 
et la fantaisie germaniques. L’histoire politique des vingt derniéres 
années et les emprunts que la France ét |’Allemagnese sont faits une 
a l'autre dans les idées sociales, s'éclairent dans ses ouvrages d'une 
lumiére qui nest restée inapercue pour aucun esprit indépendant. 
Ses Etudes sur la révolution en Allemagne ont rectifié bien des idées. 
Tout le monde se souvient de ce travail sur Proudhon publié au 
moment de la plus grande popularilé de cet étrange et capricieux 
démocrate, et qui mettait 4 nu avec autant de perspicacité que de 
courage le manque d originalité et la faiblesse de ses doctrines, un 
hégélianisme mal digéré et accommodé au langage subversif du 
socialisme francais. 

Le talent de M. Saint-René Taillandier qui éclatait dés lors dans sa 
maturité, n’a cessé de se produire avec une attrayante variété. Aprés 
_ la critique, histoire proprement dite vient de souvrir a ce travail- 
leur si actif et si fécond. La vie de Maurice de Saxe est destinée 
comme Ja comtesse d’Albany 4 un succés qui dépassera le monde 
de plus en plus restreint des lettrés véritables et des hommes 
d’étude. : 

C'est qu’il y a dans cette vie, si étroitement mélée a la grande 
histoire, plusieurs romans et une tragédie a l'origine. Aurore de 
Koenigsmark, mére du héros, héritiére d'une race de guerriers aven- 
tureux et de gentilshommes un peu aventuriers ala facon des pre- 
miers Normands, est jetée dans les bras de \’électeur de Saxe, Fré- 
déric-Auguste, par la passion avec laquelle elle poursuit la vengeance 
de son frére, le dernier rejeton des Koenigsmark assassiné a la cour 
de Hanovre. De cette fille, ardente a la fagon d’une héroine des 
Nibelungen, et d’un prince imitateur du Versailles de Louis XV est 





418 MAURICE DE SAXE, 


sorti l’apre et voluptueux guerrier qui traversera l’éphémére souve- 
raineté de Courlande, |’éclatant triomphe de Fontenoy pour finir 
prématurément 4 Chambord dans une sorte de royauté a la fois mi- 
litaire et mondaine. Nous ne le suivrons pas ici sur le champ de ba- 
taille, dans ses aventures de chancelleries et dans ses intrigues, 
aussi nombreuses, de boudoirs et de coulisses. Nous voulons sug- 
gérer au public de ce recueil l’envie de lire l’excellent récit de 
M. Taillandier sans avoir la prétention de le suppléer en quelques 
pages. Disons d’abord que malgré les lettres et le poéme de Voltaire, 
la correspondance de Grimm et les indications éparpillées dans les 
Mémoires du duc de Luynes, dans le Journal de Barbier, dans les 
Souvenirs du marquis de Valfons et surtout dans le Journal et les 
Mémoires du marquis d' Argenson, la vie de Maurice de Saxe ne pou- 
vait étre définitivemeut écrite avant Ics découvertes faites par 
M. Charles de Weber dans les archives saxonnes. Grace 4 ces docu- 
ments, jusqu’ici inconnus, le livre de M. Taillandier nous présente 
une histoire toute nouvelle et désormais compléte du vainqueur de 
Fontenoy. 

Elevé par un guerrier austére et chrétien en plein dix-huitiéme 
siécle, irréprochable gentilhomme tout en prétant son épée, en ma- 
niére d'un condottiere, tantdét 4 la république de Venise, tantdt au roi 
de Pologne, Maurice ne garda guére de son maitre, le comte de Schu- 
lenbourg, une des grandes figures de ce temps, que des vertus pure- 
ment militaires ; il resta pour tout Je reste sous ]’empire des instincts 
de sa race et des conditions particuliéres de sa naissance: guerrier 
généreux et consommé, aussi peu scrupuleux en politique qu’en 
amour, et toujours prét a changer de patrie comme de maitresse ; ne 
répugnant pas a la fausseté et 4 la violence pour s’imposer 4 un roi 
ou a une femme. « On a remarqué avec raison, dit son historien, 
que les hommes entrés dans le monde d’une facon irréguliére 
avaient ordinairement quelque chose de hardi, de provocateur, 
comme s’ils se croyaient obligés de lutter contre l’ordre social, et de 
s'y faire une place l’épée haute. Ce sentiment, assure-t-on, se retrouve 
chez les plus humbles ; que sera-ce donc chez un batard de roi! 
Maurice était le fils illégitime d’un souverain qui par ses qualités per- 
sonnelles, mélangées de beaucoup de vices, par son courage, sa pré- 
sence d’esprit, son jugement politique, avait joué un réle considé- 
rable parmi les princes de son temps, un réle bien plus grand & 
coup str que ne le comportait I’étendue de ses Etats. Il avait vu de 
prés cette grandeur royale; il touchait le tréne, si l'on peut dire, et 
il en était séparé par un abime; de 1a peut-étre l’usage ardent, 
mais fiévreux, des rares qualités qu'il avait regues, de 1 ses ambi- 
tions et ses désordres. A travers la noblesse de son esprit el la 


MAURICE DE SAXE, 419 


générosité de son coeur, on sent percer en mainte occasion, le 
signe que nous venons de décrire. » 

Quelle que soit l’influence de l'éducation en général et l'autorité du 
- maitre, rien ne peut contre les qualités du sang et les fatalités de la 
haissance. A part la science du métier mililaire, quelle trace a laissé 
dans cette carri¢re de Maurice ot si rarement apparait l’idée de Dieu 
et celle du devoir, ot I'honnéleté méme s’éclipse quelquefois, la 
noble tradition de ce vertueux Schulenboug, d'un homme assez 
fortement trempé de christianisme pour écrire 4 son éléve en plein 
régne de Voltaire des lettres comme celle-ci ? . 

« I] yous faut deux choses: la premiére d’étre honnéte homme, 
ce qu'on ne saurait jamais ¢tre si l'on ne craint Dieu, qui est la base 
de tout; alors vous avez le cceur bon et bien placé; vous étes sincére 
en tout ce que vous dites et faites, et vous navez garde de rendre 
jamais de mauvais service 4 personne. La seconde est d‘étre habile ; 
vous avez déja vu le monde, et vous n’ignorez pas combien de choses 
il faut pour étre habile et homme de mérite. Commencez donc dés 
avjourd’hui a bien employer le temps et 4 vousproposer fermement 
de ne pas perdre un quart d’heure sans profiler et sans apprendre 
quelque chose... Toul le reste se donnera, pourvu. que vous songicz a 
culliver votre esprit et a régler votre coeur, de maniére que l'un soit 
sans visions ni chiméres, et l’autre rempli de vérité et de probilé, 4 
quoi il faudra ajouter l’application, sans laquelle on ne saurait 
bien réussir en tout ce que l'on entreprend... Evitez surtout les 
mauvaises compagnies, qui ne font que gater tous ceux qui donnent 
la-dedans, et ccla pour le reste de leurs jours. Fréquentez les gens 
d’honneur et ceux qui sont habiles, et contractez des sentiments 
dignes d’un homme d'honneur. Tout cela doit dtre fondé sur la — 
vraie crainte de Dicu... » 

Avgitée de passions sans frein, l’existence de Maurice brilla de bien 
des qualités glorieuses, mais ce qu'il connut le moins ce fut l’égalité 
d’ame et les vertus laboricuses de ce noble précepleur. Poussé 
par l'ambilion ou le désceuvrement 4 des intrigues ou 4 des violences 
coupables, il sera un héros, un modéle de cet héroisme purement mi- 
litaire qui est presque toujours le contraire de la sagesse et souvent 
celui de l’honnéleté. 11 est temps que la partialité de l'histoire cesse, 
enfin, pour les gagneurs de batailles. Les peuples qui ont recueilli 
le plus de gloire de leur génie ont eu trop d’humihiations 4 souffrir 
de leur insolence. La guerre est, sans doule, une des voies ow 
lhumanité se développe avec le plus. d'énergie el de grandeur ; elle 
engendre, elle exerce de hautes vertus. Mais il est dangereux pour 
un peuple de n‘avoir d’admiration fervente et unanime que pour les 
conquérants et les brillants capitaines. Ces admirations-la sont plus 





420 MAURICE DE SAXE. 


codteuses que celle qu’on accorde aux grands hommes de |'intelli- 
gence et de la vertu. II faut nourrir ces gloires voraces avec nos trésors, 
avec notre sang et presque toujours avec nos libertés. La véritable 
beauté morale qui éclate dans la guerre se montre bien rarement 
dans les grands personnages qui la conduisent; elle est dans les 
Ames obscures qui sacrifient courageusement leur vie au devoir; le 
veritable brave est plus souvent celui qui meurt pour obéir & la loi 
que celui qui survit pour triompher. Souhaitons & un peuple libre 
des guerres anonyimes dont l’effort et le mérite reviennent & tous et la 
gloire 4 personne. 

Maurice ne fit payer ses trioraphes & sa nouvelle patrie que d’un 
léyitime salaire : des honneurs, des pensions, de la renommée. C’était 
l’avantage de la monarchie héréditaire que la plus grande popularité 
d’un vainqueur n’ébranlait pas les institutions. Maurice ne fit que 
subir l’influence de Ja corruption d’esprit et des mauvaises moeurs 
de son temps, il n’y ajouta rien. La guerre fut pour lui-méme et ses 
contemporains l'occasion ot se développérent les derniéres vertus 
de l’ancien régime. Sur ce terrain le maréchal de Saxe est pres- 
que irréprochable; sans parler de ses talents de capitaine qui lui valu- 
rent l’admiration de Frédéric, il y montra des sentiments d’huma- 
nité, un souci de la vie des hommes tout particulier, nous dirions 
tout moderpe si nous étions bien sir que cette noble inquiétude 
lui ait survécu. «Il aimait les plus humbles de ses compagnons 
d’arme, il ménageait leur vie tout en leur préparant des heures de 
gloire ; il était bon et juste, il avait des élans de sensibilité vraiment 
humaine 4 Ia veille des sacrifices qu'impose la guerre. Le matin de 
la journée de Raucoux, pendant que tout dormait encore sous les 
tentes, parcourant des yeux ces plaines tranquilles o4 se jouaient les 
premiéres lueurs de l'aube, et songeant 4 tant de braves gens qui 
allaient y trouver la mort, il ouvrit son coeur & Senac, lui cita quel- 
ques vers de Racine appropriés 4 Ja situation et ne put retenir ses 
larmes ; une autre fois, un général de cour lui conseillant l'attaque 
d’un poste, attaque inutile peut-étre, mais ot il y avait peu de risques 
4 courir puisqu’elle codterait au plus une douzaine de soldats : 
« Passe encore, dit-il vivement, si c’étaient douze lieutenants géné- 
« raux; » et il tourna le dos 4 ce donneur d’avis qui faisait si bon 
marché du sang de Ja France. » 

Un trait pareil respire un sentiment d’autant plus vrai d’humanité 
que le royal Maurice ne peut guére étre soupconné de l‘emphase dé- 
mocratique qu’accuseraient aujourd hui de telles paroles. C’était honté 
sincére et noble respect de la vie de l"homme. Disons-le & l'éloge du 
dix-huiliéme siécle, il travailla 4 développer ce sentiment et le pra- 
tiqua, au moins dans les livres; c’est toujours quelque chose, les. 


MAURICE DE SAXE. 421 


idées sont plus entétées et plus vivaces que les faits. L’horreur du 
sang préchée par Voltaire a survécu aux immolations de la répu- 
blique et de l’Empire ; elle survivra aux guerres effroyables dont la 
Crimée et |’Amérique viennent d étre {émoins, et peut-étre que nos 
nheveux verront se réaliser ces theories pacifiques qui ont cours parmi 
nous. 

Si Maurice de Saxe fut beaucoup trop de son lemps par son scepti- 
cisme absolu en fait de religion et de morale et par la licence de ses 
meoeurs, sa haute fortune, son orgueil d’aventurier royal ne l'ont pas 
fait pire en cela que la plupart des grands seigneurs ses contem- 
porains. Une seule aventure nous le montre sans générosité, et cruel 
a force de passion libertine. C'est la persécution qu’il fit subir 4 une 
honnéte femme, madame Favart, calomniée a son profit par vanité 
aristocratique dans la correspondance de Grimm; cette noble et 
charmante femme est pleinement réhabilitée par le nouvel historien 
de Maurice avec cette mesure de sévérité et de justice pour son héros 
qui fait un des grands mérites de ce livre. A part ce triste épisode, 
dans toutes ses aventures les moins morales, intrigues de galanteries, 
menées ambitieuses et les désordres que produisent tour 4 tour 
loisiveté d’un palais ou la vie des camps, Maurice ne se départit ja- 
mais d'une certaine noblesse de sentiments et d’allures, ce je ne sais 
quel honneur que I’ancien monde frangais nous offrait encore pour 
exemple aux plus mauvais jours du dix-huitiémhe siécle. Qu’on flé- 
trisse largement les vices de | ancien régime et la corruption des 
contemporains de Voltaire, il y a un vice qu’on y trouve a peine a tra- 
vers les excés de l'irréligion, du libertinage et méme a travers ceux 
du pouvoir absolu, c’est la bassesse. Ces hommes qui ne respectent 
rien, conservent presque tous le respect d’eux-mémes; non pas sans 
doute dans le sens religieux et stoique, mais du moins 4 la facon 
chevaleresque et mondaine. Ces profonds avilissements du caractére 
devenus si peu rares dans ce pays de |’honneur depuis nos révolu- 
tions, n’apparaissent guére sous la monarchie au milieu méme des 
théories subversives et de la décadence des institutions. L/illustre 
Royer-Collard a dit avec sa profonde raison: « Sous l'ancien régime, 
malgré quelques inconvénients, les moeurs étaient plus hautes ; la 
servilite date de I’Empire, et avec Napoléon nous avons en réalité 
rétrogradé ‘. » 

Le mal était moins profond au dix-huitiéme siécle que n’ont cou- 
tume de le dire et les détracteurs de notre passé monarchique et les 
adversaires de la fausse philosaphie de ce temps. La bourgeoisie 
presque enti¢re, la plus grande partie du peuple vivaient encore dans 


4 Vie de Royer-Collard écrite par son gendre M. Genty de Bully. 


eT, 





422 MAURICE DE SAXE. 


la simplicité, dans la sobriété, dans Phonnéteté chrétiennes, les 
classes les plus corrompues par I’oisiveté, le luxe et l’abus de |’esprit 
conservaient dans la décadence du principe religieux un certain fond 
de dignité amassé par les siécles. Le christianisme, la chevalerie 
éclose dans son sein des nobles instincts de la race germanique avaient 
constitué l’Ame humaine dans un état de noblesse, de fierté délicate, 
de respect de soi-méme inconnus 4 lantiquité. D’autres vertus rem- 
placeront peut-étre celles-la dans l'avenir, mais rien n’en peut 
éclipser la beauté morale. Tout a contribué depuis la Révolution & 
user chez nous ce noble ferment qui soulevait les esprits dans les 
grandes occasions. Nous ne voyons guére quel nouveau ressort les 
événements lui ont substitué. La parole impérissable du Christ saura 
faire, sans doute, l'éducation sociale de la démocratie et tirer d’elle 
tout le bien que renferme Ja nature humaine; mais, en attendant, 
les caractéres comme les esprits flottent 4 l’aventure sans avoir une 
ancre solide et un point of la fixer. Ce vieux mot de l’honneur que 
Montesquieu posait comme le fondement de la monarchie moderne, 
varie aujourd’hui singuliérement dans ses acceptions. A part la né- 
cessité de se couper la gorge avec un arrogant qui vous persifle; i 
n'impose plus que des devoirs qui se concilient facilement avec I’in- 
térét. Les hommes sérieux semblent redouter de s’en servir dans la 
politique, n’était dans les occasions plus fréquentes depuis quelques 
années ot il s’agit de détourner les esprits de nos affaires intérieures 
par quelques rodomontades militaires. L’honneur survivait, dans la 
ruine des principes, au dix-huitiéme siécle ; il est évident pour nous 
que si la morale publique et privée se défaisait 4 cette époque, elle 
est encore a refaire de nos jours. Soyons donc indulgents pour des 
guerriers, comme le maréchal de Saxe; on en a tant vu dans a nou- 
velle France débuter en Romains de la république sans mieux finir 
que les généraux de cour dans ce vieux Versailles si justement 
décrié. 

Combien peu, d’ailleurs, entre nos capitaines ont dans leurs titres 
une journée comme celle de Fontenoy, la seule grande bataille que 
nous puissions opposer avec éclat aux noms funestes de Crécy, de 
Poitiers, d’Azincourt et de Waterloo, cette victoire qui reléve tant le 
régne de Louis XV et qui fut pour Voltaire l'occasion du seul accés 
de patriotisme qu'il ait eu en sa vie. Le grand railleur en écrivait 
avec l’accent de la sincérité: « Il ya trois cents ans que les rois 
de France n’ont rien fait de si glorieux! j’en suis fou de joie. » 

Par une erreur de bonne foi .et qui s'est accréditée, Voltaire fait 
honneur au duc de Richelieu de l'inspiration qui décida la victoire : 
une attaque d’ensemble secondée par la trouée du canon, cette atta- 
que fameuse of nos gentilshommes furent si chevaleresques et si 


MAURICE DE SAXE. 423 


brillants. M. Saint-René Taillandier, avec des preuves irrécusables, 
restitue 4 Maurice l’honneur de toutes les combinaisons qui firent le 
succés de la bataille, il ne cherche pas, du reste, 4 nous Ia raconter 
en stratégiste, et nous l’en remercions; il nous I’explique assez 
bien cependant pour faire ressortir tout le mérite du capitaine et 
nous en peint merveilleusement l’importance politique et ce qu'on 
peut appeler le coté moral, le caractére déployé par chacun des ac- 
teurs, la belle attitude du roi et l'immense effet produit dans le 
eur de la nalion. 

Le livre tout entier est écrit dans les vraies conditions de l’his- 
toire, avec cette juste proportion dans le récit, les jugements, la 
critique des autorités et des faits, qui permet a l’écrivain d’inté- 
resser 4 la fois et de prouver. Une biographie comportait beaucoup 
de ces détails dont ont abuse parfois, aujourd’hui, méme dans V’his- 
toire générale; M. Taillandier nous les donne avec sobriété et discer- 
nement. La justesse, l'impartialité, Pélévation morale voile des qua- 
hités qui ne font pas défaut un seul instant 4 ce livre. Il a de plus 
un charme, une sorte d’élégance toute particuliére comme si la sé- 
vérité du critique sétait adoucie et ornée des graces brillantes de 
l’époque qu'il fait passer sous nos yeux. 

Ajouté 4 la liste déja longue des écrits que nous a donnés M. Tail- 
landier, @ travers les labeurs de vingt-cing années de professorat, ce 
dernier ouvrage, le plus remarquable peut-étre, assigne a |’ écri- 
vain une place éminente dans la haute littérature. La petite nous 
envahit tous les jours avec les journaux criés dans les rues et les 
bibliothéques de chemin de fer. Le nombre des lecteurs qui gottent 
les productions sérieuses, diminuant tous les jours, celui des écri- 
vains sérieux diminuera forcément. Ce n’est pas trop pour les retenir 
de tous les témoignages d’estime et d’admiration dont la critique 
peut les entourer. I] appartient a un recueil comme le Correspon- 
dant de mettre en lumiére tous les nobles travaux empreints du sen- 
timent de l’idéal. Pour mieux faire connaitre lesprit élevé qui 
régne dans ce livre, l’excellent style de lécrivain et le souffle moral 
qui l’anime, citons la conclusion qui termine le récit : 

« Quand on étudie un de ces étres robustes 4 qui Dieu a fait don de 
facultés puissantes, on voudrait découvrir en eux l’idéal de homme, 
et on souffre de les trouver si incomplets. Il faut alors par maniére 
de consolation, oublier un instant leurs faiblesses et concentrer nos 
regards sur les grandes parties de leur nature. Les anciens panégy- 
ristes faisaient quelque chose de cela, mais sans art, sans philosophie, 
et ils défiguraient la réalité du caractére individuel en poursuivant 
lidéal du genre humain. La critique nouvelle nous interdit 4 jamais, 
9 telles erreurs. Je voudrais que la réalité fat peinte avec franch ise 


424 MAURICE DE SAXE. 


sans que l’idéal fat sacrifié ; je voudrais que le héros une fois connu 
avec son fardeau de miséres, on put le relever aux yeux de tous en 
faisant luire un rayon sur la partie excellente de son étre, et que ce 
fut 1a une richesse de plus dans le patrimoine de l’humanité ; je vou- 
drais enfin que sa vertu spéciale, détachée, isolée, éclairée d’une 
flamme, put inspirer des existences plus pures, des destinées plus 
completes et meilleures. Appliquant alors ces idées au personnage 
dont j'ai essayé de raconter impartialement la vie, je dirais : Deman- 
dons a l'avenir des génies aussi ardents, aussi actifs, aussi amoureux 
de la gloire, mais ardents pour autre chose que la guerre, actifs dans 
le bien sous toutes ses formes, amoureux de cette gloire qui éléve 
Phomme vers Dieu. » 

Voila de nobles souhaits auxquels nous nous associons de grand 
coeur; remercions l’écrivain qui les a trouvés dans son dme et sait 
- $i bien les exprimer. Si la littérature contemporaine formulait sou- 
vent des voeux semblables, elle contribuerait singuli¢érement 4 les 
réaliser. Puisse-t-elle avoir souvent d'aussi bonnes inspirations ! 


V. pE Laprane. 


CONSTANCE SHERWOOD 


AUTOBIOGRAPHIE ECRITE AU SEIZIEME SIECLE ! 


CHAPITRE AXI 


Basile s'établit 4 Euston; de la il venait me voir, j’allais moi-méme 
chez lui si souvent que je pourrais encore, aprés tant d’années, des- 
siner tous les arbres, les plis du terrain et les détours que faisait la 
jolie riviére d’Ouse qui coulait d'une maison a l'autre. Quand, assise 
sur la plage, je regarde la mer qui baigne les cétes d’Angleterre, je 
me représente cette vieille maison, la plus grande de tout le comté 
de Suffulk, mais simple 4 l’extérieur comme 4 l’intérieur; elle est 
située dans une valiée fraiche et verte entre deux collines. Je crois 
voir encore les prairies émaillées de marguerites et de boutons d'or, 
avenue d'un mille de longueur bordée de chaque cété par quatre 
rangées de frénes dont Ja verdure printanni¢re ressortait sur la teinte 
sombre des sapins; les daims se promenaient sous les vieux chénes 
en balancant majestueusement leurs téles ornées de bois superbes 
et courant si vite que l’ceil ne pouvait pas les suivre. Je vois sur- 
tout le petit pont ou Basile aimait 4 pécher pendarit que je restais 
assise 4 le regarder. Nous discutions ensemble les différents mé- 
rites de la péche et de la chasse qu'il aimait passionnément et dont 
il me faisait de fréquents récits. Insensiblement, nous revenions 
4 nous-mémes, sa ligne était abandonnée, nous nous promenions 


1 Voir les numéros de mars, ayril, mai, juin, juillet et aout. 





426 CONSTANCE SHERWOOD. 


et nous nous asseyions ensemble sur un tapis de mousse épaisse. 

— Nous serons trop heureux ici, Basile, lui disais-je; je me 
reproche déja d’oublier en ta société et dans la perspective de notre 
bonheur futur les malheurs qui m’ont frappée. 

— Dieu te fait cette grace, répondit-il, pour reposer ton corps et 
fortifier ton 4me qui tous deux ont cruellement souffert. Il nous en- 
voie ces jours de repos dans une intention miséricordieuse. 

Nos heures les plus douces étaient celles que nous employions a 
régler d’avance notre future maniére de vivre, le bien que nous ta- 
cherions de faire 4 nos voisins et les exercices de piété que nous au- 
rions le bonheur de pratiquer ensemble. 

Basile, prévoyant qu'il cacherait souvent chez lui des prétres catho- 
liques, fit venir un jeune maitre charpentier, nommé Owen, trés- 
connu pour avoir établi des cachettes dans presque toutes les mai- 
sons des récusants. Il avait une grande réputation de sainteté et tout 
me prouva qu'il la méritait ; son silence, ses manicres recueillies me 
remplirent d’admiration ; je suivais les progrés de son travail, pen- 
dant lequel je m’apercevais qu'il priait; dés qu'il était seul il chan- 
tait des hymnes d'une voix douce et forte. Basile me dit que toutes 
les fois qu’Owen trouvait un prétre dans une maison, 11 avait l’habi- 
tude de se confesser ct de communier avant de se mettre au travail 
par lequel il sauvait la vie de tant de prétres et procurait 4 un si 
grand nombre de catholiques le moyen d’entendre la messe et de 
recevoir les sacrements. Nous lui fimes creuser une cellule dans le 
mur d'une galerie et il y adapta une porte semblable 4 celle de Sher- 
wood-Hall qui s’ouvrait par un ressort invisible. 

Quand Owen fut parti d’autres ouvriers lui succédérent pour rendre 
plus habitable et plus convenable unc portion de cette grande mai- 
. son. La conformité de nos sentiments se manifesta dans cette occa- 
sion; nous ne voulions, ni l'un ni l'autre, faire de grandes dépenses 
de luxe ; nous étions presque toujours d’accord en tout, mais si nos 
gouts différaient quelquefois il n’en résultait aucune difficulté. Basile 
eut la bonté de faire arranger la bibliothéque et de me promettre 
d’ajouter une centaine de volumes bien choisis 4 ceux que son pére 
avait réunis. 

— Ifubert nous aidera, disait-il, 4 acheter des ouvrages de sain- 
teté, des livres d'histoire en anglais et en frangais ct des poésies. 

Il ajoutait que je lirais et que j'écrirais avec son frére tant que je 
youdrais dans un joli cabinet d’étude arrangé tout exprés. L’ancienne 
chapelle était devenue une salle a manger, et, sauf quelques scul- 
ptures, ne conservait aucune trace de sa deslination primitive. Mais 
dans les combles, au haut d’un escalier étroit, on disait la messe 
dans une simple chambre. Chaque samedi un prétre venait passer 


CONSTANCE SHERWOOD. 421 


la nuit 4 Euston pour la plus grande convenance des catholiques 
du voisinage. Lady Tregony et toute sa maison en profitaient; nous 
partions tous au point du jour; la rosée brillait sur Vherbe et les 
arbres, les fleurs sauvages remplissaient l'air de leurs fraiches 
odeurs; les pales primeroses, les anémones, les hyacinthes me 
fournissaient des bouquets charmants que je déposais sur l’autel de 
la sainte Vierge. La ae de’ Notre-Dame vénérée dans la chapelle 
d'Euston était la plus belle que j’eusse jamais vue; Basile lui avait 
voué un culte particulier ; dés sa premiére enfance, il avait dit ses 
pricres devant elle, et quand il avait perdu sa mére a |’dge de sept 
ans, ils’était agenouillé devant cetteimage de la sainte mére de Dieu 
enla suppliant de devenir la sienne; cette priére fut exaucée et sa 
vie fut remplie des marques signalées de la protection de Ja sainte 
Vierge. | 

Pendant la semaine sainte, qui tomba cette année au commen- 
cement d’avril, Basile obtint l’assistance de trois prétres; tous les 
offices des jours saints furent célébrés. Le- mercredi, vers le soir, 
on chanta ténébres devant le mystérieux chandelier de quinze cierges 
dont quatorze furent éteints successivement pour représenter les 
disciples qui abandonnérent le Christ; un seul resta allumé, image 
de la mére du Sauveur qui, depuis la créche jusqu’a la croix, ne | 
se sépara jamais de lui. Le jeudi, nous orndmes le sépulcre ot le 
saint sacrement reposa au milieu des fleurs et de tous les bijoux 
que nous possédions, et nous l’adorames jour et nuit. Basile m’avait 
donné une belle croix de diamants. Quand le tombeau fut défait, je lui 
dis: « Dieu me préserve d’employer a de vairis usages cette croix 
qui a brillé en l’honneur de mon Sauveur ! » et je l’attachai au cou 
de Notre-Dame. Le vendredi, le crucifix recut nos hommages, nos 
baisers et nos larmes. Le samedi, tous les feux de la maison furent 
éteints et rallumés avec du feu sanctifié, puis vint la bénédiction du 
cierge pascal et le reste des cérémonies jusqu’a la messe. Aussitdt 
que le prétre eut entonné le gloria in excelsis, un ridcau que lady 
Tregony et moi nous avions placé fut tiré, ’autel apparut resplendis- 
sant de-lumiére et de fleurs et beaucoup de petites sonnettes furent 
agitées 4 Yimitation de ce qui se faisait en Angleterre dans les siécles 
catholiques et de ce qui se fait encore maintenant dans d'autres 
pays. Prés de cent récusants vinrent 4 Euston faire leur communion 
pascale; Basile les invita ensuite 4 rompre le jedne du caréme avec 
hous; on avait béni aprés la messe un grand nombre de plats et sur- 
tout de l’agneau, en souvenir de l’agneau qui a été immolé pour 
hous. De ferventes bénédictions furent données ce jour-]a 4 maitre 
Rookwood et pour l’amour de lui 4 mistress Sherwood. Le soleil bril- 
lait dans ce beau jour de la résurrection avec un éclat jeune et 








428 CONSTANCE SHERWOOD. 

doux qui éclairait et réjouissait les yeux sans les éblouir. Toute 
ta nature semblait célébrer le réveil du Christ et l'art avait multi- 
plié, dans tous les bosquets, les arcs de triomphe de fleurs et les 
guirlandes. 

Le soleil nes’élancait pas plus joyeux que mon pauvre coeur. Suivant 
le désir de Basile, et anticipant sur mes futurs devoirs, je donnai des 
ordres & la cuisine et je présidai 4 fa cuisson des gdteaux qui de- 
vaient servir de prix au jeu de balles. Je souriais 4 tous, et la 
moindre plaisanterie de Basile me faisait rire jusqu’aux larmes. 
Quand le coeur déborde de joie, le plus petit mot excite la gaieté. 

Un jour, 4 la fin d’avril, je montai 4 cheval avec Basile pour voir 
une chasse au faucon, mais je ne suivis pas la mode des dames du 
pays qui s’habillaient et montaient en homme en pareilles occasions 
Par une soirce calme et éclairée des rayons du soleil couchant, nous 
nous rendimes sur les bords de la riviére. Aprés étre descendue de 
cheval, je jouis pour la premiére fois de ce noble passe-temps. 

Basile apercut un canard sauvage et ldcha son faucon qui s'envola 
comme une fléche, mais un coup de sifflet suffit pour le ramener. 
Alors, petit a petit, il se mit a voler en cercles et monta 4 perte de 
vue, puis retomba comme une pierre a l’appel du chasseur. Cet oiseau 
si bien dressé me parut la condamnation de nos cceurs indociles qui 
restent sourds a la voix de la conscience et de la raison, et l'image 
d'un amour fidéle qui ne se laisse entrainer hors de son nid que par 
des aspirations vers le ciel, et partage sa vie entre les devoirs de la 
terre et les saints ravissements de la priére. Mais une tragédie avait 
lieu dans les airs. La poursuite avait commencé; puis le combat 
qui se termina, hélas! par une victoire ot le vainqueur trouva la 
mort. 

— Voilaun combat terminé d’une maniére bien fatale! s’écria der- 
riére inoi une voix trop connue; et mes yeux éblouis de regarder le 
ciel virent confusément deux gentilshommes. Je reconnus Hubert. Je 
lui tendis la main. Basile s’avanga vers lui avec joie et me présenta & 
sir Henry Jerningham qui l’accompagnait. 

Sir Henry, aprés les compliments d'’usage, me dit qu’ayant 4 trai- 
ter d'une affaire qui concernait Hubert, Basile, et lui-méme comme 
tuteur, i] avait pensé qu'il valait mieux venir chercher Basile dans 
sa solitude que de vouloir l’arracher aux atirails qui le retenaient 2 
Euston. 

Basile le remercia de Vhonneur qu’il lui faisait, et lui demanda la 
permission de me reconduire chez lady Tregony. Sir Henry voulut 
nous y accompagner, afin, disait-il, d’avoir le plaisir de causer avec 
moi en chemin. 

Nous remomt&mes 4 cheval ; sir Henry se tint auprés de moi; Basile 


CONSTANCE SHERWOOD. 429 


et Hubert nous suivaient dans !’étroit chemin qui conduisait 4 Fa- 
kenham. Sir Henry me parla d’abord de la chasse, et voulut me per- 
suader en riant qu’une femme devait étre bien heureuse quand son 
mari l’'aimait autant qu’un bon fauconnier aime ses oiseaux. Il me 
dit ensuite que la reine avait l'intention de visiter les comtés de l'Est, 
et qu'elle serait regue a Kenninghall par mylord Arundel. 

— J’en suis bien affligée, répondis-je. 

— Et pourquoi, mistress Sherwood ? 

— Parce que lord Arundel a déja eompromis sa fortune par ses 
prodigalités. Ses folies font le malheur de sa femme, que j’aime 
comme une sceur malgré la différence de nos situations. 

— Lady Arundel inspire 4 tout le monde de l’admiration et du res- 
pect, répondit-il. J'ai entendu des gens qui ne se génent guére, avouer 
qu ils n’osaient pas jurer devant elle. Je crois étre sdr que son mari 
lui-méme l’apprécie et lui a rendu tout son amour. La vanité ou la 
honte l'empéchent peut-étre de le lui témoigner; il redoute avec 
raison qu’elle n’attribue son retour au déclin de la faveur royale et a 
la ruine de sa fortune et de ses espérances. 

— Lord Arundel méconnaitrait le coeur de sa femme, s'il craignait 
de trouver en elle de la fierté ou de la rancune. Jamais elle n’a permis 
4 la jalousie ni a de trop justes ressentiments d’altérer l'amour qu'elle 
a voué 4son mari. Mais est-il vrai que lord Arundel soit moins en 
faveur auprés de la reine? Comment expliquer alors la visite de Sa 
Majesté 4 Kenninghall? 

— Dans certaines maladies, mistress Sherwood, on a recours 4 des 
remédes désespérés. Si, en apprenant le voyage de la reine, lord 
Arundel n’avait pas mis sa maison & la disposition de Sa Majesté, il 
eit consommeé lui-méme sa disgrace et le triomphe de ses ennemis. 
Il dépensera deux ou trois milles livres pour amuser la cour pen- 
dant deux jours, et payera de la vente d'un domaine |’honneur de 
recevoir Sa Majesté ; car il est d’un caractére ane rien faire 4 demi. 

— Croyez-vous, monsieur, qu'il sera uu jour aussi célébre par ses 
vertus qu'il l'est maintenant par ses fautes? 

Sir Henry sourit et me répondit : 

— Si Philippe Howard se donne & Dieu un jour, je vous promets 
qu'il déploiera plus de zéle pour son service qu'il n’en a montré 
pour le service du diable. 

— Puissiez-vous étre prophéte! répondis-je. 

En arrivant & la porte de lady Tregony, je pris congé de cet aima- 
ble gentithomme, et je rejoignis Basile. Je voulais le mettre sur ses 
gardes vis-a-vis d Hubert; mais comment lui parler sans ¢tre en- 
tendue? Je réussis 4 le lirer un peu 4 part, et lui dis tout bas 4 la 
hate : 

Ocrosre 1865. 28 


4) CONSEANCE SHERWOOD. 


— Je veus en prie, ne parles 4 personne de ce que vous aves fait 
feine par Owen, pas eaéme A lmbert. 

dl me pegerda avet ua dlennemens- denlouresx qui m ‘alla au coeur; 
il s’ Hvigna et je restaa triste. Les jours préoédents je ke reconduisais, 
il me remenset jusqu'a la porte; meas alliens et verions ainst bien 
des fois; puis j¢te quithats em riaat, y¢nentears, et je refusms de ron- 
vrir la porte; mais l’arrivée d’Hmbert avait étendu wn neage sombre 
et froid sur nos joies naives. 

Le jendemain je reges d’Enston deux messages appertés. par des 
mains difssrentes. Quel centrasts dans les sentiments de ves dewx: 
fréres ! 

Voit ba letéte de Basile. 

« Men cher over, jes affaires qui ent ameneé ici sir Henry et He. 
bert. me sefendtont sans dowle demaim teute la journée. Avant de 
m’endormir, j'ai beseim de te dire que ta méflance 4 légard de mon 
feére mee fait dela peame. Je t'accerde qué ne soit pes assez fervent 
dans ses pratiques religseuses, et qprii same trop le monde ot ies 
plaisirs; mais je douterais pintdt de-men existence que de ea fdité 
4 la religion et de:ses bows sentiments pour moi. Je.t'en prie, ma 
chére Constance, ne mic garle piusde ue cacker mes secrets, ni de fe 
truiter avec uae sésorve inparieuse. est triste; la we de metre mai - 
son paternelie Vafiige; on destinéde n'est pas heurease comme ia 
maienne, et se toudrais bien lui fawe partager notre bonheur zutant 
que nous le pourrons. Je prie Dieu d’exaucer les désirs deson ceur, 
quoiqu'il ne. me les: ait pas cenfés. Pardome, ma bien-cimée, i 
tendres.zeproches de toe meilizur ami et serveur, 


a Busan Hosxwoos. » 

Mubert s’exprimeit eansi : | 

« Mademe, ma guésomption est gueaie,j je le sais; mais w'soblser 
pes que wous cm étes veus-Iittme cause. Tai ve eutrefois en vous des 
dispesitions 4 mon égard qui dervent Btre l'excuse de wy 
rance 4 veus aireer. Si je ne regots pas aajourd‘hui. de veus une ré- 
ponse favorable, c’en est feat; je pertiad ause chungd que vews serer’ 
restée insensible. Vos refus seront, & eertams égards, wt. bonheur 
pour moi, quoique ma passien ef mon orgucil puissent souffrir 
d'ére pour jamais repetés par cells qui-etavait autrefets témonnd 
tant de bontés. Car enfia il existe des lois que Ton ne méprise pas: 
en vain, et les loyaux servidears sont wutrement tratiés dens notre 
pays que les. traitves et les rebelies obstinés. L'inyratitude de votre 
coer fera ma fortune, ftro lady¢ J’aurais sacrifiéd volenGers pour 
vous ja favese d'une reine’ et teat tc que l'ambition peut réver. Je 
vous le dis pour ka dermidre fois, si nous ne mows entendons pas 
aujourd’hui, Dieu sait dans quels sentiments nous nous reverrens 


CONSTANCE SHER WOOty. 434 


qnand la justiee se sera enmpardé de You's et qtré tétt mon ariour 
sora changé ew hire. 
; ¢ Hobext Fooxwoon, » 


Aims, Vamtaur dun odté, la ling de Fautre! Les frnits d’arie 
noble et sinebreaffection, en face des résultats attiers d’tine passion 
égolete! Valluit-it mortver & Basife Iv lettre d’Hubert, et jtstifier 
més averlissements en détrwisent sa loydle duifidnite ef sotr free? 
Aprés ume coarte tulle avec met-méine, jd tésols dé ne rien Mit dé 
coavriy, 40 meme pour le moriemt. Sil evivait que Basile conrdt 
quelque danger pdr suite dela perversité @é¢ sox frére, je ddvrais’ par- 
ler; Mais, sane ¢ Gre forcdd, je Ne woulus pas versér le porsirr dats 
sen. ame, La pursien. peut s'étvindre, la hiine peut cesser; le reper 
tw lui suecéder; misis la révélution dw péché d’autrui excise uti mal 
- inrépagable. 

Lorsque le lendunwin Basile: vinit me dire qite sey holes étaient 
pastia, le: poids qui oppredsait mon cosir se dissipd. Neus’ reprimes 
nes occupations adcettemdéed: mdis je resfat mores tranquifle, plus 
préoceuptt, plus facdlernent treublée devts- dt bonheur qe’avatit la 
visite d'Hubert. 

das cofmnterteeiiont do jain, M- Cotigteton, eédant aux iistatrdes de 
Basile, consentit 4 fixer le jour de fetre nvdttage: avi 9 jwillet, jour de 
la Visitatiow de la sate Vierpe. Lady Tregotty insista peut que nots 
fussions martes secrdiement par tin prdfve dias: sa Yaisdrt avert 
@ailee & Pégtive d’Euston pour le etvimonie: yeblique. Mori ottcle 
promit @y verti et d’attiener' aved loi Muriel qt désteait artlenirtiertt 
me Vor. : 

Je regus alurs de bison hotties leffres. Mor pére m’derivit qu'il se 
portait mieux et qu'il vivait heuredx é? éainté & Reis, itis: qn’il 
soupirait en voyant des hommes plus jewtrés-ét plas hewredx qtie lui 
partar pour n.niiselén @’Arigleterre, Edmond Genings était du nom- 
bre. Lady Arundel, & qui j'avais écrit ma conversation avec sir Henry, 
nie rependit efi ces fernies : : 

a Ms bies-aimée Coristance, grice & Bieri, Fes tei oye de votre 
amitié ne sont pas sams fondenment. Ifa pla & Dew de changer’ le 
coor de PRiippe * riot égard; et, — ite Sexplique® pds ou- 
vertem est, 1 vierit nie‘ teir quelquefois ef th’exprime le d‘avoir 
négligé celle qu'il appefe mainténetit s# plus fidéle amie, 34 teadie 
époaseet sa consolitrice. Of nvachére aniie, que nia vie'a d’étratizds 
viciesigueteg! Mon mart, si: lirigtetaps indifferent, vient mavtteriant 
me trenver #ly dérubés, conrthe wn attadit' qtil 11¢ voif'sous'uti aspect 
teat newveut, qaP aditive ma beauté, se pitt en ma cottipagnic, ett 
sorte que fe nesaiy plug ses yeert lex méitte péersorine. Je suis heu- 


452 CONSTANCE SHERWOOD. 


reuse de me laisser faire ainsi la cour, et voudrais cacher au 
monde et garder pour moi seule le précieux trésor de son affection 
conjugale jusqu’a ce qu'il ait pris racine de fagon & ce que rien ne 
puisse plus séparer le coeur de Philippe du mien. Il croit que les dis- 
positions de la reine envers lui deviennent de plus en plus mauvaises 
et ses ennemis plus puissants. [] sent qu'il est menacé de mille dan- 
gers dans le monde; il voudrait les fuir; mais, comme un homme 
lancé sur une planche étroite au-dessus d’un précipice, il ne peut 
se sauver qu’en marchant toujours en avant. La reine est réellement 
décidée 4 venira Kenninghall- Un autre domaine que nous avons dans 
le Nord payera la dépense qu’occasionnera cette visite devenue 
inévitable. Je vais quitter Londres pour aller habiter le chiteau 
d’Arundel. Mylord croil que lair de la mer fera du bien 4 ma santé 
qui demande des soins en ce moment. Quant 4 la religion, chaque 
fois que je lui ai dit quelques mots de mon penchant pour le catholi- 
cisme, sa figure s’est altérée et a exprimé le chagrin. Je crains qu'il 
he soit pas mieux disposé 4 cet égard qu’autrefois ; mais quand je se- 
rai sure de connaitre la volonté de Dieu, j’espére que ni bonheur re- 
trouvé, ni craintes pour |’avenir ne m’empécheront d’abéir a la voix 
de ma conscience. 

« Tu vas donc ¢tre mariée les premiers jours de juillet. A t’en croire, 
Euston est le lieu Je plus charmant qui soit au monde ; cependant 
on m’a dit que c’est un gros batiment trés-simple, situé dans un 
pays qui n’a d’autre mérite que ses grands arbres. Ton coeur 
préte 4 ses vieux murs une beauté que l'art ne pourrait pas leur 
donner. Pardonne-moi cette supposition. Arundel passe aussi pour 
étre une vieille forteresse trés-laide, mais si Philippe vient m’y re- 
joindre, je t’en ferai des descriptions dont tu pourras rire a ton tour; 
car ce sera pour moi le paradis terrestre. 

Ton affectionnée servante, 

« Asn AnunbEL et Surrey. » 


Cette lettre me parvint au milieu des fétes champétres de la tonte 
des agneaux. C’est l’usage de proclamer dame de |’agneau ja jeune 
fille qui a pu attraper le pauvre animal désigné pour faire les hon- 
neurs de cette féte. On le tue; on le porte en triomphe couronné de 
fleurs au son de la musique et au milieu des danses. Cette année- 
la, je rachetai la vie de l’agneau, et jc le conduisis tout couvert de 
fleurs dans un enclos ou jallais chaque jour lenourrir. Pauvre petit 
agneau, ses jours de bonheur ont fini en méme temps que les miens! 

Le soir, selon la coutume, escortée par les jeunes filles du village, 
je couvris de fleurs parfumées les eaux limpides de la riviére d’Ouse. 
Elle fut bientét jonchée de boutons de roses, d’ceillets, de fleurs de 


CONSTANCE SHERWOOD. 433, 


lys, de jacinthes, de thyms, d’amaranthes, de clochettes et de mar- 
guerites d’été. Cet aspect charmant me donna l’idée de créer 4 Euston 
un joli jardin, ot nous récolterions des fleurs qui se succéderaient 
par saison, pour les déposer comme un pur encens de la nature sur 
Vautel de notre chapelle domestique. Basile m’aidait 4 en tracer le 
dessin, lady Tregony nous encourageait en souriant, lorsque nous 
vimes entrer M. Cobham, cousin de cette dame, qui nous apportait 
des nouvelles du voyage de la reime dans les comtés de |’Est. 


CHAPITRE XXII 


— Je viens m’acquitter de ma promesse, dit-il 4 lady Tregony, 
et vous apprendre comment les jeunes gens du comté de Suffolk ont 
prouvé leur loyale affection pour leur souveraine et mérité son appro- 
bation. Sir William, Phéritier de Lavenham, lui a présenté deux 
cents jeunes garcons en pourpoints de velours blanc, des hommes 
plus graves en pourpoints de velours noir, avec des chaines d’or, et 
quinze cents cavaliers. C’était une noble troupe! Mais que d’argent 
ona dépensé dans le comté de Norfolk! A Kenninghall non-seule- 
ment on a recu la reine et toute sa maison, son conseil, ses favoris 
et leur société, mais tous Jes gens du pays ont été trailés avec une 
magnificence inouie. Chaque nuit, la reine s’arréte dans un chateau. 
J’ai eu l’honneur de lui étre présenté 4 Holdstead et de lui voir 
danser un menuet; c’est 14 que Sa Majesté a laissé tomber dans un 
fossé |’éventail de plumes blanches et rouges que sir Francis Drake 
lui a offert au jour de l’an et sur lequel le portrait de la reine était 
incrusté dans Ia nacre de perle. 

— N’y a-t-il pas eu des fétes splendides 4 Norwich, deman- 
dai-je. 

— En effet, répondit-il, la reine est arrivée le 16 au pont d’Hart- 
ford. Le lord maire ]'a recue, lui a débité une longue et ennuyeuse 
harangue en latin, et lui a présenté une coupe d'argent contenant 
cent livres d’or pur qui ont eu un grand succés. On a joué plusieurs 
piéces de thédtre. A ]’une des grilles de la ville, Deborah, Judith, 
Esther, ont été représentées; 4 une autre, la reine Martha; sur les 
hauteurs du chateau de Blanchefleur, le roi Gurgunt et ses hommes 
d’armes. On a vu défiler toutes les divinités du paganisme ; Mercure 
a traversé la ville ay galop dans un char fantastique; Jupiter a offert 
4 la reine une cravache, et Vénus une blanche colombe. Maitre 


435% CONSTANCE SHERWOOD. 


rasa lade s'¢lait surpassé en préparant derniére |’hdtel do lord 
Arundel un groupe de nymphes qui devaient sortir de ferre & l’ap- 
proche de Sa Majesté et chanter ses louanges; au moment od la reine a 
passé dans sen carrosse, le tannerre a couvert-le bruit des sympho- 
nies; c'est dit-on de mauvais aygure pour Je jewne lard, Le maire a été 
fait chevalier ef Sa Majesté avait les larmes aux yeux on quittant 
Norwich; hier elle a couché a Cottessy, chez sir Henry Jerningham, 
et doit chasser aujourd hui dans son pare, 

— Oh! pauvre sir Henry, dis-je en riant, il craignait de ne pas 
pouvoir éviter cet honneur trop couteux | 

— Et dont il n’a été prévenu que deux jours d’avance, continua 
maitre Cobham. 

Lady Tregony nous prévimt que le seuper était servi; mais le 
gentilhomme n’était pas encore faligué de nous faire des récits; 
nous ne |’étions pas davantage de |’écouter; il continua ses descrip- 
tians pendant le repas, Il parla encore larsqu’on eptendit le galop 
d'un cheyal; bientt le valet de chambre de Basile datra comme us 
fou dans la salle 4 manger. 

=~ Monsienr! monsieyr! la reine vient leger chez vous demain ! 

Ce fut un coup de tannerre; Basile dexint rewge pourpre; Lady 
Tregamy se.sentit défaillir, aon coewr baltit A se rompre. Maitre Cob- 
ham lanca son.chepean en l’air en erianh : 

~~ Vive la reine Eligabeth et la vieille maison de Rookweod ! 

Rasile aurait vouly, dauter encore, mais un gontithemme de Sa 
Majesté, acepmapagmé de deux valeis'de pieds, lui avait apporté une 
lettre de lord Burleigh. Aprés l’ayoir lue, il noms dit: — Je wa 
pas de temps 4 pexdre pour préparery ma pauvre maisem. Chére lady, 
dit-l em, sadressant & Jady Tyegony, j’aurai grand besoin de vous 
oe et de Constance, Voulez-vous aveir la bonté de venir dé borne 

ULE +. 

— Nous y serons ayant dix heures, man cher Basile, répondit- 
elle, 

— Je n’aurai ni spectacles, ni mets recherchés; mais c'est un de- 
voir pour moi d'offriy 4 ma souxeraine fout ee que 1a maison d'un 
simple gentilhomme peut. réunw de confertable puisqu’elle daigne 
y habiter, Maitre Cobham, je raclame \’honneur de votre présence. 

Ie. genlilhomme sexcusa; Basile montant & cheval partit en 
touta hate, 

La nuit me perut interminable. Je ne pauveis former l'cajl, cette 
visite étrange me@ sambinid un rove, me ihe tmvaallait, je trembles 
que les gens dela reine newssent décanvert la chapelke avant Par- 
rivée de Basila; moan esprit, s¢ trowblait en pensapd eu mauvais. tat 
de la maison ef du mobilies, a la difficulté de se procurer de quoi 


OOMSTANCE SHERWOOD. 435 


nourrir des hétes si nembreux. Il me semblait que le matin n’arrive- 
rat jamais. Cependaat, malgré towtes mes appréhensions, j’avoue 
que je n'étais pas insensihde a ’honmeur que Sa Majesté faisait 4 Ba- 
-sile. Que Dieu me ‘pardonne ce momvement de vanité! En allant a 
Euston, Yair fraas, fe beau temps, |’empressement des paysans qui 
couvraient les reutes pour aller au-devant de la reine, tes arcs de 
triomphe, les drapeaux déployés augmentérent encore ma dispesition 
a la jose. 

Basele nous attendgit avee impatience. Il me tira 4 part ct me dit : 

——~ Teus nes livres de prigres, tous les ornements sacrés et la slatue 
de la saimte Vierge somt dams la cachette d'Owen. Nows pourons, 
je Pespére, étre tranquilles mintenant. Je t'en price, mon amie, vers 
par tod-méme 4 préparer le meeux posseble ta chambre de Sa Ma- 
jesté | 

de me hétai d'aller dane la grande chambre qui ne justifiait son 
nom que per sa dimemsion. Avec I'side des servantes, je réunis tout 
ce que je pus trouver de plus beau dans la’ maison et je fis faire des’ 
guirlandes de lierre et de iaurier powr décorer an pea les mruraiiles 
races. Pais yallat 4 1a ouisine ; j’y treuvai te cuisinier de Sa Majesté 
gwec une armée de marmiens, en serie que man rile se borna & 
dua parler poliment ef & m’informer des choses dont il avait besewn. 
de désignai 4 M. Bowyer, chembetian de ja reine, les chambres des 
dames, des lords, des gentiishommes et des femmes de chambre. i 
ne manquait pas da place dans la maison ; mais bes meubles faisaient 
défaut, quoiqu'on en cht emprunté dame be weasinage ef que lady Tre- 
gony en eft envoyé beaucoup de chezelie. 

M4. Bowyer tonait 2 ka msin une fiste des parsommes qui accompa- 

Sa Majesté. Lord Burleigh, sir Francis Walsingham, sir 
Caristephe Hatton, str Waltar Raleigh étasent em téte; plas das, parm 
bes simples gentilshomenes, mes yeux apercurent le pom d'taabert et 
jen fus teute troublée, car §e ‘n'Etais pas eneore shire qu'il appartint 
a ia cour, ef sa présence me vappelait les. demi-mets de sv frances et 
de la reine en parlant de lui et de moi; mais ec qaa me causa ane 
émotion insurmontable, ce fut d’aperceveie au bas de ia iste le nom 
abhorré de Richard Tepeliffe. 

Basile me demanda le sujet de mon agiéation; em a ppreneat quel 
héte i} altait recevotr, #l ft um geste de dévotit et dit tristement : : 

— Il faut boire le calice jusqu’a la lie! 

-— Saves-vous qu'Hubert est dans 1a suite de da reine? 

— Non, répondit-#; pour Yareour de mei, chére Constanee, sats 
indwagente pour lui. Je hui ferat phace dans ma chambee cate nuit, 
comme aux jours de notre enfance- 

Le. jowr baissait, lersqu'on apprit que la rome ayant chessé toute 





436 CONSTANCE SHERWOOD. 


journée arriverait trés-lard. La nuit était venue quand elle fit son 
entrée 4 cheval, au milieu des acclamations de ja foule qui ne pou- 
vait distinguer ses traits. Son écuyer l’aida a descendre ; elle alla droit 
dans ses appartements, et fit savoir qu’élant fatiguée. de la chasse 
elle n’admettrait personne en sa présence ce soir-la. Cependant 
elle fit appeler Basile, lui donna sa main & baiser et le remercia de 
son hospitalité. 

Lorsque nous fiimes sires que la reine ne nous recevrait pas, lady 
Tregony fit demander nos. chevaux a la pelite porte de derriére; 
Basile s’échappa de la salle & manger pour venir nous dire adieu. 
Aprés m’avoir mise en selle, il jeta ses bras autour du.cou de mon 
cheval comme pour le retenir et m’adressa les plus tendres paroles; 
m’appelant son unique amour, sa consolation et son trésor. Mui, toute 
affligée de Je laisser seul au milieu de faux amis et d’ennemis secrets, 
Je me laissai entrainer par ma tendresse et je lui exprimai ma pro- 
fonde affection ; il me baisa les mains, pendant cet instant nos cceurs 
souvrirent sans contrainte. Hélas! nous croyions n’avoir d’autre té- 
moin que la bonne lady Tregony. « Allons, mes enfants, il faut vous 
quitter, vdit-elle. Basile rattacha la bride de mon cheval et par hasard 
je levai les yeux sur une fenétre ou je vis 4 la lueur projetée par une 
lanterne le visage pale et contracté. d'Hubert qui avait tout entendu. 
Il avait voulu jusqu alors se persuader que mon mariage n’était qu'une 
affaire de convenance et de raison.de ma part. Basile-n’avait pas vu 
cette figure menacante, il me salua en souriant, et je ne pus relenir mes 
larmes en pensant qu’une méme chambre allait contenir ces deux fré- 
res; l’un si confiant et si affectueux, l'autre dévoré d’envie et de haine. 

J'étais. si fatiguée que je dormis plusieurs heures d'un lourd som- 
meil. Mais je m’éveillai entre cing et six heures et, incapable de tester 
plus longtemps en repes, je m’habillai, je descendis au jardin et me 
dirigeai vers un banc prés de la maison. A ma grande terreur j’y vis 
un homme étendu et endormi, c’était Basile; un cri m’échappa, il 
s éveilla, regarda avec inquiétude autour de lui, et me reconnaissant, 
il sourit tristement et dit : 

-— Est-ce vous, mon bon ange? 

— Qh! Basile, qu’est-il arrivé, pourquoi dtes-vous ici? m Gcriai-je 
en m’asseyant auprés de lui. 

Il couvrit son visage de ses mains ; jecrois qu'il fit une priére, puis 
il me dit : 

— Environ une heure aprés votre départ, le souper était fini et je 
causais avec sir Walter Raleigh et. d'autres gentilshommes, quand on 
vint me dire que lord Burleigh m’attendait dans sachambre. J'yentrai, 
croyant qu’il voulait me donner les ordres dela reine pour le Jende- 
main, maisil me regarda d'un air dur et sévére el me dit brusquement : 





CONSTANCE SHERWOOD. 437 


« Monsieur, je sais que vous étes excommunié comme papiste. 
Comment avez-vous osé paraitre devant Sa Majesté et lui baiser la 
main, vous, indigne de la société de tout bon chrétien, et qui devriez 
étee enchainé dans un cachot! ne reparaissez plus devant la reine et 
attendez la décision de son conseil. » 

— Constance, Dieu seul sait ce que j’ai éprouvé; qu’il me pardonne 
d'avoir oublié dans un premier moment de colére la résolution que 
j'ai prise si souvent d’endurer la persécution, comme les premiers 
chrétiens, en bénissant et non en maudissant! Une sentence de tri- 
bunal, la torture, la mort méme seraient plus faciles a supporter que 
Je ton d’insulte et de mépris avec lequel on parle aux catholiques. 
Mais puisque le Christ a voulu dtre soufileté par un valet, il faudrait 
qa’un chrétien sat se plier et souffrir les mépris. Des mots amers me 
sont échappés, je ne sais trop ce que j’ai dit. Mylord Burleigh m’a 
tourné le dos sans daigner m’écouter. Je suis bien aise maintenant 
qu'il se soit cloigné. Il est inutile de récriminer contre des injustices 
fastes au nom méme de la loi et de discuter avec un juge qui peut 
vous forcer au silence. . 

— Basile, vous pouvez pardonner 4 cet homme, mais moi je ne lui 
pardonnerai jemais. 

— Que Dieu me préserve d’étre l'occasion d’un sentiment coupable 
dans ton.coeur, chére Constance, tu pardonneras pour l'amour de 
mot. Ne pleure pas ; songe 4 la cause pour laquelle je suis maltraité, 
et tu verras.que nous devons nous en réjouir. 

— Qu’est-il arrivé, lui demandai-je, aprés le départ de ce lord? 

—.Je restai d'abord immobile et dans une sorte de stupeur, écou- 
tant le bruit des éclats de rire et des chansons a boire. fl me semblait 
que l’enfer était décliainé dans ma maison consacrée par de pieux 
souvenirs. Je descendis ; en passant prés de la salle j’entendis de- 
mander & qui était cette vieille masure; et une voix que je reconnus 
peur celle. de Topcliffe, répondit : « A un papiste nouvellement sortide — 
tutelle ; j'espére bien que la reine fera un exemple et enverra en 
prison ce rebelle notoirement connu. » Ces mots me rappelérent a 
moi-méme et au sentiment d'une juste fierté, et je résolus de ne pas 
rester sous le toit oi j'étais ainsi traité. Je sortis en répétant les pa- 
roles du Psalmiste : « 0 Dieu | sauvez-moi pour l'amour de votre nom 
et soyez mon juge dans votre force. Des étrangers se sont élevés con- 
tre moi et les hommes puissants veulent avoir mon Ame. » Je suis 
venu ici poussé par une douce et chére habitude et ne voulant réveiller 
personne au milieu de la nuit, je me suis couché sur ce banc, ou 
grace a Dieu, je me suis endormi. 

— Aves-vous vu Hubert? demandai-je timidement. 

— Non, je ne !’ai vu ni avant ni aprés mon entrevue avec lord Bur- 


458 CORSFANCE SHERWOOD. 


leigh; ai persenne ne |'a accusé de pagisme, il échappera pour cette 
fois; mais nous Biavens jamais.devant nows une heures de sécursté ; un 
‘groem mécontent, un vowsin envieus, peuvent nenapenine d'un mot. 
Jespére que les juges qui vont prononcer sur mom sort se contente- 
ront de me condamner & une amende, 

Jele fis entrer dans la maison ; lady Tregony vint aoes: rejeindre. En 
apprenant co qui s'étart passé elie joignit les manins et. s'éciea : « Que 
Ja volon¢é de Dieu seit faitel» 

Basile me demanda une plume et de l-erere pear éerere Hubert. 

—— Jesu banni de ma msisen, dét-il, mats tent-qu'elle so’ apger- 
tient je veux que la neine ne manque de rien. Ele -m‘exclot de sa 
présence ; il faut dono que je charge Hubert de = oon place les 
dovoirs de i’ hospitalisé. 

Un jong silenee suiwit oes parcies je trevaiilais bs wa hrodarve, 
Basile aHlait et venait devant la. saaseon. A neuf beuges j’ellai. le trew- 
ver, of jnstinctivement nos pes seus poriérent sur je chemin d’Kusten, 
jusqu’é un détour ded nous pouvions découvrir Ja maison. Neusneus 
assimes au pied d’un sycomore. Nous pouvions distmageer ia foule qui 
se pressait devant ja porte pour apercevair Sa Majeaté, et les fac- 
tionnaires qui la repoussaient 4 coups de halleharde. Des -députa- 
tions commmencatent. 4 arriver processionnellament.avec leugs -dra- 
peaun em téte. Nows remarquéreds beenddt on smrerott atone 
annoncait approche de la reine. Bes acclamations retenhirent dens 
Vintérieur de la maison, des hoenges. sortirent per la.gremde parte, 
S'avancérem au mitiou ‘de la fpale et formédrent ua cerele protégé 
par des berriéres. D'autres apportérent un grand fauteuil qu'tls-pla- 
cérent d'un ebté ot qu ‘ids entomrdrent d'un certain nentibne dé sidges; 
des paysans empilérent des fagots au centre du cercle sur le :gasen. 
Um pénible soupgon me traversa l’eeprit, je voulus emmenor Restle 
pour tui épargner un spectacle déselaat. A ce moment, bes cris de : 
Vive Blisabeth! Dieu béniseg la reine! avrevirent jusqulh nes oveilles, 
et nous vimes Sa Magesté s’avancer en saluant au sedlieu des clamneurs 
et des vociférateons. Eile s’ascit sur ic dvatewal et ses dames se placé- 
reat autour delle. J’aperqus Hubert dersiére: elle; Basihe aj avait 
pes la wie si longue que moi, les détails lui échappaient, il re 
eomprenalt pas encore oe qui allaiése passer. Mais.an girend bruit de 
huées etde cris semblables 4 coux qué accompagnaent jes crimmels au 
supphee le fit ressaillir; une procession serteit de ta maison. 

—~ Qu'est-ce que cela stguifie, s'écria-t-alen me segramé ovealsive- 
ment ta main, que perte-t-on . N’est-ce pas la statue. de-la seinte Vierge? 

— Qui, lui répondis-je, Topcliffe mapobe. em avant; at montre a 
statue au peuple... it la met eur le bieher ef le few est allumé... Je 
tats la main sur les yeux de Basile pour qwii ne vit: pag ume. dense 








CONSTANCE SEBRWOOD. 259 


impie qui tournait autour du bicher, acoompagnée de hurlements et 
de gestes insuitaats. li repoussa ma main. 

— Laisse-moi! Constance, je ne puis rester tranquidle ici pendant 
qu’a ma porte la saimte mére de Dieu est eutragée. Suis-je donc un 
juifou wa hérétique pour souffrir un pareil spectacle et ne pas frap- 
per cette reine de Ja terre qui eseinsulter la reine des saints ? Dussé-je 
étre mis en piéces, jeles empécherai d’achever cette couvre impie t 

Je wm’ attacked 8 lui toute effrayée, an criant: 

— Baste, vous n'ines‘pas ; Netre-Dame vous te défend ; 1a passion 
vous avgugle. Veus offenserez Dien, vous perdrez vetre Ame, Basile, 
mor cher Basile, c est une colére humaine, cen’est pas seulement un 
sie pieux qui vous ponsese. 

Alors il se précipita la face centre terre, et Ja violence de son éme- 
fion fat sonlagée per un torrent de larmes. 

La ddgottaste soéne était finie, la neine était rentrée, la foule s dtait 
éloignée, il ne nestait plus qu'un amas de eendre sur le gazon brdélé. 

Basile, ies beas oroisés, regardait en silence. Il me dit enfin: 

— Constance, cette maison ne sera pbus ta mienne; j'y aiaimé et 
servi Dieu depuis mon enfence, et nous avions formé le projet d’y 
vivre hesiteux sons son regard ; mais ta scéne que je viens d’aveir sous 
les yeux se sortira plus de ma mémoire ; cet outrage a souillé la mai- 
son de mes péres. Ces paysans impies ne seront plus mes voisins. 
Celte reine ne sera plus ma reime. Je ne ta maudis pes; que Dieu ait 
pitié d'elle sur son fimeste lit de mort! qu’ii me pardonne si je com- 
mets une fautel Je ne veux plus obéir a cette femme; je vendrai mon 
domaine et jirai viwreau deli des mers, dans un pays ob Dieu sera 
henoré et ol sa saints mére ne reeavra pas d’outrages, Veux-tu me 
suiwe, Constanee, et partager mon sort? 

~~ Basile, dis-je en pleurant, je vous dirai les paroles de Ruth : 
« Partout ou tu iras, j'irai; partout ot tu habiteras, fhabiterai. Ton 
peuple sera mon peuple, et ten Bieu sera mon Bieu! » 

It pest mon bras et nous retourndmes tentement a Fekewham. Je 
n oeal pas lui dire qu’Hubert avait assisté au sacrilége. 

La reme partit 4 deux heures, aprés avoir fait détruire les orne- 
ments d’église et les livres, et maltraiter les pauvres domestiques qui 
avaient osé-exprimer leur douleur. Basile retourna immédiatement 
aprés 4Euston. Je déptoraie la soirée solitaire qu'il allait y passer ef 
les tristes objete qui altaient affiiger see yeux et son ctour; mate un 
matheur plus grand encore neous menacait. 

Vers six heures, sir Francis Walsingham, sutvi d'un éeuyer et de 
deux grooms, arriva ches lady Tregony, et lui demanda a permission 
de me parier en particulier. : 

il s étendit d’abord sur le bonne opinion que la reine avait de moi, 





140 CONSTANCE SHERWOOD. 


et sur son intention, en me mariant 4 un de ses plus fidéles servi- 
teurs, de me donner des marques de sa faveur. Voyant que je ne 
répondais pas, il ajouta : 

— C'est le jeune Hubert Rookwood, maintenant propriétaire d’Eu- 
ston-House et de tous les domaines qui en dépendent par suite de sa 
conformité aux lois religieuses que son frére a méprisées. 

— Monsieur, répondis-je, j’al engagé ma foi & Vainé des deux 
fréres, et, quoi qu'il arrive, quoi qu’en pense Sa Majesté, je n’au- 
rai jamais d’autre époux que ce digne et honorable gentilhomme. 

—. Ne soyez pas si prompte 4 vous décider, madame; je serais 
faché qu’une personne telle que vous persistél dans son attachement 
pour un méchant papiste qui est en ce moment arrété et conduit & 
Norwich par ordre de la reine ; s'il échappe & une sentence de prison 
perpétuelle ou de bannissement, il restera trop pauvre pour prétendre 
# votre main. Son frére est instruit, distingué, appelé 4 jouer un grand 
réle a la cour et dans !'Etat; il a donné des preuves de zéle et de sin- 
cérité, et-c’est avec justice que les biens de l’ainé lui sont dévolus. 
J’ajoute que par son dévouement, sa longue et persévérante passion 
pour vous, il est digne d’obtenir votre consentement. 

— Monsieur, dis-je en regardant fixement sir Francis et en conte- 
nant ma voix et mes gestes, vous avez, dif-on, une grande connais- 
sance des hommes, et vous lisez jusqu’au fond des cosurs. Vous 
étes le plus habile de nos politiques; la chrétienté tout entitre 
rend hommage & votre esprit et & votre capacité; mais vous ignorez 
absolument ce qu’est le coeur d’une femme et la foi d’une catholique. 
J’épouserais plutdt le plus ignoble des paysans qui hurlaient ce matin 
contre l'image de la bienheureuse vierge Marie, que le propriétaire 
d'Euston, I’apostat Hubert Rookwood. Envoyez donc, je vous prie, 
vos soldats, et faites-moi conduire en prison, car j’ai commis le méme 
crime que mon fiancé. 

— Madame, dit froidement sir Francis, la loi ne fait pas attention 
aux paroles d’une personne insensée. La passion et le fanatisme ont 
troublé votre raison ; le temps et la réflexion vous raméneront sans 
doute 4 de meilleurs sentiments. Dans ce cas, je serai toujours a 
votre service, 

Ii me salua et s’éloigna. Quand le tumulte de mon dme fut calmé, 
je regreltai de n’avoir pas modéré mes paroles et cherché a étre utile 
4 Basile ; mais il était trop tard, et si je me fusse trouvée de nouveau 
exposée 4 cette tentation, je crois que je n’aurais pas davantage 
déguisé mon indignation. 

Lady Tregony, pleine de compassion pour moi, consentit & m’ac- 
compagner & Norwich, ot, grace aux relations du gouverneur de la 
prison avec sir Hammond, je pus voir Basile pendant quelques minu- 


CONSTANCE SHERWOOD. 44i 


tes. L’apostasie de son frére et sa trahison l’affligeaient profondé- 
ment ; mais il supportait joyeusement la prison et Ja perte de sa for- 
tune. Nous fimes ensemble de doux projets ; l'amour se repaft d’espé- 
rances, et l’espérance produit la patience et la force pour supporter 
l'épreuve. Deux jours aprés j arrivai 4 Londres. Je croyais encore que 
Basile retrouverait sa liberté en payant une amende; j’oubliais qu’il 
était réduit 4 la pauvreté. M. Wells, le meilleur ami qui nous restat 
car le bon M. Roper était mort pendant mon absence, me dit que 
Hubert avait été saisi de douleur en apprenant l’arrestation de son 
frére, et que, aprés avoir inutilement intercédé en sa faveur, il luiavait 
écrit pour lui offrir tout l’argent dont il aurait besoin; mais que 
Basile avait absolument refusé de rien accepter, en accompagnant. 
son refus d'un généreux pardon et d’une pressante exhortation 4 
rentrer dans Ia voie de l’honneur et du salut éternel. 

Basile passa un an et deux mois dans la prison de Norwich, recevant 
de M. Wells et de M. Lacy sa subsistance, car sans eux il edt manqué 
du nécessaire. Au bout de ce temps, soit par les efforts d’'Hubert, soit 
par le zéle de quelque autre ami, une sentence de bannissement fut 
rendue contre lui, et il quitta l’Angleterre. J’aurais bien voulu aller 
le rejoindre; Dieu ne permit pas que ce fit possible alors. Tant 
que Basile n‘avait pas pu toucher l’argent qui lui était di, dernier 
débris de sa fortune, il se trouvait hors d’état de vivre et de faire 
vivre une femme, méme dans les conditions les plus modestes. Le 
docteur Allen (maintenant cardinal) l’appela & Reims et |’y recut 
bras ouverts. Mon pére, pendant les derniéres années de sa vie, trouva 
en lui un fils dévoué et plein d’affection qui lui ferma les yeux. Cette 
longue séparation ne rendit pas notre amour moins tendre, mais elle 
le rendit plus patient et plus exalté. Le lien intime qui nous unissait 
devenait plus fort 4 mesure que les obstacles du dehors nous sépa- 
raient. Si le nom de Basile revient moins souvent sous ma plume en 
racontant les événements du temps oti j’ai été privée de sa présence, 
son souvenir ne me quittait pas, et chaque fois que je parle de foi, 
d'honneur, de noblesse, de fermeté et de tendresse, je crois parler de 
mon cher Basile. 


CHAPITRE XXIII 


Pendant tout le temps que Basile fut en prison a Norwich, je vécus 
4 Londres, parlageant avec Muriel les soins quelle donnait 4 ses 


e 


443 CONSTARCE SHERWOOR, 


vieux pawents et atx nhalkeureux. [| est dés persdnnes qui n-attes: 
gnent jamais, la maturité de l'esprié, qui .vivestt et meurent enfants , 
il en est. d'autres en: qui le passage de ka jeunesse # la matuvité est 
lent et imperceptible: dans ses progrés ; dautres, enfiry, suit. par une 
disposition natuselle 4 le. réflexion, soit per bh inffoence des ‘eéne- 
ments, sement disparaitre em ews avant le temps kee exubérontes 
qualités de la jewnesse, ¢est ce qui ntarriva.a cette Gpoqae. Ma 
vivacité, mon désir ardent et pessévérant de jourr des plamirs inno- 
cents $ éteignit et.je m‘étonnai un: jour de me trowrer tute: changic. 
J'ai connu depurs des heures joyeuses et des jours heureax, pendant 
lesquels mon ceur sest élevé & Dieu plein de rerommateyance ; mais 
je n’ai plus senté le bonheur: comate: euparavant et les impressions 
de mon intagination ont aussi pew vessentbté: & celles de mies pre- 
miéres années que les teimses du ciel au moment ot le soteil sa 
couche ne sessemblent aux nuamves resées at délivates des heures 
matinales. Les melhewrs qui frappatent chaque. jour més artns m'en 
tretenaiesA dans ces dispositions sérieuses. La situation d'un eatho- 
laque a cette époque deves produire l'un de ces résuitets:. ou. bien 
d'éveillery dane:.son ecoour les mevaises passions que la religion. ré- 
prouve, la colére, la haine qui-produit des compiots et desi tyabisons; 
ou. bien de le détacher du monde; de tourner son cipor versie pridre 
et de le rendre résigné at prof 4 reeevoir de.la: main de Dieu eb des 
hommes toute espéca de soaffrances. Cewx qui n’attuigndiont pas.a 
celte perfiction. apprenaient. du mothe 2 meened: whe vie sérinuue ct 
a soecuper du monde futun plus qe det présant. 

Les seuls. amis quite js visse élaient M. ed madame Wells. J” apptis 
un jour ches eux Je prochaias: avrivée: du pése Campion. Mi. Lacy et 
d'autres catholiques se nelayaient pour bai facilites les. moyens de 
rentrer es Angleterve et aliaient l’ateendre duns kes diffiuenty ports 
ed id pouvait débarquer. Ce fus Mi. Thome Jamies qui eué le bor 
heur de le revevoir, de l'amener & hondres et de nous: apprende 
cette bonae nouvaile.. : 

Lhomme de Diew voulut au risipue' de ea vie: anupnvor ln: parole 
de son divin maitre, et ce fut un spectacle étrange et sdtrirable-de 
voir; au milieu de Londres, au mépris des lois sanguinaires. le culte 
catholique célébré au milieu d’un grand concours de fidéles. On se 
réunissait 4 Noél-house dans une grande salle qui avail été louée 
pour servir de chapelle. Le missionnaire parlait deux et méme trois 
fois par jour avec une éloquetice incomparable ; les principaux catho- 
liques de Londres |'assistaient dans son saint ministére et se succé- 
daient pour veiller 4 ce qu’aucun traftre ne se glissat parmi les fidéles. 
. Cepandant un-gvand wembre de protestants bien. disposes, patmi les- 

quels j’enteadisnommenr leed Arundel, venuient-dosutert |’ apotre et il 


CONSTANCE SHERWOOD. 443 


en convertissait beaucoup. Je suivais les ‘sermons atec bonheur ; la 
vue seule du bon pére. état une prédication touchante. Ses yeux 
levés au ciel étaient si pleins de foi e¢ d’ardewr qu’il semblait 
voir Dieu. Le premier jour ou 1] parla, aprée avoir. edlébré la sainte 
messe et danné la commanton 4 une foule d’hommes et de femmes, 
il prit pour texte de sea sermon: « Tu es Pierre ef sur eetle pierre 
je batirai mon Eglise, et les portes de l'enfer me prévaudront pas 
contre elle. » Je n'avaais jamais entenda une parole plus éloquente. 
Je ne pouvais détacher mes yeux du visage pale et fervent de |’ora~ 
teur. Un instant cependant mon tegard se tourna vers l’autel, et tout 
a edté, 2 deo eaché par un rideau, } apergus avec terreur Hubert 
Rookwood Yapestat, l’auteur de notre raine, le destrueteur de mon 
bonheur | Je bénis Dieu de l'aveir reve pour le premiére feis depuis 
sa trahison, dans un lieu saint, 4 cdté de l'autel sur lequed be Dieu 
d’amour et de pardem venait de descendst. Je. ne sontis pas de haine 
contre lui, mais je fus samie-de frayewr pour teus ¢eux qui étaient lx 
rasserablés sous ses yeux conime pour lurméme et je tremblai qu'il 
ne fut venu dans une mauvaise intention, Mais quei ne fut pas mon 
étonnement | Le pére Campioa terminent sen discours, aprés avoir 
parlé de la chute eb de la péniteace de Pierre, de ses larmes 
améres et de son amour: « Sil y a ici, e’écrie-t-il, un homme cou~ 
pable du méme péehé, plue ceupable méme que Pierre, an Judas 
psét & tomber cemme. l'apostat dens le. désaspoir, c'est & lua que je 
m’adresse ; mom fréne, ih y a encore um pardon pour tol; ta peux 
espéren ; tu peu aller’ om paradis st tn le. veux. Ne te condamne pas 
toi-méme, Dieu me veut pes te coadammer! » Je regardai Hubert, 
des lames inendaient son visage: Oh! je bénis ces pleura, j¢: fus 
sasie de pilié pour cebus qué les versa. J aurais voulr prendre sa 
mani: ¢b plesniver avec: las. ko sortant, il. m’apercut et traversant. la 
rue, i medi.:. 

—~ Me Tesevriemvous, Consianes, 4 j'allais ches vous ce soir ? 

Je exaagnis. de nefouler vai bon mouvement et.de le peuseer an 
mal, et me fondant sur l’espoir que m’inapisaé |’étaoton dent 
javais 6 tamoin. — Qua, mi répondis-ip, si veus venez ex frére. 

Hi se retourna et s'dcigne & grands pas. Mastness Wells b avast wu; 
alle prévint sem meri di su présence ; un ancien ami d'Hubert, igno- 
rant son apostasie récente, l’avait laissé entrer dans la chapelle. 

Phasieurssemaines se passdrant cependant sans qneje.te viese. Un 
sem, ibapriva, j'enveyar cecrcher Kate et le recus devant elle. & parul 
comtraréé de: ne pat me troover seale et me parla en: italien ;. il com- 

menca pas se pleindse de ln. fierté de Basile qui refusal. ‘Yargent 
gait lui. effeait. Boisiik-me fit: entendze claisement qne: si: je consen- 
tais 4 adopter la religion protestante et & b’épouser, Basile serait mis 





444 CONSTANCE SHERWOOD. 


en liberté et qu’il partagerait avec lui secrétement les revenus de la 
fortune patrimoniale. Je ne répohdis rien 4 tout cela, mais je le 
regardai sérieusement en lui disant: 

— Hubert, que pensez-vous du sermon que vous avez entendu le 
jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul? N’était-il pas bien touchant ? 

Il changea de couleur, se mordit les lévres et dit : — Je ne nie pas 
que le prédicateur n’ait un grand talent. 

— Hubert, continuai-je, cela ne me suffit pas. Je sais que vous avez 
la foi catholique ! 

— Les démons croient, répondit-il. 

— Hubert, lui dis-je avec chaleur, si vous ne voulez pas périr 
misérablement, si vous voulez sauver votre 4me, promettez-moi de 
revenir en arriére, allez trouver le pére Campion et réconciliez-vous 
avec |’Eglise. 

Ses lévres frémissaient. Je croyais voir son bon ange & ses cdtés 
luttant contre le démon; le dernier prévalut. 

— Bien volontiers, répondit-il ironiquement, si vous consentez, 
ma jolie sainte, 4 m’épouser. 

Kate, qui jusque-la n’avait pas compris grand’ chose, s’écria : 

— Fi! Hubert, comment pouvez-vous lui demander d’abandonner 
Basile pendant qu’il est en prison ? 

— Madame, dit-il en se tournant vers elle, est-ce qu’il ne vous 
suffit pas de violer les lois du pays? Espérez-vous insulter impuné- 
ment ceux qui s’y soumettent et qui obéissent 4 leur reine? 

Oh! que la patience me parut difficile! Que j’eus de peine a 
retenir les reproches sanglants qui me venaient sur les lévrés ! La 
vie du pére Campion et d’un grand nombre de catholiques était & la 
merci de ce traitre; je ne voulus pas l’exaspérer et joignant les 
mains, je m’écriai: — Oh! Hubert! pourl’amour de votre mére qui 
nous regarde du haut du ciel, écoutez-moi. Il n’est pas de crime si 
horrible qui ne puisse étre pardonné par Dieu, mais il en est qu’on 
ne se pardonne pas 4 soi-méme et qui jettent ceux qui les commettent 
dans le gouffre du désespoir. 

— Et ne savez-vous pas que j’y suis déja plongé et que j’en éprouve 
tous les tourments! Puis, tirant un papier de son sein il le déploya, 
me regarda avec des yeux horribles et me dit : — Je pourrais vous 
forcer & m’épouser. 

— Non, répondis-je sans me laisser intimider. Ni homme, ni démon 
ne peut vous donner ce pouvoir. Dieu seul l’aurait et il ne le voudra pas. 

— Voyez ce papier; les noms de tous ceux qui ont été réconciliés 
avec l’Eglise par le pére Campion y sont inscrits. Je n’ai qu'un mot 
4 dire et demain ils seront dans les cachots, et le champion du pape 
sera le premier envoyé & la Tour. | 


CONSTANCE SHERWOOD. 415 


— Mais vous ne le ferez pas, répondis-je avec un calme qui m’é- 
tonnait moi-méme. Non, Hubert, vous ne commettrez pas un pareil 
crime ! 

— ‘Si j'en arrivais la, tout ce sang innocent retomberait sur votre 
téte, car vous pouvez les sauver si vous voulez. 

— Voudriez-vous me forcer par vos sanglantes menaces 4 faire un 
parjure! Oh! Hubert, est-ce bien vous qui menacez de trahir un 
prétre, de dénoncer des catholiques ! Avez-vous donc oublié le jour 
ou, pour la premiére fois agenouillé & cété de votre pére au pied de 
Yautel de la chapelle d’Euston, un prétre s'est approché de vous et 
vous a dit. Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam 
tuam ad vilam zxternam ! Si Yon vous eut dit alors... 

— Pour l'amour de Dieu, ne me parlez pas de cela. Ces souvenirs 
me rendent fou! 

— Non, non, ils vous crient d’espérer et de vous repentir ! 

Son visage s’altéra, il jeta le papier dans mes mains : — Détruisez- 
le, détruisez-le, Constance, Dieu sait que je n’ai jamais voulu m’en 
servir ! et il fondit en larmes. 

— Oh! Hubert, mon cher frére, vous avez été fou, plus fou que 
coupable. Priez et Dieu vous bénira ! 

— Ne me nommez pas votre frére, Constance! Ah! si je n’avais 
été que fou! mais il est trop tard ; priez pour moi. 

Ii alla vers Ia porte, puis se retournant il ajouta a voix basse : 

— Demandez au pére Campion de prier pour moi! Et il disparut. 

Kate était 4 moitié évanouie ct nous voyait déja tous morts ; je la 
calmai et la reconduisis chez elle de peur qu'elle n’effraydt ses 
parents. 

Quoique les derniers mots d'Hubert parussent sincéres, je n’osais 
pas compter enli¢rement sur sa discrétion et je crus devoir prévenir 
M. Wells. ‘ignore par quel moyen les ministres de Sa Majesté eurent 
connaissance a cette époque d'une ligue formée, disaient-ils, entre le 
pape et plusieurs princes étrangers pour envahir ]’Angleterre ; les 
jésuites, les prétres du séminaire en étaient les agents et beaucoup 
de catholiques trempaient dans le complot. Des perquisitions minu- 
tieuses ayant eu lieu dans le but d’arréter le champion du pape, 
vest ainsi que l’on désignait le pére Campion, nos amis crurent 
prudent de lui faire quitter le pays. Aucun de ceux qui avaient assisté 


‘aux prédication? de Noél-house ne furent accusés, ce qui me fit 
espérer qu’Hubert n’avait rien révélé. 


Deux mois aprés Basile sortit de prison et fut sous bonne escorte 
immédiatement embarqué pour la France. 

Lady Arundel, en apprenant la brusque interruption de notre bon- 
heuret notre douloureuse stparation, m’avait temoigné la plus tendre 


Ocropre 1865. 99 


M6 CONSTANCE SHERWOOD. 


sympathie. Plusieurs fois elle m’écrivit pour m’engager a venir la 
‘ voir au chateau d’Arundel, dont elle me vantait la massive et la ma- 
jestueuse grandeur. C’était, disait-elle, le plus noble domaine de 
son mari et le joyau le plus précieux de sa couronne de comte. Quel- 
ques mois plus tard, je recus de cette chére lady une lettre qui me 
combla de joie: 4 

Ma bonne Constance, m’écrivait-elle, prends garde que je ne te 
dénonce comme récusante pour te garder bien longtemps prisonniére 
dans ma forteresse! Tu n’en pourrais sortir sans ma permission. 
Maitre Bayley prend la peine de m’expliquer le nom et l'usage des 
vieilles tours, des chapelles et des batiments intérieurs et extérieurs 
qui témoignent du zéle et de la piété des générations d’autrefois ; tu 
yerrais avec intérét la chapelle Saint-Martin, ancien oratoire de la 
garnison, les vieux batiments du collége de la Sainte-Trinité, la 
Maison-Dieu batie par le fils de Richard, comte d'Arundel, sur la rive 
droite de la riviére pour abriter vingt vieillards, veufs ou non ma- 
riés, infirmes et incapables de gagner leur vie; le prieuré des fréres 
précheurs ; la chapelle de la Sainte-Vierge ; celle de Saint-Jacques 
ad leprosos{qui faisait partie de I’hdpital des lépreus; celle de Saint- 
Laurent, batie sur la colline qui domine Ja vallée au fond de laquelle 
la reine Adeliza batit le prieuré de Saint-Barthélemy pour les moines 
de Saint-Augustin. Vraiment, les pauvres étaient bien soignés dans 
tous ces monastéres et ces hdpitaux, et je m’afllige en pensant que les 
revenus donnés a ces ¢tablissements par la piété de nos ancétres 
sont maintenant payés A mylord et employés 4 des usages profanes. 
Cependant, j’espére qu’un jour viendra ou il servira Dieu en bon 
chrétien. Je ne puis me priver du bonheur de te dire, ma chére 
Constance, un secret que j’hésitais & confier au papier, mais qui 
sera pour toi, j’en suis sire, une grande consolation au milieu 
de tes peines. Tu sais que depuis longtemps je me sentais attirée 
vers la religion catholique. A mon arrivée ici je me suis décidée 4 
ne pas tarder plus longtemps; M. Bayley a ameneé secrétement un 
prétre respectable ; je n’ai mis aucune de mes femmes dans ma con- 
fidence, parce que je n’en ai aucune qui soit catholique; et seule a 
travers ce vieux chateau, par des passages obscurs, j'ai été de ma cham- 
bre dans une piéce reculée ou ce prétre a regu ma confession. Oh ! ma 
chére Constance, quand je revins chez moi par le méme chemin qui 
m’avait paru peuplé de fantomes menagants, mon coeur était délivré 
du fardeau qui l'oppressait depuis tant d’années, fortifié et élevé au- 
dessus de toutes les craintes de ce monde! La grace de Dieu m'illu- 
minait et remplissait mon ame d’une paix divine. Ce bonheur, cette 
tranquillité d’esprit, ce calme ne m’ont pas encore quiltée. Il me 
reste cependant bien des causes d’inquiétude, mais quoi qu il arrive 


CONSTANCE SHERWOOD. ' 447 


mon pied est maintenant posé sur Je roc et non plus sur le sable 
mouvant des opinions humaines ; je ne crains plus ce que les hommes 
pourront faire contre moi. Oui, je pourrais supporter méme le 
mécontentement de Philippe que j'ai toujours redouté plus que toute 
autre chose. » . 
Peu de jours aprés, lady Arundel m’écrivit de nouveau : 
« Mylord est venu me voir. Il a été trés-affectueux pour moi, mais 
il n'a pas pu me dissimaler son abatlement et sa tristesse ; il -fuit la 
conversation, s'enferme dans sa chambre, ou parcourtle pare seul 
avec son chien. La veille de son départ je lobservai sans qu'il me 
vit; sa démarche et ses gestes dénotaient une grarfle perphexité d’es- 
prit. I levait les mains et les yeux vers le ciel.pendant que sa bowehe 
murmurait des priéres; Dieu seul sait ce qui se passait dans. son 
ceur! Un instant aprés il m'aborda avec um sourire affectneux, me 
parla tendrement de sa scour Meg et de son mari, me dit que son 
bonheur serait de vivre aupres d’eux avec sa‘ chére’ Nan. fl ajouta 
qu'il se repentirait toute sa vie de sa-conduite & mon.égard et qu’il 
ne méritait pas d’avoir une si bonne femme. Je Je suppliei de ne 
plus songer au passé en |’assurant que le présent m’en dédom- 
mageait amplement. Ma chére Constance, je t’en. conjure, ne perds 
pas courage. Mes chagrins ne semblaient-ils pas sans issue? Il en 
sera de méme pour toi. » 
Enfin, je regus une lettre écrite a plusieurs reprises et dont l’envoi 
avait été retardé faute d'un messager sir. 
«Tu sais, ma chére Constance, combien je redoutais. le moment 
ol mylord diécouvrirait que je suis catholique. Mes craintes sont 
devenues pluss vives encore en voyant arriver un chapejain envoyé, 
disait-il, par le comte pour m’édifier et précher .a toute la maison. 
Dimanche dernier il me fit demander mes ordres & ce sujet. Je 
l'appelai chez moi et je lui dis de se tenir tranguille, que je me 
chargeais de justifier son abstention auprés du comte. Oh! ma chére 
amie, il faudra donc qu’une explication ait heu la -premiére fois que 
Phil viendra ici! Ne va-t-il pas me reprocher d’avoir donné le der- 
hier coup & sa fortune déja si ébranlée par un acte que ses ennemis 
vont faire valoir contre lui. Il m’a repougsée une fois ; mais je-ne |’ai 
jamais va en colére. 0 mon Dieu; comment supporter son courroux 
aprés avoir joui de son affection? Comment accepter une séparation, 
peut-étre éternelle, aprés une si tendre union? Je ne me repens pas 
de mon retour dans la vraie Eglise de Dieu, mais, hélas! que mon 
ceur est faible! 6 Constance, prie pour moi, je n’ai aucun moyen, 
de t'envoyer ‘cette lettre! Heureusement, j'ai maintenant des amis 
dans le ciel qui prieront pour celle que personne sur la terre ne 
peut secourir en ce moment! » : 


448 CONSTANCE SHERWOOD. 


Quatre ou cing jours plus tard, lady Arundel terminait ainsi sa 
lettre : : 

a Dieu est plein de bonté. Que son saint nom soit loué et glorifié 
4 jamais | Maintenant mon coeur est déchargé. Je ne crains plus rien 
sur la terre. Philippe est venu ici, 11 m’a embrassée tendrement et 
ne m’a pas parlé du chapelain. Nous sommes allés nous promener le 
soir sur les hauteurs et nous regardions en silence les grands arbres, 
et le soleil se plongeant dans la mer. Mon cher lord s'est tourné 
vers moi et m’a dit: « Meg est catholique. » La joie et la surprise 
m’ont 6té la voix; car, aprés l’abjuration de mylord, je ne désirais 
rien tant que celle de sa sceur, et puis il ne me paraissait nullement 
courroucé contre elle. Je me penchai sur son épaule et je répondis 
tout bas: « Nan l’est aussi. » Il ne me repoussa pas, il resta quel- 
ques minutes sans parler, puis ouvrant les bras il me serra contre 
son coeur; je sentis ses larmes couler sur mon front. Mais il ne fit 
aucune réflexion : « Mon cher Phil, en devenant catholique, lui dis-je, 
j'ai gravé dans mon ceeur cette sentence de la sainte Ecriture: 
L’homme qui veut servir Dieu doit se préparer'a la tentation. Je 
m’attends bien 4 souffrir pour ma foi. — Oui, ma chére Nan, me 
répondit-il avec douceur, tu as pris un parti qui sauvera ton dme, 
mais qui t’expose 4 de grands périls en ce monde. »: Devenant plus 
hardie, j’ajoutai: « Et toi, Phil? » fl hésita un instant et me dit: 
« Nan, je ne veux pas me faire catholique avant d’étre bien décidé a 
vivre en vrai et bon catholique. 0 Nan, quand je songe 4 ma conduite 
envers toi, envers le comte mon grand-pére et ma tante lady Lum- 
ley, 4 mes dépenses folles qui ont détruit ma fortune et une partie 
de la tienne, et par-dessus tout 4 l’oubli total ou j'ai vécu de mes 
devoirs esvers Dieu, je me sens indigne de pardon. » 

« Ces paroles indiquaient de si bons sentiments, tant d’humilité et 
de vertueuses intentions, que je m’écriai: « Moncher Philippe, tu 
seras un de ceux qui aiment beaucoup le bon Dieu parce qu’il leur a 
beaucoup pardonné. » Je lui ai demandé depuis quand il avait formé 
- le projet de revenir au catholicisme, et il m’a répondu qu’ayant 
assisté l’année derniére 4 une controverse entre M. l'abbé Sherwin et 
ie ministre protestant Charles Fulk, il avait réconnu de quel cété 
dtait la vérité; mais il était alors tout entier livré aux plaisirs et aux 
ambitions du monde. Depuis peu il avait entendu un sermon du pére 
. Canypion'qui l’avait ému et jetédans mille perplexités. A son dernier 
‘voyage 4 Arundel, aprés avoir profondément réfléchi, i! avait pris la 
résolotion de rentrer dans le sein de I’Kglise, mais il ne m’en avait pas 
parlé parce qu’il voulait d’abord en conférer avec son frére William. Il 
l’avait facilement décidéa suivreson exemple, et tous deux n’attendaient 
plus que l'occasion favorable pour exécuter secrétement leur projet. 


CONSTANCE SHERWOOD. 449 


« J'appris 8 mylord que son secrétaire, M. Mumford, était catho- 
lique et digne de sa confiance. Je l'engageai a faire connaissance 
avec M. Wells, qui l’encouragerait et lui procurerait Jes moyens de 
mener a bonne fin cette importante affaire. Ma chére Constance, je 
recommande moa cher mari & tes priéres, 4 celles des saintes 4mes 
gue tu connais et dont je te demande de réclamer le secours. Mon 
ceur déborde de joie! Je n’avais pas osé réver une pareille félicité, 
l'amour de Philippe, Punion de son coeur avec le mien dans une 
méme foi! Deo gratias! » 


Au bas de cette lettre quelques lignes étaient tracées d'une main 
iremblante : 

« Les habitants d'Arundel m’ont dénoncée; M. Bayley a été con- 
duit devant l'évéque de Chichester auprés de qui on |’a fait passer 
pour un prétre catholique. Il. s'est facilement discalpé; mais il a re- 
fusé de préter Je serment de suprématie et on l'a forcé a henutter le 
royaume ; il est en Flandre. » 

Je fus plusieurs semaines sans recevoir de nouvelles de mon amie. 
Enfin un jour je sus que la reine ayant appris son abjuration en avait 
été violemment irritée et, sans égard pour son élat de grossesse, 
avait fait conduire mylady & Wiston chez sir Thomas Shirley pour y 
étre gardée prisonni¢re. Lady Arundel y passa un an privée de toute 
communication avec ses amis, et si étroitement surveillée que son 
mari lai-méme ne recut pas une ligne de sa main. Le chevalier et sa 
femme la traitaient poliment, mais personne n’avait accés auprés- 
delle; aucun prétre ne put lui apporter les secours religieux. Sa 
belle-sceur lady Marguerite Sackville fut aussi jetée en prison. 


CHAPITRE XXIV 


Mylord Arundel ne recut qu'une fois des nouvelles de mylady ; ce 
fut lorsque sir Shirley lui annonca qu’elle avait mis au monde une 
fille qui venait d'€tre baptisée selon l'usage protestant, malgré les 
réclamations de sa mére. Mylord suivait en teus points les conseils de 
sa femme; il venait souvent chez M. Wells, et m’honorait de sa eon- 
fiance. Un jour il me fit part de Ja résolution qu'il avait prise de 
passer en Flandre avec son frére ct son secrétaire, M. Mumford, 
pour y embrasser la foi catholique et y atlendre l'époque ou il pour- 
rait revenir avec sécurité en Angleterre. 1 me demanda si j’ap- 





450 CONSTANCE SHERWOOD. 


prouvais ce projet el si je pensais que sa chére femme trouverait bon 
qu'il s’exilat ainsi, dans l’espérance qu‘aprés son départ ses biens 
seraient confisqués, et que lady Arundel serait mise en liberté et 
viendrait le rejoindre avec sa petite fille. « Mistress Sherwood, ajouta- 
t-il avec un accent qui me toucha jusqu’aux larmes, mes torts vis-a- 
vis de cette femme incomparable me causent un regret: continuel et 
je veux employer toute ma vie a les réparer.autant quil dépendra de 
moi..» Je lui promis, aussitot que mylady serait hors de prison, 
d’aller la trouver, de lui répéter les temoignages.de sa tendresse et 
de l'aider 4 partir pour rejoindre em Flandre celui qu ‘elle serait cer- 
tainement heureuse de suivre en tout lieu. 

Je n’étais ceependant pas sans quelques appréhensions au sujet de 
ce projet de quitter l'Angleterre. En effet, le comte ne.put pas le 
réaliser ; la reine lui fit dire que le jeudi suivant elle irait visiter 
Arundel-house. 

— Hélas! dis-je 4 M. Lacy qui m’annongait cetle punvalle, une 
pareille visite ne présage.rien de bon, Sa Majesté est venue a Charter- 
house au moment.au le pére du comte était condamné a mort; et 
elle retourne chez lui pendant que sa femme languit en prison! Sa 
présence & Euston a d¢truit tout mon bonheur! je crains bien les 
suites de l'honnewr dangereux quelle veut faire a lord Arundel. 

Mistress Fawcett m’ayant invitée,, je me rendis 4 Arundel-house le 
jour ot mylord recevait la reine. Un somptueux banquet dait pré- 
paré; ce n’était plus limtérét du spectacle qui m’aturait comme au 
jour ou, dans la société de mistress Ward et de mes cousines, }‘avais 
assisté 4 la féte de Charter-house, triste point.de départ de tous les 
malheurs de ma chére lady Surrey. Cette fois, j'y venais pleine de 
craintes pour tacher de deviner quel avenir était réservé 4 mes nobles 
amis. Je connaissais M. Mumford; il vint dans la chambre de mis- 
tress Fawcett et me dit que la reine était gaie, paraissait trés-satis- 
faite, causait beaucoup et remerciait mylord du plaisir qu'il lui 
procurait. Elle lui racontait comment elle venaat de réconcilier sir 
John Spencer avec ses enfants par une ruse digne d'une reine. Sir 
John Spencer ne voyait plus sa fille depuis qu'elle s était échappée 
de la maison paternelle,.cachée dans.Je panier d’dn boulanger, pour 
épouser sir Menry Compton. Derniérement; la reine fit dire a sir 
John qu’elle.le prenait comme compére pour. tenir sur les fonts de 
baptéma un beau gargon: dont elle voulait étre marraine. Le vieux 
chevalier trés-flatté déclara que, --n’ayant plas ‘de fille, il adopterait 
ce gancon et le ferait son héritier. A l’églige la reine donna 4 |’enfant 
le nom de Spencer, et déclara 4 sir John que son filléul était en 
méme'temps son petit-fils avec tant d'adresse et de bonne grace 
que ja réconcilation eut lieu. Mylord saisit l'occasion qui s offrait 


CONSTANCE SHERWOOD. 451 


ainsi et supplia la reine de rendre la liberté & sa femme, afin qu’il 
put, hui aussi, serrer son enfant dans ses bras. M. Mumford n’avait 
pas entendu la réponse de la reine, mais il avait bon espoir ef il 
chercha 4 me le faire partager. 

En effet, j'appris peu‘de jours aprés que lady Arundel avait été 
relachée par ordre de la reine. Mylord me montra une lettre qu’il 
avait recue, la premiére depuis un an! et me dit que dans trois jours 
il irait rejomdre sa femme et sa fille 4 Arundel-custle. Déja mylady 
ne cessait de parler 4 sa petite Bess de son pére, de lui faire baiser 
son portrait, de lui montrer ta route par laquelle il devait arriver , 
mnais son bonheur devait encore une fois lui échapper. 

Mylord Arundel recut l’ordre de rester consigné dans sa maison de 
Londres. On envoya lord Hunsdon, son plus grand ennemi, pour 
Pinterroger sur la religion et sur ses relations avec la reine d’Ecosse. 
Un mois aprés, sir Christophe Hatton fit comparattre devant lui 
M. Mumford et le questionna sur le comte, sur son frére William 
Howard et sur la comtesse. It demanda aussi 4 M. Mumford s'il était 
prétre. La reine, le comte de Leicester et d’autres membres du con- 
seil assistérent 4 un des fhterrogatoires qu’on lui fit subir, et mé- 
contents de ses réponses le menacérent de la torture et l’envoyérent 
a la prison de Gate-house ow i! fut mis au secret pendant plusieurs 
mots. Par la fermeté de son attitude et par sa présence d'esprit, il 
réussit & se disculper et 4 faire reconnaitre innocence du comte, de 
sa femme et de ‘son frére qui furent enfin mis en liberté. Bientot 
aprés je recus cette lettre de lady Arundel : | 

« Ma bonne Constance, mylord a grande hate de se réconcilier 
avec I’Eglise. Puisque le pare Campion n'est plus a Londres, il désire 
s'adresser au pére Edmonds qui passe pour étre plein de vertu et 
de piété? Je te prie de demander conseil & M. Wells et de me faire 
savoir comment mylord pourrait entrer en rapport avec le bon pére. 
Je te devrai, ma chére, une reconnaissance infinie ainsi qu’a tes dignes 
amis, si tu donnes 4 mylord les moyens d’atteindre au but depuis 
si longtemps désiré.’ 

« Ma petite Bess commence 4 marcher seule; j'ai eu l’imprudence 
de lui apprendre & faire le signe de la croix, et je crains que sa dévo- 
tion gnfantine ne nous attire quelque embarras. L’autre jour, plu- 
sieurs lords sont venus préparer le voyage de la reine dans les 
-comtés de Kent et de Sussex. Bess assise sur mes genoux‘attirai€ I'at- 
tention de ces messieurs par ses gentilles petites maniéres. Tout a 
coup l’horloge a sonné midi, et |’enfant a fait le signe de la croix 
avant que j’aie pu saisir sa petite main. Lord Cobham a froncé les 
sourtils ; mylord Burleigh a secoué la téte; mais l’évéque de Chi- 
chester a dit en caressant ma pauvre petite: « Honni soit qui mal y 


452 CONSTANCE SHERWOOD. 


pense. » Que Dieu le bénisse pour cette parole! Nous vivons dans 
une terreur perpétuclle. Je voudrais' bien étre au dela des mers. 
Mai$ quand mylord sera réconcilié, il me semble que je pourrai tout 
supporter. 
: a Axx Anunper et Suaney. » 


M. Wells connaissait la demeure du pére Edmonds; il la fit savoir 
a lord Arundel, qui, aprés plusieurs visites dans le grenier ot le 
saint homme était caché, fut regu par lui dans le sein de I'Eglise. 
Mylady m’écrivit au comble du bonheur et me dit que son cher lord 
se trouvait plus heureux que jamais, consolé de toutes ses disgraces, 
et qu’il avait regu du pére Edmonds d’excellents conseils pour la direc- 
tion de sa vie. Depuis ce moment tout ce que j’ai pu voir, tout ce que 
jai su de mylord Arundel m’a prouvé qu'il était entiérement con- 
verti et devenu un homme nouveau ; il veillait sur toutes ses actions 
et s'adonnait aux exercices de piété. Il trouyait moyen d’avoir dans 
sa maison un prétre afin d’entendre tous les jours Ja sainte messe 
qu'il servait souvent lui-méme et de recevoir fréquemment la sainte 
communion. Il passait auprés de sa femme tout le temps dont ses 
devoirs & la cour et les volontés capricieuses de la reine lui per- 
miettaient de disposer. Sa Majesté luj avait retiré ses bonnes graces; 
mais elle exigeait sa présence dans toutes les cérémonies publiques 
et remarquait avec jalousie toutes ses absences de Londres. Les 
courtisans soupconnaient la cause du changement survenu dans les 
moeurs du jeune comte; leur inimitié Je tenait dans de continuelles 
alarmes. Les seuls jours heureux et paisibles de sa vie et de celle de 
ma chére lady étaient ceux qu’ils passaient de temps en temps en-. 
semble 4 Arundel-castle. 7 

L’année suivante ma tante mourut, et M. Congleton, ayant vendu sa 
maison d'Ely-place, en choisit une plus petite & Gray’s-Inn-Lane 
dans le voisinage de M. Wells et de M. Lacy. Muriel ne se plaignit 
pas de ce changement; car le voisinage de bons amis compensait 
largement |’absence d’un jardin et d'autres agréments purement 
matériels. Pour mon compte, en songeant 4 Ja pauvreté de Basile, 
] étais bien aise de ne plus vivre au milieu du luxe. Je n’avais sur 
Hubert que des nouvelles rares et contradictoires. Il avait perdu 
ou abandonné volontairement sa place 4 la cour; les uns disaient 
qu’il était rentré dans le sein de |’Eglise, d’autres assuraient qu’il 
menait une vie de désordre et voyait mauvaise société. Je ne savais 
a- quoi m’en tenir sur son compte, mais, d’aprés ce que j’ai appris 
dans la suite, tout ce que j’entendais dire alors était vrai au moins 
en partie. Il était devenu sujet A des accés de sembre tristesse qu! 
altéraient presque sa raison et dont il ne sortait que pour se plonger 


CONSTANCE SHERWOOD. 455 


dans le désordre ow il cherchait 4 noyer les souvenirs du passé. Il 
redoutait la société des gens de bien et se liait avec des catholiques 
ruinés ou perdus de réputation qui tramaient dans l’ombre des com- 
plots et des attentats. : 

Le pére Campion fut arrété chez M. Yates dans le Worcestershire : 
ses ennemis l’accusérent de menées coupables et voulurent le flétrir 
du nom de traitre. Les catholiques sincéres furent d'abord conster- 
nés ; mais lorsqu’il fut 4 Londres et qu’on put admirer son courage 
et sa joie au milieu des souffrances, une nouvelle ferveur saisit 
tous les cours et de nombreuses conversions changérent la tristesse 
en joie. Je ne raconterai pas son procés, sa patience, sa constance 
dans les supplices ni son entrevue avec la reine chez mylord Lei- 
cester, ni héroisme de sa mort; des plumes mieux informées et 
plus capables que la mienne ont écrit la vie de ce martyr et sa fin 
glorieuse. Je ne veux parler que de faits dont j’ai été témoin et qui 
sont moins connus; et d’abord d'une conversation que j’eus un soir 
avec un jeune étranger chez lady Ingoldsby, conversation qui prit 
unc importance inattendue 4 cause des événements qui la suivirent. 

Ce jeune étranger avait la tournure d’un Francais; il était fort 
bien de visage et de maniéres; des juges sévéres auraient pu 
trouver un peu de fatuité dans ses paroles ct son attitude; mais ce 
léger défaut disparaissait dans le charme de sa politesse et de sa dis- 
tinction. Ce qui eut déplu dans un homme moins aimable n’offensait 
pas en lui. Je fus placée prés de lui a table et je pris plaisir dans sa 
conversation. Il me dit qu’il était Anglais, mais qu'un long séjour a 
l’étranger avait modifié son accent, et, quand il sut que je l’avais pris 
pour un Francais, il me déclara que, si en fait de diners et de lits, et 
pour le plaisir de voir un ciel clair et de respirer un air dégagé des 
vapeurs du charbon, il avait le mauvais gout de préférer la France, 
pour tout le reste il était resté Anglais jusqu’au fond du coeur et le 
ferait bien voir 4 nos voisins s‘ils osaient ‘mettre le pied en Angle- 
terre. 

— Que dites-vous, monsieur, lui demandai-je, de l’habitude de 
fumer que sir Walter Raleigh nous a rapportée de la Virginie? 

Ii m‘avoua qu'il l’avait contractée en France ou, depuis que M. Ni- 
cot avait semé le tabac, la reine Catherine et beaucoup de dames 
faisaient usage de la pipe; aussi la nouvelle plante était-elle nommée 
’herbe de la reine. : 

— J'ai entendu dire que notre reine a voulu fumer aussi, ré- 
pondis-je, mais que la pipe ta rendait malade. Vous savez, continuai- 
je, le pari qu'elle avait fait 4 propos de cela. Sir Walter prétend con- 
naitre mieux que personne les vertus du tabac, et savoir méme se 
rendre compte de ce que pése la fumée de sa pipe; la reine le plai- 
santa la-dessus, et l’accusant d’abuser de la liberté qu’on accorde 


454 CONSTANCE SHERWOOD. 


aux voyageurs, elle paria plusieurs piéces d’or qu'il ne pourrait 
pas lui prouver ce qu'il venait de dire. Sir Walter ne se décon- 
certa pas; il pesa en présence de Sa Majesté le tabac qu'il mit dans 
sa pipe, il pesa ensuite les cendres qui en sortirent aprés ]’avoir 
fumé, et Sa Majesté ne put nicer que Je déficit qu’il constatait ne fut 
le poids de la fumée elle-méme. Sa Majesté paya le pari en disant 
avec gaieté qu'elle connaissait beaucoup de gens qui changeaient leur 
or en fumée, mais qu'elle n’avait trouvé qu’un homme qui changeat 
de la fumée en or. 

Cette historiette ayant amusé mon jeune voisin, je lui racontai 
aussi l’aventure de sir Walter 4 son retour en Angleterre. Il avait 
passé la nuit chez un de ses amis. Le matin, un domestique entra 
dans sa chambre avec une chope d’ale et des réties, et le voyant 
pour la premiére fois la pipe allumée, faisant sortir de sa houche des 
nuages de fumée, il lui jeta l’ale 4 la figure pour éteindre l’incendie 
et courut jeter l’alarme dans la maison. 

Mon compagnon trouva l’aventure plaisante ; il se mit 4 me raconter 
aussi des incidents de ses voyages. Je le questionnai sur l'état de la 
France et sur la guerre civile qui déchirait ce malheureux pays. 

— D'ordinaire, me répondit-il, les Francais se battent si gaiement 
que la guerre semble étre un amusement pour eux. Mais cest autre 
chose quand ils combattent Francais contre Francais et que les soldats 
de la Ligue, que Dieu les confonde! rencontrent ceux de la religion 
dans les belles plaines de la Provence. La vue de la mort ne m’émeut 
guére, et cependant je ne voudrais pas me retrouver en face du 
champ de bataille de la Vallée d’ Allemagne, tel qu’il était le jour de 
la grande victoire des huguenots. 

— Vous avez assisté 4 ce combat? demandai-je. 

— Fétais 4 cdté de Lesdigui¢res, le brave général protestant que 
jai connu 4 la Rochelle, me répondit-il, lorsque Tourves le boucher 
vint lui dire d’aller avec ses trois cents hommes égorger les catholiques 
blessés et restés sur le champ de bataille. « Non, monsieur, lui ré- 
pondit le général, je combats les hommes, mais je ne les assomme 
pas. » Les morts étaient entassés sur la plaine, les chevaux des 
huguenots avaient du sang jusqu’au poitrail. Les catholiques 
avaient 616 fauchés comme l’herbe dans les prairies au temps des 
foins. De Vins cependant a échappé; il croyait avoir bon marché 
des religionnaires, mais les saints du ciel en qui il se confiait ne lui 
ont pas révélé que Lesdiguiéres d'un cété, d’Allemagne de l'autre, 
arrivaient au secours de leurs fréres, ni que ses cavaliers italiens 
l’'abandonneraient. Les papistes se sont battus en vrais diables qu’ils 
sont ; leur général, enragé de sa défaite, s’est jeté au milieu des en- 
nemis pour se faire tuer; mais Saint-Cannat a saisi la bride de son 
cheval, |'a traité de lache qui voulait mourir au moment ow ses 


CONSTANCE SHERWOOD. 455 


troupes avaient besoin de lui et Va entrainé hors du champ de 
hataille. D’Oraison, Janson, Pontmez l’ont poursuivi avec ardeur 
sans pouvoir }’atteindre; les protestants ont payé cher leur vic- 
toire: au milieu de leur triomphe, ils sont devenus fous de dou- 
leur de la mort du général des églises du Midi, du brave Castellane, 
baron d’Allemagne. Le combat était fini, il était son casque ‘pour 
rafraichir sa téte quard une balle I’a envoyé tout droit dans |’éter- 
nité. Les chefs protestants, a l'exception de Lesdiguiéres, ont la nuit 
suivante accompagné son corps au chateau d’Allemagne. 

— Vous avez vu 1a de tristes funérailles? lui demandai-je en remar- 
quant son émotion. 

— Dieu me présérve de revoir jamais rien de pareil! . 

— Que s’est-il donc passé de si épouvantable? lui dis-je. 

— Vous voulez le savoit'! Vous regretterez peut-étre d’en avoir en- 
tendu la description, car ce fut une scéne horrible. J’avais perdu mon 
cheval, en sorte que je fus forcé de rester au chéteau ; quand la nuit 
fut venue, je suivis les officiers et une grande foule d’ hommes dans le 
caveau entouré dé tombes, sur lesquelles étaient couchées les statues 
de pierre des anciens guerriers de la famille. Les soldats, encore cou- 
verts de sang et de poussiére, se rangérent autour des. sépulcres et 
restérent immobiles appuyés sur leurs hallebardes. Au milieu, gisait 
le baron dans sa biére restée ouverte; son visage livide était encore 
menacant dans la mort. Des torches jefaient une lumiére rouge et va- 
cillante sur cette scéne. Un ministre se placa prés du eercueil et parla; 
quand il eut fini son discours, il entonna en francais le psaume qui 
comménce par ces mots : 


Du fond de ma pensée, 

,  . Du fond de tous ennuis,: 
A toi s'est adressée 
Ma clameur jours et nuils. 


Quand le — fat fini, deux soldats-amenérent prés du cercueil 
un homme garrotté et lui cassérent la féte d’un coup de mousquet. Le 
cadavre tomba et les chants recommencérent. Doute fois cette lugubre 
tragédie'se répéta, mais a Ja fin ma téte se troubla et je m’évanouis. 
On m “enrporta hors diz caveau, ces horribles chants me poursuivirent 
longtemps. - 

— Oh! dis-je. Comment dés hommes peuvént-ils commettre de tels 
meurtres et avoir en méme temps le saint nom ‘de Dieu sur les lévres? 

— Le massacre de la Saint-Barthélemy a rendu les protestants fu- 
rieux. 

— Mais, monsieur, lui dis-je, six mille catholiques n’ont-ils pas été 
massacrés de sang-froid en Languedoc et beaucoup d'autres encore 
dans différentes villes? 





456 CONSTANCE SHERWOOD. 


— C'est possible, répondit-il d'un air indifférent. J'abhorre le sang 
versé ailleurs que sur le champ de bataille; mais je hais les papistes 
de France et plus encore ceux d' Angleterre ; ce sont de laches traitres 
qui voudraient détréner notre reine et vendre le royaume aux Espa- 
gnols. 

Je soupirai en entendant ces paroles dans la bouche d'un jeune 
homme.qui me paraissait bon. Mais ne sachant qui il était, je crus 
prudent de ne pas répondre & cetle accusation contre les catholiques. 
Cependant la patience m’échappa quand je l’entendis déplorer la dou- 
eeur des protestants vis-a-vis des Irlandais. 

— Vous oubliez, monsieur, m’écriai-je, les lois sanguinaires qui 
menacent la vie des catholiques, les amendes et les tourments qu’on 
leur fait subir tous les jours pour leur religion. 

— Mais, répondit-il avec vivacité, aucun papiste n’a élé brilé que 
je sache. ; 

— Non, mais un grand nombre ont élé pendus et coupés par mor- 
ceaux encore vivants. 

— Ce n'est pas pour leur religion, s écria-t-il, mais pour leurs 
odieuses trahisons. 

-— Monsieur, lui répondis-je, des lois injustes traitent leur religion 
de trahison et les punissent comme des traitres, mais en réalité ils 
meurent pour leur foi. C’est le seul crime dont ils soient coupables, 
car on promet la vie & tous ceux qui montent sur |’échafaud a condi- 
tion de se faire protestants. 

La chaleur de la discussion m’avait fait oublier la prudence ; déja 
des yeux malveillants et des oreilles curieuses se lournaient de mon 
cété. Le jeune élranger s'en apercut, et, mi par un bon sentiment, 
il coupa court en s'écriant : —- Voila que je manque aujourd’hui & 
toutes mes résolutions! Je m’étais bien promis de ne pas imiter les 
voyageurs qui fatiguent tout le monde de leurs interminables récits. 

Je lui répondis qu'il n’avait fait que répondre 4 mes questions et 
je lui eo adressai d'autres sur quelques usages francais qui différent 
de nos habitudes anglaises, et sur ce qu'il pensait des modes actuelles 
des femmes de notre pays. | 

Le souper fini, le jeune homme s’éclipsa. Aucune des personnes 
auxquelles je demandai son nom ne le savait. Quels étranges événe- 
ments se rencontrent dans la vie réelle! plus étranges parfois que 
dans les romans. Dans certains cas, de singuliers pressentiments nous 

clairent; dans d'autres, l’oubli ou l’ignorance nous égare! Le récit 
ui va suivre expliquera cette réflexion. 


Lapy Georciwa FuLierton. 
{, ite rochainement. 





LES IMPOTS AVANT 1789 


Les meilleurs impéts sont ceux qui, entrés depuis longtemps dans 
les habitudes des populations, sont acquittés par elles sans difficulté 
ni répugnance. Tel est peut-¢tre le principal mérite de ceux qui 
existent en France. Etablis pour la plupart bien antérieurement a la 
Révolution, elle n'a fait, en changeant leur dénomination, que 
modifier ce qu’ils avaient d’inégal dans leur répartition, d’injuste 
dans leur assiette, de vexatoire dans leur perception. C'est ainsi 
que la taille réelle, celle d’exploitation, la dime, les fouages de 
certaines provinces sont devenus l’impét foncier; que la taille 
personnelle, la capitation, une partie des vingtiémes sont devenus 
la contribution personnelle et mobiliére; les droits de maitrise et 
de jurande et les vingtiémes industriels, celle des patentes; que 
les droits de contréle, centiéme denier, d’insinuation et autres 
droits domaniaux si confus et rendus plus obscurs encore par une 
foule d’arréts et d’ordonnances contradictoires, ont été réunis dans 
les trois droits d’enregistrement, de timbre et d’hypothéques; que 
les taxes sur les boissons, appelées aides dans une partie du royaume, 
équivalents en Languedoc, devoirs en Bretagne et quatre membres 
en Flandre, ainsi que d'autres sur divers objets fabriqués, rendues 
uniformes pour tout le territoire, ont recu le nom de contributions 
indirectes; que ]’impét du sel a remplacé la gabelle; que les traites 
supprimées 4 l’intérieur et reportées aux fronti¢res s'y percoivent 
comme droits de douane et que plusieurs monopoles ont été con- 
servés au profit du Trésor, tels que ceux du transport dcs lettres, 





458 LES IMPOTS AVANT 1789. 


de la fabrication et du débit des tabacs et de la poudre & tirer. 

Consacrés ainsi par l’usage, et par le vote annuel des représen- 
tants du pays ces divers impdéts sont exempts des abus qui, sous 

‘Je régime arbitraire auquel ils ¢taient jadis soumis, excitaient 

de si justes et si vives plaintes. Des lois claires et précises déter- 
minent leur chiffre, leur répartition, le mode de les asseoir, celui 
de les recouvrer, et il n'est pas de nation en Europe ot ils soient 
plus équitablement établis, moins onéreux et d’une rentrée plus 
facile. | 

C'est l’origine de ces divers impéts que nous voulons étudier, 
voir ce qu’ils étaient sous l’ancienne monarchie et rechercher le 
revenu qu’ils produisaient au moment ot l’assemblée constituante 
vint en modifier le systéme et le régime. Alors comme aujourd'hui 
ils pouvaient se diviser en impositions directes frappant directement 
les personnes, les propriétés et l'industrie, en impositions indirectes 
pergues 4 la circulation ou 4 la vente des produits du sol et de ceux 
fabriqués, en droits domaniaux exigés lors de l’accomplissement de 
diverses formalités légales, et en produits divers : ils étaient levés 
soit au nom du roi pour subvenir aux dépenses d’intérét général, 
soit aux comple et profit des provinces et communes pour l’acquit 
de leurs engagements et autres charges locales; il y avait, en outre, 
des services publics qui n’étaient pas rémunérés avec les fonds du 
Trésor, et il était permis aux titulaires des emplois qui en dépen- 
daient ge se solder de leurs soins et peines au moyen de taxes 
spéciales qu’ils recouvraient 4 leur profit : telles’ étaient la dime 
ecclésiastique et les épices judiciaires : restaient enfin les droits 
seigneuriaux concédés par le roi ou résultant d'anciennes usur- 
pations consacrées par l'usage et qui remontaient au vieux temps de 
l’anarchie féedale. 

Nous allons les examiner successivement en les classant dans celle 
de ces quatre catégories 4 laquelle ils appartenaient par leur desti- 
nation. 


I 


IMPOTS PERCUS POUR SUBVENIR AUX DRPENSES PUBLIQUES 


.. Avant la révolution de 1789, la Frauce était divisée .administra- 
,tivement en trente et une géuéralités. Au chef-liey de chaguae d'elies, 


LES IMPOTS AVANT 1789 459 


résidait un intendant{dont les attributions étaient analogues 4 celles 
qu’ont actuellement les préfets. 

Vingt de ces généralités appartenaient aux pays dits d’élection, 
quatre aux provinces conquises, et sept aux pays d’états. Quelques- 
unes des premiéres avaient méme dans leur circonscription des 
fractions de pays d’états qui en avaient conservé les priviléges. 

Le principal privilége des provinces dites pays d’états (la Bretagne, 
le Languedoc, ]’Artois, la Bourgogne ayec Ia Bresse, le Béarn et la 
Navarre) consistait dans le droit d’asseoir les impositions mises a 
leur charge par l’entremise de dépulés et de remplacer celles 
qu’elles trouvaient onéreuses ou vyexatoires par des taxes sur les 
consommations ou d'autres plus 4 leur convenance. Les pays cédés 
ou conquis (l’Alsace, la Lorraine, les Flandres, les Trois-Evéchés, le 
Hainault) ne jouissaient pas d’une pareille faculté. Mais, en vertu de 
conventions faites 4 ]’époque de leur réunion 4 laFrance, il leur 
avait été accordé des abonnements avantageux sur les taxes de con- 
sommation et des modérations sur les impots directs. | 

Quant aux pays d’élection qui comprenaient le reste du territoire, 
ils étaient ainsi appelés du nom des juridictions chargées de statuer 
en premiére instance sur les difficultés concernant Ja répartition et 
la levée de la taille, de la capitation, des vingtiémes. Leur quote-part 
dans le montant de ces contributions était déterminée chaque année 
par le conseil du roi dans un état connu sous la dénomination de 
Brevet général et is étaient soumis 4 toutes les autres taxes établies 
par les édits et ordonnances. ) 


Impéts directs. 


Les impdts directs étaient la taille, les vingtiémes, la capita- 
tion, appelés impositions royales ; le décime du clergé et la corvée. 

Taille. — Le plus ancien de tous, la taille, était, dans le principe, 
accordée par les états généraux pour la solde des troupes. Mais, 
depuis que l'on avait cessé de réunir ces assemblées, le montant 
en était fixé chaque année par le conseil du roi qui l’augmentait 
ou le diminuait selon les besoins et sans autres formalités. Par 
suite, le contingent de chaque généralité, celui de chaque pa- 
roisse, de chaque habitant variaient sans cesse. Aussi le contri- 
buable n’osait entreprendre aucune amélioration sur. son domaine 
de peur d’étre arrété au milieu de ses travaux par une aggravation 
de taxe ou bien de voir sa quote-part augmentée 4 raison de la 
plus-value qu’il aurait donnée 4 son bien. Il y avait donc Ja pour | 


460 LES IMPOTS AVANT 1789. 


une incertitude préjudiciable 4 tous égards, et M. Necker résolut 
d’y mettre un terme. En conséquence, une ordonnance royale, 
rendue en 1780 sur sa proposition, détermina d'une maniére précise 
le chiffre de la taille et de ses accessoires et décida qu’a l'avenir il 
ne pourrait étre modifié qu’en vertu d’un édit enregistré au par- 
lement, ainsi que cela se faisait pour la capitation et les vingtiémes. 

Dans les provinces du Nord et celles du Centre la taille était en gé- 
néral personnelle, c’est-4-dire que, dans chaque paroisse, elle frap- 
pait seulement, mais pour l’ensemble de leurs facultés, ceux qui y 
avaient leur domicile et non les propriétaires qui n'y habitaient pas. 

Dans les provinces du Midi et presque toutes celles du droit écrit, 
elle était réelle, c’est-a-dire que, dans chaque paroisse, on déter- 
minait la quote-part des contribuables qui y étaient assujettis 4 raison 
seulement de la valeur des biens qu’ils y possédaient, et sans avoir 
égard ni a leurs autres facultés ni au lieu de leur résidence. 

De plus, la taille réelle ne frappant pas les biensnobles, les domaines 
appartenant 4 des roturiers en étaient exempts, tandis que les gens 
nobles la devaient pour les héritages de roture dont ils étaient pro- 
priétaires. Pour éviter que ces exemptions ne s’étendissent, une dé- 
claration du 5 avril 1712 avait décidé que les biens roturiers ne 
pourraient plus devenir nobles en quelques mains qu’ils passassent 
et & quelque titre qu’ils fussent acquis. Ce privilége transporté des 
personnes aux choses était plus absurde, a dit Tocqueville, mais il 
était moins senti parce qu'il n’humiliait pas, et les classes avaient 
ainsi moins d'éloignement les unes pour les autres. 

Nul n’était dispensé de payer la taille réelle, mais il n’en était pas 
de méme de la taille personnelle, divisée en taille de propriété et 
taille d’exploitation. Pour la premiére, les exemptions étaient nom- 
breuses : limitées d'abord aux membres du clergé, assujettis 4 une 
imposition spéciale, et aux nobles ou ennoblis, astreints 4 un service 
militaire gratuit, pouvu cependant qu'ils n’exercassent pas de profes- 
sion ou ne fissent pas de commerce sujet 4 dérogeance, elles avaient 
été successivement étendues aux magistrats des cours souveraines, 
aux chevaliers de Malte, aux secrétaires du roi, officiers commensaux 
des maisons royales, officiers en retraite, chevaliers de Saint-Louis, 
employés des fermes, etc., etc.; mais les uns comme les autres per- 
daient leur privilége s ils exploitaient le bien d’autrui ou se livraient 
& quelque commerce ou industrie: condition aussi préjudiciable & 
ceux qu'elle concernait que contraire a l'intérét public, puisqu’elle 
Jes empéchait d’employer leurs capitaux et leur uctivité dans des en- 
treprises utiles et productives. 

Quant a Ja taille d'exploitation, elle: était 4 !a charge de tout fer- 
mier des biens nobles ou roturiers indistinctement, et la part de 


LES IMPUTS AVANT 4789, 461 


chacun était déterminée a raison du profit qu’il était censé en retirer. 
Mais les privilégiés la devaient également pour toutes celles de leurs 
terres autres que bois, prés ou vignes, qu’ils exploitaient eux-mémes 
au dela d'une certaihe contenance, et il leur était ainsi interdit de se 
livrer 41a grande culture, d'entreprendre des améliorations impor- 
tantes et de pousser au progrés agricole par leur exemple. 

Les exemptions attachées a la qualité de la personne ou a l’origine 
de I'héritage n’étaient pas les seules. Ainsi non-seulement plusieurs 
pays d'états usaient, comme nous I’avons dit, de leur droit de s’ac- 
quitter de la portion mise a leur charge avec le produit d’autres im- 
pots, mais, dans les pays d’élection, quelques villes, telles que Lyon, 
Tours, en étaient complétement affranchies. Leurs habitants, a la 
condition d’y faire quelque acte public de domicile, pouvaient méme 
exploiter un domaine rural sans avoir a payer la taille d’exploitation. 

Le mode d’assiette de la taille avait été successivement réglé par 
divers édits de 1610, 1624, 1715, et enfin par deux déclarations des 
mois d'avril 1764 et 7 février 1768. En dernier lieu, les réles de cha- 
que paroisse devaient étre dressés par ’intendant ou son délégué, en 
présence de collecteurs et habitants, aprés’avoir entendu les obser- 
vations des intéressés qui étaient tenus de faire une déclaration 
exacte de leurs biens, facultés et industries. Ce travail fait ainsi pour 
chaque paroisse servait 4 établir sa quote-part dans: celle afférente a 
la généralité, et l'ensemble du travail par généralité servait 4 son tour 
4 déterminer le contingent de cette derniére dans la répartition gé- 
nérale. En Languedoc, pays d’états, il y avait une régle excellente mais 
toute spéciale : la taille y avait pour base fixe un cadastre renouvelé 
tous les trente ans et dans lequel les terres étaient divisées en trois 
classes suivant leur fertilité. 

Sans doute l’ordonnance de 1780, en décidant que le chiffre de la 
taille ne pourrait plus étre arbitrairement modifié par simple déci- 
sion du Conseil, avait fait disparaitre un de ses principaux incon- 
vénients, mais restaient ceux de sa diversité suivant les lieux, 
d’une répartition inégale entre les provinces, et surtout ces excep- 
tions au profit de catégories de personnes ou de villes entiéres, éva- 
luées par Necker & 52,000,000 liv., dont la charge répartie sur le 
reste des contribuables rendait pour ces derniers l’impét encore 
plus lourd, plus blessant et plus odieux. Enfin, il arrivait trop sou- 
vent que les gens riches dont les biens étaient disséminés sur di- 
verses parties du tcrritoire s’abstenaient de déclarer au lieu de leur 
domicile tout ou partie des héritages qu’ils possédaient au loin, et ré- 
duisaient ainsi leur quote-part dans la taille personnelle. Les petits 
propriétaires, au contraire, n’ayant généralement de terres que dans 
une seule paroisse ou une paroisse voisine, ne pouvaient déguiser 

Ocronne 1835. 50 


462 LES IMPOTS AVANT 4789. 


leurs facultés et se trouvaient d’autant plus grevés par la fraude des 
grands proprictaires. 

La taille frappait donc principalement les classes laborieuses et 
les moins aisées, c’est-d-dire celles qui auraiemt eu surtout besom 
d’étre ménagées. Aussi, dans ses Recherches et considérations sur les 
finances de la France, Forbonnajs considére-t-il cet impét comme 
essentigllement vicieux. Une expérience constante,.dit-il; lui avait 
démontré gu’il nuisait 2 la perception des autres subsides, et 
que les canpagnes avaient toujours dépéri 4 mesure qu'il s’était 
accru, parce que le cultivateur privé alors de l’espérance de re- 
cueillir le jugte, prix de son travail se décourageait et négligeait sa 
culture. - .° -.,, 

Le produit de la taille pergu sous ce nom ou, par représentation, 
sous toute autre forme dans les pays d’états, s élevait, d’aprés ]’éva- 
luation de M. Necker, 4 90,000,000 liv., déduction faite de 
4,000,000 liv. de remises et modérations. Les vingt généralités d'é- 
lection et les quatre comprenant les provinces cédées ou conquises, 
y contribuaient pour 75,000,000 liv. Les pays d'états donnaient le 
surplus. , * oak 

Capitation. — La premiére capitation fut établie en 1775 a l’occa- 
sion de la guerre soutanye. par Louis XIV contre la ligue d’Augs- 
bourg. Ce fut M. de Basyille, intendant du Languedoc, qui en con- 
cut Pidée et rédigea le plan. Supprimée aussitét aprés la paix de 
Riswick, elle fut rétablie pendant la guerre de la Succession et, 
depuis lors, a été maintenue jusqu’a 1789 avec des additions suc- 
cessives de sous pour livres. La capitation était un impét personnel 
qui devait étre payé par feu ou par famille et dont étaient seuls 
exempts les membres du clergé de France, les femmes communes 
en biens, ainsi que les enfants vivant avec leurs pére et mére, 4 la 
condition de n’étre ni mariés ni pourvus de charges. Chacun la 
devait selon ses facultés, et les contribuables étaient, a cet effet, di- 
visés en vingt classes. Le tarif fixé 4 2,000 liv. pour la premiére des- 
cendait graduellement jusqu’a 20 sous pour Ja derniére et ménageait 
proportionnellement les classes pauvres plus que celles aisées. 

Dans les pays ow la taille était personnelle, la capitation était ré- 
partie entre les roturiers au marc la livre de cette contribution. Celle 
des nobles et autres privilégiés était déterminée par les intendants 
des provinces, d’aprés une appréciation présumée, souvent fort arbi- 
traire, de leurs facullés. Dans les villes franches, elle était pour les 
arlisans une addition aux frais de jurande et, pour le surplus des 
habitants, elle était fixée par les magistrats locaux selon la connais- 
sance qu’ils pouvaient avoir de la fortune de chacun. A Paris on pre- 
nait pour base le nombre de domestiques, les équipages, le montant 


LES INPOTS AVANT 1789, 463 


des loyers des maisons ou appartements. Dans les ‘pays de taille réelle 
on opérait d’aprés les mémes présomptions. Il n’y avait donc pas de 
régle générale et certaine pour tous‘et limpét était dés lors inégal 
et arbifraire. Son produit qui, dans le principe, était de 20 millions 
de livres, fut élevé successivement 4 41,500,000 liv., déduclion faite de 
1,500, 000 liv. de remises et modérations. 36, 506, 000 provenaient 
des pays d’éleclion ou des provinces annexées ou conquises, et le sur- 
plus des pays d’états. 

Vingtiémes. — Ce fut en 41740, au milfeu de l'épuisement des 
finances causé par la guerre de Ja succession d'Espagne que lecontré- 
leur général Desmarets proposa l’établissement d'un impol général 
et proportionnel réglé au dixiéme du revenu des fonds, biens et 
droits de toute nature. Les ennemis de la France la croyaient aux 
abois ; mais la facilité et le patriotisme avec lesquels elle acquitta 
cette nouvelle charge, en les éclairant sur l'étendue de ses ressour- 
ces et celle des sacrifices qu'elle était disposée & supporter pour sor- 
tir honorablement de la lutte, contribuérent 4 amener une con- 
clusion plus prompte de la paix. Le dixiéme fut maintenu jusqu’en 
1749, rétabli de 1732 84735, de 1740 81749, et remplacé a partir du 
4° Janvier 4750 par l'impét du vingtiéme. Aux termes de l'édit du 
mois de mai 1749, ce dernier dut étre percu annuellement sur tous 
les revenus, émoluments et produits des sujets du royaume et ceux 
des bourgs, villes et communautés, de quelque nature qu’ils fussent, 
y compris méme les octrois; les rentes viagéres et perpétuelles sur 
Yhotel de ville et les tailles étaient seules exceptées, et ce respect de 
la foi due aux créanciers de I’Etat est remarquable dans des temps ow 
les mémes scrupules ne présidaient pas en général aux opérations du 
Trésor. Mais 4 la téte de l’administration des finances se trouvait 
alors un homme aussi habile qu’intégre, M. de Machault, qui voulait 
relever le crédit public et affecter le produit annuel du vingliéme, 
évalué 4 24,000,000 liv., & la dotation d’une caisse d’amortissement 
chargée de rembourser la dette publique. Malheureusement M. de Ma- 
chault ne tarda pas a étre éloigné des affaires et avec lui fut aban- 
donné le projet d’amortissement; mais le vingtiéme fut conservé et 
son produit affecté aux dépenses courantes. 

Les pays d’états, le clergé, les villes franches orétendaient que leur 
privilége de s’acquitter de leur quote-part dans les impéts, au moyen 
d’abonnements ou dons gratuits, devait également s’étendre au 
vingtiéme. M. de Machault ne tint pas compte de leurs réclamations, 
et prescrivit aux intendants de procéder partout & lexpertise des 
biens et 4 la répartition de la nouvelle taxe : mais iJ fut renversé 
par l’opposition que sa fermeté avait soulevée. Aprés sa chute, toutes 
les prétentions contestées par lui furent admises et des abonne- 


464 | LES IMPOTS AVANT 1782. 


ments, consentis méme a des villes et personnages qui n’en avaient 
pas oblenu jusqu’alors. Un second vingtiéme fut établi en 1756; 
puis un troisiéme en 4760, pour subvenir l'un et l'autre aux charges 
de la guerre de Sept Ans, et des sous pour livre vinrent encore s'y 
adjoindre. Le second fut conservé définitivement, et le troisiéme, 
supprimé en 1764, fut rétabli de 1782 a 1786. 

M. Necker évaluea 55,000,000 liv., déduction faitede 1,400,000 liv. 
pour remises et modérations, le produit des deux premiers ving- 
tiémes et quatre sous pour livre que nous considérons seuls comme 
une ressource ordinaire: 46,550,000 liv. provenaient des pays d’élec- 
tion, provinces conquises ou villes franches, et 7,875,000 liv. des 
pays d’états. ; 

Cet impot était trés-inégalement réparti. Non-seulement les abon- 
nements avaient été consenlis 4 des conditions fort avantageuses 
pour les provinces, villes ou personnes qui en jouissaient, mais dans 
les pays méme non abonnés la disparité était’ grande. Ainsi, dans 
certaines localités, a contribution de chaque propriétaire avait été 
fixée d’aprés une vérification récente; dans quelques autres, il 
n'avait été procédé que partiellement a cette opération; dans plu- 
sieurs, elle n’avait pas encore été commencée et la quote-part de 
ceux pour lesquels elle n’avait pas eu lieu était déterminée d'aprés 
d’anciens tarifs, tout 4 fail disproportionnés avec le revenu actuel 
. des biens. Plusieurs parlements, dont les membres se trouvaient 
lésés par les vérifications, les avaient déclarées inopportunes et vexa- 
toires, et, pour mettre un terme 4 leur opposition, M. Necker dut 
recourir 4 l’enregistrement d’un édit spécial qui décida en méme 
temps que la cote de chaque propriétaire, fixée 4 la suite de la vérifi- 
cation, ne pourrait plus étre changée avant une période de vingt 
années. 

Outre l’avantage d’amener 4 une assiette’plus égale de l’impét, 
cette opération utile et équitable devait avoir aussi pour résultat 
d'en augmenter le produit, en y assujettissant des fortunes qui, 
jusqu’alors, en avaient été exceptées. Mais, aprés le départ de 
M. Necker, on y renonga pour obtenir !’adhésion du parlement de 
Paris a l'établissement du troisiéme vingtiéme. 

La taille, la capitation et les vingtiémes étaient recouvrés par les 
mémes agents dits collecteurs. Dans quelques pays d’états, la percep- 
tion en était adjugée 4 la moins-dite, c’est-a-dire 4 ceux qui offraient 
de s'en charger au moindre prix. Mais partout ailleurs elle était faite 
dans chaque paroisse par des collecteurs nommés parmi les proprié- 
{aires ou cultivateurs ; i] leur était alloué pour leur peine des remises 
proportionnelles de six deniers pour livres sur le premier brevet de 
Ja taille, qui était de 44,000,000 liv., plus 4 deniers pour le surplus, 











LES IMPOTS AVANT 4789, 465 


et des remises pour frais de quittance. Dans les pays riches ou 
Yimpot se payait aisément il y avait tout profit 4 étre collecteur; 
mais dans les localités pauvres, les frais dépassaient souvent les 
remises et personne ne voulait l’étre : aussi chacun était tenu a son 
tour, capable comme incapable, de remplir cette mission onéreuse, et 
le mode de recouvrement était ainsi exposé 4 des irrégularités et des 
variations annuelles, génantes et incommodes pour les contribuables. 

Au fur et 4 mesure de la rentrée des fonds, les collecteurs les ver- 
saient a la caisse de la recetle particuliére de l’élection. Longtemps 
il n’y avait eu par élection qu'un receveur particulier; mais en 1784 
le nombre en fut déublé ét porté de 204 4 408, sans aulre motif que 
celui de créer des emplois, pour avoir’ l’o¢casiori d’en disposer ou 
de procurer au TréSor des ressources par le versement de nouveaux 
cautionnements. Les comptables faisaient un service alternatif, les 
uns pendant les années paires, Jes autres pendant les années 
impaires. Aussi l’impét ne se payant que par portions dans l’espace 
de dix-huit mois ou méme deux ans, suivant l’usage propre 4 chaque 
généralité, une portion de celui de l’année courante devenait exigi- 
ble avant que celui de l’année précédente n’eut été soldé. Par suite, 
le contribuable se trouvait, 4 son détriment et sans grand profit pour 
le Trésor, sous la pression simultanée de deux comptables, poursui- 
vant a l’envi, l'un la rentrée de I'arriéré, l’autre celle du contingent 
du nouvel exercice. Leurs remises étaient de cing deniers par livre 
des recettes, et ils transmettaient ces derniéres au receveur général 
de la généralité. 

Il y avait 48 receveurs généraux pour les pays d’élection ou pro- 
vinces conquises, soit deux par chaque généralité, faisant aussi un 
service alternatif, et quatre pour les pays d’états. Ils résidaient a 
Paris et y avaient tous leur caisse particuliére. Ils étaient représentés 
au chef-lieu de la généralité par un commis chargé de recevoir les 
fonds et de les employer soit a l’acquit des mandats, qu’ils tiraient 
sur lui, soit & celui des dépenses publiques, et le surplus leur était 
transmis par une voie ou par une autre. Le bénéfice annuel de 
chacun d’eux était d’environ 45,000 & 50,000 liv. 1] consistait dans 
une taxation de trois deniers par livre sur le montant des recettes, 
dans la jouissance gratuite pendant un mois des fonds recouvrés, le 
produit des escomptes et celui de virements plus ou moins lucratifs. 
M. Necker pensa gue le service pourrait étre fait tout aussi bien et a 
moins de frais par un personnel moindre et il remplaga les 48 rece- 
veurs généraux des pays d’élection et provinces annexées, par une 
compagnie de 12 régisseurs, au traitement fixe de 25,000 liv. Ils 
n’avaient qu’une caisse commune, étaient tenus de verser les fonds 
au Trésor au fur et a mesure des rentrées et devaient s’abstenir de 


466 LES IMPOTS AVANT 1789. 


rechercher tout profit dans des opérations ou jeux de caisse. Il y 
avait 14 pour I’Etat une économie d'un million, mais elle ne fut pas 
de longue durée. Les receveurs généraux supprimés réclamérent 
contre la mesure qui les avait frappés; de puissantes influences 
appuyérent leurs plaintes, et, cette fois encore, l’intérét public fut 
sacrifié 4 des considérations d’intérét privé. A peine M. Necker eut-il 
quitté la direction des tinances que|’ancienne organisation fat rétablie. 

En résumé les impdts directs compris au brevet général produi- 
Saient : 


La taille avec ses accessoires. .....+.- 94,000,000 liv. 


La capitation, ......... Poe ays - 414,500,000 liv. 
Les deux vingtiemes. ..........06- 29,000,000 liv 
DOME il AOC oo ie: Sever see Sr gOS ea a 187,500,000 liv. 


Mais cette somme n’élait que !e produit brut, 
Il fallait en déduire le monlant destaxations pour 
frais de recouvrement évalués dans leur ensem- . 
ble 4 5 pour100.............6.- 10,500,000 liv. 


Le revenu net au profit du Trésor était donc de 177,200,000 liv. 


Ces frais de recouyrement n’Cclaient pas les seuls et il y en avait 
d’autres plus onéreux et plus vexatoires encore pour le contribuable. 
C’étaient ceux des garnisaires et porteurs de contraintes envoyés chez 
les contribuables en retard. Mais il est difficile d’en préciser le 
chiffre, parce qu’ils étaient acquittés directement en nature ou en 
vacations, dont la taxe variait suivant les localités. Nous n’en pouvons 
done parler ici que pour mémoire. 

Décime du clergé. — Le clergé du royaume se distinguait en clergé 
de France et clergé étranger. : 

Ce-dernier était celuides pays conquis ou annexés. Dans quelques 
provinces, il était soumis aux mémes impéts que la noblesse et les 
acquittait comme elle. Dans d'autres, il était abonné pour les ving- 
tiémes et la capitation, et sa quote-part, dans ces contributions, est 
comprise dans l'ensemble du produit que nous avons donné de cha- 
cune d elles. . 

Quant au clergé des anciennes provinces du royaume, dit clergé de- 
France, dés le principe, il fut, comme la noblesse, exempté.de la 
taille. Mais lorsque les libéralités dont il ne cessait d’étre |’ objet 
l’eurent mis en possession de grandes richesses, il parut injuste que, 
propriétaire d'une partie importante. du sol, il restat étranger aux 
sacrifices faits pour en assurer la sécurité et la défense, tandis que la 
noblesse et le peuple y contribuaient de leur sang ou de leur hourse. 
Les députés du clergé réunis en 1564 4 Poissy durent donc s'en- 


LES IMPOTS AVANT 1789. 467 


gager, en son nom, a donner au roi pendant dix ans une somme déter- 
minée, connue sous le nom de décimes, et cet engagement a été 
renouvelé depuis lors sans interruption dans leurs assemblées décen- 
nales, Mais, outre ces décimes dits ordinaires, le clergé s'en imposait 
aussi d’extraordinaires pour subvenir soit & ses charges propres, soit 
méme aux charges.publiques. Ainsi, dans les moments urgents, il 
concourait 4 ces derniéres au moyen de dons gratuits qu’il se procu- 
rait par voie d imposition ou d’emprunts. Assujetti & la capitation, il 
s’en était libéré au moyen d'une somme fixe, une fois donnée, qu'il 
avait empruntée, et, en 1784, le capital de sa dette s’élevait & 
134,000,000 liv., pour lesquels il avait 4 payer 5,800,000 liv. d’in- 
téréts. De plus 1 contribuait aux vingtiémes au moyen d’abonne- 
ments, et les abbayes ou prieurés & nomination royale versaient a la 
caisse de ’hétel des Invalides un oblat annuel de 300,000 liv., en 
échange de l’obligation de loger, nourrir et entretenir des soldats 
blessés et infirmes. 

Le montant des décimies ordinaires ou extraordinaires était fixé 
et.réparti entre les diacéses par l’assembiée générale du’ clergé. 
Dans chaque diocése un bureau dit des décimes, composé de l’évéque 
ou archevéque, d'un membre du chapitre, de délégués du clergé 
séculier et régulier, déterminait les cotisations personnelles ou col- 
lectives, et, a cet effet, les contribuables étaient répartis en trois 
classes, suivant l’importance des abbayes, bénéfices, prieurés, 
canonicats et cures. Les rdles étaient dressés a peu prés dans la 
méme forme que ceux de la taille, et le bureau des décimes statuait 
sur toutes les réclamations. 2 
_ Le produit des décimes, d’aprés les comptes de la reeette générale 
du clergé dei 785.4 1790, s’élevait 4 44,200,000 liv. — 7,600,000 liv. 
étaient employées au service de sa dette, au payement de|l’oblat, aux 
frais de tenue. de ses assembiées et en secours aux prétres infirmes. 
Etat ne touchait que le surplus, seit 3,600,000 liv. 

Le revenu net du-clergé provenant dela dime ou des biens dont 
il était propriétaire. s élevait, d’aprés les calculside M. Necker, 4 
110,000,000 liv. Ew admettant cette évaluation, sa quote-part dans 
Ja capitation et: les vingtiémes, si elle ‘et été fixée d'aprés les régles 
ordinaires de la répartition, aurait dd étre de 10,800,000 hiv. en- 
viron, chiffre & peu prés égalau produit de ses décimes. En réalité, le 
clergé ne payait donc riem en représentation de la taille dont la no- 
blesse avait été exemptée par l’obligation du service-militaire gratuit. 

Corvées. — Les corvées étaient les prestations gratuites d’ hommes 
et d’animaux dues par les particuliers ou communautés pour la cén- 
fection. et l’entretien.des routes. Dans plusieurs provinces, elles 
étaient remplacées per des contributions pécuniaires dont le produit 


468 LES INPOTS AVANT 4789. 


était affecté au méme usage ; ailleurs elles étaient rachetées 4 prix 
d'argent d'aprés un tarif déterminé et soumis 4 des régles certaines 
dans son application et son recouvrement. Quel que soit le triste 
renom de cet impdt, on ne lui en doit pas moins les dix mille lieues 
de route qui existaient avant 1789 : mais 1a o il était acquitté en na- 
ture, la distribution et la surveillance confiées 4 des agents subalternes 
étaient généralement faites d'une facon arbitraire et i] s ensuivait des 
frais de contrainte, des amendes, des emprisonnements, qui lui don- 
naientun caractére oppressif et vexatoire : de lason impopularité. D'ail- 
leurs, les journées employées sur le chantier ne fournissaient pas la 
Somme de travail qu’elles eussent produit si elles avaient été rétri- 
buées 4 leur valeur, et, de son cdté, le prestataire maitre de son 
temps edt, en l'employant 4 toute autre besogne, gagné un -salaire 
bien supérieur au prix de l'ouvrage qu'il avait exécuté. Il y avait 
donc ainsi gaspillage de temps au préjudice du contribuable et au dé- 
triment de I'Etat. , 

D'aprés les calculs de M. Necker, le produit des corvées en argent 
ou en nature pouvait étre de 20 millions. Ce chiffre est basé sur 
l'estimation a un prix modéré de celles. qui élaient payées en nature 
et sur Je revenu des diyerses impositions percgues 4 leur place. 


Domaines ct droits domaniaux. 


Les produits domaniaux se divisaient en deux catégories, prove- 
‘nant les ung des divers droits pergus sur les capitaux et mutations de 
_propriétés, les autres, du domaine public proprement dit. 

- Droits domaniaux. — Les droits domaniaux étaient ceux connus 
.aujourd hui sous les noms de droits d’enregistrement, timbre et hy- 
pothéque. Il y en avait seize dont les principaux étaient ceux de con- 
tréle, d’insinuation, de centiéme denier, formule, greffe, consigna- 
tion, lettre de ratification, amortissement, etc., etc. Il serait trop long 
de les examiner tous et nous ne parlerons que des plus importants. 

Insinuation et droit de centiéme denier. — L’insinuation était l’en- 

registrement de tous les actes translatifs de la propriété des biens 
. inmeubles ou biens réels, dans un bureau placé preés les hailliages 
. et sénéchaussées royales. Etablie d’abord sous Frangois I*’, puis 
. tombée en désuétude, cette formalité fut de nouveau prescrite par 
un édit du mois de décembre 1703, suivi d'une déclaration du mois 
de juillet 1704 qui prescrivit la perception d’un droit-de 4 pour 100, 
dit centiéme denier, sur le prix total porté aux contrats. Dans le cas 
ot il n’y avait pas de prix énoncé, la valeur des immeubles ou droits 








LES IMPOTS AVANT 1789. 469 


réels devait étre fixée de gré 4 gré entre les agents de 1’administra- 
tion et les redevables, ou par des experts au choix de |’une et l'autre 
partie. L’insiuation avait donc le double objet de procurer au Trésor 
des ressources utiles et surtout de rendre publics et certains les actes 
qui y étaient assujettis. : 

Une déclaration du 2 aott 1707 en avait affranchi les donations 
ou successions testamentaires en ligne directe, mais cette formalité 
était nécessaire pour assurer la validité des autres donations ou sub- 
stitutions. Tous les actes de mutation qui y étaient assujettis étaient 
passibles d'un double et méme triple droit si l’enregistrement n’avait 
pas eu lieu dans un délai de six mois. Le soin d’enregistrer et 
percevoir les droits avait d’abord été confié 4 des greffiers spéciaux, 
mais ils furent supprimés et remplacés par des commis assermentés 
de la ferme générale, et, en dernier lieu, de la régie des domaines, 
quand cette administration eut été constituée. ° 

Droit de contréle. — Les mémes agents percevaient également le 
droits dits de contréle, auxquels étaient soumis indistinctement tous 
- les autres actes, de quelque nature qu’ils fussent, notariés ou sous 
seings privés, exploits judiciaires, significations d’huissiers, etc. 
Leur enregistrement était sommaire, et, outre lintérét fiscal, il avait 
aussi l'avantage d’empécher les fraudes et antidates. 

Timbre. — Mais, outre ces formalités et droits d’insinuation et 
de contréle, tous les actes notariés, sous seings privés, judiciaires, 
de quelque nature qu’ ils fussent, devaient, en vertu d'un édit de 1696, 
étre revétus du sceau royal sous peine de nullité et d’amende. Ce 
sceau devait, dans le principe, étre appliqué par des officiers dits 
gardes-scel, établis 4 cet effet dans toutes les juridictions du royaume. 
Ils furent supprimés en 4706, et les ‘notaires durent alors avoir 
chacun un sceau aux armes du roi pour l’apposer 4 raison d’un sou 
par marque sur les actes qu’ils rédigeraient ou ceux qui leur seraient 
présentés. Plus tard, I’Etat se fit lui-méme le fournisseur de tous les 
papiers et parchemins.timbrés, et le produit qu’il en retirait s’élevait 
a 4,500,000 liv. environ. | 

Droit d’hypothéque. — Il existait aussi dans chaqué bailliage un 
bureau d’hypothéques ou étaient constatés les droits des vendeurs et 
créanciers sur les immeubles qui étaient leur gage. Deux droits 
étaient percus au moment de l'inscription hypothécaire, l'un propor- 
tionnel, l’autre fixe. La majeure partie des produits était attribuée 
‘au conservateur & titre de rétribution, le surplus reyenait au Trésor, 
et I’hypothéque, pour conserver ses effets, devait £tre renouvelée 
tous les trois ans. ’ 

Droit d’amortissément. — Tl ‘'y ‘avait ‘ericoré le ‘draft ‘d’amortisse- 
ment dd par les gens -de mainmorte quand ils devenaient, a titre 


470 LES IMPOTS AVANT 1789. 


gratuit ou onéreux, propriétaires d'un héritage quelconque. Ce droit 
avait une double origine. Les gens de mainmorte ne pouvant pos- 
séder d’immeubles sans l’autorisation du roi, la faculté d’en acquérir 
ne leur en avait été accordée de temps immémorial que moyennant 
finance. Plus tard furent établis les formalités et les droits d’insi- 
nuation, et les biens acquis dela sorte, devenant inaliénables, échap- 
paient ainsi 4 la chance d’y étre soumis a leur tour. Il y avait donc 
la un dommage éventuel pour le Trésor, et, afin de l’en dédommager, 
la finance payée au moment de I’achat dut étre augmentée. Ce droit, 
dit d’amortissement, tut fixé, par un édit de 1724, au cinquiéme de 
la valeur des domaines tenus en fief, ef au sixiéme pour ceux tenus 
en roture. 

Droits divers. — Enfin, le Trésor opérait &-son profit des prélé- 

yements sur le produil des droits de greffe, des épices, des vacations 
et taxes attribuées aux magistrats et officiers publics, et l'ensemble 
du revenu des droits domaniaux pouvait s’élever & 47,000,000 liv: 
- Ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire, la législation con- 
cernant ces divers droits était obscure, souyent contradictoire, et 
l’application des tarifs n’était pas soumise & une jurisprudence eer- 
taine et uniforme. En général, les droits étaient méme proportion- 
nellement plus forts sur les actes de peu d’importance que sur ceux 
réglant des intéréts considérables; l'impdt frappait ainsi davantage 
les classes peu aisées que les classes riches. Pour mettre fin 4 un état 
de choses aussi vicieux, M. Necker avait préparé pendant son premier 
ministére un travail qu'il avait soumis 4 l’examen d'une commission 
de conseillers d’Etat. Les disproportions étaient corrigées, les tarifs 
simplifiés et la perception était rendue plus douce et plus équitable. 
Mais, aprés Je renvol de ce ministre, son projet fut abandonné et 
rien ne fut changé jusqu’en 41794. 

Domaine réel. — Les revenus du domaine réel provenaient de di- 
verses SOUFCES : 


4° Des bois royaux dont les coupes donnérent 

CNVETSO.. 2, arse tore. GiG> he Siar lw eet Paes ee le te 8,400,000 liv. 

"2° Des domaines ruraux appartenant & la cou- | 

ronne, qui, avec les droits seigneuriaux en dépen- 

dant, produisaient annuellement......... _ §,400,000 
3° Des lots et ventes, quintes et requintes, et 

droits d’ensaisinement percgus pour la mutation | 

‘des biens situés dans les mouvances duroi.... 53,000,000 
4° Des droits d’aubaine, déshérence, épave et. 

GUWCS 5. ehh are hice oe bite Sore ig ght 800,000 


Total... .... 45,600,000 liy. 





LES INPOTS AVANT 1989. 471 


Jusqu’en 1778, la perception des droits domaniaux avait été com- 
prise dans le bail des fermes générales. Mais ils en furent détachés 
par M. Necker et réunis a la régie des bois et biens domaniaux pré- 
cédemment aussi administrée par quarante-huit receveurs géné- 
raux. Ces fonctionnaires avaient chacun leur circonscription, leur 
caisse, et ils opéraient indépendamment les uns des autres, sans 
conformité de régles ni de principes et selon leurs propres connais- 
sances, souvent fort bornées. Leurs charges, en effet, étaient vénales 
et généralement occupées par des personnes qui, en recherchant 
surtout les avantages sociaux et pécuniaires, ne s’étaient préparées 
4 les remplir par aucune étude spéciale. M. Necker mit fin a cette 
organisation et vingt-cing administrateurs résidant 4 Paris furent 
chargés, sous le contréle d'un intendant, de la direction des deux 
services. Un receveur spécial encaissait dans chaque généralité les 
fonds recouvrés par les divers contréleurs et les transmettait au 
caissier central a Paris. Chaque administrateur devait fournir un 
cautionnement de 1,100,000 liv., dont 900,000 liv. portant intéréts 
45 pour 100, et 200,000 liv. 4 7 pour 100. Quant a leur traitement 
individuel, évalué par M. Necker a 60,000 liv., il se composait d'une 
attribution fixe et d'une part progressive dans les augmentations de 
produits. 


L’ensemble sen élevait pour les vingt-cing 4. . . 41,500,000 liv. 
Le surplus du service tant en appoinfements qu’en 
gratifications d’employés et frais de toute espéce, y 
compris les facilités accordées aux receveurs pour la | 
remise des fonds recouvrés, pouvait codter. .... 4,700,000 


La dépense totale était doncde.......... 6,200,000 liv. 


Soit environ 10 pour 100 du montant des produits. 


Impéts indirects. 


Aides. — Les droils d’aides étaient ainsi nommés parce que, dans 
Je principe, ils étaient des subsides volontaires et passagers donnés 
au rot pour des besoins urgents. Les premiers accordés le furent 
pendant la captivilé du roi Jean; mais, a partir du roi Charles VII, ils 
devinrent permanents, et, soumis sous ses successeurs a une légis- 
lation trés-variable, ils furent réglés définitivement en 1680 par une 
ordonnance rendue sous le ministére de Colbert. Ils étaient pergus 
sur les vins lors de leur vente en gros ou en détail, a leur entrée 


472 LES IMPOTS AVANT 1789. 


dans les villes ou passage dans certains lieux, sur les eaux-de-vie, le 
cidre, la biére, les liqueurs, sur Ja vente des poissons frais et salés, 
sur la marque des ouvrages d’or et d'argent, la fabrication du fer, 
‘du cuivre, du papier, de l’amidon, et |’Etat prélevait en outre, a son 
profit, la moitié du produit des octrois municipaux. 

Ces droits étaient dus seulement dans certaines parties du terri- 
toire appelées pour ce motif pays d'aides, dont les unes dépendatent 
des pays d’élection et les autres des pays d’états. Le Languedoc et la 
Bretagne, qui y étaient soumis, les avaient remplacés par des con- 
tributions de méme nature, nommées équivalents dans la premiére 
de ces provinces et devoirs dans la seconde. Ailleurs méme ces droits 
n’étaient pas uniformes. Tels qui se recouvraient dans une généralité 
ne se payaient pas dans une autre, et il y avait également; suivant 
les lieux, dans leur quotité ou le mode de les percevoir, des diffé- 
rences provenant d’anciennes franchises ou de rachats faits par cer- 
taines localités. Quelque légitimes qu’elles pussent étre, ces diversités 
n’en étaient pas moins facheuses. Elles excitaient des plaintes améres 
parmi les contribuables, en général fort ignorants de leurs causes ; 
elles encourageaient et favorisaient la fraude, et puis, d’ailleurs, 
cest surtout en matiére d'impdts que les lois et charges doivent étre 
les mémes pour tous. 

Le produit des aides, y compris huit millions provenant des abon- 
nements consenti$,'s’élevait, d’aprés l’évaluation de M. Necker, a 
59,500,000 liv. Ce chiffre ne différe que de 100,000 liv. de celui 
porté au tableau des contributions, arrété le 22 juin 1794 par )’As- 
semblée constituante. Nous pouvons donc Je considérer comme aussi 
exact que possible. ° 

La perception des aides et: dreits y réunis avait également fait 
partie jusqu’en 1779 du bail de la ferme générale, mais elle en fut 
détachée par M. Necker et constituée sous le nom de régie générale 
en administration particuliére, dirigée, sous le contréle d'un inten- 
dant, par vingt-cing régisseurs intéressés. Quatre-vingt-douze rece- 
veurs généraux recevaient dans diverses villes les fonds percus’par 
les agents de leur circonscription et les transmettaient a la caisse 
centrale de la régie 4 Paris. 

Les régisseurs fournissaient le méme cautionnement et aux 
mémes conditions que les administrateurs des domaines. Ils avaient 
aussi comme eux un traitement fixe de 25,000 liv. etdes remises . 
proportionnelles qui pouvaient s élever 4 60,0000 liv. pour chacun, 
soit pour les vingt-cing............6- 2,125,000 liv. 

‘Quant aux frais de service et traitements d’em- 
ployés, y compris le bénéfice résultant des facilités 

A reporter... .. 2,125,000 hiv. 


LES IMPOTS AVANT 1789. 473 


Report. ..... 2,125,000 liv. 
accordées aux receveurs généraux pour la remise des 
fonds recouvrés en lettres de change 4 deux mois, 


M. Necker les évaluaita ........5 2006. 7,100,000 
La totalité des frais d’exploitation de la régie 
était donc de... ww eee et et ets 9,225,000 liv. 


soit 15 pour 100 environ du montant: des produits. 


Droits des quatre membres. — Il était aussi pergu de longue date 
dans la Flandre maritime, sous Je nom de quatre membres, des 
droits sur les vins, eaux-de-vie, biére, cidre, liqueurs, vinaigre, 
poissons, bestianx, etc. Lors de la conquéte de cette province par 
Louis XIV, ils furent conservés au profit de la couronne; mais les 
états ayant obtenu de Jes prendre 4 ferme, ils ne furent pas réunis 
aux aides et le prix du bail, soit 8,000,000 liv., était versé directe- 
ment au Trésor. 

Devoirs de Port-Louis. — Il en était de méme des devoirs de 
Port-Louis. On appelait devoirs des droits sur.les boissons, levés en 
Bretagne au compte de la province pour satisfaire 4 ses charges et 
obligations. Dans la ville seule de Port-Louis, ces droits étaient per- 
cus au compte du Trésor royal et faisaient l'objet d'une adjudication 
_ particuliére dont la derniére fut de 471,000 liv. | 

Gabeile. — La gabelle ou taxe sur le sel remonte 4 Philippe de 
Valois. Elle variait suivant les provinces, et plusieurs méme en 
étaient complétement exemptes, les unes parce qu’elles s’en étaient 
affranchies au moyen d'une somme une fois payée, les autres, par 
suite des conventions faites 4 |’époque de leur réunion 4 la France. 
Une ordonnance du mois de mai 1780 divisait le territoire par rap- 
port 4 cet impdt en six grandes parties ainsi désignées : provinces de 
grande gabelle, provinces de petite gabelle, pays de salines, pro- 
vinces franches, provinces rédimées et pays de quart bouillon. 

_ Dans les premiers temps de la gabelle, le sel élait marchand, 
c’est-4-dire que chacun pouvait en faire le commerce au dedans du 
royaume, 4 la condition toutefois de le vendre seulement dans les 
greniers publics, et la taxe y était pergue au moment de la vente. 
Mais, plus tard, le débit de cetle denrée dans les provinces autres 
que celles franches ou rédimées, devint un monopole royal exercé 
pour le compte du souverain ou affermé par lui. L’ordonnance du 
46 mai 1680 régle définitivement tout ce qui concernait cette ma- 
tiére. Dans les provinces de grande gabelle (Ile de France, Maine, 
Anjou, Orléanais, Touraine, Berry, Bourbonnais, Bourgogne, Picar- 
die, Champagne, Perche, Normandic), le prix du quintal était de 
62 liv. et la consommation par habitant, de 9 liy. 56 en moyenne. 


414 LES IMPOTS AVANT 1789. 


Dans celle de petite gabelle (Maconnais, Lyonnais, Forez, Bugey, 
Beaujolais, Bresse, pays de Dombes, Dauphiné, Languedoc, Provence, 
Roussillon, Rouergue, Gévaudan, une partie de l’Auvergne), le prix 
était de 33 liv. 10 sous par quintal. Aussi la consommation était 
plus forte et en moyenne de 44 liv. 3/4 par habitant. | 

Les pays. de salines, ainsi nommés parce qu'ils étaient approvi- 
sionnés avec du sel provenant de la Franche-Comté, de la Lorraine 
et des Trois-Evéchés, comprenaient ces trois provinces plus le Re- 
thelois, le duché de Bar et l’Alsace. Le sel s'y vendait environ 
24 liv..40 sous le quintal, et la consommation était en moyenne de 
44 liv. par personne. 

Les provinces rédimées étaient le Poitou, l’Aunis, la Saintonge, 
l’Angoumois, le Limousin, le Périgord, le Quercy, la Guyenne, les 
pays de Foix, de Bigorre, de Gomminges, plus l'autre partie de l’Au- 
vergne. Elles s’étaient libérées sous Henri If moyennant unc somme de 
4,750,000 liv. une fois payée et ne devaient quun droit modique 
percu sous le nom de traité de Charente sur les sels extraits des ma- 
rais salins pour leur approvisionnement. Selon les appréciations de 
M. Necker, le prix pouvait en étre de 9 liv. par quintal etla con-— 
sommation de 418 liv. par habitant. 

Quant aux provinces franches (Bretagne, Artois, Hainaut, Flan- 
dre, Calaisis, Boulonnais, Pays de Sedan, Béarn, Basse-Navarre, fles 
de Rhé et d’Oléron, parties de YAunis, de la Saintonge, du Poitou, 
entourées de marais salins) elles comprenaient aussi quelques villes 
ou localités situées au milieu des pays de gabelle. Jamais elles 
n’avaient été assujetties 4 l’impét du sel et il n éfait pergu qu’un 
droit trés-minime 4 l’extraction de celui destiné 4 leur consomma- 
tion, évaluée aussi, comme dans les provinces rédimées. 4 18 liv. par 
habitant. Quant au prix, il y variait, suivant M. Necker, de 40 sous 
4 8 et 9 livres. 

Le pays de quart bouillon renfermait presque toute la Basse-Nor- 
mandie. On y consommait seulement des sels provenant de sauneries 
qui ne devaient en fabriquer qu’une quantité déterminée. Jadis ces 
établissements étaient tenus de remettre gratuitement dans les gre- 
niers de ’Ktat le quart de leur production, et de 1a était venue la 
dénomination de quart bouillon donnée aux pays qu'ils approvi- 
sionnaient. Plus‘tard cet impdét en nature fut converti en une taxe 
d'argent d'un produit équivalent. Le sel fabriqué dans ces sauneries 
était de médiocre valeur et, comme il fallait suppléer 4 la qualité 
par la quantité, la consommation par habitant était environ de 
19 liv. 4/2. Le prix du quintal était de 16 liv. 

Le premier inconvénient de la gabelle et le plus grave était son 
inégalité qui en faisait peser les charges d'une facon bien plus 


LES IMPOTS AVANT 4789. 473 


jourde sur certaines parties du territoire que sur d’autres. Aussi 
s‘était-il formé entre elles une contrebande active et: démoralisante 
punie par les chatiments Jes plus sévéres et combattue par une 
armée d’agents qu'il fallait entretenir 4 grands frais. °° 

Le second était le prix exorbitant auquel certaines provinces de- 
vaient payer une denrée de premiére nécessité, qu’elles auraient pu 
se procurer a des conditions modérées, sans les entraves fiscales im- 
posées par !’Etat. 

Le troisiéme était la diversité du régime de perception : les régles 
en variaient & de faibles distances, suivant les usages ou ‘priviléges 
locaux, et l'impdt n’en paraissait que plus vexatoire et inique aux 
populations. Ainsi, méme dans les pays de gabelle, le sel n’était pas 
débilé d’une maniére uniforme. Dans certains hieux, les particuliers 
pouvaient prendre au grenier royal tel approvisionnement qui leur 
convenait: dans d'autres, au contraire, il y avait des greniers dits 
d'impdts ot le sel se répartissait.comme la ‘taille. Chaque paroisse 
était tenue d’y faire enlever la quantité & laquelle elle avait été im- 
posée, et cette quantité était ensuite distribuée entre les habitants 
par des collecteurs qui, aprés en avoir recouvré le prix, le versaient 
chez le receveur des greniers 4 sel. De 1a l’obligation pour les pa- 
roisses de fournir un dénombrement exact des membres de chaque 
famille et, en cas d’erreur ou de fraude, des amendes 4 la charge de 
ceux qui les avaient commises, mais dont toute la communauté était 
solidairement responsable. 

Enfin certaines personnes désignées sous le nom de franes 
salés, grands fonctionnaires, magistrats et gens de cour pour 
la plupart, jouissaient, en vertu de concessions reyales, d’exemp- 
tions pouvant étre évaluées a un-:million. Ces immunités toutes de 
faveur au profit de gens qui n’en avaient mul besoin paraissaient 
d’autant plus injustes que l’impdt pesait plus lourdement sur les 
classes panvres. | 

Du reste, voici comment s'exprimait Forbonnais au sujet de la 
gabelle. « Une denrée que les faveurs de la Providence entretiennent 
« @ vil prix pour une partie des citoyens est vendue chérement a 
« tous les autres. Des hommes pauvres sont forcés d’acheter au 
a poids de l’or une quantité marquée de cette denréeeet 1] leur est 
« défendu, sous peine de la ruine totale de leur famille, d'en rece- 
voir d'autre, méme en pur don. Celui qui recueille cette denrée 
n’a pas la permission de la vendre hors de certaines limites: les 
mémes peines le menacent. L’avidité du gain l’emporte sur la 
crainte, et la facilité d’éluder la loi l’avilit. Des supplices effrayants 
sont décrétés contre ces hommes, crimimels & la vérité envers le 
corps politique, mais qui n’ont pas violé cependant la loi natu- 


RRRRR R 


416 LES JMPOTS AVANT 1789. 


« relle. Les bestiaux languissent et meurent parce que les secours 
« dont ils ont besoin dépassent les facultés des cultivateurs déj& 
« surchargés de la quantilé de sel qu’ils doivent consommer eux- 
« mémes, et; dans quelques endroits, on empéche les animaux d’ap- 
a prother des bords de la merou les ménel’instinct de laconservation.» 

En résumé, l’impét du sel était inégal, d’un taux inique dans 
certaines parties du royaume, vexatoire et odieux dans sa percep- 
tion et funeste par la contrebande qu'il entretenait. Mais il produi- 
sait 54,000,000 liv. environ et, dans la crainte de réduire par une 
réforme le chiffre de ce revenu, tous les projets d’amélioration 
furent successivement écartés. 

Tabac. — L’impét sur le tabac, établi d'abord comme droit d’en- 
trée, remonte 4 1629; mais 4 partir de 1674, le débit de cette 
denrée devint un monopole et le prix au détail fut fixé a 25 sous la 
livre pour celle de production indigéne, et de 50 sous pour celle 
venant de l’étranger. Le commerce en était libre seulement dans la 
Flandre, ]’Artois, le Hainaut, le Cambrésis, la Franche-Comté, I Al- 
sace, le Pays de Gex et quelques districts deJa généralité de Metz. 
Ces provinces avaient été réunies a la France depuis l'établissement 
de }’impét, et exemption leur en fut accordée par les traités qui les 
réunirent au royaume. 

Le tabac n’étant pas une denrée de nécessité mais bien de pur 
agrément pour les consommateurs, nulle n'est plussusceptible d’étre 
taxée. L’impdt qui la frappait était donc excellent en principe, mais 
il avait un grand inconvénient, celui de ne pas étre appliqué dans 
toutes les parties du territoire et de donner lieu ainsi, entre celles 
qui en étaient exemptes et celles ow il était percu, 4 une contrebande 
aclive qui exigeait une surveillance toute spéciale. La consommation 
réguliére était évaluée 415,000,000 liv. dont un douziéme seulement 
de tabac 4 fumer. Mais plus de 7,000,000 étaient importées par 
fraude des provinces affranchies ou des pays frontiéres, et, par 
suite, le revenu pour le Trésor ne dépassait pas 30,000,000 liv. 

Traites ou douanes. — L’impét des douanes n’était pas plus uni- 
forme en France que celui du sel, du tabac ou des aides, et le territoire, 
sous le rapport des traites, se trouvait aussi partagé en trois grandes 
circonscriptigns. 

La premiére, dite des‘ cing grosses fermes, était soumise & un 
méme régime et séparée des autres par une ligne de douanes, a 
laquelle se percevaient les droits d’entrée et de sortie. Elle com- 
prenait la Picardie, le Boulonnais, la. Normandie, la Champagne, la 
Bourgogne, la Bresse, le Bugey, le Doubs, le Beaujolais, le Berry, le 
Poitou, l’Aunis, le Bourbonnais, le Maine et l’Anjou. 

La deuxiéme, composée de provinces dites ctrangéres, était régie 


LES IMPOTS AVANT 1789, 477 


par des réglements spéciaux quifvariaient suivant chacune d’elles et 
souvent méme selon les localités. Elle comprenait le Lyonnais, le 
Forez, le Dauphiné, la Provence a l'exception de Marseille et de son 
territoire, le Languedoc, le Roussillon, le comté de Foix, la Guyenne, 
la Gascogne, la Saintonge, les tles de Rhé et d’Oléron, la Flandre, le 
Hainault, le Cambrésis, l’Artois, la Bretagne, la Franche-Comté. 

La troisiéme qui portait le nom d’étranger effectif, communiquait 
librement avec Jes pays étrangers. Sa ligne de douanes, au lieu 
d’étre placée aux frontiéres extérieures l'était sur celles de ses limites 
longeant le royaume. Elle était composée des Trois-Evéchés, de I’ Al- 
sace, de la Lorraine, et le régime spécial dont jouissaient ces provin- 
ces, leur avait été également concédé lors de leur réunion a la France. 

Les premiers droits de douanes établis en France furent ceux dits 
de réve et de haut passage, autrement dits domaine forain mis sur 
toutes les marchandises venant de l’étranger. 

Plus tard, on soumit & une taxe, dite foraine, divers produits indi- 
génes portés 4 l’étranger ou passant des provinces qui acquittaient 
les aides, dans celles qui avaient refusé d'y contribuer : de 1a vint a 
ces derniéres la qualification d'étrangéres et, en voulant ainsi les 
punir, ce furent les autres qui furent surtout frappées. Puis vinrent 
successivement se joindre au domaine forain la traite dite domaniale 
levée 4 la sortie du royaume sur quelques denrées déterminées telles 
que blé, toile, et d'autres droits généraux ou locaux tels que la 
douane de Lyon et de Valence, le trépas de Loire, l'imposition foraine 
d’Anjou, Ia table de mer, qui étaient autant d’entraves mises 4 la 
circulation et une géne préjudiciable pour l'industrie, Pagriculture 
et le commerce. Colbert entreprit de modifier un régime aussi 
vicieux, de supprimer les barriéres intérieures, de simplifier les 
droits et d’en reporter la perception aux frontiéres du royaume. Mais 
la plupart des provinces dites étrangéres, déterminées par des cir- 
constances locales et ne jugeant la mesure qu’au point de vue trés- 
étroit de leur intérét actuel, refusérent le bénéfice de |’édit de 1664. 
L’ancienne division fut donc maintenue & peu d’exceptions prés avec 
tous ses inconvénients. Les provinces auxquclles l’édit resta appli- 
cable, désignées sous le nom des cinq grosses fermes, furent sou- 
mises 4 une législation uniforme, aux mémes tarifs d’entrée et de 
sortie sur chaque espéce de marchandises, e! séparées des autres par 
un bureau de perception. Pendant quelques années, les produits in- 
digénes de l'agriculture ou de l'industrie destinés 4 l'étranger, 
jouirent du transit 4 travers le royaume avec dispense des divers 
droits d’entrée, de sortie, de péage, passage et autres percus par 
les provinces, villes ou communautés, et la méme facilité fut accordée 
aux marchandises étrangéres. Mais, aprés la mort de Colbert, ces 

Ocrosne 1865. of 


478 LES IMPOTS AVANT 4789. 

franchises, attaquées par tous les intéréts locaux et privés qu’elles 
lésaient, furent supprimées au grand détriment du pays, et ce ne 
fut qu’en 1746 que les blés et autres produits agricoles tels que 
bestiaux, beurre et fromage, recouvrérent la faculté de circuler dans 
le royaume en toute franchise. 

Le produit des traites était environ de 22,000,000 liv. dont 
42,000,000 liv. pergues aux frontiéres et 10, 000, 000 liv. aux bar- 
riéres intérieures. Du reste, le vice de ce régime douanier consistait 
beaucoup plus dans l’organisation dont nous venons de parler, la 
contrebande qu'elle favorisait ; a l'intérieur, la .géne qui en résultait 
pour les relations commerciales et la multiplicité des tarifs que dans. 
l’élévation des taxes ou le choix des matiéres quelles frappaient. 
Danse principe, elles étaient surtout percues a la sortie, mais, peu 
&peu, l'exportation des ouvrages d’industrie et l'importation des. 
matiéres premiéres en avaient été affranchies, et divers arréts du 
Conseil avaient méme déterminé d’une maniére uniforme pour tout 
le territoire les droits & la sortie et ceux l’entrée de nombre d’ objets. 
Les premiers ne rapportaient guére plus de 4,000,000 liv. sur une 
valeur de 252,000,000 de marchandises exportées : en fait d’objets 
manufacturés, ils ne frappaient guére que ceux d’ornement, les bro- 
deries, les galons, et, en fait de produits du sol, le blé, le vin, les 
huiles fines, citrons, fruits confits, beurre, fromage, eau-de-vie et 
quelques mati¢res propres aux manufactures du royaume. Quant 
aux droits d’entrée dont le}revenu était de 8,000,000 liv. pour 
300,000,000 liv. de marchandises importées, ils ‘étaient levés prin- 
cipalement sur des objets manufacturés et sur diverses denrées de 
consommation, telles que blé et vin, dont la concurrence aurait pu 
nuire 4 celies indiganes, et sur d'autres d’un usage plus ou moins 
général, ainsi le riz, les viandes salées, le CACAO, es épiceries, etc. 

Domaine d’ Occident. — Les droits de domaine d’Occident étaient 
de méme nature, mais avaient une autre origine. En 1665, Colbert 
avait concédé 4 une compagnie dite des Indes occidentales, "le privi- 
lége du commerce au Canada, aux ‘Antilles, en Acadie et 4 Terre- 
Neuve. Cette compagnie avait-elle méme sous-affermé a divers la 
faculté de trafiquer dans l’étendue de sa concession moyennant la 
perception & son profit de taxes imposées sur les objets de leur né- 
goce. Mais, altaquée par les Hollandais, elle éprouva de grandes 
pertes et ne put se maintenir. Le gouvernement acheta alors tous 
ses établissements et conserva pour son propre compte les droits 
qu'elle avait établis. Les uns étaient percus aux Iles sous le Vent sur 
les denrées qui y étaient introduites, et les autres dans les ports de 
K'rance & l'entrée de celles importées des colonies. Les premiers 
produisaient 925,000 liv.; les autres, 4,900,000 liv. Le revenu fotal 








LES IMPOTS AVANT 4789. 479 


provenant du domaine d’Occident était donc de 5,825,000 liy. 

Les produits de la gabelle, du tabac, des traites, ainsi que la part 
de 18,000,000 liv. environ revenant au Trésor public dans Jes en- 
trées de la ville de Paris, avaient été affermées par bail commencé 
le 4° janvier 1781 4 la compagnie dite ferme générale. Par le méme 
traité, cette société avait été également chargée de recouvrer en régie 
et pour le compte du Trésor : 


Les droits du domaine d’Occident, soit. . . . 3,828,000 liv. 
Ceux imposés 4 l’entrée des négres en France. 13,000 liv. 
Les aides de Versailles et de sa circonscription 4,096,000 liv. 
Plus 2 sous par livre additionnels 4 tous les im- 

pits autres que ceux dffectant directement les 

personnes ou les propriétés; cette surtaxe d'un’ 

produit de 15,456,000 liv. avait été établie par 

M. de Fleury pour’ subvenir aux dépenses de la 


guerre d Amérique... ............. 13,456,000 liy. 
Le total des revenus percus en régie par la 
ferme générale était donc de. .......... 20,393,000 liv. 


Quant a ceuxaffermés, ils|’avaient été moyennant une somme fixe 
et annuelle de 122,900,000 liv. Néanmoins, jusqu’a 120,000,000, 
Le produit net devait appartenir tout entier au Trésor, et, au-dessus, 
l'excédant devait étre partagé entre ce dernier et les fermiers. Les 
résultats dépassérent ces prévisions, et, pour les six années du hail, 
le profit 4 partager fut de 24,600,000 liv. : soit 12,300,000 liy. pour 
le Trésor, dontle revenu annuel fut ainsi de. . . 128,050,000 liv. 

Pour avoir le montant total de l’impdt payé par | 
les contribuables, il faut ajouter A ce chiffre la 
part des fermiers généraux dans les bénéfices, 


plus les frais de régie, soit... ......... 24,500,000 liv. 
CO TG itech ie: ee he a chia eee pak poe 152,550,000 liv. 
Et celui ci-dessus obtenu par régie.. ..... 20,393,000 liv. 
Portent l’ensemble des recouvrements faits par 

la ferme générale & . ....... 2.04. 172,743,000 liv. 


Somme qui ne différe que d’un million environ de celle portée 
sur Je tableau arrété le 22 juin 1791 par l’Assemblée constituante. 

Jusqu’en 4780, les aides et droits domaniaux avaient fait partie du 
bail de la ferme générale, et alors le nombre des fermiers était 
de 80. Mais M. Necker ayant établi pour!’administration de chacune 
de ces deux branches de revenus une régie particuliére, le nombre 
des fermiers fut réduit 4 40. lls devaient fournir chacun une avance 








4380 LES IMPOTS AVANT 1789. 


de 4,560,000 liv. dont l'intérét leur était payé & raison de 5 pour 100 
pour un million et de 7 pour le surplus. 

_M. Necker évalue 4 3,000,000 liv. l'ensemble des bénéfices des 
fermiers généraux, soit 4 75,000 liv. celui de chacun d’eux. Dans 
le tableau ci-dessus mentionné du 22 juin 17941 cet ensemble étant 
porté4 6,500,000 liv., leur part individuelle aurait été de 162,000 liv. 
Mais ce chiffre a été évidemment exagéré par le sentiment de mal- 
veillance qui s‘attachait alors a tout ce qui avait été traitant ou 
membre d’une compagnie de finances. La vérité est entre ces deux 
évaluations. M. Necker, en faisant la sienne en 1783, ne parait pas 
avoir tenu compte de l'augmentation des produits parce qu'il la con- 
sidérait comme fort incertaine. Mais nous avons vu que le résultat 
‘du hail expiré en 1786 a été un bénéfice de 24,600,000 liv. @ partager 
entre I'Etat et les fermiers. Ces derniers ont donc eu 4 répartir entre 
eux chaque année 2,050,000 liv., et ce bonide 50,000, ajouté aux 
75,000 liv. calculées par M. Necker, porte leurs émoluments indivi- 
duels 4 125,000 liv. 

En admettant ce chiffre qui paratt le plus vraisemblable, on a pour 
l'ensemble des revenus des fermiers généraux.. . 5,000,000 liv. 
et en ajoutant 4 cette somme, d’aprés |’évalua- 
tion de M. Necker, cellede............ 19,300,000 liv. 
pour le montant des traitements d’employés, frais 
de gestion et perception, le total des frais de re- 


couvrement séléve a... 11. ee ee es 24,300,000 liv. 


Ce résultat est inférieur de 14,000,000 liv. & celui porté sur le 
_ tableau du 22 juin 1791. Mais, dans ce dernier sont comprises les 
avances faites annuellement par la ferme générale pour l’acquisition 
des sels, celle des tabacs et leur fabrication, frais qui représentent 
. une valeur réelle et dont le remboursement par le consommateur ne 
peut étre considéré comme une imposition mise 4 sa charge. 

Mais tous les droitsimposés a l'entrée de produits étrangers navaient 
pas élé compris dans le bail de Ja ferme générale. Il en était d'autres 
qui faisaient l’objet d'une gestion particuliére. Ainsi ceux nommés 
douane deLyon, et d'autres encore recouvrés par lacaisse du commerce. 

Douane de Lyon. — La douane de Lyon, établie pour favariser |’in- 
dustrie de cette ville, avait une origine fort ancienne. Primitivement, 
cet impdt ne frappait que des draps de soie étrangers. Mais un édit 
rendu en 1540 par Francois I* l’étendit aux soies cuites et teintes 
venant d'Italie, d’Espagne, du comtat Venaissin, et ordonna que toutes 
les soies et soieries introduites en France seraient menées 4 Lyon. Ce 
droit était de 5 pour 100 pour celles qui devaient rester dans le 
royaume, et de? pour 100 pour celles passant en transit. Jusqu’alors, 





LES IMPOTS AVANT 1789. 4g? 


Je commerce des soies indigénes crues ou fabriquées avait élé com- 
plétement libre; mais, en 1554, elles furent soumises aux mémes 
droits que celles de provenances étrangéres, et, 4 partir de 1603, 
toutes les soies crues de la Provence, du Dauphiné et du Languedoe, 
deslinées 4 |’étranger, furent aussi astreintes 4 passer par Lyon. Er 
1722, la méme obligation ful imposée a celles destinées aux fabriques 
‘intérieures et les tarifs subirent une modification. Le droit sur les 
soies crues étrangéres fut fixé 4 44 sous; sur celles de l’Inde, & 
10sous; sur celles du Comtat, 47 sous, et sur les indigénes, 4 3 sous 
6 deniers. Cependant, a partir de 1743, ces derniéres en furent com- 
plétement affranchies quand elles étaient transportées 4 l’étranger- 

Il y avait donc 1a un privilége exorbitant créé dans ]’intérét de Je 
ville de Lyon et au grand préjudice des autres manufactures du 
royaume auxquelles les matiéres premiéres n’arrivaient que grevées 
de droits et de frais de transport onéreux. Mais c’était un préjugé 
admis alors comme principe d’économie politique qu’il était préférable 
pour la qualité des produits et leur bonne renommée de concentrer 
un grand commerce dans une seule localité. Quelques esprits éclairés 
essayérent de le combattre, mais les intéréts lyonnais résistéren€ 
avec d’autant plus de ténacité que les droits établis étaient percus, 
sous forme d’octroi, au cumpte de la ville. Néanmoins, l’importance 
de leurs produits ne tarda pas a tenter le Trésor, et ils furent réunis. 
au domaine public. Les fermiers furent alors autorisés 4 placer les bue- 
reaux de perception ot bon leur semblait, sans pour cela, néanmoins, 
que l’obligation du passage par la ville de Lyon edt été supprimée. 
Plus tard, cette ville les prit & bail et cessa d’en étre fermiére seule- 
ment quelques années avant la Révolution. Le produit net, ainsi qu’il 
résulte du tableau du 22 mai 1794, était de 700,000 liv., déduction 
faite de 50,000 liv. pour frais de perception. 

Caisse du Commerce. — Outre les droits du domaine d’Occident, 
les denrées coloniales devaient payer 4 leur entrée en France une taxe 
d’un demi pour 100, dont le produit évaluéa . . . . 450,000 liv. 
était versé dans une caisse dite du commerce. L’admi- 
nistration de cette caisse constituait une régie particu- 
liére : elle recevait également le produit du droit de 
marque sur les étoffes et toiles fabriquées dans le 
royaume & raison d’un sou et demi par plomb ou es- j 
tampille, soit... 2... 2 wee ee ee eee , . 225,000 liv.. 


plus la contribution des villes de Lyon, Bordeaux et 
Reims au traitement des inspecteursdu commerce. . 24,000 liv.. 
Enfin une subventionde. .............. 6,000 liv. 


donnée parla ferme générale au profit des fabriques 
d’Aubusson et Beauvais, soit autotal......... 705,000 liv 


482 LES IMPOTS AVANT 41789. 


chiffre égal a celui porté sur le tableau du 22 juin 1794, mais duquel 
il faut déduire 75,000 liv. de frais de gestion, pour avoir le produit net. 

Caisse de Poissy. — Cette caisse fut établie en 1707 pour favoriser 
l’approvisionnement de la ville de Paris en assurant aux marchands 
de bestiaux le payement comptant des animaux qu’ils amenaient aux 
marchés de Sceaux et de Poissy. Tout boucher qui n’avait pas les fonds 
nécessaires pour solder de suite les achats qu'il y faisait, pouvait les 
demander a la caisse, qui était tenue de les lui remeltre moyennant 
un droit de commission réglé sur le montant de l’avance. En cas de 
retard dans le remboursement fixé 4 courte échéance, contrainte était 
décernée au nom du caissier contre le retardataire et exécutée rigou- 
reusement. 

La caisse percevait également une taxe sur chaque veau introduit 
dans Paris, et le tout, avec addition du sou pour liyre, constituait un 
privilége qui, misen ferme, et déduction faite des frais de recouvre- 
ment et émoluments des fermiers évalués par M. Necker 4 300,000 liv., 
rapportait a I'Etat 800,000 liv. | 

Droit sur les glaces. — Ce droit de 10 liv. par quintal fut établi en 
17841 par M. de Fleury sur les glaces de la manufacture de Paris : 
celles expédiées 4 |’étranger ou livrées pour l’ameublement des mai- 
sons royales en étaient seules exemptes. Mais, & raison des accidents 
qui pouvaient avoir lieu dans les pesées et chargements, le droit fut 
converti en un abonnement annuel de 150,000 liv. versé directement. 
au Trésor. Soy a, oy j . 

. Poudre et salpétre. — La fabrication et la vente de la poudre a 
tirer intéressent essentiellement Ia sdreté publique. Aussi, de temps 
immémorial, le souverain s’en est réservé en France le monopole, et 
i] n’en est pas dont la convenance soit mieux justifiée. Tour 4 tour 
affermé ou exploité par régié, il était en dernier lieu administré par 
quatre régisseurs qui avaient fourni chacun une avance de 250,000 liy.; 
leurs taxations réglées, suivant M. Necker, & un taux fort modéré, 
étaient & peine rémunératrices. Dans le tableau du 22 juin 1791, le 
produit de cette régie est porté 4 800,000 liv., déduction faite de 
150,000 liv. pour frais d’exploitation. Ces chiffres sont également 
ceux donnés par M. Necker. 

Droits régaliens du Clermentois. — Le pays du Clermontois en Ar- 
gonne avait été donné en souveraineté au duc d’Enghien en 41643, 
aprés la bataille de Rocroy. Depuis lors la maison de Condé avait joui. 
de tous les impéts pergus dans ce pays, et, en 1784, avait cédé 4 la 
couronne, moyennant une rente de 600,000-liv., les droits d'aide, 
gabelle, tabac, traites et enregistrement, se réservant seulement le 
produit des tailles, capitation et vingtiémes. Il paraft, d’aprés M. Bailly, 
que la convention n’aurait pas été complétement exécutée avant 4789, 


LES IMPOTS AVANT 1789. AB 


et c'est ce quiexplique pourquoi le produit du Clermontois n'est porlé 
sur le tableau annexé au rapport du 5 mai 1789 que pour 107,000 liv., 
tandis qu'il figure sur celui du 22 juin 1791 pour 400,000 liv., dé- 
daetion faite-:de 50,000 liv. pour frais de recouvrement. C’est ce der- 
nier chiffre que nous adopterons, puisqu’il était le résultai, d’un droit 
ac@ms par le Trésor depuis plusieurs années. 


Prodaits divers. 


Loterie. — A diverses époques, notamment en 1700, 1705 et 1717, 
le gouvernement ayait eu recours a des loteries pour faciliter l’émis- 
sion de ses emprunts ou retirer de Ja circulation les effets d'Etat qui 
s'y trouvaient. Ainsi les billets de la loterie organisée en 1717 étaient 
de 25 sous. Elle devait étre tirée tous les mois, le nombre des lots de 
chaque tirage était de 74 et le plus faible ne pouvait étre au-dessous 
de 4,000 liv., ni le plus fort dépasser 3,000 liv. Les personnes aux- 
qquelles ils étaient échus devaient rapporter une somme égale 4 leur 
valeur en effets d’Ktat, et, en échange, on leur délivrait, outre le lot 
en argent, un contrat de rente viagére représentant a 4 pour 100 l’in- 
térét des effets remboursés, Mais c’est seulement en 1776 que la lo- 
terie royale fut définitivement établie et devint pour l’Etat une res- 
source permanente. Constituée en régie particuliére, elle était admi- 
nistrée par un conseiller d'Etat assisté de sept administrateurs et son 
profit résultant d’un mécanisme bien simple, consistait dans la diffé- 
rence entre Ja recette provenant du prix des billets et le montant des 
lots gagnés par ceux qui les prenaient. C’était 14 un véritable impdt 
prélevé sur la passion du jeu et son.mauvais cdté était de favoriser 
ce funeste penchanf en lui présentant sans cesse un appat. Néan- 
moins, il ne devait pas périr avec le régime qui l'avait fondé et il & 


duré jusqu’en 1836, 
Il résulte des comptes de l’exercice 4787 qu'il produisit cette 
année... ...- 2-66 Botha et es 40,255,000 liv. 
De cette somme il faut déduire les frais de ges- ay 
tionettraitements. ........... ‘ye ee 's)~©=—- 2,350,000 liv. 
Pour avoir le revenunet..:.......2.2.- 7,905,000 liv. 


Monnaie et affinage. — Le droit de battre monnaie; droit essen- 
tiellement royal, fut pendant longues années donné 4 ferme. Le bail 
sen faisait 4 fait-fort, c’est-h-dire moyennant un bénéfice convenu 
sur le norhbre de marcs qui devaient étre fabriqués pendant sa durée, 
ou 4 forfait, c’est-h-dire moyennant une somme fixe et indépendante 


48% -LES IMPOTS AVANT 1789, 


du montant de la fabrication. On délerminait, en outre, le titre et le 
poids des espéces. Gomme 11 était difficile de les obtenir d'une ma- 
nicre précise pour chacune d’elles, ii était accordé sous le nom de re- 
méde uné certaine tolérance qui, dégénérée en abus, était devenue 
une source de profits illicites pour les fermiers et une cause d’affai- 
blissement dans la valeur du numeéraire. Colbert changea tout ce 
systéme : il créa dans diverses villes des établissements monétaires 
dont les directeurs, agents intéressés de l'administration, durent 
acheter, fabriquer et vendre avec les fonds et pour le compte du roi. 
Il leur était alloué pour tous frais un protit déterminé, de sorte qu’ils 
étaient 4 la fois régisseurs pour le roi et entrepreneurs de la fabri- 
cation. 

Il y avait en France dix-sept établissements monétaires ayant cha- 
cun leur lettre. Une cour dite des monnaies dont la juridiction em- 
brassait tout le royaume, connaissait des diverses contestations rela- 
tives 4 la fabrication, au titre, au poids, au cours et 4 la valeur des 
espéces, ainsi que des crimes de fabrication et émission de fausses 
monnaies. 

Si le droit de battre monnaie était un privilége royal, celui d’étre 
employé comme ouvrier dans l’hétel des Monnaies de Paris en était un 
autre consacré dans certaines familles par six cents années d’exis- 
tence. Nul, en effet, ne pouvait y travailler comme ajusteur ou mon- 
nayeur, s'il n’était d’estoc et de ligne, c’est-a-dire membre de la fa- 
mille qui depuis six siécles exercait ce meétier. Les fils ainés étaient 
monnayeurs, les cadets, ajusteurs, les filles, tailleresses, et si elles. 
avaient des enfants males, elles leur transmettaient leur droit. 


Le bénéfice net du monnayage pouvait étrede. . . 500,000 liv. 
Mais dans la méme catégorie de produits il faut 

mettre aussi celui de l’affinage des maticres d'or et 

d'argent considéré comme une dépendance du mon- 

nayage et constitué aussi en monopole exercé 4 Paris, 

Lyon et Trévoux par des fermiers ou sous-fermiers 

auxquels était payée une rétribulion déterminée par 

un tarif. Le prix de ce bail renouvelé en 1788 fut 


POTIC Ocasee RA Sta ¥ Skin ee 120,000 liv. 
Le produit net du- monnayage-et de l'affinage était 
doncde........., nie Waa ee eer ons 620,000 liv. 


Poste aux lettres. — Le transport des lettres était un monopole 
administré par une régie intéressée, composée de onze administra- 
teurs. Cette régie était placée sous le contréle d’un intendant génér 





LES IMPOTS AVANT 1789. 485 


qui avait aussi dans ses attributions la direclion des postes aux che- 
vaux et la police des messageries et diligences. 

Le dernier tarif en vigueur avait été fixé par un édit du mois de- 
juillet 1759 et variait suivant les distances 4 parcounir. Lé service 
Paris et la province n’était pas alors quotidien : les départs avaient 
lieu tous les deux, trois ou quatre jours suivant |’importance des 
localités & desservir et souvent méme une seule fois par semaine. 
Les distributions dans Paris élaient faites trois fois par jour. Les frais 
d’exploitation s élevaient 4 environ 3,600,000 liv., et, dans son rap- 
port du 5 mai 1789, M. Necker évalue le produit net de cette régie 
pour le Trésor 4 12,000,000 liv. 

Messageries. — Le transport des voyageurs par messageries était 
également un monopole. affermé & une compagnie composée de six 
administrateurs et tenue d’avoir des voitures partant 4 jour fixe pour 
toutes les grandes villes. Le prix des places variait suivant le genre 
des voitures. Il était par lieue de 16 sous dans les diligences en poste, 
dei0 sous dans les cabriolets 4 volonté et les carrosses 4 jour régié, et 
de 6 sous dans les fourgons et chariots. | 

Le prixannue! du dernier bail était de 1,100,000 livr. 

Voitures de place. —L’exploitation des carrosses de place, dont l’u- 
sage 4 Paris remonte au dix-septiéme siécle, fut longtemps aussi un 
privilége régi pour le compte du roi. En 1779, il fut cédé pour trente 
années, ainsi que celui des voitures et petites messageries de la banlieue 
4une compagnie qui fit l’avance au Trésor, sans intéréts, pour un 
pareil nombre d’années, d’une somme de 5,500,000 liv. Cette com- 
pagnie fut, en outre, autorisée a percevoir un droit de 6 sous par 
jour sur chaque voiture de remise, & la condition de verser a ]'Hépital 
général de Paris une subvention annuelle de 15,000 liv. et, a l’occa- 
sion de ce traité, le prix de la course de fiacre fut porté 4 30 sous. Il 
y avait alors dans Paris 650 voitures de place et autant de remises. 
M. Bailly, dans son Histoire des Finances de la France, évalue * 
a 875,000 liv. le profit annuel du privilége concédé. Mais on ne peut 
attribuer au Trésor comme revenu que Je montant de la rente stipu- 


lée en faveur de l'Hépital, soit. .......... 15,000 liv. 
Puis V’intérét du prét de 5,500,000 liv., qui lui 
avait 6 fait, soit. 2. 2 6 2 ee et ee we . 275,000 liv. 


Le méme priyilége concédé 4 Lyon, Metz, Lille, 
Rouen et quelques autres grandes, villes rapportait 
CD VINON 5 550s akc end hai de SP a ee . 47,000 liv. 


et le bénéfice annuel pour I’Etat était ainside . . . . 337,000 liv. 


Mare d’or. — Le marc d’or était un droit acquitté au souverain a 
chaque mutation de charge en reconnaissance du bienfait que rece- 


46 LES IMPOTS AVANT 1789, 


vaient ceux auxquels il les conférait. Ce droit fut elabli par Henri II 
en remplacement d'une taxe qui était due lors des prestations de 
serment et le produit en était primitivement affecté & payer les 
appointefnents des chevaliers du Saint-Esprit. 

Un édit du 4° décembre 1770 soumit au marca’ or des emplois qui 
jusqu’alors en avaient été exemptés et fixa un nouveau tarif qui 
comprenait les fonctions de finances aussi bien que les offices, titres, 
dignités civiles et militaires, les charges de la maison du roi, les 
érections de terres, lettres.de noblesse ou autres, portant établisse- 
ment de priviléges et, en général, tous les actes de faveur.qui.devaient 
étre revétus du sceau de la chancellerie. 

Un trésorier spécial était chargé de la recette du marc d’or qui 
produisit, dans l'année 1786, 1,920,000 liv. 

Revenus casuels. — Les revenus ‘versés dans la caisse dite des 
parties casuelles étaient de diverses natures. Nous allons examiner les 
principaux. 

Il y avait d’abord la redevance dite paulette du- nom. de Charles 
Paulet son inventeur établie en 1604 sous Henri IV. Elle était due in- 
dépendamment du marcd’or par les titulaires de diverses charges de 
judicature et de finance. Elle était payée partie chaque année, partie 
tous les trois ans, et son acquittement régulier assurait la transmis- 
sion de ces charges dans les familles. 

Puis venaient les droits de confirmation ou joyeuxavénement dus a 
chaque changement de régne par divers particuliers ou communautés 
qui avaiént obtenu la concession de titres, dros ou priviléges, 
déterminés dans ‘des édits de 1723 et 1727. 

La caisse des parties casuelles recevait encore les finaness des 
offices du point d'honneur. Le point d’honneur était un tribunal 
composé de maréchaux et chargé de juger tous les différends qui 
_ Survenaient entre les nobles ou militaires, soit 4 raison .d’engage- 
ments contractés sur parole, soit relativement aux insultes ou propos 
qui pouvaient intéresser leur honneur. Des gentilshommes y étaient 
attachés, les uns commie lieutenants, d’autres comme greffiers on 
rapporteurs, et ils payaient lors-de leur nomination, suivant l’impor- 
tance de leur office 6,000, 4,500 ou 3,000 liv. 

Enfin, dans la méme caisse était versée la-part-revenant au Trésor 
dans les produits des droits de jurande et de mattrise. 

Ce sont deux édits rendus sous Henri III en 4584 et 1583 qui, en 
déclarant que la permission de travailler était un droit royal et do- 
manial, astreignirent tous les négociants, marchands, artisans et gens 
de métier résidant dans les villes ou bourgs du royaume a se con- 
stituer en corps, maitrises et jurandes. Ces mémes édits réglérent la 
durée des apprentissages, la forme et la qualité des chefs-d’ceuvre 


LES IMPOTS AVANT 1789. ass 


que devait présenter tout apprenti pour étre recu maitre, les forma- 
lités soit pour la réception, en cette qualité, soit pour les élections 
des jurés, et enfin les sommes & payer par les aspirants tant au 
domaine a titre de droit royal qu’aux jurés et .communautés. Mais il 
parait que ces prescriptions n’avaient pas été généralement exécu- 
tées, car un édit de 1673 ordonna que tous individus faisant profes- 
sion de commerce ou métier quelconque sans aucune exception, soit a 
Paris; soit dans les autres villes et licux du royaume, qui n' étaient 
d’aucun corps seraient dablis en communautds et matirises aunquelles il 
serait accordé des statuts expédids par wn secrélaire di rot. : 
Ce régime aussi préjudiciable au commerce et & |’industrie dont 
il entravait les progrés, qu’i la consommation 4 daquelle il imposait 
des prix factices, donna liew 4 des attaques incessantes. Dés son ori- 
gine, les états généraux de 4615 en avaient demandeé la suppression 
compléte, en se fondant sur des considérations éirées. de la plus saine 
économie politique. Mais, soit pour conserver.un revenu d ailleurs 
mnime, soit pour ne pas étre obligé d'indemnniser les corporations 
des sacrifices onéreux faits par leurs membres pour y étre admis, 
soit aussi dans la crainte de mécontenter les classes intéressées a la 
durée de ce monopole industriel et: commercial, }'Etat le :maintint 
dans tonte sa rigueur, jusqu’en 1776. Par un édit du mois de février 
de cetfe année, Turgot fit supprimer les maitrises, abroger leurs 
statuts et priviléges, rétablir la liberté du commerce et du travail et 
rendre & tous les citeyens la faculté de s'établir sans subir aucune 
épreuve ni payer aucun droit. Le parlement ayant refusé d'enregistrer 
cet dit, il fallut }’y contraindre par un lit de justice. Mais dés | a 
Turgot fut sorti du ministére, son successeur se hata de rétablir les 
mailrises, en réduisant toutefois le nombre des corporations et en 
supprimant des usages abusifs. L’accés des mattrises fut aussi rendu 
plus facile et Jes droits & payer qui étaient de 3,000 et méme de 4,000 
livres, suivant-les professions, ne durent plus dépasser 1000 livres: 
Les: trois quarts en furent attribués au Trésor et le surplus faissé aux 
corporations pour subvenir 4 Jeurs dépenses. C'est donc le produit 
de ces trois quarts évaluéa......... ae | 1100, 000: liv. 
qui était versé 4 la caisse des parties casuelles. D’a- 
prés les comptes de l'année 1786, le somplvs de la 
recette fut de. ....... sie Sees - 6,500,000 liv. 


Le total des revenus annuels était doncenviron de 7,400,000 liv. 
Mais de cette somme il faut déduire....,.... 440,000 
pour frais de gestion et le traitement du receveur gee 
néral chargéen méme temps dela direction du service. 


erates See ae 
Reste. . 2... 7,260,000 liv. 





488 -LES INPOTS AVANT 1789. 


Diziéme retenu sur les pensions, rentes, mntéréis de cautionnement.— 
Afin d’augmenter le fonds d’amortissement auquel avait été affecté le 
premier vingti¢me, un édit de 1764 ordonna qu'il serait retenua 
son profit un dixiéme sur les arrérages des rentes perpétuelles ou 
viagéres, sur les intéréts des cautionnements, sur ceux des finances 
fournies par les titulaires d’ offices et sur les pensions dues par I'Etat. 
La caisse d’amortissement ayant été supprimée, cette retenue aurait 
dui cesser avec elle. Mais on continua & la faire au profit du Trésor et, 
pour la rendre définitive, l’abbé Terray fit décider en 4771 par arrét 
du Conseil que les intéréts, rentes et pensions a Ja charge du Trésor, 
ne seraient plus portés sur les états de payement que déduction faite 
des retenues et impositions dont ils étaient passibles, et seulement 
pour la portion nette revenant aux ayants droit. Ce fut 14, en ce qu 
concernait les rentiers, une véritable banqueroute, et pour les autres 
intéressés un impdét forcé dont le montant n’a jamais figuré comme 
revenu dans les comptes du Trésor public. Néanmoins, il est porlé 
comme tel par M. Necker dans le tableau annexé & son rapport du 
> mai 1789, mais seulement pour......... 6,290,000 liv. 

Ii convient d’y ajouter le prélévement du dixiéme 
sur les rentes existant en 17741, déduction faite de 
celles viagéres éteintes depuis. cette époque, soit... 5,469,000 liv. 


Cestdoncalasomme de............ 14,759,000 liv. 


quil faut évaluer le produit annuel pour le Trésor de ces diverses 
retenues. 

Taxe sur les juifs. —D'aprés l’ancien droit public de la France, es 
juifs n’avaient ni domicile ni état dans le royaume, et, quoique nés 
en France, ils étaient considérés comme étrangers. Néanmoins on les 
tolérait en Lorraine et en Alsace, parce quiils y étaient déja élablis 4 
l’époque de l’acquisition de ces deux provinces. Mais la faculté de 
résidence et celle de faire le commerce ne leur fut maintenue qu’ | 
condition de payer une redevance annuelle, dont le produit pout ls 
couronne était de 70,000 livres. 

Impositions de la Corse. — Le produit des diverses contributions 
de la Corse était évalué par M. Necker 4 une somme de 550,000 lv. 
provenant : 


_ 4° Dune subyention, en nature, defruits. ... . . 200,000 liv. 
2° D'un impét sur le loyer des maisons. . ... 35,000 
3° De droits d’entrée et de sortie. ........ 480,000 
4° D'un bénéfice sur la ventedu sel... ..... 90,000 
3° De droits de contréle et de timbre. ...... 25,000 


6° D'pn droit sur la péche et de divers octrois. . . 20,000 
mat “eRe He 550,000 liv. 





LES IMPOTS AVANT 1789. 489 


Les dépenses civiles de l'ile seules dépassaient cette somme, et il 
fallait-y envoyer annuellement un supplément de 250,000 livres pour 
les solder. 

Apanages. — Nous classerons également parmi les produits divers, 
4 raison de leur nature mixte,.le revenu-des apanages.. 

C’était un des anciens principes du droit public de la France que, 
Jorsqu’un prince montait. sur. le tréne,-son patrimoine -était irrévo- 
cablement acquis & |’Etat, auquel incombait en échange Vobligation. 
de subvenir & | établissement de ses fils puinés. Le principal revenu du 
souverain provenantalors du domaine foncier de la couronne, il devait 
nécessairement, quand il les mariait, en détacher une partie pour leur 
constituer une dotation. Mais, aux termesd’une ordonnance de 1566, 
les biens de l’Etat étant inaliénables, les princes dotés avaient seule- 
ment l'usufruit de ceux qu ils fenaient en apanage, et, a l’extinction 
de leur descendance male, cet usufruit faisait retour : la couronne. 

Il y avaiten 1789 trois apanages : l’un, le plus considérable, celui 
de la maison d'Orléans, constitué en 1661 au profit de Philippe, chef 
de cette famille, par Louis XIV son frére, et accru depuis lors 4 di- 
verses reprises; les deux autres, accordés au comte de Provence et 
d’Artois par Louis XVI. Ils consistaient en palais, terres, bois et les 
redevances qui y étaient attachées, plus dans le produit des droits 
d’aide, contréle, insinuation, centiéme denier et autres percus dans 
’étendue des seigneuries qui en faisaient partie, bien que-ces droits 
ne fussent ni aliénables, ni cessibles, ni susceptibles de pouvoir, sous 
aucun prétexte, étre détournés de leur véritable destination qui était 
d’acquitter les dépenses publiques. Quelques- -uns méme avaient été 
concédés moyennant finance aux deux maisons de Condé et de 
Bouillon, et il y avait eu la un véritable abus de l’autorité royale. 

Il résulte des recherches faites- par le comité des domaines de !'As- 
semblée constituante, que le revenu net des biens immeubles et rede- 


vances compris dans ces apanages était de. _. + 4,459,000 liv. 
et celui des droits jouis par les princes apanagistes 
concessionnaires de... 1... 1 ew we etee e s -, 2,406,000 


Soit au total... . 6,565,000 liv. 


Cette somme doit figurer au compte des. revenus de I’Etat, puis- 
qu'elle était le produit d'une portion de son domaine ou d'impéts 
royaux affectés a!’ accomplissement d'un engagement national. C’est 
en vertu de ce principe que l’Assemblée constituante, reconnaissant 
la dette, mais usant du droit qu’avait la nation de s’en acquitter de 
la facon la plus conforme 4 ses intéréts, révoqua les apanages réels 
concédés et décida qu'ils seraient remplacés au profit de leurs titu- 
laires par des rentes sur I’ Etat. . 





490 LES IMPOTS AVANT 1789, 


Divers revenus. — Enfin dans le tableau annexé & son rapport du 

5 mai 4789, M. Necker fait figurer parmi les revenus du Trésor: 
4° Le montant d'une subvention spéciale fournies par les villes des 

provinces annexées pour l’entretien de leurs fortifi- 

cationS . ew eee eee ee ee tet we ee et ww )~©—6970,000 liv. 
9° Les intérés annuels d’une créance sur les Etats- 

UNI. 6 eee We ek ee ee we ce oa se ee os 4,600,000 
3° Ceux d'une eréance surumprinced’Allemagne. 500,000 

- 4° Le produit annuel des forgesroyales...... 400,000 

5° Le loyer de diverses maisons et terres non por- 

tées dans le compte de la régie des domaines. . . . | 180,000 


Total. . . 3,055,000lv. 


Tels étaient les divers produits percus au nom du roi et affectés au 
payement des dépenses et engagements de I’Etat. 
Nous allons les récapituler : 


IMPOTS DIRECTS. 
TANG ei. ek were 4s S.A. RS Se PER ORS « 91,000,000 


GapitatiOnic esc a0 SS OS ee SS » « « » 44,500,000 
Deux vingtiémeset sous additionnels. . . . . . « - 35,000,000) 248,700,000 
Décame du clerge.. .. 2... SS ete as « 44,200,000 


Corvées.. 2. 1 2 ee eo ee ew we ww we tw ee ~©=©620,000,000 


Droits domamiaux. . 2... ... 2.222 - . 47,000,600 
Domaine rel... S22 222222222212 48%600;0004 6300000 


Aides, . 2 ee ee ee ew ee ee wes ~ 59,500,000 


Traites. 2 ee tk Lf 15,580,000 
Entrées dans Paris. . .. 2.2... .c.ee. 
Domaine d‘Occident. ......2..4... prs atts 5,828,00 


Droits d’entrée sur les négres. . . . 2, ee ee 13,00 
Aides de Versailles... ........00.. 4,096,000 
Deux sous pour livre additionnels aux taxes indirectes. 13, 456,000) 237,195,000 
Droits des quatremembres. ........... 800, ‘00 
Devoirs de Port-Louis. . .....0-20.-.e00. 47,000 
Douane de Lyon. ...... 6 a? Kates — 750,00 
Caisse de commerce... 2 2 te we te te 705,000 
Caisse de Poissy... 2... 2. ee ee nx 1,100,000 
Droit sur les glaces. . 2 0 2 a. we et 150,000 
-Poudres et salpétres. . 2... ee ae ee eee 950,600 
Droits régaliens du Clermontois.......... 450,000 


fee 
A reporter... ... 518,495,000 








LES INPOTS AVANT 1789. 4941 
Report... . . . « 548,495,000 


PRODUITS DIVERS. 


TOLEMES.. «ck eo Se eee ew wee ee ~©=©610,255,000) 
Monnaie et affinage. . 2... 2. we we 620,000 
Poste aux Jettres. . . . 2... 2... o » ~~ « «12,000,000 
Messageries. - 2... 1 ee ee te tw wees 4,100,000 
Voitures de place... . 2... Sy eee eae Sa Sy: 337,000 
Marc d‘or. . 2... i a eae aoe ae ee ee ae 4,700,000 
pe ees ee ee eee eae 7,400,000 
Dixieme de retenue. .... ©. ...s.e-eeee 11,759,000 

Taxes sur les juifS. . 2... 1 eee eee : 70,000/ 5,411,000 
Impositions de la Corse. . . 2... 2 2 es 5% 550,000 
Apamages. 2 0 see mew ee ee eee 6,565,000 
Subvention pour fortifications... ...... — 575,000 
Intéréts dus par les Etats-Unis... .......-- 4,600,000 
Intéréts dus par un prince d’Allemagne.. . .... 300,000 
Produits des forgesroyales.........2.. ‘ 460,000 
Loyer de terrainset maisons. . ......2-.6. 180,000 

Toran. . «~~ 575,906,000 

Les frais de recouvrement ci-dessus relatés s’éléventa. ... . 52,300,000 


Le revenu net était donc. . 2... 2 6 ee ee ee ww ew ~~ «824,606,000 


II 


IMPOTS AYANT POUR OBJETS DE REMUNERER DES SERVICES PUBLICS ET PERCUS 
DIRECTEMENT PAR LES INTERESSES AU PROFIT DESQUELS ILS AVAIENT ETE 
ETABLIS. 


Ces impdts étaient la dime ecclésiastique, les épices, les droits de 
chancellerie et ceux d’amirauté. 

Dime ecclésiastique. — La dime ecclésiastique était une portion 
du revenu brut de la terre ou des troupeaux, prélevée pour le salaire 
des ministres du culte. Les produits du commerce et de l'industrie 
en étaient exemptés. Elle était réelle ou mixte suivant qu'elle s'ap- 
pliquait aux fruits du sol ou aux animaux de basse-cour. Parmi ces 
derniers, ceux de l’espéce bovine et chevaline n’y étaient pas 
généralement assujettis. La dime réelle se subdivisait en grosse dime 
portant sur les céréales, menue dime sur les autres fruits et en 
verte sur les légumes et racines. 

Nul impdét n’était plus inégal, d’abord parce que son assiette 
changeait selon les pays ou les cultures et ensuite parce qu’étant 


492 LES IMPOTS AVANT 1789. 


prélevé sur les produits bruts, sa proportion avec les produits nets 
variait souvent dans la méme paroisse d’un champ a l'autre suivant 
la fertilité du sol et les facilités plus ou moins grandes d’exploitation. 
Il est constaté par les procés-verbaux de |’Assemblée constitaante 
que son taux allait d’aprés les localités du septiéme au_trente- 
deuxiéme du revenu net. Il élait done difficile d’évaluer ce qu'il 
pouvait rapporter au clergé. Aussi les plaintes fondées qu’excitait 
on inégalité et le poids excessif dont en divers lieux il grevait 
l’agriculture encourageaient toutes les exagérations 4 cet égard : 
quelques auteurs ont porté son produit jusqu’a 164,000,000 liv. 
Mais le chiffre le plus rapproché de la vérité parait avoir été établi 
par le comité ecclésiastique. et celui des contributions publiques de 
l’Assemblée constituante qui, prenant: pour base moyenne le dix- 
huitiéme du revenu brut, l’ont fixé & 123,000,000 liv. 11 faut en 
déduire 27,000,000 liv. pour frais de perception. Il restait donc un 
produit net de 96,000,000 liv. oe 

Epices. — Les épices furent longtemps des cadeaux donnés par 
les parties 4 leurs juges et ainsi appelés parce qu’ils consistaient 
d’habitude en fruits confits ou préparés avec des aromates, le sucre 
éfant alors fort rare. Le modé de rémunération volontaire devint 
plus tard un droit et fut converti en rétribution pécuniaire. Un édit 
de 1669 ordonna que, par provision et en attendant qu'il fit possible 
d’augmenter les gages des offices de judicature pour leur donner le 
moyen de rendre la justice gratuitement, les juges et magistrats des 
cours ne pussent prendre d’autres épices que celles fixées par le 
président. C’était 1a une conséquence forcée de la vénalité des 
charges judiciaires; le prix de leurs finances versé dans les caisses 
de |’Etat avait depuis longtemps été absorbé : l’intérét annuel qu'il 
fallait payer aux titulaires était une charge considérable pour le 
Trésor et, afin de ne pas l’aggraver, on laissait retomber Jes frais de 
la justice sur ceux qui devaient y avoir recours. Bien plus, loin de 
réaliser les promesses contenues dans l’édit de 1669, le gouver- 
nement avait méme donné aux épices percgues dans Jes juridictions 
royales une nouvelle sanction en prélevant leur dixiéme a son profit. 
Toutefois ce prélévement n’avait pas lieu dans les provinces con- 
quises et les juridictions seigneuriales. | 

Il résulte des recherches et calculs faits par M. Bailly que le pro- 
duit des épices pouvait ¢étre : 

Dans les juridictions royales et cours d'amirauté 
ES sons. eae he Sis ce as oh a Gas Sa at gn a aaa 13,700,000 liv. 

Dans les juridictions seigneurales de... ... 42,000,000 

En y ajoutant celui des droits de greffe.. . . . 3,300,000 


On a l'ensemble annuel des frais de justice. . 29,000,000 liv. 


LES IMPOTS AVANT 1789. 495 


Les tarifs des épices variaient suivant Jes juridictions; et, la ou 
il n’en existait pas, le montant des honoraires était arbitrairement 
déterminé daprés les ressources des parties et limportance des 
causes. Nous n’avons pas besoin d'insister sur les graves incon- 
vénients d'un pareil mode de rémunération : il mettait la conscience 
aux prises avec J’intérét chez des hommes qui, ayant acheté leurs 
charges 4 chers deniers, désiraient naturellement trouver dans leur 
produit un dédommagement aux sacrifices qu tls s'étaient imposés, 
plus la récompense de leur travail. Seuls juges dans leur propre 
cause, ils risquaient donc souvent de dépasser les justes limites et 
les taxations judiciaires qualifiées par Letronne, avocat au présidial 
d'Orléans, de brigandages de la justice, n’étaient pasun des moindres 
abus de l’ancien régime. 

Drvits de chancellerie et contréle. — On peut encore ranger dans 
la méme calégorie de perceptions les droits de chancellerie levés 
4 Vexpédition de tous les actes ou titres revétus du sceau royal, 
dont le produit était partagé entre le garde des sceaux, les officiers 
de ja chanceillerie et les secrétaires du roi, plus ceux altribués au 
conirdleur général pour le contréle des quiltunces délivrées au recu 
des sommes versées au trésor royal ou a Ja caisse des revenus casuels. 
Leur produit pouvait étre de. ....... .... 800,000 liv. 

Droits d’amirauté. — Il y avait enfin les droits d'amirauté percus 
au profit de l’amiral de France. Ce grand officicr avait dans ses 
altributions non-seulement ce qui concernait les cours et tribunaux 
d'amirauté chargés de staluer sur toutes les actions relatives au 
commerce maritime, mais aussi la police des ports, et nommait 
4 tous les emplois qui en dépendaient. Il lui était alloué a cet effet 
pour ses gages et ceux de ses subordonnés des droits de tonne, 
balise, congé, passe-port, lestage et délestage percus sur les navires 
en chargement ou déchargement, entrant ou sortant, et sur les 
ouvriers travaillant dans les ports. Le revenu calculé d'aprés le 
prélévement de 6 sous par livre fait au profit du Trésor par la régie 


des domaines pouvait étrede............ 300,000 liv. 
Récapitulant les produits de cette section, 
Dimes) é.& osdscus Ge hs Pe we 423,000,000 liv. 
Epices.. .. . ee a ee ee 29 000,000 
Droits de chancellerie et contréle. ...... 300,000 
Droits d’'amirauté.. .... 0... ee ee 300,000 | 
nous trouvons une somme totale de....... 452,600,000 liv. 


o1 
to 


COcrosne 1865. 


Gee LES IMPOTS AVANT 4789, 


IT! 


REVENUS PROVENCIAUK ET COMMUNADX. 


Revenus provinciaux. — Sous l’ancienne monarchie, il y avait 
aussi des dépenses faites aux frais des provinces qu’elles intéressaient 
spécialerment. Dans les pays d’élection et ceux annexés, ces. dépenses 
élaient payées au moyen de ressources dont disposaient les mten- 
Gams et, dans les pays d'états, elles étaient réglées et contrélées par 
fears assemblées qui votaient aussi Jes fonds nécessaires pour les 
exécuter. 

‘Les documents manquent pour apprécier le montant et 1a nature 

de ces divers produits. Nons ne pouvons donc désigner que les prin- 
cipaux et nous en rapporter pour leur évaluation aux chiffres 
donnés par MM. Necker et Bailly, en les distinguant par catégories de 
provinces. 
' Ainsi, dans les pays d’élection, il était imposé, en sus du con- 
tingent de la capitation assigné 4 chaque généralifé, un sixiéme 
appelé ‘bon de capitation et dont le produit évalué 4 5,000,000 liv. 
environ, était employé par l’intendant aux dépenses d'utilité pro- 
vinciale. 

Dans les pays annexés, Ja nature des produits variait suivant les 
provinces. 

En Alsace, ils pouvaient s’élever & 2,300,000 liv. et provenaient 
de ptages, d'une taxe sur les juifs, d'une autre sur les riverains 
4u Rhin pour lentretien des digues du fleuve, de droits sur le sel 
et les tabacs étrangers ct d’une imposition spéciale pour acquitter 
la part mise a la charge de la province dans le prix des fourrages 
livrés aux régiments de cavalerie qui y tenaient garnison. 

La province de Flandre avait conservé, lors de sa réunion & la 
France, le privilége de déterminer dans une assemblée générale de 
ses députés le mude dont elle contribuerait aux charges publiques. 
Elle fe faisait, partie au moyen de droits sur les objets de consom- 
mation, partie au moyen d'impdts directs. De plus, pour acquitter 
les frais de tenue de son assemblée, I‘habillement des soldats pro- 
vinciaux, la subvention des fourrages, l’entretien des riviéres de 
l’Aa et de Marque, ainsi que les autres dépenses d’intérét provincial, 
elle percevait 4 son profit un droit dit de tonlieu, payé par les mar- 


LES. IMPOTS AVANT 4789, 498 


chands fripiers et tailleurs de Lille, 4 raison de 2 sous 4/2 par livre 
du prix des vétements vieux ou neufs qu’ils vendaient, une taille 
dite de passage, des taxes sur les egux-de-vie, vins, beurre, le tout 
d'un produit environ de 2,000,000 liv. 

La province de Hainault subvenait aux dépenses de méme nature 
au moyen de taxes sur les boissons et autres objets de consemma- 
tion, d'un revenu de 500,000 liv. 

En Franche-Comté, on y affectait une portion des contributions 
directes percues au nom du roi. Ainsi il résulte.des comptes rendus 
par les receveurs des bailliages de la généralité de Besangon pour 
l'année 1790 que, sur le produit de la taille, de la capitation et des 
vingtiémes, il leur avait été versé 240,000 liv. pour le payement des 
dépenses provinciales. Cette somme assurément ne pouvait suffire, et 
d’autres produits avaient la méme destination. Mais ils sont inconnus . 
et nous porterons seulement les 240,000 liv. en recelte. 

La Lorraine profitait d'un prélévement de méme nature qui pouvait 
étre en moyenne de 350,000 liv. Elle retirait de plus d'impositions 
spéciales ou de la vente de ses bois 1,400,000 liv. et avait ainsi 
1,750,000 liv. de ressources propres. 

Enfin, dans les Trois-Evéchés, le Boulonnais, le Calaisis, il était 
également pourvu aux dépenses provinciales au moyen de taxes.sur 
les consommations et autres droits. Mais il ne reste aucun document 
qui puisse metire 4 méme de constater ce qu’elles produisaient. 

Il est plus facile de constater ce qui se passait dans les pays d états, 
parce que les recetles et dépenses provinciales y étaient votées par 
leurs assemblées. . = | ame Sd 

Ainsi, en Languedoc, la province percevait 4 san propre-compte la 
taille, la capitation, les vingtiémes, des impositions additionnelles sous 
le titre de deniers extraordinaires, plus, sous celui d’équivalent, des 
laxes sur les vins, le poisson et Ja viande, et entin un droit de péage 
sur le pont de Beaucaire, le tout d'un produit de. .  18,612,000liv: 

Dans le tableau annexé au rapport de M. Necker 
du 5 mai 1789, nous voyons que sur cette somme 
elle versait au Trésor pour son contingent dans les 


contributions directes........ 9,767,000 

Plusa larégie générale des aides 4 titred’abon- ) 441,525,000 liv. 
Mement ......... »». 1 + 4,098,000 

Ik lui restait donc... .........02.. 7,287,000 liv. 


pour l’acquit soit de ses propres, dépenses, telles que confection et 
entretien des routes, frais de réunion des états, intéréts de ses em- 
prunts, soit de celles mises 4 sa charge, ainsi le service des fourrages, 
celui des lits, étapes et convoijs militaires, ete. 


496 -LES IMPOTS AVANT 4789. 


Ia Provence levait également a son compte Ja taille, la capitation 
et les vingtiémes, plus diverses impositions addilionnelles réparties 
par feu et quelques taxes de consommation, le tout d’un produit 
de 7,360,000 liv. Sur cette somme elle versait au Trésor pour son 
contingent des contributions directes 2,892,000 liv., pour abonne- 
ment de taxes indirectes 600,000 liv., et le surplus était affecté a 
l'acquit soit de ses propres dépenses soit de celles mises 4 sa charge 
et qui élaient les mémes qu’en Languedoc. 

La province de Bourgogne. comprenant aussi Je Maconnais, la 
Bresse, les pays de Gex, Bugey et Dumbes, retirait de ses contribu- 
tions directes ou impositions additionnelles et crue sur le sel une 
somme de 9,000,000 liv. Elle versail au Trésor pour sa quote-part 
dans les contributions directes 4,128,000 lib., plus, pour abon- 
nement de taxes de consommation 872,000 liv., soit un total 
de 5,000,000 liv., et il lui restait 4,000,000 pour ses propres dé- 
penses. 

La Bretagne levait sur les biens roturiers et par feu dans chaque 
naroisse une contribution qui avait beaucoup d’analogie avec la taille, 
ct s’appelait fouage ordinaire,si son produit devait étre versé au 
Trésor public, et fouage extraordinaire si elle était percue au profit de 
la province. 

Les boissons y étaient également soumises a des taxes dites 
devoirs et billots, suivant qu’elles étaient vendues en gros ou en 
détail. 

Le revenu de ses diverses impositions pouvait ¢tre de 16,000,000 
Ol ere, Sica, eNotes ee ie ar era ey Cea dts 16,000,000 liv. 

Il était versé au Trésor 4 titre de don gratuit ou 
pour la part de la province dans les contributions 


divectOS; 4-5 4-45.54.4. 0 we erax 6,600,000 

A la régie générale des aides pour abonne-} 8,640,000 
HONE S, Sh oe Sa tee ae 2,040,000 

J] lui restait donc pour subvenira ses propres 
GEPENSES: eso. Fare Rte ane Seen 7,360,000 


Le produit total des contributions directes percues dans la pro 
yince de Béarn, Navarre, Bigorre, Foix, pays de Labour et Quatre- 
Val.ées était de... 2... 2. ee eee ee ee 2,000,000 liv. 

Le contingent qu'elles versaient au Trésor 
est porté sur le tableau annexé au rapport du 5 


juin 1784 4 lasomme de... ........2.. 1,157,000 
Il restait donc... . . 2. ee eee ow. =) 845,000 liv. 


qui étaient affectées & payer soit les dépenses mises a leur charge, 








LES IMPOTS AVANT 1789. 497 


telles qu’entretien de canaux et port, fourrages de cavalerie, etc., 
évaluées & 400,000 liv., soit les leurs propres parmi lesquelles nous 
remarquerons celles relatives 4 l’entretien de haras. 

La province d’Artois percevait sous le nom de vingticme et sous 
celui de centiéme sur les biens fonds, des impdts 


directs produisant............-0.06- 3,017,000 liv. 
Plus en taxes sur les boissons et la viande de 
DOUCHEIOs. 2a? as % os SS ll. ee 1,780,000 
TOG he So ek aoe eS 4,797,000 liv. 


5,400,000 liv., étaient versées au Trésor public etles 4,397 ,000 liv., 
de surplus restaient 4 la province. 

Récapitulant les produits connus et levés au compte ou au prolit 
des provinces pour étre affectés aux dépenses d'intérét purement pro- 


vincial, nous avons pour les pays d’élection. . . 5,000,000 liv. 
Prosinces annexées............066 6,790,000 
Pays d’états.. 2... 1... ee ee » 29,155,000 

Totalenviron........ 36,945,000 liv. 


que nous pouvons sans exagération porter 4 40,000,000 liv., les docu- 
ments ayant manqué, ainsi que nous l’avons vu, pour |’établir d’une 
facon exacle et compléte. 

La population et |’étendue des pays d’états n’étaient guére que le 
quart de celles du royaume, et, cependant, leur part daus l'ensemble 
des revenus provinciaux était de prés des deux tiers. Mais ils avaient 
spécialement 4 leur charge les frais de tenue de leurs assemblées, 
ceux de recouvrement des impéts, des traitements d’employés, 
ils supportaient des dépenses militaires, soldées ailleurs avec les 
fonds généraux, et la corvée y ayant été généralement supprimée, 
les chemins y étaients faits et réparés 4 prix d'argent. De plus, sous 
limpulsion intelligente et la surveillance éclairée de leurs assem- 
blées, des travaux utiles y étaient sans cesse entrepris et les routes, 
riviéres, ports, édifices publics, mieux entretenus que dans les 
autres provinces. Les dépenses devaient donc y ¢tre plus considéra- 
bles; mais, faites avec plus d’économie, la plupart d’entre elles 
étaient pour l'industrie, l’agriculture et le commerce la source de 
grands profits. Aussi I'habitant était plus aisé, il payait mieux Jes 
impdts et, dans son ouvrage sur l’ancien régime, le regrettable 
Tocqueville a constaté, avec autant de vérité que de logique, combien, 
grace & un régime représentatif si imparfait cependant, l’adminis- 
tration et l'état des populations y étaient, 4 tous égards, meilleurs 
que dans les généralités soumises sans contrdle a l’autorilé des 
intendants. 


AGE LES IMPOTS AVANT 4789. 


Revenus communaux. — Il est impossible d’apprécier, méme 
‘approximativement, Pancien revenu des communes. Un grand nom- 
bre d'entre elles avaient des ‘biens plus ou moins mal administrés, 
et le produit n’en‘a jamais été constaté. D'autres percevaient des 
taxes en usage dans:la province et il serait difficile d’en retrouver la 
drace, ‘Nous ne pouvons donc parler que des impositions locales, 
généralement appliquées, ou de celles spéciales 4 cerlaines villes, 
dont {importance a fait conserver le souvenir. 

C'est surtout au moyen des octrois qu’il était pourvu aux charges 
municipales, et aux dépenses des hospices. Dans certaines provinces 
cependant ils n’étaient pas en-usage, et, en général, la nécessité seule 
portait les villes 4 y avoir recours, parce que le Trésor prélevait 4 son 
profit la moitié de leur produit : la part des villes était de 
27;008,000 liv. Le tiers de cette somme était levé 4 Paris, soit 
9,060,000 liv., dont 4, 700,000 liv. pour le compte de la ville et Te 
surplus pour celui des hospices. 

Un-projet de budget pour 1758 peut nous faire comnattre quelles 
étaient les dépenses et les recettes réglées alors par le conseil de ville 
de Paris. | 


RECETTES. 

Droits seigneuriaux. .. 2... .. 20000. 154 hiv. 
Redevances simples. ...........2.. 8,544 
‘Loyer du four Notre-Dame. ........... 40,625 
Boucherie du-Marché-Nevf............ 3,405 
‘Divers loyers de maison... ......2..2.. 12,930 
‘Péage du pont Rouge... ........2... 5,000 
Droit affermé sur la biére. .. 2.2... 38,000 
DINGES 227i Se A, a Begs Ok a eee Ne 420 
MNOMEOS os, is: 3 ood Sele en ee ge RM eh 43,000 
Domaines etbois............208. 3,520 
Lodsetventes.............0.200. 2,000 
Droit annie), 2% ate alee ae Ae ew 6,000 
AMOROES od Ss BOK Se ee we 300 
Pieds fourchus, boissons et autres octrois. .. . 2,403,654 
fs) 6 2,243,589 

DEPENSES 
Rentes viagéres et perpéluelles. ..... ».. 4,297,009 liv. 
Le gouverneur, le prévét des marchands, leurs 

PULPRUKS. Seek eee awe Hare we a dats 499,570 


A reporter. ..... 4,490,579 liv. 





LES IMPOTS AVANT 1780, 409 


| Report... ...4. 1,490,579 liv. 

Officiers de la juridiction. ........... 25,956 
Traitements d’employés. ...........- 169,804 
Divers travaux d’entretien......... are 91,009 
Pensions viagéres. ........ et ee 12,700 
a) SE eer er eee a ae ee ee QD, 42a 
Feu de laSaint-Jean. .......-..0.0. ; 5,950 
GOrTOSS@S:-4)4 6 ded: be oe ee ee ee BS 8,000 
Repas indispensables.............. 20,000 
Divers loyers.. 2... 22. we ee wes, 1,025 
POURS oid id ook ards a ey a a gt ea es 28,884 
Chauffage des corps de garde... ....... 4,900 
Entretien. de- Hotel de Ville, des pompes, fon- 

HAINES. ws ee we a ads ese ae Bards Ae 80,000 
Entretien des murs, des quais.......... 200,000 
Entretien des égouls.........-.0.6- 40,000 
Entretien de l'hotel des mousquetaires. . .. . . 2,060 
Aboanement avec les hépitaux.. ... .. ee 10,000 

Totals 4.8 « 2,243,589" 


Nous ajouterons que les dépenses prévues dans ce budget élaient 
de 376,000 liv. infénieures a celles.des années précédentes, que: las 
éconemes proposées portaient principalement sur les frais de pen- 
sonnel et de représentation, que la ville, pour solder ses déficits suc- 
eessifs, sa trouvait dans l’obligation de contracler un emprunt de 
2,000,000 My., et le rapporteur conchuait par ces paroles: « Ht est 
« de la derniére importance, méme vis-a-vis du geuvernement 
« qui a souvent besoin. du crédit de la ville, d’adepter les ré- 
« ductions portées au présent état, sans quoi la ville en trés-peu 
a d'années se trouverail dans le cas de culbuter. » 

Les autres dépenses concernant la ville de Paris et considérées 
aujourd'hui comme municipales, étaient réglées parle lieutenant de 
police et faites sous son autorité au moyen de produits spéciaux ou 
avec les fonds de | Etat. Parmi elles, nous citerons celle de I’éclairage 
et du nettoyage des rues, parce qu'elle était soldée au moyen d'une 
taxe spéciale dite des boues et lanternes, d'un produit de 600,000 liv. 
Voici quelle en élait J’origine. Judis les propriétaires de maisons 
étaient (enus de faire éclairer et nettoyer le devant de leur porte, mais ° 
l'Etat se chargea de ce soin en exigeant d’eux une somme une fois 
payée. Plus tard, U prétendit qu'ils avaient trouvé un ample dédem- 
magement a ce sacrifice dans. l'augmentation du prix des loyers, at, 
dailleurs, de. nouvelles maisens ayant été conatruites, il était juste 
quwelles conisibuassent aussi & une dépense parfaitement utile. La 








00 LES INPOTS AVANT 1789. 


taxe des boues et -laniternes fut donc établie et, dans sa répartition, 1 
fut tenu compte, aux propriétaires des anciennes maisons, de l’intérét 
du capital qu’'ils avaient payé. 

Nous mentionnerons aussi une autre taxe établic 4 Paris pour le 
logement des Gardes-Francaises. Le logement des gens de guerre 
était une obligation imposée aux habitants des villes dans lesquelles 
il n’y avait pas de casernes, et diverses ordonnances en avaient réglé 
l’exercice. La ville de Paris n’en était pas plus exempte que les 
autres, et les habitants de quelques-uns de ses quartiers étaient lenus 
de recevoir chez eux les Suisses et les Gardes-Francaises. Une or- 
donnance de 4765 autorisa les villes qui le désireraient 4 se libérer 
de cette charge moyennant une redevance pécuniaire. Paris usa de 
cette faculté et payait 4 cet effet une somme de 300,000 liv. recou- 
vrée d’aprés un réle sur lequel étaient portés les habitants exonérés. 


Les octrois produisaient ........... 27,000,000 liv. 
La taxe des boues et lanternes 4 Paris... . . 600,000 
Celle du casernement ............ 300,000 
M. Necker évalue en bloc le produit des autres 

mmpositions dans les pays d’élection a8 ...... 2,000,000 


Et nous pouvons, sans exagération, le porter au 
méme chiffre dans les provinces annexées ou pays 


OC GlalSs S435 se OR Bia ke Be ee . 2,000,000 
Le revenu des taxes communales était doncde 54,900,000 
Soiten chiffrerond ............06. 32,000,000 liv. 


qui, ajoutés a celui des impositions provinciales 40,000,000 
portent l'ensemble connu de cette troisiéme ca- 
tégorie de produits &4............. 72,000,000 liv. 


lV 


REDEVANCES SEIGNEURIALES. 


Restaient enfin les droits seigneuriaux qui, eux aussi, étaient de 
diverses natures et dont nous allons dire les principaux : 

Quint et requint, lods et ventes. — Les plus productifs étaient ceux 
percus sous le nom de quint et requint, ou de lods et ventes, 4 la mu- 


LES IMPOTS AVANT 1789. 301 


tation des immeubles, suivant que ces derniers étaient nobles ou ro- 
turiers. Ainsi, chaque fois qu'un bien fief était aliéné par vente, do- 
nation ou échange, il était di au seigneur dans la mouvance duquel 
il se trouvait le cinquiéme de sa valeur, plus le cinquiéme de ce 
droit, soit environ 24 pour 100, et c'est ce qui s’appelait quint et re- 
quint. Quant aux biens non nobles, il fallait distinguer suivant leur 
origine. Pendant longues années, les gens roturiers n’avaient pu pos- 
séder de fiefs : les seigneurs leur abandonnaient alors des terres 
moyennant le payement d'une redevance annuelle appelée cens. Ces 
terres étaient devenues avec le temps, la propriété des familles aux 
auteurs desquelles elles avaient été concédées; mais, chaque fois 
qu’elles passaient en d'autres mains par tout autre mode que celui 
de succession directe, il était du au seigneur un droit dit de lods et 
ventes, du douziéme 4 peu prés de leur valeur, et, dans une de ses 
lettres, madame de Sevigné nous apprend que c‘était 1a pour elle 
chaque année une affaire de 10,000 fr. Les biens de franc alleu, 
cest-a-dire ne relevant d’aucun seigneur, ni en fief ni en censive, 
étaient seuls exempts de ces divers droits qui, du reste, n'étaient 
rigoureusement percus que dans le cas de mutation par vente judi- 
ciaire. Dans les autres, il y avait, en général, transaction, et le pro- 
duit évalué en moyenne 4 6 pour 100, sur un chiffre de 
600,000,000 liv. environ de propriétés aliénées chaque année, 
pouvait étre de 38,000,000 liv. I] dépassait donc de beaucoup celui 
des droits d'insinuation ou centiéme denier, levé en méme temps 
au profit du Trésor. Cette double et onéreuse perception ¢tait un 
obstacle aux transactions, et souvent, pour y échapper, les ventes 
étaient dissimulées. La propriété était ainsi mal assise dans les fa- 
milles, et, quand il fallait déclarer l'origine des biens possédés, les 
amendes et doubles droits étaient une cause de ruine. 

Dtme inféodée. — Venait ensuite la dime inféodée qui était, comme 
la dime ecclésiastique, un prélévement sur les fruits de la terre et le 
produit des troupeaux. Charles Martel l'avait attachée aux fiefs 
donnés par lui aux nobles qui l’avaient aidé 4 combatire les Sarra- 
sins. Depuis lors, on comprit probablement sous la méme dénomi- 
nation les champarts et autres droits seigneuriaux percus en nature, 
et les héritages qui en étaient grevés ne devaient pas la dime ecclé- 
slastique. 

L' Assemblée constituante a évalué a 10,000,000 liv. le produit de 
la dime inféodée, mais le cinquiéme étant absorbé par les frais de re- 
couvrement, les privilégiés n’en retiraient guére plus de 8,000, 000liv. 

Péages. — Il y avait aussi des terres, riviéres et chaussées, sou- 
mises 4 des droits seigneuriaux de passage. L’ordonnance de 1669 
avait annulé tous ceux établis sans titre légitime dans les cent der- 





502 LES IMPOTS AVANT 1789. 


niéres années, et les autres, d'une origine fort contestable, étaient 
plutét une entrave pour le commerce qu'une source de revenus pour 
les seigneurs au profit desquels ils étaient percus. Ces derniers, en 
effet, devaient entretenir 4 leurs frais les chemins, ponts, chaussées, 
soumis 4 la redevance et veiller sous leur propre responsabilité & la 
sécurité des voyageurs. Ces frais de police et dentretien ajoutés a 
ceux de recouvrement absorbaient la majeure partie du revenu évalué 
en 1758, par M. de Boulogne a 2,500,000 liv. 

Nous ne parlerons que pour mémoire de |’obligation imposée aux 
habitants qui se trouvaient dans la mouvance d'un seigneur de faire 
moudre leurs grains 4 son moulin, cuire leur pain 4 son four, fouler 
leur vendange 4 son pressoir, en payant un droit fixé par les cou- 
tumes féodales. Il est impossible d’en éyaluer le produit, et, d’ail- 
leurs, les frais d’entretien, de recouvrement, et autres charges sei- 
gneuriales en absorbaient la majeure partie. 

Récapitulant les redevances seigneuriales appréciables, nous trou- 
vons une somme totale de 50,500,000 liv. 


JURIDICTIONS — CONCLUSION. 


I] nous reste, pour compléter cette étude, a dire quelles étaient 
les juridictions chargées de statuer sur les contestalions auxquelles 
pouvaient donner lieu l'assiette et le recowvrement des impéts. 

En accordant soas le roi Jean les aides nécessaires pour seutenir la 
guerre contre les Anglais, les états généraux chargérent des commis- 
saires spéciaux de présider 4 leur recouvrement et de veiller a ce que 
le produit en fut exactement affecté 4 sa destination. Ces délégués, 
désignés sous le nom d’Elus, étaient distingués en particuliers et gé- 
néraux, les premiers opérant par circonscriptions, et les autres, au 
nombre de neuf, appelés a4 statuer définilivement sur toutes les diffi- 
cultés qui pouvaicnt surgir. La méme organisation fut appliquée a la 
levée des ‘divers subsides successivement accordés par les grandes 
assemblées, et devint )’origine des tribunaux d'élection et des cours 
des aides. Sous Francois I", les Elus particuliers, convertis en officiers 
royaux, devinrent, a ce titre, membres des tribunaux spéciaux, dits 
d’élection, auxquels fut altribuée la connaissance en premiére instance 





LES IMPOTS AVANT 17890. 5 


de tous les différends concernant les impdts, sauf les traites et ga- 
helles, ainsi que des délits de rébellion contre les agents de la per- 
ceplion. Ces tribunaux étaient au nombre de cent quatre-vingt et un, 
siégeant dans les villes les plus importantes des pays d'élection aux- 
quels ils avaient donné leur dénomination. Dans les pays d'états et 
provinces annexées, leurs altributions étaient exercées par des juges 
royaux institués 4 cet effet ou par les baillis et sénéchaux. 

Quant aux contestations relatives aux gabelles ainsi qu’aux délits 
de faux-saunage, elles élaient jugées par des tribunaux spéciaux dits 
gereniers a sel, et celles relatives aux traites foraines, par des juges 
dits des traites. | 

Les jugements rendus par ces diverses juridictions pouvaient ctre 
portés en appel devant les cours des aides qui, de leur cété, avaient 
remplacé les anciens Elus généraux. Elles étaient souveraines comme 
les parlements et, slatuaient en dernier ressort sur les procés tant 
civils que criminels contre toutes personnes de quelque rang et di- 
gnité qu’elles fussent, au sujet des tailles, gabelles et autres impdts. 
Il y en avait cing seulement siégeant & Paris, Montpellier, Montaa- 
han, Bordeaux, Clermont-Ferrand, mais dans plusieurs parlements, 
une chambre spéciale était chargée d’en exercer les attributions dans 
Je ressort de leur cour. Les rois ayant cessé de convoquer les états 
généraux et disposant des tributs 4 leur gré, cette magistrature n’a- 
vait plus, comme les Elus du roi Jean, la mission de veiller 4 l'emploi 
des impdts : néanmoins, elle était une garantie précieuse pour le con- 
tribuable par les régles qu’avait établies sa jurisprudence et par le 
recours qu’elle lui offrait contre les abus dont il pouvait avoir a se 
plaindre. 

En résumé les impdts et revenus divers pergus au 
nom du roi avant 1789 s’élevaient 4. ...... 975,900, 000liv. 

Les impéts ayant pour objet de rémunérer des 
services publics et percus directement au compte 


des intéressés 4. 2... 1 we eee et et es 452,600,000 
Ceux au profit des provinceset communes 4... 72,000,000 
Les droits seigneuriaux 4. .......... 50,500,000 

Total... ... 849,000,000 liv. 


Sur cette somme, 50,500,000 étaient percus, sans raison plausible 
ni légitime au profit d'intéréts exclusivement privés. Le surplus, 
destiné & solder des dépenses publiques plus ou moins utiles, prove- 
nait d'impdts peu criliquables pour Ja plupart de leur nature, mais 
essentiellement vicieux par la fagon dont ils étatent répartis, assis 
et recouvrés, Les peuples en général payent sans murmures les taxes 
nécessaires 4 la marche des services ou & la défense du territoire quand 


O04 LES IMPOTS AVANT 1789. 


la charge en est répartie entre tous proportionnellement aux facultés 
de chacun, et la France, 4 diverses reprises, en a donne d’éclatants 
témoignages. Mais lorsqu’ils pésent sur les uns sans frapper les autres, 
et surtout quils grévent les classes les plus nombreuses et les moins 
aisées au profit exclusif de quelques catégories, ils blessent le senti- 
ment de l’équité, le plus susceptible de tous ceux innés dans le coeur 
de l'homme, et engendrent des rancunes dont le danger peut étre 
seulement conjuré par des réformes faites 4 temps et avec résolu- 
tion. C’est ce que comprit Turgot. I] voulut soumettre toutes les pro- 
priétés 4 l'impét, réduire les priviléges seigneuriaux, modifier le 
régime des gahelles, supprimer des offices onéreux ou vexatoires, et 
détruire les maitrises et jurandes. Mais les intéréts menacés se soule- 
vérent, et Louis XVI sacrifia 4 leurs clameurs, aprés l’avoir encouragé 
dans ses projets, le ministre auquel il avait dit : Il n’ya que vous et 
mot qui aimions le peuple. Peu aprés Necker, pénétré des mémes néces- 
sités entreprit les réformes dont nous avons eu occasion de parlerdans 
le cours de ce travail, exposa dans son célébre compte rendu celles 
qu'il croyait utiles encore, essaya l’organisation des assemblées pro- 
vinciales avec l’espoir d’y trouver un précieux concours : mais les 
mémes obstacles reparurent, le roi n’eut pas plus d’énergie pour les 
‘surmonter, et le ministre dut se retirer alors que tout encore pouvait 
étre sauvé. Bientdét aprés la tempéte éclatait et elle emportait en- 
semble la royauté et les abus. 


A. Catwon. 





REVUE CRITIQUE 


I. Le Gouvernement des papes et les révolutions dans les Etats de 0Eglise, par 
M. Henri de l’Epinois. 1 vol. — IH. Bernard Palissy, par M. Louis Audiat. 4 vol. — 


Ill. André Mage, par lc méme, 1 vol. — IV. Dictionnaire des antiquités chrétiennes. 
par M. Vabbé Martigny. 4 vol. 


I 


Ce n'est pas de nos jours que datent les attaques contre la souveraineté 
temporelle des papes. Bien d'autres ambitions, avant l’'ambition piémon- 
taise, ont convoilé les provinces sur lesquelles, depuis Constantin et Char- 
lemagne, régnent les successeurs du prince des apdtres. Mille fois déja les 
sophismes dont la presse soudoyée se fail aujourd'hui parmi nous l’organe, 
ont été, avant, ce temps-ci, employés 4 combattre les droits en vertu des- 
quels régnent les souverains Pontifes. La duplicité, la perfidie, la lacheté, 
la trahison dont ils sont victimes sous nos yeux, sont choses peu nouvelles 
dans l'histoire des entreprises dirigées contre leur pouvoir, et il est méme 
vrai d’ajouter que, dans leurs procédés de tout ordre, les ennemis actuels de 
la papauté ne sont que d'assez piétres cupistes de ses ennemis d’autrefois. 

Cette humble monarchie des papes, a l’assaut de laquelle, de tous les coins 
du monde, marche en ce moment la révolution, n’existait pas encore, ou du 
moins n'était pas encore authentiquement et politiquement constituée en Eu- 
rope, que déja elle élait un objet d'envie. A peine, en effet, les évaques de 
Rome eurent-ils acquis dans cette ville, en la sauvant de la fureur des Bar- 
bares et en y organisant un pouvoir régulier, une influence populairc, que 
les despotes byzantins, qui n‘avaient rien su faire pour y maintenir leur auto- 
rité, en éprouvérent une basse jalousie et tramérent des complots contre ceux 
qui, alors méme, se compromettaient pour sauvegarder au moins un droit de 
suzeraineté a leur (réne. Toutefois, la guerre ne commenga ouvertement que 
le jour ou, de protecteurs dela cité romaine, grAce a l'intervention des princes 
franks, les papes en devinrent rois; mais ce fut pour ne pas cesser un seul 
jour, pour armer successivement et, par moments, tout a la fois contre eux, 
les empereurs et les rois étrangers, les hérésiarques et les Barbares, !es 


506 REVUE CRITIQUE. 


antipapes et les politiques italiens, et pour donner, durant mille ans, 
l'exemple de toutes les iniquités et de tous les attentats qui devaient se 
reproduire au dix-neuviéme siécle. 

L'histoire de cette longue guerre est peu connue, au moins dans sa suite 
et ses péripéties. Le cardinal archeyéque de Besancon et Mgr l'évéque d’Al- 
ger, dans ces derniers temps, en ont seuls présenté une esquisse dans leurs 
écrits pour la défense du Saimt-Siége. Mais de récit spécial, il n’en existait 
pas avant le savant ouvrage que vient de publier M. Henri de I'Epinois*. Le 
premier, M. H. de l'Epinois a fait des agressions auxquelles la royauté pon- 
tificale a été en butte, l'objet d'une étude 4 part. Des circonstances excep- 
tionnellement favorables ont concouru 4 donner une importance particuliére 
4 son travail. Ancien éléve de I’Ecole des Chartes et rompu aux fortes études 
de la diplomatique et de la paléographie moderne, l’auteur est entré sur cet 
pre terraia du moyen age italien en explorateur bien armé. Il y a trouvé, 
da reste, pour le guider et le soutenir, lamain de l'un des hommes qui, de 
nos jours, ont le plus profondément et le plus curieusement fouillé cette 
époque. «En 1864, dit M. del'Epinois, leR. P. Theiner, Préfet des Archives 
secrétes du Vatican, avait eu la bonté de me désigner publiquement comme 
devant mettre en ceuvre les matériaux considérables réunis par lui dans son 
Codex diplomaticus dominii temporalis S Sedis. » C’est donc sous la direc- 
tion du savant oratorien, et 4 l'aide des documents par lui rassemblés et d'ac- 
tives recherches faites dans les collections de piéces publiées depuis Baro- 
nius jusqu’a nos jours en Italie, en France et en Allemagne, que M. H. de 
YE pinois a écrit le travail qu'il ofire en ce moment au public. Ce travail laisse 
4 désirer sous quelques rapports; il manque trop de mouvement et de 
couleur; les faits y sont massés plutét que groupés, l'air et le jour n'y air- 
culent pas assez; c’est l'ceuvre d'un érudit plus que d'un historien; mais 
c'est une ceuvre savante, netve, pleine d'intérét, et of, — chose rare a 
toutes les époques en pareilles matiéres, — la cenviction ne s impose pas 
ala science. M. H. de I'Epiuois est cathulique, mais c’est a l’impartiale 
gravité de son langage, avant tout, que l’on sen apercoit. 

Le livre de M. H. de l'Epinois n’embrasse pas Ihistoire entiére des en- 
treprises tentées contre la puissance temporelle des papes. « Afin de ne 
pas donner a cet ouvrage des proportions trop considérables, j'ai dd me 
restreindre, dit l'auteur; alors j'ai cru qu'il y aurait plus de profit 4 creuser 
profondément un sillon, si court qu'il fat, que d'’effleurer tout un vaste 
champ. » Nous parlageons entiérement cet avis; la mode est passée, grace 
a Dieu, de ces histoires 4 vol d'oiseau dont nous avons été inendés il y a 
vingt ou trente ans, et dont les perspectives brillantes ont causé tant de 


4 Le gouvernement des popes et les révolutions dans les Etats de 'Eglise, d’aprés les 
documents authentiques extraits des archives secrétes du Vatican et autres sources ita- 


liennes, par Henri de |’Epinois. 1 vol. in-8*. Paris, Didier, éditeur, quai des Grande—Au- 
gustins. 


—_=  -_=;, = — 


REVUE CRITIQUE. 507 


déceptions. La condition obligée de tout ban travail d'histoire, aujourd hai 
qe'en a tant abusé des généralités, est d’étre spécial et puisé aux sources. 

Quelque délimité que fit son sujet par lui-méme, M. de l'Epinoisn’a pas 
voulu le pareourir tout entier d'un seul trait, dans la crainte d’en laisser 
échapper des détails importants, et, par suite, d’en fausser la physionomie. 
J. J. Rousseau raconte que, voulant étudier 4 fond la flore de la petite 
ile de Saint-Pierre, ilen avait partagé a surface en plusieurs grands car- 
rés; que chacun de ces carrés fut subdivisé par lui ensuite en carrés plus 

pefits dont il explora et décrivit, un 4 un, tous les végétaux. Le temps ne 
lui permit pas de les irventorier tous, mais ceux qui le furent, le furent bien. — 
Ainsi a fait M. de I'Epinois. L’histoire du gouvernement temporel des papes 
conmrprend dix siécles bien complets, tous remplis d’événements graves, 
mais toutefois d'une importance inégale et diverse. Dans le nombre, il en 
est trois, le treizitéme, le quatorziéme et le quinziéme, ou la marche des 
événements est plus dramatique et plus décisive. C'est sur ceux-la que s'est 
concentrée I’attention de l'historien, se bornant, pour ceux qui préedédent et 
gaivent, Aen résumer sommairement les faits. Ainsi M. de I'Epinois passe 
rapidement sur tous les actes de la conduite des papes dans l'ordre poli- 
tigue jusqu’a l’époque des agressions lombardes. ici, il s'arréte un instant, 
pour répondre & un reproche singulier qui a été fait, dans ces derniers 
temps, aux souverains Pontifes. C’est grace & eux, on le sait, que Rome, et, 
par suite, Iitalie, ont échappé aux barbares irruptions des successeurs 
dAlboin. Croirait-on que cette conduite éminemment nationale leur ait été, 
de nos jours, imputée & crime? Oui, les séalianissimes, les intraitables apé- 
tres de la nationalité italienne ont repreché aux papes d'avoir opposé une 
digue 4Y invasion des Lombards, de ces étrangers demi-hérétiques et demi- 
pdiens, dont la barbarie avait an caractére de brutalité et de ferocité parti- 
culiére. — «L’unité de I'Htalie se serait faite dés ce moment,» dit-on.— Peut- 
étre; mais ce qu'il y a de sir, c'est que les restes de la civilisation romaine 
y auraient péri, et que le catholicisme y edt été noyé dans le sang. C'est a 
n’en pas douter, la probabilité de cetle derniére catastrophe qui inspire 
aux amis posthumes des Lombards les larmes de regret qu’ils versent 
sur ’échec de Luitprant, de Rachis et d'Astolphe, que l'tntervention des 
princes franks, appelés par les papes, empécha d’installer 4 Rome le 
paganisme dissimulé d’Arius, si docile, comme on le voyait dés lors a 
Constantinople, envers les pouvoirs de la terre et si apte 4 devenir une re- 
ligion d’Etat! 

Ht est certain que les victoires de Charles Martel et de Charlemagne chan- 
gérent les destinées religieuses de l'Europe, et, en créant l'indépendance 
polittque des papes, par la donation territoriale qui en fit des rois, assurérent 
le triomphe de ta liberté des 4mes dans le monde moderne. 

Est-il bien sdr pourtant que ces princes aient porté, dans cet acle, une 
intefligence aussi haute et un désintéressement aussi grand que le prétend 


308 REVUE CRITIQUE. 


M. del'Epinois? Est-il vrai notamment que « toute l'ambition de Charlema- 
gne, » en ceignant la couronne impériale, ait été de se consacrer officielle- 
ment a la défense de ]'Eglise, et que le pape Léon Ill et lui n’aient vu, dans 
la dignité d’empereur qu'un « titre un peu plus éclatant que celui de pa- 
trice, » et identique, pour le fond, 4 celui de « défenseur de l'Eglise? » 
Sans faire du descendant de cette religieuse famille des Pépin, un politique 
de l'espéce moderne, et un aigrefin couronné, on peut croire qu'il enten- 
dait, dans un sens plus large que ne le dit ici M. de I'Epinois, cette dignité 
d’empereur qui avait conservé tant de prestige aux yeux des peuples; et ce 
ne sera pas lui faire injure que de penser que, pour son compte, em s’en 
revétant, Charlemagne croyait assumer un autre rdéle que celui d’avoué du 
Saint-Siége. Il se peut toutefois que, dans la forme, les choses se soient 
passées comme on le donne a entendre ici; mais alors, il y a lieu de sup- 
poser qu’en acceptant, Charlemagne avait sur les lévres le sourire de don 
Louis de Haro recevant dans I'ile des Faisans la renonciation de Louis XIV 
4 l’héritage éventuel de sa femme. 

Quoi qu'il en soit au surplus, et que le nouvel empereur d’Occident ait 
compris ou non de la facgon dont M. de l’Epinois les interpréte, les devoirs 
de son « office » d’empereur, il est certain qu’il les remplit dans cet esprit 
vis-a-vis de I’Evlise, et que ses premiers successeurs en firent autant. Mais 
il en fut autrement des Othon. Déja, avant l'intervention triomphante de ces 
princes en Italie, les papes, « souverains de droit, mais partageant, en fait, 
lexercice de celte souveraineté, » soit avec les seigneurs, soit avec les mu- 
nicipalités, s étaient trouvés au milieu de douloureux obstacles. Ce fut bien 
pis quand le pouvoir impérial passa Ala maison de Saxe. La souveraineté 
des papes avait été solennellement reconnue, il est vrai, par la déclaration 
d’Othon ; mais dans combien de circonstances et pendant combien d’an- 
nées cette reconnaissance ne fut-elle pas lettre morte! Il y eut oppression 
souvent, mais toujours aussi il y eut protestalion. 

L'oppression allemande donna, il est vrai, naissance a une opposition na- 
tionale, mais cette opposition, que M. de I'Epinois appelle la faction tuscu- 
lane ou de la noblesse, ne fut qu'un embarras de plus pour les papes. 
Celte faction qui se donnait comme Il’expression des intéréts nationaux, n’é- 
tait que l’égoiste parti des nobles. Ses excés en suscitérent un autre, celui 
des Communes qui prit un jour une grande importance, quand un comte de 
Tusculuin, le fameux Crescentius, se mil a sa téte. Au milieu de ces rivali- 
tés, o1 devine ce que devint le pouvoir temporel des papes. Jamais pourtant 
les papes n’en désespérérent. II faut lire, dans le livre de M. l’Epinois, les 
efforts persistants qu'ils firent, dans cette obscure période, pour le relever 
ou l’empécher de sombrer tout 4 fait. « Il n'y eut pas ici de la part des 
papes, dit auteur, de plans savants, de combinaisons profondes, de 
systémes préconcus, ceuvre de génie et de longue élaboration. Non, on I'a 
dit, surtout 4 propos de Grégoire VII, mais on a mal dit. Les papes ont ap- 


REVUE CRITIQUE. 508 


pliqué les grands principes de I'ordre social, voila tout, et Grégoire VII, 
notamment, les proclamait, lorsqu’il écrivait : « L'Eglise de Dieu doit étre 
indépendante de toute puissance temporelle; le siége de saint Pierre reléve 
de Dieu et vient de lui seul. » 

Contre les tyrans de Tusculum et les antipapes créés par eux, les souve- 
rains pontifes eurent l'’épée des Normands; contre les empereurs et leur 
clergé servile, ils eurent, outre celui de Robert Guiscard, I’ajpui considé- 
rable et bien plus désintéressé de la comtesse Mathilde. Mais bientét ap- 
parut un autre adversaire, c'est l'esprit paien de la vieille Rome person- 
nifié dans Arnaud de Brescia, qui voulait rendre 4 la patrie le lustre antique 
quelle avait perdu, disait-il, depuis que les papes avaient remplacé les 
Césars dans la ville aux sept collines. L’histoire de cette agression clas- 
sique, compliquée de la lutte des communes contre Frédéric Barberousse 
termine ce qu'on peut appeler les préliminaires du livre de M. de I’Epinois. 

Avec le régne d'Honoré III, successeur immeédiat d'Innocent III (1216), 
commeng¢a, contre la papauté, une attaque plus redoutable que les précé- 
dentes. C'est celle que les papes eurent 4 soutenir contre Frédéric II. M. de 
I’Epinois I’a étudiée avec soin dans ses moindres détails, mais en annaliste 
qui suit pas 4 pas les événements, plus qu’en historien qui clierche a en 
reproduire le mouvement et a en faire ressortir le caractére moral. Le récit 
de ce duel 4 mort entre l’idée paienne incarnée dans Frédéric et ses Jégistes 
et l’idée chrétienne du pouvoir personnifiée dans les papes, gagne en exac- 
titude et en précision a étre ainsi présenté, mais il perd en couleur et en 
intérét. La manceuvre des deux adversaires est trop détaillée pour se bien 
dessiner aux yeux du lecteur. M. del’Epinois n’a pas su, — ou pas voulu 
peut-étre, — sélever au-dessus de cette masse d'événements secondaires 
qu’il appelle lui-méme « un flux et un reflux de prescriptions gouvernemen- 
tales, » dans lesquelles s engagent les deux adversaires comune deux joueurs 
décidés 4 enlever la partie. Les grands coups n’en sont pas assez marqués, 
et, par suite, la catastrophe du vaincu ne produit pas toute l'impression 
qu'elle devrait faire. Citons pourtant les considérations dont M. de 'Epinois 
laccompagne; on ne saurait mieux en faire sentir la gravité et la portée : 
a Ainsi, dit le jeune historien, se termina le régne de Frédéric If. De son 
vivant l’Empereur semblait divinisé et adoré 4 peu prés comme une émana- 
tion de l’Esprit-Saint. Le premier, comme ‘représentant du pouvoir laique, 
il avait ouvertement tenté d'établir une Eglise indépendante de Rome dont 
il edt été le chef spirituel : voild son ceuvre et Ja raison de ses luttes contre 
la papauté. Mais tous ses projets se sont évanouis, toutes les flatteries ont été 
emportées par lc vent, et aujourd'hui la postérité impartiale repéte ces pa- 
roles du plus récent et du plus savant historien de l’Empereur (M. Huillard- 
Bréholles) : « L’étude attentive du caractére de Frédéric II nous montre une 
« imtelligence d‘élite unie 4 une conscience perverlie. » Ce n'est pas asse 
pour la gloire, et cela suffit au déshonneur. » 

Ocrosng 1865. Go 


510 REVUE CRITIQUE. 


Il y a plus d’animation dans les pages consacrées par M. de l'Epinois au 
résultat de la lutte contre Frédéric II, c’est-a-dire a l’intervention francaise , 
a l’expédition de Charles d’Anjou, & la chute de Mainfroy et 4 la mort de 
Conradin. M. de l’Epinois s'arréte peu toutefois sur ces tragiques aventu- 
res ; il en quitte promptement le récit pour exposer de quelle fagon la pa- 
pauté, délivrée du danger que les Hohenstauffen faisaient courir a la liberté 
de I'Eglise, travailla 4 prévenir le retour de ce péril, & réparer les ruines 
qui en étaient résultées, et a réaliser les grandes pacifications auxquelles 
Rodolphe de Habsbourg devait bientét attacher som nom. Ce fut la en par- 
ticulier lceuvre de Grégoire X qui, avant de poser la couronne im- 
périale sur la téte du duc d‘Autriche, lui imposa l’obligation de re- 
connaitre l’indépendance et les droits du Saint-Siége. Cette ceuvre fut 
consolidée par un autre grand pape, Nicolas IEI, politique habile, admi- 
nistrateur actif, comme le furent au surplus la plupart des papes de cette 
période. 

Ce n’est pas le cété le moins neuf et le moins curieux du travail de M. de 
lEpinois, que les temoignages qu’jl apporte de cette constante sollicitude 
des pontifes romains pour le bon gouvernement de leurs Etats et les détails 
souvent trés-circonstanciés ow il entre 4 cet égard. Au milieu de I'incurie 
brutale de la plupart des souverains du moyen age, Ie zéle intelligent des 
papes sur ce point fait un contraste touchant et plein d’intérét. ll n'a donc 
pas 4 tort intitulé son livre : le Gouvernement des papes et les révolutions 
dans les Etats de I’ Eglise. Les deux choses y vont de front. Les révolutions 
toutefois y tiennent la plus grande place, et naturellement hélas! car les 
passions parmi lesquelles vivaient les papes ne leur laissaient ni paix ni 
tréve. 

Les plus indomptables de ces passions, et précisément celles avec les- 
quelles ils étaient le plus immédiatement en contact, étaient la turbulence, 
la rapacité et l'insubordination de leurs vassaux. Depuis qu’assurés de la 
paix du cété de l’Empire, les papes avaient pu accorder une attention plus 
calme au gouvernement de leurs Etats et donner 4 leurs ordres une sanc- 
tion plus prompte et plus efficace, les barons étaient peu 4 peu rentrés 
dans l’ordre, mais en frémissant, et toujours en nourrissant dans leur 
coeur des projets de vengeance. Quiconque entretenait de mauvais projets 
contre la papauté était sir de trouver des auxiliaires dans la gentilhomme- 
rie romaine. Philippe le Bel et ses légistes le savaient bien. Ce fut parmi 
ces brigands titrés qu’ils allérent chercher les instruments de leurs aveu- 
gles coléres. Boniface VIII, qu'on a tant calomnié, et qui était un grand 
administrateur (M. de I’Epinois I’a établi d'une maniére incontestable), 
aprés avoir montré beaucoup de bonté pour une de ces familles de gen- 
tilshommes, les Colonna, avait été obligé de les frapper, et c'est un mem- 
bre de cette famille, Sciarra Colonna, exilé dans la Campanie, qui, soldé 
par la France, dirigea le coup de main de Nogaret contre Anagni, et souf- 


REVUE CRITIQUE. 511. 


fleta, dit-on, Je vieux pontife, dont un des torts, peut-étre, avait été une 
trop longue indulgence envers lui et les siens. 

Quelle part revient personnellement au roi de France dans cet attentat? 
En fut-il instigateur, ou se borna-t-il 4 y donner son consentement? C’est 
4 cette derniére opinion que paraitrait se ranger’M. de l'Epinois, qui, 
d'aprés le moine de Saint-Denis, nous représente le roi de France, dont la 
légende en fait un prince a la fois aslucieux et violent, comme un homme 
faible, de peu d’initiative, que dominait son entourage et qui se laissait 
imposer plutét qu'il ne dirigeait la politique de son régne. Cette politique, 
au moins dans ses rapports avec l’Eglise, aurait été l'ceuvre exclusive des 
légistes qui régnaient dans les conseils de la royauté. Ces hommes, nourris 
de V’esprit paien de la législation romaine, étaient les dignes successeurs 
des conseillers de Frédéric II et les non moins dignes précurseurs des poli- 
tiques de notre époque. Pierre Dubois, l'un d’eux, proposait tout simplement, 
dés lors, de supprimer le domaine temporel du pape. D‘ailleurs, ennemi de 
la violence, a l'opposé de Nogaret, et partisan des moyens pacifiques, il 
voulait, dans sa sagesse pateline, qu'on procédat doucement a cette exécu- 
tion, et indiquait au roi les voies 4 prendre pour y arriver 4 l’amiable : c’é- 
tait de faire accepter au souverain Pontife une pension égale aux revenus 
du patrimoine de saint Pierre. Ce qu'il voulait faire était, bien entendu, 
dans l’unique intérét des Ames; Ie souci de vaquer au gouvernement de son - 
tempore! portant nécessairement préjudice aux soins que le souverain Pon- 
tife doit donner aux besoins spirituels de ce monde; c’était lui rendre un 
vrai service, que de len délivrer. Or, pourvu qu'on lui accordat, pour ses 
peines, le titre tout honorifique de « Sénateur de Rome » et la jouissance 
du patrimoine, le roi de France consentirait 4 se charger d’en percevoir les 
revenus et de servir au pape une pension congruente... On n’était pas 
meilleur que ce saint homme! Qui ne croirait entendre les journaux qu’on 
voit naitre aujourd'hui et vivre 4 l’abri des dangers que courent ceux qui 
tiennent un langage contraire? 

Nous ne savons ce qu’auraient amené les doucereux procédés de Pierre 
Dubois, mais les violences de son confrére Nogaret n’eurent pas, comme on 
sait, tout le succés qu’en attendait le roi de France. M. de I’Epinois soutient 
d’abord qu’elles n’exercérent aucune influence sur l’élection de Clément Y, et, 
d’autre part, il est aujourd’hui prouvé, dit-il, que les prétendues conditions 
imposées par Philippe le Bel 4 ce pape sont une pure fable. Sans doute, la 
situation des papes, comme hdtes des rois de France, était peu digne, mais 
ils ne perdirent pas autant qu'un pourrait le croire 4 cette « captivité, » 
comme on parlait 4 Rome: clle leur valut le rapprochement de I'Italie, rap- 
prochement dont les échecs complets de l’empereur Henri Vill et de Louis de 
Baviére furent la preuve évidente. M. de |’Epinois a raconté avec beaucoup 
d’attention et des détails souvent trés-neufs, ces nouvelles incursions ger- 
maniques que nous ne faisons qu'indiquer ici pour jalonner la marche des. 





52 REVUE CRITIQUE. 


événements. Comme toujours, son récit se dégage avec quelque peine de la 
masse des détails qui lui servent de fondement, cependant I’allure en de- 
vient plus libre, 4 mesure que l’écrivain avance dans sa tache. 

A peine les papes en avaient-ils fini avec les empereurs d’Allemagne, 
qu’ils eurent 4 lutter, pour leurs domaines, contre de nouveaux ennemis 
intérieurs, les Visconti. Cette nouvelle lutte se complique de la fameuse en- 
treprise de Cola de Rienzo. La place nous manque pour suivre ces révo- 
lutions dans leurs complications infinies, 4 travers le réseau desquelles 
s’introduit, non sans le surcharger et l’appesantir un peu, le détail des me- 
sures trés-actives et trés-intelligentes des papes pour la bonne administra- 
tion de leurs lointains Etats. On s’étonne, en lisant M. de l’Epinois, de les 
voir, 4 la distance of ils étaient de leurs provinces, en comprendre si bien 
tous les besoins et y apporter de si justes et si efficaces remédes. Cette 
partie de leur histoire leur fait,en vérité, grand honneur, 4 eux et 4 leurs 
délégués. 

Cette constante et paternelle préoccupation de leurs Etats distingue éga- 
lement les papes de la déplorable période du quinziéme siécle. Au plus fort 
de leur lutte contre les antipapes, les papes légitimes n‘oublient pas un in- 
stant les besoins et les intéréts des populations de leurs domaines; les maux 
qu’elles endurent, par suite des désordres politiques et religieux de I'é- 
poque, touchent leur cceur, et, dés qu'ils ont une heure d’autorité, tous, 
sans exception, en profitent pour les réparer de leur mieux. Combien pour- 
rait-on nommer de princes et de rois, dans cet impitoyable siécle, qui en 
aien’ fait autant? C’est plaisir 4 voir, ensuile, 4 mesure que l'autorité des 
papes regagne du terrain, le sort des populations sur lesquelles ils régnent 
se raffermir et s’améliorer. Sous Jules If, les Etats de I'Eglise étaient les 
plus prospéres de la Péninsule, et peut-étre de l'Europe entiére. 

Et cependant l’autorité des papes dans leurs Etats n'était rien moins que 
sire, a l’époque dont nous parlons. Un danger perpétuel la menagait. Cc 
danger venait de ce monde de vassaux sans patriotisme et sans foi dont 
le domaine de saint Pierre avait élé infesté dés le principe. Ce mal en amena 
un autre quifut grand, mais excusable dans son origine : nous voulons par- 
ler du népotisme. Quand on considére de prés la position ou se trouvaient 
les papes vis-a-vis de la tourbe insubordonnée des barons, toujours préts a 
se ruer les uns sur les autres et a dévaster le pays, on comprend a merveille 
que ces vieillards désarmés aient cherché un appui dans|'élévation de leur 
famille, et se soient fait de leurs neveux, en leur conférant des fiefs impor- 
tants, des protecteurs intéressés a les défendre. II est peu d'institutions de 
quelque durée, si mauvaises qu’elles aient pu devenir, qui n’aient ev, au 
commencement, leur légitime raison d’étre..Le népotisme des papes est de 
ce nombre. 

Les luttes du quinziéme siécle avaient raffermi le gouvernement de I'E- 

lise : la révolution religieuse du sciziéme le purifia. 1 n’y a plus rien a 





REVUE CRITIQUE. . S15 


ajouter aprés le protestant Ranke, 4 la louange des saints pontifes que le 
catholicisme a vus a sa téte depuis la Réforme. L’ouvrage de M. de l'Epinois 
est une bonne introduction a celui du savant professeur de Berlin. Aprés le 
Gouvernement des papes aux treiziéme, quatorziéme et quinziéme siécles, il 
faut relire les Papes aux seixiéme et dizx-septiéme stécles ; ces livres se font 
guite l’un a l'autre. Trés-différents de formes, ils sont l’un et l'autre trés-cu- 
rieux, trés-instructifs, et fount beaucoup réfléchir. On croirait, quand on 
achéve la lecture du dernier, que la papauté est arrivée au terme des ora- 
ges qui ont troublé mille ans entiers son existence : vénérable dans ses 
membres, inoffensive par sa position, favorable 4 lascience et aux arts dont 
Rome est devenue le foyer, hospilaliére pour toutes les infortunes royales, 
secourable pour toutes les calamités, il semblerait qu'elle dit désormais 
passer ses jours dans la paix. Mais la paix ne lui a pas été promise par son 
fondateur; au contraire, ce sont les persécutions qui lui ont été prédites. 
Aussi ont-elles promptement recommence pour elle, et nous voyons aujour- 
d'hui les successeurs de saint Pierre revenus aux plus mauvais jours des 
luttes que vient de nous raconter M. de l’Epinois. On sait comment ces fai- 
bles souverains les ont soutenues et comment ils en sont sortis. Leurs enne- 
mis d’aujourd’hui ne différent pas de ceux des treiziéme, quatorziéme et 
quinziéme siécle, sinon en ce qu'ils sont, personnellement, de moindre va- 
leur. La papauté n’a pas succombé devant ceux-la, 4 plus forte raison doit- 
elle triompher des attaques de ceux-ci. Outre le secours de Dieu qui lui est 
garanti, elle aura pour aide la vérité dont la lumiére grandira si nous vou- 
lons lui aider. Rien n’y saurait plus contribuer que des travaux entrepris 
dans un noble sentiment de zéle et dans un courageux esprit de liberté, 
comme celui dont nous avons essayé de donner ici une idée. 


II 


La ville de Saintes éléve une statue 4 Bernard Palissy. Cela est un peu 
banal, et peut-étre y aurait-il eu mieux a faire pour une gloire véritable, 
aujourd'hui que les honneurs du bronze sont prodigués 4 tant de célébrités 
problématiques et d'immortalités casuelles. En d'autres pays, on eit ima- 
giné quelque chose de plus durable et de plus propre 4 populariser sa mé- 
Moire, une foudation artistique, une école, par exemple, comme I'ont fait 
lan dernier les Anglais en I'honneur de Shakspeare, a Stratford-sur-Avon, 
Mais il nous faut, chez nous, du théatral. Palissy aura donc sa statue. Elle doit 
secouler, 4 l’heure qu'il est, si déja méme elle n'est sortie du moule, car cet 
automne doit la voir sur son piédestal. Les personnes qui connaissent le mo- 
déle en parlent comme d'un morceau remarquable. Nous le croyons volon- 
tiers, si, comme on nous l’assure, le sculpteur s'est inspiré du spirituel et 


514 REVUE CRITIQUE. 


savant travail de M. Audiat sur l'illustre potier. Ce travail‘, qui date d'un 
an déja, n'est pas aussi connu qu'il mérite de |’étre. C’est la plus large etla 
plus saine appréciation qui ait été faite de Bernard Palissy. M. Audiat le 
montre la plus grand qu’on ne Ia fait nulle part, tout en le dégageant néan- 
moins del'auréole fantastique dont une fausse poésiel’a entouré longtemps. 
Chez lui, Palissy n’est pas le bohéme échevelé qu’on aimait 4 se représenter 
dans les ateliers romantiques d'il y a vingt-cing ans; c‘est au contraire 
un artisan laborieux, rangé, taciturne, d'une piété rare et de beaucoup de 
science. Artisan, disons-nous. Et en effet, avant de se livrer aux créations de 
art, Bernard Palissy exerga un meétier; il fut d’abord vitrier. La vitrerie, 
il est vrai, touchait alors de prés a l'art. « Les vitriers — c'est Palissy qui 
nous l’apprend lui-méme, —faisoyent les figures aux vitraux des temples. » 
La vitrerie confinait d’autre part Ala science; car les vitriers ‘ne se bor- 
naient pas,a tailler le verre et a l'enchasser dans le plomb, ils le peignaient’ 
et le coulaient sans doute, ce qui, par parenthése, ainsi que Palissy nous 
l'apprend encore, les condamnait a s’abstenir de « manger aulx ni oignons, 
car s'ils en eussent mangé, la peinture n’eut pas tenu sur le verre. » Un 
vitrier, 4 cette époque, était donc un peu alchimiste, un peu dessinateur 
et un peu. peintre. Palissy fut tout cela, mais 4 un degré trés-élevé, et il 
le fut par l’effort de sa volonté, car il nous assure lui-méme qu'il apprit 
« Talchimie avec les dents, » expression énergique qui montre 4 la fois, dit 
M. Audiat, les difficultés qu'il y rencontra et la ténacité qu'il y apporla. Ajou- 
tons qu'il fut arpenteur, géologue et un peu agronome. Ou et comment s était- 
il donné tous ces talents? On l'ignore; on peut conjecturer seulement que 
ce ne fut pas dans un village et sans bourse délier, ce qui renverse la lé- 
gende qui le fait naitre 4 la campagne, et d'une famille de pauvres paysans. 
Soit pour perfectionner ses connaissances, soit pour en vivre, Palissy quitta 
son pays de bonne heure et fit son tour de France. Il poussa méme jusqu’au 
dela du Rhin, mais plus soucieux, parait-il, dela composition du verre que 
de son application 4 l’éclairage et 4 la décoration des temples. C’est de la 
maniére dont on le fabrique et des matiéres qu’on y emploie qu'on le voit, 
eneffet, exclusivement occupé a cetle époque de sa vie. — L'inventeur des 
poteries émaillées se laisse dés lors pressentir. Son inclination toutefois le 
portrait vers la science autant au moins que vers l'art. Il se peut, comme 
dit M. Audiat, qu'il ait surpris au passage, lors de son séjour en Allema- 
gne, « le corltége imposant de l'art de la Renaissance qui, pour se rendre. 
en France, & la cour de Fontainebleau, traversait l'antique Germanie; » 
mais il-ne fit pas « main basse » sur les bagages, comme le conseillait en ce 
temps-li Ronsard, ou, en d'autres termes, ne copia pas. Il se sentait assez. . 
riche de son propre butin. Ce butin, il l’avait puisé dans observation de 


§ Bernard Palissy, par Louis Audiat. 4 vol. in-12. Paris, Gauthier-Villars, quai des 
Augastins. 


REVUE CRITIQUE. $15 


la nature, et c'est a elle qu'une fois rentré dans son pays, il s’adressa ex- 
clusivement. Aussi, dit M. Audiat, « la Saintonge est-elle toute chez lui : 
les minéraux qu'elle cache dans son sol, les poissons qu’elle nourrit dans 
ses eaux, les plantes qu'elle porte, les villes qu'elle montre.» C’est éga- 
lement a cette terre de Saintonge et a elle seule, qu'il demanda les ma- 
tiéres nécessajres pour la fabrication de ces émaux dont!'invention lui codla 
tant de souffrances, mais dont il a été si largement payé. 

L’émail sur les poteries était connu; il avait passé de l’Orient, ou nous 
en trouvons les traces dans des ruines mémes de Babylone, en Occident, ow les 
Arabes l'uvaient apporté. Palissy en avait vu des échantillons, sans doute. 
Mais comment l’obtenait-on? Quel était le secret de sa fabrication? Voila 
ce que l'on ignorait et ce que Palissy entreprit de découvrir. On sait a quel 
prix il y arriva. Cette recherche l’occupa de longues années ; ni les plaintes 
de sa femme réduite 4 Ja misére, ni les larmes de ses enfants manquant de 
pain, ni le blame de ses voisins scandalisés de son entétement, ne parvin- 
rent a }'en detourner. Son obstination ressemblait a de la folie, et, lejour ot 
on le vit, pour obtenir la chaleur nécessaire a la fusion des ingrédients dont 
se composait son vernis, jeter son mobilier dans son fourneau, les bonnes 4mes 
purent légitimement penser qu'il avait le diable au vorps. 

Cela dut leur paraitre d’autant plus probable, que Palissy n’avait pas trés- 
bonne réputation dans son voisinage, et que, comme on disait alors, « ilsen- 
tait le fagot. » Palissy, en effet, était huguenot; mais c’était un huguenot 
sincére et de bonne foi, semble-t-il. « ll est clair, pour qui voudra lire, dit 
M. Audiat, que |’émailleur ne vit dans le protestantisme qu’un retour au 
christianisme primitif, et je défie qu'on trouve dans ses pages un seul mot 
montrant que d’abord il avait vu, dans un changement de religion, une rup- 
ture avec l’Eglise. » 

I! en fut ainsi croyons-nous pour bon nombre de gens, au commen- 
cement du moins, cn Saintonge et ailleurs. Les Ames pieuses croyaient sincé- 
rement 4 une rénovation générale. Comme le dit un écrivain républicain, 
M. Duménil-Michelet, «la question (protestante) se réduisait, pour le peuple, & 
une réforme purement morale da clergé, 4 une diminution des charges dont 
les propriétaires des bénéfices par leurs fermiers accablaient les paysans, et 
nullement aux controverses de théologie et de dogme. Les modifications 

dans le dogme ne vinrent que plus tard... Pour les nobles, le protestan- 
tisme n’eut pas ce caractére; il fut souvent un prétexte 4 leur ambition. lls 
en firent une guerre, une conspiration contre le pouvoir central, contre 
Yunité dela patrie.» « Les seigneurs, ajoute deson cété M. Audiat, y voyaient 
l’agitation, le mouvement, la bataille. L’émancipation graduelle des serfs, 1'é- 
tablissement général des communes, |’appel fréquent que leurs justiciables 
faisaient de leurs sénéchaux aux gens du roi, avaient diminué notablement, 
presque anéanti leur influence. La guerre leur donnait la puissance que la 
force et l’épée ont toujours dans les temps agités. La faiblesse des princes 





316 REVUE CRITIQUE. 


de cette triste époque permettait beaucoup 4 qui osait. Aussi, quand les 
bottes éperonnées et la cravache de Louis XIV eurent montré aux plus entétés 
qu'il ne fallait pas badiner avec l’autorité royale, quand ils eurent claire- 
ment vu que le préche déplaisait au maitre, ces huguenots croyants, ces 
protestants dévoués jusqu’a prendre les armes pour défendre leur foi me- 
nacée, changérent avec une facilité trop prompte pour étre bien sincére. » 

En ce qui concerne les provinces de l’ouest de la France et notamment la 
patrie de Bernard Palissy, la propagation du protestantisme eut — outre les 
aspirations pieuses des simples, I’ambition ou du moins!'esprit d’insurrection 
des grands et le besoin d'affranchissement dont était travaillé le tiers état — 
des causes particuliéres que M. Audiat a déduites avec beaucoup de sagacité. 
«Larigoureuse exécution du connétable de Montmorency en 1548, aprés la 
révolte des sauniers de l’Aquitaine, cet impét du sel qui écrasait tout & 
coup les populations du littoral océanien, accoutumées a un fardeau beau- 
coup moins lourd, ne furent certainement pas, dit-il, sans influence sur les 
dispositions que montraient l'Angoumois, la Saintonge,|'Aunis, et le Poitoua 
accueillir favorablement la doctrine nouvelle. Tandis que les grands feuda- 
taires du pays, 14 comme dans le reste de la France, trouvaient une excel- 
lente occasion de relever la téte devant la royauté qui se faisait de plus en 
plus puissante & leur détriment, et de tenter un dernier combat pour la 
féodalité mouraute, bien des petites gens en proie aux exactions des gabel- 
leurs et des traitants, forcés de payer la dime, ne voyaient dans le protes- 
lantisme qu'une chose : qu'ils garderaient dans leur escarcelle ce qu'ils 
donnaient 4 leurs curés. Et cela est si vrai, que l'Angoumois, malgré les 
prédications de Calvin lui-méme, eut un nombre bien moindre de hugue- 
nots que la Saintonge, et que les Eglises réformées se trouvérent en ma- 
seure partie sur les cétes et dans les files. » 

Onvoit trop du reste, par le récit que fait M. Audiat des atrocités commises 
par les protestants dans le pays de Saintes, que, en ce qui les concerne, la 
religion ne fut qu'un prétexte; pour la majorité d’entre eur. Il s'en faut de 
beaucoup que, dans les oscillations de la lutte qui rendirent les deux partis 
alternativement maitres du terrain, les catholiques soient allés, dans la réac- 
tion, aussi loin que leurs agresseurs dans l’attaque. Pas plus que M. Audiat 
nous ne voudrions entrer aujourd'hui dans la voie des récriminations pos- 
thumes ; mais l'histoire a des droits qu'il ne faut pas laisser prescrire, et 
nous croyons que I'auteur de l'histoire de Palissy a bien fait de raconter les 
attentats dont la liberté fut victime alors de Ja part de ceux qui se procla- 
maient ses apétres et en réclamaient si haut pour eux la jouissance. ll faut 
flétrir ces crimes dans le passé, pour tacher, s'il est possible, d’en pré- 
venir le retour dans l'avenir. 

Palissy, nous aimons a le croire, ne prit point part aux violences de ses 
coreligionnaires contre les catholiques; toutefois il faut reconnaitre qu'il n'a 
pas eu le courage de les blamer, dans le récit qu'il nous a laissé des troubles 


REVUE CRITIQUE. 317 


religieux de laSaintonge. Il y a plus, ce récit est animé contre les catholiques 
d'une partialité sensible. De sa part, c'est plus que de l'injustice; c'est de 
l'ingratitude. N’est-ce pas aux catholiqnes, en effet, que Palissy dut la vie 
et la fortune? Sans le connétable de Montmorency qui, tont ennemi qu'il 
était des religionnatres, le tira de prison et le fit travailler pour son chateau 
d'Ecouen, il edt été condamné vraisemblablement a la détention perpé- 
tuelle ou 4 la mort, et il n’aurait point, en tout cas, fait une aussi prompte 
et aussi brillante fortune. 

Sa vie, dans cette seconde période si différente de la premiére, est moins 
connue que l'autre. Le récit qu’en a fait M. Audiat, tout incomplet et 
inégal qu'il est, sera donc lu avec intérét. ll y a méme bien des gens pour 
qui ce sera un sujet de surprise. Qu’est Palissy, en effet, pour le public, 
méme le public lettré? L’artiste potier, l'auteur des « rustiques figulines » 
que la mode, encore plus que le sentiment de l'art, ont mises en faveur 
aujourd'hui. Rien de plus. Or, d’aprés M. Audiat, lartiste ne faisait que 
la moitié au plus de cette personnalité originale et puissante: Bernard 
Palissy était en effet un penseur profond, un savant distingué et un écrivain 
criginal; il avait sur la chimie, dans ses rapports avec l'agriculture et les 
arts, des apercus qui surprennent singuliérement et mortifient un peu 
l'amour-propre de ceux de nos contemporains qui se croient en droit de 
réclamer pour nous tout ce qui s’est fait de découvertes & cet égard. Il a 
expliqué avant nous l’action des sels sur la végétation. I] a méme deviné la 
géologie et nous a laissé sur sa vie et son temps des Mémoires qui ne le 
cédent en rien a ceux de ses contemporains. | | 

Le livre de M. Audiat sur Palissy porte, en faux titre, avec le numéro II, 
ces mots : les Oubliés. N’en déplaise 4 auteur, c’est 1a plus qu'un faux 
titre, c’est un titre faux. Palissy a pu étre méconnu, négligé, dédaigne peut- 
étre; pour oublié, il ne I’a jamais été. Ne faisons pas plus grands qu ‘ils ne 
le sont les torts du dix-septiéme et du dix-huitiéme siécle envers les hommes 
des siécles antérieurs; ils n’ont pas gouté Palissy, mais ils ne l’ont pas 
oublié. 

Un personnage a qui ce nom d’oublié convient, et mérite de rester qui 
plus est, c'est cet André Mage dont la notice ouvre, dans les études d'histoire 
de M. Audiat, la série ot il a eu la malencontreuse idée de ranger Palissy '. 
Rien ne rapproche ces deux hommes, Palissy et Mage, que la province 
et le siécle ow ils vécurent, et la religion qu’ils professérent. André Mage 
était protestant et du pays de Saintes, comme Palissy; mais celui-ci était un 
savant homme et un grand artiste, tandis que l'autre ne fut qu'un rimail- 
leur, contrefacon provinciale de ce grotesque Du Bartas, qu ona voulu réha- 
biliter au beau temps du fomantisme, mais sur qui est retombée de tout son 


1 André Mage de Fiefmelin, poéte du xvi siécle par M. Louis Audiat. Paris, Auguste 
Aubry, in-8. 





318 REVUE CRITIQUE. 


poids la pierre du tombeau oi git depuis trois cents ans sa mémoire. Il nous 
faut toute l’estime que nous inspire le travail de M. Audiat sur Bernard 
Palissy pour nous déterminer a lui pardonner la dépense d’esprit qu'ila faite 
en faveur d’ André Mage. C'est de l'esprit perdu, et, si bien pourvu qu'on ea 
soit, c'est un triste jeu que de le jeter par les fenétres. 


a 


It y a une étude qui est restée longtemps négligée chez nous, mais 4 
laquelle on sent heureusement Je besoin de revenir aujourd hui : c'est celle 
des antiquités chrétiennes. Depuis la destruction des ordres religieux qui 
s’y étaient voués et qui l'avaient poussée si loin, elle a été presque enticre- 
ment abandonnée. Les Mabillon, les Montfaucon, les Ruinart n’ont ev, ¢ 
France, que de rares successeurs, dont encore les travaux n’ont pas dé 
appréciés comme ils l’eussent mérité. L’attention était ailleurs. 

Il n’en est plus ainsi, grace & Dieu. On commence & comprendre qui ne 
faut plus s’attacher aussi exclusivement qu'on I'a fait jusqu'ici, dans |'étude 
de l'histoire des temps chretiens, ala période du moyen Age, et qu il importe 
de remonter plus haut. Les esprits attentifs remarquent que la lutte contre 
le christianisme se déplace et que c’est le terrain de ses origines qui es 
aujourd’hui le plus menacé. Porter sur ce point la défense, et, pour cela, 
étudier les antiquités de l'Eglise, devient, par conséquent, une nécessilé 
chaque jour plus pressante. 

C'est donc un livre qui arrive 4 son heure et auquel on peut prédire un 
accueil empressé, que le Dictionnaire des antiquités chrétiennes que vient de 
publier M. l’abbé Martigny'. Il y ala, en effet, mieux qu'un vocabulaire d'ar- 
chéologie religieuse, c’en est, au fond, un véritable traité. Nous regrett0ns, 
pour notre compte, tout en reconnaissant qu'elle offre des avantages de plus 
d’un genre, que l'auteur se soit laissé imposer la forme alphabétique ; mais 
les inconvénients qu'elle présente sont facilement réparables. Pour retrouvér, 
dans les articles du diclionnaire, la suite réguliére d'un traité, il n'y 4 qua 
lire ces articles dans leur ordre naturel, que M. Martigny a pris soin du 
reste d’indiquer lui-méme dans une Table analytique placée a la fin du 
volume; on s‘apercevra bientét qu’ils forment un ensemble, et que, en reas 
lité, ce sont autant de chapitres ou de paragraphes détachés et placés 4 
lendroit désigné par leur lettre initiale. 

Lu dans ce systéme, que nous recommandons a ceux qui débutent dans 
l'étude des antiquités chrétiennes ou n'’en ont que d’imparfaites notions, 


{ Dictionnaire des antiquités chrétiennes, contenant tout ce qu’il est nécessaire de 
connaitre sur les origines chrétiennes jusqu’au moyen Age exclusivement, par M. Tabbé 
Martigny. ! vol. in-8. Hachette. 














REVUE CRITIQUE. 519 


l’ouvrage de M. Pabbé Martigny comprend sept divisions générales : — la 
Hiérarchie, — la Liturgie, — la Discipline, — les Institutions et fates, — 
l’Architecture, — la Sculpture, — I'Iconographie. 

L’auteur débute par une introduction sur l’archéologie en général et sur 
l'archéologie chrétienne en particulier. I] donne 4 ce mot une acception plus 
large que celle dans laquelle on le prend d’habitude. Pour lui, l’archéologie 
n’est pas seulement cette branche de la science du passé qui a pour objet 
de décrire et d’expliquer les monuments de l'art : l’entendre ainsi serait 
donner une idée trop incompléte du champ qu’exploite !’antiquaire chre- 
tien. L’archéologie, dansla pensée de M. Martigny, comprend |’ étude com- 
pléte des choses anciennes, des mceurs et coutumes aussi bien que des mo- 
numents. « Appliqué aux origines chrétiennes, ajoute-t-il, le mot archéo- 
logie désigne la science qui a pour objet de retracer, 4 ces deux points de 
vue, ou mieux peut-étre, dans ces deux éléments essentiels, l'état religieux 
et social de nos péres dans la foi. » 

Aussi, comme nous venons de le voir, son cadre embrasse-t-il dans tous 
ses détails la vie publique et privée des premiers chrétiens. Un chapitre pris 
au hasard donnera une idée de la maniére dont les divers sujets sont traités, 
c'est celui de la Discipline dans I’Eglise primitive. L’auteur y traite d’abord 
des Catéchuménes ; aprés avoir établi que, pour passer du judaisme ou de la 
gentilité dans la société des chrétiens, il fallait traverser des épreuves et subir 
une sorte d’initiation, il expose dans ses dispositions essentielles, d’aprés le 
concile d'Elvire, la législation primitive sur le caléchuménat. Il s‘occupe en- 
suite de la législation générale ou des canons de l’Eglise, distinguant avec soin 
les différents sens dans lesquels ce mot est employé dans la langue ecclésiag- 
tique. Viennent, en troisidéme lieu, les divisions administratives : diocéses, 
paroisses, titres, etc.; le Clergé, ses immunités, ses moyens d’existence dans 
la primitive Eglise : la Dime, la Manse, les Prémices des fruits, le Dena- 
rismus unciz, la Sportule, etc., etc. Suivent les institutions que nous ne 
faisons qu’indiquer sommairement : les conciles, les pénitences canoniques, 
les excommunications, les jetines, le culte en général et le culte particulier 
des martyrs, des confesseurs, celui des reliques, enfin les moyens de com- 
munication entre chrétiens, Tesséres, lettres formées ou Lettres de commu- 
nion, etc. On peut juger par cette énumération abrégée de la richesse des 
renseignements que présente le travail de M. l'abbé Martigny. 

Mais non-seulementson livre a le mérite, obligatoire du reste, nous le 
reconnaissons, d’étre, sur chaque point, plus complet que ceux qui l'ont pré- 
cédé; i) est aussi plus au courant des progrés de l’archéologie chrétienne. 
Cette science, restée stationnaire chez nous par suile des circonstances que 
nous avons signalées en commencant, a fait de grands pas, dans ces der- 
niers temps, a l’étranger, en Allemagne, en Angleterre, mais surtout en 
Italie. Devant les Cancellieri, les Garucci, les Brancadoro, les Rossi, des 
catacombes inconnues ou inexplorées se sont ouvertes, des tombeaux 





3520 REVUE CRITIQUE. 


restés muets ont parlé, des inscriptions et des peintures demeurées in- 
comprises ou jusque-la mal expliquées ont livré leurs secrets symboli- 
ques. Aux témoignages connus de la foi et des moeurs des premiers chré- 
tiens, de nouveaux témoignages sont venus se joindre. Il y a tout un trésor 
nouveau d'inspirations pour la poésie et d’armes pour la controverse dans 
les écrits de ces illustres savants. Or, non-seulement M. l'abbé Martigny 
a pu les étudier, mais deux voyages 4 Rome I'ont mis en rapport avec les 
auteurs, et, en particulier, avec le célébre chevalier de Rossi, le premier 
et le plus bienveillant des membres de la commission des catacombes de 
Rome. Aprés avoir commencé, il y a vingt ans, sous la direction du docte 
abbé Greppo, son maitre et son ami, ses études d'archéologie chrétienne, 
M.Vabbé Martigny a eu ainsi la fortune de les continuer, d'aprés les conseils 
de homme qui en est aujourd’hui le plus éminent représentant. C'est, 
nous apprend-il en effet lui-méme dans la préface ow il remercie les per- 
sonnes qui l'ont aidé, « aux écrits, & la correspondance et aux entretiens 
intimes du chevalier de Rossi qu'il a le plus d’obligations. » 

Comme étendue, comme nouveauté et comme sireté d'informations scien- 
lifiques, le Dictionnaire des antiquités chrétiennes offre donc toutes les 
garanties que l'on peut désirer dans un pareil ouvrage. Quant a I’esprit 
dans lequel il est écrit, au zéle qui y respire, 4 l’orthodoxie dont il est em- 
preint, six évéques en sont caution. « Vous avez tout examine, tout discuté, 
tout recueilli, dit l'un d'eux, avec la patience des curieux et la sagacité 
de l'homme de gout. Votre Dictionnaire sera d'une utilité a la fois histori- 
que et dogmatique, et c’est pour ce double motif que je me trouve heureux 
d’en encourager la publication. » Sauf quelques réserves que nous voudrions 
y faire, notamment en ce qui concerne la proportion des articles et la tra- 
duction des textes, que }’auteur donne ou néglige sans que |’on sache pour- 
quoi, cette appréciation est la ndtre, et nous ne croyons pouvoir mieux faire 
que de nous y associer. 

P. Dounaine. 


PENSEES CHRETIENNES SUR LE CQ@UR DE JESUS 


Par Mgr Bavpny, évéque de Périgueux. 


Nos lecteurs n'ont pas oublié les touchantes pages consacrées dans 
ce recueil par le regrettable abbé Perreyve, 4 la mémoire de Mgr 
Baudry. Héritier d’un précieux manuscrit du savant évéque, son disci- 
ple et ami, M. l'abbé Houssaye vient de le publier, a Ja satisfaction de 
tous ceux qui ont connu 4 Saint-Sulpice et & Périgueux un esprit 


REVUE CRITIQUE. 524 


siéminent. Voici comment le pére Hyacinthe, un autre ami et disci- 
de Mgr Baudry, apprécie Ja haute portée de cette ceuvre : 


Mon cher ami, 


Je viens vous remercier pour le beau livre que vous nous avez donné et 
jose le faire non-seulement en mon nom, mais au nom de beaucoup, dis- 
ciples comme nous, fils spirituels de Mgr Baudry. C'est une oeuvre de piéte fi- 
liale que vous avez accomplie, et 4 laquelle aucun de nous ne saurait res- 
ter étranger. Sans vous en douter, peut-étre, vous venez de mettre au jour 
meilleure vie de notre commun Pére. Son existence extérieure fournirait 
peu defaits au récit: écoulée presque entiérea l'ombre de nos séminaires, 
elle fat celle du Sulpicien le plus régulier et le plus modeste. C’est en dire 
beaucoup pour le ciel, mais bien peu pour la terre. Sa vraie vie a été sa 
vie intérieure, la vie de sa pensée et celle de son coeur, mais cette derniére 
surtout, car chez ce grand esprit chrétien, la pensée avait tout ensemble sa 
racine et son fruit dans le ceur. Or, n’est-ce pas son propre cceur que Mgr 
Baudry nous a livré, en ne voulant parler que du coeur de Jésus, qui était 
sa préoccupation continuelle, son confident intime et son modéle prati- 
que? Avec quelle vérité et quel charme vous nous le montrez vous-méme, 
le soir, dans cette chére cellule ot nous!'avons tant connu et aimé, recueil- 
lant dans la coupe intérieure les sucs amers ou doux de la journée, les mé- 
lant et les transformant dans cette unilé supréme de l’homine, qui est celle 
de son amour, et les versant sur ces pages écrites pour lui seul, comme un 
épanchement de soi dans le sein de Jésus-Christ. 

Mais, 4 vrai dire, votre intention directe ou principale n‘a pas été de 
révéler au monde l'une des Ames les plus hautes et les plus cachées que 
Dieu ait données ence siécle 4 son Eglise ; vous avez voulu surtout contri- 
buer 4 répandre une nouvelle et vive lumiére sur celte dévotion du Sacré- 
Coeur; qui est l’un des plus puissants attraits de la piété chrélienne a notre 
époque. Sujet de controverse a son origine, et demeurée pour plusieurs, parm 
les fidéles méme, un sujet de défiance, cette dévotion a été, le plus souvent, 
défendue comme elle était attaquée, c’est-a-dire, par les surfaces et dans 
son rapport avec l'imagination et la sensibilité. Sans négliger l'un ou l'au- 
tre de ces aspects, notre auteur a pénétré plus avant, jusque dans les mys- 
téres de la constitution morale de l'homme. Le paganisme avait isolé le 
foyer de la vie tantét dans les abstractions de l’esprit, tant6t dans les émo- 
tions des sens; le chiristianisme, l'a e{(icacement replacé dans le coeur, centre 
ou Ja pensée et le sentiment se rencontrent, l'une pour y recevoir la vie 


522 REVUE CRITIQUE. 


réelle, l'autre pour y acquérir la pureté idéale, tous deux poar y subir la 
direction féconde de la liberté. C'est de ce point de vue que Mer. Baudry a 
contemplé son sujet. La vie de l'homme rayonnant du cceur, et le coeur de 
"homme ayant son objet et sa loidans leceur de l'Homme-Dieu, tel est 
ce livre plein de doctrine autant que de piété, et qu’une attention délicate 
de la Providence améne a la publicité dans l'éclat et dans la joie des fétes 
consacrées & l’amante et & l’évangéliste du Sacré-Cceur, la Bienheureuse 
Marguerite-Marie. 

Ces pages, je l’avoue, portent!’ empreinte d'une métaphysique parfois si 
haute et d'une mystique toujours si tendre, qu’elles pourraient sembler peu 
appropriées aux besoins d'une société ot des tendances contraires prévalent 
malheureusement, jusque parmi les chrétiens. L’ objection est telle que je par- 
donnerais 4 un esprit moins perspicace et moinsconvaincu quele vétre des’en 
étre effrayé. Mais, gracesa Dieu, vous avez compris qu'ilne faut pas plus flatter 
les préjugés de son temps, qu'il ne faut les heurter, et vous pensez avec rai- 
son qu'il ne nous est point permis d'abaisser les sommets de la doctrine et 
de la piété, par ce qu'un trop grand nombre de nos contemporains ne sait 
plus y atteindre. Aujourd’hui, comme toujours, les deux ailes pour s’élever 
4 ces sommets, sont la métaphysique et la mystique, l’aile de la pensée et 
Yaile de l'amour. C'est par ce puissant et harmonieux essor que se carac- 
térisent tous les maitres en divinité, comme on disait autrefois, depuis 
saint Jean et saint Paul jusqu’a Origéne et 4 saint Augustin, depuis saint 
Bonaventure et Gerson jusqu’a saint Jean de la Croix et 4 M. Olier. Vous re- 
procher cette publication comme un anachronisme, ce serait reproché a& 
M. Baudry, d'avoir continué parmi nous celte tradition qui ne peut pas 
faillir et cette race qui ne peut pas s’éteindre. 

Prenez donc courage, mon ami, ce livre inachevé (vous étes le premier 
& nous en avertir), ce livre sans art, dont la forme s’efface devant la pensée 
et n’est éloquente qu’a son insu; ce livre, dont le fond méme, plein de jets 
de lumiére, d’horizons entr’ouverts et d’ébauches sublimes, révéle moins 
le travail de Vesprit que l'inspiration de la grace; ce livre fera son ceuvre 
comme l’existence dont il est lemonument mélancolique et doux, existence 
inachevée aussi, et pourtant si féconde. Comme il nous le disait 4 Saint- 
Sulpice et comme vous Ie rappelez dans votre touchante préface, notre 
ami ne fut qu'un intéiateur: il eut pour mission de penser plus que d’é- 
crire, et il a laissé pour ceuvres, a défaut de livres, des disciples. Ce livre 
méme, qui n'est pas un livre, parce qu’il est plus que cela, sera pour plu- 
sieurs une initiation, il répandra des germes de pensée et de vertu dans les 
dines, et il nous aménera des fréres et des sceurs inconnus, mais aimés, 





REVUE CRITIQUE. 523 
dans cette famille spirituelle, of nous avons, quoique indignes, le bonheur 
de compter parmi les premiers-nés. 

Veuillez agréer, mon cher ami, avec l’expression réitérée de mes remer- 
ciments , celle de mon fraternel attachement en Notre-Seigneur Jésus- 
Christ. x 

Fr. Hyacintne. 


De UImmaculée Conception, carme déchaussé, 
Paris, ce 21 aodt 1865. , 


La librairie de Charles Douniol publiera, dans le courant de novembre, 
la traduction de l’ouvrage, si célébre en Angleterre, du Pére Newman, in- 
titule: Histotre de mes opinions religieuses. 

Cette traduction, faite sur la dermiére édition, est la seule qui ait été au- 
torisée, revue et augmentée, par l’illustre et respectable auteur. Elle est 
précédée de notes et d’une introduction entiérement inédites. 

Aucun ouvrage religieux plus important n’a été publié en Europe depuis 
plusieurs années. 








LES EVENEMENTS DU MOIS 


Paris, 23 octobre 1865. 


Nous avons a la fois, — dans des proportions heureusement moindres 
que la panique ne le suppose,—le typhus sur le bétail et le typhus sur les 
hommes; mais il est une troisiéme épidémie, affectant les idées et gagnant 
de plus en plus les intelligences, que semblent surtout redouter certains 
docteurs politiques, car c'est contre elle, contre ce qu’ils appelleraient vo- 
lontiers le typhus libéral, que sont tournées toutes leurs précautions. De ce 
cété point de libre pratique, mais au contraire des quarantaines inflexibles 
et d’énergiques traitements infligés 4 tout sujet qui menace de propager le 
mal. Cependant, et malgré tout, il s’infiltre dans le pays ; aprés avoir couvé 
longtemps, ilabrusquement éclaté dans la Charente-Inférieure, la Céte-d'Or, 
la Marne, l’Aisne, le Puy-de-Déme; le département de Seine-et-Oise en est 
légérement infecté, et celui des Basses-Pyrénées, dont ]’état sanitaire était 
parfait il y a peude mois encore, semble a la veille d’étre atteint. Les ré- 
centes élections municipales avaient, du reste, montré qu'en dépit de tout 
ce que M. de Persigny avait proclamé de rassurant au sujet des populations 
rurales, le mal pénétre jusque dans nos hameaux et devient tellement gé- 
néral que bientét, faute de pouvoir l’extirper, on devra se résigner a l’accli- 
mater parmi nous. 

Quant au vrai fléau, a cglui qui a si cruellement affligé le Midi de la 
France, en suscitant partout les dévouements les plus généreux, nous ne 
voulons tirer de ses ravages sur notre littoral méditerranéen qu'une lecon, 
toute en faveur des idées décentralisatrices. Si Marseille, si Toulon, au lieu 
d'ouvrir et de fermer leur port sur un ordre télégraphique du ministére du 
commerce, eussent été libres d’organiser leur intendance sanitaire et de 
consigner momentanément au lazaret tout voyageur suspect, I’hdte terrible 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 505 


signalé d’Alexandrie ne fit peut-étre pas entré chez nous, etla justice n’au- 
raif pas 4 poursuivre les incendiaires de mannequins dont personne ne dit 
le nom. 

Singulier rapprochement! II y a quelques jours, dans les Chambres néer- 
landaises, le ministre de l’intérieur, M. Thorbecke, vivement attaqué pour 
'insuffisance des mesures adopteées contre l'épizootie, s'est victorieusement 
défendu en soutenant que ce n’est pas 4 l’administration centrale, mais aux 
fats provinciaux et aux municipalités de prendre en pareil cas les mesures 
nécessaires, et que le gouvernement, en se substituant aux autorités locales, 
eit porté atteinte 4 des autonomies qu'il doit respecter. — Ces considéra- 
tions ont prévalu, et la Chambre, dormant raison 4 M. Thorbecke, a rejelé 
lamotion de blame présentée contre le cabinet. 

Vainement M. Troplong affirme-t-il aux agriculteurs de Cormeilles que 
nous possédons « tous les droits conquis en 89; » que « nous avons la 
liberté vraie, ta liberté sans amertume. » Demandez a la Gazette de France, 
al’Alsacten, au Journal de Rennes ce qu’ils en pensent, et sila dose de 
liberté dont ils jouissent ne leur parait pas entremélée de quelque amer- 
lume? La circulaire de M. le ministre de l’intérieur sur les Communiqués 
avait fait espérer un adoucissement au régime de la presse, et un instant on 
‘était flatte de voir tomber en désuétude le systéme dictatorial des avertisse- 
ments et des suspensions; mais lillusion a été courte et la presse ramenée 
ben vi‘e au sentiment de la réalité. 

Il est cependant un point de la théorie ministérielle qu’on ne saurait ac- 
cepter en silence : c’est la prétention de revétir les avertissements du ca- 
ractére que possédent seules les décisions souveraines de la justice. M. le 
ministre de l’'intérieur déclare « que si le gouvernement autozise la discus- 
sion des communiqués, » les avertissements « ont et doivent conserver 
lautorité de la chose jugée. » Quoi! Une décision rendue sans débat con- 
(radictoire, sans explication ni défense de Yinculpé, en dehors de toutes les 
garanties ordinaires, aurait le méme caractére qu'un arrét en dernier res- 
sort de laCour de cassation ? Les tribunaux se trompent, puisque les cours 
réforment leurs jugements ; les Cours d’appel se trompent, puisque la Cour 
supréme annule parfois leurs sentences; !'Empereur lui-méme a reconnu 
quil peut se tromper'; seul, le ministre de l’intérieur serait .infaillible et 
loutes ses décisions devraient étre érigées en dogmes ! Sait-on bien ou |’on 
irait avec ce systeme? A poser en principe que, suivant un avertissement 
donné jadis au Réformiste de Douai, « l'industrie sucriére doit étre 
couverte par la protection, » principe dont on nous parait s‘étre un peu 


‘ «Je ne veux que le bien, je n’ai dans le coeur que des intentions honnétes; mais je 
Pais me tromper. Clest pourquoi je veux connaitre Yopinion du pays par lorgane de ses 
denutes aprés qu’ils auront examiné mes actes. » Discours de |l’Empereur a l’ouverture de 


la session législative de 1861. 
Ocrosaz 4865. a4 








526 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


écarté depuis ; que le fameux engrais altaqué par Je Journal de Loudéac et 
défendu par le préfet des Cétes-du-Nord, comme « une substance dont les 
excellents effets ne sont pas contestables, » devrait étre immédiatement 
breveté avec garantie du gouvernement; qu’il faut rétablir la caisse de la 
boulangerie et la taxe du pain, critiquées naguére par le Journal des Econo- 
mistes, et proclamées « institutions d’intérét public » par M. de Persigny; 
enfin que Jasmin et son poéme des Papillotes demeurent sacrés et indiscu- 
tables pour les contemporains et méme pour les générations futures, en 
vertu de l'arrété de M. le préfet de Lot-et-Garonne notifié au journal agenais 
le Papillon ! Heureusement le Conseil d’Etat, en annulant comme abusif un 
avertissement infligé au Courrier du Dimanche, nous a appris la fragilité des 
décisions ministérielles, et nous espérons que la Gazette de France, qui 
vient de déférer au méme Conseil la doctrine au nom de laquelle on pré- 
tend lui fermer la bouche, en rapportera un arrét limitatif d’un pouvoir déja 
trop grand. 

Nous lisions cesjours-ci, dansle dernier volume de M. Duvergier de Hau- 
ranne sur la Restauration, le récit de la curieuse visite du rédacteur en chef 
des Débats 4 M. de Villéle 4 la suite du renvoi de Chateaubriand. M. Bertin 
de Vaux voulait une compensation 4 la disgrace de son illustre ami, et il 
demanda pour lui l'ambassade de Rome. Le ministre s'y refusa.— « Alors, 
lui dit M. Berlin, dés demain la guerre commencera, et les Débats, qui ont 
renversé les ministéres Decazes et Richelieu, n'auront pas plus de peine a 
renverser le ministére Villéle.— C’est possible, » répliqua le ministre, et 
les deux interlocuteurs se séparérent, On sait ce qui advint. 

Que nous sommes loin du temps ow un pareil dialogue pouvait s’établir 
de ministre 4 journaliste ! La jeune génération, élevée 4 l’ombre du décret 
du 17 février, a peine 4 se rendre compte d'un régime assez large pour com- 
porter tant d’audace de la part d'un faible vis-a-vis d'un fort armé de la 
foudre ; et sans doute si nous révions tout haut le retour d’un état de choses 
aussi subversif, on nous signalerait comme des ennemis de I|’ordre social 
lui-méme. Nous ne demandons pas tant, et nous nous tiendrions pour sa- 
tisfaits sur ce point si l'on nous accordait une presse affranchie de I'arbi- 
traire administratif et ne relevant que de la justice ordinaire. C'est ce que 
réclamait M. Billault, et l’on ne saurait nous accuser de trop d’ambition en 
nous bornant 4 ce qu'il souhaitait comme le nécessaire :—« Ces institutions, 
disait-il en parlant de la presse et du jury, ne sont pas, dans un gouverne- 
ment libre, de ces instruments aveugles et obséquieux que l’on peut manier 
4 volonté et dont la force, toujours passive dans la main du pouvoir, ne 
fait que recevoir l’impulsion qu’on lui donne. C'est méme 1a ce qui fait a 
la fois la difficulté et la pusSsance des gouvernements libres : c est qu'il faut, 
avec ces instruments de force qui ne sont pas passifs, mais qui pensent, il 
faut savoir maintenir l’ordre et les faire coopérer au maintien de l’ ordre, en 
méine temps qu’ils maintiennent la liberté. » Et l’orateur ajoutait : « C'est 


2 











LES EVENEMENTS DU MOIS. 597 


difficile, j’en conviens ; il est plus simple de chercher 4 les amoindrir, den 
user le moins possible '... » 

On voit que M. Billault ne reculait pas —en 1842—devant des institutions 
plus logiques encore aujourd'hui qu’slors, puisqu’elles semblent le corol- 
jaire obligé du suffrage universel. — Depuis, le méme orateur disait 4 un 
peuple, dans un discours fameux : « Portez-vous bien! » Le conseil était bon, 
etles Italiens nel'ont guére suivi. Mais si, pour se bien porter, les médecins 
recommandent, par l’épidémie qui régne, l'usage du quassta amara, Vhy- 
giéne politique et morale n’a-t-elle pas aussi ses amertumes salutaires? 

Qu’'un journaliste officieux, tout enguirlandé des festons de son village, 
vienne soutenir que la presse est plus libre en France qu’en Angleterre, 
c'est un jeu d esprit qui peut réussir 4 Caussade, dans les plaines de la 
Garonne, mais qui ne saurait se risquer sérieusement ailleurs. Sila France était 
en possession dela liberté anglaise, elle n’en réclamerait pas I’équivalent dans 
toutes les occasions ot illui est permis de faire connaitre ses voeux, et le 
gouvernement ne serait pas réduit 4 déplacer brusquement de son milieu 
naturel un député populaire pour l’opposer au candidat qui revendique 
les franchises absentes. I! faut, ainsi qu'on I’a justement remarqué, que 
le mouvement libéral ait fait de grands progrés dans les esprits pour qu'une 
circonscription qui nommait, il ya deux années seulement, M. O'Quiné ['u- 

‘nanimité *, paraisse aujourd'hui si peu sire, que l’administration redoute 
de voir une majorité sans exemple s'y changer en minorité! 

Cet incident du transfert de M. Larrabure restera certaiement comme 
une des curiosités de notre histoire électorale, déja si riche en ce genre, et 
sion le rapproche de ce quis’est derniérement passé dans les Landes, ou, 
pour faire place 4 M.Walewski, ila fallu créerun sénatenr, on sera obligé de 
reconnaitre que l'application de certaines pratiques, et importance per- 
sistante qu’on attache 4 ne laisser arriver dans les conseils du pays que des 
amis du premier degré, ont pour résullat de nous faire assister aux sur- 
prises les plus inattendues. Marivaux a fait une jolie comédie sur les Jeux 
de Vamour et du hasard; il y en aurait une enon moins piquante 4 écrire 
sur les Jeux de la Politique. 

Si nous sortons de l’intérieur pour examiner la situation étrangére, nous 
trouvons que ces jeux menacent de tourner au drame. L’air est plein de 
bruits singuliers, on parle de combinaisons qui modifieraient la carte de 
l'Europe, et la Belgique devient le pays des chAteaux imaginaires. La neu- 
tralité de la France et sa longue patience en face des coups portés 4 un vieil 
allié avaient déja provoqué de nombreux commentaires ; le voyage de M. de 
Bismark 4 Biarritz a achevé d‘intriguer lopinion, et il faut convenir que, 
dans les circonstances actuelles, aucun incident n’était plus propre a surex- 


‘ Moniteur de 1842, p7107. 
® Votants : 32,964. — Voix obtenwes par M, O’Quin : 52,964. 








598 LES EVENEMENTS DU HOIS. 


citer la curiosité publique. Le ‘premier ministre du roi Guillaume a nette- 
ment marqué son but, et il y marche avec une persistance et une audace 
que le succés a jusqu’ici couronnées. Ce qu'il réve, ce n’est pas seulement 
l’annexion des duchés de l'Elbe a la Prusse, mais l’absorption de I’Alle- 
magne jusqu’au Mein, et lui-méme I’a proclamé hautement 4 la tribune, il 
y quelques mois, lors du débat relatif a l’extension de la marine prussienne. 
Pour les duchés, la besogne est faite, ou & peu prés. Il ne reste plus a in- 
corporer que le Holstein, et l’Autriche, qui n’a nul intérét 4 conserver une 
conquéte aussi éloignée de sa frontiére, sera forcement amenée & une tran. 
saction pécuniaire semblable a celle qui a consommeé acquisition du Lauen- 
bourg. 

Mais l’absorption de l'Allemagne du Nord est moins facile 4 accomplir ; 
l’Autriche y verrait une déchéance qu'elle ne peut accepter, et la France 
un agrandissement contre lequel il lui faudrait des garanties. C'est ici que 
se complique le probléme et que |’énigme des entrevues de Biarritz s’offre 
aux (Edipes de la politique. Nous n’avons point Ja prétention de la deviner. 
Pour les uns, M. de Bismark n’aurait entrepris qu'un voyage de précaution, 
prévenant une hostilité possible par la courtoisie, et ala tamérité qui con- 
quiert faisant succéder la prudence qui consolide. Selon d’ autres, il serait 
venu, comme autrefois le tentateur, proposer, sinon l'empire du monde, du 
moins le partage de certains territoires ; et on réveille les souvenirs de Plom- 
biéres, De quel cété est la vérité? L’homme d'Etat prussien se contentera- 
t-il deslauriers cueillis, ou bien nous offre-t-il une moisson nouvelle et com- 
mune ? Est-ce une fin, est-ce un commencement qui s’agite dans les ombres 
de la diplomatie? 

A Berlin, ou le succés a grisé l’opinion, on veut étre au commencement. 
Le conflit constitutionnel est oublié, libéraux et progressistes laissent de 
cété leurs griefs, tout le monde exalte « le grand ministre » qui fait si bien 
les affaires de I'hégémonie prussienne, et l’'assemblée dé Francfort, ou Ics 
députés prussiens ont refusé de se rendre, a montré combien les adver- 
saires du régime féodal a l'intérieur, sont disposés 4 amnistier toutes les 
entreprises aboutissant a l’agrandissement de leur pays. Peut-étre y a-+t-il la, 
entre la Chambre et le ministére, une chance ultérieure de rapprochement 
et de conciliation ; pour le moment du moins, on est d’accord 4 sacrifier les 
petits Etats, dont la souveraineté parait incompatible avec les vrais intéréts 
germaniques, et. les libéraux répondent 4 ceux qui leur reprochent de sc- 
conder une politique de violence et d’aventures : Laissons faire l’unité, nous 
ferons aprés la liberté. 

Qui pourrait entraver, disent-ils, la marche victorieuse de M. de Bismark? 
Les Etats secondaires sont impuissants, et d’ailleurs plusieurs d'eutre eux, 
en vertu de cette attraction singuliére qui pousse les papillons ala chandelle, 
se montrent favorables aux desseins de la Prusse. L’Autriche, avec ses em- 
barras intérieurs, aggravés de la question vénitienne, est condamnée a 


LES EVENEMENTS DU MOIS, 599 


l’inaction. L’Angleterre, que le fénianisme irlandais inquiéte et que la mort 
de son premier homme d’Etat vient surprendre au milieu de démélés avec 
l’Amérique, se contentera de puiser dans quelque arrangement commer- 
cial une consolation 4 son effacement momentané. Reste la Russie, qui ne 
verrait peut-étre pas sans ombrage la Prusse établir une marine dans la 
Baltique, et qui pourrait appuyer contre une extension sérieuse de cette 
monarchie turbulente une action des petits Etats. Mais la Russie a plus 
d'une difficulté chez elle et ses envahissements en Asie l'occupent assez pour 
la tenir éloignée des incidents de Europe occidentale. On la satisfera d'ail- 
leurs en lui abandonnant sans réserve ce qui peut rester de l’infortunée 
Pologne. 

Ainsi raisonnent les libéraux de Berlin, et ceux de Parisne sont pas moins 
édifiants. Ces mémes écrivains, qui s’indignaient hier des fagons autocrati- 
ques de M. de Bismarkenvers le parlement, de sa complicité avec la tyrannie 
russe, de ses brutales annexions; ces prétendus défenseurs des nationalités 
sont aujourd'hui les premiers 4 réclamer une alliance de la France avec 
l'ambitieux ministre duroi Guillaume, auquel ils pardonnent tout s'il arrive a 
constituer, sur les ruines de la Confédération germanique, un puissant Etat 
de quarante millions d’Allemands. Ils voulaient jadis que la France entamat 
une grande guerre pour arracher Ja Pologne 4 ses oppresseurs. A présent, 
ils autorisent le successeur de Frédéric I[, non-seulement 4 comprimer & 
son aise leslambeaux qu'il détient du royaume de Sobieski, mais & traiter 
de méme toutes les autonomies qui !’entourent. L'amour de l'unité leur 
fait passer l'éponge sur toutes les violations du droit ; il leur fait méme ou- 
blier le patriotisme, car pour empécher l’Occident d'étre tartarisé, ils]'expo- 
seraient a étre germantsé par l’unification del’ Allemagne. Mais qu’importe! 
ce qu'il faut avant tout, c’est élever une muraille contre la Russie. — « De- 
vant cette considération supérieure, s écrient-ils, doivent disparaitre les ré- 
pugnances traditionnelles, les scrupules de détail, les irrégularttés secondat- 
res. La Prusse est ambitieuse ! Eh bien, tant mieux! qu'elle devienne forte 
etgrande : l’intérét commun de l'Europe l'exige'! » 

Ces profonds politiques, qu’épouvante le fantéme de la Russie, ne se de- 
mandent pas ce qui arriverait le jour of l'unité allemande s’allierait avec 
lunité slave ? 

Entre la peur des uns et l’'ambition des autres, que fera la France ? On 
murmure le mot de frontiéres naturelles, et certains journaux font entre- 
voir 4 la nation une Savoie du Nord pour prix de son concours. Mais si la 
nation aspire a la restitution de ses frontiéres naturelles, ce n'est pas sur la 
Meuse ou sur leRhin qu'elle les cherche en ce moment, c'est 4lintérieur; et 
le premier des remaniements territoriaux qu'elle désire, c'est celui qui repla- 
cerait dans leur géographie naturelle les circonscriptions électorales. Le 


' A Guéroult, Opinion nationale. ‘ 


530 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


progrés des institutions est un bien supérieur au profit de la conquéte, et 
d'ailleurs, avec les nouveaux principes que nous avons nous-mémes inaugu- 
rés en Europe, ce n’est pas 4 la force, mais au seul consentement des po- 
pulations que nous pourrions devoir leur entrée dans la famille frangaise. 
Or, comment la Belgique, par exemple, accepterait-elle une destinée qui 
lui ferait perdre toutce qu'elle aime et tout ce qui fait sa grandeur morale ? 
Dans ce bijou de pierre qui sert d’Hotel de Ville 4 Louvain, se dresse une 
emblématique statue aux pieds de laquelle quatre lions couchés protégent 
quatre écussons portant ces belles devises : Liberté de conscience,— Liberté 
d’enseignement, — Liberté de la presse, — Liberté de réunion et d’associa- 
tion. Si, dans le palais municipal qu'il habite, M. Haussmann offrait de sem- 
blables devises 4 l'admiration des étrangers, peut-étre s'en iraient-ils avec 
une sympathie secréte; mais nul écusson de ce genre n’y frappe leurs re- 
gards, et la seule impression qu’ils emportent est le souvenir d'une table 
d'airain ow est gravée cette triple inscription : Décret du 17 février, — Procés 
des Treize,— Dissolution dela Société de Saint-Vincent de Paul.— Comment, 
rentrés chez eux, n’aimeraient-ils pas mieux la liberté avec ses amertumes 
que, chez nous, des amertumes sans la liberté? Henri IV disait finement : 
« Ce n'est pas le Béarn que je donne 4 la France; c’est la France que je 
donne au Béarn.» Ah!sinous pouvions étre domés 4 la Belgique et nous 
trouver, du soir au matin, en possession de ces franchises provinciales et 
communales dont elle jouit pleinement, ce scrait autre chose! Mais nous 
n’en sommes pas 1a, et pour le moment, ce que nous avons de mieux a 
faire 4 l’égard des Belges, c’est de nous annexer leurs franchises et leurs 
droits. Si l'avenir nous réservait une union plus compléte avec ce généreux 
pays, c'est la liberté seule qui pourrait en préparer les voies. - 

Espérons donc quele bruit des armes ne viendra pas une fois de plus nous 
distraire des questions de réforme intérieure et de pacifique progrés qui 
passionnent si heureusement la nation. Le plus intime confident de !'em- 
pire, M. de Persigny, a dit il y a six ans cette parole, que le Montteur a en- 
registrée : « Le réle militaire de laFrance en Ex.vope est fini‘. » Et l’empe- 
reur, qui sait « qu’on est plus grand aujourd’hu. par l'influence morale 
qu'on exerce que par des conquétes stériles*, » l’emp2reur ajoutait l’année 
suivante : « J'ai de grandes conquétes a faire, mais en France, ll yalaun 
assez vaste champ ouvert 4 mon ambilion, et il suffit pour la satisfaire*. » 

It n'est done pas probable que nous rappelions nos soldats de Rome, en 
vertu du principe de non-intervention, pour les faire intervenir sur le Rhin 
ou sur l'Escaut, ni que nous retirions notre concours 4 un auguste envahi 
pour le porter & un indigne envahisseur. Mais s'il est permis de croire que 
nos troupes n'iront soulever ‘au Nord aucune question nouvelle, il est diffi- 

‘ Discours au Conseil général de la Loire. — Aout, 1859. 


* Proclamation de Milan. 
3 Lettre aM. de Persigny, — 1860, 








LES EVENEMENTS DU MOIS. 534 


cile de rester sans inquiétude au sujet des questions anciennes qu’au Sud 
elles abandonnent ala merci du hasard. 

L’évacuation des Etats de l'Eglise commence, et la joie que cette mesure 
inspire 4 tous les ennemis de la papauté n'est pas faite pour rassurer les ca- 
tholiques. [l faudrait, en effet, ne rien connaitre de l'histoire des annexions 
anlérieures pour ne ressentir aucune alarmce ; il faudrait oublicr que c’est 
parun chemin tout jonché de nos protestations lacérées que le Piémont a 
suivi, d'étape en étape, l’astucieux itinéraire flétri par une plume éloquente. 
Sans doute la convention du 15 septembre interdit a I'Italie les moyens 
employés avec tant de succés dans les Marches,!’Ombrie et les Deux-Siciles ; 
mais il en est d'autres, qu’on appelle « les moyens moraux, » Al’aide des- 
quels on compte arriver au méme résultat. On va mémejusqu’a dire qu’une 
fois les Frangais partis, la difficulté ne sera pas de prendre Rome, mais de 
ne pas la prendre‘, et de Jaisser au temps le soin d'arranger les choses. 

llest aisé de prévoir cet arrangement, dont M. Ricasoli vient de trouver la 
formule: « Ce n’est pas I'Italic qui ira 4 Rome; c'est Rome qui viendra 4 
lItalie. » Mais le jour ot une comédie de suffrage populaire donnerait ainsi 
la ville éternelle au Piémont agrandi, que ferait la France? Nous avons be- 
soin, pour raffermir notre foi ébranlée par tant de mécomptes, de nous 
rappeler les engagements pris 4 la face du monde. Au début de la campa- 
gne d'Italie, c'est M. Baroche proclamant que, dans aucune hypothése, « le 
pouvoir temporel ne peut étre détruit; » et, a Ja veille de )’évacuation, c'est 
M. Rouher déclarant que « la convention reconnait deux souverainetés, 
deux nations distinctes, devant avoir une existence continue l'une a cété de 
lantre, » et qu’elle impose 4 I’Italie l’obligation de « respecter toujours le 
lerritoire pontifical. » 

Ces engagements formels ne sauraient étre méprisés sans que l’honneur 
de notre pays recit les plus graves atteintes, et si, par impossible, ils rece- 
vaient des événements un cruel démenti, nous n’en partagerions pas moins, 
dans Je triomphe définitif du droit, l'indomptable confiance exprimée par 
lévéque d'Orléans dans cette magnifique Oraison funébre qui incline en ce 
moment la France entiére sur la tombe d'un héros, et qui rappelle Bossuet 
devant le cercueil de Condé. 

Une aufre tombe, ot descend un des hommes les plus considérables de 
répoque, vient de s’ouvrir en Angleterre, et nos voisins pleurent le collégue 
et l'héritier de Fox et de Pitt. L’histoire jugera sévérement cette longue car- 
riére; elle dira que le talent sans la moralité ne fait pas les grands hommes, 
et que la politique révolutionnaire, égoiste et mercantile de lord Palmerston 
a troublé le monde en abaissant le niveau moral de son pays. Le vide causé 
par cette mort est la préoccupation momentanée de l’Angleterre, mais la 
puissance britannique n’en sera nullement ébranlée. La politique, chez nos 


' Correspondance de Florence du Journal des Débats. 


552 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


voisins, ne s incarne pas dans un homme; elle tire sa force des institutions. 
Les ministres passent, les institutions restent, formant d’autres hommes qui 
disparaissent a leur tour sans laisser 4 la merci des événements les peuples 
qu’ils ont un instant dirigés. Sous un pareil régime, la folie d'un prince 
ou la faiblesse d’une femme ne fait courir aucun péril a la nation; le pro- 
grés s’accomplit sans secousse, et si quelque émeute, quelque conspiration 
méme éclatent, elles n’entrainent point aprés elles l'état de siége ou les lois 
d'exception qui sont trop souvent en d'autres pays la conséquence d'une 
émotion passagére ou d'un crime isolé. 

Le seul nuage que lord Palmerston laisse 4 horizon de son pays, est un 
désaccord avec |’Amérique au sujet des réclamations de M. Seward sur les 
corsaires confédérés, mais les tendances modérées et conciliatrices qui pre- 
valent & la Maison-Blanche, et dont les derniers actes de M. Johnson portent 
le noble témoignage, font assez pressentir que le nuage sera bientét dissipé, 
et que la Grande-Bretagne pourra réorganiser en paix son gouverrement, 
tandis que l’'Amérique reformera, sur le terrain de l’oubli et de l’émancips- 
tion, cette belle unité dans la liberté qui avait séduit Tocqueville et Lacor- 
daire. L’ceuvre est laborieuse, et il y faut tout l’effort des hommes de bonne 
volonté. « Ni la rebellion ni l’esclavage ne sont encore terminés, ainsi que le 
disait l'autre jour un éminent orateur devant la convention de Massachussets. 
La rébellion est désarmée, mais c’est tout; I’esclavage est nominalement 
aboli, mais rien de plus. » C'est 4 pacifier les esprits, 4 rapprocher les ceeurs, 
& confondre les intéréts, que le successeur de M. Lincoln devra vouer ses 
forces, et s'il parvient 4 réunir les deux trongons sanglants du Nord et du 
Sud, en fixant avec équité le sort des quatre millions de noirs affran- 
chis par la lutte, il aura, lui aussi, conquis une place glorieuse aux cdtés de 
Yimmortel fondateur de l’indépendance! 

Leon Lavepan. 


Lun des Gérants : CHARLES DOUNIOI.. 





PARI. — MIP. SIMON RAGOK ET ComP., ACK D'ERFUATS, 4. 


COUP-D’ORIL GENERAL 


SUR 


LHISTOIRE DU IV’ SIECLE’ 





L’Evangile nous rapporte, avec la simplicité ordinaire de ses ré- 
eits, un trait demeuré fameux de la vie de l’apdtre saint Paul. Con- 
duit 4 Rome pour y étre jugé, il était gardé 4 vue 4 bord d’un esquif 
qui faisait voile vers I’Italie, 4 travers le périlleux archipel d’Asie Mi- 
neure. En vue de l’ile de Créte, la rigueur de la saison mauvaise se 
fit sentir : le ciel devint sombre et la navigation difficile. L’Apdétre 
ouvrit avis de suspendre la traversée et de passer ’hiver dans un 
port de l’ile. Plus confiants dans leur savoir, les nautoniers crurent 
pouvoir tenir la mer et leur avis prévalut aisément sur celui du cap- 
tif. Mats 4 peine se fut-on de nouveau confié 4 Pocéan que la tempéte 
déchaina toutes ses fureurs, et le navire, battu des vagues, fut pro- 
mené 4 l'aventure & travers la brume. Toute direction fut perdue : 
marchandises, provisions, agrés, durent étre jetés 4 Ja mer pour al- 
léger la charge du batiment : puis, l’équipage découragé n’attendit 
plus que la mort. Ce fut le moment ou Paul, sortant de ses priéres : 
« Il fallait m'en croire, dit-il, et user de prudence pendant qu’il 


1 Le fragment qu'on va lire forme le dernier chapitre de la troisiéme partie de 
[’ Eglise et ' Empire romain au quatriéme siécle, que M. Albert de Broglie va publier 
dans peu de jours sous ce titre: Valentinien et Théodose, chez léditeur Didier. Ces 
deux nouveaux volumes conduisent le récit jusqu’s la mort de Théodose, et sont 
destinés 4 clore la période historique que M. de Broglie s'est proposé de traiter. Ar- 
rivé au terme, l'auteur a voulu résumer en quelques traits généraux les résultats 
et le sens des événements qui ont passé sous les yeux de ses lecteurs. C'est cet im- 
portant résumé dont M. de Broglie nous a permis de donner & nos lecteurs une com- 
municalion anticipée. 


W. s€n. 7. xxX (Lavi DE La coecr.) 3* tiv. 25 Novexsne 1865. 35 


nak L’HISTOIRE DU IVe SIECLE. 


en était temps : c'est de courage qu'il est besoin aujourd’hui. Levez- 
vous, réparez vos forces par la nourriture, et prenez confiance, car 
Dieu m’a fait connaitre que vous ne périrez pas. » Cet accent d’une 
‘inspiration calme rappela l’espérance dans les cceurs, et chacun se 
rangeant derriére le pilote improvisé, dés le lendemain les gedliers 
tendaient au port sous la conduite de leur prisonnier. 

C'est l'image raccourcie mais vive de toute l’histoire qui vient de 
se dérouler sous nos yeux. Au début du quatriéme siécle, c’est l’E- 
clise, dignement figurée par l’Apdtre, qui est, comme lui, chargée 
de. fers, et reléguée au fond obscur du batiment, dans l’attitude 
humbleet méprisée de l’oraison. Les derniéres années la trouvent as- 
sise au gouvernail, seule maitresse de ses sens et faisant téte 2 l’orage 
au milieu des passagers éperdus. 

Une seule ‘cause, avec la grace et sous la permission divine, a 
opéré cette révolution : les maux désespérés de la société romaine 
et sonrecours plein d’angoisse vers une puissance surnaturelle. L’E- 
glise a passé de la captivité 4 la domination, non par une force em- 
pruntée aux décrets des princes ou a l’épée des soldats, mais au con- 
traire par la faiblesse démontrée de tous les secours matériels et de 
tous les appuis humains. 


- Ce fut ane démonstiration lente et a laquelle ni souverains ni peu- 
ples ne se prétérent facilement. Constantin eut le mérite d’en conce- 
voir le premier soupcon. La croix lumineuse apergue dans les nuages 
fut une réponse de la foi 4 une interrogation du génie. « Il sede- 
manda, nous dit-il lui-méme, si l’unique moyen de rendre son an- 
cienne vigueur au corps entier de l’Empire qui lui semblait atteint 
d'un grand mal, n’étail pas de ramener 4 une seule forme I’opinion 
que les hommes se: font de la Divinité. » Ce fut cet espoir qui brilla, 
jt ses yeux, dans les plaines des Gaules avec le signe et la promesse 
de la victoire. Dés cette heure-la son parti fut pris de demander a 
‘I'Eglise le principe d’unité et d’ordre qui s’échappait de I'Empire et 
de fonder la paix de l’Etat sur l’union des intelligences dans 1’adora- 
tion d’un seul Dieu. Pensée aussi originale que profonde: ambition 
plus haute et plus digne d’une grande dame que la conquéte d'une 
moitié du monde. Mais la méme inspiration ou le méme instinct qui 
faisait pressentir 4 Constantin, 4 la téte de ses légions victorieuses, 
‘aide qu’il pourrait trouver dans la puissance désarmée de J Eglise, 
lui révélait aussi par une confuse conscience les seules conditions que 





L'HISTOIRE DU IV* SIECLE. 935 


pit accepter un tel auxiliaire. Il entrevit que, libres par essence, 
les Ames ne peuvent reconnaitre qu'une autorité qui, libre comme 
elles, préserve leur indépendance en défendant la sienne. I] n’offrit 
jamais 4 |'Kglise la sujétion en échange de la faveur, et en concevant 
T'espoix dese servir d'elle, il éloigna de sa pensée tout dessein de |’as- 
servir. {1 la voulué avoir pour alliée, non pour instrument. Trop 
fier pourtant lui-méme, pour laisser effleurer la dignité du pouvoir 
supréme dont l’dvaient investi tout ensemble I'hérédité et la victoire, 
si en-face de l’Kglise, il se fut fait scrupule de commander, pas 
méme en face de l'Eglise, il n’était résigné a paraitre obéir. Il con- 
suma sa vie dans l'effort sincére de faire concourir au méme but la 
religion et la politique sans les subordonner l'une l'autre. © 
Il apprit bientét par une triste expérience que cette enlreprise, en 
tout temps délicate, était décidément impraticable quand ce libre 
concours deyait étre établi entre un Etat et une Hglise issus de 
sources opposées et imbus d’un esprit contraire. A tout moment, 
méme sous sa main forte et prudente, les deux forces qu’il vou- 
laittenir unies, sans les contraindre, s‘entravérent au lieu de s'ap- 
puyer. Les grands actes, les grandes fautes, jusqu’aux miséres et 
aux puérilités de son régne dérivent de cette poursuite d'un but 
qui échappa toujours 4 ses efforts. Ainsi s’expliquent également 
Constantinople et Nicée. Il fonda une Rome nouvelle quand il vit 
que les vieux génies de |’Empire au lieu de ¢éder sans combat au 
Dieu unique étaient résolus 4 se défendre derriére le rempart de 
lears sept collines. Il fit appel a la grande voix d’un concile, lors- 
qu'une de ces divisions religieuses qui sont l’épreuve constante de 
la foi, lui fit craindre que I'Kglise elle-méme n’échappat au plan 
d'unité dont son intelligence était possédée : essayant, dans les deux 
cas, de vaincre.la résistance sans la briser, de convertir |’tat et de diri- 
ger l’Eplise, en épargnant a chacune des deux puissances l'humilia- 
tion de déférer ostensiblement aux ordres de. l'autre. De 1a aussi le 
Spectacle tour 4 tour risible ou touchant que donna ce grand mo- 
harque préchant ses sujets du haut du trdéne, au risque de prendre 
par une facheuse méprise des adulateurs pour des prosélytes. De 
‘a tant d’éclairs de génie et de jets de passion, une alternative de 
conceptions grandioses et de volontés impatientes, par ou se trahil 
lagitation d’une dame toujours en quéte, ‘jamais en possession de 
lobjet de ses vooux. De la enfin, quand il fallut quitterl’espoir avec 
la vie, quand il sentit la dissolution renaitre dans son Empire, en 
méme temps qu’elle gagnait ses membres affaiblis, cette tristesse 
émére qui visita son lit de mort et que ne purent dissiper compléte- 
Ment ni la joie de l'innocence recouvrée par le baptéme, ni l’attente 
de la béatitude. 


556 L' HISTOIRE DU IV* SIECLE. 


A un esprit borné tous les problémes paraissent simples. Celui qui 
avait troublé Constantin ne fut pas méme apercu du fils indigne qui 
recueillit un instant ’héritage de tout son Empire. Constance, sans 
comprendre la difficulté, la trancha résoldment au profit de son 
propre pouvoir. Il trouvait dans I'Eglise, que son pére avait rappro- 
chée du tréne, une hiérarchie fondée sur un caractére sacré, et une 
autorité mise a l’abri des révolutions par le mélange de l’amour et 
du respect. Il lui parut aussi naturel que commode de s’asseoir lui- 
méme 4 la téte de ce gouvernement tout fait. Commander a des 
évéques en méme temps qu’a des magistrats, présider tour 4 tour & 
des synodes de prélats et a des consistoires d’officiers, promulguer 
des canons a l’appuide ses édits, ce fut 1a & ses yeux, non-seulement 
une prérogative désirable, mais un droit héréditaire dont il réclama 
l’exercice avec la naiveté d’arrogance qui est propre aux enfants gatés 
de la fortune !. « Ma volonté, dit-il un jour, dans un de ces emporte- 
ments de colére qui mettent 4 nu le fond d'une ame, est un canon 
comme tout autre, et mes évéques d Orient trouvent bon qu’il en soit 
ainsi. » Il disait vrai : des successeurs des apdtres se rencontrérent 
pour approuver cette maniére d’exercer et de transmettre le com- 
mandement dans | 'Eglise, ef pour prendre place eux-mémes dans 
PEtat, 4 cété des préfets et des généraux aux mémes conditions de 
subordination dans le pouvoir et de partage dans l’obéissance. Mais 
le Dieu jaloux prit soin de la renommeée de son épouse. Pour épargner 
4 |’Eglise l'ombre méme d'une complicité adultére dans la servitude 
il laissa dévier la foi de ceux dont la conscience avait fléchi. Ces prélats 
prévaricateurs devinrent hérétiques en méme temps que courtisans. 
On dirait qu’ils avaient senti eux-mémes que, pour plier la vérité 
au régime des cours, il faut la mélanger d’erreur, de méme que le 
fondeur verse le cuivre dans l’or pour le travailler plus 4 Vaise. 
L’arianisme fut cet alliage qui se laissa fagonner en mille symboles 
différents sous les doigts d’un empereur. La derniére forme et la plus 
étrange que lui imprima ainsi le caprice du souverain fut cette for- 
mule équivoque de Rimini, qui ne satisfit personne, pas plus la foi 
des simples que la science des doctes, qui ne présentait, dans le vague 
assemblage de ses syllabes, aucun sens bien défini, et que Constance 
décréta sans se mettre en peine nide )’expliquer ni de lacomprendre. 
Paiens, chrétiens, chacun dut croire comme Constance, sans que 
Constance prit soin de dire ni de savoir ce qu’il croyait. 

Dans le cours de cette fantaisie sacrilége, il y eut un moment ot 
l'empereur de Rome eut la déplorable fortune d‘étre secondé par la 
défaillance passagére de ]’évéque de Rome : et ce jour-la, tenant la 
1éte de I’Eglise courbée sous sa main, il crut avoir porté l'unité du 
pouvoir & sa derniére expression. Sotte présomption qui n’attendit pas 


L'NISTOIRE DU Ive SIECLE. 337 


longtemps son chatiment. Ce ne fut pas l’unité, mais la confusion qui 
fut portée au comble. Un moment d’angoisse inexprimable suivit, ou 
la conscience chrétienne désespéra d’elle-méme, cherchant vainement 
sa voie dans les ténébres, trouvant le caprice de l'homme assis ]a 
ou devait régner la loi de Dieu, et sentant la tyrannie se glisser jus- 
qu’a ces régions intimes de ]’4me dont I’Evangile lui avait promis de 
défendre l’entrée. « Le monde, dit saint Jérdme, étonné d’étre arien, 
poussa un gémissenient. » C’était le cri d’effroi de la liberté morale 
qui, surprise et forcée dans ses derniers retranchements, s'enfuit au 
désert avec Athanase. 

Au milieu de ce désordre ow il ne se reconnaissait plus lui-méme, 
Constance fut subitement retiré de la terre. « La béte meurt, dit en- 
core le méme saint Jéréme, et le calme renait. » Ce calme c’était le 
retour du vieux despotisme paien remontant sur le trdne dans la ~ 
personne de Julien. Jéréme avait raison. L’Eglise respira en retrou- 
vant son ancien ennemi. Au moins celui-la portait son étiquette sur 
le front : on pouvait le regarder et le hair en face ; avec lui le péril 
etle devoir étaient également clairs. Julien trouvant la foi chrétienne 
qui se débattait dans l’ombre ot l'avait égarée Constance, lui rendit 
Je service que.le héros d’'Homére demandait & ses dieux: il fit re- 
naitre le jour avant d’engager le combat. 

De l'apostasie de Julien et de la chute de Libére & la pénitence de 
Théodose qui croirait que trente années seulement se sont écoulées? 
La mobilité ordinaire des caractéres et des événements humains n’ex- 
plique point 4 elle seule comment un si court intervalle put suffire 
pour que le spectacle d'un pape intimidé par un empereur ait fait 
place 4 celui d’un vainqueur couronné sollicitant de la bouche d’un 
évéque sa sentence et son pardon. Pour opérer une telle révolution 
dans les esprits et dans la balance des pouvoirs qui se partageaient 
l’obéissance des peuples une telle altération d’équilibre, il n’a pas 
fallu moins que le concours de tous les maux qui peuvent chalier !’or- 
gueil humain. Dans le cours de ces six lustres, l’'avénement et la chute 
également imprévus, rapides et sanglants de six empercurs succes- 
sifs: parmi ces souverains d’un jour deux périssant au milieu d'une 
révolte victorieuse, et l'un de ceux-la sous le fer d'un assassin : 
deux autres, 4 la téte de leurs armées frappés d'un de ces maux su- 
hits qui éclatent comme la foudre : deux enfin ensevelis dans le dé- 
sastre des armées romaines : l'insurrection et 1’invasion toujours 
menacantes ensemble ou séparément, et renaissantes aussilét qu’é- 
crasées : les bornes de |’Empire resserrées par une capitulation hu- 
miliante et sa capitale ouverte aux insultes des barbares : de vieux 
ennemis, les Perses et les Goths, ravivés par des triomphes inespérés, 
tandis que derriére la rive du Danube se dessine l'affreux profil de 


598 HISTOIRE DU IV¥e SIECLE. 


visaves inconnus : enfin ce désordre 4 mille faces venant peser par- 
tout, parla misére et par l’'impdt, sur les parties souffrantes de 
la ‘société; les campagnes et les cités, les colons et les curiales de 
plus en plus ruinés et toujours payant, tour 4 tour pressurés pour sub- 
venir & la défense de |’Empire ou livrés au pillage par ses revers, et ne 
sachant qui leur est plus 4 craindre du fisc ou de la conquéte, de la 
rapine organisée ou de la rapine irréguliére, de leurs envahisseurs 
ou de leurs protecteurs, voila par quelles lecons douloureuses Jes 
contemporains de Théodose apprirent 4 ne plus compter sur leur 
maitre, et ce maftre, 4 son tour, 4 ne plus compter sur lui-méme. 
Dans ce conflit de maux conjurés, l’Eglise offrait pour chaque sorte 
de souffrances une variété de consolation et d’espérance. Gémis- 
sait-on des fléaux infligés par le courroux céleste? L’Eglise avait des 
priéres pour les désarmer. Accusait-on la sottise ou les crimes des 
hommes? L’Eglise avait des graces pour en tempérer les effets. 
C’était le Dieu de I’Eglise qui avait donné 4 Théodose le génie et 
la victoire pour réparer la cruelle ineptie de Valens. Vainqueur, 
c’étaient encore les ministres de l’Eglise qui lui inspiraient la clé- 
mence. Ainsi les esprits étaient partout suspendus dans un mélange 
d’attente et de reconnaissance qui précipita enfin toute une généra- 
tion au pied de l’autel d’ou, dans un jour 4 jamais mémorable, Am-: 
broise fit monter le sacrifice et descendre le pardon. 

Il n’en est pas moins vrai que ce jour-la, le jour ot |’Eglise inter. 
vint ouvertement entre un maitre irrité et des sujets rebelles, et fit 
justice elle-méme du premier justicier de |’Empire, l’assiette du pou- 
voir supréme fut déplacée & tous les yeux. Le souverain politique, 
ennemi de ]'Eglise pendant trois siécles, devenu son allié avec Con- 
stantin en voulant rester son égal, prétendant la dominer avec Con- 
stance, lui céda définitivement le pas avec Théodose et se eonfenta 
du second rang dans le monde. Ambroise caractérisa lui-méme par 
une forte :expression ces rapports nouveaux des deux pouvoirs qu’il 
avait plus que personne contribué a faire prévaloir. « L’Eglise, dit-il, 
n’est pas dans l’Empire, c’est l'empereur qui est dans V’Eglise. » 
Tout le droit public du moyen age va sortir par une interprétation 
élastique de cet axiome dont Grégoire VI et Innocent HII ne seront 
que les derniers et hardis commentateurs. Ce seront les événements 
d’ailleurs et surtout les malheurs publics qui sechargeront, aprésavoir 
dégagé le principe de le pousser de siécle en siécle et de corollaire 
en corollaire jusqu’a ses conséquences exirémes ou forcées. Le mo~ 
ment va venir ot dans la confusion universelle i] ne sera plus question 
de distinguer, comme |’Evangile l’avait*prescrit, le domaine propre & 
César de celui que Dieu s’estréservé pour lui seul.La ligne de démar- 
cation deviendra surtout impossible & reconnaftre quand César lui- 


“. 


L'HISTOIRE DU IV* SIECLE. 554) 


méme aura disparu et que. les fragments de son pouvoir volanten éclats 
seront recueillis par les roitelets de quelques tribus barbares. Les droits. 
de YEglise s’étendront alors dans le mesure de ses devoirs, de la fai- 
blesse des gouvernements humains et de la souffrance des peuples. A 
sa tache éternelle de guider les 4mes vers le ciel, elle joindra une’ 
dictature politique, conférée 4 la mode de Rome antique, par le con- 
sentement populaire, pour aviser au salut de Ja république humaine. 

A ces trois états d’égalité, de suprématie et de subordination par 
lesquels on voit successivement passer les rapports des empereurs 
chrétiens du quatriéme siécle avec |’Eglise, correspond dans le sein. - 
de I’Eglise elle-méme une série d’illustres évéques, dont la grandeur 
pareille et le génie différent sont appropriés par une sagesse su- 
préme a la diversité des situations. Athanase, Basile et Ambroise. se 
swivent dans l’admiration des chrétiens ef marquent, chacun par son. 
caractére propre et par un trait particulier de sa physionomie une 
des phases du mouvement qp’ils précipitent et qui les entraine. 

Athanase parait le premier et fait.face & Constantin. A la vérité, son 
aititude nest point celle qui, au premier moment, semblerait convenir 
pour célébrer dignement la paixrendue a I'Eglise. Car dans un ponti-; 
ficat de plus de cinquante années, cet.infatigable champion de la vérité 
ne cesse pas de rester armé pour la lutte. Il semble qu'un grand corps, 
comme ]’épiscopat chrétien, appelé.pour Ja premiére fois 4 s'appro-. 
cher du tréne, aurait eu besoin d'étre initié 4 l'art complexe de la 
politique par quelqu’un de ces esprits faciles et variés, dont l'adresse. 
sait ménager la bienveillanee d'un souverain, en fixant ses incerti- 
tudes et en disstpant ses ombrages. On cherche ces qualités sans les 
trouver dans l'dme plus ferme que souple, dans l'intelligence plus, 
vgoureuse qu’étendue, dans l’ardeur guerriére, dans l’éloquence. 
topte polémique de l'évéque d’Alexandrie. Immuable, représentant 
de la tradition, Athanase veille 4 son maintien comme une sentinelle :. 
mais tout entier 4 sa consigne, il ne porle méme pas ses regards av, 
dela de Ja frontiére qu'il a pris & coeur de défendre. Cette amitié! 
des princes, dont autour de lui, ‘tant de ses fréres dang l'épiscopat 
font déja un charitable emploi ou un égoiste, abus, le laisse insen-. 
sible, et c'est tout au pluss’il n’en est pas importuné. Objet tour.a tour- 
defaveur ou de disgrace, il ne parait s'apercevoir qu'a peine et nulle-, 
ment s'affecter de ces alternatives.t] oppose aux caresses de Constant 
et de Jovien le méme regard froid qu’aux menaces de Constance. En. 
un mot, du réle nouveau qu’assigne aux! dépositaires de la puissance, 
spirituelle la confiance impériale ou populaire, ‘Athanase prend si peu 
de souci qu’on peut douter s'il en a bien le sentiment et 1 intel- 
ligence. 

. La suite des événements 1 ne tarde pas & faire comprendre que cette. 


540 L’HISTOIRE DU I¥e SIECLE. 


ignorance, ou, pour parler avec plus de discernement et de respect, 
cette indifference d’Athanase fut précisément le mérite qui lui per- 
mit d’assurer au christianisme tous les fruits d’une victoire acquise, 
en le préservant des périls du lendemain. Au moment ot une loi 
inexorable de salut public précipitait I’Etat dans les bras de I’Egiise, 
Dieu ne pouvait faire 4 ses serviteurs de don plus précieux que celui 
de cette grande ame élevée au-dessus des séductions comme des me- 
naces, et aussi éloignée d’étre éblouie par le prestige de ]’amitié des 
rois qu intimidée par leur colére. Précisément parce qu’une confusion 
‘apparente et parfois réelle allait s’établir entre les pouvoirs politique 
et spirituel, se prétant mutuellement plus d’une de leurs attribu- 
tions, il importait qu'une main 4 la fois froide et ferme fixat d’avance 
la limite que ce concours et cet échange ne pourraient, du cété de 
l'Eglise du moins, jamais dépasser. Précisément parce qu’on allait 
voir des évéques faire et défaire des rois, il importait d’établir que le 
réciproque ne serait jamais juste et que jamais empereur ne pourrait 
légitimement consacrer ou déposer un évéque. Il importait de distin- 
guer le dépét de la vérité et le gouvernement des 4mes, ces deux 
legs du Christ que I'Eglise ne peut ni partager ni céder, de tant d’au- 
tres prérogatives, que le cours des temps, le progrés ou le déclin des 
institutions humaines peuvent tour 4 tour lui retirer ou lui enlever, 
qu'elle peut tenir de la reconnaissance des peuples ou abandonner 
aux ombrageuses exigences des princes. Athanase fut le tuteur 
jaloux qui mit le bien propre de I’Eglise en dehors d’une commu- 
nauté de sa nature orageuse et contentieuse. 

Cette préoccupation de l’indépendance de la foi tient dans les luttes 
qui ont illustré sa vie autant de place que le dévouement 4 la vraie 
doctrine. Chez Arius et ses disciples, il ne déteste pas seulement la 
subtilité arrogante du philosophe qui altére l’essence du dogme et 
fait injure 4 l’honneur du Christ. Il maudit avec un accent de dédain 
plus amer encore et plus passionné la complaisance du courtisan, qui 
laisse mettre sa croyance aux voix dans une réunion présidée par des 
comtes, et en dispute dans des antichambres avec des eunuques. 
Aussi, de toutes les sciences profanes, la seule que ce rude génie 
paraisse avoir étudiée avec soin et dont i! continue Ja pratique, c’est 
celle qui enseigne 4 défendre sa chose, son intérét, son honieur, 
celle qui porte le nom de droit par excellence. C’est Pévéque juris- 
consulte, dit un contemporain. Voyez ce fugitif qui va cacher sa téte 
proscrite dans les cavernes du désert : il emporte avec lui une volu- 
mineuse collection de piéces qui est le dossier de sa procédure. A la 
cour, voyez ce visiteur austére qui ne veut jamais se trouver seul 
avec le souverain : c'est qu'il prépare des témoins pour le procés 
quil attend. Voyez cet inconnu qui, débarqué dans l'ombre 4 By- 


L’HISTOIRE DU IVe SIECLE. 5M 


zance, met hardiment la main sur la bride du cheval de Constantin 
et lui barre le passage pour le forcer 4 l'entendre. Ce n’est ni faveur 
ni pitié qu'il implore : c'est justice, c’est la clarté d'une enquéte, la 
liberté de la défense et ensuite la rigueur des lois. Le sentiment du 
droit dispute 4 l'amour de la vérité tous les moments de cette noble 
vie et tous les battements de ce grand cceur. 

L’ame de Basile n’est pas moins haute, mais son regard plus libre 
embrasse un horizon plus étendu. Lui aussi a la pureté de la foi et 
la dignité de l'Eghise 4 défendre contre les velléités d’un despote. 
Mais cet agresseur nest plus le fils de Constantin, et le diadéme qui 
couronne son front n’est éclairé d'qucun rayon de gloire, ni propre 
ni héréditaire. C’est un commis vulgaire que la foule a vu tirer de son 
sein par un caprice et s’appréte 4 voir tomber du tréne par un autre 
jeu du sort. De Constance 4 Valens, Empire et empereur, personne et 
pouvoir, tout a baissé de plusieurs degrés. Aussi pour résister 4 un 
ennemi dont les forces sont réduites, Basile a moins de dépense & 
faire qu Athanase soit d’intelligence soit d’audace. If] lui suffit de 
braver un jour la mort en face. Elle recule, et il retourne & d’autres 
soucis. Le soin qui remplit le reste de ses jours, c'est le rétablissement 
de l’ordre dans !’Eglise dont des secousses répétées ont fait fléchir 
les ressorts. Le maintien de |’ordre tient dans la vie de Basile la 
méme place que la défense du droit dans celle d’Athanase. Faire 
obéir le prétre 4 l’évéque, l’évéque au métropolitain, le moine a la 
loi de sa communauté, les communautés elles-mémes 4 la régle qui 
les réunit sous un seul chef, en un mot, donner en exemple une pro- 
vince ecclésiastique qui présente !’aspect d'une famille soumise et 
au besoin d'un camp discipliné, c’est &4 quoi Basile consacre |’éner- 
gie d'une Ame indomptable et jusqu’au dernier souffle d'un corps 
épuise. 

Pas plus qu’ Athanase, 4] ne met le pied au dela du territoire sacré 
et ne s’aventure par intrigue ou par ambition dans les régions de la 
politique. Mais dans cette enceinte, qu’ils ne franchissent ni l'un ni 
Vautre, l'un a surtout 4 coeur de défendre la frontiére, l'autre de 
faire régner la paix intérieure ; l'un combat, l’autre gouverne, et 
tout gouvernement, quel qu’il soit, qu’il s’agisse des intéréts du ciel 
ou de ceux de Ja terre, a ses conditions communes, et un certain or- 
dre de qualités toujours requises. Tout gouvernement, méme celui 
des 4mes est politique de sa nature. Jl y faut un mélange de sou- 
plesse et de force, de hardiesse et de douceur, un art d’appuyer le 
droit par l’autorité et de le modérer par l’indulgence, un don de 
comprendre les faiblesses humaines en les dominant qui font le vrai 
caractére el constituent le tempérament du politique. Ce mélange de 
qualités opposées se trouve réuni au plus juste point chez Basile avec 


542 L'HISTOIRE DU Ve SIECLE. 


toute la ferveur des vertus chrétiennes. On le reconnait dans le mou- 
vement de son éloquence, pleine, a la fois, d’entrainement et d’a- 
dresse, dans le moindre billet échappé de sa plume courante, et oi 
ce moine, sortant du désert, sait user, comme en, jouant, de tous les 
avantages que lui donne une naissance patricienne et une éducation . 
littéraire. On le reconnait surtout dans ces vastes -institutions mo- 
nastiques, charitables, hospitali¢res, dont il trace les régles, pose les 
fondements, assure la subsislance; pour qui it éléve des habitations 
qui sont des monuments, en un mot qu'il organise pour la suite des 
siécles avec les vues lointames du législaleur, et dont il gére de son 
vivant les revenus en économe expert et en administrateur entendu. 
Pour employer la variété de ¢es talents 4 d’autres ministéres que 
ceux de la charité, que faudrait-il 4 Basle? Une étincelle d’ambiuion, 
ou un devoir qui lui fit la loi de sortir de son église. Il y a en lui 
l’étoffe, et non pas seulement en germe, mais en.exercjce, toutes les 
facultcs d’un magistrat et d’un ministre. A vrai dire, ne l’est-il pas 
déja? quand il traverse ce quartier de Césarée dont il a fait la ville de 
laumdne, et qui gardera.son nom, ot s'éléve |’asile de l’enfance a 
coté du refuge du vieillard, oW Vhdtellerie du pélerin fait face a !’bo- 
pital du malade, distribuant des ordres aux voiluriers qui aménent 
les provisions de la campagne, aux manceuvres qui les préparent, 
aux infirmiers qui les répartissent, 4 toute une population de travail- 
leurs et d’indigents qui ne vivent que par lui ou pour lui, est-ce bien 
l’évéque du diocése? n’est-ce pas l’édile de la cité ou le préfet de Ja 
province qui passe? aS: nae | 

La question qu'on peut encore faire A Césarée est résolue 4 Milan. 
La,c’est leméme homme qui, sorti préfet de son palais, y rentre éve- 
que le méme jour et, transformant sa charge non moins. que sa per-- 
sonne, fait, sans scrupule comme sans déguisement, de l’épiscopal 
la premiére des magistralures. C’est 4 ]’école dela politique qu'Am- 
broise a été élevé; c’est dans la voie des dignités politiques quill a 
fait avec éclat ses premiers pas. Mais il ne's’en tient pas a ce pre- 
mier apprentissage. Au contraire, peut-étre n‘est-il jamais plus acli- 
vement mélé a l'administration de]’Etat qu’a partir du jour, ou la vox 
de Dieu, parlant par celle du peuple, semble l’avoir pour jamais at- 
raché 4 la profession qui l’y destinail. C’est l’union du caracléresa- 
cerdotal aux plus heureuses aptitudes naturelles qui assure 4 Am- 
broise, dans les conseils de I'Empire, une place avant lui inocoupee, 
et ou il laissera, aprés lui, l’Eglise pour longtemps assise. Qu’4m- 
broise, résistant 4 l'appel divin, evt persévéré-dans la carriére des 
honneurs du monde, nul doute que son facile génie l’edt promple- 
ment porté jusqu’au sommet. Mais, patrice ou préfet du prétoire, 
cet éclat passager, en le désignant a la jalousie de mille rivaux, B¢ 








L'HISTOIRE DU IV* SIECLE. 543 


lett point défendu contre le caprice d’un seu! homme. Il fat resté 
en butte a toutes les intrigues et a la merci d’une disgrace. Combien 
la destinée que l’épiscopat lui ouvre est plus haute et plus sire que 
celle qui était tracée d’avance 4 un ambitieux vulgaire! Tranquille 
dans sa basilique, c'est 14 que vient le chercher, sans qu'il la re- 
pousse, mais sans qu il )’appelle, la faveur suppliante de trois souve- 
rains. Pendant trenteannées, il conserve assez d’amis dans le consis- 
toire pour étre informé 4 l'heure méme des moindres incidents qui 
s’y passent, 4 ce point que cette surveillance continue cause par in- 
tervalles au plus pieux des empereurs une impatience qu’il n’ose té- 
moigner. Parfois, dans des jours de périls, il prend place dans 
cette assemblée souveraine ou tous les visages lui sont familiers ; 
chacun ‘se léve dés qu'il parait. Mais, s'il y vient, c’est qu’on le 
mande, disons mieux, c’est qu’on l'implore pour opposer l’empire de 
* ga parole 4 la.sédilion qui gronde ou aux menaces de I’invasion. Il 
y vient, cest lui-méme qui le dit, pour prendre en main l’intérét 
du prince, jamais pour défendre ou poursuivre le sien. A travers les 
vicissitudes des révolutions, il garde avec les dépositaires passagers du 
pouvoir supréme la méme attitude de supériorité , tantdt protectrice, 
tantétmenacante. Justine, le jeune Valentinien, Maxime, Eugéne, Théo- 
dose lyi-méme en font successivement l’épreuve. La dignité impériale 
comparait devant lui tour & tour comme une: pupille orpheline ou 
veuve dont il gére la tutelle, comme une pénitente qu'il recoit en 
grace, comme une criminelle qu'il éloigne de sa communion. Ap- 
pelé a donner la bénédiction supréme sur la dépouille d'un héros, i] 
ne trouve pas pour le louer d’expression plus haute que celle-ci : 
« J'ai aimé cet homme: » sur que son affection est dans la pensée de 
la foule qui l’écoute un hommage qui suffit 4 la mémoire du plus 
grand homme. 

Dans ces occasions qu'il ne recherche pas, mais qui naissent d’elles- 
mémes, de donner son avis sur la chose publique, pour conseiller, 
absoudre ou condamner, nul embarras dans son langage, nul éton- 
nement dans son esprit. Il a sur les matiéres d’Etat des idées toutes 
préparées et un corps de doctrine dont il déduit toutes les consé- 
quences. Nulle incertitude non plus dans ses démarches. Il est versé 
dans la pratique de l’administration, rompu aux intrigues du palais, 
sensible aux moindres nuances des convenances de la société polie et 
méme de }’étiquette des cours. Dans ses ambassades auprés de l’usur- 
pateur de Tréves, comme il sait tour 4 tour, en hamme du monde 
consommé, rappeler avec dignité et sacrifier avec aisance les égards 
dus 4 son rang! Dans ses rapports avec le rhéteur Ewgéne, avec quel 
art il sait abriter, derriere l’indépendance de.l'évéque, la résistance 
du citoyen et la fidélité qu’il garde & ses-souverains légitimes! Disons 


54h L’HISTOIRE DU IVe SIECLE. 


tout: le sentiment du role qui lui est dévolu dans 1’Etat et de la part 
qu’il a droit de prendre a la politique ne l'abandonne pas, méme quand 
il ne parait préoccupé que de la défense de son Eglise. Ce qu'il ré- 
clame souvent pour elle, ce n’est pas seulement la liberté de précher et 
de prier sous l’inspiration de sa conscience et sous l’ceil de Dieu, 
c'est aussi la prérogative de figurer & une place élevée et exclusive 
dans les honneurs officiels, et de prendre racine dans le sol par la 
possession inaliénable des monuments consacrés & son culte ou des 
bien-fonds qui en alimentent l’entretien. Ce sont, en un mot, tous 
les temoignages matériels qui affermissent et constatent la domina- 
tion acquise a la vérité. Ce n’est plus le droit seulement dont se con- 
tentait Athanase; c'est déja immunité et le privilége. Par la Am- 
broise ouvre la marche de cette grande Eglise du moyen Age qui, 
formant un ordre reconnu dans la constitution de l'Europe féodale, 
servira tour 4 tour 4 la royauté chrétienne de contrdle et de conseil, 
oti les souverains trouveront leurs plus redoutables adversaires ou leurs 
plus habiles ministres. I] y a en lui du Thomas de Cantorbéry et du 
Suger. Contraste vraiment digne d'étonnement ! Ce méme Ambroise, 
Romain de naissance et de coeur, élevé dans la religion, c'est trop 
peu dire, dans la superstition politique du vieil empire, est pourtant 
le précurseur d’un ordre social tout nouveau, dont le développement, 
s'il edt pu s’apercevoir A travers les nuages de |’avenir, n’eut cause 
4 personne plus de surprise qu’a lui-méme! A ces trails se reconnalt 
l’ceuvre de cette Providence divine, entre les mains de qui la plus 
vaste intelligence humaine n’est encore qu'un instrument aveugle, 
et Basile avait raison de s’écrier que le Seigneur lui-méme avalt 
choisi Ambroise parmi les juges de la terre pour l’asseoir sur [a 
chaire des apétres ! 


Il 


La méme révolution que font ressortir le contraste des caractéres 
et la succession des événements est mise plus évidemment en Jumiére 
par l’analyse comparée des institutions. C'est dans cette étude surtout, 
c'est en dégageant successivemen! pour les mettre en regard, tous les 
ressorts des deux sociétés qu’on voit passer de l'une & l'autre par un 
courant insensible, le mouvement, la vie , puis la réalité et méme !’p- 
parence et les insignes du pouvoir. 

A contempler par le dehors les deux constitutions de |'Eglise et 
de Empire, au premier moment de la pacification qui les réuntl, 
un observateur superficiel pourrait n’étre frappé que de leur res 








L'HISTOIRE DU IV« SIECLE. 545 


semblance. L’une et l’autre sont des monarchies, et‘ des monarchies 
ou le rang supréme, constamment accessible, n'est point enfermé 
dans une caste ou une dynastie héréditaires. Les chefs de l'une comme 
de l'autre résident dans la méme ville ot est fondé le siége de leur 
puissance et doivent tous deux une part de |’éclat qui les environne 
au prestige de cette cité sans rivale. Rome est Ic piédestal sur lequel 
s’élévent la grandeur du Pape et celle de l'Empereur. De ce centre 
commun rayonnent, pour ainsi dire, les deux aulorités, pour s'étendre 
ensuite et se fractionner dans le méme ordre hiérarchique, en divi- 
sions et subdivisions paralléles. Chaque grande ville renferme dans 
son sein un évéque et un préfet dont les juridictions couvrent, par une 
régle @ peu prés sans exception, le méme terriloire et s’arrétent 
aux mémes limites. Ils ont au-dessous d’eux l’un des conseils de 
décurions, l'autre des colléges de prétres associés aux soins et a la 
responsabilité de chaque gouvernement local. Ainsi tous les degrés 
se correspondent, et loin de fuir |’assimilation, I'Kglise parait la re- 
chercher. Il y a tel jour, ou groupée tout entiére autour de Con- 
stantin, ondiraif qu'elle est pressée de se mouler sur |’Empire, comme 
l’argile liquide sur le marbre, au risque d’accepter le rang inférieur 
que la copie garde toujours en présence du modéle. 

Laissez passer quelques années, puis reprenez la comparaison a cha- 
cun des degrés de l'échelle. Voici le changement qu’a vu s'accomplir 
lintervalle de moins d'un siécle. : 

Le pouvoir supréme s'est divisé. Il repose désormais toujours sur 
deux, parfois sur quatre tétes; de ces co-partageants de |’Empire, 
aucun n'habite Rome. A peine la ville éternelle compte-t-elle en cent 
années Lrois visiles impériales de quelques jours chacune. La dignité 
souveraine erre 4 travers | Empire, s’asseyant tour 4 tour 4 Tréves, 
4 Milan, & Antioche, ou dans une Rome nouvelle sans racines comme 
sans souvenirs. Ainsi ]’Empire a perdu l'unité au sommet et la stabi- 
lité au fondement. Une fissure profonde déchire la pyramide de la 
cime jusqu’a la base. 

La Papauté n’a pas quitté Rome : elle s’y étend et s’y enracine 
chaque jour. Elle en couvre la surface de puissantes basiliques qui 
portent leur faite jusqu’au ciel et pénétrent dans les entrailles de la 
terre par les cryptes des catacombes. Le successeur de Pierre prend 
peu 4 peu sur lesol, comme dans les imaginations et dans les cceurs, 
la place que laisse vacante la désertion du successeur d Auguste. 

Suivez maintenant leurs représentants dans l’intérieur de chaque 
province. Le délégué impérial est un étranger de passage, inconnu 
jusqu’a la veille du jour ow il est expédié de Byzance ou de Milan, 
sous I’ escorte d'une légion, comme un général en pays conquis. I] loge 
au palais du gouvernement pour quelques nuits, comme on couche 








346 L’HISTOIRE DU IV* SIECLE. 


sous la tente. Il tient son mandat d’un maitre éloigné que personne 
n’a vu. Ce maitre le rappelle : il part et on l’oublie. Parfois, & la vé- 
‘rité, le contraire arrive. On apprend que le maitre a disparu et cest 
‘le serviteur qui demeure. Mais c'est pour changer effrontément !’ objet 
‘de ses hommages et briser la statue qu'il adorait la veille. Un reste 
de crainte accompagne encore, mais nul respect n’environne ces 
‘agents dénués de toute importance personnelle, aussi incapables d’op- 
poser une résistance que de préter un appui au pouvoir qu’ils repré- 
“sentent, bons seulement pour obéir et trahir tour 4 tour, suivant le 
‘caprice du sort et le vent qui souffle : instruments qui se prétent’ 
‘tous les mouvements jusqu’a ce qu’'ils tournent dans la main qui les 
tient et la blessent par surprise. 

L’évéque est un enfant de la cité : c’est souvent un enfant du eom- 
‘mun qui a grandi sous les yeux de ses compagnons de jeux ou d’é- 
tudes par la vertu ou le savoir : c’est parfois aussi le fils d'une 
grande famille qui a rehaussé, par le sacrifice d’un éclat extérieur, 
Pineffacable dignité de sa naissance. Mais, pauvre ou riche, obscur 
ou illustre, il demeure Pami tout en devenant 1’égal ou le supérieur 
de tous. Souvent méme c’est cette faveur publique, bruyamment 
constatée par une élection populaire qui le porte au rang qu'il 
occupe. Une fois monté si haut, personne ne peut plus le faire des- 
cendre : une fois marié 4 sa ville, elle-méme ne peut plus le répu- 
dier. On le bannit, il revient: on le jette dans les fers : dés que la 
prison est ouverte, le voila de nouveau debout devant l’autel, ou pai- 
siblement assis sur son tréne. C’esf 1 le vrai magistrat de la cité: 
lui seul y exerce le commandement; l'autre n’en fait que la police. 

Et gardez-vous de penser que cette supériorité, chaque jour plus 
marquée de l’évéque sur le magistrat impérial, soit affaire d’ap- 
préciation morale et résulte seulement d’un déplacement insensible 
‘@'influence. Nullement : des prérogatives de l’administration poli- 
‘tique, il en est une qu’on voit pendant cette périede matériellement, 
presque légalement passer a l’évéque. Il est vrai que c'est celle que 
“nosidées modernes sont le plus ehoquées de trouver réunies 4 la qualité 
‘de préfet et de proconsul :‘car c’est la justice. Rien, nous l’avons 
‘vu, dans toute la constitution de Rome antique, n’est plus éloigné de 
nos habitudes que cette confusion de l’administrateur et du juge, qui 
fut acceptée, praliquée méme par les plus sages citoyens dans les 
plus beaux jours dela liberté républicaine, et qui se retrouve encore 
aux derniers temps de l’empire, malgré la division des services publics 
‘dont Constantin posa le premier principe. Le méme homme, inter- 
préte du droit, distributeur des graces et dépositaire de la force ; le 
méme homme, chargé dans les causes pénales de poursuivre, de pro- - 
noncer et d’exécuter la sentence; le méme homme autorisé, dans les 


L’HISTOIRE DU 1Ve SIECLE. 547 


causes civiles, 4 commenter, parfois 4 réformer la loi par ses édits 
avant de l'appliquer aux mt4réts quien dépendent ; le méme homme 
enfin, juge et partie dans les causes politiques, et pouvant sévir 4 son 
grétouteslesfois qu'un trouble quelconque vient inquiéter la sureté ou 
blesser l’orgueil ou seulement contrarier ta fantaisie du mattre qu'il 
représente, il ya 14 un mélange ou plutdt un oubli de tous les droits 
qui nous parait constituer l’essence méme de la tyrannie. Une telle 
masse d’attributions réunies sur une seule téte, accable encore, méme 
ala distance des siécles, notreimagination. L’habitude en faisait porter 
le poids sans murmure a la conscience du Romain. On peut croire ce- 
pendant qu'il y avait des jours ot le scandale d’une confusion contre 
nature passait les bornes. Quand le juge était le ministre amovible du 
farouche Néron ou de l'avare Véspasien, les plaideurs et les accusés 
‘devaient se sentir mal a !’aise, et dans un miiroir si troublé, devaient 
avoir peine 4 reconnaitre l'image de I’impassible justice. 

Aussi quel soulagement mélé de surprise ne dut-on pas éprouver, 

‘quand, en face de la basilique ou siégait le préfet arrivant de la cour 
et prét a partir pour une expédition militaire, un autre tribunal s’é- 
rigea, occupé parun modeste homme de bien, chez qui nul intérét privé 
ou publicne pouvait troubler la recherhce du droit et l'amour du vrai ! 
Sans doute quand saint Paul conseillait aux fidéles de soumettre leurs 
différends 4 l’arbitrage de leur évéque, il ne songeait pas & les pré- 
server des erreurs de la justice humaine. Sa pensée était avant tout 
d’arréter, par une intervention paternelle, le scandale des procés 
entre fréres. Mais cette juridiction toute gracieuse et toute pacifique 
de}’évéque acquiert un prix inattendu 4 mesure que la juridictlion armée 
du magistrat devient plus désespérément suspecte de servilité ou de 
concussion. Entre un agent-révocable a volonté, toujours tenté de faire 
usage de sa grandeur passagére, soit pour plaire & son souverain, soit 
pour remplir sa cassette privée, qui a des fils 4 placer dans le gouverne- 
ment, des filles 4 marier dans la province, et un dignitaireimmuable qui 
n’a personne a craindre, personne 4 flatter, aucun souci de fortune a 
suivre ici-bas, en fait d’impartialité, la comparaison parle d’elle- 
méme, et ce n’est pas la piété seulement ou le respect, c’est l'intérét 
bien entendu qui détermine la préférence. Le tribunal de |’évéque, 
Vaudience épiscopale, comme on l’appelle, présente seule, au milieu 
de la servilité générale , quelques garanties analogues a celles que 
nos constitutions modernes cherchent dans l’indépendance de l’ordre 
judiciaire et dans la séparation des pouvoirs. 

Rien d’étonnant, dés lors, qu’avant que le siécle s’achéve, ces as- 
sises volontaires, élevées dans |’Eglise, soient littéralement encom- 
brées par le concours des plaideurs. Ce ne sont plus seulement quel- 
ques débats de famillle ou de ménage & pacifier, ce sont toutes les 





548 L'HISTUIRE DU IV* SIECLE. 


questions du droit civil , lessuccessions, les acquisitions, lesobligations, 
les contrats dont l’évéque est, bon gré mal gré, forcé de devenir I'ar- 
bitre.« Ils nous pressent, ils nous prient, ils nous étourdissent, ils nous 
torturent, s’écrie un de ces juges improvisés, faligué lui-méme de 
Yexcés de sa popularité, pour que nous nous occupions des choses de 
la terre qu’ils aiment plutdt que les commandements de Dieu que 
nous aimons... A peine avons-nous le temps de faire I’affaire de notre 
salut, tant ils sont pressés de venir, la téte basse et le visage contrit, 
nous prier de décider ce qui regarde leur or, leur argent, leurs fonds 
de terres et leurs troupeaux. » Quatre ans aprés la mort de Théo- 
dose, son fils, Arcadius, est obligé de reconnaitre et de régulariser 
cette institution spontanément sortie du sol. Par deux lois successives 
(598 et 400), il conserve & la juridiction de ]’évéque son caractére 
d’arbitrage volontaire, mais il donne a la sentence un effet légal obli- 
gatoire pour les parties qui s'y sont soumises. 

Un pas de plus ne tarde pas a étre fait, et de purement civile quelle 
est d’abord, la juridiction épiscopale devient correctionnelle et pénale. 
Déja nous avons vu Basile réclamer pour lui-méme le jugement des 
vols commis dans l’église. C’est un premier germe qui se développe 
rapidement. L'habitude se prend de remettre au jugement de !’évéque 
tous les délits qui touchent, de prés ou de loin, les personnes ou les 
choses ecclésiastiques ou seulement ceux dont l’Eglise est le theatre. 
Puis un droit d'asile reconnu aux jieux consacrés améne une nou- 
velle extension de la compétence. Dés qu'un coupable a touché le sol 
béni, il échappe au chatiment des hommes, et 1’Eglise substitue 
pour lui la pénitence canonique qui efface le péché et réhabilite le 
pécheur a l’infamie indélébile de la peine légale. C’est a qui, parmi 
Jes criminels, recherchera cet échange, et parmi les ministres de 
l'Eglise s'empressera de l’offrir. L'usage méme dégénére prompte- 
ment en abus, et dés l’année 396 nous rencontrons une loi qui s‘el- 
force de réprimer J’audace avec laquelle les clercs et les moines favo- 
risent les évasions des condamnés, les retiennent de force dans les 
églises et quelquefois méme les disputent les armes a la main aux 
licteurs. Vains efforts ! Parmi ces malheureux qui viennent embrasser 
l’'autel avec désespoir, il y a une fugilive auguste qu’aucune force hu- 
maine ne pourra de longtemps en arracher. C’est la justice elle-méeme 
qui, bannie de la terre par Ja corruption des cours ou par le bruit 
des armes, n’aura vraiment pendant des ages de barbazie d’autre in- 
terpréte que l'Eglise et d'autre asile que le sanctuaire. 


sia Extrema per illos 
Justitia excedens terris vestigia fecit. 


Que si du gouverneur 4 Pévéque, en fait de popularité et de 





L'HISTOIRE DU Ve SISCLE. 549 


crédit, la distance est déja si grande, que dirons-nous des assistants 
qui environnent ces deux chefs’? Que sont ces pauvres décurions tour & 
tour victimes et agents de l’inquisition fiscale que’ faisait peser sur 
I'Empire plus encore le vice de sa condition économique que la cupi- 
dité de ses détenteurs? L'imagination ne. se figure pas sans frémir 
le supplice de ces riches misérables, collecteurs obligés et héréditaires 
de l'impét, et responsables sur leurs biens propres de son acquitte- 
ment intégral, tenus ainsi de faire 4 leurs propres dépens |’avance de 
toutes les charges communes, n’ayant d'autres ressources pour s'exo- 
nerer que de passer le fardeau 4 d'autres et de pressurer a leur tour 
leurs voisins pauyres ! Quelle alternative que de subir la ruine ou de 
la répandre autour de soi! Quelle contrainte que d’étre réduits & 
prendre a son compte-el comme & affermer la misére publique et la 
haine populaire! Quelle combinaison aussi pour le repos d'une so- 
ciélé, que celle qui réalisant les déclamations éternelles de tous les 
factieux désignait du doigt le.riche ou pauvre comme son ennemi lé- 
gal et l'instrument direct de ses souffrances! Il n’est pas surprenant 
que pour se dégager de ce cercle de fer toutes les issues aient paru 
bonnes au décurion, méme |’exil, méme la chaine du service mili- 
taire, méme le servage de la glébe. Mieux valait mille fois la faim ou 
Ja servitude qu'un patrimoine toujours grevé de l’hypothéque d’un 
créancier tout-puissant et dont tous les fruits étaient baignés des 
larmes des malheureux. De 1a ce fait inoui d'une classe entiére, la 
premiére de chaque cité, pressée de disparaitre et de déchoir, et tout 
un arsenal de lois devenu nécessaire pour contraindre des hommes. 
a demeurer riches et propriétaires malgré eux. 

Ce fut dans cette angoisse que le sacerdoce chrétien vint offrir au 
curiale aux abois un asile que la loine put lui fermer. Moyennant le sa- 
crifice une fois fait d'une opulence imaginaire et haissable (sacrifice 
compensé de bonne heure par les abondantes générosités des fidéles), 
le décurion devenu prétre put échapper et aux menaces de l’agent fis- 
cal et aux malédictions de ses concitoyens. Il fut, dit une loi de Théo- 
dore, libéré de son patrimoine en le méprisant : et désormais il put tra- 
verser sa ville natale en portant hardiment ses regards au-dessus et a 
cété de lui. 1 put pénétrer sous le toit du pauvre, sans voir la déso- 
lation peinte 4 son aspect sur tous les visages, sans disputer ala mére 
mourante et aux enfants affamés l’obole gagnée par Ja sueur du pére. 
Au contraire, devenu ministre de l’auméne, ce fut lui qui fut chargé de 
verser tous les baumes de la charité sur les blessures qu’en sa qua- 
lité de magistrat malgré lui, il edt été contraint d’entretenir et d’en- 
venimer. Représentant de I’Etat, il lui fallait opprimer ou périr : 
engagé sous les lois de |’Kglise, il n’eut plus de tache que de soula- 
ger. On edt dit que l'Etat lui-méme avait pris soi qu'un homme de 

Novemenr 1865. . 36 


550 L'HISTOIRE DU IV* SIECLE. 


bien voulant vivre en paix et se lassant d’étre détesté n’edit de recours 
tout & fait assuré que d’étre prétre. 

C'est ainsi que grandit insensiblement le sacerdoce chrétien aux 
dépens de toutes les dignités locales qui l’environnent. Autour de lui 
se groupe tout ce qui reste de vie municipale dans les cités asservies. 
Tandis que la curie décimée ne se réunit plus qu’a des jours éloi- 
gnés, la téte basse, pour enregistrer des surcharges d’impot et des 
dons de joyeux avénements, c'est a l’église que se pressent les assem- 
blées nombreuses et que sont versées les riches collectes : c’est la que 
la foule se groupe, bruyanteet animée, toutes les fois qu’il y a une élec- 
tion épiscopale a faire ou une atteinte contre l’indépendance ecclésias- 
tique 4 repousser. Les monuments publics, les temples, les basiliques 
se dégradent : les églises s’étendent, et se parent. Pour attirer dans les 
rangs du sacerdoce, le prestige de la considération publique se joint a 
Pattraitdela grace ; c’est le double jeu d’une machine aspirante et fou- 
lante qui enléve a la société laique et porte vers la société sacrée tout ce 
qui passe un humble niveau de fortune, de rang et méme de culture 
intellectuelle et morale. Vainement l’Etat s’effraye-t-il de cette déser- 
tion, et veut-il, en entravant les vocations, arréter ce flot continu qui 
retire de lui toutes les sources de la vie sociale. Vainement I’Eglise 
elle-meéme s’associe-t-elle de bonne grace a cette résistance, dans la 
crainte qu’a ces affluents qui lui arrivent de toutes parts Y’ambition 
ou l’intérét ne mélent plus d'une onde impure. E’élan est irrésisti- 
ble et triomphe des méfiances comme des scrupules, des barriéres 
légales et canoniques. Partout la curie se vide, le clergé regorge. 

Enfin, le législateur lui-méme se laisse entrainer par le mouve- 
ment qui le déborde, et c'est lui qui vient chercher le prétre pour 
Vaider a éteindre la haine que par linégale répartition de ses char- 
ges il a allumée entre les classes. Quand il veut constituer un magis- 
trat pacificateur, pour concilier les intéréts du fisc, de la curie et 
des contrbuables, le nom de ce défenseur de la cité, comme on 
l'appelle, est désigné d’avance. On ne pourra le trouver et bientdt on 
ne le cherchera plus, c'est une loi du Code qui le dit, que dans les 
rangs ou siégent l'aimable évéque de Dieu et son vénérable clergé. 

Mais ce n’était pas la cité seulement qui avait besoin qu’on lui 
vint en aide. A vrai dire, méme le décurion de Ia ville n‘était pas le 
plus 4 ‘plaindre. Quelques ressources lui restaient méme dans les plus 
miuvais jours ; il était protégé par Je souvenir d'une considération 
héréditaire; il avait des amis, des parents, parmi les hauts dignitai- 
res, peut-étre & la cour; il pouvait se placer, & des jours marqués, 
sur le passage de l’empereur, et sattirer un regard et un rayon de 
faveur. Le vrai désespoir, le mal sans reméde, c’est I’état du pro- 
priétaire obscur de la campagne, perdu dans une bourgade isolée, 


L'HISTOIRE DU IV« SIECLE: 554 


dont il doit souvent 4 lui seul, toujours en vertu du principe impi- 
toyable de la responsabilité solidaire, payer les contributions et por- 
ter les charges tout entiéres. C’est 14, en effet, c’est dans ces vastes 
plaines de Syrie, de Panuonie ou de Gaule, périodiquement désolées 
par les incursions des barbares, et frappées de stérilité par une dépo- 
pulation lente que la lutte engagée entre le fisc et la richesse privée 
prend le caractére d'un duel a mort ot le plus faible des deux com- 
battants va bientdt rester sur le terrain, épuisé de souffle et de sang. 
A la ville, en dépit des mauvaises lois et des calamités publiques, il 
y aura toujours des riches et des pauvres ; dans les campagnes, la 
misére s étend comme l’inondation d’une marée montante, qui couvre 
successivement tous les sommets. Pendant que la culture décroit et 
se restreint, l'’impdét ne recule jamais et demande toujours autant/a 
la terre qui produit moins, et que moins de bras travaillent. Le far- 
deau toujours égal, réparti sur moinsde tétes et supporté par de 
moins fortes épaules, devient ainsi de plus en plus lourd, et un mou- 
vement qui s'accélére par une loi de gravitation constante précipite 
l'un apres l'autre tous les propriétaires dans le méme abime. A Ja fin 
du quatriéme siécle, on cherche en vain cette classe de cultivateurs ai- 
sés qui fait la force et la moelle d’un Etat. A sa place, |’ceil ne rencontre 
sur les champs délaissés qu’une tourbe mendiante, mélange de pos- 
sesseurs ruinés qui ont abandonné leur héritage pour n’en plus payer 
le cens, ou d'affranchis que leurs maitres ont libérés pour se dispen- 
ser de les nourrir. Tous ces disgraciés de la loi ou de la nature n’ont 
qu'une pensée, c'est de trouver quelque part un tuteur qui les défende 
contre les exigences d'un ennemi rapace, et les délivre du soin de 
pourvoir 4 leur misérable destinée. Ils ont horreur de leur liberté 
qui ne leur est connue que par le déndment ot elle les laisse ; ils 
ont soif de la servitude. Ou plutét toute servitude est liberté pour eux 
pourvu qu'elle détache ou relache le collier de force qui les tient 
courbés sur un sillon stérile dont l’exacteur leur dispute la maigre 
récolte. Il faut voir dans les améres peintures de ce temps, dans 
les déclamations de Libanius ou les invectives de Salvien, ces serfs 
volontaires, ces déditices, comme la loi les qualifie, s’offrir successi- 
vement, corps, 4mes et biens, au premier qui passe, a l’officier qui 
campe pour un jour au milieu d’eux, au commercant de la ville qui 
leur fait l’avance d’une obole, au grand de la cour qui étend sur eux 
ses immunités, @ quiconque leur promet la paix d'une nuit et le pain 
d’un jour. Lamentable trafic of périt jusqu’au souvenir de la dignité 
humaine! Une malédiction a touché ces .régions naguére aimées 
du ciel, ot: tout le monde veut étre esclave, of personne ne veut plus 
ni posséder ni commander. , 
C'est dans ca dépérissement universel, dans cet excés de honte et 


559 L’HISTOIRE DU IV SIECLE. 


d’inanition, c’est quand les plaines nourriciéres de l’empire ont vu 
tarir l'une aprés l'autre toutes leurs sources de fécondité, c'est juste- 
ment alors qu’une émigration inattendue vient leur en ouvrir de 
nouvelles. Sur ces patrimoimes que leurs héritiers délaissent, d'autres 
possesseurs viennent s’établir; race d’hommes vraiment étrange, fa- 
milles que le célibat multiplie, société que le désert attire, laboureurs 
qui dans le travail cherchent la peine plus que le fruit. Les moines. 
arrivent quand les cultivateurs libres disparaissent. La prodigieuse 
propagation de l'institution monastique est exactement contempo- 
raine de l'extréme dépopulation des campagnes: et nul doute que 
les deux effets ne soient dus en partie a l'action des mémes causes 
et des mémes malheurs publics. Nul doute que fe détachement des 
choses humaines ne devienne plus fréquent et plus facile dans les 
temps ot la vie est insupportable. Sans contredit, cet état social 
ou la richesse et la liberté n’étaient plus que des fléaux héréditaires, 
transmis d'une génération 4 l’autre avec le triste don de l'existence, 
dut concourir avec la grace divine pour faire gouter a tant de milliers 
d’4mes les douceurs améres d'une mort anticipée, de l’obéissance 
passive, de la pauvreté et dela stérilité volontaires. Quand le déses- 
poir cherchait le repos jusque dans la servitude, la paix du monas- 
tére, quelle que fat sa monotonte ou sa rigueur, devait gagner en- 
core 4 la comparaison. Mais si V’institution monastique est favorisée 
dans son développement par la détresse générale, en revanche cette 
rapide croissance opére contre le mal lui-méme une réaction énep- 
gique, en faisant refluer de la cité vers la solitude un courant m- 
prévu d’activité et de vie. - 

Dés qu'un monastére est fondé queique part, le travail renaft, le 
désert refleurit 4 l’entour. Pabord les moines travaillent ewx-mémes : 
ils travaillent par devoir plus que par nécessité, moins pour assurer leur 
subsistance que poar exercer leur 4me par une gymnastique salutaire 
et pour apaiser le trouble des sens. Toutes les régles menastiques sont 
unanimes sur la nécessité du travail. Pacéme, Basile (qui l’impose 
méme a ses prétres), plus tard Honorat, Augustin et enfin Benoit, tous 
parlent aux athlétes et aux ouvriers du Christ le méme langage, tous 
prennentau pied de la lettre la sentence de la Genése : « Tu gagneras ton 
pain & Ja sueur de ton front. » Ils travaillent de la main quels qu’ils 
soient, fussent-ils la veille des sénateurs, des grands de fa cour ou des 
lettrés. Ils travaillent en tout genre, a-tout état : tailleurs, corroyeurs, 
boujangers, tisserands, mais surtout laboureurs, soit sur leur champ, 
soit sur celui d’autrui, ne craignant pas méme de louer leurs bras 
pour scier les blés au temps de la moisson. Et quand on songe que, 
d’aprés Rufin, ’Egypte comptait a la fin du quatriéme siécle presque 
autant de moines qu'il y avait d’habitants dans les villes, qu'il y en 


L/HISTOIRE DU IVe SIECLE. 555 


avait cinquante mille, au dire de saint Jéréme, présents chaque an- 
née 4 la réunion annuelle de la seule régle de saint Pacdme, que la 
seule cité d’Oxyrinchus en contenail vingt mille, que cing mille habi- 
taient la seule colline de Nitrie, et que dix mille obéissaient au seul 
abbé d’Arsinoé, Sérapion, enfin qu’a l'autre extrémité du monde, le 
premier monastére de Gaule, Ligngé, en envoya déja deux mille aux 
funérailles de son fondateur, on peut juger que ces recrues fournies 
par l'ascétisme au travail des champs étaient déja 4 elles seules 
presque suffisantes pour faire reparaitre a la surface désolée de l’Em- 
pire quelques épis et un. peu-de verdure. 

Mais c'est peu de pratiquer eux-mémes le travail, les moines le 
raniment autour d’eux en Je réhabilitant par leur exemple et en le 
couvrant du respect qui les environne. Le monastére devient le centre 
autour duquel se groupent les débris de la population rurale pour 
abriter leur faiblesse. De bonne heure, les terres comme les personnes 
ecclésiastiques sont dispensées des charges communes, et sinon plei- 
nement exemples, au moins ménagées par le fisc. Etre attaché au 
champ du monastére devient une condition d'une sécurité relative, et 
d’autant plus recherchée.que la redevance n'est jamais onéreuse ni 
rigoureusement exigée. La yoila done trouvée cette tutelle que tant 
d’étres rampant sur la terre invoquaient par tous les soupirs de leur 
poitrine oppressée et étaient préts 4 payer au prix de leur ignominie ; 
mais la voila gratuitement offerte et exempte de l’humiliante condi- 
tion de la servitude! La protection du monastére, .plus efticace que 
celle du dignitaire de la cour, est acquise au laboureur 4 meilleur 
marché, car elle ne lui ravit pas sa qualilé de libre créature de Dieu, 

-Au contraire, loin de le dégrader, le monastére |’éléve en lui ouvrant 
souvent ses rangs, et en le faisant asseoir 4 cdté du palricien con- 
-verti, du grand de la terre faligué des pompes dy monde. Dans un 
traité postérieur seulement de quelques années a |’époque ou ce 
récit s'arréte, saint Augustin demande ce qu'il faut faire des gens de 
toutes sortes, colons, affranchis, esclaves méme qui viennent se pré- 
senter pour étre moines, et il répond que ce serait un grand crime, 
-grave delictum, que de les exclure,.puisque la rudesse de leur condi- 
tion native les a préparés d’avance aux mortifications de la sainteté. « I 
-M'importe pas, ajoute-t-il, de savoir s ils na vieudraient pas en partie 
pour se faire vétir et nourrir, et pour étre honorés par ceux qui les 
méprisaient la veille. » La seulechase qu'il exige d’eux,c’est de con- 
tinuer a travailler et de ne pas faire las délicats et les renchéris plus 
que les sénateurs. Plus tard, il faudra qu'un pape, saint frrégoire, 
apporte lui-méme quelques entraves & |'admission trop facile des serfs 
-et des esclaves dans les monastéres. 
C'est en Occident surtout que s établit cette communication facile 


554 L’HISTOIRE DU IVe SIECLE. 


entre l'humilité naturelle de la condition rustique et [humilité vo- 
lontaire de la condition du moine. Le moine d'Orient, né dans la pa- 
trie des spéculations métaphysiques est abstrait, réfléchi, taciturne. 
Des obligations de son état, celle qu'il préfére, c'est la solitude : il 
fuit le regard des hommes et ne sen rapproche qu’a regret quand 
un devoir d’humanité l’y contraint. Le moine d'Occident, celui de 
Gaule surtout, garde toujours, méme dans une vie de détachement, 
quelque chose de l'esprit sociable et pratique, de l'humeur affectueuse 
et doucement enjouée propre au terroir qui l’a porté. Chez le moine 
d’Orient, c'est la méditation qui domine dans la mélancolie et le 
silence. Chez le moine d'Occident, c’est un feu de charité qui petille. 
Aussi, tandis que le monastére d’Orient se cache au fond des Apres 
gorges de montagne ou se perd dans les sables de la Thébaide, le 
monastére d’Occident vient se déployer en pleine campagne de Tou- 
raine, sur les rives fleuries de la Loire, comme Ligugé ou Marmou- 
tiers, ou en face des villas qui bordent la céte lumineuse de Provence, 
dans les parfums de |'ile de Leyrens ou 4 Noles, sous le soleil de la 
Campanie. Le type du moine d Orient, c'est toujours, malgré les 
prédications contraires de Basile, le centenaire Paul enfoui au désert, 
aussi oublié qu’oublieux du reste du monde, ou Siméon immobile 
sur sa colonne. Le modéle du moine d‘Occident, c’est Martin, né la- 
boureur, puis soldat, enfin évéque, et cénobite seulement dans les 
rares loisirs que lui laissent les traverses d'une vie toujours active; 
Martin, l’orateur rustique, le héros de nos campagnes, le patron de 
nos églises de village, qui laissera dans les moindres hameaux de 
notre vieille France, le souvenir d’un temple détruit, d'un miracle 
opéré, d'une population convertie. Grace a cette vie du moine d’Oc- 
cident, toujours mélé au peuple et aux petits, se forme, dés les der- 
niéres années du quatriéme siécle, entre la classe rurale et le mo- 
nastére une relation d‘affection cordiale, déférente d'une part, 
paternelle de l'autre, que l'dge suivant verra transformer en un 
patronage régulier. Nouvelle forme d'une substitution qui varie 
dans les aspects qu'elle présente, mais qui est uniforme dans ses 
résultats. C’est toujours l’Eglise qui, représentée par sa milice régu- 
ligre ou séculiére, recueille bien aprés l'autre les attributions que 
I’Etat laisse échapper d'une main aftaiblie et ouvre ses bras a tous 
les délaissés qu'il abandonne. Tout & l'heure, c’était le défenseur de 
la cité qui n’était plus que le délégué de l’évéque; voci le moine 
| qui, sans en porter le titre, est le vrai défenseur de la campagne. 
Il est plus surprenant d’affirmer que c'est I'Eglise aussi qui dans ce 
moment supréme conserve seule 4l’Empire au moins l'ombre d'une 
dame. L’assertion parait étrange et n’aurait guére moins surprisles pre- 
miers fondateursde Rome que les premiers propagateurs del'Evangile. 


L’HISTOIRE DU 1Ve SIECLE. 955 


Il ne semble pas qu’un rapport quelconque puisse exister entre une so- 
ciété de paix, comme |'Eglise, qui longtemps répugna au métier des 
armes etse détourna loujours avec horreur du sang versé et les armées 
de la cité de Romulus et de César. Quelle autorité put exercer le 
souvenir du Supplicié de la Judée sur les légions qu’avaient conduites 
ala conquéte du monde les augures de Jupiter Capitolin et de Mars 
Quirinus ! Le fait est réel pourtant et n’est qu'une conséquence de 
lextrémilé inatiendue ou s'est réduit l’Empire lui-méme, en laissant 
périr dans son sein l’esprit militaire et en confiant le soin de sa des- 
tinée a ses ennemis nalurels. 

Depuis longtemps, en effet, tout l’alteste, l’armée de Rome 
nest plus romaine que de nom. Sa force principale et tout son 
nerf consistent soit dans les cohorles levées 4 prix d'argent, au 
dela du Rhin et du Danube, parmi les tribus germaines, soit dans 
les recrues fournies par les populations riveraines de ces deux fleuves, 
les plus récemment soumises et les moins intimement incorporées a 
’Empire. Un élément barbare s’introduit ainsi insensiblement dans 
la légion et finit par I'envahir. L’élément romain, proprement dit, 
ou méme grec, les vieilles populations italiques, espagnoles, gau- 
loises, asialiques, en disparaissent au contraire assez rapidement. La 
loi elle-méme semble prendre soin de leur en interdire l’entrée, et 
excluant du service militaire tous les bourgeois riches, pour les ré- 
server exclusivement aux dignités, c’est-a-dire aux charges munici- 
pales : prohibition dont l’effet dut se faire sentir principalement dans 
les provinces anciennement prospéres et civilisées. Et ce ne sont pas 
seulement les rangs inférieurs de l'armée, qui se dégarnissent ainsi 
de vieux Romains. Les hauts commandements aussi tombent en par- 
tage 4 des barbares ou fils de barbares. Les généraux de renom, que 
nous avons rencontrés dans ce récit, les compagnons favoris de Julien, 
de Valentinien, de Gratien, de Théodose, les Théolaiphe, les Aligilde, 
les Dagalaiphe, les Balion, les Mérobaud, les Gainas, les Fritigern, 
nous avertissent suffisamment de leur origine par le son et la confi- 
guration de leurs noms propres. Ce sont 1a les préférés des empe- 
reurs, surtout de ceux qui se piquent de valeur et de connaissances 
militaires. Les fastes consulaires méme sont pleins de ces syllabes 
germaniques, qui déchirent les oreilles latines, et peu sen faut 
qu’Arbogast ne les introduise dans la série des Césars. La consé- 
quence de cette invasion de l’armée par des étrangers, c'est de 
livrer la sécurité de I'Empire a des sujets et 4 des soldats impro- 
visés, que ne lui rattachent aucun rapport de moeurs, aucun sou- 
venir héréditaire, aucun scrupule de fidélité, qui le servent 
aujourd’hui comme ils peuvent Ic trahir demain, par cupidilé pure; 
transfuges de leur propre patrie, qui ne demandent qu’a devenir 


$56 L'HISTOIRE DU Ive SIECLE. 


parjures 4 leur nouveau maitre. Pour le barbare enrdlé au service de 
Rome, tout se réduit 4 un simple calcul de chiffres. Le salaire quiil 
recoit est-il supérieur au butin qu'il pourrait prendre si de soldat 
de )’Empire, il redevenait son ennemi et son envahisseur? Probléme 
arithmélique dont le résultat est de plus en plus douteux 4 mesure que 
I'Empire va s’affaiblissant et qu’il devient moins lucratif de le servir et 
moins périlleux dele braver. Présent en sa qualité d’auxiliaire, stipen- 
dié aux funérailles de Théodose, Alaric dut plus d'une fois établir en 
esprit cetle balance pendant la cérémonie, et quand elle pencha 
décidément du cété des séductions de la conquéte, le sac de Rome fut 
résolu. 

Il n’y a qu’une seule considération morale qui vienne par inter- 
valle se méler 4 cette délibération ot d’ordinaire des appétits seuls 
sont aux prises. Parfois le chef barbare, soulagé sur son lit de souf- 
france par un moine ou touché par |’éloquence d'un prétre, s est 
converli 4 Ja loi du Christ : conversion bien imparfaite et dont se 
ressentiront trop peu ceux qui l'approchent ; foi toujours chance- 
lante, parfois erronée, rayon de lumiére qui s’affaiblit et dévie en 
traversant le nuage d'une intelligence épaissié. C’en est assez pour- 
tant pour éveiller dans le ceur du mercenaire d'autres sentiments 
que l’appat du gain et la peur, et surtout pour établir entre lui et son 
souverain d'un jour un autre lien que celui que Jlintérét peut 
rompre comme il !’a formé. Car désormais, if y a pour le barbare 
fouché, autre chose 4 Rome, que des armes qu'il redoute, ou des 
richesses qu’il convoite : il y a l'image d’un Dieu qu'il adore et le 
chef d'une Eglise dont il est membre. Quand le regard de T’aigle ne 
l'effrayera plus, la vue de la croix continuera 4 |’émouvoir. Rome 
chrétienne ne se distingue pas nettement dans sa pensée de Rome im- 
périalé, et devenu disciple de ]'une, il se fera quelque scrupule d’étre 


° rebelle & l'autre. Rangé au nombre des fidéles, il voudra souvent 


l’étre jusqu‘au bout, dans toute I’ étendue de!’ expression: fidéle al'Etat 
comme a l’Eglise. Ambroise a donc raison de dire a Honorius orphe- 
lin d’appuyer sa jeunesse sur la foi des soldats : et ce n’est pas sans 
intention qu'il joue noblement sur le mot. Pour ce ramassis d’hom- 
mes, venus de tous les bouts de l’ horizon, qui s’intitulent encore légion, 
la foi du chrélien est bien l'unique et derniére garantie de la foi da 
serment. | 

Cette garantie, il est vrai, ne suffira pas, et malgré les résistances, 
les alternatives de victoire ef de revers, les délais, les scrupules, I’10- 
vasion s’accomplira au milieu de la défection, non moins que de 14 
lacheté universelles. Mais ce jour-la se révéle un contraste nouvesv, 
qui donne une fois de plus la mesure de la force des deux principes 
en présence. Tandis que l’Empire, par une défaillance anticipée, 81m 








E'HISTOIRE DU Ive SIECLE. 537 


porté la barbarieau coeur méme de la civilisation, l’'Eglise parune pré- 
voyance contraire, a d’avance exporté I’Evangile dans les régions de 
la barbarie. Parmi ces bandes qui vont franchir le Rhin ou le Danube, 
il y a déja des disciples d’Ulfilas ou de ses imitateurs. Il y a des chré- 
tiens que des missionnaires ont convertis : des chrétiens, c’est-a-dire 
des hommes qui apportent avec eux, partout ow ils passent, une loi 
gravée au fond de leur coeur, et reconnaissent partout aussi une au- 
torité qui en est l’organe : des chrétiens, c’est-4-dire des hommes qui, 
4 la voix de leur évéque, sauront s'abstenir de quelque chose dans 
la possibilité de tout faire, et le fléau apportera avec lui son tempéra- 
ment. Quelle n’est donc pas |’étroitesse de vues et d’injustice invo- 
lontaire des partis! Symmaque accusait I’Eglise d’ouvrir la porte 
aux barbares : c est ’Empire lui-méme, qui par un calcul pusillanime 
@ mis son ennemi dans son sein. C’est l’Eglise qui retient longtemps le 
bras meurtrier, et, quand le coup est frappé, étanche le sang de la 
blessure et détourne le poignard des sources de la vie. 


lil 


Empereur, magistrat, bourgeois, paysans, soldats, justice, armée, 
industrie, culture, tous les pouvoirs, toutes les classes, tous les ser- 
vices de la société, viennent donc Pun aprés l'autre, parun défilé mo- 
noftone qué l’historien peut suivre, se recommander douloureusement, 
I’Eglise pour lui emprunter quelque chose de cette force de vie qu’elle 
conserve et qui les abandonne. Ce n’est pas tout : au-dessous de ce 
vaste Etat dont ia masse fléchit et qui demande une main pour !’ap- 
puyer, il y a unautre Etat plus restreint, petite société, qui est 1'élé- 
ment dont Ia grande est formée et qui n’a pas moins besoin du méme 
secours pour renouer ses liens brisés. C'est la famille, autrefois la 
pierre angulaire de la grandeur romaine, mais dont la compacte so- 
lidité s’est peu 4 peu ébranlée, puis dissoute, soit par le déclin des 
meeurs, soit méme par le progrés des lois qui en ont altéréle principe 
en le réformant. C’est ici que nous apparait, sous un nouvel aspect, le 
méme phénoméne de transformation sociale, et le droit privé de 
l’Empire va nous offrir, sous un nouveau jour, le méme spectacle 
que son droit public. 

C’était, en effet, une redoutable unité que la famille romaine, telle 
que le législateur des Donze Tables en a gravé dans le roc le sévére 
profil. Que son front est imposant! mais que son regard est dur! Elle 
est groupé autour de l’autel de ses dieux Lares, sous }’ceil d’un chef 
unique qui, du siége élevé ot il est assis, voit échelonnés & des degrés 


508 L'HISTOIRE DU IV SIKCLE. 


divers, mais tous tremblants devant lui, sa femme, ses enfants et ses 
esclaves. Ces trois catégories d’étres humains, suspendus au moindre 
signe de sa volonté, différent entre eux par Ja nature du service qu’il 
en attend, non par la mesure de la soumission qu ils lui doivent 
La femme est réputée légalement fille de son mari; ses jours s'écou- 
lent dans une minorité continue, toujours en tutelle ou de son pére 
suivant la nature, ou de celui que la loi lui donne. Depuis le berceau 
jusqu’a la tombe, & travers toutes les épreuves de la maternité, de la 
répudiation ou du veuvage, elle n’a pas un seul jour la libre posses- 
sion de ses biens, de ses enfants ou d’elle-méme. Le fils est légalement 
aussi assimilé a |’esclave : comme I’esclave, il peut & toute heure étre 
mis 4 mort ou mis en vente. Pas plus que l’esclave, aucune possession 
n’est sienne, et tout ce qu'il acquiert ou regoit accéde de droit au 
pére. Effroyable puissance qui ne reconnait ici-bas aucune limite, 
pas méme la souveraineté populaire, aucun terme, pas méme la 
mort; car la succession du pére défunt est exclusivement dévolue 
& ceux qui ont vécu sous sa main, aux héritiers siens comme on les 
nomme. La seule parenté inyestie d’un droit, c'est lagnation qui 
perpétue le souvenir de Ja dépendance commune. Puis la volonté du 
pére lui survit par la force indélébile du testament, véritable acte 
d’omnipotence, dont la loi régit les formes, mais ne dicte jamais les 
termes, dont le peuple est le témoin, non l'arbilre, que des plé- 
biscites sanctionnent, ne modifient pas. Mort aussi bien que vivant, 
cst le pére seul et non la loi qui dispose de sa chose, meuble, 
immeuble ou animée : ou plulét c’est le pére qui pour ses enfants 
est la loi incarnéc : uti pater jusserit, ila jus esto. 

Telles se dressent, dans le lointain des dges, ces antiques familles 
de Rome, pareilles aux blocs de granit de l’architecture cyclopéenne, 
cimentées l'une al’autre par un patriotisme jaloux, et qui formaient 
les assises de la cilé, du temps qu'elle bravait Annibal et enfantait 
Scipion. Mais tel n’est point le spectacle que l’Empire nous a présenté. 
Six siécles et bien des causes de dissolution toujours a l’euvre ont 
successivement porté la hache dans cette forte organisation, et au 
point ou nous avons pris cette histoire, iln’en restait déja plus que 
des débris et un souvenir. Tout a concouru 4 précipiter cet affaisse- 
ment de la famille antique : l’extension du droit de cité, amenant a 
sa suite des moours étrangéres plus douces mais moins fortes que 
celles de Rome; les progrés de la richesse publique rendant néces- 
saires plus de complication 4 la fois et de souplesse dans les rela- 
tions des hommes entre eux : les inspirations plus humaines d’une 
sagesse, fille de la Gréce, et d’une religion, fille du ciel. L’édit du pré- 
teur a fait sa place et comme frayé son lit & ce courant irrésistible 
d'influences matérielles et morales. Par une série de dispositions qui 








L’HISTOIRE DU IV* SIBCLE. 359 


éludent le droit strict sans l’abroger, la jurisprudence a tourné, 
cerné, miné l’autorité paternelle. Femmes, fils, ont également re- 
laché leurs liens et redressé la téte. La femme a acquis le droit de 
choisir son époux, puis de garder sa dot, et veuve ou répudiée de la 
reprendre, de la régir elle-eméme et d’en faire don aux héritiers de 
son sang. La vie du fils, son travail méme ont cessé d'appartenir 
exclusivement au pére : son berceau ne peut plus étre abandonné 
sur la voie publique; sa liberté n’est plus une denrée dont on trafique 
sur le marché : son pécule gagné par |'épée ou accru par son indus- 
trie ne vient plus se confondre dans la masse des biens paternels. 
Une part dans la succession paternelle lui est timidement réservée 
en dépit de tout testament contraire. Dans cette voie de raison et 
d humanité croissantes, |’Empire paien (nous lui avons rendu cette 
justice) a devancé l’Empire chrétien : les stoiciens jurisconsultes, 
conseillers d'Alexandre Sévére, ont précédé les évéques confidents 
de Constantin : et sous la double impulsion de la philosophie et de 
la religion, ces pas ont été rapides. De régne en régne, nous avons 
pu les suivre a travers les codes. 
Que la raison humaine s’applaudisse, c'est son droit, de ce progrés 
d’idées qui est en partie son ceuvre; mais il y a une ombre au la- 
bleau. Quand la jurisprudence a dissous la famille antique, elle a 
fail absolument tout ce qu’elle peut faire. Dans cette tache négative 
-S’est épuisée son efficacité. Reconstituer une nouvelle société domesti- 
que est une entreprise au-dessus de ses forces comme en dehors de sa 
compeétence. Ils sont la pourtant, sous nos yeux, épars et se heurtant 
dans la confusion, ces divers éléments de la famille quelancien droit 
tenait unis par une chaine si fortement tissue de respect et d’o- 
béissance. Quelle main aurait la force de les rassembler de nouveau? 
Qui enseignera 4 ces mineurs émancipés 4 se préserver des périls 
Ou des excés auxquels toute liberté expose ou entraine? Voila des 
femmes, par exemple, que le divorce n’effraye plus, puisque, quelles 
que soient les traverses de leur vie conjugale, elles demeurent mai- 
tresses de leur destinée et méme de leur opulence. Qui les détournera 
d’abuser de cette facilité séduisante? qui les retiendra 4 la garde du 
foyer dans la pureté d’un seul amour? quel motif pourrait les em- 
pécher d’aller porter leur dot, en méme temps que livrer leurs at- 
traits aux objets successifs d'un attachement éphémére? Voila des 
fils que le mécontentement paternel ne peut plus ni réduire 4 la fa- 
mine, ni exclure tout 4 fait de Vhéritage? Mais continueront-ils 
d'honorer l’autorité qu’ils ne redoutent plus, et prendront-ils soin des 
vieux jours d'un souverain déchu qui ne peut plus les menacer de sa 
colére? En un mot la famille antique vivait d'un respect glacé qu’im- 
posait la terreur. La contrainte une fois disparue, qui saura retrou- 


560 L'HISTOIRE DU 1¥* SIRCLE. 


ver ce sentiment au fond des ames, et l’y réchauffer par l'amour? 

A toutes ces questions, i] faut bien le dire, le droit civil, méme 
interprété par les princes chrétiens, n'a point de réponse a faire. Mais, 
en revanche, cette réponse s'éléve, criante et douloureuse, d'un 
concert d'écrits, émanés des sources les plus diverses, qui se succé- 
dent pendant pres de trois siécles, tous unanimes pour dénoncer la 
corruption croissante ot: tombérent les meeurs privées, avec le déclin 
des anciennes coutumes et l'abus des nouveaux principes du droit. 
C'est & Perse, a Juvénal, 4 Martial, 4 Pétrone, 4 Plutarque, 4 Apulée, 
plus tard a l’auteur farouche et couronné du Misopogon, au prophéte 
enflammeé de!’ Aventin, 4 la Bouche d’or d'Antioche qu'il faut demap- 
der quel effroyable débordement suivit pour la famille romaine la 
détente de ses liens primitifs. Tous, chrétiens ou paiens, sermon- 
naires, solitaires, érotiques, satiriques, ascétiques, sont ici d'accord. 
Ils épuisent pour ce répugnant tableau, les uns les aecents d'une 
vertueuse colére, d'autres les traits d'une raillerie cynique, ou les 
couleurs d'un pinceau sensuel. C’est entre eux une concurrence, 
une rivalité d’hyperboles pour dénoncer a la postérité le scandale des 
divorces journaliers : l’adultére et l’inceste devenus les hétes familiers 
du toit domestique; les grandes dames (les filles des matrones qui fi- 
laient dans |'atrium), luttent avec les courtisanes, en public par l’éclat 
fardé de leur visage, dans l’ombre par la facilité de leurs faveurs : le 
devoir de propager sa race devenu une charge dont les hommes se 
délivrent par un célibat licencieux, les femmes, par une prévoyance 
coupable qui ne recule pas devant le crime : les enfants abandonnés 
par les époux désunis a des précepteurs mercenaires dont les infames 
désirs leur ravissent l’innocence avant le premier éveil de la raison 
ou des sens: le vieillard, négligé s'il est pauvre, en proie, s'il est 
riche, 4 une tourbe d’eunuques, d’affranchis et de clients avilis, qui 
rampent le matin dans son antichambre pour un morceau de pain, 
préts ale livrer le soir au délateur ou au bourreau pour une obole. 
Voila la famille réformée telle que |’a faite ou laissé faire ce droit 
impérial et prétorien si fier de ses progrés apparents; voila tout le 
parti qu'une société dépravée a su tirer de l’aisance que lui a rendu 
une législation plus humaine. L’excés de la licence a remplacé pour 
chacun des membres de la famille la rigueur du despotisme d'un 
seul. En vérité, il n’était pas besoin de tant de siécles et de tant de 
sages pour transformer le mariage en une prostitution lévale, l’édu- 
cation de la jeunesse en une école de vice, la domesticité en une al- 
ternative d'adulation et de délation ! 

En vain le narrateur voudrait préserver sa plume de ees détails cy- 
niques dont la crudité souléve le coeur. C'est l’histoire elle-méme qui 
le poursuit pour les lui présenter mélangés 4 tous les événements 








L’HISTOIRE DU IV° SIECLE. 564 


publics, attestés par cents documents irréfragables, souvent par|l'aveu 
naivement effronté des coupables eux-mémes. Mais si la grandeur, 
la généralité du mal sont attestées 4 n’en pouvoir douter, d’ou vien- 
nent donc ces exceptions brillantes qui surnagent sur l'abime de la 
corruption commune, et qui ont méme semblé se multiplier, sous nos 
yeux, 4 mesure que notre récit avan¢ait? D’ou sortent ces familles 
qui semblent avosr vécu sous d’autres cieux? Quel baume les a pré- 
servés de la contagion? Dans quelle retraite, par exemple, a vécu 
avant de monter au tréne le couple, austére et tendre de Flaccile et de 
Théodose? Quelle puissance en pleine Rome, en plein sénat, sur le 
théatre des orgies du Satiricon, a transformé en sanctuaire de pureté 
le palais des Anices? L’explication de ce contraste est toujours la 
méme qui rend compte de toutes les singularités de cet age de tran- 
sition : ces maisons privilégiées sont chrétiennes, non-seulement de 
nom, mais de coeur et de pratique, prenant au sérieux la loi du Christ. 
Cela suflit pour qu’en pénétrant dans leur intérieur I'ceil n’y rencontre 
rien qui ressemble ni a la rigueur outrée des vieilles mceurs ro- 
majnes, nia la dissolution des nouvelles. C’est une physionomie ori- 
ginale qui respire 4 la fois la régle et la liberté. Autour de la table 
de ces justes, se presse une troupe florissante de jeunesse, des fils, des 
filles, des brus, des gendres, des petits enfants, tous le regard bril- 
lant de tendresse ou baissé par pudeur. Parmi ces rejetons d’une 
souche antique qu’une séve verdoyante ranime, quelques-uns se sont 
rangés de bonne heure sous la loi du mariage; d'autres l’attendent 
encore ou s'y sont refusés; d'autres portent déja les insignes d’un 
deuil prématuré. Dans la famille-de Paula, Toxotius s’est uni 4 Lata, 
Eustochie est vierge, Blesille est veuve. Mais chacun porte, sans 
chercher 4 la rompre ni méme 4 |'étendre, !a chaine de son état. Le 
lat conjugal est chaste et fécond , le célibat est pur, Ja viduilé austére. 
Le nom du divorce n’est méme pas murmuré. Les enfants grandissent 
sous |'ceil du pére jusqu’a la pleine maturité de leur raison. Mais cect 
age une fois atteint, la déférence subsiste, la liberté commence. Cha- 
cun dispose librement des actes dont il doit compte 4 sa conscience, 
et de ’emploi d’une destinée terrestre d’ot dépend le salut d’une 
élernité. Les filles mémes ont des deniers qu’elles peuvent distribuer 
aux pauvres, et peuvent porter au pied des autels des vosux que le 
pére n'est pas en droit d’interdire, pas méme quelquefois de con- 
naitre. Harmonieux mélange de soumission et d’indépendance que 
Mayaient soupconné ni les anciens ni les nouveaux législateurs de 
Rome, ni le droit strict, ni le droit des gens. Et ce n’est point une 
exception produite par la rencontre de quelques vertus sans imita- 
teurs. C’est un exemple qui, porté 41a perfection par quelques-uns, 
est proposé a tous et, de loin, suivi par plusieurs. C’est une nouvelle 


562 L’HISTOIRE DU IV SIRCLE. 
constitution de la famille sortie toute faite de deux versets de )’Evan- 


gile. 


Voila l'opération du christianisme dans la famille. Aucune ne lui 
appartient plus en propre: dans aucune autre, il n'a rencontré 
plus d’obstacles et moins d’auxiliaires : et personne que lui n’était 
de taille 4 l’accomplir. L’ancien droit pétrifiait la famille: le nou- 
veau l’avait dissoute : l’Eglise seule la rétablit en la vivifiant. Une 
seule régle, qui nous parait simple, mais qu’aucun législateur de 


_ Pantiquité n’aurait osé concevoir, lui suffit pour consommer cette 


Q 


révolution et sans faire renaftre la crainte servile des anciens jours, 
bannir la licence qui en était la réaction et le correctif pire que le 
mal. L’indussolubilité du mariage dépose, 4 la naissance du contrat 
dou sort la société domestique, un sentiment qui se développe avec 
elle et va fairele lien de tous ses membres. C’est le respect du fort 
pour le faible, fondé sur |’égalité naturelle des Ames. En imposant aux 
deux époux le méme serment de fidélité imprescriptible, en pliant sous 
le méme joug lejeune homme dans la plénitude de l’orgueil viril et 
l’étre timide qui fait en rougissant le don de lui-méme, le mariage 
indissoluble établit entre les époux une égalité fondamentale dont 
le souvenir toujours présent tempére le commandement et reléve 
l’obéissance. L’homme est tenu de respecter dans la femme une 
partie de lui-méme qu'il n’en peut plus détacher : la femme en posses- 
sion d'un droit sacré qui compense tous les sacrifices, peut garder 
devant son maitre une attitude soumise sans étre avilie ou fiére 
sans étre indocile. Puis Ja méme limite qui défend l’honneur de la 
femme contient aussi ses écarts et la fixité du mariage rend au 
centre domestique la stabilité qu'il avait perdue. Autour du centre 
rétabli, les rayons déviés se rassemblent, tous les liens naturels se res- 
serrent: les enfants dispersés se réunissent. La méme deélicatesse 
d’affection, le méme égard pour la faiblesse, la méme appréciation de 
la dignité humaine que |’ Eglise impose a]'épouse se retrouveront dans 
le coeur du pére et du fils et viendront entourer les cheveux blancs 
d’hommages et d'une tendresse éclairée le berceau de l’enfance. 
Tout dépend donc de ce point unique, et l’indissolubilité du ma- 
riage est l'assiette sur laquelle I'Eglise opére Ja reconstitution de la 
famille. Mais pour faire triompher ce principe souverain, elle est 
seule, absolument seule, et restera longtemps telle dans le monde. 
Elle a en téte la conjuration de tous les souvenirs et de tous les 
préjugés, de l’orgueil viril et du caprice féminin, de l’indocilité 
et du libertinage, souvent de esprit de caste et de la raison 
d’Etat. En aucun autre sujet ne régne une aussi profonde et 
aussi longue opposition entre les mceurs chrétiennes et !a légis- 
lation civile. Toutes les lois, méme celles des empereurs chreétiens, 


LHISTOIRE DU IV* SIRCLE. 563 


si pressées en d’autres matiéres de se rapprocher des préceptes 

évangéliques, ici s'en écartent obstinément. Les mémes princes qui; 

dans une ferveur mal réglée de pureté morale, punissent de peines 

atroces l'adultére, le viol, le rapt et introduisent, sans |précaution, 

dans les codes les prohibitions canoniques des mariages consanguins 

ne prononcent pas le nom de divorce. On dirait qu’autour de cette 
institution consacrée font la garde tous Jes génies de 1’Elat comme 

tous les démons familiers au coeur de |‘homme déchu. Quelques 

restrictions timidement essayées par Constantin disparaissent sous 

les régnes suivants, et confirmée, étendue méme par un petit-fils de 
Théodose, la liberté des époux de se séparer par consentement mu- 
tuel figure encore au huitiéme siécle dans le code de Justinien. 
Bien plus, non-seulement les princes n’'interdisent pas le divorce : 

mais ils le praliquent eux-mémes en plein christianisme, comme si 

leur qualité politique les dispensait en cette matiére de leurs devoirs 

de fidéle. N’avons-nous pas vu pendant que I'illustre Fabiola va pleu- 

rer au désert le tort de s'étre arraché a vingt ans aux bras d’un 

époux brutal, le rigide Valentinien se croire permis, pour un mo- 
tif frivole d’éloigner de son Jit en méme temps que du tréne la mére 
d’un fils aimé? Il y aura donc pendant des siécles deux types de 
famille en présence, l'une chrétienne, l'autre encore paienne ; et si la 
famille chrétienne finit par dominer, ce sera par la force unique de 
Vinstitution divine et de la supériorité morale. Ne nous plaignons 
pas trop de cette longue résistance opposée par les puissances de la 
terre ala plussalutaire desrestaurations sociales. Rien n’atteste mieux, 

que la famille, ceuvre de Dieu, n'a point a attendre des législations hu- 
maines la constitution qui doit la régir. Société primitive, c’est elle qui 

est le fondement des associations dérivées et secondaires qui portent 

le nom de peuples ou d’Etats : elle leur fait la loi et ne la recoit pas. 

Celui qui l'a créée peut seul efficacement la maintenir quand elle 

s'ébranle ou Ja purifier quand elle se corrompt. Non, la flamme qui 

brille sur l’autel des dieux domestiques ne jaillit point du choc des 

éléments terrestres. L’étincelle en est descendue d’en haut: et 

quand la Vestale infidéle la laisse périr, il faut un nouveau Promé- 

thée pour l’aller chercher dans les cieux. 

Mais le bienfait du mariage purifié ne s'‘étend qu’a |’époux, a la 
femme et a l'enfant : et ce n’est pas la encore tout ce qui constitue, 
dans Vacception élendue du mot latin, la famille entiére. Il y a, au 
dernier rang, dans le coin le plus obscur de la demeure do- 
mestique, un pauvre étre sacrifié, qui plus largement qu'un autre 
a porté sa part des rigueurs de l’ancien droit, et moins "ta 
autre a profitédes facilités du nouveau : c’est l'esclave. L’Kglise 
du Dieuqui a appelé & lui les dmes chargées aurait-elle oublié 


564 L'HISTOIRE DU IV SIKCLE. 


Vesclave? Etablie ici-bas pour essuyer les larmes et laver les souil- 
lures, a-t-elle sondé, a-t-elle pansé, a-t-elle fermé de toutes les 
plaies de l’ancien. monde la plus fétide et la plus cuisante? Qu’a 
fait pendant cette période de domination continue l’Eglise pour I’ escla- 
vage? 

Il ne faut demander la sesmlieat a cette question ni aux documents 
législatifs, ni méme aux enseignements des docteurs. On n’y puiserait 
qu'une lumi¢re, on n'y trouverait qu’ une satisfaction ineompkétes. Non 
que, pendant le cours des régnes pieux de Constantin, de ses fils, de 
Valentinien, de Théodose, ne se multiplient, dans les codes, des dis- 
positions empreintes d’une compassion croissante pour les déshérités 
de la vie civile et de la liberté naturelle. Nous n’ayons pas manqué 
de les signaler au passage. Suppression d'un des principaux mo- 
des de recrutement de |’esclavage par |’interdiction de la. ventedes 
nouveau-nés, introduction d'un nouveau mode d’affranchissement 
mis spécialement sous la main del’Eglise, extension du délai accordé 
pour la preuve de la liberté; faveurs de toutes sortes assurées a la 
revendication du premier des biens : précautions mulipliées qui tem- 
pérent les pires scandales du régime servile, en le préservant des 
métiers infames ou périlleux : 4 tous ces traits, on reconnalt chez 
le législateur chrétien du quatriéme sidcle une pitié mélée de scru- 
pule qui est visiblement entretenue par les exhortations de ses prédi- 
cateurs. Deux choses pourtant, convenons-en, surprennent Je lecteur 
de nos jours et troublent ’hommage qu’il aimerait a rendre a l'E- 
glise pour cette réparation tardive faite & la dignité humaine. D’une 
part, ces mesures d'équité ne sont point exclusivement émanées de 
inspiration chrétienne. On leur trouverait, en cherchasit bien, des 
analogues dans les monuments antérieurs ou contemporains de la 
jurisprudence paienne. De l'autre, 4 ves commencements qui promet- 
tent, manque toujours le complément. Tempéré par les lois, dé- 
ploré par les moralistes, l'esclavage n’est nulle part ni aboli, ni méme 
formellement réprouvé. Il y a l’atténuation de l'abus, -l’adoucisse- 
ment de l’usage, jamais la condamnation du principe. Princes et 
péres semblent conduits vers ce but par un entrainement qu’on di- 
rail irrésistible de logique et.de sentiment ; ils s’en rapprochent 
toujours, mais n’y touchent jamais. Le mot erre sur leurs lévrées, mais 
ce mot qu'on brile d’entendre ne s'en échappe pas. 

“Pour apprécier plus justement quel traitement I Eglise a fait subir 
4 l’esclavage et pressentir ce qu’il est devenu entre ses mains, ¢’est 
plus haut qu’il faut regarder, c’est sur un champ plus étendu qu'il 
faut voir se développer son action. Tout se résume et s’éclaircit par 
deux faits qu’il faut avoir seulement la patience d’aller chercher, pour 
les mettre en regard 4 plusieurs siécles l'un de l’autre.: Voici le 


L'HISTOIRE DU 1Ve SIECLE. 505 


premier aussi attesté par l'histoire, qu’habituellement méconnu par 
les historiens. 

Au moment ou le probléme de la servitude se dresse devant l’E- 
glise, non-seulement |'esclavage subsiste encore partout dans |’Em- 
pire, bien qu’atténué dans ses effets par quelques progrés de |’ équité 
naturelle; non-seulement il est tellement lié aux habitudes, aux in- 
téréts, 4 toutes les conditions économiques de la société romaine, 
qu'on n’y peut toucher sans ébranler le grand ressort d’une machine 
déja chancelante, mais il est 4 la veille de recevoir des événements un 
accroissement et un recrutement inattendus. Une recrudescence ino- 
pinée d’esclavage est sur le point d'affliger le monde. Il y a deux 
sources, en effet, d’od la servitude a toujours découlé : la misére et 
la conquéte. Quand Ja liberté a péri, c’est toujours ou qu'elle a été 
ravie par les armes & l'homme opprimé, ou vendue pour un peu de 
pain par homme affamé. Or, au quatriéme siécle ces deux sources 
sont rouvertes et pleines jusqu’é déborder. 

D'abord, une misére sans nom a déja produit son effet accoutumé. 
Ce contrat que nous signalions tout a l’heure, passé entre le proprié- 
taire ruiné et son voisin plus puissant ou plus riche pour acheter la 
protection au prix de l’indépendance, qu’est-ce autre chose qu’une 
renaissance clandestine de l’esclavage? L’odieux trafic, a la vérité, 
rougit encore de lui-méme et de son nom veéritable : la loi qui en 
sanctionne les effets en désavoue |l’origine et en dissimule le carac- 
tére; elle le déguise par euphémisme sous les dénominations atté- 
nuées de colonat, d’inquilinat : ce n'est pas tout a fait la servitude, ce 
n’est que leservage. Cen’est pas au maitre, cesta la terre que le déditice 
sattache ou s’engaye. Ce n'est pas sa personne entiére, ce sont ses 
bras et son travail qu'il aliéne. Peu importe le mot, la chose existe, la 
semence putride est déposée dans le sol. Laissez-la croitre quelques 
années, elle va pulluler avec cette végétation hative propre aux fer- 
ments qu’engendre la dissolution des corps organiques. Qu'importe 
dés lors que les affranchissements se muliplient, si un progrés latent 
d'asservissement s’avance plus rapidement encore sur une ligne pa- 
ralléle; si pour un homme né esclave qu'on émancipe, il ya vingt 
hommes nés libres qui se vendent, et si ce compte actif et passif se 
solde toujours au détriment de la liberté et au bénéfice de la servi- 
tude? Quelle dérision ne serait-ce point d’offrir la liberté & ceux qui 
ne l’ont pas, quand ceux qui l’ont sont pressés de la déposer comme 
un fardeau? de faire disparaitre l’esclavage par une porte dans la légis- 
lation, s'il doit y rentrer par une autre avec uneintensilé, une rigueur, 
on dirait volontiers, une fureur croissante? Quand | glise, par une 
précipitation imprudente aurait arraché a Théodose ou a Constantin un 
acte d’émancipation universel, jamais commotion n’edt été a la fois 

Novewsee 1865. 57 


566 L'HISTOIRE DU 1V¢ SIBCLE. 


plus violente et plus stérile. Elle n’edt fait que lacher a travers le 
monde, sans guide et sans pature, des troupeaux d’étres humains que 
la famine aurait couché par milliers sur les champs déserts. 

Puis derriére la misére qui courbe déja {ant de tétes, voici venir la 
conquéte. Et quelle conquéte! La pareille ne fut jamais révée par 
\’imagination des hommes et n’est pas restée gravée dans leurs sou- 
venirs. Non pas la conquéte d'une cité par une cité, d'un Etat par 
un Etat, d'une loi par une loi; non pas la conquéte & la mode déja 
dure de Rome, changeant la domination politique, respectant le 
régime municipal ou civil; non pas la conquéte précédée de capitu- 
lation et de contrat, et laissant subsister entre le peuple conquérant 
et le peuple soumis une mesure commune déquité et une ombre 
d'obligations réciproques. Non, c’est la conquéte de la civilisation en 
masse par la barbarie déchainée, la prise d’assaut, la mise a sac 
d’une société tout entiére par des hordes qu’aucun lien social ne 
contient ; la prise de possession pure, simple, a cru, pour ainsi dire, 
du vainqueur par le vaincu. Voila la trombe qui grossit 4 horizon 
pendant tout le régne de Théodose et qui va fondre sur ses fils. Si 
jamais événement porta la servitude dans ses flancs, cest celui-la. 
Un retour d’esclavage dans une proportion inouie et. gigantesque de- 
vait étre l’inévitable conséquence de l’invasion barbare, d’aprés toutes 
les prévisions de la prudence humaine, tous les précédents de lhis- 
toire, toutes les habitudes des sociétés antiques, d’aprés méme les 
régles strictes de leur droit. Car, de tout temps, dans toutes les insti- 
tutions, chez les rois d'Hemére comme chez Lycurgue, chez Solon, 
chez Je législateur des Douze Tables, disons tout, chez Moise lui-méme, 
captif et esclave étaient deux mots synonymes, et la conquéte était 
comptée au premier rang parmi les moyens légitimes d’acquérir la 
personne humaine. Un jurisconsulte du meilleur temps, Sccevola ou 
Gaius, n'aurait pu refuser au barbare vainqueur le droit de charger 
de fers et de vendre a l’encan le Romain pris Ics armes a la main. 

Tel est, au point d’ou notre vues arréte pour dominer histoire, 
Vétat réel de l'esclavage; jamais son avenir ne parut plus sombre, 
ni sa hideuse domination mieux établie. Voila ce qui devait étre. En 
fait pourtant, qu est-il arrivé? Tous les maux qu'on pouvait craindre 
ont fondu sur |’Empire avec toute Vintensité que !’imagination la 
plus noire pouvait leur préter. La ruine matérielle de F Europe a été 
consommeée; elle a été précipilée dans une misére sans fond et livrée 
4 une conquéte sans frein. Pendant des années et des années des 
bandes et des bandes ont passé sur son territoire et en ont exprimé 
le suc et la moelle. Jamais les deux causes productives, les deux gé- 
nérateurs de l’esclavage n'ont élé a l’euvre avec une activité plus 
acharnée. Mais, 0 prodige! cette activilé est demeurée vaine. Non-seule- 








E'HISTOIRE DU f¥> SIECLE. 567 


‘ment l’esclavage, comme tout !’aurait fait prévoir et prédire, ne s’est 
‘point étendu en proportion de l'intensité croissante des maux de la 
misére et de la conquéte, mais c'est au contraire sous l'empire de 
ces deux fléaux unis et débordés qu'on I’a vu, par une retraite inat- 
“‘tendue, s’attéruer, se restreindre, et un jour, on ne sait quel ni a 
quelle heure, il a disparu. Ainsi, |’esclavage a fini en face et a l’en- 
-contre de tous les principes qui, livrés 4 eux-mémes, et a leur cours 
‘naturel, devaient fatalement le produire et l'exaspérer. I] n’a pas fini 
doucement, par la diffusion des lumiéres, par: l’adoucissement des 
‘meurs, par l’épanchement de la prospérité générdle. C’est: au con- 
-traire dans l’obscurité douloureuse des 4ges barbares que sa trace 
est venue se perdre. I] avait survéeu & Platon, 4 Sénéque, 4 Marc 
Auréle, il s’est éteint entre les Bourguignons et les Vandales. La 
plus ancienne blessure da corps social a été guérie dans la crise 
méme du mal qui devait l’envenimer. N’en doutons pas, cette cure 
‘ contre les régles défie et dépasse les-secrets de |’art humain.'S’il y a 
des lois dans la nature morale comme dans la nature physique, elle 
he peut porter qu’un nom, c’estle miracle. 
Oui, c'est le miracle, et ce miracle n'a qu’un auteur ; i! est tout en- 
‘ tier l’ceuvrede I’Eglise. Le secret de l’Eglise pour s’accomplir, cene fu 
pas d'inserer en téte des codes une déclaration de principes qui fat de- 
meurée a l'état de lettre morte, et que la pointe d’épée du premier 
Barbare eut effacée: Ce ne fut pas davantage de jeter 4 des étres dé- 
biles le bienfait d’une émancipation illusoire qu ils n’auraient su ni 
goiter ni garder. Le moyen qu'elle employa fut plus efficace et pres- 
que aussi simple, & une condition cependant qu'elle seule pouvait 
remplir, c'est d’étre entrée dans la confidence de celui qui tient les 
coeurs dans sa main: car ce fut de transformer les dmes avant de 
détruire les institutions. Imprimer dans l’esprit des hommes le 
souvenir de la fraternité humaine, non comme une légende intéres- 
sante 4 mettre en téte de leurs annales, non comme une maxime 
philosophique propre a nouyrir la spéculation des penseurs, mais 
comme 1é@ principe d'un devoir étroit et obligatoire; faire déri- 
ver de cette fraternité lointaine un sentiment vivant, pratique, 
populaire ; V’inspirer 4 opulent, 4 V’indigent, au Romain, au bar- 
bare, a l’ingénu, 4 l'affranchi, 4 l’esclave lui-méme; convaincre 
tous les fils d’Adam que la liberté est leur héritage commun, 
mais que la part de chacun n’est bonne ni a prendre ni 4 vendre ; dés- 
habituer Je vainqueur de considérer le vaincu comme une part de 
son butin, le riche de marchander le pauvre comme lornement de 
son luxe ou |’instrument de sa paresse, le pauvre lui-méme d’acheter 
la vie au prix de l’honneur, telle fut cette opération mystérieuse 
qu'il est plusaisé de raconter que de comprendre et decomprendre que 


t¢ 


568 L’HISTOIRE DU IV SIRCLE. 


d’imiter, et quia désarmé l’esclavage en le privant du concours detou- 
tes les passions, de tous les préjugés et de toutes les faiblesses qui lui 
servaient d'auxiliaire ou d’aliment. Le mal était dans le sens perverti 
de l’humanité qui sanctionnait comme I’usage du droit l’abus de la 
force. Ce fut dans le fond intime, dans les entrailles mémes de I é¢tre 
humain que |’Kglise porta le reméde. Quand ce changement intérieur 
fut consommé, l’esclavage, devenu un objet d’horreur et de dégout, 
a fini de lui-méme sans qu’aucune loi ait été nécessaire pour prendre 
la peine de l’abolir. Tant que Ja racine d’amertume n’était pas ex- 
tirpée, aucune loi n‘aurait suffi pour l’empécher de repousser de 
souche, comme une plante venimeuse qui n'est rasée qu’a la surface. 
En un mot, il était superflu d’imposer aux hommes I'égalité, tant 
qu'on ne leur avait pas inspiré la charité. 

C'est cette lente éducation que nous avons vu commencer au qua- 
triéme siécle, avec un succés encore douteux, avec une ardeur déja 
aussi ingénieuse qu’'infatigable. Elle va se continuer par une série _ 
de docteurs, de saints, de papes qui déploieront, pour la mener a 
fin, les uns l effet pressant des exhortations, les autres |'effet mena- 
cant des anathémes, tous Ja prédication plus efficace qu’aucune 
autre de leur exemple. Déja les grands chrétiens du quatriéme siécle 
semblent pressés de se devancer l’un l'autre dans cette voie et de 
renchérir l'un sur |’autre. Pendant que Chrysostome interdit du 
haut de la chaire aux usuriers de vendre leur débiteur pour se 
payer de leur créance, saint Augustin engage ses propres biens 
pour libérer les débiteurs déja poursuivis. Si Ambroise rachéte les 
captifs avec les demiers de son Eglise, Paulin de Noles offre sa 
propre liberté en payement de celle d'un de ses fréres. Pendant 
que chaque matin, 4 Péglise, Vesclave peut s'asseoir 4 cété du 
maitre 4 la table sainte, dans le monastére, c'est entre eux un 
échange plus complet de situations : ]’affranchi de la veille est élevé 
au commandement, tandis que Je maitre se condamne lui-méme 
au travail servile. Les moyens sont divers : c est la priére, c'est l'ex- 
communication, c’est le sacrifice. L’esprit et le but sont pareils. De 
siécle en siécle les lois viendront enregistrer l’effet de cet effort con- 
tinu, et le jouglégal de la servitude ira toujours s’allégeant. Mais dans 
ce mouvement qui ne rétrograde jamais, la loi ne met le pied que 
sur le terrain déja déblayé et affermi par la réforme des meeurs. 
Trouve-t-on que I'Eglise ait employé trop d’années a ce redresse- 
ment du cceur humain qui a délivré la vieille Europe du spectacle de 
la servitude? Au quatriéme siécle, quand lceuvre naissait 4 peine, 
quand le terme était éloigné et obscur, j’aurais compris l’impatience. 
Mais nous qui touchons de la main le but atteint, nous qui, quelque 
part que nous posions nos pas, foulons une terre franche et voyons 


L’HISTOIRE DU IV¢ SIBCLE. 589 


des regards librement levés vers le ciel, nous ne devons laisser 
place dans notre esprit qu’a l’admiration et 4 la reconnaissance. 


IV 


- Ajoutons donc, sans regret, un trait de plus et qui n’est pas le 
moins touchant, 4 la puissance que le quatriéme siécle apporte a 
VEglise, et aux devoirs qui en découlent pour elle. A la part que 
nous lui avons vu prendre dans !’administration, dans la justice, 
dans Ja production de la richesse publique, méme dans le pouvoir 
militaire, joignons hardiment la tutelle qu'elle prend en main et sur 
la famille dont elle rétablit les bases, et sur l’esclavage pour en adou- 
cir les rigueurs en en préparant la destruction. Que manque-t-il dé- 
sormais 4 son influence et bientédt 4 sa domination pour les rendre 
tout a fait universelles? Nul événement de la vie de la cilé ou du 
citoyen ou elle n’ait un mot 4 dire qui ne va pas tarder @ devenir un 
commandement. Elle a mis la main sur toutes les sources du droit 
public et privé. La conséquence de cette action qui rayonne dans 
tous les sens en suivant partout un but identique, c’est de donner a 
la moindre parole émanée d'elle, méme dans les matiéres qui ne res- 
sortent pas directement a la religion, & la fois une autorité et une ar- 
deur qui manquent a toute autre. Elle conserve seule ce quidonne la 
Vie aux institutions et leur permet de la communiquer, !a confiance 
en soi-méme et dans l'avenir. 

Tout se tient, en effet, et le pire des maux-de la société romaine, 
cause et effet de tous les autres, celui qui la livrait, sans défense, a 
une Jangueur croissante, c’était son découragement : c’était le déses- 
poir ot elle était tombée de corriger ses maux ou sesvices. C’étaient ses 
retours éternels vers }'idéal d’un passé disparu ; ses regards constam- 
menttournés en arriére vers le point du ciel of dans un crépuscule 
enflammé et sanglant, s’était couché pour jamais le soleil des libertés 
publiques. Le sentiment habituel de la décadence en précipitait les 
effets. Non-seulement |’esprit politique et militaire, non-seulement 
les vertus ou les institutions qui soutiennent I'Etat, mais toutes les 
facultés de l’intelligence étaient peu a peu atteintes par cette contagion 
de dégout, et les talents qui servent d’ornement a la société nen res- 
sentaient pas moins le contre-coup que les qualités solides qui assurent 
sa défense. Le méme défaut de souffle qui faisait tomber les armes 
des mains des soldats faisait aussi expirer la parole sur les lévres de 
Yorateur ou du poéte. 

Plus d'éloquence d’abord : l’éloquence périt d’elle-méme, dés 


579- L’HISTOIRE DU 1¥* SIRCLE.: 


quelle n’a plus & mettre aux yeux des hommes un but qu'elle les, 
presse d’atteindre. La ot il n’y a pas lieu d’agir l’éloquence dispa- 
rait, la rhétorique seule subsiste : car l’éloquence est un acte, la 
rhétorique n’est qu’un jeu. La plainte, l’indignation, pouvaient en- 
core étre éloquentes chez Tacile, parce qu'une ombre d’espérance 
subsistait de ranimer les vertus civiques. Quand le déclin des moeurs 
fut un mal reconnu sans reméde, les vices et les malheurs publics 
ne furent plus pour Thémistius ou Libanius que des thémes de décla- 
mations. L’accent méme dela douleur devient faux, quand |’orateur 
S‘y complait, et n’espére plus d’autre consolation aux maux qu'il. 
déplore que la renommeée de les avoir bien décrits. Plus de poésie : 
non que Je regret mélancolique et l’admiration du passé ne soient. 
des veines d'ott l’inspiration poétique ait souvent découlé. Mais les, 
plus abondantes tarissent, quand on y pulse sans cesse sans jamais 
les renouveler. Le fléau des littératures vieillies, imitation, ne tarde, 
pas 4 glacer de son venin léthargique les imaginations qui vivent tou- 
jours en présence des mémes modéles. Toujours l’esprit fixé spr 
les gloires d’Athénes ou de Rome, toujours l'oreille tendue aux. 
derniers échos de Yagora ou du forum, dégoutée par le spectacle, 
des révolutions contemporaines qu affligeait la plus désespérante des 
monotonies, l’uniformité dans le trouble, la littérature de /’Empire 
était condamnée a vivre de.répétitions. Elle se nourrissait de sa propre 
substance jusqu’éa tomber. d'inanition sur ce fond de plus en plus 
maigre. Les premiers poétes de cette décadenee ne font que s inspi- 
rer de Virgile ou d’Horace : les suivants imitent, les derniéers finissent: 
par copier textuellement. Des piéces entiéres d’Ausone ou de Clau- : 
dien' ne sont que des centons de vers de Virgile, de méme que le 
fronton de Yarc de. triomphe de Constantin n’est qu'un placage 
composite d’ornements arrachés & des monumeats ‘d'un autre Age. 
Enfin, dans cet état d’inertie morale, plus méme de philosophie 
possible. Tel est, hélas! le retour -fatalement égoiste de toute Ame 
sur elle-méme qu’& la plus désiatéressée des sciences un but prati- 
que et un espoir prochain sont encore nécessaires. Vainement la pré- 
tention de la philosephie est-elle -d’élever l'homme au-dessus de ce 
qui se passe pour le concentrer sur |'éternel et sur l'immuable ; vai- 
nement lui enseigne-t-elle a placer son vrai bien & des hauteurs que 
n’alteignent point les agitations de la terre. Si de ces spéculations 
élevées ne découlent pas un soulagement pour sa condition et un cou- 
seil pour sa conduite, la fatigue de tendre sans fruit sa pensée 
s’empare de lui, et il-aime mieux demander l'oubli de ses maur au 
sommeil qu’a |’effort constant de sa raison. Ce dégout tourne vite & 
la dérision, s’il arrive que la philosophie essaye dé prendre cn main 
la conduite des affaires humaines et la laisse échapper aprés l'avoir 


L'HISTOIRE DU IVe SIECLE. 514 


saisie. Deux fois, sous l'Empire, elle avait couru cette triste aven- 
ture ; deux fois elle était montée sur le tréne pour y étaler Je spec- 
tacle de son impuissance. De ces deux essais, le dernier que nous 
avons raconté fut le plus rapide et le plus malheureux. Plotin, cou- 
ronné par Julien fit plus courte et moins bonne figure encore que 
Zénon ressuscité dans Marc Auréle. 

Ce n'est pas le talent, ce ne sont pas les dons naturels qui font 
défaut & ces derniers signes de vie d'une activilé d’esprit qui se 
meurt. C’est tout simplement un rayon d’espoir nécessaire, comme 
ta lumiére, pour féconder les germes les plus heureux. La preuve en 
est que la stérilité cesse dés que \’espérance reparait entre la foi et 
ja charité. A peine touchées par le christianisme toutes les facultés 
assoupies se réveillent. C'est }’éloquence qui prend les devants. Dés 
que les églises sont ouvertes a la foule, l’éloquence s’y fait sa place. 
Tous les grands évéques sont sans préparation de vrais orateurs. 
C'est qu’ils ont retrouvé ce qui manque, 4 cété d’eux, aux plus beaux 
diseurs ; un but constamment 4 leur portée et qui Jes tient en ha- 
leine, parce qu’il n'est jamais ni tout 4 fait atteint ni désespéré. Ce 
but, c’est la conversion des Ames, bienfait dont tout enfant d'Adam 
marqué de la tache originelle a un besoin égal, et que tout racheté 
de Jésus-Christ peut obtenir de la communication des mérites divins. 
Tout homme présent au pied de l’autel est pour eux un pécheur qui 
a une application directe, instante, 4 lheure et sur le lieu méme, a 
faire de la parole qu’ils lui destinent. Cette pensée d'une action im- 
médiate & exercer reléve, enflamme la voix de Basile et de Chryso- 
stome, la rend tour 4 tour piquante ou touchante, lui donne la vi- 
vacité et le naturel qui vont au cceur. Contemporains, compatriotes 
de Libanius, ils lui ressemblent par les habitudes de l'éducation et 
les traditions d’école. C’est souvent chez eux comme chez lui la méme 
subtilité dans l'art de composer; le méme tour un peu cherché de 
style et de pensée ; les mémes couleurs crues et chargées. Parfois c’est 
le méme choix de sujets, la satire d’un vice ou le panégyrique d'une 
vertu morale. La phrase s’avance avec le méme appareil, redondante, 
raffinée, enveloppée dans des périodes qui embarrassent sa marche, 
heurtant péle-méle les abstractions et les métaphores. Tout est pareil, 
tout, sauf un trait final qui chez le rhéteur n’est qu'une pointedont on 
sourit, chez le prédicateur chrétien est un dard percant qui va cher- 
cher le point sensible d'une 4me pour lui arracher un cri ou une 
larme. De ce rapport direct, de ce contact, de ce choc entre celui qui 
parle et celui qui écoute, un trait de flamme jaillit ; voila ’éloquence. 
Mais l'entretien ne se passe pas toujours dans l’intérieur d'une seule 
4me. Il y a des jours ob la scéne s’agrandit et se remplit, comme le 
théAtre antique, d’un chceur formé par les masses populaires. Il y a 


572 L'HISTOIRE DU [V* SIECLE. 


‘tel jour, 4 Antioche ou a Milan, ot l’église est assiégée par des soldats ; 
une foule s’y presse, éperdue ou irritée, soulevée par une oppression 
mique, ou tremblante d'un chatiment mérité; les femmes sont en 
pleurs ; les imprécations volent sur toutes les bouches; Ja terreur est 
dans tous les regards. Un homme se léve, il parle, il apaise ou excite; 
il reléve les coeurs ou désarme les bras levés; les frémissements de 
la multitude répondent & sa voix. Qu’importe le nom de cet homme, 
et son costume? Qu'importe qu’il soit évéque et que l'enceinte ov il 
se fait entendre soit consacrée? Qu’importe celui qui parle et od il 
parle! C’est la parole; c’est le forum qui est rouvert et la tribune 
est relevée. . 

A la vérité, la poésie et les arts ont plus d’exigences et sont moins 
prompts a refleurir. Une croyance méme sincére, méme animée de 
foi et d’espoir ne suffit pomt pour rendre a ces ornements de la pen- 
sée l'éclat qu’ils ne peuvent tenir que du génie. I! y faut un don du 
ciel, moins nécessaire que la grace divine et qui n'est pas promis 
comme elle a tous les hommes de bonne volonté. L'éloquence est une 
arme de lutte qui manque rarement aux grandes causes. La poésie 
est un luxe de la victoire que Dieu fait souvent attendre a celles-Ja 
méme qu’il favorise. Convenons qu’il ne lui plut point de faire naitre 
au quatriéme siécle un Homére ou un Virgile chrétien, pas plus qu’il 
n’y eut de Zeuxis ot d’Apelle parmi les peintres des catacombes. 
Chez l’aimable et triste Grégoire, inspiration part de ]’Ame et tend 
vers le ciel ; mais un vers lourd, trainant, qui manque de précision 
et d'élécance lui refuse souvent des ailes pour s’élever. Chez Paulin 
de Noles, chez Prudence, chez d’autres encore qui plient maladroite- 
ment le dogme a la mesure de l’hexamétre ou de l'iamhe, c’est I’in- 
spiration elle-méme qui fait défaut a la rectitude, 41a pureté touchante 
de l'idée. A tout moment d’ailleurs, les habitudes d’une langue 
poélique toute imprégnée de paganisme se refuse a l’usage nouveau 
qu'un versificateur chrétien en veut faire. Une expression venue du 
Parnasse ou de |'Olympe fait discordance avec un hébraisme mal dé- 
guisé par une terminaison grecque ou latine. On écarte le voile d'une 
vierge chrétienne ; on est dégu de rencontrer le visage vieilli d'une 
muse. Peut-étre aussi que dans cet 4ge de combat, la poésie ne pou- 
vait se trouver a l’aise ni chez les vainqueurs ni chez les vaineus. Chez 
les paiens, c'est la langueur qui la tue ; mais chez les chrétiens, c'est 
une fot trop animée 4 la lutte, trop pressée de courir 4 la conqaéte 
du monde ou d’opérer le mortification des sens, pour se complaire 
& des jeux d'imagination. Les temps des athlétes de |’Eghise est pris 
par les persécutions 4 braver, leshérésies a démasquer, une corruption 
Invétérée 4 déraciner, les labeurs de la pénitence, les fuites précipilées 
vers le désert. Grégoire est le seul (et c’est peut-étre une des causes 


L'HISTOIRE DU IVe SIECLE. 573 


de sa faiblesse dans: la vie active) qui trouve le loisir de s’écouter 
penser et réver. On oserait dire que le vent de l’Esprit-Saint souffle 
trop fort pour laisser épanouir une plante délicate qui craint l’orage 
autant gu elle a besoin d’air. 

Mais si le cachet, qui fait les couvres d'art, manque a ces premiers 
essais d'une littérature chrélienne, ces mémes écrits pourtant dans 
leur imperfection, renferment un fond de sentiments et de pensées 
inconnus aux lettres antiques et ot un ceil exercé peut déja discerner 
tous les éléments d'une renaissance future. On y rencontre déja ces 
hautes conceptions de lidéal divin, ces fines et profondes ana- 
lyses de la nature morale que |’Evangile seul pourra rendre fami- 
hiére 4 tous les esprits et qui marqueront d'un sceau particulier, 
dans les temps modernes, les littératures des peuples chrétiens. 
C'est une mine dont Je premier filon est 4 peine touché, et dont 
la richesse est inconnue de ceux qui la découvrent. Viennent des 
jours plus calmes, des jours d'une piété non pas moins vive, mais 
plus paisible : viennent des idiomes moins usés, moins imbus de 
fausses couleurs; vienne surtout le génie. Il trouvera 14 une matiére 
poétique qui attend sa main créatrice pour lui imprimer une forme. 
Ces artistes incomplets du quatriéme siécle seront les péres d’une 
postérité littéraire qui les imitera et les effacera sans les nommer et 
souvent sans les connaitre. Ecoutons, par exemple, Grégoire osant 
pénetrer dans la délibération intime de la Trinité; prétons l'oreille 
avec lui 4 l’entretien du Tout-Puissant avec son Verbe sur la sur- 
face déserte de notre globe naissant. « Déja, » dit le Pére au divin 
Fils dans un dialogue qui touche au sublime, « déja de pures et 
« immortelles substances habitent, pour me servir, l’immensité des 
« cleux, rapides messagers et ehantres assidus de ma_ gloire. 
« Mais la terre est encore habitée par des étres sans raison. Il me 
« plait de créer une race mélée des deux natures, qui tienne le 
« milieu entre la substance mortelle et l'immortelle, ‘homme, doué 
«de raison, jouissant de mes ceuvres, sachant explorer les cieux, 
«second ange suscité d’en bas pour louer ma sagesse.» Milton et 
Michel-Ange ont-ils connu ces beaux vers? [fl n‘importe: soit imi- 
tation, soit rencontre , c’est l’ébauche des premi¢res scénes du Pa- 
radis perdu ou des fresques de la chapelle Sixtine. Et quand 
le méme Grégoire, assis « 4 l’ombre des bois épais, bercé par les 
« brises de l'air, les pieds caressés par une eau limpide, s’entre- 
« tient en silence avec son 4me, » n’éprouve-t-il pas la premiére at- 
teinte de cette mélancolie intime, seul ordre d’inspiration lyrique 
dont les modernes puissent réclamer Ja propriété originale et of ni 
Pindare, ni Horace ne les ait devancés ou dépassés? Ainsi tout est 
déja renouvelé dans le fond de ces ceuvres frappées , dans leur appa- 


574 L’HISTOIRE DU IV¥* SIECLE, 


rence extérieure, de sénilité et d’impuissance. Parfois cette muse 
chrétienne malgré sa faiblesse, malgré ses habitudes d'imitation en- 
core servile, a Je pressentiment de l'avenir qui l’altend dans les 
voies ol elle va sengager. Ne dirait-on pas que c’est elle, qui par 
l’organe de Paulin répondant 4 Ausone surpris, interpelle dans ces 
termes pleins de fierté la muse de la Fable : « Non, lui dit-elle, bien 
« que tu m/aies engendrée, tu ne me rappelleras pas auprés de toi, 
« tant qu’assise auprés de la source de Castalie, tu ne feras qu’offrir 
« & des dieux qui ne sont pas des voeux dont le Dieu véritable dé- 
« tourne sa téte... Tu ne me raméneras ni 4 ces autels, ni a cette 
« patrie. Un esprit nouyeau, je l’avoue, s'est emparé de moi, un esprit 
« que je n’ayais pas hier, mais qui est mien aujourd hui, par l’ceuvre 
« de Dieu. : 


Non his numinibus tibi me patrizeque reduces... 
Mens nova me, fateor, cepit, mens non mea quondam, 
Sed mea nunc, attctore Deo... » 


Ce méme contraste d’une renaissance dont les symptémes sont déja 
visibles et d'une imperfection encore trés-apparente, caractérise 
aussi ce qu’on pourait nommer, par une expression un peu exagérée, 
Ja philosophie chrétienne du temps. Comme la poésie, la philosophie 
n’est encore au quatriéme sidcle dans |’Kglise qu’a l'état de rudi- 
ment. C’est l’auxiliaire peu sir d'une théologie, elle-eméme en voie 
de formation. Les meilleurs raisonneurs parmi les docteurs, les 
Hilaire, les Basile, les Athanase ne philosophent encore que par 
occasion. Aucun n’est métaphysicien de profession. Un systéme, 
complet et dogmatique, serait impossible 4 tirer de leurs écrits 
ou le point de vue vacille, ot les arguments s’appuient tour a tour sur 
des ordres d’idées qui ne sont pas toujours en accord. Le seul qui 
ait le gout et ’habitude de la dialectique, le jeune professeur de Ta- 
gaste vient 4 peine, quand le siécle s’achéve, d’entrer dans la matu- 
rité de Page et de naitre 4 la vie de la foi. Augustin n'est pas en- 
core prétre, et pour faire prendre toute leur extension 4 ses rares 
facultés, plus d’une épreuve lui sera nécessaire. 

Mais 4 défaut d’un systéme déterminé qu’on demanderait en vain 
4 ces philosophes novices, ils ont une chose en partage que leur aché- 
teraient volontiers 4 prix d'or leurs contemporains des écoles paien- 
nes : cest une conception nette du principe dont ils partent et une 
vue claire de la conséquence qu’ils veulent atteindre. Tandis qu’aprés 
avoir essayé de tout, mis aux prises d’abord par des discussions so- 
phistiques, puis mis en balance par des conciliations batardes, les 
ihéories les plus opposées, la philosophie des écoles ne sait plus méme 
ce qu’elle cherche, c’est justement 1a ce que sait d’avance le plus 


L'HISTOIRE DU I¥e SIECLE. 575 


humble des philosophes chrétiens. Il y aun petit nombrede vérités ra- 
tionnelles, l'unité de Dieu, la création du mende, la nature spirituelle 
de lame et sa destinée immortelle, qui-leur ont été enseignées sous 
le sceau d’une autorité infaillible, mais attendries, avivées, rendues, 
plas touchantes par |’addition de croyances révélées of |’ombre se 
méle 4 la lumitre. C'est cet ensemble de clartés et de mystéres qu’il 
faut défendre contre |'orgueil d’une fausse sagesse qui le nie ou le 
dénature. C'est le dépdt de la foi qu’ il faut garder parla raison. Voila, 
au quatriéme siécle, tout ce que se propose la philosophie chrétienne. 
Pour gagner ce point, tous les moyens lui sont 4 peu prés bons. Elle 
emprunte des armes 4 droite et & gauche, suivant les incidents du 
combat et les nécessités de la défense. Ce sont le plus souvent celles. 
mémes des adversaires, qu'elle se borne a dérober en essayant de les 
retourner contre eux. Peu lui importe, l’essentiel est de repousser 
l’oppression et de sauver l’arche sainte. 

Le point central de la lutte, par exemple, c’est pendant toute la 
durée du siécle, lunité divine. C’est la vérité supréme que Jésus- 
Christ vient de rendre au monde et dont il faut 4 tout prix préserver 
la pureté. Deux dangers la menacent, l'un ouvert, l'autre déguisé : 
deux guerres lui sont faites, l’une déclarée, l'autre hypocrite. Il y a 
le vieux polythéisme dont il faut achever la déroute : mais il y a aussi 
la nouvelle hérésie dont il faut déjouer les embuches. Car |'aria- 
nisme, 4 le bien prendre, n'est qu’un piége tendu 4 l’unité divine. 
Sous prétexte de la maintenir avec un scrupule jaloux, il la défigure 
a petit bruit : il l’accable, mais il l’étouffe de ses respects. En refu- 
sant d'égaler le Christ 4 Dieu, il n’ose pourtant pas l’égaler tout a fait 
x l'homme. Il en fait un étre intermédiaire, mélange ot I’humanité 
et la divinité sont fondues comme deux liqueurs qui se tempérent et 
s’affaiblissent l'une l'autre : il lui éléve un temple quelque part a. 
mi-cdte entre le ciel et la terre. Il yadonc pour Arius, en réalité 
deux dieux, l'un primitif, l'autre dérivé, l'un éternel, l'autre créé, 
Yun grand, !’autre: petit, qui ont un droit dgal 4 un parlage inégal 
des honneurs divins. Laissez travailler un pareil systéme dans le cer- 
veau grossier des populations ; laissez la légende s’en emparer et le 
travestir. C’en est fait de )'unité divine. Bientdtla Trinité ne sera plus 
qu’une famille de dieux bourgeoisement établie sur le Calvaire, 
comme Pétaient sur |'Olympe ou sur I'Ida les mépages orageux de 
Saturne et de Vesta, de Jupiter et de Junon. Qui sait? la myslérieuse 
génération du Fils confondue avec la conception miraculense de Ma- 
rie, dégénérera peut-étre en une aventure licencieuse, pareille a celles 
qui propageaient la race des dieux d’Homére. En tout cas, tout le 
fruit est perdu du sacrifice sanglant par lequel le Verbe incarné, allé- 
geant le poids de l'idée de I'Etre infini sans en altérer la majesté, a, 


576 L’HISTOIRE DU IVe SIECLE. 


suivant l’expression hardie d’un vieux docteur, accoutumé l'homme 
a comprendre Dieu et Dieu & habiter dans l'homme. 

C'est 14 le danger; il est pressant, il y faut courir. Aussi tout ce 
qu’il y a de philosophie chez les chrétiens témoins de cet attentat est 
littéralement concentré autour de la citadelle de l’unité divine. L’u- 
nique probléme, qui les préoccupe, est de concilier cette unité de 
substance avec la Trinité des personnes, et 'humanité du Christ. Ls 
y reviennent sans cesse, opposant d'inépuisables ressources de défense 
4d'infatigables attaques. Athanase y consacre dix traités successifs, 
écrits en courant d’une caverne a l'autre, 4 travers le désert; Basile, 
six livres, Hilaire dix d'une dissertation volumineuse. Grégoire n’a 
pas d’autre entretien avec la foule de Constantinople, a la veille de 
l’invasion de sa chére chapelle d’Anastasie ou au lendemain de l'en- 
trée triomphale de Théodose. Toute cette ardeur, tout ce luxe de 
discussion n’est pas exempt de confusion. Les raisonnements de di- 
vers ordres s’y entre-croisent et s’y heurtent. C'est tantdt la révélation, 
tantdt la raison qui est invoquée : ici le texte sacré fait loi et il ne 
s'agit que d’en bien entendre les termes : 14, c'est au bon sens seule- 
ment et au libre jugement de l’auditeur, qu'il est fait appel. Parmi 
les spéculations métaphysiques, qui sont ainsi mélées sans beaucoup 
de discernement aux considérations scripturaires, toutes n’appar- 
tiennent pas au méme ordre d’idées. Les rapports du Pére et du Fils, 
leur identité dans leur distinction, la génération coéternelle de fun 
par autre sont expliqués tour 4 four par des métaphores empruntées 
aux idées de Platon ou aux catégories d’Aristote. Un argument sur- 
tout domine tous les autres, c'est argument ad hominem : c'est cet 
artifice de logique qui accepte sans discuter le principe, bon ou mau- 
vais, d’un adversaire, pour le faire tomber en faute dans la consé- 
quence qu'il en tire, le prendre &son propre piége et le condamner 
par son propre aveu. La réfutation de l’erreur se méle ainsi 4 tout 
instant, a l’exposition de lavérité; 4 tel point que le fil de l’argumen- 
tation est impossible & suivre, parce qu’il se compose souvent de ré- 
ponses a des difficultés dont l’énoncé manque et 4 des questions qu'on 
ne connait plus. 

A travers I’éblouissement que cause cette escrime logique fati- 
gante a suivre, méme du regard, il est aisé pourtant de comprendre 
Putilité que pour un auditoire attentif et intéressé, cet exercice d’in- 
telligence devait présenter et qui n’existe plus pour nous. C'était 
une gymnastique qui rendait 4 l’instrument philosophique, fatigué 
et émoussé, toute sa souplesse, sinon encore toute sa précision : un 
apprentissage qui accoutumait les esprits 4 manier avec stireté ces 
grandes idées d’éternité, d’infini, d’absolu, qui sont le fond et l’écueil 
de toute métaphysique, 4 s’élever sans se perdre jusqu’é des hauteurs 


LHISTOIRE DU IV* SIECLE. 517 


ou le génie grec lui-méme n’avait pu monter sans étre ébloui. Que 
maintenant les luttes se calment ; que la foi moins menacée ait plus 
de temps pourse recueillir ; que l'Eglise puisse fonder elle-méme des 
écoles oi: sera distribué un enseignement plus méthodique, cette 
premiére éducation aura préparé tous les fondements d’une philoso- 
phie réguliére qui, prenant toujours la révélation pour point de dé- 
part, en déduira savamment et par ordre toutes les conséquences. 
Sur les matériaux confusément entassés par les premiers Péres, la 
scolastique élévera la symétrie de ses édifices. Et plus tard enfin, 
dans la suite des ages, parvenue, par cette série d'exercices, 4 sa 
pleine maturité, la raison chrétienne pourra entreprendre, sans s’é- 
garer, la tache toujours délicate de démontrer 4 elle seule les vérités 
premiéres qui sont le paint d'appui de la révélation elle-méme. Ainsi 
se déroule toute une chaine dont nous avons vu se former le premier 
anneau. Défensive et purement apologétique, au quatriéme siécle, 
la philosophie chrétienne sera didactique au moyen age pour devenir 
sans péril inquisitive dans les temps modernes. 


V 


Arrétons-nous 4 ce dernier tableau: non que la matiére manque 
et que tout soit dit : mais c'est la patience et c’est l’attention qui s’épui- 
sent. Il nous suffit d’avoir reconnu une fois de plus avec quel art 
le christianisme s’infiltre dans tous les canaux de la société qu'il 
régénére, et devient I’aliment unique de sa pensée, en méme temps 
que le régulateur supréme de sa vie politique et civile. De quelque 
cété qu’on envisage ce lent travail d’assimilation, qu'on le suive 
dans les lois, dans Jes mceurs ou dans les idées, qu’on en signale 
les progrés dans la constitution de l’Etat et de la famille ou dans 
la direction de l’intelligence, les mémes résultats sont visibles, et 
le méme caractére apparait : c'est une action d’une douceur irrésis- 
tible. Rien de brusque, rien de violent : nulle secousse : nulle sac- 
cade. Impitoyable seulement pour le vice et pour l’erreur, |’Eglise 
ménage dans la civilisation romaine tout ce qui est légilime, 
utile, ou seulement innocent. Point de condamnation en bloc : 
point d’excommunication en masse. Sa main délicate fait le départ 
du bien et du mal avec une patience, une tolérance méme que 
plusieurs dans son sein trouvent excessive. Discernement difficile a 
opérer, en effet, dans un ensemble d’institutions et d’idées intime- 
ment liées A un culte faux et dont le principe pouvait paraitre 
vicié par ce conlact. Quand tout autour de l’Eglise portait la trace 





578 LPHISTOIRE DO iV« STRCLE. 


impure du polythéisme, aussi bien la législation que les monuments, 
aussi bien les tribunaux que les armeées et les livres, la tentation de- 
vait étre forte de tout envelopper dans un-méme anathéme, et au liew 
de perdre le temps 4 déméler tn écheveau si enchevétré, de tout re- 
jeter, pour travailler soi-méme sur une trame nouvelle. Le conseil 
en fut offert plusd’une fois 4 PKglise : il ne manqua pas aupres d’elle, 
comme auprés du Christ & Jérasalem, de ces donneurs d’avis témé- 
raires qui ne savent de quel esprit ils sont animéds, toujours préts a l’ex- 
horter 4 rompre avec une cité qui avait eu des démons pour fonda- 
teurs, et appeler sur elle le fed du ctél. Sa prudence mieux consaillée 
“par sa charité la préserva ‘de tels' exeés. Elle purifia, elle rectiBa tout 
sans rien détruire. Le fruit de cette ‘discrétion maternelie, c'est nous, 
générations modernes, qui !’avons récueilli. Quand est venu le jour 
du grand désastre, Rome chrétienne a recusilli des mains de Reme 
impériale un opulent: héritage de ri¢hesses morales qu'elle avait par 
avance dégagé de toutes ses charges, et des découvertes du cénie de 
VPhomme unies aux révélations de la grace, elle a formé un faisceau 
de lumiéres qui, pour arriver jusqu’a nous, a pu traverser les té- 
nébres de six siécles de barbarie. 

On pourrait se demander maintenant quelle part dans cette con- 
quéte morale, dans cet envahissement pacifique de tout un monde 
par une doctrine doit étre attribuée a l’appui matériel que les prin- 
ces chréliens ont prété, au quatriéme siécle, 4 I’Eglise, a la faveur 
dont ils ont honoré ses ministres, a la force légale qu'ils ont souvent 
ajoutée 4l’autorité de ses décisions. Aprés avoir étudié dans une lengue 
revue tous les services que l’Etat a dus 4 I’alliance de I’ Eglise, il se- 
raittemps d'apprendre quelle réciprocité elle en tire. Nous avons 
vu ce que le Christ a fait pour César. Qu’a fait César pour le Christ? 
La curiosité est légitime et a droit d’étre satisfaite, d’autant plus 
qu’attcun sujet n’a prété 4 plus de déclamations en sens divers, et 
qu'une courte supputation de dates suffit 4 fourntr la réponse. 

Voici donc, I’histoire en main, lavérilé pure. Des quatre-vingts an- 
nées dont nous terminons le consciencieux exposé et qui, dans le pré- 
Jugé commun de histoire, du consentement méme de plus d’un.-éeri- 
vain ecclésiastique, sont regardées comme une période de triomphe 
continu pour I’Eglise, un peu plus:du tiers seulement a vu la protection 
des souverains assurée franchement et sans partage 4 la vraie foi. Les 
deux autres tiers sont remplis par une suite d’efforts plus ou moins 
avoués du pouvoir impérial pour dominer et absorber |'Eglise qu'il est 
censé défendre. C'est une oppression déguisée d’autant plus & craindre 
que les coups sont portés en trahison et partent d’une main frater- 
nelle. Les dix premiéres années du régne de Constantin, le court 
principat de Théodose, voila toute la part de l’Eglise dans ce bienfait 


L’HISTOIRE DU Ive SIECLE. 579 


tant accusé et tant vanté, dans cette proie si disputée de la faveur 
royale. Tout le reste appartient 4 quelques-unes des mille variétés 
de l’erreur. Valens et Constance déciment les catholiques, Julien les 
outrage, Valentinien les tient 4 distance avec une impartialité froide 
qui s'aigrit souvent jusqu’a l'hostilité. Ambroise excepté, tous les 
favoris des empereurs sont des ennemis de la vérité. Les lois 
pénales portées par Théodose contre le paganisme et |’hérésie 
sont toutes datées des derniéres années de son régne; elles re- 
coivent si peu d’applications que méme son calomniateur Zosime, 
écho intéressé de toutes les plaintes des paiens, n’y trouve pas la 
matiére d’un reproche. Trés-certainement, par l’approbation & 
peu prés unanime qui les accueille et le peu de résistance qu’ils 
rencontrent, ces décrets tardifs a(testent la puissance acquise et 
déja irrésistible de l’Eglise; mais il est également certain gu’ils 
n’étaient pas nécessaires pour établir la puissance qu’ils constatent, 
et leur utililé est rendue plus que douteuse par la facilité méme 
‘de leur application. S'imaginer qu’un si ‘faible déploiement de force 
et une faveur si chancelante puissent étre comptées au nombre des 
causes effectives qui ont fait passer des masses d’hommes d’un pdle 
da monde moral 4 autre, ce serait se faire, en vérité, une trop triste 
idée du pouvoir qui est dévolu ici-bas 4 la convoitise et 4 la peur. 
Non, la conscience humaine, malgré ses faiblesses, n'est pas de com- 
position si facile, et le péché du premier homme n’a pas dégradé 
4 ce pomt la parcelle de la substance divine dont notre 4me est 
faite. 

Allons plus au fond, et puisque nous venons d’énumérer les 
moyens d’aclion qui, avec le secours de Dieu, ont aidé I’Eglise a 
convertir le monde, cherchons s'il en est un, un seul dont elle 
ait did ja reconnaissance 4 la force des lois ou 4 Ja faveur des 
princes. Si le génie, si le courage abondent au quatriéme siécle, 
parmi les chrétiens, tandis que Ja médiocrité et la peur restent 
souvent seules assises et seules écoutées dans le conseil des poli- 
tiques, si ce contraste séduit et subjugue insensiblement les imagi- 
nations populaires, assurément ce n’est ni la force ni la faveur qui 
ont valu 4 I’Eglise cet avantage. A quelles armées commandent, et de 
quel trésors disposent Basile quand Valens fuit devant son regard, 
Ambroise, quand il dispute seul la possession de l’Italie aux légions 
d’Eugéne et de Maxime? Si les opprimés désertent le tribunal 
‘d'un juge armé pour se presser & l’audience épiscopale, qu’aucun 
licteur n’environne, ce n'est pas la force qui leur rend chére une 
sentence dénuée de toute autre sanction que celle du droit et de 
la conscience. Ont-ils des légions 4 leur suite et sont-ils comblés des 
largesses du fisc, ces laboureurs volontaires qui, vétus de la rohe 


580 L'HISTOIRE DU IV* SIECLE. 


de bure ou du capuchon monastique, vont rendre la vie 4 des 
champs incultes ot toute la rigueur des lois n'a pu ni retenir de 
pauvres colons, ni les préserver de la ruine? Quand le divorce est 
autorisé par les décrels comme par l'exemple des empereurs, est- 
ce pour plaire ou pour obéir que les chrétiens seuls s imposent le 
frein d’un lien indissoluble, et sauvent ainsi la société domestique 
d’une perdition déja presque consommée? Ce n'est pas davantage 
par l’autorité d'une force matérielle, mais par un frottemeut d’une 
douceur continue que I’Eglise a usé dans le vieux continent les fers 
de la servitude. Encore bien moins pourrait-on soutenir que la philo- 
sophie, que la poésie chrétiennes aient attendu pour renaitre les 
ordres et les graces impériales, el que l’éloquence surtout, qui ne 
brille jamais plus que dans la lutte du droit contre l’oppression, ait 
di une seule de ses inspirations 4 des menaces ou a des pro- 
messes. Non, Dieu soit loué, dans cette histoire sans pareille de la 
propagation évangélique , qui commence au pied d'une croix et 
finit sur un tréne, tout est resté jusqu’au bout libre et pur; libre 
comme le mouvement de la pensée et l'attrait du cour, pur 
comme la voix de la conscience. Pour la gloire de Dieu et l’hon- 
neur de notre race, ne laissons pas dire que dans | inclinaison 
heureuse qui a fait pencher I’humanité du cété de |’Evangile, ni 
la force ni la faveur aient mis un poids appréciable. En admettant 
méme qu’elles aient eu leurs jours et leur part d’action, il faudrait, 
pour étre équitable, porter aussi en ligne de compte, tout le trouble 
que ces mémes influences ont causé par les prétentions théologiques 
des princes, par le scandale de lintrigue et de la mollesse des pré- 
lats, par l’aliment que l’ambition a fourni a I’hérésie, et cette balance 
une fois établie, il serait permis plus que jamais d’affirmer que le 
role de la force et de la faveur.dans le triomphe de |’Eglise est une 
quantité insignifiante que le calcul doit négliger. 

N’exagérons rien toutefois; cette alliance offerte par l’Etat a l’Eglise, 
ce concours apporté par la puissance de ce monde 4a celle qui n’en 
est pas, si ce ne fut pas la cause, ce fut bien l'un des signes dela victoire. 
Ajoutons, sans justifier aucun abus, et sans méconnaitre aucun péril, 
que c’était la suite inévitable et légitime de la conversion de l’Empire. 
ll est impossible de concevoir comment une société tout entiére sau- 
rait se pénétrer d’une croyance nouvelle, sans que le bienfait d’une 
telle révolution d'idées edt passé de ses mceurs dans ses lois et du 
peuple edt monté jusqu’au souverain. (est lhonneur de la vérité re- 
ligieuse de ne pouvoir rester ensevelie au fond des 4mes comme une 
spéculation inerte et solitaire. C’est ’ambition singuliére de la foi 
chrétienne de régir la conduite entiére de ceux qu'elle anime, et de 
ne souffrir aucune réserve dans l’empire qu'elle veut exercer sur 


L’HISTOIRE DU FV* SIECLE. 594 


leurs actes aussi bien que sur leurs désirs. Quand une doctrine si 
exigeante a pris possession d'une communauté d’hommes, tout s’en 
ressent, et la vie publique ne peut échapper longtemps aux principes 
qui dominent la vie privée. Car 4 moins de porter en soi deux cceurs, 
de vivre de deux existences et de reeonnaitre deux morales, les préoc- 
cupations du fidéle ne peuvent étre bannies a volonté de l’esprit du 
citoyen ou du prince. Les institutions et les gouvernements suivront 
donc bientét le courant des meeurs, par la simple raison que les 
institutions ne peuvent durer qu’a la condition d’exprimer les senti- 
ments des populations, et que les gouvernements n’ont aussi d’au- 
tres. prétentions et méme d'autres devoirs que d’interpréter ces senti- 
ments én les réglant. Et aprés tout, les gouvernements sont composés 
d'hommes, ils sont faits de chair et d'esprit et ne peuvent tarder a 
étre gagnés par l’ardeur qui circule dans l’atmosphére. Une action 
réciproque de la politique et de la religion l'une sur l’autre résulte 
donc nécessairement de leur contact continu comme de leurs condi- 
tions essentielles. Une société chrétienne fera toujours, tot ou tard, son 
Eta a son image. Il y aurait naiveté 4 s’étonner d'une conséquence si 
naturelle, petitesse d’esprit 4 sen alarmer, chimére 4 se persuader 
qu'elle pourra jamais cesser de se produire. 

Mais une erreur non moins grossiére serait de croire que cette com- 
munication nécessaire de la politique et de la religion ne peut s’é- 
tablir que sous une forme toujours identique et déterminée d’avance, 
et qn’un Etat chrétien est nécessairement représenté par un em- 
pereur tout-puissant, veillant, l’épée 4 Ja main,4 la porte d’un 
concile. Rien de pareil nest véritable. Si la religion est éternelle 
par essence, l’essence de la politique est, au contraire, le change- 
ment. Entre deux quantités dont l'une est constante et l’aulre mobile, 
le rapport ne peut jamais étre exprimé par une formule invariable. 
Dans lordre des événements humains, la présomption est toujours 
que ce qui est cessera d’étre, et quece qui n'est plus ne renaitra pas. 
On peut affirmer, sans étre prophéte, qu’on ne verra plus l’union de 
l'Etat et de I’Eglise, telle qu'elle fut lentement conclue au quatriéme 
siécle, et telle qu'elle a été pleinement réalisée au moyen age. On ne 
verra plus I’Eglise se charger d’administrer, de juger, presque de 
nourrir les peuples. N’y edt-il point d’autre raison, celle-ci suffirait. 
C’est que des nations nées dans le christianisme n’éprouvent plus le 
besoin qu’oni les délivre ainsi du soin d’elles-mémes et que les sucs 
généreux dont leur enfance a été nourrie les préservent des défail- 
lances auxquelles la corruption paienne laissait ses tristes éléves en 
proie. Un état social a pris naissance, mélé de grandeur et de danger, 
plus sain que celui de Rome antique, plus viril que celui de l'Europe 
féodale : of les hommes, loin de s’abandonner comme des esclaves 

Novemmaz 41865, 38 





‘582 L’HISTOIRE DU IV* SIECLE. 


a des matitres ou de se laisser guider comme des troupeaux par des 
pasteurs, veulent étre consultés sur leurs intéréts, éclairés sur leurs 
croyances. Des générations, qui se piquent d'étre émancipées, se sont 
fait des institutions qui leur ressemblent, o& tout pouvoir est hi- 
mité, ot: l’opinion seule est souveraine, ot elles se sont montrées 
surtout jalouses d’assurer contre toute atteinte leur liberté morale. 
On ne voit pas pourquoi de telles instituttons excluraient de leur 
sein la force désarmée de |'Eglise, qui, par sa fiére attitude devant 
les puissances matérielles, leur a inspiré tout ce qu'il y a de légi- 
time dans leurs principes, et, par le frein qu'elle sait faire ac- 
cepter a la liberté des Ames, peut seule en prévenir les excés. Quant a 
I'Eglise elle-méme, pour s’y faire une place égale 4 celle qu elle a tenue 
dans les sociétés passées, il ne lui faut qu'une faible partie de l'art 
divin qu’elle a déployé, il y a dix-huits cents ans, dans la transfor- 
mation merveilleuse dont nous achevons ici le tableau. 


ALBERT DE BROGLIE. 





~ LISLAMISME 
| RT SON FONDATEUR 


Mahomet et le Coran, par J. Barthélemy Saint-Hilaire, membre de!'Institut. — 
Paris, Didier et C*, 1865. 





De tous les problémes qui occupent les méditations des philosophes 
modernes , il n’en est pas de plus grave ni de plus difficile que celui 
. de Ja diversité des religions. Pendant longtemps on s’est contenté 
d'une solution trés-simple en apparence, mais en réalilé trés-incom- 
plete: c’est celle qui consiste 4 considérer 1a plupart des cultes comme: 
- le produit du mensonge et de l'intérét. Dans tout fondateur de religion 
on voyait nécessairement un imposteur, dans tout sacerdece une orga- 
- nisation fraduleuse et cupide; on: croyait exphquer ainsi et 4 peu: de 
frais, par l'action permanente de deux vices, des pratiques et descroyan- 
ces qui, méme lorsqu’elles sont erronéées, n’en sont pas moins les 
manifestations des meilleurs cétés de l’4me. Les apologistes chrétiens 
- Mont pas toujours su se défendre de cette tendance, et se refuser 
l’usage d'une arme qui a été cruellement retournée contre eux- 
mémes.. On sait ce que |’école philosophique du dernier siécle a pro- 
duit en ce genre et les tristes pages. que lui.a inspirées la singuliére 
opinion qu'elle avait de l'espéce: humaine. Ce systéme, qui classait 
V’humanité en deux catégories, Jes trompeurs:et les trompés, et qui 
voyait dans tout homme qui prie un imposteur ou une dupe, a 
heureusement fait son temps. Une connaissance plus approfondie 
des mythes antiques, une étude plus consciencieusé des sources et des 
monuments originaux, un plus grand respect pour /humanité mieux 


584 L'ISLAMISNE 


observée, et il faut le dire, !’exercice de la liberté de conscience, ont 
amené ce(te réaction. On a compris qu’au lieu de sourire il fallait 
étudier, au lieu de maudire comprendre, et on s'est attaché a |’ana- 
lyse du sens intime des croyances. Malgré les difficultés et les obscu- 
rités de ce genre de recherches, on n’a pas tardé & reconnaitre que 
dans tous les systémes, méme les plus absurdes, il y avait une parcelle 
de ce fonds commun de vérilé qui a été révélé 4 tous ; que dans tous 
les cultes, méme les plus bizarres, se trouvait le désir de salisfaire 
au besoin d’idéal naturel 4 homme, 4 aspiration vers l’infini qui 
est la meilleure preuve des liens qui unissent la créature a son créa- 
teur. On a donc cessé d’injurier : de l’indulgence au respect il n'y a 
qu’un pas. Mais ici se présente un nouveau danger : le respect de 
toutes les religions indistinctement est bien prés de l’indifférence : 
trouver toutes les religions également bonnes, équivaut a les trouver 
toules également mauvaises, et, en évitant un écueil, beaucoup d’es- 
prits en ont rencontré un autre. Il n’en faut pas moins se féliciter 
de la tournure nouvelle imprimée 4 la critique; surtout si cette 
méthode, aprés avoir montré que le sentiment religieux a ses racines 
dans le plus profond et le plus noble de notre dime, et exposé les 
efforts faits par les différents systémes pour le satisfaire, si cette 
méthode; dis-je, a pour résullat de faire ressortir, par comparaison, 
les caractéres de la vraie foi et les grandeurs de la seule véritable 
doctrine. | 
Parmiles philosophes qui de nos jours se sont voués 4 ces études, 
M. Barthélemy Saint-Hilaire tient un rang éminent; il s’est donné 
la mission d’étudier successivement chacun des grands systémes 
qui se sont partagé la foi de l’humanité, et d’exposer, dans une ra- 
pide synthése, leur caractére, Jeur valeur réciproque, leur rdle_ his- 
torique et moral. Résumant les recherches des hommes spéciaux 
avec l’habitude des vues d’ensemble que donne un esprit généralisa- 
teur, il les a éclairées des lumiéres de sa haute intelligence et des 
reflets de son caractére justement honoré. Deux volumes ont déja vu 
le jour, l'un sur le Bouddha et sa religion, l'autre sur Mahomet et le 
Coran: un troisiéme aura pour sujet les Védas et les antiques croyan- 
ces de l'Inde. Le second doit seul nous occuper aujourd’hui : comme le 
premier,c’est en méme temps une histoire et un enseignement : tout 
en montrant pour son héros et ses doctrines une indulgence que 
nous ne saurions partager, l’auteur ne perd pas de vue la supériorité 
de la religion chrétienne. En téte de ce livre, comme a la premiére 
page de son étude sur le Bouddha, il aurait pu écrire que « son inten- 
tion a été de rehausser par une comparaison frappante la grandeur 
et la vérité bienfaisante de nos croyances spiritualistes » : cette inten- 
tion ressort 4 chaque page: elle s'est manifestée surtout dans une dis- 


: ET SON FONDATEUR. $85 


sertation qui sert d'introduction au volume et qui est 4 elle seule 
un livre, moins encore par |’étendue que par Pimportance du sujet, 
la profondeur de la pensée, la sincérité des convictions. Des devoirs 
mutuels de la Philosophie et de la Religion : tel est le titre de cette 
préface : nous n’en essayerons pas |’analyse : elle nous entrainerait 
trop loin du sujet de cet article; mais nous engageons vivement nos 
lecteurs a la lire, 4 y apprendre le secours que la philosophie peut 
apporter a la religion et |’impuissance de la philosophie sans la reli- 
gion. Ils y trouveront sur les maladies morales de notre temps, des 
pages éloquentes et sévéres. L’auteur s'ydéclare adversaire énergique 
de ces systémes qui regardent les religions comme « puériles et passa- 
géres, quand elles ne semblent pas l’ceuvre de la fourberie et des ma- 
chinations du despotisme. »Il condamne ces théories aussi fausses que 
dangereuses qui, au nom de la science, veulent proscrire la religion ; 
qui, en niant l’existence du Dieu personnel, nient la conscience et la 
liberté humaines, et dont | effet, si elles étaient généralement adoptées, 
serail de conduire l|"humanité, dans Yordre moral au doute et au 
vice, dans l’ordre social, 4 l’anarchie et a la stérilité. Il bl4me sévé- 
rement les attaques de la philosophie contre le christianisme, et a ce 
propos il trace en quelques lignes le réle historique et moral de la 
religion chrétienne : il la montre subjuguant le monde par la pureté 
de sa doctrine, enfantant la civilisalion moderne, ayant des solutions 
pour tous les problémes, des consolations pour toutes les douleurs; 
il reconnait qu’elle seule est capable de satisfaire aux besoins spiri- 
tuels et moraux des peuples, de servir de base aux sociétés, de fonde- 
ment aux empires : il canstate avec bonheur la force permanente et 
la vitalité de son action, il espére voir le monde entier accepter un jour 
et bénir son enseignement. 

La conclusion naturelle de ces hommages et de ces veux est que 
la foi, dans le sens chrélien, est le premier des biens, et que tout homme 
qui n’a pas le bonheur de Ja posséder doit faire tous ses efforts pour 
Yacquérir. Cette conclusion est certainement dans le coeur de l’au- 
teur, mais elle n’est pas sous sa plume: on s’étonne, et l'on s’afflige 
de le voir, aprés un éloquent plaidoyer en faveur du christianisme, 
faire comme un effort sur lui-méme pour se soustraire 4 ses lois 
bienfaisantes. A ses yeux l’humanité se divise en deux groupes : d'un 
cdté, tout ce qui s'agite, travaille, produit, aime, gouverne, en un 
mot, tout ce vulgaire qui est l’4me et la vie des sociétés ; de l'autre, 
les élus de la philosophie, l’aristocratie de la libre pensée et de l’éru- 
dition. Mais au rebours des habitudes que rappellent ces dénomina- 
tions, la meilleure part n’est pas pour Je petit nombre; aux premiers 
les secours de la priére, les lumiéres de la foi, la force, la fécondité, 
les qualités d'ordre et de puissance que donnent la tranquillité de 





586 | LISLAMISME 


la conscience, la ¢ertitude du but, la possession d'un dogme défini,. 
d’une doctrine claire, pure, mmuable ; aux autres, les apres jouis- - 
sances de: l'étude, les rudes combats de la pensée solitaire, de 
T'analyse leboriduse et inapuissante : le mot est dur, mais il est de 
M. Barthélemy Saint-Hilaire; et, en l'écrivant, il semble qu’ti ait trahi 
une secréte angoisse de son coeur, En se rangeant du eédté de |’artsto- 
cratie non privilégiée dont il a peint les stériles efforts, il semble qu'il 
ait fait acte de résignation, qu'il y ait eu protestation de cette 4me 
éprise du beau et du vraicontre une classification qui fait dela 
religion une question de situation sociale, d'éducation intellectuelle 
ou de géographie. 

Iislamisme participe au respect que M. Barthélemy Saint-Hilaire 
professe pour tout culte. national et organisé. A cette impression gé- | 
nérale: se méle méme un sentiment plus particulier. L’autear ne 
dissimule pas‘la sympathie sincére qu'il éprouve pour Mahomet. Selon 
lui, et c’est ale jugement définitif de l’histoire » Mahomet est un des 
«hommes les plus extraordinaires et les plus grands qui se soient - 
montrés sur la terre. » Siee jugement.n’implique de notre part ni appro- 
bation ni reconnaissance, noussommespréta ysouscrire. Certainement 
l’ceuvre de Mahomet est trés-extraordmaire, queique a certains égards 
eHé puisse s’expliquer par la:nature des peuples orientaux ct la con- 
dition politique de l’Asie au septiéme sitcle ; .et 81, pour étre grand, 
il suffit. d’avoir regu de Dieu cette faculté particuliére qui commande 
aux hommes et aux éyénements et de.]’appliquer 4 la poursuite d'un 
but, sans relache et sans scrupule, Mahomet partage cette qualité avec 
tons les hommes qui, 4 des degrés divers, ont:dominé leurs sem- 
blables, fondé des empives ‘ou des systémes et mérité que leur nom 
fat conservé dans les annales de l’humanité. Mais-st le grand ‘homme 
est jugé & la valeur morale de son ceuvre, 4 ses résultats définitifs. 
et généraux; si l'on réserve cette qualification :enviée & ceux que 
ont faite bien, qui, par leurs actes, leurs exemples ou Pimpulsion 
qwils ont donnée a la société, ont concouru au progrés du bonheur 
ou:de la vertu, Mahomet perd une partie de ‘ses titres. Grand par l'ar- 
deur de ses convietions, |’ énergie de sa volonté, l’immensité de }' ceuvre- 
rélipreuse et politique qu'il a fondée, il cesse de ]’étre'sz l’on consi- 
dére les résultats de cette couvre, les dangers qu’elle a fait courir 2 
le civilisation chrétienne, le mal qu'elle a fait aux peuples, l’abaisse- 
ment moral et politique auquel elleles a conduits. 

‘Sur ce point, M. Barthélemy Saint-Hilaire me pardonnera de ine 
séparer de lui : ce qu'il admire dans Mahomet, je le sais, ce nest 
pas le conquérant et le fondateur d’empire, c'est le prophéte et le 
fondateur de religion; préoccupé avant tout.des intéréts spirituels 
de la société, it préfére une vertu morale & une vertu politique, 


ET SON FONDATEUR. 587 


un acte de justice ou un service rendu 4 cent batailles gagnées ; 
c'est parce qu'il a cru reconnaitre dans Mahomet les qualités mo- 
rales qui seules l’attirent, qu’il lui a accordé son admiration. Mais 
pour arriver & cette conviction, il lui a fallu séparer ! homme moral 
de l'homme politique, en s'attachant presque exclusivement a l’un 
des cblés.du double réle qu'il a joué, et encore dans l'homme moral 
a-t-il fallu considérer l’intelligence plus que le eceur et le caractére. 
Mais nous ne saurions faire ceite distinction. Mahomet, sans le 
sabre, n'est plus Mahomet, de méme que le mahométisme, réduit 4 
l'état de systéme pur de philosophie, n’est plus le mahomélisme : 
homme ne peut étre séparé de ses actes, ni le systéme séparé de 
douze siécles d’application et d’expérience.. Ii y a dans l’islam un fait 
et une doctrine ; s'il est bon de les isoler |’un de l'autre pour I’ étude, 
et c'est ce que nous essayerons de faire tout & |’heure, il faut les 
réunir pour Je jugement a porter sur l'ensemble de l’osuvre. Ce juge- 
ment est alors nécessairement sévére. L’islamisme apparail alors: 
comme un fléau, et son fondateur comme un homme dont on aurait 
pu dire : « Mieux edt valu qu'il nett jamais existé. » 

Qu'on veuille bien croire qu'il n’y a de notre part ni fanatisme ni 
parui pris. Quand on nous conyie 4 admirer, méme un adversaire, - 
notre premiére impression est de nous rendre ; quand on nous montre : 
une vertu, méme la ov nous nous étonnons de la rencontrer, nous 
ne demandons pas mieux que de nous laisser convaincre, et de nous: 
reposer un instant du spectacle des infirmités humaines. D'autre part, : 
nous avons vu d’assez pres la vie. orientale; pour n’avoir pas entiére- 
ment échappé 4 la séduction qu’elleexerce; pour ne pas ignorer que: 
le-bien n’est.pas le:partage exclusif d’une raee, d'un climat, d'une 
forme sociale, ef tout fiers que nous sommes de notre civilisation, 
nous reconngissons que sur beaucoup de points nous aurions des 
lggons 4 recevoir des Orientaux. Mais nous avons vu de trop prés les 
maux causés par lislamisme, les plaies qu’il a faites, les ruines ma- 
térielles et morales qu’il a accumulées, pour nous faire illusion sur 
ses, mérites. Christianisme et islamisme, croix et croissant, sont deux 
tarmes inconciliables et fatalement ennemis. Nous admirons les ten- 
tatives de rapprochement et de conciliation, mais, nous savons par 
expérience qu‘elles sont inutiles,.et ne sont que l’ilhusien de cosurs 
genéreux et isalés.. te od 


I 


4 


Comme fait historique, Fislamisme est facile & connattre eta juger : 
les éléments d’étude et d’appréciation ne manquent pas. Rien de 





588 L'ISLAMISHE 


surnaturel dans son apparition ni dans ses développements ; sa nais- 
sance, les voies qu’il a suivies, les causes de ses succés et de ses défail- 
lances, ses conséquences, sont d'un ordre purement humain, on pour- 
rait méme dire politique; 11 rentre dans la catégorie des événements 
historiques ordinaires, avecleurs obscurités, mais aussi avec leurs clar- 
tés; ses débuts ont été élucidés par |’éradition moderne ; les travaux de 
MM. Reinaud, Caussin de Perceval, G. Weil, William Muir, A. Sprenger, 
les ont fait connaitre dans leurs plus petits détails. Tous ces érudits 
ont travaillé directement sur les documents originaux : guidés 
par une science profonde, une méthode excellente, une critique 
éclairée, ils ont approfondi les sources, discuté leur valeur réci- 
proque et fait que de toutes les figures historiques du moyen age, 
celle de Mahomet est certainement une des plus étudiées et des mieux 
connues. Ils avaient pour se guider non-seulement le Coran, ouvrage, 
de l’aveu de tous, authentique et presque inaltéré, mais un corps 
de traditions et de commentaires remontant fort haut, et enfin des 
biographies du Prophéte rédigées dans les deux siécles qui suivirent 
sa mort. Les deux plus anciens documents de ce genre parvenus 
jusqu’a nous sont dus, l’un 4 Mohammed-ibn-Ishaq mort en 154 de 
Vhégire, l'autre & Abd-el-Melik-ibn-Hisham mort en 243. Cette 
derniére biographie, qui porte le nom de Sirat-er-Racoul, est un 
ouvragesérieux pour lequel M. Barthélemy Saint-Hilaire n’a guére 
que des éloges; quoiqu’on ne puisse attribuer une valeur absolue 
aux renseignements donnés par ces livres, il est certain qu’ils ont 
de grands caractéres de sincérité : leur partialité porte surtout 
sur les qualités morales de Mahomet, qu’ils sont disposés a faire 
valoir en atlénuant les cétés facheux de ‘son caractére; mais les 
faits historiques sont en général racontés avec vérité, et c’est tout 
ce qu'il nous faut. Quant 4 l'histoire des Arabes avant l'islamisme 
et pendant la période de conquéte sous les khalifes, elle a été racontée 
par MM. C. de Perceval et G. Weil, d’aprés les sources orientales et 
avec le plus grand detail. 

M. Barthélemy Saint-Hilairen’a refait ni la biographie de Mahomet, 
ni l'histoire de l'islamisme : son étude, toute synthétique, avait un 
caractére général qui excluait de pareils développements. Nous 
feronscomme lui; pourtant, comme, dans notre opinion, |'islamisme 
reléve beaucoup plus de l'histoire que de la philosophie; comme, 
Suivant nous, c'est par les faits plus que par la doctrine qu'il con- 
vient de le juger, nous passerons rapidement en revue les princi- 
paux traits de cette histoire. 

Et d'abord il convient de se rendre compte du milieu et des cir- 
constances historiques qui virent naitre Mahomet. 

Aujourd’hui le nom d’Arabes n’éveille qu’une idée assez confuse 


ET SON FONDATEUR. 589 


au point de vue de la nationalité : on l’applique indistinctement aux 
populations assez mélées qui, du Maroc a l’Asie Mineure, occupent 
le cté non européen du bassin de la Méditerranée, et qui parlent 
divers dialectes arabes : mais au septiéme siécle de notre cre, les 
Arabes formaient un groupe trés-distinct, et, parla nature méme de 
leur pays, trés-isolé du reste du monde. 

Le grand désert qui, au nord, sépare la Péninsule arabique de la 
Syrie et de lEuphrate, la ceinture de sables qui au centre entoure le 
Nedjed et coupe les communications terrestres, ont de tout temps isolé 
l’'Arabie et imposé a une partie deses habitants la condition nomade : 
mais il ne faut pascroire que les nomades soient les plus nombreux : 
dans l’opinion vulgaire, l’Arabe véritable est fatalement errant, on 
ne le sépare pas de sa tente, de sa lance, de son chameau, ni du 
Coran qui est sa religion nécessaire. Mais cest 1a une grande erreur : 
le nomade pasteur n'est qu'une fraction de la grande famille arabe. 
Aujourd’ hui méme, dans la Péninsule, les territoires habités par les 
sédentaires sont grands comme trois ou quatre fois la superficie 
de la France; trois ou quatre millions d'Arabes y cultivent le sol et 
y b&tissent des maisons; tandis que les Bedouins qui sillonnent le 
désert ne sont pas, je crois, plus d'un million, encore ce nombre 
s'est-il augmenté, sur les frontiéres de la Syrie et de la Mésopotamie, 
de tous les paysans rebutés par les vexations de |’administration 
turque el qui ont quilté la charrue pour la tente. 

A l’époque de Mahomet la proportion des sédentaires était beau- 
coup plus forte; je n’en veux pour preuve que l’immense quantité 
de ruines qui couvrent le sol : les Nabathéens qui construisirent les 
merveilleux monuments de Pétra et composérent des livres sur 
agriculture ont disparu : les Ghassanides qui colonisérent les envi- 
rons de Damas ont également disparu ; la population de l’'Yémen, du 
Nedjed s'est clair-semée. Mais, quoique fixées sur le sol et dans des 
villes, ces populations doivent 4 leur parenté avec les nomades cer- 
tains traits caractéristiques, le godt des aventures et des voyages, 
la facilité de déplacement, l'esprit de tribu et de fractionnement. 
Sédentaires et nomades, au septiéme siécle, constituaient le peuple 
Arabe, groupe distinct des autres fractions de la race sémilique, et 
habitant la Péninsule. Distinct par le territoire, il l'était plus encore 
par la religion ; il était encore idoldtre, tandis que les peuples qui 
l'entouraient étaient chrétiens : tandis que les Araméens dela Chaldée, 
de la Mésopotamie, de la Syrie, les Arméniens de l'Asie Mineure, les 
Egyptiens, les Abyssins jusqu’a l’équateur, les habitants du littoral 
africain jusqu’a |’'Océan, adoraient Jésus-Christ, ils étaient restés 
fidéles a leurs croyances mythologiques, 4 ce mélange de naturalisme 
et de sabéisme qui fait le fond de toutes les religions sémiltiques. 





590 LISLAMIBME 


Les anciens Sémites concevaient la divinité sous une forme double, 
une nature double, origine et prototype des lois dela reproduction 
et de la vie terrestre; ils reconnaissaient un principe male et un 
principe femelle, i'un igné et l'autre humide, dont laction éternelle- 
ment réciproque engendrait le monde et produisait: tous les phéno- 
ménes naturels, 

Le dualisme primordial nest pas propre. aux seuls Sémites ; 
Punion de l'eau et du feu fait la base de toutes les cosmogonies : 
c'est une idée fondamentale dont on peut distinguer la présence 
dans toutes les mythologies, mais qui, suivant le caractére, le génie 
et l'histoire de chaque peuple, a eu un développement particulier, 
eta revétu une forme différente. Le dualisme sémitique n'est pas 
absolu; il ne divise pas, comme le dualisme Perse, l'empire de 
lunivers entre deux puissances distinctes et ennemies; c est, si 
lon veut, une dualité qui n’exclut pas une certaine unité, et qui 
suppose la croyance préexistante & un Dieu unique et créateur. Pour 
ma part, je considére cette dualité comme l'altération d’an mono-: 
théisme primitif, eomme une sorte de dédoublement de }a puissance 
créatrice, opéré par loblitération de la notion premiére sous I’in- 
fluence d'une observation trop réaliste des phénoménes naturels. Dans 
la religion Perse, oi, malgré de profondes différences, il faut pour- 
tant reconnattre de grandes analogies avec les croyances sémitiques, 
le dualisme radical d’Ormuzd et d’Ahriman est.daminé par Zervane 
Akeréne, l’étre éternel,]’origine infinie des deux principes créateurs. 
Chez les Sémites proprement dits, sauf une éclatante exception, la 
notion premiére finit par disparaitre, mais elle demeure a l'état 
de souvenir dans les symboles et les mythes postérieurs. Celte sorte: 
d'indécision dans le sexe des deux étres qui forment chaque 
créateur, indécision qui est le trait caractérislique des mythologies 
Syrienne et Phénicienne, et qui s’est traduite par l’adoration des divi- 
nités androgynes et hermaphrodites, qu’est-ce donc si ce n’est la 
trace dela croyance primitive, que le besoin ou le souvenir de l'unité 
se manifestant dans des images et des symboles grotesques ou in-. 
fames. 

‘L’exception, ai-je besoin de le dire, c'est le peuple hébreu : par 
un privilége spécial, seul de toute l’antiquité, il a econservé le dépdt 
de la foi révélée et }’a transmis intact aux générations ehrétiennes; 
mais ses profonds écarts, ses fréquentes chutes, démontrent que sans 
intervention continue et providentielle du .prophétisme, il aurait 
suivi la loi commune, et -peu a peu pratique les erreurs des-Syriens, 
des Phéniciens, des Arabes qui l’entouraient. Quant 4 ces peuples, 
ses fréres par la langue et le gémie, ils étaient, comme nous !'avons 
dit; livrésa des croyancesdont la baseeat ladualitécréatrice. Cette notion 


ET SON FONDATEUR. 594 


primordiale se retrouve sous tous les noms divins, toutes les fables, 
tous Jes rapprochements ou contre-sens grecs, qui peu 4 peu ont altéré 
l’idée premicreet substituédes personnages mythiquesaux abstractions 
primitives. La nature ignée du ‘principe male le fit confondre avec le 
soleil : le principe femelle se personnifia alors dans ja lune : les 
divinités secondaires et locales dont le culte s’était greffé sur celui 
des deux divinités principales prirent aussi un caractére planétaire, 
ef ainsi s établit avec ses développements astronomiques !’adoration 
de la « milice céleste, » que la Bible poursuit de ses anathémes chez 
les populations -de la Syrie et jusque chez les Hébreux dans leurs 
périodes d infidélite. 

Je n‘ai pas a parler ict des pratiques obscénes et sensuelles que le 
culte de ja divinité ainsi comprise devait faire naitre et autoriser. Ce 
n'est méme pas le lieu de suivre dans ses phases diverses 2 travers’ 
Ses modifications panthéistes, naturalistes ou historiques, l'idée fon- 
damentale et premiére ; mais je dois dire un mot d'un culte qui dés 
lorigine s'est allié 4 celui des forces naturelles personnifiées dans les 
astres, le culte des pierres et des arbres. Ce culte serattache indirec- 
tement, et dés la plus hante antiquité, aux croyances générales dont 
je viens d’indiquer les éléments. La pierre isolée et sainte, le Beétyle, 
participail 4 la nature ignée des astres, soit que les premiers monu- 
ments de ce genre atent été des Aérolithes, soit pour toute autre cause ; 
de plus elle symbolisait la terre et sa fécondité ét par la se confondait 
avecle prineipe femelle; tan!ét elletigurait Astarté, la Venus sidérale 
et féconde de Sidon, de Hierapolis ou de Paphos, tantét Hercule 
solaire et igné deTyr; danse culte plus pur des époquesde la Genése 
c’était la résidence dela Divinilé, Bet-el, la « maison de Dieu.» Des liens 
analogues unissaient j’adoration des arbres & ]'adoration de la force 
génératrice et productive ; ce culte n’est pas moins ancien que celué 
dela pierre et s'est tellement enraciné dans le pays, qu’il n’est pas 
complétement éteint aujourd’hui. 

Les Arabes, au point de vue des croyances, ne différaient pas des 
autres peuples de la souche sémitique ; il n’y avait chez eux de changé 
que les noms: la divinité créatrice solaire que les habitants de la Syrie 
appelaient Baal, Melqarth, Adonis...; en Arabie, suivant les temps et 
lestseux, se nommait Ourotal, Dusares, Isaff, Wadd...; ladivinité gené- 
ratrice lunaire était Alilat, Nailu, Soura... aulieu de Astarté, Anaitis, 
Mylitta; Tanit..., noms qu'elle portait 4 Sidon, a Ninive ou & Carthage. 
Les planétes ou les étoiles principales étaient adorées comme puis- 
sances locales et protectrices; desarbres conmme Dat-Anvat et Al-Ouzza’, 
des pierres comme Manat, Al-ddt ot la célébre Ka’ ba, étaient Vobjet d'un 
culte spécial. Quoique toutes ces pratiques et toutes ces croyances 
soient pour nous réductibles 4 un petit nombre de principes essen- 


592 L'ISLAMISME 


tiels, et particuliérement au dualisme primordial que nous avons si- 
gnalé, elles n’en constituaient pas moins un polythéisme pratique 
qui, dans beaucoup de cas, tournait au plus grossier fétichisme. 
Toutes ces divinités locales, quoique primitivement elles fussent la 
personnification du méme symbole, avaient fini par devenir des étres 
distincts, quelquefois ennemis et divisés par les querelles de leurs ado- 
rateurs, plus souventassociés dans la vénération publique. A la Mecque, 
la ville sainte par excellence, dans la maison carrée qui renfermait la 
Ka’ba, étaient rangées trois cent soixante idoles : les unes de bois, 
les autres de pierre , de bronze et méme de verre, masses informes, 
figures grossiéres d’hommes qui représentaient des anges, des astres, 
des divinités. La pierre noire elle-méme était le centre d’un culte 
particulier. Tous les ans, une féte solennelle réunissait autour d’elle 
des pélerins venus de tous les points de la Péninsule, et pendant les 
mois sacrés du pélerinage les querelles étaient suspendues, les en- 
nemis les plus acharnés se rapprochaient momentanément dans une 
sorte de « tréve de Dieu. » 

Tel était l’état religieux de l’Arabie que favorisatent une anarchie 
politique continuelle, et la guerreen permanence. Mais déja ces croyan- 
ces surannées étaient atlaquées de tous cétés, et le cercle chrétien se 
resserrait autour d’elles. Au nord, les Ghassanides, dont nous avons 
déja parlé, tribu Yéménite émigrée 4 la suite des inondations de 
Mareb, adoraient Jésus-Christ; les Nabathéens renfermaient aussi 
de nombreux chrétiens, ainsi que l’attestent les inscriptions du Sinai; 
au sud, les missionnaires venus d’Abyssinie convertissaient les Himya- 
rites : d'une part, ces prédications et ces exemples ; de l'autre les 
doctrines professées par les juifs qui en grand nombre s étaient réfu- 
giés en Arabie, avaient préparé les esprits 4 un changement : la 
merveilleuse rapidité avec laquelle se propagea la doctrine de Maho- 
met le prouve surabondamment ; déja méme des hommes isolés, fa- 
tigués de l’anarchie morale et intellectuelle, étaient revenus au culte 
du Dieu d’Abraham; on les appelait Hanyfes. Quatre d’entre eux, 
dont l’histoire a conservé le nom : Varaka , Othman, Oubeidallah et 
Zeid , contemporains de Mahomet, voyagérent & la. recherche d’une 
foi meilleure ; sur les quatre, trois se firent chrétiens. 

On pouvait donc espérer ou prévoir le moment ou les populations 
de la Péninsule entreraient dans la grande famille chrétienne, comme 
Jes populations similaires de l’Asie et du continent africain ; il ne 
faut pas oublier que le christianisme était alors dans sa période d’ex- 
pansion, que la moitié de I'Europe était encore paienne; |’Arabie 
n’était pas plus en retard que la Germanie; il n’avait encore manqué 


aux apdtres del’une et de l’autre que le tempset les circonstances favo- 
rables que l'avenir pouvait amener. 





ET SON FONDATEUR, — 595 


C'est & ce moment que naquit Mahomet, dans une pauvre maison 
de la Mecque, le 27 aodt 570. Son pére, Abdallah, gagnait sa vie a 
transporter 4 Bosra et 4 Damas les dattes, les parfums, les épices de 
I’¥émen et de I'Inde, & en rapporter le bié, les raisins secs, les étoffes, 
les produits manufacturés de la Syrie. Abdallah mourut deux mois 
avant la naissance deson fils; sa femme Amina ne luisurvécut que de 
quelques années ; Mahomet resta avec cing chameaux pour tout bien, 
4 la garde de son oncle Abou-Thaleb. L’enfant était intelligent, réflé- 
chi, montrait de l’éloignement pour les jeux frivoles de son 4ge et du 
gout pour la solilude. Désl Age de treize ans, Abou-Thaleb l’associa a ses 
caravanes et bientét 4 ses combats. Malgré ses qualités naturelles et 
ses heureuses dipositions, sa vie se serait probablement passée a 
conduire des chameaux sur la route de Syrie et 4 échanger des 
coups de lance avec les pillards du désert, si une circonstance for- 
tuite ne l’edt fait sortir de l’obscurité : une riche veuve, Khadidja, 
qui l’avait attaché 4 son commerce, se prit de passion pour lui et lui 
donna avec sa main les moyens de réaliser les réves qui agitaient 
son esprit. 

Il n’avait que vingt-cing ans; mais déja cerfainement son imagina- 
tion s’était laissée emporter vers des projets d’avenir : en accompa- 
gnant 4 Bosra les chameaux de son oncle, il avait été frappé par la 
grandeur de la civilisation chrétienne : il avait vu la grande cathé- 
drale nouvellement batie dont la magnifique coupole, alors entiére, 
dominait la ville; il avait vu ces arcs de triomphe, ce théatre gigan- 
tesque, tout ce grand héritage de la puissance romaine vivifié par le 
christianisme : la tradition dit méme qu'il entrait dans une église 
ot le moine Bahira lui faisait comprendre la grandeur des saintes 
Ecritures. Pour peu qu'il ait poussé jusqu’a Damas , il avait admiré 
d'autres splendeurs et traversé toutes ces villes alors florissantes qui, 
depuis la frontiére de ]’Arabie jusqu’a la capitale syrienne, formaient 
une chaine continue : il avait yu ces maisons, ces tombeaux, ces ba- 
siliques toutes faites de pierre, qui constataient l’aptitude des popu- 
lations au christianisme, a ses arts et 4sa civilisation. Il vit tout cela 
et concut pour son pays des destinées analogues. Si, quelques siécles 
plus tard, il avait de nouveau parcouru ces régions et pu contempler 
dans ces mémes contrées les résultats de son ceuvre; s‘il avait vu, 
comme nous, les églises détruites, les maisons ruinées et silencreuses, 
les champs abandonnés, le silence du désert et de la mort, partout 
ot il avait laissé l’activité et la vie, il aurait éprouvé de cruels désen- 
chantements ; car j’admets, 4 un certain degré, la sincérité de Ma- 
homet; ce n’était pas un conquérant vulgaire, uniquement occupé 
du soin de sa gloire ou de ses intéréts : des idées d'un ordre plus 
élevé inspirérent ses premiéres méditations. On ne voit guére chez 


504 L'ISLAMISNE 


lui, au début de sa carriére, que le -désir de faire cesser l'anarchie 
religieuse et politique qui l’entourait , de substituer au culte idolé- 
_trique celui d'un Dieu unique, vivant et créateur, de répandre les 
notions d’une morale plus saine dans ces populations livrées a tous 
les emportements de leurs passions. Dans les conversations secretes 
qu'il avait avec des juifs et des chrétiens, daas ses retraites solitaires 
du mont Hira, il est bien difficile de croire que la question religieuse 
ne tint pas la premiére place. Quand, aprés vingt années de médita- 
tions, il se décide 4 la prédication, il ne s occupe d abord que de foi 
et de morale ; le serment qu’il impose 4 ses premiers disciples, sur 
la colline d’Acaba, est tout spirituel : il n’y est question que de croire 
en un seul Dieu, de renoncer au vol, & la vengeance et a l’adultére. 
Aucune trace d’ambition temporelle n’apparait avant ses luttes ar- 
mées. C’est une révolution morale qu’il veut accomplir. 

Pendant qu'il se préparait 4 l’entreprendre, que s est-il passé dans 
son esprit? Par quels degrés est-il arrivé 4 se croire ou se dire in- 
spiré de Dieu ? Une voie bien‘simple s’ouvrait devant lui : s'il avait le 
désir de procurer a lui et aux siens les avantages d'une foi meilleure, 
il pouvait embrasser le christianisme comme Varaka, Othman, Oubei- 
dallah, les hanyfes compagnons de ses premiéres recherches : au lieu de 
se contenter de quelques passages défigurés de la Bible ou des Evangi- 
les apocryphes (il ne savait pas lire), que n étudiait-il complétement 
les mystéres de la religion chrétienne? En consacrant a la prédication 
de l’Evangile l'ardeur et la persévérance qu'il a mises 4 débiter ses 
fables, quelle pure et légilime gloire il pouvait acquérir? Jugea-t-il 
le christianisme pur et simple difficile 4 imposer 4 ses compatriotes? y 
_ eut-il dans son: coeur une secréte ambition de méler son nom a la régé- 
nération de son peuple, ou dans les intimes replis.de son ame une 
secréte protestation contre les sévéres.preseriptions de la morale 
évangélique? Nul ne saurait le dire: toujours est-il qu'un jour il 
déclara. qu'il avait regu de Dieu méme, par l’entremise de !'ange 
Gabriel, la mission d’accomplir une ceuvre meilleure que celle de 
Jésus-Christ et de donner aux hommes un livre supérieur a l’Evangile : 
il avait alors quarante ans. 

M. Barthélemy Saint-Hilaire admet la sincérité de Mahomet racontant 
l'apparition de Gabriel et les paroles de l’archange.' Il admet que 
Mahomet eut un réve ou une hallueination qu'il prit pour une com- 
munication directe des esprits supérieurs. Il explique cetle vision 
par l’effet de la solitude et de l’ascélisme agissant sur une imagina- 
tion vive, sur une ame pleine d’agitalions intérieures et de tempétes, 
dans le silence absolu de la retraite, au milieu. d'une nature aride 
et desséchée par un soleil inaltérable. « Danscette ardenteet longue 
« exaltation, dit-il, Mahomet s’est pénétré de la grandeur des croyan- 





ET SON FONDATEUR. 305 


« ces qu’'il-appertait au monde: ils ‘est pris sincérement pour l’cnvoyé 
« de Dieu, en comparant la pureté de sa foi 4 la grossiéreté de l'idolatrie 
‘a quil voulait: détruire. Transporté d’ enthousiasme il a pris: pour la 
« voix de Dieu la voix qu'il entendait en Ini et il s’est cru prophéte 
« comme l'avaient jadis été tous ces personnages que la Bible lui 
« offrait pour précurseurs et pour modéles : eux aussi avaient com- 
« muniqué avee Dieu. » Je serais assez disposé 4 me rallier 4 l’opi- 
nion du savant académicien, en ce qui touche les débuts de la carriére 
de Mahomet : comme Je l'ai déja dit, ses premiéres préoccupations 
furent toutes religieuses et morales : aprés de longues années de médi- 
. tations, de doutes, de troubles intérieurs, sous l’empire de la solitude, 
de la fatigue de corps et d’esprit, on congoit, 4 la rigueur, qu’il ait 
pris pour la réalité Pillusion de ses sens surexcités et qu'il soit ar- 
rivé 4 se convaincre lui-méme de |’origine surnaturelle dela mis- 
sion qu'il s’élait donnée : ses projets n'étaient pas ce qu’ils furent 
depuis : ses vues ne s étendaient guére au dela des frontiéres de son 
pays, peut-étre méme de son canton; « chaque nation a eu son pro- 
« phéic » disait-il (Coran, sour. x, 48), et il se donnait pour celui 
des Arabes, sans s'attaquer aux juifs ou aux chrétiens; mais quand 
4 la suite des persécutions et des luttes, sa mission ayant pris un 
_caractére plus temporel et militaire que religieux et civilisateur, son 
ambition ayant grandi avec le succés, on voit la révélation servir 
d'instrument & ses desseins ou d’excuse 4 ses convoitises, c'est alors 
qu "il n'est plus permis de croire a sa sincérité. 

C’est surtout dans les détails de la vie privée qu’éclate Y'imposture. 
La passion dominante de Mahomet était la volupté: « Les choses 
a que j'aime le plus au monde, disait-il un jour, ce sont les femmes 
«et les parfums, » et sa conduite était d’accord avec ses goits; 
quand la mort de Khadidja l’eut laissé sans défense en face de 
ses passions séniles, il ne connut plus de frein, et {oujours une ré- 
vélation vint & pomt nommé lui donner raison. Un jour, des circon- 
stances assez semblables 4 celles qui allumérent la passion coupable 
de David pour Bethsabée lui tirent désirer la belle Zaynab, femme de 
Zeid son fils adoptif. Plus habile que David, Mahomet n’eut pas be- 
soin de recourir au meurtre pour alleindre le but; il s’en tira avec 
un verset du Coran : Zeid averti de la volonté divine se hata de répu- 
dier sa femme et de la livrer & son pére adoptif, malgré les usages 
du pays qui qualifiaient d’incestes de semblables unions. Dans la Bible 
intervention d’en haut vient rappeler au devoir le rot coupable et 
lui faire entendre la vérité : Tu es ille vir ! dit 'envoyé de Dieu au 
roi qui baisse la téte et se repent : « li faut que l’arrét de Dieu s’ac- 
a complisse, dit dans le Coran la voix divine, le Prophéte n’a pas 
a péché en acceplant ce que Dieu lui accordait, il n’a fait que suivre 


596 | L’ISLAMISME 


« l’exemple de ceux qui l’ont précédé » (Sour. xxxm, 37, 38). 
Les Musulmans y gagnérent pour l'avenir l’autorisation d’épouser 
les femmes de leurs fils adoptifs, aprés répudiation. On pourrait citer 
d’autres prescriptions de la loi musulmane qui n’ont d’autre origine 
qu’une fantaisie ou un caprice du législateur. A l’époque de cet enlé- 
vement Mahomet avait déja plusieurs femmes 4 des titres divers, 
entre autres la charmante Aischa, fille d’Abou-Bekr, enfant de dix 
ans qu'il avait prise dans son harem autant par raffinement scnsuel 
que par calcul politique. 

Un autre jour ses amours avec Marie la Copte, esclave que lui avait 
envoyée le gouverneur romain de l’I'gypte, mirent la discorde dans 
le harem. Surpris par Hafsa, fille d’Omar, il lui promit de rompre 
avec la belle Egyptienne; mais une révélation vinta propos te relever 
de son serment (Sour. xvi, 1-5); les querelles qui s’en suivirent ]’ame- 
rent 4 répudier Hafsa et Aischa. Cependant ces scandales excitaient 
quelques murmures, les familles d’Omar et d’Abou-Bekr étaient mé- 
contentes, il y avait danger 4 prolonger cette situation: une nouvelle 
révélation vint heureusement la dénouer : Mahomet reprit ses fem- 
mes et se fit donner en méme temps la latitude la plus absolue : « 0 
« prophéte, lui dit la voix divine, il t’est permis d’épouser les femmes 
« que tu auras dotées, les captives que Dieu a fait tomber entre tes 
« mains, les filles de tes oncles et de tes tantes maternels et paler- 
« nels qui ont pris la fuite avec toi, et toute femme fidéle qui t’aura 
« donné son Ame. C'est une prérogative que nous Vaccordons sur les 
« autres croyants.... Tu peux donner de l’espoir a celle que tu vou- 
« dras, recevoir dans ta couche celle que tu voudras, et celle que tu 
« désires de nouveau aprés l'avoir négligée. Tu ne seras pas coupable 
« en agissant ainsi. Il te sera ainsi plus facile de les consoler. Qu’elles 
a soient satisfaites de ce que tu leur accordes » (Sour. xxx, 49-51). 
Et comme au ppint de vue civil, cette doctrine aurait pu entrainer de 
graves inconvénients, le verset suivant vint établir cette sublile dis- 
tinction entre les épouses et les concnbines dont les musulmans de 
tous les temps ont fait un si grand usage. « Il ne t’est pas permis de 
« prendre d'autres femmes dorénavant (il en avait alors neuf) ni de 
« les échanger contre d’autres, quand méme leur beauté te charme- 
« rait, APexception des esclaves que tu peux acquérir. » On voit que 
tous les cas sont prévus avec grand soin. II est vrai que la révélation, 
si complaisante lorsqu’il s’agissait de lui, était terrible lorsqu’il s’a- 
gissait des autres; le méme Coran qui lui livrait les femmes d’autrui, 
préservait les siennes de toute atteinte. « N’épousez jamais les fem- 
« mes avec quileProphéte aura eu commerce : ce serail grave aux yeux 
«de Dieu... 0 femmes du Prophéte vous n'étes pas comme les autres 
« femmes}... Si une d’entre vous se rend coupable d’adultére, Dieu 








ET SON FONDATEUR. 507 


a portera sa peine au double... Restez tranquilles dans vos maisons, 
a évitez le luxe, observez la priére, obéissez a Dieu et 4 son apétre, » 
etc. (Sour. xxxm). 

Ces citations suffisent pour’montrer l’usage, qu’aune certaine épo- 
que de sa vie, Mahomet faisait de la révélation pour le soin de ses pas- 
sions intimes et méme pour le réglement de ses affaires de ménage: 
nous allons voir maintenant le parti qu’il savait en tirer dans le détail 
de la vie publique. 

L’islamisme était sorti de l’ordre des idées pour entrer dans celui 
des faits; aprés dix années d’u ne prédication prudente, i] commencait 
4 se produire au grand jour et y rencontrait une vive opposition. 
Les Koreychites, tribu puissante, chargée de la garde du Haram de 
la Mecque, faisaient une guerre acharnée 4 Ia foi nouvelle qui mena- 
cait leur sanctuaire et leurs priviléges : la basse extraction de Maho- 
met les irritait : «4 au moins, disaient-ils, le Coran avait été révélé 
a a quelque homme considérable, nous aurions pu y croire. » 
(Sour. xt, 30). Les premiers disciples du Prophéte, effrayés par 
leurs menaces, s’étaient réfugiés quelque temps en Abyssinie ot les 
exemiples et les pratiques du christianisme les confirmérent dans 
leur croyance au Dieu unique : Mahomet lui-méme avait été obligé 
de se cacher quelque temps 4 Taif. Néanmoins la secte avait fait de 
grands progrés et la rivalité de deux villes venait d’assurer son succés 
définitif. De tout temps il avait existé entre les habitants de la Mecque 
et ceux de Yathrib une sourde hostilité, entretenue par la jalousie 
politique, par l’opposition des intéréts commerciaux. Mahomet avait 
habilement exploité cette situation: il s’était mis secrétement en 
rapport avec les pélerins qui venaient de Yathrib; il avait créé parmi 
eux un noyau d’hommes sirs, enthousiastes, fanatisés par son élo- 
quence, liés par un serment solennel, et, par leur intermédiaire, il avait 
conquis dans leur ville de nombreux et dévoués parfisans. Pendant 
qu’il s'assurait ainsi un asile et un point d’appui pour l’avenir, a la. 
Mecque, l’orage grossissait autour de lui: aux menaces d’expulsion 
suceédaient les menaces de mort: le moment de la crise définitive 
était venu : si, méprisant les menaces, i] succombait sous les coups 
de ses adversaires, son ceuvre périssait avec lui : s’il cédait, il perdait 
son prestige et démentait son caractére de prophéte : martyr préma- 
turé ou vaincu humilié, il se perdait et perdait son entreprise : son 
habileté et sa décision sauvérent l'une et l’autre. Au pélerinage de 
l’an 622, il appelle 4 lui ses fidéles de Yathrib : soixante-treize hom- 
mes viennent se grouper autour de lui : il leur fait jurer de le défen- 
dre par les armes, et prenant le réle de chef politique et militaire, il 
organise avec eux la résistance, choisit ses lieutenants, distribue les 
réles, et prépare en silence le grand coup qu'il va frapper. Les con- 

Novemens 1865, 39 


48 LISLAMISME 


jurés ratournest 4 Yathrib, et exploitant 4 leur tour les passions 
lecalas, préperent la villeaé rece voir son nouveau maitre : quandtout 
est disposé, Mahomet fait émigrer, par petites troupes, les musul- 
mans dala Meoque : puis, lorsque tous-sont en streté, a l'exception 
d’Abeu-Bekr et d’Ali, il échappe la nuit a ses ennemis, et accompa- 
gné de ses deux disciples fidéles, U va rejoindre ses partisans; Yathrib 
l’accueille avec enthousiasme et de ce jour s appelle Médine (Medinet- 
en-Neby), la ville du Prophéte. 

C'est: de eelia fuite ou Aégyre, on le sait, que les musulmans font 
commencer leur ére, comme pour montrer importance de cat acte 
décisif; en effet, c’eat la nuit de sa fuite que Mahomet fonda réellement 
Vislamisme, en lui donnant une base politique et en Jui assurant une 
armée : en iransportant 4 Yathrib le centre de son action, Mahomet 
déclarait.la guerre aux Koreychites et & tous les partisans du passé, 
ii trouvait sa véritable voice, la lutte armée, celle qui deyait le mener 
au succés et, aprés, lui assurer seule Je triomphe de sa doctrine. 

Alors commence pour Mahomet une vie nouvelle : la vie. du chef 
arabe avec ses aventures et ses hasards, vie de pillage et de sang qui 
dans les.idées du pays, loin de déshonorer celui qui la méne, le reléve 
et Yennobdlit. Plus de ceg méditalions solitaires, de ces agitations de 
conscience, de ces conversations théologiques, mais les vives émo- 
tions du combat, lesrapides marches de nuit, les langues embusrades 
pras des puits pour guetter la caravane haletante, toutes les péripé- 
ties aventureuses de la guerre au désert. L’ancien chamelier a retrouvé 
ges instincts, mais auesi il s'est révélé hamme de guerre; il a la har- 
diessa, l'aglivité, la rapidité des coups, l'art de choisir le terrain, de 
préparer l'atlaque, d organiser la défense, d'inspirer a ses soldats le 
fanalisme du caurage, le mépris de la mort, de les pousser 4 la vic- 
toire. I] était naturellement doux et humain, les nécessités de la guerre 
le rendent froidement sanguinaire; il était simple dans ses gouts et 
d’habitudes madestes, il devient ardent au pillage et 4pre au partage 
du butin. Et toujours la révélation vient 4 propos pour expliquer sa 
conduite ou favoriser ses projets, A la bataille de Bedr sa pramiére 
victoire sur les Koreychites, c'est saint Georges et dix milleanges qui,a 
sa voix, viennent combatire pour lui, Ala batailled’Ohoud, sa premiére 
défaile sérieuse, soixante-dix musulmans sont tués et horriblement 
mutilés parles, Mecquoisvainqueurs, c'est un chatiment du ciel pour la 
grace accordée lejour de Bedr & soixante-dix idolatres; aussi, quelque 
temps aprés, les musulmans ayant assidgéet pris Koraidha, sept cents 
juifs fureat massacrés jusqu’au dernier et les femmes réduites en 
esclavage. Le Coran (xxx, 26) célébre ce beau fait d’armesen termes 

peux : « Dieu a fait sortir de leurs forteresses les gens des Ecri- 
« tures, il a jeté dans leurs coours la terreur et le désespoir : vous e8 








ET SON FONDATEUR. 599 


« avez tuéunépartie, et réduit l’autre en captivité. Dieu vous a rendus 
« héritiers de leur pays, de leurs matsons, de leurs richesses, du 
a pays que vos pieds: n’avaient jamais foulé jusque-la. Dien est tout- 
« puissant t » On voit que le cété pratique et positif de la guerre et 
de la conquéte n’était pas oublié : en effet, c’est par l’espoir du butin 
Mahomet altirait et reteriait ses soidats; s’ils succombaient, il 
leur promettait le Paradis et ses mcomparables jouissances. Mais dans. 
ce butin i] savait se faire la part du lion : la méme révélation qui 
Yautorisait & avoir plus de maitresses que le simple vulgaire, lui at- 
tribuait anssi un privilége exceptionnel. La cinquiéme partie des 
dépouilles des vaincus ui était réservée. Ce prélévement ne se faisait 
pas toujours sans résistance de Ja part de ses compagnons de rapines; 
quelquefois, au contraire, pour des raisons diverses, sa portion était 
augmenteée, et toujours te Coran venait apaiser les difficultés ou jus- 
tifier les dérogations 4laloi commune : «Le butin que Dieu a accordé 
« au-Prophéte vous ne l’avez pris, ni avec vos chameaux, ni avec vos 
« chevaux : c'est Dieu qui donne le pouvoir & ses envoyés sur qui il 
« lui plait... I} ne doit rien en revenir aux riches d’entre vous. Pre~ 
¢ neg ce qiie le Prophéte vous donne et abstenez-vous de ce qu'il vous 
« refuse ;: eraignez Dieu, car il est terrible dans ses chatiments 
(tix, 6). » Il serait pourtantinjuste de dire qu’il se réservait pour lui seul 
le monopole des révélations indulgentes ; il fit quelquefois participer 
ses compagnons a cette faveur spéciale; un jour qu’ils avaient pillé . 
une riche caravane pendant les mois saerés, ou mois du pélerinage, 
pendant lesquelsia guerre était défendue, un verset du Coran (11, 24 4) 
vint les exeuser en disant que le crime d'infidélité commis par les 
pillés était bien plus grave que le péché de violation de la tréve. 

On congoit qu’a pareille école la guevsre ait pris un caractére de 
violence extréme : etle dura neuf ans, compta vingt-sept expéditions. 
commandées par Mahomet, trente-huit dirigées par ses heutenants, 
et se fermina par la conquéte de Ja Mecque, la soumission de la Pé- 
ninsale, et la substitution de l’islamisme au culte des idoles. fl serait 
trop long d’ énumeérer les actes de sauvage barbafie qui furent commis, 
les villes détruites, les populations déplacées, les prisonniers égorgés: 
c’étaient alors les lois de la guerre, dit-on, et Mahomet ne pouvait les 
enfreindre sans danger pour lui et pour le succés de sa mmission : 
soit. Mais ce qui n’a jamais heureusement été dans aucune loi de 
guerte, et ce qui stirlout contraste cruellement avec le caractére d’a- 
potre que Mahomet voulaittse donner, c’est l’assassinat pur et simple; 
il y ett plusieurs fois recours pour se débarrasser de ses adversaires : 
ainsi te juif Salam seul survivant du massacre des Koraidhites, fut 
poignardé dans sa maison’ par’ cing émissaires : il en fat de meme 
d’Aswad, fanatique qui surgit dans I’¥émen quelques jours avant la 


600 LISLAMISME 


mort de Mahomet ; mais le prophéte savait toujours se tenir a )’écart 
et laisser 4 d'autres |’odieux du meurtre. Omar était l’exécutear 
ordinaire de ses sentences. Le trait caractéristique en ce genre est 
celui qui est raconté par Albouféda : — Un arabe qui avait cruelle- 
ment offensé Mahomet vint se jeter 4 ses pieds et implorer son par- 
don ; le Prophéte le laissait dire et regardait ses compagnons. Ceux-ci 
ne comprenaient pas sonsilence etrestaient immobiles ; enfin Mahomet 
renvoie le suppliant et leur dit : « J'ai gardé le silence dans Pattente 
a qu'un de vous se levat et tudt cet homme. » Nous attendions un 
signe de toi, Prophéte ! Mais it répliqua : « I} ne sied pas au Prophéte 
« de faire des signes qui seraient une trahison : » 


Et jai besoin d’un bras qui par ma voix conduit 
Soit seul chargé du meurtre et m’en laisse le fruit. 


Voltaire, quoique rempli d’idées fausses sur Mahomet, a, dans cette 
circonstance, bien rendu lesprit du Prophéte, ainsi que l’a justement 
fait remarquer M. Reinaud en rapprochant les deux scénes. 

Ces citations suflisent pour montrer, qu'une fois entré dans la 
période militante de sa vie, Mahomet ne recula devant aucun moyen 
pour faire triompher ses idées, pas méme le meurtre et l'imposture; 
il y a 1a sur son caractére une tache que méme ses plus indulgents 
, apologistes ne réussiront pos & effacer. Mais on ne connattratt qu'un 
cété de ce caractére st on se bornait a l'étude de ses défauts et ne 
regardait que les taches; M. Barthélemy Saint-Hilaire qui, de présé- 
rence, envisage le cété opposé, a réuni un certain nombre de traits 
qui sont 4 I’honneur de son héros : quand il n’était pas poussé par la 
nécessité, et qu’il pouvait se laisser aller 4 ses penchants naturels, 
il était bon, doux, et savait au besoin pardonner les injures. Dans 
deux occasions solennelles il sut imposer silence aux trop justes 
griefs de l’époux et du pére. Quand, aprés des années de luttes et de 
combats, il fut entré vainqueur 4 la Mecque, quand, aprés avoir brisé les 
idoles du Haram, purifié la Ka’ba, il efit ve sous ses pieds cette popu- 
lation qui l'avait abreuvé vingt ans d’outrages, il dublia tous ses 
griefs et ne permit aucunes représailles : « Il poussa méme la clémence 
plus loin, et il eut pour les vaincus, selon leur position, des mols 
gracieux et consolants, qui adoucissaient I’humiliation de la défaite. 
Abou-Bekr lui amena son vieux pére, aveugle de quatre-vingt-sept 
ans, qui jusqu’alors était demeuré idolatre : « Pourquoi faire sortir 
« ce vénérable cheikh de sa demeure ? dit Mahomet, je serais allé ly 
« visiter; » et posant affectueusement les mains sur la poitrine du viell~ 
Jard, il recut sa profession de foi. Quand le fils d’Aboudjhal Icrima 
parut devant lui, conduit par sa femme, qui avait obtenu sa grace, 





ET SON FONDATEUR. 6H 


Mahomet recommanda & son entourage de s'abstenir de toute pa- 
role amére. « Voici, dit-il, Icrima qui vient embrasser |’islamisme, 
« que nul d’entre vous ne tienne jamais devant lui aucun propos in- 
« jurteux & la mémoire de son pére : insulter les morts, c’est blesser 
« les vivants. » Puis, se levant, il alla 4 la rencontre d’Icrima et le 
recut affectueusement. Un autre Koreychite illustre, Safwan, ayant 
demandé deux mois pour se convertir 4 l’islam, Mahomet lui en ac- 
corda le double, afin de lui rendre la soumission moins pénible'. » 

D'autres fois il se montra généreux, désintéressé , et la conduite 
qual tint dams ces occasions contraste vivement avec les traits 
que nous citions tout & l'heure. Ces contradictions ne sont pas 
rares dans la nature humaine, et surtout dans la nature orientale : 
Je khalife Motassem, qui faisait massacrer de sang-froid des mil- 
liers de prisonniers, descendait de son cheval: pour relever un vieil- 
lard. Parmi les despotes sanguinaires qui ont laissé en Syrie une 
réputation de cruauté, il en est peu qui n’aient élevé sur le bord 
des routes des fonlaines pour le voyageur altéré, ou laissé aux mos- 
quées des fondations pieuses pour le soulagement des pauvres. J'ai 
encore présent 4 mamémoire l'air de bonhomie patriarcale et de di- 
gnité venérable avec lequel un célébre chef Druse, trés-connu par 
ses crimes et le nombre des chrétiens qu’il avait pillés et massacrés, 
faisait sous mes yeux rendre justice 4 un pauvre paysan chrétien in- 
justement battu par un de ses subordonnés. 

La vie de Mahomet peut donc offrir les mémes disparates et les 
mémes contradictions, si, comme nous le. croyons, il fut cruel beau- 
coup plus par nécessité politique, que par gout personnel. Le meil- 
leur ed{é de sa nature, c’est Ja foi : foi en un Dieu unique, créateur, 
rémunérateur et vengeur, confiance en sa bonté et sa providence, 
horreur de Vidolatrie. Il est impossible de lire le Coran sans étre 
frappé de l’ardeur de cette conviction; elle ne se dément pas un seul 
instant, elle est communicative et s’impose ; il avait foi dans son réle, 
je ne dis pas sa mission. (et pourtant quel est l'homme imbu d'une 
grande idée qui ne se croit un peu ja mission de la faire prévaloir), 
il était pénétré de l'ardent désir de réussir, et arrive graduellement 
& tout .saerifier & ce désir, méme la vérité, la justice et la morale; 
Mahomet est homme aprés tout, et Arabe; une fois engagé sur la pente 
et obligé au succés, ilue peut plus reculer; ses passions sont vio- 
lentes, il est. suivi par des partisans fanatiques décidés a le croire tou- 
jours ; la tentation est trop forte; il commence par la fraude pieuse, 
et termine par la plus grossicre imposture. Mais il ne perd pas de vue 
le but spirituel qu'il s'est proposé : si un scrupule vient troubler sa 


4 Mahomet et le Coran, p. 129. 


603 L/ISLAMISME 


conseience, il l’écarte en montrant le ciel. « Jl n’a jamais été 
« donné 4 un prophéte de combattre sans commetire de grands mas- 
« sacres sur la terre, vous désirez le bien de ce monde, et ce sont les 
« biens de l'autre monde que Dieu veut vous donner; il est puissant et 
« sage (Sour. vii, 68). » 

La morale absolue le condamne, mais il commande l'admiration 
au point de yue putement humain ; quand on compere | abscurité de 
son origine et la faiblesse de ses moyens, 4 J'immensilé et ala durée de 
l'eeuvre qu’il a accomplie, on est saasi d’étonnement; ibfaut um certain 
effort pour ne pas selaisser gagner par! indulgenceavec laquelle onguge 
d’ordinaire les violences et les crimes des maitres du mende. H n'ga pss 
un seul des grands conquérants ou des grands hommes, pour parier le 
langage adopté, qui, 2 an moment donné, ne se soit trouvé en face de 
la nécessité de verser lé sang innocent ot qui ne Lait aeceptée, qu'il 
s’appelat Alexandre ou: Attila, César ou Napoléon..N-atons-nous pad 
éentendu soutenit dans ane carconstance récente, que toule ouure 
grande et fécoride devait avoir regu le baptéme du sang; et citer a ce 
propos l'exemple de Jésus-Christ : rapprochement plus:faux eneore 
que sacrilége, cat c'est son propre sang que le divin Crucifié a versé, 
et c'est surtout le sang des autres que les grands hommes prodignent. 
Néanmoins le monde les admire, il leur sait gré de lears: qeces, de 
Jeur énergie, des qualités viriles ct brillantes quils ont déployées ; il 

-oublie la stérilité des sacrifices qu’ils ont imposés, les‘ latmes..qu'ils 
ont fait couler, les consciences qu’ils ont révoltées, pour ne se ‘soure- 
nir que de l'éclat qu’ils ont jeté et du bruit qui s est fait anteur de 
leur mom. Mahomet a subi la toi commune & tows les fondateurs d'em- 
pire, il a laissé une trace sanglante, encore a-t-1! sur laplapart d'on- 
tre eux lavantage d'uné excuse:: le premier mobile qui lai mit: les 
armes 4 la main était tout moral; bernée aux populations aaxquelles 
sbules elle était primitivement destinée, sa prédication tes conveait a 
un progrés réel, tandis que les grands conquérantsn‘ont géméralement 
suivi que les conseils de leur ambition. Néanmoins, il appartient a la 
méme familie qu’eux; si nous ressentons pour lui quelque admira- 
‘tion, elle est du méme ordre que celle qu'ils nous inspirent, d'un. 
ordre purement humain ; nous admirons sa persévérance, son éner- 
gie, son art de persuader, de commander et d’agir, son génie si l’on 
veut, sarts pour cela approuver son ceuvre, ou nous féliciter de sof 
inter'verition daus les affaires de ce monde, et en regrettant profendé- 
ment qae des facultés aussi extraordinaires atant été mises au service 
-@une aussi menivaise cause.’ 











ET SOR FONDATEUR. 685 


i 


Un des principaux talents de Mahomet fut l'art de choisir ses in- 
struments et de se former des ‘suecesseurs ; il sut leur inspirer une 
ardeur incomparable, uneforplus sincére que la sisnne, puisqu’elle est 
axempte de toute pieuse supercherie. Il eut la bonne fortune de trou- 
ver des hommes comme Abou-Bekr, Omar, Ali, Amrou, Khaled, qui 
avaient sa hardiesse, son esprit d'entreprise, ses talents -militatres ét 
quai, chose rave chez deslieutenants, se donnérent tout entiers 4 son eu- 
vre. Lorsqne Mahomet mourut, le 8 juin 632, cette couvren’élait qu’é- 
bauchée; ses compagnons, devenus ses suctesseurs, l'agrandirent et 
da complétérent. On pourrait presque dire qu’ils firent une muvre nou- 
velle, tant elle surpassa. par la grandeur.de ses résultats. celle que 
Mahometavait révée. Nous l’avons déja dit, chasser |'idolatrie de |’ A- 
rabie, et-s’'y oréer un empire basé sur la théocratie nouvelle, telle 
parait avoir été la pensée premiére du Prophéte. Ce n’est qu’a la fin 
de sa vie, et lorsque lé suceés l’a enivré, qu’on le voit jeter ses regards 
ambitieux au dela des limites de la Péninsule. La premiere fois qu'il 
se heurte a l’empire romain, il est battu, et rien ne proave qu'il edt 
envie de recommencer l’aventure. Les lettres qu'il cerivit 4 Héravlius, 
au roi de Perse, au gouverneur de Egypte et au roi d’ Abyssinie 
pouvaient n’étre qu'une fanfaronnade ou une démarche pour établir 
avec les Ktats voisins des relations uliles 4 ses projets: Dans-le Coran, 
le désir de domination et de conversion universelle n'est pas formel- 
lement exprimé : tout, au comtraire, y porte le cachet d'une wuvre 
lecale, circonscrite, faite par un Arabe pour des Arabes. La place 
qu’y tiennent les petits événements du jour, les passions ou les préoc- 
coupations du moment, est prépondérante : les exemples sont tirds 
des objets environnants, les imprécations et les menaces s’adressent 
plus aux idolatres qu’aax chrétiens, les principaux préceptes n'ont 
leur véritable signification qu’appliqués a la vie et ala soclété arabes; 
c'est aux Arabes d’abord qu’'est adressée la révélation, c'est pour 
eux qu'elle a été faite : « Diew a suseité au milieu des hommes illet- 
a trés mm apdtre pris parmi cus, afin qu'il les rendit plus purs et 
« deur enseignat le Livre » (Lxi, 2). 

En dix ans, Mahomet avait donc atteint son but personnel ; Jes 
ambassades qui lui vinrent de tous les points de la Péninsale, et qui 
donnérent leur nom 4 la neuviéme année de l’hégyre, lui prouvérent 
que toute l’Arabic avait accepté sa foi et sa domination. Alors com- 


604 L'ISLAMISME 


mence |’ceuvre des khalifes : oeuvre toute différente, car i] ne s’agis- 
sait plus alors d’arracher des populations aux ténébres de l’idolatrie 
pour leur donner la croyance meilleure au Dieu de I'Islam, mais 
au contraire d’arracher par la violence des populations chrétiennes 
4 leur foi pour leur donner une religion inférieure de tout point 4 la 
leur. Agirent-ilsd'aprésles inspirations de l'amb ition grandie de Maho- 
. met, ou par un effet de l’impulsion vigoureuse qu'ils avaient reeue de 
:lui et qui se continuait aprés sa mort: peu importe; si la gloire 
militaire qu’ils acquirent est leur, la responsabilité morale de leur 
. @uyre incombe tout entiére 4 Mahomet. Mais aussi, au point de vue 
‘musulman, leur part est immense; en déplacant l'islamisme, ils le 
sauvérent; confiné dans la Péninsule, n’ayant pour se constituer, se 
.développer et se soutenir, que ses habitants, il se fat peu a peu 
-amoindri par leffet du peu de culture intellectuelle , de l’esprit de 
division, et du reste de sabéisme, qu'il n’a pas, quoi qu’on-en puisse 
dire, complétement réussi 4 vaincre. Mais, transporté dans un milieu 
différent, ayant & son service, non-seulement les populations guer- 
_riéres du nord de |’Afrique, mais, en Asie, des populations instruites, 
. civilisées, habituées aux luttes de l'esprit et 4 la culture des arts, il 
-eut un succés assuré. 

Nous n’avons pas 4 raconter ici les conquétes des successeurs de 
Mahomet. On sait qu’en moins de cent ans leur empire s'étendit des 
bords de l’Indus @ ceux de la Loire; ils avaient enlevé a l’empire 
romain ses plus belles provinces, renversé deux monarchies puis- 
santes, pénétré au coeur de |’ Asie et de l'Europe, créé des flottes, des 

‘armées, une administration. On est pénéiré d’étonnement, presque 
d’admiration, en lisant le récit de ces campagnes merveilleuses, ac- 
complies sur un thédtre de plus.de mille lieues d’étendue, et qu'on 
se refuserait 4 croire si l'on ne savait dans quelles circonstances elles 
se sont accomplies; si l'on ne connaissait l'état de dissolution et de 

-désorganisation que la rivalilé des races, les hérésies religieuses, les 
maladresses de l'église grecque avaient amenée en Orient; la facilité 
avec laquelle, de tout temps, les peuplades orientales se sont dépla- 
cées, et les habitudes d’instabilité que les grandes migrations avaient 
depuis trois siécles apportées dans tout I’Occident. Il ne faut pas ou- 
-blier que la période d’invasion n’était pas termincée; le vent était aux 
conquétes; des hordes de toute langue et de toute origine avaient 
sillonné en tous sens l’ancien territoire de l’empire, c’était le tour 
des hordes arabes, elles venaient prendre leur part a la curée ; inva- 
sion la plus dangereuse de toutes, car elle avait un mobile religieux; 
arrivant idolatres ou sans parti pris dogmalique, les Germains, les 
Goths, les Bulgares, les Slaves, plus sauvages si l’on veut que les 
Arabes, devaient subir l’influence bienfaisante de la religion chré- 








ET SON FONDATEUR. 605 


tienne, et en échange lui apporter le principe vivifiant de leur virile 
et féconde jeunesse ; les Arabes, au contraire, arrivant avec un dogme 
tout fait et nécessairement hostile, ne pouvaient amener avec eux que 
la guerre, la guerre stérile et inféconde. 

Aussi cette histoire nvest-elle qu'une longue suile de violences ; 
histoire lamentable, dont tous les chapitres sont écrits avec du sang. 
Et le sang versé n'est pas seulement celui des infidéles sacrifiés 4 la 
dure loi de l’Islam, les discordes intérieures et le poignard en ré- 
pandent autant que le prosélytisme et le cimeterre. L’esprit de divi- 
sion naturel aux: Arabes, et qui est resté aprés Mahomet ce qu il 
était avant lui, a grandi avec le champ de leur ambition; ils se dis- 
putent des trénes avec l’acharnement qu’ils mettaient 4 se disputer 
les puits du désert et, dans leur violence, ils ne respectent méme 
pas leurs grands hommes ; des quatre premiers khalifes, trois, les 
plus grands, ceux qui aprés Mahomet ont le plus contribué 4 fonder 
Vislamisme, Omar, Othman, Ali, périssent assassinés ; la famille des 
Ommiades est massacrée en une soirée par les Abassides vainqueurs ; 
il est. inutile de multiplier les exemples de ce genre, j'aime mieux 
rappeler, 4 lhonneur du khalifat, Yimpulsion qu'il donna a |’étude 
des sciences et des arts, et le vif éclat qu’il jeta en ce genre, a une 
époque ot |'Occident européen Ctait plongé dans les ténébres de la 
barbarie. 

Mais il faut remarquer que ce mouvement manque essentiellement 
d‘originalité, qu’il fut éphémére et sans grandes conséquences ; le 
principal mérite des lettrés arabes est d’avoir traduit les ouvrages des 
philosophes grecs, celui des artistes, d’avoir développé les principes 
des arts de Byzance, de la Perse ou de l’Inde; et quant aux sciences 
exactes, elles firent bien peu de progrés; elles furent cultivées avec 
ardeur, étudiées, protégées par la faveur éclairée des ‘princes, mais 
elles dépassérent peu le point ov l’antiquité les avait laissées. Si les 
écoles de Bagdad ou de Cordoue contribuérent 4 entretenir le gout 
de l'étude, et & maintenir allumé le flambeau de la science, elles 
n’eurent qu'une bien faible influence sur la marche générale de l’es- 
prit humain et sur les découvertes ultérieures de Ja science moderne. 
Descartes, Newlon et Lavoisier ne procédent d'elles 4 aucun égard. 
Est-on bien sir, d’ailleurs, que ce soit 4 de véritables Arabes qu’elles 
aient dd leur éclat? Tout ce qui écrivait en arabe au moyen age 
n’était pas nécessairement arabe ; on peut méme affirmer que le plus 
grand nombre des écrivains appartenaient aux provinces conquises, 
4 la Chaldée, a la Syrie, 4 l’Espagne, au judaisme, qui avaient adopté 
la langue des vainqueurs. 

Enfin, ce développement scientifique loin d’étre dans l’esprit de 
l'islamisme lui était complétement opposé ; les docteurs orthodoxes 


606 L'ISLAMISWE 


le condamneérent; ef, en effet, le jour ott les Arabes se'furent adon- 
nés aux lettres et aux arts, ils perdirent la direction du mouvement 
musulman qui passa dans des mains plus guerriéres. Moins de trois 
siécles aprés la mort de Mahomet, le faisceau politique et religieux 
qu’il avait formé était complétement brisé, le khalife abasside de 
Bagdad n’avait plus qu’une autorité nominale et sans prestige; de 
toutes parts, en Espagne, en Mauritanie, en Egypte, en Perse, des 
dynasties indépendantes ‘s étaient élevées, et ce‘qui est plus grave, 
des sectes nombreuses attaquaient l’unité de Ja foi.: Non-seulement 
des dissidents, comme les Chiites ou partisans d’Ali, se séparaient de 
l’orthodoxie musulmane, mais des novateurs fanatiques, comme les 
Karmathiens et les Ismaéliens, élevaient drapeau contre drapeau, au 
tel contre autel, et affirmaient leurs hérésies par d’épouvantables 
massacres. 

A la faveur de ces dissensions, 1a chrétienté reprenait Yoffensive ; 
les chrétiens d’Espagne regagnaient pied 4 pied le terrain qu’ils 
avaient perdu ; Guillaume, comte de Provence chassait les Sarrasins 
des cdtes de France; les empereurs grecs, Nicéphore Phocas et Jean 
Zimiscés reprenaient l’Asie Mineure, Antioche, et allaient menacer 
Bagdad; enfin, un esprit de réaction se manifestait dans tout I’Occi- 
dent et annoncait les croisades; on pouvait prévoir le moment ot, 
laissés 8 eux-mémes, les Arabes seraient chassés avec leur croissant 
des royaumes qu ’ils avaient conquis, et refoulés dans les déserts dont 
ils n’auraient jamais du sortir. 

C'est alors que Pintervention d'une race nouvelle vint conjurer les 
dangers dont l’islamisme était menacé, ef assurer définitivement son 
triomphe. Je veux parler de la race tartare ou turque, qui, peu 4 pea, 
se substituant aux Arabes sur presque tous les trénes musalmans, 
mit au service de l'islamisme son indomptable énergie et ses rares 
qualités de commandement. Les premiers Turcs furent appelés par 
les khalifes pour leur servir de garde personnelle; ils commencérent 
par étre maitres au palais, puis ils furent maitres dans I’Etat : alors 
s établit un courant de migration qui dura plusieurs sidcles, et versa 
sur l’Occident des flots sans cesse renouvelés de barbares. 

C’est 4 ce courant que se heurtérent les croisades; elles larrété- 
rent un instant, mais furent englouties; livrés 4 leurs propres forces, 
les Arabes n’auraient pu résister a I’invasion de l'Europe chrétienne ; 
ce sont les Turcs qui ont vaincu, sous les noms divers de Seldjou- 
kides, Ortokhides, Kharismiens, etc.; Saladin lni-méme, le vainqueur 
de Tibériade, était Kurde. 


ET SON: FONDATEUR. 607 


HHI 


Le réle des migrations tartares ou turques est certainement un des 
problémes les plus intéressants et les plus difficiles de l’histoire ; par 
quelle remarquable fécondité.les hauts plateaux de |’Asie centrale , 
qui sembient.veués par la nature a la stérilité et 4 la solitude, ont-ils 
fourni ces hordes immenses qui, rayonnant dans toutes les directions, 
ont sitlouné ou soumis les trois quarts du continent asiatieo-européen, 
fondant des dynasties plutét que des empires, des armées et des 
admmistrations photét que des peuples, formant toujours dans les 
pays conquis une: caste distincte aussi remarquable par l'art de 
commander qu’ impropre a la production, at créant par l'antagonisme 
persistant des vainqueurs et des vaincus; des gouvernants et des 
gouvernés, un obstacle presque insurmontabdle au progres et 4 f& civi- 
lisation. Un travail d’ensemble qui, élucidant ces divers problémes, - 
rettacherat & learcentre commun les grandes invasions de la race 
tarlare: et-les suivrait dans leurs déplacements,. depuis le centre de 
l'Europe avec les Huns, les Hongrois ou les Oltomans, jusqu’aux 
extrémités de l'Asie avec les Mandchoux et les Mongols, un pareil 
travail, dis-je, puisé aux sources originales, offrirait le plus grand 
intérét, -et serait digne de tenter un historten versé dans la connals- 
sance des Jangues et des moeurs do |’Orient. 

Lesprit de religion ou de prosélylisme ne fut pour rien dans ces 
grandes invasions. Plongés dans Ja plus grossidre idolitrie, au mo- 
ment de. leur départ, les Tartares adoptérent assez facilement les 
croyanees qu'ils trouvérent sue leur chemin. En Europe, les Bul- 
gases, les Avares, les Hongrois se firent chrétiens; en Chine, Jes 
Mandchoux:se fivent bouddhistes; dans |’ Asie occidentale, les diver- 
ses fractions Turques embrassérent |’islamisme, et une fois conver- 
ties, se firent les champions armés de leur croyance : malheur irré- 
parable et dont il faut faire remonter la cause jusqu’é Mahomet, car 
eette conversion ne fut qu une affaire de cireonstance, et aucune 
prédisposition spéciale n’enchatnait d’avance les Tartares a la loi de 
islam. 

Quoiqu’il puisse paraitre- puéril de refaire Ihistoire aprés coup, 
on ne peut pourtant s’empécher de se demander, pour en deman- 
der compte 4 Mahomet, ce qui serait arrivé des Turcs, si leur 
invasion n'edt pas été précédée par l’établissement de l’islamisme. 
Trouvant la chrétienté en armes sur !’Euphrate et le Nil, de deux 


608 L'ISLAMISME. 


choses l’une : ou ils auraient reculé aprés des luttes plus ou moins 
vives, des ravages plus ou moins sanglants, comme les Huns, laassant 
le christianisme pour fermer les plaies et reprendre son empire ; ou 
vainqueurs, une fois mélés 4 la civilisation chrétienne, ils se seraient 
converlis; il en aurait été deux comme de tous les autres barbares 
~ idolatres qui ont envahi l’Occident, ils auraient accepté le joug du 
christianisme pour lui rendre en jeunesse et en séve ce qu’ils rece- 
vaient de lui. : 

Je me permets d’insister sur ce point, car pour moi il est capital : 
les destinées de l'islamisme et de la race turque sont solidaiges et 
ne sauraient étra séparées; et c'est 1a pour moi-un des principaux 
griefs que l'on puisse avoir contre l'islamisme. Sans les Turcs, les 
croisades auraient réussi, militairement. parlant, et l'on peut deviner 
les immenses conséqueaces d'un pareil succés ; mais, sans l’islanazsme, 
quand méme les Turcs eussent élé victorieux, quand méme -Constan- 
tinople fit tombée en leur pouvoir, cette conquéle.n aurait pas eu-le 
caractére que nous lui connaissons; qui sait-méme si, au lieu d’éine 
un fléau, elle n'eut pas été un bienfait, si les Ottomans, dominateurs 
chrétiens d'une nation chrétienne, donnant aux populations orien- 
tales un peu de l’esprit pratique et gouvernemental qui leur manque, 
neussent pas, par une fusion des races et des caractéres, apporté 
un élément de rénovation el de durée, la of ils ont apporté. le 
germe de Ja destruction et de la mort. : 

Chacun sait ce que la domination ottomane a fait des plus beaux et 
des plus fertiles pays de la terre; c'est l'islamisme qui en est cause, 
et cest l’islamisine qui rend la situation sans reméde. Tous les réves 
de régénération turque, de fusion, de conciliation, réves généreus, 
qui font plus honneur au cceur de ceux qui les congoivent qu'a.a 
connaissance qu'ils ont de l'Orient, sont des utepies irréalisables. 
Pour un musulman, l’idée de céder une parcelle de.sen pouvoir. a an 
chrétien est une idée non-seulement injuste, mais suctout souverai- 
nement ridicule ; c'est plus encore le mépris que ja baine qui éloigme 
Je musulman du chrétien, et qui rend la conversion du musuiman 
au chrishianisme un événement presque inoni. Et en fait, ik fart étre 
juste, l’accession sérieuse des chrétiens.au maniement des affaires 
est matériellement impossible. Toute lorganisatien politique et so- 
ciale étant basée sur le Coran, qui est a la fois Ja loi civilo et la loi re- 
ligieuse, il n’y a pas place pour eux; leur intervention ne peut étre 
amenée que par une révolution radicale, et celte révolution ne sau- 
rait étre demandée a l'abdication bénévole et spontanée des mu- 
sulmans. L'islamisme est donc condamné 4 rester immobile ou & 
disparaftre politiquement. Tant que ce résultat ne sera pas obfenu, 
et il ne parait pas prés d’étre atteint, l’élément musulman et I’élé- 


ET SON FONDATEUR. 609 


ment chrétien resteront en présence, comme deux adversaires néces- 
sairement hostiles, et dont les forces s’épuisent dans un antago- 
nisme stérile. 

Ainsi Vislamisme par les Turcs et les Tures par l’islamisme ont 
porté un coup fatal a des populations appelées & de meilleures des- 
tinées et, par l’abime qu'ils ont creusé entre eux et le christianisme, 
fermé toute porte au progrés. Pendant ce temps, que sont devenus 
les Arabes auxquels l’islam était particuliérement destiné, dont le 
tempérament religieux, dit-on, ne s’applique qu’a cette seule reli- 
gion et qui devaient recevoir d’elle tous les bienfaits de l’unité poli- 
tique et religieuse? Dans la péninsule arabique, le prétendu faisceau 
formé par Mahomet a été complétement rompu, c’est 4 peine s'il lui 
a survécn de quelques années, et aujourd’hui l'état social est, & peu 
de chose prés, ce qu'il était avant le Prophéte. Les sédentaires de 
I'Hedjaz, du Nedjed, de |’ Yémen, de l'Omén, forment autant de groupes 
étrangers l'un.4 Pautre, et généralement ennemis. Le souvenir dure 
encore des cinquante années de luttes et de massacres qui, au com- 
mencement de ce siécle, ont signalé les conquétes des Wahabites, et 
quant aux nomades, la guerre est leur situation normale. Au point 
de vue religieux, l’anarchie n’est pas moins grande; tandis que dans: 
lHedjaz, autour des villes saintes, l’orthodoxie officielle est en vi- 
gueur, au.centre régne le wahabisme, sorte de panthéisme fata- 
liste et absolutiste, dominé parla terreur et la délation; sur les bords 
de la mer des Indes et du golfe Persique, dans les régions jadis enle- 
vées 4 islam par les hérésies karmathiques, la foi n’est jamais reve- 
nue; il y régne un mélange des doctrines de Mahomet et des ancien- 
hes croyances, sans dogme bien défini, se traduisant par des pratiques 
diverses, le culte des héros, les sacrifices sanglants, et surtout par 
une haine sourde et violente contre l’islamisme. Les Bédouins ne sont 
musuimans que de nom; quand ils sont en dehors de l’influence des 
villes ou A Vabri des regards indiscrets, ils retournent 4 leurs an- 
anciennes .croyances Sabéenes et planétaires dont la tradition ne 
s'est jamais perdue dans le désert‘. Il est curieux de remarquer que 
le Bédouin d'Arabie, ce prétendu type du Sémite monothéiste néces- 
sairement et fatalement voué a l’islamisme, est de tous les Sémites 
celui qui.s'est montré le plus rebelle 4 Pislam. Mahomet |ui-méme 
désespérait deleconvertir. « Les Arabes du désert, disait-il (Coran, rx, 


! Voir & ce sujet les curieuses révélations de M. Palgrave, qu'un séjour pro- 
longé dans l'interieur de |’Arabie et sa profonde connaissance des langues et des 
choses de l'Orient ont mis 4 méme d'étudier mieux qu’aucun voyageur létat des: 
esprits et des croyances. Ces observations ont été publiées en Angleterre sous le titre :, 
Narrative of year’s Journey through Central and Eastern Arabia, by W. Gifford 
Palgrave, London. 1965. 


G0 L'ISLAMISNE 


« 98), sont les plus endurcis dans leur infidélité, et il est naturel qu’ils 
« ignorent les préceptes que Dieu a révélés & son apdtre. » Il y avait 
dans ses sentiments 4 leur égard comme une vieille rancune du fel- 
lah chamelier, habitué dés son enfance a considérer le pillard no- 
made comme son ennemi naturel. Toujours est-il que, aujourd'hui, 
les plus fervents sectateurs de l'islam et ses défenseurs les plus utiles 
sont les peuples auxquels il n’était pas destiné : en Syrie, les habitants 
des villes, débris du monde syro-romain; en Egypte, les des- 
cendantsdes Pharaons; dans les provinces barbaresques, un mélange 
de toutes les races; enfin le Turc né sous un autre ciel, musulman 
par circonstance. 

Tout cet ensemble de peuples est dans un état social voisin de 
l’impuissance et rivé & une chaine qu'il ne peut briser. Or cette déca- 
dence ne provient pas seulement de leurs qualités ethnegraphiques ; 
il serait injuste de condamner d'avance en masse a l’anarchie ou a 
la servitude des millions d’hommes dont le passé n'est pas sans 
grandeur, sous prétexte que l’inclinaison de leur angle facial ow l’im- 
fluence du climat qu’ils habitent ne leur permet pas de s'élever au- 
dessus d’un certain niveau intellectuel et moral. A l'exception des 
Arabes bédouins, la plupart des peuples qui professent Pislamisme 
sont susceptibles de civilisation ; et les Bédouins, nous ]’avers déja dil, 
c’est le petit nombre; le premier effet du progrés sera de les chasser 
des terres cultivables et de restreindre leur territoire aux espaces 
que leurs troupeaux seuls peuvent utiliser. Mais les populations 
sédentaires, agricoles au commergantes ont, 4 un degré suffisant, les 
qualités nécessaires pour améliorer leur condition sociale et poli- 
tique, et pourtant elles perdent chaque jour en cohésion, en culture 
intellectuelle, en valeur morale, en richesse et méme en importance 
numérique. Il importe de mettre en regard de ce tableau celui 
des progrés accomplis par les communaulés chrétiennes partout 
mélangées & la société musulmane; je ne parle pas seulement des 
populations grecques ou slaves de la Turquie d‘Eurepe, leur su- 
périorité sur les Turcs et l'extinetion graduelle de ces derniers 
sont des fails notoires qu’é la rigueur om pourrait altribuer 4 la 
supériorité de larace. Mais je parle des chrétiens asialiques, Sé- 
mites ou autres, répandus sur la surface de la Turquie d'Asie, et 
que rien ne distingue des musulmans, si. ce n'est la refigion : ls ont 
la méme origine, la méme langue, les mémes instincts, les mémes 
qualités et les mémes défauts naturels; ils ont sur les musulmans 
le désavantage d'étre placés dans de mauvaises conditions morales, 
n’ayant ni responsabilité politique, ni sécurité, mi méme la compléte 
unité religieuse, et se trouvant depuis des siécles & la triste école de 
la servitude, mauvaise conseillére entre toutes; powrtant leurs pro- 


ET SON FONDATEUR. 644 


grés sont rapides et manifestes, ils ont la soif de l’instruction, |’ap- 
titude aux affaires, le sentiment de leur vitalité et de leur avenir : ce 
ne sont ni des saints ni des héros, tant s’en faut, mais ils ont en eux 
un principe de vie et de progrés qui est supérieur aux obstacles ve- 
nant soit des circonstances extérieures, soit de leur propre nature. 
On parle de la fidélité religieuse des musulmans et on I’a citée comme 
une preuve de l’affinité naturelle qui existerait entre les races orien- 
tales et l‘islam; mais que dire alors de cette fidélité bien autrement 
extraordinaire qui, dans chaque ville de l’empire Ottoman, a conservé 
un noyau de chréliens indigénes, malgré les persécutions, les ava- 
nies, les massacres périodiques? Et que penser des bienfaits de 
l'islam, quand on voit cette communaulé persécutée, prendre le pas 
dans le seul champ laissé 4 son activité, celui du commerce et de 
l'industrie, tout attirer 4 elle, se rendre indispensable aux musul- 
mans, non-seulement dans les détails orditiaires de la vie, mais 
méme dans la gestion des affaires publiques, se mettre en rapport 
avec l'Europe, étudier ses langues et ses mé{hodes, montrer enfin 
ce dont aurait été capable !'Orient chrétien, s'il n’avait été jeté hors 
de ses voies par l’islamisme? On est donc obligé de reconnaitre que 
Ta décadence des nations musulmanes tient bien moins a des ques- 
tions de race qu’a des causes d'un ordre plus élevé. 
On Je voit, notre conclusion différe radicalement de celle du livre 
ep nous a servi de guide ; pour nous, |’islamisme est un fléau quia 
ait le malheur des peuples qui l’ont embrassé; pour M. Saint-Hi- 
Jaire, au contraire, c'est un bienfait. It faut que, sur ce point, sa 
conviction soit bien profonde pour que, amené a parler des crimes 
de Mahomet, il ait écrit cette phrase: « Ou son ceuvre religieuse 
avortait, ou elle n’était possible que par les voies qu'il a employées, 
tout impures qu’elles sont, il vaut encore mieux qu’il ne s‘en soit 
pas abstenu. » Nous ne discuterons pas ces lignes, Vhistoire est la 
pour répondre; les faits que nous avons rapidement et imparfaite- 
ment résumés se chargent de montrer, 4 l’honneur de l’éternelle 
morale et de l'éternelle justice, que les voies impures ne pouvaient 
produire et n'ont produit qu’une ceuvre impure et mauvaise. N’est-ce 
pas, d’ailleurs condamner d’un mot un systéme religieux, que d’avouer 
que ses succés sont dus au mensonge et a la violence; nous nous 
contenterons donc de cet aveu qui suffit 4 notre thése, et donne raison 
aux détracteurs de l'islamisme contre ses nouveaux apologistes. 
Mais nous ne pouvons nous empécher de nous demander, avec une 
douloureuse surprise, la raison de ces divergences d’opinion : d'ou 
vient qu’un méme fait peut étre jugé d’une maniére si différente par 
des coeurs également honnétes, également sincéres, également dési- 
reux d’arriver 4 la vérité? que flétri par les uns comme un fiéau, il 


612 | L'ISLAMISHE 


soit salué par les autres comme un bienfait? Le bien et le mal ont- 
ils donc perdu les caractéres qui devaient les faire reconnaitre 4 tous 
les yeux, ou leur notion n’est-elle plus perceptible 4 nos regards 
blasés ? Nous ne voulons pas le croire; nous aimons mieux espérer 
gu'il ya 1a un malentendu et que nous ne parlons pas des mémes 
choses. Comme nous le disions en commencant, il y a dans|'isla- 
misme un fait et une doctrine qui, en apparence, ne semblent pas 
d’accord; si on ne considére la question que sous une de ses faces, 
elle change d’aspect ; si on n’envisage que la doctrine, en l’isolant de 
l'histoire, des préceptes moraux qu’elle a autorisés et des conséquen- 
ces sociales et politiques qu’elle a produites, on se trouve en présence 
d'idées simples, grandes, élevées, qui imposent le respect. Si, de plus, 
en se livrant 4 cette étude, on est dans cette disposition d'esprit, trop 
communeaujourd hui, par laquelle, tout en reconnaissant la nécessité 
de la religion, on n’accorde 4 aucune de celles qui se partagent le 
monde de posséder la vérité absolue, si l’on est philosophe spiritua- 
liste tout court, on se trouve avec celte doctrine des sympathies plus 
intimes ; non que je veuille faire aux spiritualistes l’injure de croire 
gu’ils se sentent attirés ou séduits par Jes facilités morales de la loi 
musulmiane, mais ils trouvent dans ce déisme, réduit 4 sa plus simple 
expression, sans théologie, sans culte, presque sans dogme, plus 
d’une conformilé avec leurs propres croyances. De 14 une indulgence 
bien naturelle, et une tendance a dégager la responsabilité morale de 
la doctrine en mettant sur le compte des circonstances politiques, de 
l’influence de race ou de climat, des traditions antérieures, des néces- 
sités sociales ou autres, toutes les taches qui dans la pratique ont 
accompagné son développement. Les spiritualistes chrétiens se sen- 
tent plus 4 leur aise: ils ont, pour juger les fausses doctrines, une 
régle que leur a laissée le divin Maitre lui-méme : A fructibus corum 
cognoscetis eos, vous les jugerez 4 leurs fruits. Et c'est en effet par ses 
fruits que nous avons jugé l’islamisme. Nous pourrions donc nous 
arréter ici et terminer la ces réflexions, déja trop prolongées; mais la 
doctrine est un élément trop important de la question et elle est trop 
souvent invoquée contre nous pour que nous ne disions pas les pensées 
quelle nous inspire ; nous demanderons donc au lecteur de nous 
accorder encore quelques instants ; nous essayerons de lui montrer 
que la contradiction entre le fait et la doctrine n’est qu’apparente et 
le désaccord moins profond qu’il ne semble au premier abord. 


IV 


- On connait la laconique simplicité du Symbole musulman : « II n'y 
a de Dieu qu’Allah, et Mahomet est l’envoyé d’Allah. » Allah, c’est le 





ET SON FONDATEDR. 01s 


Jéhovah de la Bable, mais plus terrible encore : c’est Je Dieu anique, 
créateur de toutes choses, maitre absolu de ]’umivers-et de ses créa- 
tures auxquelles il temoigne plus de clémence que de tendresse, plus 
d’'indulgence et de miséricorde que d’amour : aux bons, aux justes , 
aux fidéles musulmans, al téserve dans l'autre monde les merveilles 
de son paradis ; aux méchants, aux infidéles, il prépare le feu de la 
géhenne. fil ¢ommunique avec tes hommes par I'interenédiaire des 
prophétes ou envoyés, aunquels des révélations directes ont donné la 
mission d’instruire ’humanité : Abraham, Moise, David, Jésus ont 
suocessivement et progressivement apporté la vérité sur la terre; la 
mission de Mahomet complete ct résume toutes celles qui l’ont pré- 
cédée, de méme que le Coran résume tous les livres antérieurs et 
renferme tout ¢e qui es! nécessaire & la conduite et au salut des 
hommes. Quoique ce symbole ne suffise pas pour expliquer tous les 
problémes métaphysiques que soulévent l'existence, la chute et la 
rédemption de l'homme, et qu'il offre peu d’aliment a la vie spiri- 
taelle de l’ame, il n’a rien pourtant que de grand et d’honnéte; il 
différe peude la religion d'Abraham dont Mahomet s’est donné, d’ail- 
leurs, comme le descendant et le continuateur. Sans approfomdir ° 
dans quel ordre d’idées la nature particuliére du paradis de Maho- 
met‘ entretient l’esprit et limagination de ceux qui espérent le 
mériter, il est certain que la croyance 4 la vie future et au Dieu 
unique servi par la priére et les bonnes ceuvres est, prise en soi, un 
élément de moralisation et de progrés. Mais la croyance n’est pas 
tout; quelque grande et simple qu'elle soit elle ne constitue pas 
teute ln religion ; un point important, si ce n'est Je plus important, 
est de connaitre les préceptes qu'elle impose, les vertus qu'elle dé- 
signe comme ouvrant la porte de ce paradis offert aux efforts de tous, 
et les vioes qu’elle condamne comme entrainant les peines éternelles : 
quelle est en un mot la morale qui accompagne la doctrine? 
Nous ne dirons pas comme |'éminent écrivain qui traitait der- 
niérement le méme sujet que nous, avec plus de talent et d’ex- 
périence, mais avee une conviction qui semble beaucoup moins 
arrétée que ja ndtre: il n'y a qu'une morale et il y a plusieurs reli- 
giens. Chaque religion enseigne une morale différente qui peut servir 
de criterium pour juger sa valeur relative : s'il n’y a qu'une vénité 
morale, 4 plus ferte raison n’y a-t-il qu'une writé religieuse, cf 
comme la vérité.absolue, de son essence, est une, la vérité morale et 
la vénité religieuse sont amséparables. Or, la morale absolue, of se 


* J‘engage ceux qui considérent les peintures du Coran comme des allégories & 
relire Sour. xu, 71; Lv, 72, 76; ivi, 35. Le langage est aussi explicite que pose 
Stile, et les vrais croyants s'attendent bien 2 !a réalisation la plus enatérielts et la 
plus littérale dea espérances quileur sont données. 

Novemsnr 1865, 40 


614 LISLAMISME 


trouve-t-elle, sinon dans le christianisme? La notion méme d’une 
morale absolue existerait-elle dans le coeur humain si elle n’avait 
été révélée par VEvangile? il est permis d’en douter. Toujours 
est-il qu’en dehors du christianisme toute morale est imparfaite, 
et d’autant plus imparfaite que le systéme. religieux auquel elle 
appartient s’éloigne plus du type divin enseigné par I’Evangile. La 
morale du Coran, dans ce qu’elle a de pur et d'élevé, est empruntée 
4 nos livres saints, mais elle est loin d'avoir Ja clarté et la précision 
du modéle : il raégne sur les points principaux, ceux qui sont desti- 
nés 4 régler les rapports des hommes entre eux, une incertitude, une 
contradiction qui ont été l'origine et la cause de grands malheurs 
et de grandes fautes : il serait bien difficile, pour ne pas dire. m- 
possible, d’extraire du Coran un code précis, de morale. 

J'ignore si beaucoup des lecteurs du Correspondant ont Ju le Co- 
ran : pour ma part j’ai dd m’imposer cette lecture, etje déclare qu’il 
n’en est guére de plus fatigante et de plus péntble. Quand on par- 
court ce mélange incohérent de priéres, d’invectives, d’ anecdotes, ou 
les louanges de Dieu les plus belles, et les accents de la conscience 
la plus pure sont entremélées de prescriptions légales, matrimoniales 
ou hygiéniques, de contes hurlesques et de sauvages anathémes, on 
ne peut se défendre d'une profonde tristesse en songeant. aux mil- 
lions d’étres humains. qui n’ant pour guide dans la; vie que, cet in- 
forme chaos, et auxquels il cache pour jamais la pure lumiére de 
l’Evangile. Les récits de la Bible y sont mutilés et dénaturés ; les 
grandes figures de Phistoire sainte dont chacun de nous retrouve les 
silhouettes colossales gravées au fond de sa mémoire par les Tecons 
d’une mére, y sont réduites aux proportions de personnages de contes 
de fées: Souvent, en célébrant les grandeors divines, Mahomet a 
d’heureux motvements : on sent passer comme un souffle biblique 
par lequel on se laisse porter, sans trop se demander si ce n’est 
pas de David ou d'Isaie qne vient Vinspiration; mais le ton me se 
soutient pas; une chdte brusque, souvent puérile ‘ou ridicule, vous 
fait descendre des hauteurs ob vous vous‘ croyied appelé.et retomber 
lourdement sur‘ta terre, ¢’est--dire sur le sable aridé da désert. 
Aucune suite dans tous ces fragments, aucun enchainement, aucune 
harmonie; la seule idée générale qui donne’ wn‘ ‘peu d’unité 4 cette 
ceuvre confuse est la croyance au Dieu unique et personnél: c'est la 
seule notion. claira, précise; elle revient & chaque.instant, elle est 
exprimés avec. farce, avec conviction, quelquefois avec, grandeur : i 
semble que ce soit 18 la seule idée que cet esprit lent et illettré, ré- 
duit & s’instruirelui-méme, soit parveny j as ’agsimiler complétement : 
il a mis vingt ans & la concevoir,: i] sy. cramponne comme d'une dé- 
couverte personnelle : elle lui suffit ef lui tient lieu de tout. Ses idées 





ET SON FONDATEUR 615 


- morales sont loin d’avoir la méme précision : confuses par elles- 
mémes elles sont encore obscurcies par le voile des passions. Crest 
que Mahomet est avant tout homme d’action et de lutte :c’est moins 
un penseur entrainé par le courant de ses méditations ou un poéte 
écoutant l’inspiration du moment, qu'un combattant qui se sert de sa 
plume comme de son épée, suivant les impressions ou les besoins 
du jour : une-victoire l’enivre, une défaite ébranle ses compagnons, 

une résistance l’irrite, un ‘amour houveau agite ses sens, une faveur 
de la Providence exalte sa reconnaissance , et sous empire de ces 
sentiments divers il n’écrit pas, il ne savait pas écrire, mais il impro- 
vise, d'autres recueillent ces piéces détachées dont ta collection com- 

pose le Coran et qur portent l’empreinte des agitations de sa vie et 
des contradictions de sa pensée. 

On concoit que dans un recueil dé ce genre il soit assez facile, par 
des choix convenablement fails, de composer des extraits trés- dispa- 
rates. C’est ainsi que M. B. Saint-Hilaire, 4 la fin de son volume, :a 
réuni des extraits ot! tout respire la piété, la tolérance et la mansué- 
tude : maisa ce Coran expurgé, il est facile d’en opposer un autre 
d’un caractére tout différent et quelques lignes suffisent pour fuire 
crouler cet échafaudage de vertus. Il suffirart aux versets que nous 
avons déja cités et qui, sous le nom de polygamie ou d’esclavage, 
autorisent toutes les débauches, d’en joindre quelques-uns comme 
ceux-cI : ; 7 


« Ne prenez point mes ennemis et les votres pour amis » (x, 1), 

« Combattez les infidéles jusqu’a ce qu'il n’y ait.plus d’autre culte 
que celui du Dieu unique » (vim, 40). 

« Tuez les idolatres partout oi vous les trouverez, faites-les pri- : 
sonniers, assiégez-les et guettez-les 4 toute embuscade.» (ix, 5). 

« Lorsque vous rencontrerez des infidéles, eh bien! tuez-les au 
point d’en faire un grand carnage » (xtvu1, 4), 

« Ce n'est pas vqus qui les tuez, c'est Dieu; quand tu lances un 
trait, ce n’est pas toi qui le lances, c’est Dieu » (vat, 17). . 

« Ne faites pas la paix avec les infidéles quand vous ates les plus 
forts » (xivit, 37), 

« On ne pourra s’en prendre & Yhomme qui venge une injustice 
qu’il aura éprouyée | » (x IM, 39). 


On arriverait par ce:procédé &: composér un ede de dévergondage : 
etde violence qui ne serait pas plus te vrai Goran que le cole de piéte— 
et de charité que l'on a cru’ pouvoir en tirer. ‘Le vrat’ Coran nest ni 
systématiquement sanguinaire ni absolument vertueux:: il témoigne, 
cher son aateut, a cété dane grande fot'en Dieu, d’uie grande in- 
certitude sures moyens de-l'honorer et: dé le servir. - 


616 LISLAMISUE 


Ce‘ n’est. denc pas dans a lettre du livre qu'il faut chercher le 
véritable.esprit de l'islam : en présence des contradictions qui y¥ 
abondent, il est bien moins important de savoir quel est le texte que 
de savoir quel est le sens que la tradition et la pratique bu ont 
attribué. Or il n'est que trop évident, comme I'a fait remarquer 
M. de Rémusat, que « du Covan, de ce code de liberté morale et 
de fraternelle mansuétude, les musulmans sent parvenus 4 déduire 
le fatalisme, \’mtolérance, le fanatisme persécuteur : a cété de ses 
prescriptions d’une austére pureté, ils ont su découvrir des encoura- 
gements aux sensualités des nations ou des. sectes les plus corrom- 
pues. » M. Saint-Hiletre le reconnait aussi, il a trouvé, pour flétrir 
ces crimes et ces débauches, des paroles émues et sévéres. Allez voir a 
Djedda, 4 Damas, 4 Delhi , comment de nog jours encore les vrais 
croyants commentent la loisainte! A cela vousrépondez qu'ils sontdans 
l’erreur, que le Coran de Mahomet n’autorise pas de semblables inter- 
prétations! Prétendez-vous connaitre la pensée du Prophéte mieux 
qu Omar, mieux quwAh, qui ne Pont pas apphiquée autrement que 
les fanatiques de tous les siécles. Etes-vous d’ailleurs sdr de bien 
comprendre le texte lui-méme : la langue arabe a des nuances infi- 
nies et des ambiguités que notre langue, avec sa rigoureuseclarté, ne 
saurait rendre : quelque fidéle que soit ume traduction, (et entre pa- 
renthéses, celle de Savary est la moins fidéle de toutes) elle ne sau- 
rait servir de base 4 la délicate discussion qui serait nécessaire peur 
décider entre les commentateurs pratiques du Coran et ses nouveaux 
commentateurs chrétiens. Quant 4 recourir au texte original, qui de 
nous le pourrait utilement? Pour ma part, du moins, je me récuse 
complétement, et je préfére rester sur le terrain des faits et de l’his- 
toire. A ce propos, il me revient en mémoire une anecdote, je pourrais 
presque dire un souvenir personnel, et je demande la permission de 
la raconter : elle est caractéristique et pourra ne pas manquer d'ac- 
tualité. 

C’était 4 Damas, un an 4 peine aprés les célébres événements qui ont 
ensanglanté cette ville. Le quartier chrétien (une ville de vingt mille 
Ames) était encore comme au lendemain de l’incendie ; aussi lo 
que l’ceil pouvait s'étendre on ne voyait que des ruines abandonnées, 
et, le long des murs noircis, des taches de sinistre apparence n’é- 
talent pas complétement effacées. Quelques Francais étaient réunis 
cher Abd-el-Kader, dans cette maison qui, pendant les massacres, 
avait eervi de refuge 4 un grand nombre de chrétiens. La conver- 
sation tomba sur événements terribles dans lesquels |'émir a 
joué un role moins décivf et surtout moins désintéreasé qu'on 
a bien voulw ledire. Un des interlocateurs demanda 4l'émir ce qu'il 
pensait, au pointde vue de la doctrine musulmone, de ta conduite des 





ET SON FONDATSUR. a7 


Damasquins : Abd-el-Kader qui se doane pour un docteur de la loi ré- 
pondit : «Ils ont eu tortd'user-de leur droit, mais iewr dro était ineon- 
« testable : les chrétiensn’avaient pas payé le kheratch ! » Le kharatch, 
on le sait, ou rachat, estun impdt par lequelles chrétiens ‘soumis A la 
domination musulmane rachétent le droit de vivre : les: puissances 
européetmes ont cru bien fare, en 1856,'en-arrachant @ la Porte otto- — 
mane l’abolition de cet impét humiliant : on-vart:ce que les chré- 
tiens ont gagné & cette victoire dmplomatique, et comment Abd- 
el-Kader, oe prétendu type de l’islamisme todérant et conaaliateur, en 
apprécrait les conséquences.- : a | 

Amsi denc, qué Mahomet |’att-voulu- ou non,.que le Coran Vau- 
torise ow non, la doctrine musulmane renferme des taches gros- 
sitres, ivraie' mélée au bon grain qui I'étouffe. et l’empéche de 
deaner de bons fruits. A cété de la priére; de: l'aumdne, de la .con- 
fiance en Dien et des prescriptions ‘pteuses et utiles de la moralela — 
plus pure, elle: contient. ou favorise ‘le sensualisme, le falalisme et 
Vintdlérance violente. L'effet de ces trois défauts. est de prostituer 
la famille, d’éteindre le sentiment.de Ja respensalnlité, de détruire 
le respect du droit d’autrui, ct de tuer-la ldberté : or, sans la fanudle, 
sans la responsabilité, et sans.la liberté, il n’y.a pour lesmdividus 
et les Ktats, aprés un temps ples ou moms long, qu abaiasement et 
décadence : sous l’empired’une doctrine .qui établit la culte de la 
force, Yentier affranchissement des sens;.etiqui permet si facie- 
ment de transformer en couvre pie les inspirations de la :viclence ou 
de la convoitise, toute notion de contrainte morale.et volontaire, seule 
base du perfectionnement individuel et de ka mieralisation publique 
a complétement:disttaru. En faut-il d'avantage pour exphiquer com- 
ment Vislamisme, malgré la pureté relative de sa doctrine, n'a 
réusst 4 fonder'dans les mes et dans tes empires que I’amarchie et 
le despotisme ? 

A ces causes d’impuissance morale, les théologiens en ajouteront 
une dutre,; et ce n'est pas ici que leur jugement saurait étre récuse. 
Le divin Maitre a dit : « Quand méme vous donneriez tout votre 
bien aux pauvres, si vous n’avez la charité, cela ne vous servira de 
rien. » En d'autres termes, les bonnes ceuvres, la morale, la doctrine, 
n'ont -pas par elles-mémes une puissance abstraite et absolue quand 
il leur’ manque une vertu secrate, une action surnaturelle, une 
intervention mystique et-réelle de la. divinité méme, la grace qui 
féconde et vivifle. .. Pg s 

Un homme qui n'était pas ‘un théologién, mais. dont la parole 
aura peut-étre plus de crédit auprés de M. Saint-Hilaire que celle 
d'un: théologien,. Tocqueville, nous a laissé sur Vislamisme un 
jugement rapidement écrit, mais qui porte, comme tout ce qui sort 

















/ 
618 L'ISLAMISME ET SUN FONDATEUR. 


de sa plume, l’empreinte de la profondeur et de l'impartialité ; nous 
ne saurions mieux finir qu’en le transcrivant ‘. 

« Le Coran ne me parait étre qu’un compromis assez habile entre 
le matérialisme et le spiritualisme. Mahomet a fait la part du feu, 
comme on dit, aux plus grossiéres passions humaines pour pouvoir 
faire pénétrer avec elles un. certain nombre de notions fort épurées, 
afin que, les premiéres: maintenant les secondes, l'humanité mar- 
chat passablement, suspendue entre le ciel et la terre. Voila la vue 
philosophique et désintéressée du Coran : quant a la partie égoiste, 
elle est hien plus visible encore. La doctrine que la foi sauve, que le 
prenticy de teus;lee-depoirs tellgionx est dobar qubuglémedt au Pro- 
phéte, quela guerre sainte est la premiére de toutes les bonnes euvres, etc., 
toutes ces doctrines dont le résultat pratique est évident, se retrouvent 
4 chaque page et presque & chaque! mot du Coran. Les tendances 
violentes et sensuelles du Coran, frappent tellement les yeux que je 
ne concois pas qu’elles échappent 4 un homme de bon sens. Le Coran 
est un progrés. sur le polythéisme.en ce sens qu'il contient des no- 
tions plus nettes et plus vraies de la divinité et qu'il analyse d'une 
vue plus étendue et plus profonde certains devoirs généraux de 
I’humanité. Mais il passionne, et, sous ce rapport, je ne sais s'il n'a 
pas fait plus de mal aux hommes que le-polythéisme qui, n’étant 
un, ni par sa doctrine, ni par son.sacerdoce, ne serrait jamais les 
Ames de fort prés et leur laissait prendre assez librement leur essor, 
tandis que la doctrine de Mahomet a exercé syr l'espéce humaine 
une immense puissance que je crois, a tout prendre, avoir été plus 
nuisible que.salutaire. » . | . 

| M. pe Vocus. 


‘ Tocqueville, Quvres et Correspondances inédites. Lettre & Louis de Kergolay. 
Tome I, p. 554. _ ee : 


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GLACES DE SAINT~GOBAIN 
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’ ei a Ge » aae ' Y t t se 
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“Au mioig d’éctobrée 1665, le ‘roi Louis XIV, sur le rapport de Col - 
bert, accorda un privilége pour I’établissement de l'industrie des 
glaces en Frahees aor | 

Ati mois @ octobre 1865, la Compagnie qui tire son origine de cet 
acte royal en a cétébré fe deux centiéme’ anniversaire. ; 

Peu de compagnies commerciales peuvent faire remonter les an- 
nales de feurs établissements jusqu’é deux siécles en arriére. Il m’a 
paru intéressant de suivre, depuis Louis XIV jusqu’a nos jours, dans 
une méme industrie, longtemps privilégi¢e et maintenant soumise 
au droit commun, longtemps mystérieuse et maintenant publique, 
longtemps réservée au luxe et maintenant usuelle, la transformation 
des lois, des procédés, des prix, de la condition des ouvriers. Des 
documents authentiques, presque tous inédits, m’ont permis de 
rendre complete cette page trés-secondaire, mais curieuse, de l’his- 
toire administrative et industrielte de la France *. 


¢ Archives de la Compagnie de Saint-Gobain, contenant les procés-verbaux depuis 
4696, un manuscrit de M. Deslandes, directeur de 1756 a 4789, l'acte de société de 
1702, le texte des lettres patentes de.1665, 1683, 1688, 1695, 1702, 1757, 4785, et 
de tous les arréts relatifs aux diverses Compagnies. — Piéces recueillies aprés la 
mort du marquis de Sainte-Fére par M. Boutron, administrateur, — Notes diverses 
communiquées par MM. de Fresne, de Kersaint, Desrousseaux, administrateurs ; Bi- 
ver, directeur général; Fain, secrétaire du conseil ; Chatelain, archiviste, ete. — 
Les grandes usines de France, 1862, livraisons 41, 42, 45. 


620 LA MANUFACTURE DES GLACES 


2 I. 


COLBERT ET L'INDUSTRIE FRANCAISE EN 41665. 


La date de 1665 rappelle un des moments les plus brillants du 
régne de Louis XIV. 

A la gloire militaire, un moment arrétée, ne succéde pas encore, 
au moins dans sa plénitude, la gloire des lettres; Descartes et Pas- 
cal sont morts, Bossuet commence a peine 4 devenir célébre, Racin 
n’a pas achevé Andromaque, ni Moliére le Misanthrope. Mais cest 
l'heure du grand développement des arts, des industries, des tra- 
vaux publics. Le Poussin, sen ceuvre achevée, meurt 4 Rome en celle 
méme année; Lebrun, Mignard, Mansard, entourent le roi; Ver- 
sailles se transforme; Perrault travaille au Louvre; et, depuis trois 
ans, Colbert est ministre. 

Nul ne conteste 4 ce grand homme le titre de rénovateur de }'in- 
dustrie francaise; il en fut aussi le précepteur; elle lui doit de 
nombreux établissements et des réglements plus nombreux encore ; 
la réglementation fut déplorable, la création fut merveilleuse. Cest 
seulement en 1669 que Colbert généralise ses réglements; en 1665, il 
crée, ilinvente, il anime, et 4 ce moment il est admirable. Je ue 
sais pas si la correspondance militaire de Napoléon est plus interes- 
sante que la correspondance administrative de Colbert’, & cette 
époque. Le général en chef d’une armée en campagne ne deéveloppe 
pas une activité plus merveilleuse 4 lancer ses bataillons et ses of- 
dres, que le ministre de Louis XIV n’en mit A distribuer ses plans 
et ses agents. Il n'apprend pas avec plus de plaisir la prise dune 
redoute, l’occupation d'une place, la déroute d’un corps ennemi, que 
Colbert ne manifeste de joie 4 la nouvelle de l’arrivée d’un ouvriel 
étranger, de la fondation d’une fabrique, del'invention d’un procédé 
nouveau. Lui-m¢me fils d’un marchand*, animé d’une véritable pas- 
sion pour le commerce, 4pre au gain, peu scrupuleux, il poursuit 
dans toutes les directions ce que 1’on peut appeler ses campagnes 
industrielles. Prenant bien de la peine pour attirer en France des 
ouvriers étrangers que la révocation de l’édit de Nantes dispersera 
bientot, il fait venir des Hollandais pour fabriquer le drap, des Sué- 
dois pour préparer le goudron, des Allemands pour battre le fer- 


' § Correspondance adnrnistrative, pudiite par M. Depping. — Histotre et lettres & 
Colbert, pav M. Pierre Elément, de Finstitat. — Aistoire des classes ouvritres em 
Franee, t. H, par M. Levasseur. 


* Ce point est mis horsde doute par M. CKment, Hist.. deCotbert, p. 456. 





DE SAINT-GOBAIN. 6a 


blanc, des Flamands pour chamoiser les peaux. L’abbé de Gravel, 
ministre en Allemagne, négocia trois ans avant d’obtenir des on- 
wriers ferblantiers. C’est 4 un autre diplomate, Frangois de Bonzi, 
évéque de Béziers, alors ambassadeur A Venise, que Colbert s’a- 
dressa, en 1664, lui demandant: de‘dérober & a puissante république 
les secrets et les artisans de deux industries charmantes, les glaces 
et les dentelles, ou, comme on disait alors, hes miroirs de Venise et 
les points de Venise. 

Ce Francois de Bonzi appartenait 4 une grande famille florentine, 
comme les Gondi. Pendant un siécle les membres de cette famille fu- 
rent employés par les Médicis 4 leurs négocialions matrimoniales, 
et par les rois de France 4 leurs négociations diplomatiques. Six 
Bonzi, d’oncle & neveu, se succédérent sur le siége épiscopal de Bé- 
ziers*, et deux furent cardinaux. Un Bonzi avait négocié le mariage 
de Catherine de Médicis; un autre, le mariage de Marie de Médicis. 
Celui qui nous occupe venait de conduire 4 Florence la fille de Gaston 
d'Orléans, dont il avait préparé V'union avec le fils du grand-duc, lors- 
qu'il fut nommé ambassadeur & Venise. « Ces Bonzi, dit Saint-Simon, 
« nont été heureux en mariage que pour eux-mémes; » et, aprés 
avoir tracé le portrait si plaisant de la marquise de Castries, sceur de 
Francois de Bonzi, qui avait donné une autre de ses sceurs au mar- 
quis de Caylus, il ajoute : « C’était un prélat supérieur 4 sa dignité, 
« toujours a ses affaires, toujours prét 4 obliger ; beaucoup d’adresse, 
« de finesse, de souplesse, sans friponnerie, sans mensonge et sans 
« bassesse*. » 

On voit que Colbert s’adressait bien. Mais la négociation n’é- 
tail pas facile; elle covita 4 ce ministre infatigable des correspon- 
dances avec les ambassadeurs pendant dix ans, et l’évéque de Béziers, 
le 8 novembre 4664, commence par lui répondre que, « pour lui 
envoyer-des ouvriers, il court le risque d’étre jeté 4 la mer. » 


‘ Deux évéques italiens, un Strozzi (1556) et un Médicis (1562), avaient occupé 
le siége de Beziers. [ls avaient eu tous les deux pour vicaire-général leur parent 
Thomas de Bonzi. Evéque a son tour (1576), il présida les états du Languedoc 
(4584), et se démit (1596), en faveur de son neveu, Jean, qui fut cardinal de Bonzi 
et envoyé aux élats généraux de Paris, en +644. Les trois neveux du cardinal, Bo- 
mimique (1619), Thomas (1622), Clément (1652), devinrent évéques aprés hui, ainsi 
que son petit-neveu, Frangois (1659), qui fut ambassadeur a Venise du 20 février 
1661 au 34 janvier 1665, puis envoyé en Pologne, avec la mission de détourner le 
roi Jean Casimir de déposer Ia couronne (1667). If mourut cardinal-archevéque ‘de 
Toulouse, en 1669. C’est celui qui correspondit avec Colbert, au sujet des dentelles 
et des ghhees. (Dom Vaissette, Histetre du .Languedes. -~ Sabatier, Hist des 
‘Evéques de Béxiers. — Gatlia Cheistiana, diovese de poner: a ee 
Simon.) 

* Il, chap. XLU. 


622 LA MANUFACTURE DES GLACBS 


_ajoute que « Venise vend & la France des miroirs pour cent. mille 
écus au moins par.an, et des dentelles pour trois ou quatre fois 
autant au moins. » ) 

Qu’était-ce donc que cette industrie des aaa 

Comment était-elle cantonnée & Venise? 

Comment était-il si difficile de.l'en faire sontix? - 

Ces questions méritent de Roe stelat sa oe bt tae 


Bi SOS (ee) haces AVENE, 0 1 


! Tig oP Re ve 


La glacerie est une branche cadette ét relativement sissez ‘récente 
de la verrerie. L’art de fabriquer le verre et d’en former des vases 
est immémorial . On trouve des objets en ver're dans les momies. La 

bouteille est trés-ancienne; le livre’ des Praverbes (23-31) recom- 
mande déja « de ne pas trop regarder le vin lorsque sa couleur brille 
dans Je verre‘, » et l'art moderne ou celui de Venise n’ont pas dépassé 
la grace élégante des fioles découvertes sous les cendres de Pompéi. 
Que des marchands de Sidon aient trouvé par hasard Ie verre, comme 
le raconte Pline, en se servant, pour, soutenir le feu destiné 4 cuire 
leurs aliments, de blocs de natron* » que le feu aurait vitrifiés ; -gela 
est_peu probable, parce que ce feu n’edt pas été assez fort. On dit 
aussi qu’un savant allemand du dix-huititme siéclé découvrit le 
kaolin de la porcelaine de Saxe, en le prenant pour dela poudre & 
poudrer, et que la femme d’un médecin de Saint-Yrieix découvrit le 
kaolin de la porcelaine de France, en voulant s’en servir comme de sa- 
von pour sa lessive. Quoi qu’il en soit de ces anecdotes, l'homme a su 
de tout temps cuire la terre au soleil d’abord, puis au feu ; or, chauf- 
fez un peu plus fort, le verre est fait. — 

Mais si le verre est d’invention ancienne, la vitre est plus moderne : 
la glace lest encore davantage. La vitre de couleur a précédé ‘la vi- 
tre blanche; le vitrail a précédé le carreau, parce que’ le verre 

_ blanc exige des matériaux bien plus purs. Avant le quatorziéme sié- 
cle, pour ne parle que de Ia France et det Angleterre, les maisons 


On aad Gra tnedver 6 senda verre dans ce texte de Jub, 98 ATs aha cageue 
est plus'pecciedsa que or 4 be verze, : cero set weer > Bais lo texte hébren 
at diamant, et non pas verte:© : 








DE SAINT-GOBAIN. 625 


communes ne ressemblaient plus sans doute aux huttes éclairées par 
un trou, mais elles recevaient le jour ou par fa porte ou par des 
ouvertures trés-étroites, fermées de papier huilé ou de petits mor- 
ceaux de verre fort peu transparents, enchéssés dans du plomb. 
Au milieu du seiziéme ‘siécle, le duc de Northumberland, quand 
il quittait son chateau, faisait fermer les volets et enlever les vitres 
pour ménager dans un lieu de stireté une matiére si précieuse'. Au 
dix-huitiéme siécle, en 1781, l’Encyclopédie parle encore de la cor- 
poration des chdssissiers, colleurs de papier aux fenétres. Le carreau 
de papier n'est pas, aujourd’hui méme, inconnu dans nos villages, et 
Yestampe encadrée sous un yerre ne remplace pas encore par- 
tout dans la demeure du paysan l'image grossiére collée 4 la mu- 
raille. 

Les glaces, soit-blanches; soit étamées, sont d'un usage bien plus 
récent encore. On croit que le cadeau d’un miroir n’est plus une 
nouveauté que pour les sanvages; mais on oublie que, lorsque le roi 
Henril¥ enyoya Sully en Angleterre, en 1603, il mit au nombre des 
présents précieux un grand miroir de Venise*. Jusqu’au quinziéme 
siécle, les riches se sont contentés de ces miroirs de métal, dont il est 
déja question dans l’Exode et dans Isaie*; les miroirs de glace étaient 
réservés aux rois; le pauvre se contentait de l'eau de la fontaine, et 
plus d’un écrifeau qui annonce comme une rareté un appartement 
one de glaces pend encore au-dessus de la porte des maisons de 

aris, eri | 

L’usage habituel nous rend indifférents, et ‘incomparable beauté des 
inventions du dix-neuviéme siécle nous laisse trop insensibles aux dons 
des Ages précédents. Nous n’admirons pas assez. Puisque l'homme 
étaif confraint par les rigueurs de la nature de s’enfermer dans des 
prisons de pierre et de bois, quelle invention que celle d'une vitre, 
mince, résistante et claire, qui laisse passer le jour en arrétant le 
froid ou la chaleur, et semble ne nous garantir de l’air que par une 
portion de cet air lui-méme, condensée et devenue solide? Et puisque 
Phomme était organisé de maniére 4 tout voir sans se voir Jui-méme, 
quel présent que cette feuille de verre sur une feuille de métal, qui 
ne fixe pas seulement, comme la plaque du photographe, l'image hu- 
maine, immobile et grisatre, mais la lui rend, aussi bien que celle 
de la nature, avec la couleur, le mouvement, la changeante expres- 
sion, l’ombre,: la lumiére, la perspective, aussi souvent qu'elle se 


‘ L’art de la verrerie, \econs par M. Péligot, de l'Institut, 1862. 
® Ms. Deslandes;p.50. - = 8 © © «: |: ‘. ; 
3 Rxode, 38,8:'1es femmes ofrent leurs miroirs d'airais pour le construction 
du tabernacle. —Isaie, 4,23. Il attribue la ruine desJuifs au-luxe des femmes, et il 
énumére leurs ornements, leurs miroirs, leurs larges robes... ; 


024 LA MANUFACTURE DES GLACES 


présente? La méme matiére, plus nécessaire encore qu agréable, 
donne 4 Newton, le prisme; 4 Herschell, le téleseope ; 4 Fresnel, le 
miroir; 4 Lavoisier, l’éprouvette ; au marin, le disque des phares ; 
aux monuments, le magnifique ormement de la grande glace, qui 
ajoute 4 l’architecture une vie et une sorte de mouvement et d' éten- 
due que l’antiquité n’a pas connue ; 4 la plus petite mansarde, |’éclat 
qui la réjouit; et enfin aux voitures, aux magasins, aux habitations 
modernes, ces belles fenétres dont la douce transparence semble 
mettre d’accord les couleurs et revétir toutes les perspectives d'une 
agréable harmonie. 

La littérature, la poésie surtout, donnent la mesure. ef conservent 
en quelque sorte l'histoire de l'admiration. Il faut.croire que.le varre 
a paru longtemps aux hommes une chose bien remarquable, et le mi- 
roir un objet bien étonnant; car la haute philosophie', la morale, la 
poésie, |’éloquence, depuis Salomon jusqu’au Dante,.et depuis saint 
Paul jusqu’a Bossuet, accordent au verre et au miroir, dans le langage 
des métaphores, une place si large et si belle que les flots de la 
mer et les rayons de la lumiére en ont seuls une plus importante; et 
l’on comprend cet enthousiasme d'un Vénitien du quinziéme siécle 
4 la vue des produits de Murano : « Humanz delicia, guidquid patest 
« mortalium oculos oblectare, et quod vir vila ausa esset sperare... 
a suave hominis et nature certamen’.» Cet enthousiasme parait au- 
jourd’hui un peu forcé. La vapeur, J’électricité, ont leur tour et sont 
4 la mode dans la langue des métaphores, jusqu’d ce qu’elles de- 
viennent, elles aussi, communes et banales aux yeux de lingrate hu- 
manité. Se Re Ai 

La théorie de la fabrication du verre et des glaces est, comme tous 
les secrets de la nature, a la fois simple et helle. : 

Le Créateur a voulu, dans sa bonté, que ce qui est trés-utile fd 
trés-abondant; seulement, il lui a plu, pour nous foncer qu travail, 
de couvrir ses dons ; & nous de les découvrir. Les matiéres, qui ser- 
vent 4 la fabrication du verre sont.partopt, mais 4 état impur et 
mélé, comme presque toutes les matiéres premiéres. . 

La silice est l’élément principal de la composition du verre. Avec 
de la silice on méle de Ja potasse ou de la. soude et de Ja chaux pour 
obtenir le verre. 2 vitre et le verred glace; ajoutez dal’ oxyde.de fer, 
vous avez le verre & bouteille; substituez de loxyde de plomb, vous 
obtenez le cristal; remplacez par l’oxyde d’étain, vous produisez |'é- 
mail, Les bases fusibles, la potasse, la soude, le plomb, unies avec 


‘ Sagesse, 7,26: La sagesse est le miroir sams tache de la majesté de Dieu. — 
Ep. aux Corinthiens, 43,12. : Nunc per speculum in snigmate. — V. aussi Jac- 
ques, I, 23; Apocalypse, 24, 18 et 21, ete. 

2 Sabellico, cité par Bussolin, p: 35. 





DE SAINT-GOBAIN. 625 


l'acide silicique, produisent des composés également fusibles ; les 
bases infusibles, la chaux, l'alumine, la magnésie, produisent des 
cormposés infusibles ; mais uni 4 des bases fusibles et 4 des bases 
infusibles, acide silicique forme des silicates multiples qui fondent 
trés-bien. Le verre 4 glace est précisément un de ces mélanges & trois 
éléments. fl se compose de silice, de soude et de chaux'. 

La silice est partout. Le cristal de roche, le grés, le sable, le cail- 
lou, sont de la silice; les cendres des plantes, les eaux des volcans, 
les sources minérales en contiennent. Le sucre ressemble au verre, 
et cette apparence ne trompe pas; fondez les cendres de la canne & 
sucre, vous avez du verre; car elles contiennent, avec de la silice, de 
la potasse et de la chaux. 

Les substances calcaires composent peut-étre la moitié de l’enve- 
loppe supérieure de la terre; la chaux est dans nos os, et elle est aussi 
dans les végétaux, dans la paille du blé, comme dans le squelette de 
homme et dans la matiére terrestre; elle est partout, plus ré- 
pandue encore que Ja silice. 

‘La soude se trouve aussi dans la nature , on I’a tirée longtemps de 
ta combustion de certaines plantes marines; elle est produite aujour- 
hui trés-simplement par des moyens artificiels. La potasse, que 
l’on peut employer au lieu de la soude, n'est pas moins connue et 
commune ; efle est dans toutes les cendres. 

Voila donc la vérité sur tous ces profonds mystéres de Murano, de 
la Bohéme et de Saint-Gobain! Une glace est un objet précieux tiré 
des matiéres les plus valgaires. Que I’on me permette ce résumé qui 
aide la mémoire: si vous vous regardez dans la glace en vous chauf- 
fant tes pieds, dites-vous qu’on peut fabriquer la glace qui décore 
votre cheminée a l'aide de cette cheminée; les pierres fournissent ta 
silice, les cendres 1a potasse, le marbre la chaux, etle fen est le seul 
agent mystérienx mécessaire 4 la métamorphose. Le verre, disait-on 
Jadis, est le fils du feu. 

Toute cette théorie, qui nous paratt simple, était obscure avant 
notre siécle, et {’art de fabriquer le verre passait pour un secret 
que les Vénitiens possédaient seuls. | 

Comment les Venitiens s'étaient-ils emparé, de ce monopole qu'1ls 
ont conservé pendant prés de cing cents ans? Nous pouvons racenter 


‘ A peu prés dans cette proportion : 


Silice, 73. 
Chaux, 45. 
Soude, 43. 


100. 
é (Péligot, Art de la verrerie, p. 38.) 


626 LA MANUFACTURE DES GLACES 


briévement ce curieux épisode des annales de l'industrie, non-seule- 
ment & l’aide de l’excellente histoire de Venise, par le comte Daru, 
mais avec le secours de documents nouveaux et médits’. Puisque 
nous avons dérobé a Venise ses miroirs, industrie qui n'existe méme 
plus chez elle, il est juste d’en rappeler le souvenir, et cela n'est pas 
inutile 4 notre propre instruction. Colbert prit & Venise ses procédés, 
mais aussi ses réglements. Or l'histoire de cette ville célébre, qui 
organisa son industrie 4 l'image de sa politique, est une démonstra- 
tion saisissante de ]’utilité des obstacles que Ja nature.donne a vain- 
cre 4 homme, et de l’inutilité des obstacles que l’homme. oppose & 
la nature. ; 3 

Quelques Italiens fugitifs, réfugiés dans des iles stériles, mais bien 
placées, entre l’Orient et 'Occident, n’ayant sous les pieds que la 
mer, du sel et du sable, transforment la mer en moyens de. trans- 
port, le sel. et le sable en moyens de trafic. Obligés d’aller au.loin tout 
chercher, méme |’eau a boire, ils font sortir une ville des flots; ils 
deviennent marins pour vivre, commergants parce qu‘ilg sont ma- 
rins, riches parce quils sont commercants, manufacturiers. pour 
alimenter leur commerce, banquiers pour le faciliter, colonisatewrs 
pour l’étendre, soldats pour le protéger ; et le gedt des arts avec le 
génie de la politique s’étant ajouté 4 toutes ces causes de puissance, 
Venise prend sur les autres Etats de )’Europe une avance et un ascen- 
dant qui durérent plusieurs siécles, oe Od 

Les traces de cette influence sont partout. L’histeire nous mentre 
Charlemagne portant un vétement de Venise ; des ouyriers:‘de Venise 
posant au septiéme sidcle les vitres de l'abbaye de Weremouth en An- 
gleterre ; l’architecture que Venise a fait passer de Sainte-Sophie de 
Constantinople & Saimt-Marc arrivant en France et laissant sen em- 
preinte sur )église de Périgueux ; Louis XIV damandant des auvriersen 
miroirs & Venise; leduc de Buckingham occupeé., quelques amaées. epris, 
dela méme négociation pour l’Angleterre (1670); Pierre le Grand, en 
1698, faisant construire par des ouviers vénitions les deux premiers 
vaisseaux qu'il lanca sur la mer Noire. Cent ans aprés, Ja. France est 
un instant maitresse de Venise; on croit avoir.la:mainsur des seorets, 
sur des trésors industriels ; le général Berthier est chargé d’en pren- 
dre possession’; le Directoire envoie une commission savante dont 
fait partie Berthoelet, pour faire une sorte d'inventaire de l'industrie 


‘ Daru, Histoire de la République de Venise, tome Ill, liv. 1X. — Les: edlébres 
verreries de Venise et de Murano, par Dominique Bussolin, 1847. — Sulle Soria 
dell arte vetraria muranese, Cenni di B. Cecchet{i, 1865. — Jedois ces deun dermiers 
documents & l'obligeance de M. le conate de la Ferronnays, quia bien -veala me com- 
rouniquer en outre des lettres trés-intéressantes de M. Cecchetti. 

* Bussolin, p. 64. 





DE SAINT-GOBAIN. 637 


vénitienne, et le rapport constate que la France en sait autant que 
Venise, et que I'imdustrie de la fiére République, « précoce comme 
« celle de la Chine, est demeurée stationnaire comme elle‘. » 

A Vheure ot neus‘sommes, la derniére fabrique de miroirs a été 
fermée en 1840*. Murano ne posséde plus que quatre petits fours ot 
se fabriquent de charmantes petites fioles 4 Ja manidre antique, la 
gobletterie commune et des bouteilles’ pour les liqueurs de la Dal- 
matie. Encore ces ‘industries sont-elles en souffrance, et menacent 
ruine*. De méme que les constracteurs de Ia ville, autrefois la plus ‘ac- 
tive du monde, ne lancent plus que des gondoles paresseuses, les an- 
ciens fournisseurs de miroirs de la cour de Louis XIV se trouvent 
heureux de fabriquer enoore pour cing millions de fausses peries 
destinées aux négresses de la Guinée. : 

Des causes nombreuses expliquent la décadence industrielle de Ve- 
nise; une de ces causes mérite d’dtre notée. La gloire de Venise fut 
de tirer du néant sa richesse ; la faute de Venise fat de confier son in- 
dustrie 4 la garde de lois violentes et injustes. Peu 4 peu, les ouvriers 
se dérobent 2 un-joug si cruel; tes voisins jalousent une puissance si 
intrailable; les savants dérebent des procédés si bien eachés, et le 
jour vient ot: ja vieille industrie, qui croit tenir seus sa clef ses 
hommes, ses secrets, ses trésors, n'a emprisonné qu’elle-méme. Vi- 
vant de sa réputation bien plus que de son travail, elle s’endort dans 
ses anciennes méthodes, ignore ou -méprise les progrés des autres 
nations ;: en s'ssalant, elle s‘est ruinde’. 

On n’imagme point qualie était la dareté des 'réglements iiidus- 
triely de-Venise. Etat sans territoire et sans‘ population, prenant des 
ouvniers 4. ta ‘Turquie et & la Gréee, des soldats ala Dalmratie, des es- 
claves 4 la Guimée, des matiéres partout, vivant d’emprunts, elle ne 
voulait:pas préter. Elle :devait tout & Pétranger, et elle l’excluait sé- 
vérement;: wns fors rescess, Youvrier étranger ne pouvert plus 
sortir. 

« Si quelqne ourvier ou: artiste transporte son art.en pays étran- 
ger,» disait! 'artiele,.26.des Statuts de I' Inquisition d’ Etat®, « il let 
« Sere: ome ae de-revemir: Sil n'obéit pas, on meltra en pri- 

oM. Darn, Hist. de la République de Venisa, otc. 

* Elle appartenait 4M. Zecchin. 

3 Exportation de verroteries : 2,047,440 florins en 4860; — 1,550,067 en 1864, 
(Rapport de la chambre de commerce de Venise, du 31 janvier 1865). 

* M. Daru néus-dit qu'au! douziéme sidtle, le seul sisenal de Vemne octupait 
16,600 soldats ct 4000 ouvriers. En 1762, on fit le dénombrement des artisans. 1 
y avait encore 412 métiers, exercés par 55,931 personnes, dont 4000 verriers a 
Murano, travaiilant daris 46 étahlissements. Ces wsines étaient réduites a doure én 
1846 (Bussolino, p. xiv). " 

5 M. Daru, loco cit., p. 90. 


633 LA MANSPFACTURE. DES GLACES 


« son les personnes qui lni.appartipnaent de plas prés, afia de le 
« déterminer 4 l'obéissance par Vintérét qu'il lear porte. Sil re- 
« vient, te passé lui sera pardonné, et on lui procurera un établisse- 
« ment 4 Venise. Si, malgré l'emprisonnement de ses -parants, il 
« sabstine 4 vouloiy demeurer chez i’étranger, on. chargera quel- 
« que émissaire de le tuer, et, aprés sa mort, ses patenés seront mais en 
« hiberté. » 

Ces réglements farouches étaient répétes et appliqués & charque an- 
dustrie. Lorsque les Vénitiens n’avaient pas & vendre les draps, les 
cuirs, les soies, les dentelles, tes giaces, les armes, loxequ’ils n’a- 
vaient que du sel, ils avaient peréectionné art de l'extraire, ils s’é- 
taient approprié les salines de la cite, ils avaient monopolisé le trans- 
port, et dés lors, pour tout sujet de da: République, lachat du sel 
étranger avait été puni comme wh crime; on-rasait la maison du dé- 
linquant, eton le bannissaita perpétuité‘. - 

Avec la soude provenant des plantes marines, leur sahie et le 
bois de la Dalmatie, les Vénitiens firent de bonne heure du verre, 
puis des glaces. S’il faut en croire le tieil histerien anglais Béde, ce 
furent, nous j’avons dit, des ouvriers de Venise que fit venir, en 
674, l’abbé Benoit, pour poser des vitres au couvent de Weremouth. 
Cependant, les plus anciens réglements connus de l'mdustrie ver- 
‘ viére sont seulement du treisiéme sidcle. 

Ces réglements, trés-nombreux® sur les matibres, les predunits, les 
procédés, les heures et les époques du travail, les corporations, les 
pénalités, étaient transcrits sur un registre, vulgairement appelé 
Mariegola (matricule), et placés sous la surveillance d'un conseil 
mixte et électif d’oavriers et de patrons, appelé il comparto, la rdpar- 
tition , parce qu’il empéchait l’empidtement entre quatre classes 
distinctes d’établissements : verres et cristaux, — vitres et glaces, -— 
conteries et émaux, — perles et margarites. La haute surveillance 
appartenait au Conseil des Dix. 

Le plus ancien acte connu est wn arrét du Grand Conseil, en date 
da 17 octobre 1285, qui prohibe l’exportation de toutes les matiéres 
premiéres ; il est suivi d’un autre arrét, du 8 juin 1205, qui interdit 
aux ouvriers, qui commencent déja 4 émigrer 4 Bologne, 4 Mantoue, 
de sortir de la ville sous peine d’amende, de bannissement, de 
mort. 

C’est par une loi du 8 novembre 1291 que toute Pindustrie ver 
riére fut reléguée dans I’tle de Murano, de peur d' incendie et d’insa- 


4M, Deru, p. 7. 
* lis sont parfaitement analysés dans l’écrit de M. Cecchetti, auquel nous em 
pruntons ces détails. 


DE SAINT-GOBAIN. 629 


lubrité, mais sans doute aussi pour mieux emprisonner les ouvriers 
et les procédés secrets. .. 

L’art de souffler, d’étamer, de biseauter, de ciseler, de graver, de 
colorer les miroirs (specchi) parait remonter au quatorziéme siécle. 
M. Daru croit que les Vénitiens le recurent de YOrient. M. Cecchetti 
pense qu’il leur est venu d Allemagne. Il cite un décret fort curieux, 
du 5 février 1317, qui autorise trois Véniliens a s’associer avec un 
maitre allemand, qui savait fabriquer du verre pour miroirs, cum 
quodam magistro de Allemania, qui vitrum a speculis laborare sciebat. 

Cet art n’atteignit sa perfection qu’au seiziéme siécle, 4 dater des 
priviléges accordés, en 1489 4 Vincenzo Redor, en 1507 a Danzolo 
del Gallo. Pendant les deux siécles suivants, les miroirs et les ouvrages 
en verre de Venise acquiérent une répulation et un débit croissants, 
et les noms de Berroviero, Briati, Bertolini, Motta, sont cités comme 
des noms d’artistes. Les mandarins chinois portent des boutons de 
cristal de Venise ; ses perles servent de monnaies, contertes, sur les 
bords de la mer Rouge ; on troque ses verroteries contre des esclaves 
sur les cétes de Guinée; les jeunes filles d’Ispahan apportent un mi- 
roir en dot, et Catherine de Médicis achéte a grand prix le miroir 
qui figure au Musée des souverains’. 

Le résultat d'une telle prospérité fut de rendre les réglements vé- 
nitiens plus sévéres, et en quelque sorte furieux. En 1721, toute im- 
portation de verre étranger est interdite comme chose scandaleuse et 
damnable, scandalosa e dannatissima, et il existe dans les papiers des 
inquisiteurs d’Etat une picce ainsi congue, datée du 3 aout 1754; il 
n'y a guére plus de cent ans : 3 . 

« Pris la résolution d’enlever du monde, di togliere dal mundo, 
« Pietro de Vetor, fugilif, qui est 4 Vienne, et Antonio Vistosi, qui 
« est & Florence. En conséquence, ordre est donné & Missier de 
« trouver deux hommes propres a ce dessein, atte.a tale effetto, et on 
« lui a remis deux doses de poison. 

« 7 du méme mois, Etant trouvés par Missier les deux hommes 
« dont il s’agit, & celui qui doit aller 4 Florence furent donnés pour 
« son voyage, son séjour et son retour, 80 sequins; 4 celui qui doit 
a aller 4 Vienne, 50. 

« On a promis 4 l'un et a l'autre 100 sequins, une fois la chose 
a faite, all’ opera fatta, et 4 chacun fut donnéela chose propre a enle- 
« ver du monde, togliere dal mundo, lesdits hommes. » 

On voit que l'ambassadeur de Venise n’exagérait pas, lorsqu il 


! Catalogue du musée du Louvre, par le comte de Laborde, 1853. V. le mot mi- 
roir dans le Glossaire, avec de curieuses citations de Vincent de Beauvais et de 
Roger Bacon, au treisiéme siécle. Le plus aticien miroir indiqué dans je catalogue 
est de 1372. 


Noveupre 1865. M 


630 LA MANUFACTURE DES GLACES 


écrivait 4 Colbert qu'il courait risque de se faire jeter 4 la mer sit 
débauchait des ouvriers. I] y réussit pourtant, mais ce succés ne fut 
peut-étre pas étranger 4 son prompt départ de Venise, a& 1a fin de 
janvier 1665!. 

Le 7 aout de la méme année, l’ambassadeur vénitien Algredo dnt 
qu’il est arrivé Paris trois ouvriers de Murano; un quatriéme, qu 
passait & Rouen, a été retenu ( lettre du 54 juillet). Des lettres privées, 
saisies par l’Inquisition et conservées dans ses archives, nomment 
dix-huit ouvriers vénitiens, fugitifs 4 Paris. 

Pendant que ces ouvriers arrivaient, Colbert forme une compagnie. 
Cela n’était pas facile. Les capitaux étaient rares, le crédit peu déve- 
loppé, la confiance absente. « Chacun, écrit & Colbert un de ss 
agents, cherche un exemple et attend ce qu’un autre fera®. » Colbert 
avait coutume de composer le capital des Compagnies qu'il organi 
gait par des subventions, puis en recourant a des marchands et ans 
4 des comptables de I'Etat auquel le roi accordait des décharges 4 
condition de faire des avances. La Compagnie des glaces fut formée 
par un de ces comptables, Nicolas du Noyer, receveur général des 
tailles 4 Orléans, qui recut en octobre 1665 (les lettres patentes ne 
mentionnent pas le jour) le privilége d’établir une manufacture de 
glaces de miroir par des ouvriers de Venise. 

Ces lettres patentes, qui sont l’acte de naissance de l'industrie des 
glaces en France, méritent d’étre analysées. 


‘Au mois d'aodt dela méme année, Colbert fondea Alencon la manufacture 
de points de France, Il autorise en méme temps Pierre Chardon, qui avait habite 
I'Italie sous le nom de Cardony, 4 établir la méme fabrication 4 Reims avec six Yé- 
nitiennes, vingt-deux Flamandes, et trente Francaises, sous la surveillance des 
propre niéce, Marie Colbert, religieuse au couvent de Sainte-Claire. Il défend la nov- 
velle fabrique d'Alencon contre une émeute de mille femmes, qui avaient bien quel- 
que droit de se plaindre, et celle de Reims contre « les escoliers qui vont les soirs, 
proche de ladite maison, et y commettent plusieurs insolences par des chansons é 
sons detrompettes. » (Ord. du 14 aodt 1665.) Nl ne négligea rien pour répandre 
dans toute la France cette belle industrie des dentelles et des broderies qui donne 
du travail aux femmes sans les enlever a leur logis. 

Nous allons voir qu'il prit autant de peine pour les glaces. Travaux obscurs bien 
dignes d'un grand ministre! Que de victoires ne nous ont rien laissé! Le pauve 
paysan qui polit des miroirs pendant que sa femme tisse le réseau léger d'une det- 
telle, au fond des foréts des Vosges, doit sans s’en douter son morceau de pain 
a Colbert. 

La manufacture de draps, fondée a Abbeville par Van Robais, est également 
de 1665. 

* Lettre du 18 juin 1665. 

















DE SAINT-COBATN. BE4 


2 Hil. 


LINDUSTRIE DES GLACES EN FRANCE. — LE PRIVILEGE DE 1665 ET 
LES. QUATRE PREMIERES COMPAGNIES (1665-1702). 


Antics I". — Le roi, aprés un début solenne! sur les biens de la 
paix et la gloire des arts, accorde pour vingt ans 4 Nicolas du Noyer 
le privilége de fabriquer les glaces 4 miroirs, loxzanyes ou carreaux 
transparents, servant aux chassis et fenétres, vases, verroteries , 
csmaux, piéces de cheminée, services de table, etc., tant pour seruir a 
Pornement des maisons royales que pour la commodité publique. Cette 
énumération pompeuse et confuse prouve que le roi, son conseiller 
et méme M. du Noyer ne savent pas bien exactement ce dont il s’agit. 
Cela ressemble un peu au privilége de docteur, concédé au malade 
imaginaire : facultatem taillandi, secandi, coupandi, et l’on est un 
peu tenté de répondre comme Marotte 4 Madelon, dans une autre 
scéne de Moliére : 

« Madelon. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des 
graces. 

Marotte. Par ma foi, je ne sais point quelle béte c’est cela. Il faut 
parler chrétien, si vous voulez que.je vous entende. 

Cathos. Apportez-nous le miroir, ignorante que vous ¢tes, et gar- 
dez-vous bien d’en salir la glace par la communication de votre 
image’. » 

Le privilége ne parle pas chrétien, comme dit Marotte : il confond 
évidemment la verrerie, la glacerie et la cristallerie. Notons ce point, - 
parce qu'il donnera lieu 4 bien des procés. | 

Notons aussi que ce premier privilége ne parle que de miroirs 
facon de Venise, et 4 fabriquer par des owvriers de Venise. 


Articte Il. — Dw Noyer peut prendre des associdés méme nobles 
et ecclésiastiques, sans quils dérogent & la noblesse. Cet article fait 
allusion aux inclinations de la noblesse du dix-septiéme siécle, et 
aux traditions de l'industrie verriére. 

Tout bourgeois voulait devenir noble, et tout noble n’était pas fa- 
ché de devenir plus riche; aussi voit-on les plus grands seigneurs 
s’occuper d’industrie sous Louis XIV. Le roi le permet et Colbert y 
pousse, quelquefois méme par des moyens un peu vifs, par exemple, 


! Précieuses ridicules, sc. vu, 48 novembre 1659. 








632 LA MANUFACTURE DES GLACES 


lorsqu’il écrit, le 3 juillet 1665, 4 M. de Garsault : « Je vous envoye- 
« Tai une douzaine de lettres de cachet, le nom en blanc, pour dis- 
« tribuer aux gentilshommes sur lesquels vous trouverez qu’elles 
« pourront faire quelque effet pour notre dessein. » Mais l’art de la 
verrerie, spécialement, parait avoir été de tout temps ouvert et 
méme réservé aux gentilshommes; cela est indiqué dans des chartes 
du quatorziéme, du quinziéme et du seiziéme siécle en Dauphiné, 
en Normandie, en Lorraine, en Nivernais, et le mot de gentilhomme 
verrier est bien connu. Il en était de méme dans la fiére Venise, ot 
l’on permettait aux filles des verriers de Murano d’épouser des pa- 
triciens. 

« L’état est noble et les hommes qui y besongnent sont nobles, » 
a écrit Bernard Palissy, qui fut verrier avant d’étre potier *. 

Les verriers de Normandie, sur lesquels un de leurs descendants, 
M. le Vaillant de la Fieffe, va publier un travail complet, font remon- 
(er leurs priviléges au dixiéme siécle et peut-étre encore plus haut ?*. 
jl est certain que, dans cette province, le titre de gentilhomme verrier 
parait avoir été réservé dans l’origine 4 quatre familles seulement, 
Bongars, Brossard, Caqueray et le Vaillant. Cet art du verrier a-t-il 
été réputé noble, parce qu'il était difficile et dangereux? Je me per- 
mets une explication plus simple, qui n’exclut pas toutes les au- 
tres : 

On ne doit pas oublier que les verreries ont été longtemps des 
dépendances de !’exploitation forestiére, comme les petiles forges. Il 
en est encore ainsi en Bohéme, dont le verre est si estimé, 4 cause 
de la pureté des matiéres et de l’habileté des ouvriers, qu'on le 
nomme cristal de Bohéme, bien que ce soit un verre & base de po- 
tasse, ne contenant pas de plomb, moins lourd mais plus dur que le 
cristal. Dans ce pays une verrerie se compose de deux fours, sous un 
misérable hangar en bois au milieu d’une forét. On la transporte 
plus loin quand le bois est brilé. Dans les pays de bois comme le 
Nivernais ou la Lorraine, on trouve partout le nom ou Ia trace d’une 
verrerie, et des familles d’origine allemande dans les lieux ou exis- 
taient ces verreries. Or les foréts appartenant jadis aux gentils- 
hommes, ils ont dd demander de bonne heure la permission de fon- 
der des verreries sans déroger 4 la noblesse. Les rois, dans leurs 
foréts domaniales, aimaient mieux confier 4 des gentilshommes des 
établissements situés loin de toute surveillance. Puis, la faveur une 
fois accordée, le métier est devenu la ressource de gentilshommes 


‘ B. Palissy, par M. Louis Audiat. p. 507. Saintes, 1864. 

*¥. l'article de M. Champollion-Figeac dans le Moyen Age, t. Y, 1854, et celui de 
M. l'abbé Cochet, Revue de Kouen, 1849, p. 454. Je dois ces indications 4 l’extréme 
obligeance de M. le Vaillant de,la Fieffe, dont le livre promet un si grand intérét. 





JE SAINT-GOBAIN, 633 


ruinés, et ensuite leur prétention. Ce qui était une exception a la 
noblesse est devenu une prétention de la noblesse. 

On retrouve la trace de ces motifs et de ces origines dans un acte 
curieux. C'est le privilége général pour l’établissement des ver- 
reries, placeries et esmailleries dans tout le royaume concédé, 
en 1647, au duc d’Amville et par lui cédé au maréchal de Villeroy’. 
Les lettres patentes du 14 septembre déclarent que les rois, c’est-4- 
dire Francois I* en 1525, et Charles [IX en 1565, afin de rendre l’art 
de verrerie plus estimable, avaient permis d’y travailler sans déro- 
ger, et méme Vavaient choisi pour servir d’une retraite honorable 
aux gentilshommes; puis on ajoute cette raison : «et parce qu'il 
ne peut étre exercé que dans les foréts dont la conservation est 
utile @ l’Etat et qui sont pour l’ordinaire éloignées de la vue des 
juges et du commerce des hommes, les rois se sont réservé le. pou- 
voir de faire établir lesdites verreries par ceux qu’ils en jugeraient 
dignes...; mais la plupart de ceux qui |’exercent aujourd’hui sont 
gens roturiers, lesquels ne donnent accés qu’a des personnes de 
leurs étoffes, ef en refusent V’entrée 4 plusieurs de nos sujets 
et gentilshommes incommodeés de biens, lesquels seraient bien aises 
de s'occuper dans une profession qui leur fat utile...; d’ou est en- 
core arrivé que ledit art n’estant pas exercé par des personnes de 
naissance, est tombé dans une grande décadence, et se trouve pres- 
que entiérement déchu de ses priviléges, dont la manutention est le 
seul moyen de le faire fleurir. » 

Ainsi, encouragement d’un art utile et difficile, conservation des fo- 
réts, transmission dans une méme famille, faveur royale, voila les 
motifs qui paraissent avoir rendu l'art de Ia verrerie accessible aux no- 
bles, et le méme privilége est accordé 4 la glacerie ; ce sont les mémes 
termes qui se trouvent dans lacharte accordéeen 1338 par Humbert, 
dauphin du Viennois, et en 1448 par Jean de Calabre, gouvernant les 
duchés de Bar et de Lorraine en l’absence de Renéd'Anjou, son pére’. 
Cette noblesse était prise fort au sérieux par ceux qui la possédaient, 
un peu moins par les autres nobles, comme le prouve |’épigramme 
connue du poéte Maynard, contre le poéte Saint-Amand : 


Votre noblesse est mince, 
Car ce n’est pas d’un prince, 
Daphnis, que vous sortez. 
Gentilhomme de verre, 

Si vous tombez a terre, 
Adieu vos qualités. 


‘ Recherches sur Vindustrie et les priviléges des verriers dans lancienne Lor- 
raine, par M. Beaupré, vice-président du tribunal de Nancy, 1847. 


634 LA MANUFACTURE DES GLACES 


Arrcze Hl. — Le privikgié a le droit de prendre en tous leux,. 
méme judiciairement, les matiéres premiéres mécessaires a s0n Ladus- 
trie, ou de les faire venir de l’étranger, sans étre inquislé. sous 
prétexte du traité fait pour raison des soudes et natron. 

C’est le droit d’expropriation, dans tout le royaume, remis 4 un 
simple particulier, droit exorbitant et singulier, dontil reste quelque 
chose dans les droits.de l’administration des ponts ef chaussées pour 
la construction des routes, et dans la législation des mines. 


Anticte ITV. — Les produits de la manufacture seront exempts 
de tous droits de passage, péages, traite foraine, et ils payeronf 
4 l’exportation seulement le tiers de ce que payent les produits de 
Venise. 

Si l'on veut se faire une idée de la multitude des droits, dont 
l’exemption est ici prononcée, qu’on en lise l’énumération plus com- 
pléte dans les lettres patentes du 24 novembre 1598, qui confirment 
le privilége de verrier 4 Balthazar de Belleville, tant pour luy que 
ses autres fréres gentilshommes de l’art et science de verrerie en 
Normandie, et les déclarent exempts de toutes aydes, subsides, 
impdéts, coutumes, terrage, barrage, chaussée, travers, péage, cous- 
tage, bandage, robinage, arrondage, passage, foisonnage, ports et 
rivieres. 


Anricce V. — La contrefacen est interdife et punie, on verra par 
quelles peines sévéres, amende, confiscation, prison. li reste quel 
que chose de ces riguears dans la législation des brevets. 


_Asticie VL. — Les ouvriers, aprés huit ans de séjour, sont réputés 
Frangais, sans. payer de droits, et leurs héritiers peuvent hériter 
d’eux nonobstant le droit d’aubaine ; ils sont exempts, ainsi que 
les commis, seryiteurs, elc., de la taille et de toute. contribulion. 


Asticte VI]. — Tous les agents ont le droit de committimus, aux 
requétes du Palais, c’est-a-dire qu’en vertu d'un de ces priviléges 
qui commengaient autrefois par le mot committimus, ils ont Ie droit 
d’échapper a la justice réguliére, et de faire renvoyer leurs procés 
devant les conseils du roi. Privilége exorbitant, et dont Colbert abusa 
souvent avec tant de violence et d'injustice! 


Articte VIII. — Enfin la manufacture regoit une subvention de 
douze mille livres avancées sans intérét pour quatre ans, et elle a le 
droit de s’appeler manufacture royale, de meltre sur sa porte I écus- 
son royal et d’avoir un portier aux armes du roi. 


Nicolas du Noyer, auquel de si grands priviléges étaient accerdés, 








DE SAINT-GOBAIN. 635 


éfeit un receveur général du taillon d Orléans’, \'un de ces agents 
innombrables dont Colbert se servait, sortes de courtiers chargés de 
monter des affaires. On ne connait pas le nom de tous ses associés, 
et il ne parait pas que la noblesse, qui fut plus tard représentée dans 
les conseils de la manufacture des glaces par les Montmorency, les 
Ségur, les Vogué, les Broglie, ait pris part 4 cette premiére orga- 
nisation. Trois des agents ordinaires de Colbert y figurent. L’un est 
Pecquot, greffier du Conseil des finances, Parisien fort actif, qui 
forma la Compagnie des bas de soye, établie au chateau de Madrid; 
Yautre est Rapchin, secrétaire du Conseil d’Etat, dont les bibliophi- 
les connaissent le nom souvent apposé au privilége des livres impri- 
més & cette époque ; le troisiéme est Poquelin, qui s‘occupa aussi de 
Ja fondation des manufactures de Beauvais, de Reims, de Saint-Ld, 
et dans lequel il est permis de reconnaitre, sans l’affirmer pourtant, 
un parent de Moliére, qui, publiant, peu d’années avant, les Pr¢- 
-cieuses ridicules (1659), ydit, nous l’'ayons vu, un petit mot des mi- 
roirs. 

On sait que le grand-pére, Je pére et le frére de l’auteur du Misan- 
thrope, étaient tapissiers du roi, qu'il porta lui-méme ce titre, et qu’un 
autre Poquelin, leur parent, élait précisément originaire de Beauvais 
ef vint s‘établir et exercer le commerce a Paris*. Dans la correspon- 
‘dance administrative de Colbert, on voit qu'une partie des glaces de 
Venise arrétée a la frontliére, en 1665 ef 1666, était adressée a M. Po. 
quelin, merchand a Paris. Dans les inventaires fails aprés-le décés 
de la mére, de Moliére, on trouve la description de la chambre ou 

,naquit, rue Saint- Honoré, le grand poéte; elle était tendue dune 

tapisserie de Rouen et ornée d'un miroir de glace de Venise. Méme 
ornement dans la chambre ov il mourut : Un grand miroir de trente 
pouces de glace avee une bordure entidrement garnie de cujure doré, 
six-vingt livres. C’était en 1673. Or, en 1674, nous retrou- 
vons, dans un acte de ]’état civil, un Philippe Poquelin, maitre de 
le glacerie de Tour-la-Ville, et la tradition d’un parent de Moliére 
ayant dirigé la glacerie s'est conservée jusqu’a nos jours dans ce 
pays*. | 

Comment la famille de Moli¢re aurait-elle été mise en rapport avec 


1 Le tailton était une petite taille imposée par Henri Il pour les dépenses de 
Varmée et. qui se pernevait avec letawe. — . J 

* Recherches sur Moliére et sa famille, par Eudoxe Soulié, 1863, pages 15, 84 
497. Ce savant auteur a prouvé que Moliére étajt né rue Saint-Honoré, aujourd'hui 
n° 96, et non dans la maison, dite Pilier des Halles, achetée plus tard par sen 


re. 
3M. le comte Deru I'a entendu dire par M. de Gerville, mort trés-dgé, et qui ha- 
ditait ce pays. 


636 LA MANUFACTURE DES GLACES 


du Noyer, recevcur des tailles 4 Orléans? C’est & Orléans que M. Po- 
quelin conduisit son fils, dit-on, pour le faire recevoir avocat. 


Mais son pére ayant su que moyennant finances, 
Dans Orléans un ane obtenait sa licence, 
Il y mena le sien....!. 


N’y a-t-il pas quelque ressemblance entre ce du Noyer qui, nous 
allons le voir, se plaint en 1666 de ses associés et rechigne a payer sa 
part, et ce M. Harpin, receveur des tailles 4 Angouléme, l'un des 
amants de la comtesse d’Escarbagnas (1674), qui se fache contre 
M. Tibaudier, et déclare que M. le receveur ne sera pas M. le don- 
neur? 

Quel parent de Moliére était ce Poquelin? Ce n’était ni son pére ni 
son jeune frére, car son pére était mort en 1669, le frére en 1660. 
C’était trés-probablement son cousin, Poquelin de Beauvais, et cela 
devient plus vraisemblable, car on voit Colbert envoyer ce Poquelin a 
Beauvais pour une autre manufacture, et il est qualifié, dans une 
lettre écrite au ministre, le 148 novembre 1665°%, de bourgeois de 
Paris, natif de Beauvais. 

Le privilége accordé 4 la Compagnie fondée par du Noyer, Pec- 
quot et Poquelin peut paraitre bien extraordinaire, car il exempte 
tout simplement quelques Francais de la loi commune, de l’impét 
général et de la justice ordinaire. Pour eux, point de propriété sa- 
crée; ils peuvent exproprier les sables, les argiles, soudes, bois, 
charbons qui leur sont nécessaires. Leur propriété, au contraire, est 
tellement sacrée, que la contrefacgon est punie, la concurrence est 
interdite. Leur maison est royale, et royale est leur puissance, dans 
le domaine de leur industrie privilégiée. 

Ce privilége nétait pas une exception : rien n’était plus fréquem- 
ment et plus légérement concédé. Dans Ja méme industrie, Henri Nl 
avait, en 4554, concédé un privilége a un Italien qui avait promis de 
fabriquer des glaces de miroir; et, en 4597, Henri IV avait accordé un 
privilége qui n’eut pas de suite aux nommés Sarrode et Horace Ponte 
(noms italiens), pour établir une manufacture de glaces et cristaux 
. de couleur & la facon de Venise, 4 Melun®. Une autre avait été es- 
sayée par le duc de Nevers 4 Nevers. Des lettres patentes avaient été 
encore concédées par Louis XIIl 4 M. de Grammont et d’Authomesnil, 
en 1634, pour la fabrication des miroirs; et dans les lettres des 


‘ Les Médecins vengés, satire contre Moliére, citée par M. Taschereau, dans sa 
Notice, 

* Correspondance Depping, p- 760. 

3 Histoire de HenrilV, par M. Poirson, liv. Vil, ch. v, § 4. — Anciennes lois fran- 
gaises, t. XV, p. 146. 








DE SAINT-GOBAIN. 637 


ambassadeurs de Venise on trouve mentionné. le nom d’un gen- 
tilhomme Lorrain, Arezel (probablement Hennezel), qui avait fait 
le méme essai, et une commande pour les fenétres du Louvre faite A 
un M. de Chalande, oncle de mademoiselle de la Valliére (Sagredo, 24 
juillet 1665). Un privilége pour les glaces avait élé accordé de mémea 
ce Dufresny', fils d’un batard de Henri 1V, valet de chambre de 
Louis XIV, auteur dramatique, inventeur, joueur, qui se fit donner 
un brevet pour la construction des carrosses, ainsi désignés : « Chaises 
reulantes suspendues sur un ressort en fer, » puis la place de contréleur 
des jardins, et vendit ses brevets et ses piéces de théatre pour payer 
ses dettes. Nous avons vu que le maréchal de Villeroy avait le privi- 
lége général des verreries; un sieur Levau obtint celui du fer-blanc, 
Cadeau celui des draps, David Chaliou celni du chocolat, et on est 
tout surpris de voir le roi accorder en 1674 un privilége pour un 
nouveau genre de fours de patisseries 4 Francoise d'Aubigné, veuve 
Scarron. 

Tous ces priviléges n’avaient pas la méme étendue. Celui de la ma- 
nufacture des glaces la mettait sur le méme rang qui devait étre ac- 
cordé en 1667 4 la Manufacture des Gobelins, fondée sous Ja direction 
du peintre Lebrun, non-seulement pour les tapisseries, mais pour lous 
les meubles, dans |’hdtel de ces Gobelins qui teignaient l’écarlate au 
guinziéme siécle, mais qui avaient voulu devenir nobles, et dont le 
descendant Antoine Gobelin, ayant épousé en 1651 Marguerite d’Au- 
brai, fille du lieutenant civil de Paris, avait le malheur de s'appeler 
le marquis de Brinvilliers. La manufacture de Sévres ne date que 
du siécle suivant. 

Ainsi fondée, dotée, défendue, privilégiée, objet de tant de peines 
et de tant de faveurs, que devint la manufacture des glaces de 
Venise? 

Elle fut établie d’abord au faubourg Saint-Antoine, 4 Paris, 
ol: nous la verrons vivre un siécle & l’endroit méme ou est aujour- 
d‘hui la caserne de Reuilly. Les lettres patentes avaient été enregis- 
trées en janvier et mars 1666, et dés le 3 juin, l'un des intéressés, 
Pecquot, écrit & Colbert : « La Compagnie des glaces va son train ordi- 
naire, c’est-d-dire toujours bien. » Mais, au bout de quelques mois, le 
train ordinaire parait fort entravé. Déja, dans le mois méme des 
lettres patentes, le 20 octobre 1665, l’archevéque de Lyon que 
l'on est fort surpris de voir intervenir en cette affaire*, avait écrit a 
Colbert : 


! Piganiol de la Force, V. 165, Description de Paris. 

* C’était alors, je crois, Mgr de Villeroy, mort 4 quatre-vingt-douze ans, dont 
Massillon fit, en 1698, l’oraison funébre, et dont il loue le zéle pour l'industrie et 
le commerce. 


638 LA MANUFACTURE DES GLACES 


« Conformément a la lettre que vous m’aves fait ’honneur de m’a- 
« dresser, j'ai arrété les trois ouvriers en glaces de miroirs qui sen 
« retournaient.A Moran (Murano), et je les ai fait mettre & Prerre- 
« Scize,d'ou ils ne bougeront que par vos ordres... » 

A la fin de 1666 (34 décembre), Nicolas du Noyer commence & sa 
plaindre. Dans un long et cunieux mémoire, il expose que ia fabrique 
a couté déja a 480,000 livres a établir, qu’ on a construit: deax four- 
« naises qui consomment ehaque jour cing voies de charbon, que les 
« ouvriers et commis sont au nombre de plus de deux cents; mais les 
a ouvriers vénitiens ne veulent rien enseigner aux Franeais; et guard 
« celui qui les méne esh malade, tout s’arréte, en sorte, » dit l’entre- 
preneur, « que tout dépend non-seulement dt caprice de ces mes- 
« sieurs-la, mais encore de leur vie et méme.de leur santé. » On leur 
ayait fait de grandes promesses ; elles n’ étaient point toutes tenues. On. 
avait fait venir les dames vénitiennes. Un commis (M. Gaymont) avait 
étéenvoyé deux foisa Venise, mais presquetous les ouvriers qu'il avait 
engagés et payés l’avaient quitté en route. M. du Noyer demande de 
nouveawx avantages pour les Vénitiens « qui aimaient mieox, dit-il, 
recevoir un peu qu'espérer beaucoup. » 

Si l'on n’emploie pas.ce moyen, M. du Noyer pense que l'on pour- 
rait fouder un.auére établissement loin de Paris, « dans en lieu o& 
le hois coilte pew etla viviére seit 4 commandement, » pour essayer 
de contrefaire & l’insa des Vénitiens leurs procédés de fabrication. 
Afin de les mieux (romper, on n'y travaillerait-d'abord qu’en verre ef 
cristal; an y recevrait tous cexx qui prétendent savoir fairedes glaces, 
et du Noyer ne désespére pas de leur apprendre las proeédés. véni- 
tiens qu'il commence a pénétrer. Cependant il craiat que les Vénitiens 
ne se. douteat de la chose et ne ruinent.]'élablissement de Paris, avaut 
que la fabrique projetée ne soit en état de la remplacer; puis-il re- 
cule devant une novwvelle dépense. Il: finit en se plaignant de nétre 
pas bien secandé par ses aaseciés et en demandans ¢ & étre dispessé de 

payer sa part et remboursé de sa charge. - 

Le second. moyen proposé avec hésitation par M. da Nayer fut celui 
qui réuasit et qui rendit eafia. nationale l'industrie des glaces. 

M. de Chamillart parla & Colbert d’un certain Richard Lucas, sieur 
de Nehon, qui dirigeait une verrerte établie en 1653-4 Tour-ta-Ville’, 
et dont les essais laborieux pour fabriquer du verre blanc et des glacea 
de miroirs paraisgaient couronnés de succes. Hl avait fourni, en 1656, 


* Cette verrerie de Tour-la-Ville ctait ancienne. Elie avait appartent a le famille 
de Caqueray, puis était passée a la famille de Nehou. Sur les registres de la pe- 
roisse, on lit Ile 24 aout 4652 : A été inhumeé Antoine de Caqueray, sieur des Friches, 
entrepreneur de la verrerie de ce lieu. » 





DE SAINT-GOBAIN. 639 


les verres blancs du Val-de-Grace *. Quant aux glaces, s'il faut en 
croire les histoires de Cherbourg *, des jeunes gens de ce pays étaient 
allés & Venise éudier |’art de la verrerie pour le rapporter dans 
leur pays, et Richard Lueas de Nehou avait parfaitemens utilisé leurs 
indications. De plus, pendant que les, Vénitiens s’enfermaient pour 
seulfler les glaces, desouvriers parisiens étaient montés sur le toit, et, 
par des trous, ils avaient regardé les opérations, Colbert: engagea la 
Compagnie royale 4 entrer en rapport avec ce gentilhomme verrier 
de Normaadie, ef |'engagea lui-méme a. se mettreau service de la 
Compagnie. 

Telle parait avoir été l’origine de.la-succursale de Tour-la-Ville, 
établie en 1666 dans la paroisse de ce nom, prés:de Cherbourg, au 
bord de la petite riviéxe de Trotehee, dans la vallée encore appelée 
la Glacerie, sur Ja lisiére de la foréi de Brix. C'est l& que les pre~ 
miéres glaces bien, réussies fusent fabviquées par un Francais. 

Des 1620, Colbert faisail aceorder par le roi & cette suceursale 
domze arpents dans la forét de Brix (lettres patentes de décembre 1670), 
et, la méme année, le 13 juin, il pouvait écrire 4 M. de Saint-André*, 
ambassadeur & Venise, qui lui propose des ouvriers : « La manufac- 
ture est assez bien établie dans le rayaume pour n’avoir pas besoin 
d'ua plus grand nombre d ouvriers. » It hui recommande seulement, 
comme il l’avait déja fait par deux autres lettres du 16 aout et du 
15 novembre 1669, de veiller sur les exportations de Venise, et, le 
16 septembre 1672,.un arrét du. conseil probibe expressément !'en- 
trée en France des glaces, prohibition sgl n ‘était pas écrite dans les 
lettres patentes de 1665. 

Colbert nen vint pas, en effet, du: premier coup.au systéme prohi- 
bitif, et on le voit, dans les lettresde cette époque, réclamer 4 Rome, 
en Espagne, 4 Londres, ce qu'il appelle.en propres termes la libertd 
du commerce. Mais la prehibation était alors le régime général de 
lEurepe. Nous avons vases rigueurs 4 Venise, et it ne faut pas ou- 
blier que le fameux acte de navigation est de 1664. Colbert suivé 
ces exemples pluidt qu'il ne les donna. La protection, simon la prohi- 
bition, était vraiment utile alors pour ressusciter ou créer l'industrie 
nationale. 

Un de ses agents, M. de Benoist, luz écrit, te’ 6 juin 2666, qu’il est 


‘ Gela réaulte d'une piéce, ot: il est fait mention anssi dep glaces, publiée dans la 
Collection des piéces rares de Leber, ¢. XVI. 

2 Histoire de Cherbourg, par Voisim de La Hougue, p 409. — Cherbourg et ses 
environs, par G. Fleury et H. Vallée, 1859. Je dois ces indications a M. le comte 
Daru et a M, de Ponteument. - 

3 Nicolas Prunier, marquis de Saint-André, ambassadeur & Venise de see a 
1671, puis premier présidentdu parlement de Grenoble, 


~. 


640 LA MANUFACTURE DES GLACES 


entré en 1665, par les bureaux des cing grosses fermes, deux cent 
seize caisses de glaces deVenise, pesant 62,020 livres pour le compte 
des marchands deParis, Poquelin, Pajot, etc., et soixante-deux caisses 
dans les six premiers mois de 1666, lesquelles ont payé les droits 
d’entrée 4 raison de 6 francs le cent pesant brut *. 

Le 29 mars 1670, M. de Saint-André lui envoie la note secréte 
des marchands de France qui achétent 4 Venise des glaces et des 
dentelles. 

Colbert attendit que l'industrie fat bien installée en France pour 
exclure les produits étrangers. 

De méme, on avait en 1599 interdit entrée des étoffes de soie, 
quand Ja manufacture de Paris avait été bien fondée*. 

Le 29 juillet 1672, Colbert avait été prévenu par un nouvel ambas- 
eadeur a Venise, le comte d’Avaux*, qu’un marchand italien offrait de 
fabriquer de plus grandes glaces et de les polir, et, aprés avoir con- 
sulté les intéressés, il avait refusé ses offres, écrivant 4 ce diplomate, 
le 6 janvier 1673 : Nos glaces sont maintenant plus parfaites que celles 
de Venise'. 

Aprés avoir décidé ce succés, Richard Lucas de Nehou mourut 
en 1675. Son acte de décés figure dans les registres de la paroisse 
de Tour-la-Ville 4 la date du 26 décembre 1675, et il fut inhumé dans 
Ja chapelle du Saint-Rosaire de | église *. 

I] ne laissa que des neveux, Guillaume Lucas, sieur de Bonval, qui 
lui succéda comme directeur de la glacerie de Tour-la-Ville*, et 
Louis Lucas de Nehou, qui vint diriger |’établissement de Paris et 
que nous retrouverons dans la suite de cette histoire. 

J} faut croire que la Compagnie envoya vers celte époque 4 Tour- 
la-Ville plusieurs des intéressés, car on trouve dans un acte du 44 
octobre 1674 le nom de Philippe Poclin ou Poquelin, maitre de la 
glacerie royale de ce lieu, parrain d’une petite-niéce de Lucas avec 
une dame de Nehou, et dans un acte de baptéme de 1676, le nom 
de Claude du Noyer, parrain d’un fils de Lucas de Bonval. 

Il nous a paru juste et utile de tirer de loubli ce Frangais, trop 


* Correspondance Depping, p. 599. 

2 Delamarre, Tratté de la Police, ¥° manufacture. 

% Jean-Antoine de Mesmes, comte d'Avaux. C'est celui qui scandalisait si fort 
Saint-Simon, en portant & la cour Phabit et l'épée, au lieu du rabat et de la robe, 
quoiqu’il appartint seulement 4 une famille de magistrature. 

4 Lettres de Colbert publiées par M. Clément, tome I. 

5 Les mémes registres, 4 la datedu 8 juin 1660, indiquent, dans un acte de 
baptéme, Richard Lucas, escuyer, sieur de Nehou, prétre. Je suppose que ce n'est 
pas la méme personne. 

© Acte de baptéme du 12 septembre 1684, et autre acte du 25 avril 1695. 





DE SAINT-GOBAIN. . 641 


méconnu, et dont la famille et les services furent, comme nous allons 
le voir, plus d'une fois sacrifiés, aprés sa mort'. 

La manufacture des glaces eut 4 ce moment, grace 4 Colbert, 4 du 
Noyer, 4 Richard de Nehou, un premier moment de grande vogue. 

Il est probable qu’elle offrit au ministre « ce grand miroir de Ve- 
« nise, de 46 pouces sur 26, avec une bordure d'argent pesant 252 
a marcs 2 onces, estimé 8,016 livres 10 sols, » qui figure dans ]’in- 
ventaire fait aprés le décés de Mgr Colbert*, 4 célé d’un tableau de 
Raphaél, estimé 3,000 livres seulement. 

Lorsque le roi partit, en 1672, pour la campagne de Hollande, 
suivi de Turenne et de Condé, son carrosse était garni de glaces de 
France. Voltaire® affirme que dés 1666 la fabrication était active. Les 
priacipales commandes furent faites pour Versailles et pour Meudon. 
Un manuscrit en vers, écrit en 1674, que posséde la Bibliothéque 
impériale, énumére parmi les somptueux ornements de Versailles : 


Les glaces, les miroirs, le jaspe et le porphyre, 
Et tout ce qu’a de beau le plus puissant empire. 


M. Vatout’ a publié le devis des ouvrages pour les bdtiments du 
roi, ou figurent : 


Glaces de la Manufacture de Paris, hauteur 
De 44pouces. . . . . 410 liv. le pied. 
Id. 28 pouces. . . . . 60 — 
Id. 37 pouces. . . . . 230 — 
Id. 40 pouces, . . . . 425 — 


Enfin, on sait que la grande Galerie des fétes, avec dix-sept fené- 
tres sur le jardin, construite un peu plus tard par Mansard, décorée 
par Lebrun, de 1679 4 1686, fut revélue de glaces et prit le nom 
qu’elle porte encore de (ralerie des Glaces. Cette galerie, élevée sur la 
terrasse qui séparait, sous Louis XIII, les deux appartements du roi 
et de la reine, fut commencée en 1678 et terminée en 1683; elle 
coita 654,600 livres. Le prix des glaces, dans les registres des 
batiments du roi, se trouve confondu avec celui de la dépense gé- 
nérale; mais il est bien positivement mentionné que ces glaces 


{ M. le comte Daru, qui habite les environs de Cherbourg, et auquel appartient 
ce qui reste de la forét de Brix, presque entiérement défrichée, a eu la bonté et la 
patience de compulser les registres, de consulter les traditions, et de m’aider a 
rendre justice 4 cet enfant de la Normandie, qui contribua plus que personne a 
doter la France d'une industrie nouvelle, 

2 Pp. Clément, Vie de Colbert, p. 501. 

> Stécle de Louts XIV, ch. 29, pages 166, 201. 

4 Vatout, le Palais de Versailles, 32, 35. 


642 LA MANUFACTURE DES GLACES 


étaient de manufacture francaise facon de Venise, et fournies par 
Briot et Guimont, directeur de la manufacture’. La plupart des 
personages dont les portraits, postérieurs 4 cette époque, figurent 
4 Versailles, ont imprimé sur ces glaces leur vivante et passagére 
image. Eclairées par quatre mile bougies, elles illuminérent les 
fétes données, en 1697, pour le marrage du duc de Bourgogne 
avec Adélaide de Savoie, et trots quarts de siécle aprés, pour !’ar- 
rivée de Marie-Antoinette d’Autriche. 

C'est & une époque un peu antérieure que se rapporte fa plaisante 
histoire racontée par Saint-Srmon (ch. xx), de cette singuliére com- 
tesse de Fiesque*, l'un de ces maréchaux de camp de mademoiselle de 
Montpensier, qui entrérent avec elle par la bréche a Orléans, faisant, 
disait l’avocat Patru, tomber les murailles au son des violons. « Elie 
a n’avait presque rien, parce qu'elle avait tout fricassé..... Tout au 
« commencement de ces magnifiques glaces, alors fort rares et fort 
« chéres, elle en acheta un parfaitement beau miroir. —Hé! comtesse, 
« lui dirent ses amis, oi avez-vous pris cela ? — J’avais, dit-elle, une 
« méchante terre et qui ne me rapportait que du bié; je l’ai vendue 
« et jen ai eu ce miroir. Est-ce que je n’ai pas fait merveille? Du 
a blé ou ce beau miroir, » 

La mort de Richard Lucas de Nehou, celie de du Noyer, celle 
de Colbert surtout, mirent la nouvelle fondation en péril; il fallut 
réorganiser Ja Compagnie. Les nouvelles lettres patentes, accordées 
par le roi en 1683, l'année méme de Ja mort de Colbert, nous ap- 
prennent « que ces ouvrages qui sont d’une dépense et d'une appli- 
« cation extraordinaire pourraient manquer s'il n’y était promptement 
« pourvu. » Ces lettres patentes transmettent le privilége 4 Pierre 
de Bagneux, lui accordant les mémes droits; elles ajoutent qu’ila la 
faculté de porter ces mémes ouvrayes & miroirs, s'il est possible, 
une plus grande perfection, et qu'il est défendu 4 toutes sortes de per- 
sonnes d’entreprendre sans son consentement la fabrication desdites 
glaces 4 miroirs de quelque grandeur et volume que ce soit. Le privi- 
lége est accordé pour trente ans 4 partir du 41% janvier 1684, sur le 
rapport de Louvois, qui déclare la proposition de Pierre de Bagneux 
utile 4 l'Etat et propre pour la décoration des muisons royales*. 

On est assez surpris de voir le méme Louvois, moins fidéle que Col- 
bert aux priviléges accordés, conclure un traité par lequel il permet 
4 partir de la méme date, 1° janvier 1684, aux intéressés de la ver- 


1 Renseignements fournis par M. Leroy, bibliothécaire de Versailles. 

2 Anne Leveneur, comtesse de Fiesque. L'autre maréchal de camp était Anne Phé- 
lypeaux, comtesse de Frontenac, dont la mére appartenait a la famille Gobelin. 

> Pierre de Bagneux était un capitaine de vaisseau qui servait de préte-nom a Ga- 
briel Pecquot, sieur de Saint-Maurice, associé survivant de du Noyer. 


DE SAINT-GOBAIN. 665 


rerie de Ponthieu, en Normandie, Benjamin, Robert Ferret et Paul 
de la Hante, de faire apporter aux Invalides du verre brut propre a 
faire des glaces pour y étre douci et poli par les vieux soldats dans 
les galeries et magasins que ces associés feront construire & leurs 
frais dans la basse-cour de I’hétel. On est encore plus surpris en ap- 
prenant que le méme Louvois s’était fait accorder 4 Iui-méme un 
privilége pour les glaces. Sur sa demande et dans ses bois, la Com- 
pagnie Bagneux établit, en 1683, une glacerie & Lessigne, prés de 
Tonnerre, dans un emplacement si mal choisi qu'il failut la laisser 
tomber en 1695. Lorsque son fils, le marquis de Courtenvaux (il te- 
nait ce titre de sa mére, derniére héritiére de la maison de Souvré), 
acquit Montmirail par son mariage avec mademoiselle d'Estrées, |’an- 
cienne verrerie de Rougefossé, dépendante de Montmirail, fut aussi 
transformée en glacerie, un privilége fut obtenu en 1687, et la Com- 
ae de Saint-Gobain fut obligée de le racheter 4 M. de Courtenvaux 
en 1704'. 

En 1688, un certain Perreau, verrier 4 Orléans, est encore breveté 
par Je duc d'Orléans, frére du roi, pour le coulage des cristaux a 
tables creuses avec figures *. 

Et voici qu’a la fin de la méme année, 1688, un bourgeois de 
Paris, nommé Abraham Thévart, représente au roi qu’il a découvert le 
secret de fabriquer des glaces d'une grandeur extraordimaire, que, par 
le moyen des machines qu'tl a inventées, il peut fabriquer des glaces 
de 60 4 80 pouces de hauteur et au-dessus, 35 4 40 pouces et plus de 
largeur; et sur le rapport du méme Louvois, le roi accorde pour 
trente ans, par des lettres patentes du 14 décembre 1688, & Abraham 
Thévart le privilége de la fabrication des grandes glaces au-dessus de 
60 pouces sur 40, laissant 4 Pierre de Bagneux le privilége de fabri- 


! Cest cette verrerie de Montmirail, ok l'on fabriquait des bonteilles, que Re- 
gnard a cilée: 

A Montmirail, il faut boire 

Car on y fait 
Ce vase qui fait la gloire 
De maint buffet, 
Et qui rubis forme en son sein. 
Vive du Vaulx et du bon vin! 


2 Le privilége de Pereau ou Perrot estdu 25 septembre 1688 et celui de Thévart 
du 14 décembre seulement, et ce Perrot avait communiqué son procédé a | \cadé- 
mie des sciences le 2 avril 1687. Il en est fait mention dans le Mercure galunt de 
mars 1687 et dans la République des lettres de juin 1688. Ces dates, réunies par 
un savant archéologue d'Orléans, M. l'abbé Desnoyers, lui ont permis d’indiquer 
Perrot comme linventeur du coulage des glaces. Mais le privilése ne parle que de 
cristaux. (Jue sont devenus Perrot, son établissement et son secret? N’était-il pas 
lun des ouvriers de du Noyer, venu aussi d'Orléans? Nous l’ignorons. 


644 LA MANUFACTURE DES GLACES 


quer les petites glaces au-dessous de ces dimensions, et leur concédant 
4 Yun et 4 l'autre, avec la plupart des droits exorbitants contenus 
dans l’acte de 1665, la faculté de visiter leurs usines respectives, 
avec déferise de se, servir des mémes machines, ouvriers et maljeres. 
Jl était prévu que Thévart voudrait se servir des morceaux de grandes 
glaces hrisées, et, on Ie lui défendait. En résumé, on leur accordait 
le privilége de se faire la guerre. ee 
Thévart, qui se dit ici l’inyenteur d’un ‘nouveau procédé,, parait 
n’avoir été que le préte-nom d'associés qui voulaient fairé concyr- 
rence 4 la Compagnie de Bagneux. Son noni figure pniquenient dans 
les actes de procédure. I! s'attribue un mérite qu'il est juste, Comme 
Nous le verrons, de restituer 4 Liucas de’Nehou; et s'il en fallait une 
preuve, il la fournit lyi-méme en appelanit Louis Lucas de Nehou, qui 
- qui(ta14 Compagnie de Bagrieux et parvint a fabriquer, par le procédé 
du coulage, des glaces si grandeset si belles que le rox voulut les voir. 
Les quatre premiéres glaces coulées furent présentées.& Louis XJV, 
‘en f691!, 0 dear te SS . > nae er, set 
“L*habile verrier’ persuada aux' associés de chercher hors ‘de Paris 
quelque fieu ou Jes chases fussent moins chares, et ils achetérent du 
domaine royal Y’ancien chateau de Saint-Gobain, prés la Fére, tout 
‘en ruines, assez bien disposé néanmojns 4 cause de la'pruximité des 
bois et dela riviére d’Dise déscendant 4 aris: ils y élevérent plusieurs 
“batiments tant pour la fabrication que jiour Je logement des gentils- 
hommes, ‘commis et ouvyiers. De nouvelles.leltres patentes dé février 
4693 renouvellent 4 Abraham Thévart le droit be prendre eh fous 
lieax du royaume les matiéres nécessaires 4 sa fabrication, l’exemp- 
tion de tous droits pour le transport de ses, produits, de.tous ‘Impéts 
pour son personnel, et la faveur de mettre aux pores de l'élablisse- 
. ment un portier a la livrée royale, les armes de France et le litre de 
_ Manufacture royale des grandes glaces. he, Roo he. ne 
Cette date, 1695, ést celle de J'installation de la manufacture dans 
les raites de ce.vieux chateau dont le nom est désormais inséparable 
de'l’industrie des glaces. Avant elle, jl avait une histoire et des tra- 
ditions, eos see bees, aac, a ee 5B 
"Au sépliéme siécle, la contrée fut évangéliste par un’ religieux 
irlandais, de race royale, nommé Gobain, que le roi Clotaire vint 
vénérer, et qui mourut martyr vers 660, pieux et austére religieux 
qui ne se doutait guére que son patronage serait donné 4 des miroirs 
de femmes: dans le monde commercial, son nom est attaché 4 une 


_ * Archives de Rotien. Procés-verba! de la séance do Parlement én 4744. Déclara- 
ee Louts Lucas de Nehou. Cette piéce m’a été communiquée par BM. Potier, ar- 
chiviste. ce a ae” Te 





DE SAINT-GOBAIN. 645 


belle industrie ; dans ce petit village, au milieu de ces foréts, si, de- 
puis douze cents ans, la foi fit germer quelques vertus, on les lui doit’. 

Au dixiéme siécle, le chateau appartenait 4 l’évdque de Laon; au 
onziéme, & la batailleuse maison de Coucy, dont le nom rappelle des 
tradilions militaires et poétiques. Les évéques etles seigneurs se le 
disputent alors 4 coup d’excommunication et d’arquebuse. II reste aux 
Coucy, qui le fortifient, lenvironnent de tours et de fossés. Rendu en 
1440 au duc d'Orléans, Saint-Gobain passe aux Bourbons, recoit Fran- 
gois I*, puis Henri IV, est engagé en 1652 par Louis XIV au cardinal 
Mazarin, puis loué Ie 1° juillet 1692 pour vingt-quatre livres par an 
par le comte de Longueval, gouverneur de la Fére, a la Compagnie 
des glaces représentée par MM. de la Pommeraye et de Nehou, et 
enfin acheté par cette Compagnie pour 3000 livres, le 11 juillet 1698. 
Le procés-verbal de prise de possession est dressé au nom de M. Bos- 
suet, intendant de Soissons *. 

Aussifét que les associés de Thévart eurent loué Saint-Gobain, 
Lucas de Nehou fit avec eux un traité, par lequel ils lui abandon- 
nérent la fabrication, 4 condition qu’il fournirait des glaces 4 un 
prix convenu, ce qui fut exécuté pendant trois ans*. C’est 4 ce moment 
et dans ce nouvel établissement que Louis Lucas de Nehon installa et 
pratiqua plus en grand la méthode de couler les glaces, qui fut 
pratiquée ensuite sans lui. Lorsque le roi demanda, en 1697, aux in- 
tendants des mémoires sur I’agriculture et le commerce pour I’in- 
struction de M. le duc de Bourgogne, l’intendant de Soissons, dans 
son mémoire, décrivit la fabrication des glaces par ces mots : « Elles 
se coulent sur une table de métal comme on verserait du plomb 
fondu‘. » 

Il est donc bien certain que l'on coulait des glaces 4Saint-Gobain, 
avant 4695; on en coulait 4 Paris avant 1691. 

Pendant ce temps, !a Compagnie des petites glaces était écrasée 
par la Compagnie des grandes glaces, et la guerre entre les deux 
allait devenir funeste lorsque M. de Pontchartrain en négocia la 
réunion. Par arrét du conseil du 4% mai 1695, M. de la Reynie fut 
chargé d’opérer la fusion, et elle fut consacrée par lettres patentes de 
ce jour sous le nom de Frangois Platrier, qui était tout simplement 
le concierge. Le privilége est accordé pour cuuler, souffler et fabriquer 


‘ Je dois ces renseignements 4 M. le curé de Saint-Gobain. 

2 Ms. Deslandes, p. 118. 

3 Archives de lamanufacture. Mémoire au roi de Lucas de Nehou, 17032. 

4 Le comte de Boulainvilliers quia résumé, dans !Etat dela France, ces mémoires 
des intendants, qu'il appelle tous des hommes inappliqués ou inapplicables, adresse 
des éloges au travail de M. Bossuet, et il cite tout ce qui est relatif & la manufacture, 
une des plussinguliéres du rovaume, dit-il. J, 112. 

Novmwsar 1865. 42 





646 LA MANBPACTORE iBES 'GLACES 


des giaces; il duresa trenie ans. Gn défend aux verriers la oontrefa- 
con, aux mineiliers la .cuntrebande; ‘aux: —e peeerasx seiper: 
tation ‘. 

Mais le Gompagnie «dis patites ae fut asi de rancune et ja 
Ceompagaie des grandes pleine. d'ingratitade: sous pritexte que Jes 
apoiens iraités étaient réselus parila nouvelle oxganigation, Je mal- 
heureux.iucas.de Neheu fut peu de:seonps ‘aprds sacrifié:: cn iniavait 
demandé des aaémoives,.on devait.entouné d’espions, en eret -tenir 
ses Acerets af on. se .débarressa de:sa pewsonne.' Au anoiasiest-ce la 
versian qu'il seutint dees ees .Méondines: Qn peut -oroine aussi qu'il 
voulut utiliser pour dni-sedaneges: prnaddés, :et ome retroersen ‘effet 
aasocié bientét & un werner de. pees vet — devant le 
padament. de Rowen. - 

dres deux Compagnias: sai teldsichaniens Teeugis thal cuienphe cemable 
arrivée, lorsqu'une émeute générale éclate. et seeatéchaiee. 

tes ungilnes minsilions, denetions de Danis: présentent Jpurs sstatats 
de, Abed , -parileaquels sls durcati vais aux: bissbelotiers,.et- réclament 
le.pnividdge sic-febriqnenel d élamer les gtaces. Les umatires-verniers 
daPenthieu font valor Je itraite ganat:avec. Lonvois, et-uo matre) pri- 
wilége sscordé:a 4ansd‘ank, Beajamean, .en.4092.:Berreas:,, be wesrier 
difriéans, invoque: sea. brevet de 4668; qu'il: a eu some farce ne- 
nouvaler ent671 par M.de dnc d'Arianns,.dont:i) habite le ducted. 
Les isix reenps: de:maschnads de | Reais prctandent -quils mt te droit 
de. ae wt arta partout on iiljlaur qiatt. (Lecaside Neha, qui s'est 
-apedeié a Benjamin, réciame.en padiee eae: Rilnerae es: umeneee panes 
quent lute emlevé sa disediaon. or 

Deux arréts du conseil, du 45 octolike 4695 et du 10 mars-4626, 
tranehent, ooname is pentemt, tous ane.dafiimends. des omiraitiers 
élameront seuls pour le pablec, etula trannfadtureqour les «nmbsons 
royales, mais, Usdegrantiacheter ailameanufacturejleers ghanss.at ‘ne 
pas. débquebket.ses vewe iers. Lessverpiansumaner nd pont: kes -atiees bou- 
-teilles, venistanx. aces de Mehss portama ads »pleantes nallenrs,. et 
Reareaucacra dispensé.ded'amemdd. dats decprival ge ora smamtenn 
Aces assamies qui ont dépeasé plus dan. vaiilien pour un acl gil 
moval: pas ennare até ea logge mekee sees wuss mick de 
80 peuass. ere ee 

C'est encore la victoire ot Ja Aik: mais qielle paix! 

MM. les fermiers,géngramx. xeolent bien-ednfisquar Jes glaces de 
contrebande, mais 4 leur profit. Hl faut un arrétdu ‘2s fewer £608 - 
pour faire rendre deux-caisses saisies qu:-sieer Hudtbert, ecornmmis des 
inttressés 4 ‘Marseitle. 

‘Un traité a.4é fait en 1696 avecun certain Radix panria vente cles 
| a il faudra plaider avac -Ini \jusquien 42.26.- 


¢ 


DE SAINT-GOBAIN. 647 


L’exportation des sables sc fait au mépris des droits de la ma- 
oyfacturs; arré{ du 50 janvier 1700 qui liaterdit, comme si cette 

interdiction pouvaif s’exécuter. 

Les ouvriers sen vont, ct ils’ débauchent leurs camarades : drrété 
du conséil du 23 mars 1694 et du 12 avril 1701 qui défend aux 
envriers.de quitier la manufacture, sans congé écrit, avant un séjour 
de denx ans, permet de leur faire contracter des éngagements plus 
‘longs, interdif aux verriers de les recevoir, et ordonne, si on les a 
regus, de les resfituer, sous peine de 2000 livres-d’amende. Ne croit- 
on pas lire la loi américaine des.esclaves fugitifs? 

D'autres ouvriers passent la frontiére et vont porter leur art 4 
‘J étranger. En 1697, un certain Nesme ou Eemet, ouvrier de la ma- 
nufacture de Paris, s’associe avec un nommé Longueville, de Seissel, 
et Jes sidurs Fassio et Carely, Genevois et Italien, fort riches, pour 
établir une raanufacture a hasly, en Savoie, prés de la frontidre, et 
déja le duc de Savoie a envoyé un de ses inténdants pour l’encou- 
rager. Le secrétaire d’Etat, M. de Pontchartrain, écrit aux fermiers 
‘généraux, le 47 janvier 1698, pour arréter entrée de leurs pro- 
duits. Un des intéressés, M. de la Pommeraye, est envoyé avec le com- 
mandant du: fort fEcluse, M. de Louze; ils se déguisent, vont visiter 
la manufacture et chacun fait son rapport. M. de-la Pommeraye de- 
mande que. l'on arréte Nesme et Longueville, que !’on interdise aux 
habitants de la frontiére francaise de leur vendre du bois, et que 
side nouveaux ouvriers: désertent, on lescondamne aur goleres. Le 
commandant du ford-l'Ecluse réclame les mémes mesures, sauf les 
galéres; on ne pense pas a tout. Le. msnistre dela guerre, M. de 
Barbezieux, lui répond, le 25 février : « Le roi approtive' que vous 
fassiew arréter le nommé Nesme, lorsqu’il viendra sur les terres de 
Sa Majesté, et le fassiez garder dans une sdre prison jusqu’a nouvel 
ordre d'elle'. » 

Or ce méme M. la Pommeraye, sitios intendant des. galéres, et 
qui voulait y envoyer les ouvriers fugitifs, sen va fonder en 1700 
ane manufacture: clandestine 4 Beauregard dans la: ‘principauté: de 
Dombes, appartenant'&-M. le duc du Muine qui. lui octroie un privi- 
lage. La manufacture réclame, le roi faiblit, et laisse vivre la fonda- 
tion de son fils que l’arrét qualifie de fils légitime. 

Les derniéres années de ce stécle furent marquées par des désastres 
bien connus. Une industrie: de luxe, ne vivant que par le roi et 
les grands, devait souffrir& l'époque de la paix de Ryswick et de la 
guerre de Succession. . 

La régie de prone kiad fut malheureuse. La Compagnie avait 


4 Archives de la Comipetiiie:: 





648 LA MANUFACTURE DES GLACES DE SAINT-GOBAIN. 


pour caissicr général M. Geoffrin, qui devint, en 1753, le mani de 
la célébre amie de d'Alembert et du roi de Pologne. Ce M. Geof- 
frin n’était pas bien habile ; c’est lui qui lisait, dans sa vieillesse, 
les deux colonnes de l'Encyclopédie sans les séparer et qui disait : 
« Cela est trés-intéressant, mais cela ne se suit pas toujours trés- 
bien. » Il fut pourtant, en cette affairé, habile 4 se ménager et a 
s‘enrichir. Ses comptes prouvérent, cn 1702, que la Compagnie de- 
vait prés de deux millions. Les créanciers pratiquérent des saisies, 
le roi ordonna un sursis auquel ils s‘opposérent’ ‘les fourneaux {u- 
rent éleints a Saint-Gobain et 4 Tour-la-Ville, la plupart des ou- 
‘riers furent renvoyés, et on fit en vain un appel de fonds aux inlé- 
ressés entre Jesquels se partageait le capital. A ce moment méme, les 
pays voisins recucillent les ouvriers francais, des concurrences s‘éa- 
blissent en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, et’ l’mdustrie 
donnée 4 la France par Colbert parait perdue pour notre pays, aprés 
lrente-cing ans d’efforts laborieux. 


Avevstin Cocrun. 


La fin au prochain numéro. 


' ers” a | to op ad ' 





MOZART 


rf APRES DE NOUVEAUX DOCUMENTS 


f. 


W. A. Nozart, von Otto Jain, Leipaig, 1856-1859, 4 vol. — iain Nohl, Mozard's 
Briefe, Salzbourg, 1865. — Revue des Deux Mondes, 15 mars 1865. — H. Blaze 
de Bury, Mozart e: la Flite erchantée. | 


Je nai jamais prétendu canoniser Mozart. Cependant je croyais 
avoir d'excellentes raisons pour intituler la traduction dela correspon- 
dance de ce grand homme, que je publiai pour la premiére fois en 
1857': Vie d'un artiste chrétien au diz-huitieme siécle. Je croyais pou- 
voir affirmer sans scrupule, dans la préface, qu’au milieu des détails 
nécessairement artisliques que renfermait le commerce épistolaire de 
Léopold et de Wolfgang Mozart, le lecteur verrait: un pére qui, compre- 
nant toute la responsabilité de la mission dont il est chargé, se sentant 
dépositaire d'un trésor divin dont i} doit compte 4 Dieu et aux hommes, 
sacrifie tout 4 l’'accomplissement de eelte ceuvre, dirige d'une main 
ferme et tendre, avec la sagacilé d'un esprit fin et cultivé, le génie de 
l'enfant merveilleux dont, dés l’aurore, i] reconnait lorganisation 
inspirée ; n’oublie jamais, au milieu de ses préoccupations d‘artisteet 
de ses inquictudes de famille, que Padme de son fils lui est confiée 
comme son esprit, que sa foi est plus précieuse que son talent; l’ar- 
rache aux exemples contagieux de l’Angleterre, malgré les riches espé- 
rances de gloire et de fortune qu'il y trouve; raméne aprés cha- 
eune de ses pérégrinations lointaines son enfant au foyer natal, pour 
I'y retremper dans l'étude des sciences ct des lettres, dans lapratique 
des vertus religieuses et domestiques; Je guide au loin, quand il est 


* Mozart, Vie d'un artiste chrétien au dix-huitiéme stécle, extraite de sa corres- 
pondance authentique, traduite et publiée pour la premiére fois en frangais par 
I. Goschler. — Paris,C. Douniol, 1857. 


650 MOZART. 


obligé de s’en séparer, par des conseils journaliers, pat les exhorta- 
tions les plus judicieuses sur la patience, l’ordre, la persévérance, 
le support d’autrui, ’honneur véritable, la confiance en Dieu, l'aban- 
don & sa providence ; et l'adjure, au moment ot i] sent sa vie défail- 
lir, de conserver, avant tout, la foi de son enfance et de songer, par- 
dessus tout, au salut de son ame! aes 

Fajoutais que le lecteur y verrait fe jeune Mozart, au milieu des 
succés les plus enivrants, applaudi, dés ses plus tendres années, par 
tout ce qu'il y ade grand dans le monde, caressé par Marie-Thérése, 
gité par Marie-Antoinette, comblé de faveurs par les rois de France et 
d’Angleterre, par les empereurs d’Allemagne, anobli et décoré par ‘ 
le pape Clément XIV, adopté par les académies de Bologne et de 
Vérone, salué par ‘Venthousiasme publica Rome, Milan, Londres, 
Munich, Paris et Vienne; qu'il te verrait, gréce 4 an naturel char- 
mant, 4 une éducdtion solide, 4 une pieté héréditaire, rester fils 
soumis et tendre, frére-affectueux ot dévouéd, toujours aimable et gui, 
dispos et généreux, étudiant sans cesse a l’Age of d'autres balbutient 
et s'amusent, créant des chefs-d‘ceuvre 4-1 Age ou d'autres comment 
cent 4 étudier, cerivant, Composant, Aumphoveant, sans noanhe et 
sans fatigue, os 


Comme Voiseau gémit, comme le vent spupire, a 
 Corame Veau rourmure en coulant, = 


conme le poste, chante; sons I sxsawation de. Dieu, & quidl supper 
suecés-et gloire, @ qui ik demande forte etiassistance.; metiant sous 
l’inveeation des patzons de son enlagce,: do la. Vierge puce qu'il &-ape 
pris & coanattre et.d.aimer, taut ce:qu’il fail eb médiéa, towt.ce qual | 
conspese et public, ne perdant. jamais de vua, au..milscu de la vae le 
plus ogifée, lo but-mésoa de la.vie, la mort, dont la..pensde. be. suit 
dans.seu Tepes, le saasit 4 son rgveil, sans-le: rendre tris\e Niimoxase, 
parce qu'il Va tonjqurs..envisagée » commerle véritable.. ani. de 
« l'homme, couse le-clef dela yraie .biatitude,. deat I mage, Join. . 
a scant arte n'a fionque dé doux et da-coosplani.e |. 

J'appuyais du texle -méme- de: la correspendance.-du -péra at du. 
fils-toutes les pheases de ce. résumé. yondique;, ch .ca beartant da. |e . 
voie battus:;. néglgeant velontairement. lee. biographes. de Mosert, - 
Oulibichef, Sévelinges, Stendhal, Fétis, Nissen, qui avaient tous jugé 
Vartiste, sans songer a Vhomme; je. hhisaia speak @U.pablic Me- 
zart par Mozart lui-mémea, _ 

Ces prenves parurent tellement ‘authentiques ‘et ineontestables 
que toutes les voix de le publicité s'‘amparant du petit livre que j’a- 
vais fort trmidement, et sous une forme tras-modesto, |ancé dans Je 
monde, sans autre appoi quelui-méme, sane ami ni. réclame; comme- 








MOZARS.. 6s¥ 


pour imatter em quelque ehose men hupsble et: immortel héros, que 
toutes-les voia-de'la publicné, disse, s:ocawpérent pendant. plusieurs. 
rhois-de ¥ opustule nouveau, ow pour parlev'plugexactement, du: grand 
artiste dont cet dpuseple: nixblat le. caragtdve moral. ot les vevtus pri- 
vées;.ques Di, da: kamarting nadédaigna paside eonsacrer deux: deses- 
entreliens littéraires. # ceite publication: qe'il: appréamit: avee |’ are 
d'un. poétu: ef. Vintelligentbe Bue artiste!.; que.le trap regreiieble 
rédeateny du.jourmed-des Debuts, l’aimable: Rigaud, éorivil & ce' sujet 
l'un de. see dernions et de ses plas agréahles:fauillstons*; quale bien 
plus regrettabla Ghanes Lenornment. méla,.icii mime, axe apprécia- 
lion. de. sow Anmened savoir los: anplaedissements.d’une amid que 
n’oublieront jamais. ceux qu'il en a humorés*; que Je trés-ingénieux 
forbert.littéraive,. Fiorentina, fit, sans avon jamais désigné: la source 
dot iW-les tivait textuetlemend, vingt. articles de suite:dons le Moni- 
lear sur la vie de Mazart'; qa’en.wn mot, pas um jouesial, pas une 
revere demeura en arrigre. et que, comme le diveit l'une des. feutl- 
lesdwitentipd, la, publicatien.Dounel fitévénement?. 

Cate en.offet. une révglation. Tout. er applaudissant l'inimitable 
auteurdes Naces de Figoro, dd VY Bulésement aw sévoil, que M. Car- 
vatho ave’ rendas dés lors aux amateurs de la vraie. musique, covmmie 
il devait phos tard leur faire entendre la Flate enehantée, tout en 
écontamt dvec ravisserhent dd Conservatoire et ‘su Concert populaire 
Jupiter at la symphonie er eof miteur, tout en répétant sur tous les pia- 
hes nmngindbles Voi che sapete et la Violette, ite du publie francais 
comissait'’& peine l'auteur de Don Juan, et ce fut, pour ainsi: dire, 
Une satefaction: universella' d'’apprendre.qu'on pomreit auient esti- 
mer et aties T boniwe qa’adiniror-et epplaudir larfiste, que, per une 
reveorird rare et. charmante, la verte la ples réelle ¢ umssait aa pe- 
tw le phis dneurtestebte, et, 2! feet bien-de réptter, que du sein de 

‘doeation le-plas sthetement eathebique qu'il soit possible d'magi- 
net, Ot ne te génie musical te ples: seuple, le plus fécend, le ptus 
mélodieas et Je’ ples savant qtt’ edt: juekais ver le morde. 

Cette conviction teviversele senibleit: un fait acquis e¢ que nal ne 
Saviverait de contester. & Yaventir,’ phisqu'elte ‘était fondée ser des 
dociinénts ewthentiques, ‘et qu'il morait falle s‘inserire en faux 
Colitre tte correspondence. postive, infinté, corfidentielle, embras- 


* Com Pemiler de Lintroture; 0: ¥,p. MA 

* Voir ite Débuts dq 24 juin 1388. nee oe 

* Voir angi, un article.de M, Vancellier dans le Garraspondans dw 25 pam 4858. 

‘ Voir le Moniteus du 22 novembre 1857, du 24 janvier 1858 et mois suivants. 

* Voir, par exemple, le Constitutionnel, du 2 et 5 janvier 1858 (Limayrac); 
lOhion du 2% octo 4887 (Moreau): Te Stévle du 9 fvrier' 1889; ta Matrrése du 
15 février 1858 (Rabutaux) ; le Courrier de Paris, du 44 octobre 1857 (Reyer), etc. 





652 MOZART. 


sant toute la vie de Mozart; cependant, au ‘bout de huit ‘ans verci une 
Revue célébre dans les deux, mondes qui récleme. On diratt que cette 
idée d'un génie catholique lui-est intolérable. etiqu’ ‘a Ses yeux il west 
pas possible qu'un maitre lel qae Mozart, devant qui alte est contrainte 
de sincliner, soit l’humble st.fidéle. enfant d’une-Bglise qui: tient au 
Pape, et-avec:un art-singulier, elle fait-du fervent cathehque de Salz- 
bourg, du pieux enfantide Lécpold, du:dévot-de Meriézell, de auteur 
inspiré du Reguiem;.un papthdiste ,. un frane-magon y uh libértits, wn 
ivrogne, « dpre au..plaisir comme au travail; passant ea vie liers de 
chez Ini, hanlant Jes tripois: et des isalles desbillard ,' courant les’ taver- 
nes,.les hals publics, déguisé em Pierrot, ¢ donnant & _ pom venite 
les restes. d'une noitidefredaings .w .'- - 

Ma surprise redouble. lorsque je vois ces lignes cites par ia oo 
vain trés:distingué, cohnu et apprécié des lecteurs du Corrdspondent, 
jouissant d'une: juste autovilé dans. les ‘questions qui intéressent 
l'histoire. et, la. critique des ceuvres-musioales)i be ot: 

M. Blaze de Bury a lu: la correspondance.de: Mozart, it }'a-méme 
lue tout entiéce; car.il cite des faits et des pawoles qui nese teevivent 
que dans.les Jettres.et Jes: biographies: récemmest publiées, Mais 
comme s'il avait un drapeau:philosophique; comme:s'il était chargé 
de rattacher Moxart a..1'école des: incrédules,: ili oublie.la Correspon- 
dance, il oublie ce quiil vient d'an extrairevet se comiredit.dans:le 
méme patagraphe...1l espdre que.ses .lectears,.qu'il..connaét-bien, - 
admettront saus aitiioulls 63, conclusion én perdant de vue avec lai 
Ses promisges,, . “y* : Be ASR ee. tae are el ih ule 

« Pour le. prémunir. sonlbe las jaconedaibdil qui, cher tout autre, 
« auraient pu résulter de ce contact: avec gn ‘monde frivole ‘et dé- 
« prayé, dit M,. Blaze de Bury, Mozart ayait J’inetinctave pureté dem 
« nature, son -heureuse ironie et cette.vigoureuse santé de Pame'qui 
« fil qua travers Jes mille.‘orages d'une existence assez dissolue, 
« cat -homaae,.resté chaste. jusqu’a .26.ans, .NE! FAILLET JAMAIS 4/855 
« crorances. fi fréquentait I’ dglise, paaniquait, ce quad neveut'point dire 
a gue con, auvre ne s'ctenile pas an dela. de l'enseignoment de- la foi 
« révdide.» — Je demande. ce-que signifie cette phrase? en: quoila 
musique de la Flite enchantée dépasse le catéchisme, eb ¥a-au 
dela dy eoncile.de Trente? et s'il ne faut pas-avoir-un parti pris 
quand méme, pour faire de:l’awteyr du Requiem un hérdtique, un 
panthéiste, un homme du dix-huitiéme siécle, edndamné par: son 
cuvre elle-mémce ? Je, continue la: citation, sans presque en creire 
mes your; ke lg fais. ner pour: ee ne tweulresse pee le Te- 


‘ Siena des Dias Mandon'w duds mars 1866, p. 494, Mozart. ea Ft 
chantée, par M, Blaze de Bury. 


MOJART. : 633 


proche oxdinaire de .cilatians: ineaquéps, deimembres de phrases 
épars, dq: MOA isdlés.11.¢) Bn pareil.:cas y ied que pense. ‘lartiste, 
« ce, quill dit eb ¢@,.quiil. (ath, teat peinsi tow!» -avais; aru,’ je 
lavone yAVSQUic,, qiL,On: jugeait:.um apliste, comme. tout “autre 
homme, par see paroles. eb ses. actions; mais seus avons changé tout 
celg ;, nogs. Lanens:; si, bien; changé, que: noms dislingwons: entre. ee. 
que. artiste {vit.ek: sem otuere, :quoique:,l’om -dit béen-ledroit de de« 
mander,:, Qui donc, fait: -oqwwre si: ce, niesh pas artiste, et que: fait. 
donc Naptiste si ce nest. son. couxre? a: GC’ cat d:son enone qu'il: faut 
« sadresser sy nepond, M,..Blazo, pour-le. bien-eonnaitre, .ct l’oouved ici: 
« respire Je. centament de da plusabsolue liberté ‘de lsnteY¥igence-hu-: 
« maine dans la recherche du beau, du: witai,:du: View. » En quoi celle 
absqlue jiberié-de.Vinteigence, avtte recherche du beau, “du: vrai: et 
du bien,..est-elke:comtnaive,a. la,toi révélge d'un Mozart, d’ uni Pascal, 
d'un Féepelan, d'un Leibnite,d'an Ewer, d'un saént' Thomas, d’unsaint 
Augustin, d'un saint Paul? « Nddans./a religion catholique, fils:depa-- 
« remtaddveté, Chemxy. Lop-uiie, :Mozart:»'on eer pas moins Fhomme du 
« dix-buitiome sidgle ,-l!dwe: doe id’ane exubévanes de vie nerveitte ct: 
« gui, refoulé en soi par le; forniqlisme d'une ‘société qui le tient & 
« disianea, s'il. neat. levplus. grand des; mesigiens, seta ‘fatalement . 
« Werthen! » Clesbardire que 3i-Mozart n’avait été, comme:on le-re- 
connait,.cathotigne, aroyant, ddeot, g il-n'availitrguvé dans‘sa fer la 
foree, damesa.-pidté la lumiéne, dans son-édueation.la-direction et la 
rele, nervenegu'th Cait, al aurait: ela victime..de ‘see. rierfs, ets! 
comme Werther, aurait été tenté dese brdler la cervelle toutes les 
fois quill aumtait 466 dégu dans ses espéraricesy quand: son ‘archevéque 
le maltraitait, .quand:.Alaysia. qu’il. aimait sb mariait aun rival, 
quand Saliera le.persdcutait, quand lemperéur Leopold. le .disgra~ 
cait,quand bes Viennois:se relroidisealent 4 son:égerd.eb chutaient 
Don Juen, quand 4a-.miseve le.farcait.d‘aller chercher .: Berlin: les 
ressources,quedui wefusait,sa pattie ingpate el sordide, quand parveriu 
a Vapogée, le. san, géme, ct: sans-dire dpuisé, par les-§00 morceaux 
qui composnient.déja.son répertoire, ib seritait la main de la mort 
Sappesantir suv: lni-et iyi eplever 1a gloire et la fortuné, au mement: 
ou il qllait atteindze Fyne et Vantoe! citi, Men Bie ey io 
« Pas:plus que Shakespeare.et queGoethe, continue: M. Blaze, Mo- 
« zart nee'eat done fait! »— Eh! quot, Shakespedre, le génto -infati- 
gable ef. prime-sautier, Gaithe, lancytlapédiste -acharsié, Mozart, lu: 
contreppintistele- plus savantellecompusilenrie plus origmal deson: 
lemps,qui pe passell pas un jour sans écrire, qui, trente-six ans avait 
fait plus de chefs-d’veuvre que n’en peuvent compter des piéiades de 
compogiteurs énpinents, ces hommes ne 8¢.sont pas fails? Quies mots 
ne veulent plus rien dire, ou homme qui travaille, qui pense, qui 


654 MOZART. 


écrit, qui étudie, qui compose, qui prodwit, se fait, fait.ses couvres 
et én ost responsable, et par ta méme en a- la gloive, le mérite ou la 
honte. Mais rion : Ja philoseplyie esthétiqne de M. de-Bury en décide 
autremont. « Moins encore que l’auteur @ Hamlet et l’auteur de Foust, 

« Yautear de Don Juan et de la Fiate enthanfée, ne doit porter la 
« responsabilité de son génic. Sil fut si grand, ranpornee-a6-t1, Car 
a HH. WO SAVAIT PAS C£ QU'IL RAwstr. Ce ne ful pas. 94 faute, mais celle de 
« son pays, de son énoque, dont i! fut ee la pt i et ; adem 
« la plus musicale.» 

L’homme wy est done plus gu tin: ae inoteunsent;: one dia qui 
vibre, comme la corde dene lyre, sous le vent. qui.soufile! up jeu 
d’orgue qai rend les sons que lii.imprinie la pied du siecle fomlant 
ses pédales! mais alors.que devient le’ sentiment de la. plus abvelac 
liberté de Uimteligence humaine dont vous nous parler tout &l heure, et 
comment conciiez-vous cette liberté ‘intelligente,: qui cherche, com- 
prend et choisit prabablement le beau, le wrai,'te-biet,- avec, cette 
irrespousabilité mtetectuedle,.avec cette ftslite ertiatique gui, mal- 
gré lui, pousse le nerveux. Mezutt, sous.le- souffle de sonipayy, de.gen 
Epoque, a.dcrire la seéne du eommandeut’ ct Je.teio des génies?. Que 
de contradictions entesebes dews ee. pau: U6. motel: et peut-em ereire 
que ces mots sient 616 cerits. par wn critique si-sonvent bien ispae | 
Mozart n'est que F écho de son Gpeque, de som pay !.— et ik vil dunsan 
tempsd’incrédulité avérée et de dévergondage universel ,; daue.wn, pays 
qai repousse Ghiek e¢:n'applawdit que Galiers, dans ane vible qu’ sipst 
obligé de tuir pour dormer le jours ses chefe-dicearvres, dana uns cour 
ou tut conspire contre lai, an milter de gens qui payemt &. peine ses 
legons, que Morart menace cent fos d'abandonber pour! pag ei 
la France paree quills ne le. comprenvent pas, parce;qn 
mourir de faim, perce qu ils bai préféwent lemeindremaesiea d-outre- 
montis, parce que ces Allémands he. sovpeontiest pas encere.qa il 
existe one musique dratnatique sllemande, quelle est: nde, ot.qne 
Mozart en est Je exéateur!Et:c est ce peuple qed inopire Mopert, cast 
cette époque aide, raidermense, formaliete, froin, desebchente. et 
ineroyaute de Joseph. di,.qus donve 3 Wofyung Fort, \le sviemes: et: : ‘le 
génie, la vie et le mouvement, Ventiousiasnia , ze fol a dicen u 
respirent dehs touldés.ses wuweg, 9) st 

Je gémis de voir us si-spiritue? éerivshr tombes- dene do belles con 
tradictions, of ne pas se défondre eeita foie de ¥inbenekguenee: babi- 
tueNeé certains littératenrs comlemporsins, qu’ ilé. parked ; de phitio- 
sophie, de podsie, de politiqué oa’ de musique: ewe purt ds went 
4 le bouche quo lee mote-de Hherts abvelve,' sees erp huinsies, 
d’indépendance, d’satonontie ; l'homme ne roldve patra iasa 
il est gon Diew, sa loi, son hats et,:d’avtre part, weet phas quan 











MOZART. 655 


écho qui résomneé, ut ‘instrument qui vilre, ui agent fatal et irres- 
ponsable, jouet des influences historiques et climatériques, qui font 
son gémie ef sa veffu, ses erreurs et ses crimes; qui communiquent 
aux hommes leurs ijuatités et leurs défeuts; coming, au dire d'un 
autre critique, le sol donfe au sucre sa douceur, a la cigué son ve- 
nin; et font, selon loccasion et le vent: ¢ui passe, saint Vineet 
de Paul ott: Marat, ‘Raphad@l ow Courbet, Paseal ou Proudhon, Mozart 
ou Wagner! Nous serionis: tenté d’ appliquer ici & M. Blase de 
Bury ce qu'il dit de Mozart. Mais s'il est si plein de contradictions, ce 
n'est pass sa faute, c'est celle d'une école, dont if est, cans doute; Pécho 
involontaire? Comment qualifier encore, en bonne logique, des pro~ 
positions comme' celles qui terminent l'avticle que nous an eeons 
a Désormais le beau divin et le benu humain: ne font quan : plus 
a Mantagonisme des detix principes, de lutte comme aumoyen dye ; Vidéal 
« dans le sensuel, Prem DANS Le rit; une musiqué qai, si quelque 
« chose potvait!’ égaler, he trouverait son terme de comparaigon que 
« dans 14 plastique des Grécs ot la peinturede Raphadl. » Jusqu’a: 
présent, il dtait d’axiome que te contenant est plus grand que le 
corttenu, ce-qui; appliqué 4 la proposition échappée, certaiment par 
distraction, 4 M. Blaze, se'traduiroit par ces mots : le fini est: plus 
grand que'Vinifini; ‘et, en logique, ce qui est :contraire 4 wn-axiome 
a tovjours passé pour absurde, depuis: Aristotle rst bh Hegel et 
Proudtion éxclusivemenft. ~ 

Héla¢! j'ai prononcé le mot et ie We molntters. Ih est 6vident qu il 
ne S‘applique ‘qu’d la preposition citée; mais: il est évident anssi 
que suus' péine de‘ reroncer 4 toute logique on. oe monde, ot hous 

n’en advoris certes pas de trop, nous devions, quelque sincére repret 
que nous en ayons, affrmer, & nos: risques-et périls, qu’il est sow- 
verainement inexact de dite que te contenu est plus grand que le 
contenant, que Yidfini peut étre contenu dane le fini, que ledivin et: 
Phumitin’ne font ‘quiur, c'estrdire qu'il n'y 2 plug ni divin, no hu- 
main, mais‘un mélange affrenx... de mots: ineohérents. Es, pout 
qu’on 'ne s'y trompe pas, te méme’écrivain dit expressément dans an 
autre endroit : Le divin n'est; en dernter:tevné, qué Lataiain dans 
sa -beauté, son harmonie orighnelle'. : 

Pour détruire toutes les assertions du- mene. eeiltpoe: e'attes 
quant-atix mecurs de Mozart et nous le représentant comme un hhber- 
tin edurant les bals en Pierrot, et n’éerivant ses plus pures et suaves 
mélodies qu’aprés des nuits de fredeines, jen’aurais qu’a citer les pro- 
pres paroles de Mozart sur hesqueélles M. de Bary base ses accusations. 
Nous atlons y venir, ‘mais avant d'estreprendrecette grande apologie 


‘ Revue tes Deux Wondes, 1. t' p. 485: oh, to, 


656 MOZART. 


par le fait méme de la publication des textes, wu on me permette de 
relever-un seul détail. 

M. de Bury écrit, p: 421 : « Mozart... passail sa vie hors de chez lui, 
« hantant les tripots et les salles de billard, courant les tavernes, les 
« bals publics, déguisé en Pierrot, et donnant a la gomposition les 
« resles d'une nuil de fredames. » ' 

Quand M. de Bury dit que Mozart passait sa vie hors de cles Ini, il 
entend sans doute ne parler ni du temps que Mozart’ passa z aunts de 
son pére, ni de celui ‘qui précéda som mariage et ott il fut seul, mais 
bien del’époque ov il eat un ches lui, ne son union avee Constance 
Weber. 

Or, on lira plus loin la correspondance de Mozart avee’ son a 
précisément depuis lépoque de son mariage. fl lui éerivait exacle- 
ment toutes les semaines. Il lui rerdait compte ‘de loutes ses déntar- 
ches, de ses legons, de ses travaux, des itrvilations qu'il recevait, des 
soirées qu'il passait hors de ches lui. Ou Mozart, cetle dmic-yue M. de 
Bury reconuait lui-méme pour si candide, st simple, si sincere, tail 
le plus habile et le plus perpétuel des: mentéuys;: da-il'est Avene par 
ses leltres qu'il ne quitta pas un instant sa femme, durant tout son 
mariage, sauf: 4* au moment of it ft dn voyage a Barlin' pour-donner 
quelques concerts; et J’on verra-qu’il terivail tous’ les: jours 4 sa 
femme, placant son portrait devant Tui; lui parlant avce une atdeur, 
une tendresse, un enthousiasme, qui, ‘s‘ils élaient’ simulés, foraient 
de cet aimable dt’ dimant Gpoux le plus affreux des hypociites, le 
plus effronté des Lovelaces; 2° Sauf enxcoré au tmormeént ot il com- 
posait la Flite enchantée, parce que .sa femime,; eneeinte et malade, 
était allée passer wnesaison 4 Baden, prés de Viermné: It est tout simple 
que, durant cette derniére période, i vécul hors de éliex tui,’ cn cesens 
que, pour ne pas diner seal, comme il nous t¢ raconle Jubmeme, et 
probablement aussi pat économie, il quittait son travail, allait-d’une 
haleine courtr chez son beau-frdre, s‘asseyuil h'sa table, se reposail 
une heure, et rentrait reprendre une tache vraiment herculderine, car 
ilne faut pas oubHer que, dorant cette derniéro année. de ga vie, que, 
selon M. Blaze; il-passa’constatament hars de-chez tui, Mozart com- 
posa Cos) fin tutti, la'Glémence ‘de’ Titus, ig pee. OES U Eloge 
de Vamitié, et le Requiem: : 

Qui n ‘admirera, au ‘contraire; en lisant sa correspondance, la ‘sim- 
plicité, Ja fidélité, la natvcelé enfontine avec laquelle, jour par jour, 
heure par heure, Mozart ‘rendait comple, et son pore ct 4 sa femme, 
de tout ce qu'il fhisalt, projetait ef produisait? . 

a Il hantait les tripots! » Ou M. Blaze a-t-il vu cela? Qu’ ‘ll cite un 
mot, un texte, une parole 4 l'appui! Le tripot est unlieu of !’on risque 
son argent a des jeux de hasard, si je ne me trompe, que ne hantent 








NOZART. C57 


que des fripons, des joueurs tarés ct d'ignorantes victimes, et jamais, 
dans la longue correspondance que nous avons sous les yeux, jamais 
ul nest question de cartes, de dés, de roulettes, d'aucune espéce de 
jeu... que du jeu de quilles qu’aimait sa femme, et de l’innocent 
billard qui n’a jamais passé pour un passe-temps honteux, dangereux 
et illicite. Mais si Mozart n’était pas un vil brelandier, c’était, dit-on, 
un coureur de bals publics, un débardeur de.Ja pire espéce! 

Or, Mozart nons dit expressément que Jui et sa femme détestent 
les bals publics, qu’ils préférént les hals privés (et yous n’allez peut- 
étre pas reprocher,a cet aimable couple de 20 et 26 ans d’aimer le 
bal); il nous raconte tantét qu’it a donné, par souscription, un bal 
chez lui, dans un,grand logement que lui avait.Joué un de ses amis, 
le baron de Wetzlar, et oi se trouyait une fort bonne compagnie, dont 
tl nqug énumére les noms. principaux ; fan{6t qu’il.a concouru, avec 
des amis, 4, donner un bal masqué, également par souscription, 
par conséquent clos. et-privé, ala Redoute... ct.c‘est 1a qu'il a paru 
déguisé en Pierrot t!/ Pour étre exact, le Pierrot était un Arlequin, 
et Mozart, guj:est, ponctuel. en tout, ne confond pas le Pierrot et l’Ar- 
REGU or 4h Neue rapid FA Ge EO ee ete age | 

Mais atlendez, je.vous prig, lecteur sévére,. et vous, moraliste aus- 
tére de Ja Reune des Deux Mondes, écoutez, pyisque yous ne l’avez 
pas racontiée a vos lecteurs, l'histoire vraiment naive, et tout a la dé- 
charge de Mozart, de.ce fameux bal. masqué. a | 

On est en carnava}. Les amis de Mozart le prient de s’associer & 
eux.pour donner ua hal masqué: par souscription. Jl y consent. On 
fait plus: en la prie. de composer pour la circonstance une pantomime. 
Il consent.encore , il rédige le libretto, derit la musique, accepte pour 
lui Je-rdle d’Arlequin, pour sa belle-seeur Aloysia celui de Colombine, 
pour.son beau-frére celyi de Pierrot, un peintre nommé Grassi fait le 
docteur, et un.yieuy maitre de ballet, Pantalon. C'est ce vieux maitre 
qui a la bonté de. guider ces.jeunes.gens, ct ceux-ci, dit Mozart, pre- 
fitérent des lagong ef sa.tirérent.fort proprement d’affaire. Voila donc 
ce pauvee Mozart,.ce libertin.effréné, qui est tout bonnement en fa- 
mille, au milien de ses amis, pour lesquels, avec sa honté ordinaire et 
son infatigable.dévouement, il écrit, compose, arrange et apprend Ja 
pantomime, le tout pour amuser les siens, et, voyez Je malheur et le 
crime,..pour s’amuser:.lui-méme. Mais j‘oublie un détail qui peint 
homme , Trois samaaines avant ca fameux bal’, Mozart écrit comme 
de coutume 4 son pare, et au.nom de. sa, femme. qui ne lui laisse pas 
de repos, il prie son pére de lui préter son habit d’ Arlequin; ce sah 
Léopold Mozart avait dono aussi. eu .1’infamie de se déguiser en Pier- 


« Voy. plus loin, lettre de Mozart. A son pére, 22 janvier 1783. 


658 MOZABT. 


rot et de courir les hals. Seulement, plus riche que son fils, il avait 
gardé le corps du délit. . a a ae 
Ainsi, voila ce grand coupable qui, prié par ses amis, poussé par 
sa. femme, autorisé par l’exemple de son pére.et ,pe résistant pas a 
l’entrainement général des Viennois et da son propre gait, demande 
humblement 4 son pére Ja permission et le moyen de se rendre aux 
désirs de sa famille. Mozart, 4 27 ans, plus riche de méladies que de 
ducats, n’ayant pas de quoi s’acheter un dégwisement, sollicite son 
pére qui, toujours aussi indulgent pour les plaisirs de son fils que 
sévére quand ils’agit de ses devoirs, s'empresse de le Jui envoyer et 
absout ainsi, aux yeux de la postérité, son cher ef bien-aimé Wolfgang. 
Que celui qui se sent plus capable que Léopold Mozart de remplir les 
obligations paternelles|ui jette la premiére pierre! 
M. de Bury n’en reste pas 4 cette premiére pierre jetée, il la- 
pide notre pauvre ami; il l’accable de reproches tels, que’ s"ils de- 
meuraient sans réponse, Mozart ne s’en reléverait jamais devant la 
postérité. « En effet, ajoute-t-il, entre les dépenses qui devaient ré- 
« suller d'une pareille conduite et les revenus de Ja maison, if n’y 
« avait aucune espéce de balance. L’argent qu'il retirait du théatre, 
« des concerts, les sommes que les éditeurs lui fournissaienf, ef jus- 
« gu’é sa pension de 'empereur, tout y passait. La pauvre Constance 
« avait beau redoubler d’économie, elle n‘arrivait pas, comme on 
« dit, 4 joindre les deux bouts. » = ae na 
C'est ici une question de budget; il ne suffit plus de siniples 
phrases, il faut donner des chiffres. Or, avez-vous bien lu les lettres 
‘ou Mozart rend si exactement compte de ses receftes et avez-vous 
établi mathématiquement son bilan? Hélas 1 Mozart ne faisdit' partie 
d’aucune société d’hommes de lettres; il ne touchait aucun divi- 
dende; il n’émargeait pas le cinquiéme de chaque représentation ; 
il ne vendait pas ses partitions au poids de Tor. Voici les chiffres 
donnés par Mozart lni-méme: ' ‘ as 
Douze lecons de piano 4 6 ducats ou par Jegon, ci. 6 fr. 
(Nous sommes loin des prix des legons deCho- 
pin, de Litz, de Thalberg, de Stamaty.) Pura: 
Soirée chez ]’Empereur, a Seuss ee ae a SOOT 
(Cela n'approche guére de ce que cotte une - 
apparilien de mademoiselle Patti dans un ‘°° |" 
salon de Paris.) we Sasa hou cin 
Vente de l’Enlévement au Sérail, di... .. . .. 1;200'fr. ''" 
(Demandez 4 Rossini ce que lui a valu le Bar- 
bier, el aux héritiers de Meyerbeer ce qu’a 
rapporté Robert le Diable.) 


MOZART. 659 


Veale de la partition du méme opéra, ai... . 600 fr. 
(M. Gounod a probablement igus piacé-an par- 
ivton de Faust;) . 

Tross eanverts par sbonnenvat, per -soirée, . . 6 flor. ov 4 fr. 
(Geek moins cher. qu’ une salle da Conserva- 


toire.) 
Vemle du Requiem. .-. 0. ...5..'... 600f. 
Prix de ls Fitte enchantés. 2 2 ch 


(Mozart em fait cedeaw al sia prranide pour Is 
saueer d’une ruise eersaine.) | 
Pension du mafiee de ehapelle de 1 Emperedr, 
peu de mers erent fa mort de Mozint. : - »« « 4,200 fr. 


C’est tout cet argent-li que Je prodigue } Mozart a jeté par les fe- 
nétres, dépensé en déguisements, en parties de billard, en noces et 
festins. Et lon s étonne qu avec q’aussi mesquines ressources, n’ayant 
jamais eu, un sou de patrimojne, .s"étant endelté pour se marier, et 
ayant eu pendant dix années de mariage six enfants et une femme 
délicate, souvent alitée, poussant la générosilé jusqu’a donner gra- 
tuilement le fruit de ses labeurs et 4 faire partager 4 son beau-frére 
Jes maigres bénétices d'une tournée pen at lon s‘étonne qy’au 
milieu du fracas que produit le succés de fa Flite enchantée et des: flo- 
rins dont regorge la caisse de Schikaneder sans qu'il en rejaillisse un 
kreutzer dans celle de Mozart; fon s‘étonne que le pauvre et sublime 
artiste se voie obligé, lui malade, sa femme en couches, @écrire un 
billet lamentable 4 un futur confrére en frenc-magonnerie, nommé 
Hofdzemmel, pour lui emprunter 200 fr.‘? 

Mozart était donc franc-magon! Sans doute; cela ressort des dee: 
nidresiettres de sa correspondance ; il en résulte méme qu il détermina 
son pere i 4 se faire lui-méme recevorr dans la franc-macennerie. Mais 
tout ici s’explique par la date de la réception. Mozart fut admis en 
1785*. A celte époque, la franc-maconnerten’ apparaissait au milieu des 
bons ‘Viennois que comme une simple association de bienfaisance, 
comme «ane sorte de société de secours mutuels, qui n’avait aucun 
caractére aang ue ni religieux. L’état précaire ot se trouvait 
habitucilement Mozart, la candeur méme de son caractére qui ne 
soupconnait le mal nulle part, durent lui faire aceepter avec ardeur 
le droit et l'espoir de participer aux bienfaits d'une société philan- 
thropique, promettant de venir en aide a ses besoins, en ménageant 


1 Nohl, p. 408. . | | | 
* Nohl, J. c., p. 408. A a Eg 


660 MOZART. 


gon amour-propre. Il y a tout un abime entre le franc-magon philan- 
thrope de 1784, et le franc-magon de 93. | 

La franc-magonnerie de Mozart est aussi innocente que ses arlequi- 
nades, aussi innocente que sa vie entiére, et cette accusation se ré- 
duit au néant, absolument comme celle dont son savant historien, 
le docteur Jahn, s était fait "écho, & propos du franc-macon Hofdem- 
mel que nous venons denommer plus haut. Ce M. Hofdemmel était 
un ami de Mozart et le mari d'une de ses éléves. Dans un aceés de 
fureur jalouse, le mari avait attenté 4 la vie de sa femme, et 
s‘élait immediatement tué lui-méme. Une fausse rumeur avait dé- 
signé Mozart comme I'auteur indirect, plus ou moins coupable, de 
cette double catastrophe. Or, d’exactes recherches faites par un his- 
torien des ceuvres de Mozart, M. de Keechel, dont nul n’a pu eontes- 
ter l’autorité, et dont Je Dt Jahn a accepté le jugement, ont constaté, 
d’aprés les actes judiciaires, que M. Hofdemmel ne se tua que le 10 
décembre 1791, par conséquent cing joursaprés la mort de Mozart, qui 
depuis longtemps d’ailleurs gardait la chambre et le lit. 

Il est temps que je laisse parler le bon et sincére Mozart lui- 
méme, et que j’indique la source des lettres que je publie et qui 
doivent compléter la correspondance dont la premiére édition a paru 
en 4857. 

A cette Epoque, on ne connaissait des lettres de Mozart que celles 
que Nissen, second mari de la’ veuve de Mozart, ait insérées 
dans la biographie du musicien de Salzbourg, plus celles que 
le D‘ Jahn avait ajoutées a sa biographie, dont deux volumes seu- 
lement avaient paru. Depuis lors, le D' Jahn a terminé son volu- 
mineux travail en faisant paraitre ses deux derniers volumes. De- 
‘puis lors aussi, M. Ludwig Nohl, professeur de l'histoire et de 
Vesthétique de la musique 4 Munich, autre biographe de Mozart, 
communiqué au public le résultat de longues recherches, provo- 
quées peut-étre par le retentissement que le nom de Mozart a cu 
en France depuis huit 4 dix ans et la recrudescence d’intérét qua 
certainement excitée la publication de sa correspondance. Comment 
expliquer sans cela le silence que tous les Allemands ont gardé sur 
ces titres de Mozart a I'estime de la postérité depuis 1791, cest-s- 
dire depuis soixante el quatorze ans? J'ai raconté ailleurs‘ comment 
moi-méme j’avais été amené a traduire et publier les lettres de 
Mozart. 

M. Ludwig Nohl dit avec raison, dans sa préface, qu'une édition 
compléte et authentique des lettres de Mozart n’a pas besoin d éire 


‘ Voy. Mozart,i. c. Avant-propos. 


MUZART. ; 661 


justifiée ; que ces lettres seules font réellement connaitre la vie, les 
efforts, les joies et les souffrances, les travaux et les succés de ]’au- 
teur, et cela. d’une maniére plus vraie, plus naive, plus vivante 
que ne le peut la: plus parfaite des biographies. Il a fait un appel a 
oules les:personges qui possédaient des autographes de Mozart; il 
a parcouru les hibliothéques de Vienne et de Berlin, consulté les-ar- 
chives .du .Moszurteum de Salzbourg, les albums des collectionneurs 
d'antagraphes, les catalogues et les cartons des bibliothéques del’ Alle- 
magne, et le fruit de ses recherches a ét6 le recueil de 268 lettres, 
qu:il @ publiges a Saizhourg durant l'année 1865. Je donne ici les 
prinapales lettres de ce recueil qui manquent 4 ma collection et qui 
s Eleadent du mois d'ao0t 1782 au mois de décembre 1791, année de 
la mort .de Mozart. Qe sera un veritable supplement au Morar édilé 
ep 1857. “par C. Douniol.. 


> 4 rah 5 
LETTRE DE MOZART A SON PERE. 


‘ ; Vienne, 17 nodt 1782. 


‘ Vai oublé de vous dire autre j jour que ‘ma femme et moi nous avons 
fait nos dévutions ensemble, chez-les Théatins, be jour de la Portioncule. 
Quand la dévotion ne nous y aurait pas poussés, nous aurions été obligés 
de le faire & catse du billet sans lequel nous n’aurions pu étre mariés. Du 
reste, depuis quelque temps nous allions. souvent ensemble 4 la messe, 
nous allions confesser et communier en méme temps, — et j'ai trouvé que 
je n’ai_ jamais pric avec autant de force, confessé et communié avec autant 
de dévotion qu’d ses cétéss — et elle m’a fait le méme aveu. En un mot, 
nolis avons été créés ]'n pour l'autre, et Dieu, qui ordonne tout et qui a 
par cénséquent aussi disposé notre mariage, ne nous abandonnera pas. — 
Nous vous remercions tous deux profundément de votre benediction pater- 
nelle. Yespére que vous’ anrer regu ma lettre. 

- Jai eu.dur-Giuek la:méme pensée’ que. celle que vous m’écrivez,: mon 
cher pére: cependant j je veux y -ajouter un mot. Il nefaut pas que MM, les 
Viennois (et, j entends surtout par la pee creat) H eee gue ‘je. ne 
suis au monde que pour Vienne.. 

Iin’y acertainement pas de monarque sur la terre que j'aime micux servir 
guel'e reur; mais je ne mendierai jamais de service. Jecrois étre en état 
de faire honheur 4 toutes les cours du monde. Si I’Allemagne, ma chére 
patrie, dont, vous le savez, je suis fier, ne veut pas m’adopter, eh bien, au 
nom de Dieu, la France ou l’ Angleterre s'enrithira d’an habile Allemand de 
plus, et cela 4 la honte de la nation allemande: vous savez bien que les 
Allemands ont toujours exeeHé dans presque tous les arts. Mais ot ont-ils 
trouvé leur bonbeuret leur gloire? — Certes, ce n'est pas en Allemagne. — 
Gluck lui-méme, I’Allemagne en a-t-elle fait le grand homme qu'il est? — 
hélas non! — La comtesse de Thun, la comtesse Zichi, le baron van Swie- 
ten, méme le prince de Kaunitz sont fort mécontents de ce que l'empereur 

Novemene 1865. 43 


662 MOZART. 


n’apprécie pas plus les hommes de talent et de ce qu'il les aisse quitter 
son empire. Le prince de Kaunitz disait derniérement 4 l’archiduc Maximi- 
lien, quand il fut question de moi, que des hommes pareils ne viennent au 
monde que tous les cent ans, qu tl ne fallatt pas les chasser d Allemagne, — 
surtout quand on a le bonheur de les possédey dans lq résidence impé- 
riale. — Vous ne pouvez vous imaginer combien le prigce a été bienveil- 
lant et poli 4 mon égard, lorsque j'ai été le voir : il m’a dit au moment ou 
je le quittai: « Je vous suis fort obligé, mon cher Mozart, de ce que vous 
vous étes donné la peine de me rendre visite. » Vous ne sauriez croire non 
plus toutes les peines que la comtesse de Thun, le baron van Swieten et 
d’autres grands personnages se sont données pour me conserver ici, — mais 
— je ne peux pas attendre plus longtemps, — je ne veux pas en vérité 
qu'on me garde par pitié, — je trouve qu’au fait, tout empereur qu’il est, 
je n'ai pas tant besoin de sa faveur. — Ma pensée est de me rendre durant 
le caréme prochain 4 Paris, non pas, bien entendu, sans erier gare. J'ai deja 
écrit 4 ce sujet 4 Legros’, et j’attends sa réponse.—J’ai également annoncé 
mon projet ici, en causant, surtout aux seigneurs de la cour. — Vous savez 
que souvent, en jettant un mot dans la conversation, on fait plus d’effet, 
que si on parlait d'un air dictatorial. 

Si je puis m’engager au Concert spirituel et au Concert des amateurs, 
comme les éléves ne me manqueront pas, et comme je suis maintenant 
marié, je me tirerai plus facilement d’affaire ; puis j'aurai la composition; 
et en définitive, ce qui m’importe c'est l'opéra. — Je me suis tous ces 
temps-ci exercé dans la langue francaise, — et j'ai déjd pris trois lecons 
d’anglais. — Dans trois mois )'espére pouvoir lire et comprendre trés-pas- 
sablement les livres anglais. Et maintenant, portez-vous bien. 


DU MBME AU MEME. 
Vienne, 24 aout 1782. 


Vous avez compris en effet ce que j'avais l’intention de faire et ce qui est 
encore mon dessein ; — il faut en méme temps que je vous avowe-que ma 
femme et moi nous avons de jour en jour attendu une certaine réponse 
relative 4 l’arrivée des grandes familles russes, pour entreprendre ou 
remetire le voyage projeté; et comme nous ne savons encore rien de cer- 
tain 4 cette heure, je n'ai rien pu vous en dire. Les uns prétendent qu’elles 
viendront le 7 septembre, les autres qu’elles n'arriveront pas du tout. 

Dans ce dernier cas, nous serons dés le commencement d’octobre a 
Salzbourg. Que si elles arrivent, non-seulement, d’aprés l’avis de mes 
meilleurs amis, il sera nécessaire que je sois ici, mais mon absence serait 
un vrai triomphe pour mes ennemis et me serait par conséquent extréme- 
ment nuisible ! — Si je suis, (comme cela est tout a fait vraisemblable ) 
nommeé mattre de la princesse de Wurtemberg, j’obtiendrai facilement la 
permission d’aller vous voir pendant quelque temps. S’il fallait remeitre le 
voyage, personne n’en aurait plus de chagrin que ma femme et moi, car 


1 Directeur du Concert spirituel. 








MOZART. 665 


c'est & peine si nous pouvons attendre le moment d’embrasser notre bien- 
aimé pére et notre si chére sceur. 

Vous avez parfaitement raison quant 4 la France et 4 l’Angleterre | — 
Cette ressource ne me manquera jamais, il vaut dunc mieux attendre encore 
quelque temps ici. Les circonstances peuvent changer. 

Mardi dernier (aprés une interruption de quinze jours) on a de nouveau 
exécuté mon opéra! avec tout la succés possible. 

Je meréjouis fort de ce que la symphonie soit de votre gout.—A propos? 
— vous ne savez peut-ttre pas oh je demeure? ot pensez-vous ? — La 
ou nous avons logé il y a quatorze ans, sur le grand pont, dans la maison 
Grinwald ; aujourd hui c'est la maison Grosshauptisch, n° 387. Le jeune 
Stéphanie est arrivé hier, j'ai été chez lai aujourd'hui. Elisabeth Wendling *® 
est également ici. — Pardonnez-moi de finir si vite, j'ai perdu mon temps 
en bavardant chez M.de Strack. Je désire de tout mon ecur que les 
Russes n‘arrivent pas, afin que j’aie bientét le bonheur de vous baiser les 
mains. Ma femme pleure de joie en pensant au voyage de Salzbourg. Portez- 
vous bien. Vos enfants obéissants, W. A. Mozart, homme et femme, n’ont 
qu'une ame. 


DU MEME AU MEME. 
Vienne, 31 aout 1783. 

Vous ne savez pas comment je puis me flalter de devenir le maestro 
de la princesse ? — Mais Salieri n’est pas capable de lui apprendre le cla- 
vecin! — il faudrait donc qu'il cherchat 4 me nuiredans cette affaire, 
en m’opposant quelque rival! Au fait, ce ne serait pas impossible. Cepen- 
dant l’empereur me connait; — la princesse avait déji précédemment 
témoigné le désir de recevoir de mes lecons; — et je sais que mon nom 
se trouve dans le registre ot sont inscrits ceux qui sont destinés a la servir. 

Vous me dites que je ne ‘vous ai pas mandé a quel étage nous sommes 
logés? — Il faut que ce détail soit resté dans ma plume; donc je vous no- 
tifie que je demeure au second étage ; mais je ne sais pas comment vous 
avez pu penser que ma trés-digne et trés-vénérable belle-mére y était éta- 
blie avec nous. En veérité, je ne me suis pas haté d’épouser ma femme 
pour vivre dans le chagrin ct au milieu des dasputes, mais bien pour res- 
pirer en paix et en joie! ef c’est ce que jene pourrais qu’en me débar- 
rassant de cette brave famille. Depuis notre mariage nous lui avons fait 
deux visites, — mais, dés la seconde, il yaeu des discussions et des que- 
relles, au point que ma pauvre femme s'est mise a pleurer; j'ai mis fin & 
la scéne en disant qu'il était temps de nous retirer; et depuis lors, nous 
n'y sommes plus retournés et nous n'y retournerons que lorsque ce sera le 
Jour de féte ou de naissance de la mére ou des deux sceurs. 

Quant au reproche que vous me faites de ne pas vous avoir dit le jour 
ow nous avons été mariés, il faut que je vous demande pardon; — ou votre 


! Le Nosze di Figaro. 
Les mots soulignés sont en francais dans Voriginal. 
> De Manheim. 


664 MOZART. 


mémoire vous a fait défaut, cette fois, et vous n'avez qu’a prendre la peine 
de chercher parmi mes lettres celle du 17 aout, vous y verrez trés-posi- 
tivement que le vendredi, jour de la Portioncule, nous nous sommes con- 
fessés ct que le dimanche suivant, 4, nous avons été mariés ; — ou cette 
lettre ne vous est point parvenue, ce qui n'est guére possible, puisque vous 
avez recu en méme temps la marche qui y était jointe et que vous m’avez 
répondu sur divers points dont je vous entretenais. 

J’ai maintenant une priére 4 vous adresser. La baronne de Waldstatten 
va quitter Vienne — et elle aimerait avoir un bon petit piano-forté. Je ne sais 
plus le nom du facteur de pianos de Deux-Ponts, et je voudrais vous prier 
d’en commander un chez lui; — mais il faudrait qu'il fat prét dans un 
mois ou six semaines, et qu'il fut au méme prix que celui de l'arche- 
végue. Puis je voudrais vous prier aussi de m’envoyer par la plus pro- 
chaine occasion ou par la malle-poste (si la douane le permet), des lan- 
gues de Salzbourg. S’il y avait encore quelque rareté dans notre bonne 
ville et que vous voulussiez m’en adresser un échantillon, vous m‘oblige- 
riez infiniment, j’aimerais faire ce petit cadeau & la baronne. Je vous rem- 
bourscrai par Peisser ou bien nous attendrons, pour éviter les frais, que 
nous nous revoyions. 

P. S. Mes compliments 4 ma cousine d'Augsbourg, si vous lui écrivez. 
Addio. 


AU MEME. 
Vienne, 11 septembre 1782. 


Je vous remercie infiniment des langues que vous m’avez envoyées ; 
jen ai donné deux a la baronne et j'ai gardé les deux autres ; nous devons 
nous en régaler demain, vous aurez la bonté de m’écrire comment vous 
entendez que se fasse le payement. — La juive Eskélés aura certainement 
été un bon et utile instrument pour jeter la désunion entre l'empereur et 
Ja cour de Russie; elle a été en effet conduite avant hier 4 Berlin, pour 
procurer au roi l'honneur de sa présence. — C’est une fameuse coquine, 
elle a été l’unique cause du malheur de Gunther, si c’est un malheur de 
garder les arréts pendant deux mois dans une belle chambre (en conser- 
vant tous ses livres, son piano), de perdre son poste, mais d’en retrouver 
un autre avec 1,200 florins d’appointements ; car il est parti hier pour Her- 
mannstadt. Toutefois une affaire de ce genre fait toujours de la peine 4 un 
honnéte homme et rien au monde ne peut en dédommager. Vous verrez par 
la qu’iln’a pas commis un si grand crime, qu'il n'y a dans tout cela que 
de I'étourderie', de la légéreté, pas assez de discrétion, ce qui sans doute 
est un grand défaut dans un homme attaché au cabinet. Quoi qu'il n’ait 
confié 4 personne quoi que ce soit d’important, ses enneimis ayant en téte 
lex-gouverneur comte de Herber-Stein, ont su si bien présenter la chose 
que l’empereur a perdu toute confiance en un homme qu'il avait admis 
dans son ‘intimité, avec lequel il se pronienait des heures entiéres de 
long en large, sans quitter son bras. La-dessus arriva la coquine d Eskéles 


! En francais dans le texte. 


= MOZART. 665 


(ancienne maitresse de Gunther) qui le chargea tant et plus; l’enquéte faite, 
les choses se simplifiérent extrémement, mais le mal était fait, le tapage 
avait eu lieu. ; 

Les grands ne veulent jamais avoir tort, et le pauvre Gunther dut subir 
sa destinée, ce qui me fait grand’peine, parce que c’était un excellent 
ami, et qu’en restant 4 son poste il aurait pu me rendre de bons services 
auprés de l’empereur. Figurez-vous combien tout cela m’a paru étrange, 
m’a surpris et m’‘a impressioné; Ja veille au soir, Stéphanie, Adamberger et 
moi étions chez lui 4 souper et le lendemain il fut nis aux arréts. 

Je suis obligé de terminer, la poste pourrait m’échapper. 

Ma femme va avoir dix-neuf ans. 


A LA BARONNE DE WALDSTATTEN ! 


Toute chére, toute bonne, toute belle, 
Toute précieuse, tout inestimable, 
Toule gracieuse, 
Baronne, 
Qui étes tout or, tout argent et tout sucre! 


Yai lhonneur d'adresser ci-contre 4 Votre Grace le rondo, les deux 
parties des comédies et des contes que vous m’avez demandeés. J’ai fait hier 
un fameux four! Il me semblait toujours que j’avais quelque chose a vous 
dire, mais ma stupide cervelle ne pouvait se remettre. — J’avais 4 vous 
remercier de vous étre donné tant de peine pour le beau frac, et d’avoir bien 
voulu m’en préter un! je l’ai oublié; je n’en fais jamais d'autres. — Je re- 
grette souvent de n'avoir pas appris l’architecture au lieu de la musique ; 
car j'ai entendu dire que le meilleur architecte est celui qui ne pense 4 rien. 
_ Je puis bien dire que je suis le plus heureux et le plus malheureux des 
hommes! Malheureux depuis que j'ai vu votre gracieuse personne si bien 
coiffée au bal! — Car, — jen ai perdu le repos! — je ne suis plus que 
soupir et gémissement! Le reste du temps que je passai au bal, je ne 
pus plus danser, — je'ne fis que sauter; — le souper était servi, je ne 
pus manger, — je dévorai, — et toute la nuit au lieu de dormir tranquille- 
ment et doucement, je dormis comme un loir et ronflai comme un ours! 
et (sans m’en faire accroire) je parierais bien qu'il en est arrivé de méme 
4 Votre Seigneurie. Vous souriez? — vous rougissez? — Oh! oui! je suis 
heureux! — Mon bonheur est assuré! 

Mais, hélas! qui donc me touche l'épaule ?— Qui donc regarde ce que 
j écris? Aie! aie! aie !—Ma femme !—Eh bien, a la grace de Dieu! je l'ai, il 
faut que je la garde! Que faire? Louons-la et imaginons-nous que ce que je 
dis est vrai. 

Je suis heureux, parce que je n'ai pas besoin pour vous écrire, d'une 
Aurnhammer, comme M. de Taisen, s'il s’appelle ainsi (je voudrais qu’il 
n'etit pas de nom du tout), car j’aurais quelque chose a envoyer 4 Votre 


! L’adresse porte : A Madame Madame la baronne de Waldstétten. née de Scheffer & 
Léopoldstadt. (En francais. ' 


666 MOZART. 


Grace. —- Et outre cela, j'ai d'autres motifs d'écrire; mais dans le fait je 
n’ose pas les dire ; — pourquoi non? Allons courage |‘ — je voudrais priet 
Votre Seigneurie... Diable! ce serait grossier! — A propos ; Votre Grice 
comuait-elle la chanson ? 


Une femme et de la biére 
Pourrait-on Jes faire rimer ? 
Oui, car en preneat an verre 
Je pourrai les associer. 


N'est-il pas vrai que j’ai délicatement amené la chose? —Or, sensa burle, 
si Votre Grace pouvait me céder pour ce soir un pot de biére, elle me ferait 
une grande faveur. Car ma femme est, — elle est, — elle a une envie! mais 
elle n’a envie que de biére anglaise! — Allons bravo! ma petite femme! je 
vois qu’enfin tu sers cependant a quelque chose. — Ma femme, qui est un 
ange defemme, et moi qui suis un modéle de mari, nous embrassons mille 
fois les mains de Votre Grace, et sommes éternellement ses fidéles vassaux. 


Mozart magnus, corpote parvus 


et 
Constantia omnium uxorum pulcherrima 
el prudentissima. 
Vienne, 2 octobre 1783. 
A SON péRe. 


Vienne, 1 octobre 1782. 


Si j'avais pu prévoir que les copistes de Salzbourg ont taut de besogne, 
je me serais décidé 4 faire copier mon opéra 4 Vienne, I] faut maintenant 
que j'aille voir le ministre et lui dise ce qu'il en est. Toutefois je vous sup- 
plie de me l’envoyer le plus tét possible. Yous croyez que je ne |’aurais pas 
obtenu aussi vite d'un copiste de Vienne, et cependant le copiste du théatre 
me l’'aurait expédié dans l’espace de8 ou 10 jours. Que cet ane de Gatti? ail 
demandé al’archevéque la permission Wécrire une sérénade, cela le rend 
digne de porterle nom que je lui donne et me fait.présumer qu'on pourra 
recourir 4 son savoir musical. 

Vous me dites qu'un traitement annuel et certain de 400 florins vest 
pas 4 dédaigner. Vous avez raison, si on peut travailler d’ailleurs et consi- 
dérer les 400 florins comme un accessoire. Mais ce ne serait pas le cas it. 
Il aurait fallu considérer les 400 florins comme mon principal reveanu, ettoul 
ce que j'aurais pu gagner d'ailleurs n’edt été qu’un éventuel trés-incertan 
et trés-minime ; car vous devez comprendre qu’on ne peut pas trailer 
uné princesse comme une autre élave. Sila princesse n’est pas disposée 
4 prendre sa lecon, le maitre est trop heureux d’attendre la princesse. Elle 
loge chezles dames de Saint-Francois de Sales auf den Wieden. Si je ne veut 
pas yaller a pied, j'ai 'avantage de dépenser au-moins un zwanziger * pour 
aller, un autre pour revenir, Reste du traitement 304 florins. Or remarquet 

4 En francais. 


2 Librettiste. 
3 Un franc, 








MOZART. ech 


que si je ne donne que trois legons par semaine, — étant obligé d’attendre, 
je pords mes éléves, et je manque mes autres affaires (qui me rapportent 
facilement les 400 florins en question). Supposez que je revienne en ville, 
c'est double dépense, puisque je dois ressortir. Faut-il rester dehors? Si 
c'est le matin, comme c'est probable, arrive l'heure du diner, et la prin- 
cesse ne m’empéche pas d’entrer dans une mauvaise auberge, d'y manger 
mal et cher, et de perdre mes lecons en ville. Chacun tient 4 son argent 
comme la princesse au sien; et dans toutes ces allées et ces venues, je gas- 
pille mon temps et deviens incapable de gagner quoi que ce soit en com- 
posant. Pour servir un grand de la cour, quel que soit le genre de service, 
il faut des appointements convenables, qui vous mettent 4 méme de le servir 
seul et ne vous obligent pas 4 pourvoir au nécessaire par un travail 
accessoire. Nl faut avant tout que le courant soit assuré. Croyez bien que 
je ne serai pas assez sot pour dire 4 qui que ce soit ce que je vous écris la. 
Mais croyez bien aussi que l’empereur lui-méme sent sa ladrerie, et que ce 
n’est que par ce motif qu'it ne ma pas nommé. Si j’avais insisté, je l’aurais 
certainement été, non avec 400 florins, mais toujours avec moins que de juste. 
Je ne cherche pas d’éléves, j’en ai tant que je veux; et deux éléves sans me 
causer le moindre ennui, le moindre embarras, me rapportent autant que 
ce que la princesse dome 4a son maitre, lequel n’a pas d’autre perspective 
dans ravenir que celle d’étre sir, sa vie durant, de ne pas mourir de faim. 
Vous n’ignorez pas combien nos grands seigneurs payent mal les services 
qu'on leur rend. Je termine ; la poste part. 


AU MRE. 
Vienne, 19 octobre 1782, 


Me voici encore pressé ; je ne comprends pas pourquoi autrefois je rece- 
vais exacterment vos lettres le vendredi aprés diner, tandis que j'ai beau en- 
voyer, je ne puis les avoir aujourd’ hui que le samedi soir. Je suis bien peiné 
de tout le mal que vous cause mon opéra. Certes j'ai appris avec grande 
Joie, car vous savez bien que je suis archi-Anglais, la victoire de |’ Angle- 
terre‘! — La cour de Russie est repartie aujourd'hui; l'autre jour on a 
donné pour elle mon opéra, que j’ai jugé utile de diriger, en m’asseyant 
au piano, pour réveiller l'orchestre de sa somnolence, et pour me montrer 
aux personnages actuellement présents & Vienne, comme le pére de mon 
eafant. — Mon trés-cher pére, il faut que je vous avoue que je puis a 
peime attendre le moment de vous revoir, de baiser vos mains; — je 
veudrais étre 4 Salsbourg le 15 novembre, jour de votre féte; mais c'est 
maintenant que commence la saison de Vienne. Les meilleures familles 
reviennent de la campagne et prennent des legens. Les concerts reprennent ; 
il faudrait que je fusse de retour dans les premiers jours de décembre. 
Combien ma femme et moi trouverions dur de repartir si vite. Nous vou- 
drions)jouir plus longtempsde la présence de notre excellent pére et de notre 
chére sear. : 

Or, c'est de vous que dépend lasolution, 4 vous de décider si vous voulez 


* En septembre 1762 4 Gibraltar, sur l'armée de terre et de mer des Espagnols. 


668 MOZART. 


nous avoir pour longtemps ou pour peu de temps? — Nous penserions 
passer le printemps avec vous. Je ne puis nommer salabourg 4 ma chére 
femme sans la mettre hors d’elle de joie! 

Le barbier (non pas de Séville, mais de Salzbourg) est venu me voir et 
m’a apporté vos compliments, ainsi que ceux de ma sceur et de Catherine. 


AU MEME. 
Vienne, 26 octobre 1782. 


Je prendrais volontiers la poste et volerais alla Wolfgang Mozart 4 Salz— 
bourg ; mais, en réalité, iln’y a pas moyen, parce qu’d moins de me ruiner, 
je ne peux pas quilter d'ici avant le 5 novembre. Mademoiselle d'Aurn- 
hammer (je l'ai présentée a la baronne de Waldstatten, qui daigne laloger 
- et lanourrir) donne le 3 novembre un concert au théatre et j'ai promis de 
jouer avec elle. L'immense désir que j'ai, et que ma femme partage, de 
vous baiser les mains et d’embrasser notre chére sceur, nous fera faire tout 
au monde pour que nous jouissions de ce bonheur le plus tét possible. Tout 
ce que je puis dire d'avance, c'est que ce mois de novembre ne sera pas 
favorable aux Salzbourgeois, qui, par hasard, ne supporteraient pas volon- 
tiers ma présence. J'ai bien des choses a vous dire sur la musique. 

Faites brocher ou relier l’opéra, comme vous voudrez ; je le ferais relier 
en bleu. Vous verrez 4 mon écriture que je suis excessivement pressé. Il 
est sept heures, et, malgré tous mes envois 4 la poste, je ne recois votre 
lettre qua V'instant. 

Adieu donc, ma femme et moi nous vous baisons mille fois les mains. 


AU MEXE. 
; Vienne, 43 novembre 1782. 


Nous nous trouvons passablement embarrassés. Je ne vous ai point écrit 
samedi dernier, parce que je croyais étre certain de partir lundi. Mais di- 
manche le temps fut tellement mauvais, qu’on pouvait 4 peine circuler en 
voiture dans la ville. Lundi, aprés midi, je voulus partir. Mais on me dit & 
la poste qu’on mettait quatre 4 cinq heures 4 faire une station, bien 
plus qu'on ne pouvait pas avancer et qu'il fallait rebrousser chemin. 
La malle-poste, attelée de huit chevaux, n’a pu atteindre la premiére sta- 
tion et est revenue. J’ai donc voulu partir le lendemain. Mais voila que ma 
femme est prise d'un fort mal de téte, et, quoiqu’elte veuille & toute force 
partir, je n’ai pas le courage de me mettre en route avec elle par cet affreux 
temps. J'atteridrai donc encore une lettre de vous ; espérons que le temps 
se remettra d'ici la, et, dans ce cas, en route. Car le plaisir de vous em- 
brasser, mon bien cher pére, est au-dessus de tout. Les éléves pourrént 
bien m‘attendre trois ou quatre semaines ; les comtesses Zichi et Rum- 
beck sont revenues de la campagne et m’ont envoyé chercher, mais il 
n'est pas probable que, dans I'intervalte, elles prennent un autre maitre. 
Puisque je n'ai pas pu avoir Je bonheur de vous souhaiter votre féte de vive 
Voix, je vous envoie mes compliments par écrit, ainsi que ceux de ma 
femme et de votre futur petit-fils ou petite-fille. Nous vous souhaitons une 


NOZART. C69 


longue et heureuse vie, la santé, le contentement, et tout ce que vous vous 
souhaitez vous-inéme. 


AU MEME. 
Vienne, 20 novembre 1782. 


Je vois biea, hélas! que je suis obligé de renoncer jusqu’au printemps 
au bonheur de vous voir, car mes éléves ne veulent absolument pas me 
laisser partir, et, dans le fait, la saison est trop froide pour ma fernme. Tout 
le monde insiste pour que je ne risque pas cetle épreuve ; au printemps (je 
nomme Je printemps mars, ou tout au plus le commencement d’avril, si je 
ealcule mes intéréts), nous pourrons certainement partir pour Salzbourg, 
car ma femme ne sera pas en couche avant le mois de juin. Je déballe donc 
aujourd’hui, car j’avais laissé tous mes paquets jusqu’au moment ow je 
pourrais recevoir de vos nouvelles. Si vous nous aviez dit de partir, nous 
nous serions mis en route sans tambour ni trompette, sans rien dire a per- 
sonne, pour vous prouver que nous n’étions pas cause de tous ces retards. 
M. et madame Fischer vous attesteront combien j’ai été peiné de ne pouvoir 
faire ce voyage en ce moment. 

Hier, la princesse Elisabeth, dont c’était la fate, arecu de l'empereur un 
cadeau de 90,000 florins, plus une montre en or entourée de diamants, et 
elle a été déclarée archiduchesse d’Autriche ; on la nomme désormais Altesse 
Royale. L’empereur a de nouveau la fiévre. Je crains qu'il ne vive plus 
longtemps et je désire me tromper. 

Madame Zeisiy, née de Luca, quia été 4 Salzbourg avee son mari et a 
joué au théatre, est ici et donne concert. Elle m’a envoyé une invitation par 
écrit et m’a prié de dire du bien d’elle, vu qu'elle met un grand prix 4 mon 
amitié. 


AU MBME, 
Vienne, 21 décembre 1782. 


Autant j'avais le désir de recevoir de vos lettres, aprés trois semaines 
de silence, autant j'ai éprouvé de peine en lisant celle que vous m/‘avez 
éerite ; le fait est que nous nous sommes tous deux trouvés dans la méme 
inquiétude. 

I] faut que veus sachiez que j'ai répondu le 4 décembre a votre derniére 
lettre, et que, par conséquent, j'attendais la réponse dans la huitaine. Elle 
n’est pas venue; je me persuadai que vous n’aviez pas eu le temps, et 
comme il me semblait avoir lu, dans votre précédente, jé ne sais quoi de 
fort agréable pour nous, je m’imaginais déja vous voir arriver ici | 

La poste suivante, rien; je voulus néanmoins vous écrire, quand je fus 
inopinément appelé chez la comtesse de Thun et par conséquent empéché, 

Alors commenga notre angoisse ! Nous ne pouvions nous consoler, qu'en 
nous disant qu’en cas d'accident quelqu’un de la-bas nous aurait au moins 
écrit! Enfin votre lettre est arrivée aujourd'hui, et j’'y vois que vous n'avez 
“pas regu la mienne. 

Il nest pas possible qu elle se soit perdue 4 la poste ; il faut par conséquent 
que la servante ait mis ]'argent dans sa poche. Certes, j’aurais préféré 


670 NOZART. 


donner 6 kreutzers 4 cette drélesse que de perdre si mal a propos ma 
lettre ; on ne peut pas cependant aller toujours sokméme 4 la poste. Noxs 
avons maintenant une autre servante, et je l’ai déja bien chapitrée a ce 
sujet. — Ce qui m’irrite le plus en cela, c'est que vous et ma sceur ayez 
tant souffert de ce silence, et que je ne puisse plus me rappeler tout ce 
que je vous ai écrit. Ce dont je me souviens c'est que le méme soir je me 
suis rendu au concert du prince Galitzin ; — que je vous ai écrit que ma 
pauvre petite femme est en attendant obligée de se contenter d'une petite 
silhouette de mon pére, qu'elle porte toujours sur elle et qu'elle embrasse 
vingt fois par jour ; — que si vous trouvez une occasion je vous prierai de 
vouloir bien m’envoyer la nouvelle symphonte que j'ai écrite 4 votre de 
mande pour Hafner ; que, pourvu que je l’aie avant le caréme, cela suflira, 
puisque je voulais la faire exécuter 4 mon concert ; que peut-ttre vous serez 
curieux de savoir d’ou vient cette silhouette, et que pour ma part j‘étais 
aussi curieux de savoir ce dont vous aviez 4 m’entretenir de si important ; 
-—- enfin que je vous parlais du printemps et de mon voyage! — Voila tout 
ce dont je me souviens ; diable de femelle! Je ne pwis me rappelet sil 
n’y avait pas précisément quelque chose que je ne serais pas Curieux de voir 
tomber en des mains étrangéres. Je ne le crois pas, j’espére que non, ét je 
me réjouis en définitive d’en étre quitte pour la peur et de vous savoir bien 
oe tous deux. Ma femme et moi allons, Dieu merci, parfaitement 

n. 

Est-il vrai qu’aprés le 4° janvier l'archevéque viendra 4 Vienne? — La 
comtesse de Litzow est ici depuis trois semaines, et je ne l’ai appris que 
hier du prince Galitzin. Il m’a engagé a tous ses concerts, il me fait chaque 
fois chercher et ramener dans sa voiture et. me traite chez lui de la mamiére 
la plus distinguée. BS tate 

Le 10 on a repris avec le plus grand succés pour la quatorziéme fois 
mon opéra et il a été applaudi autant que la premiére, ou davantage, d'un 
bout & l'autre. Le comte de Rosenberg m’a parlé chez le prince Galitzm, 
m’engageant 4 écrire un opéra italien. J'ai déja donné ordre qu'on mren- 
voyat d'Italie les livrets des plus récents opéras bouffes; mais on nema en 
core rien adressé. J’ai écrit moi-méme a Ignace Haguenauer a ce sujet. 
Nous aurons ici 4 Paques des cantatrices et des chanteurs italiens. Eavoyés- 
moi, je vous prie, l’adresse de l'impresario Lugieni 4 Vérone, je voudrais 
tenter aussi l’aventure de ce cété-la. 

On a donné derniérement ua nouvel opéra ou plutét une comédie avec 
ariettes, d’Umlauf, intitulé Quelle est la meilleure nation? — Cest une 
misérable piéce, dont j’aurais pu faire la musique, mais que je 12 Pé 
voulu accepter, en ajoutant que celui qui le tenterait, sans modifier com- 
plétement la piéce, risquerait d’étre sifflé. Si ce n’avait é&é Umlauf, on 
l'aurait certainement sifflé. On n'a fait que le chuter. Le fait est qu avec la 
plus belle musique du monde on n’aurait pu supporter la piéce ; mals il se 
trouve que la musique est par-dessus le marché si détestable, que je ne #4 
qui du poéte ou du compositeur l'emporte en misére? On I'a par respect 
joué une seconde fois, mais je pense que ce sera punctum satis. 





MOZART. 674 


AU MEME. 
Vienne, 28 décembre 1782!. 


Je vous écris en toute hate, parce qu'il est déja cing heures et demie ct 
que j’ai du monde a six heures pour faire un peu de musique. En cé 
néral j'ai tant d’occupation que je ne sais souvent ot donner de la téte. 
Toute Ia matinée avant deux heures se passe en lecons. Puis nous dinons. 
Aprés le diner, il faut bien que je consacre une petite heure 4 la digestion. 
Reste le soir pour écrire, et encore n’‘en suis-je pas toujours sir, parce 
qu’on m’invite souvent aux concerts. Il ne me manque plus que deux 
concertos pour mes concerts de souscription. Ces concertos sont préci- 
sément un juste milieu entre le trop difficile et le trop facile, qui sa- 
tisfait, sans qu’ils sachent pourquoi, jes simples amateurs, tout en offrant 
aux vrais connaisseurs ¢a et la quelque satisfaction qu’eux seuls peuvent 
gotiter ; ds sont brillants, agréables, naturels, et ne tombent pas dans le 
vide. 

Je distribue mes billets pour 6 dueats comptants. — J'achéte en ce mo- 
ment l’extrait de mon opéra arrangé pour le piano, quisera gravé, etenméme 
temps je travaille 4 une chose fort difficile, 4 un chant de Bardes, de Denis, 
sur la victoire de Gibraltar. Mais c’est un mystére; une dame hongroise 
veut faire cette surprise 4 Denis. — L’ode est noble, belle, poétique, tout ce 
que vous voudrez , malteureusement trop boursoufiée et trop pompeuse 
pear mes fines oreilles. Helas! Le juste mifeu, le vrai en toutes choses, 
on ne le connait plas, on ne |’estime plus nalle part. Pour obtenir du succés, 
fi faut écrire des choses si faciles & comprendre qu’an flacre puisse les re- 
tenir et les répéter, ou si incompréhensibles qu’elles réussissent précisé- 
ment parce que l'homme raisonnable n'y peut rien comprendre. — Ce n'est 
pas la-dessus que je voulais vous parler; mais jaurais envie d'écrire un 
livre, une petite critique musicale, avec des exemples, mais, N. B., non pas 
sous mon nom. Ci-inclus une lettre de la baronne de Waldstatten, qui 
craint aussi qu’une seconde lettre qu'elle vous a écrite ne vous soit point 
parvenue, puisqu'elle n’en a pas entendu parler. 


AU WERE. 
Vienne, 4 janvier 17853. 
Vous aurez recu, sams doute, ma derniére lettre avec celle de la baronne 
qui y était incluse. Elle ne m’a pas parlé de ce qu'elle vous écrit, elle m'a 
dit seulement qu'elle vous entretenait de musique ; elle me le dira probable- 
ment, parce qu'elle a vu que je n'avais nullement l'air de m’en soucier, car 
elle a toujours grand besoin de parler. Mais j'ai appris de troisiéme main 
qu’elle vous demande quelqu’un qui puisse l'accompagner, quand elle se 
mettra en voyage. Or je dois vous avertir que si cela est vrai, il faut vous 


! Cette lettre se trouve déja dans ma Correspondance de Mozaré (p. 299). Seulement 
Nissen, d’oti elle était tirée, l’'avait donnée avec la lettre précédente sous la méme date, 
du 24 décembre, et cn avait élagué une partie. Le tout est reproduit ici et remis 4 s1 


place. 


/ 


672 MOZART. 


mettre en garde, parce que la bonne dame est changeante comme le vent, 
et qu’il est probable, quoiqu’elle s'imagine le contraire, qu’ellene quittera 
pas Vienne; elle est sur le point de partir depuis que j'ai !honneur de Ia 
connaitre. 

Nous vous remercions tous deux de vos veeux de nouvelle année ; nous 
arrivons comme les boeufs derriére la charrue ; nous avons totalement ou- 
blié cette date, nous venons donc, puisque le moment est passé, non plus 
vous souhaiter la nouvelle année, mais vous donner notre ordinaire et cor- 
dial bonjour. 


AU NEME. 
Vienne, 8 janvier 1785. 


Si ce n’était 4 cause du pauvre Fink, je serais vraiment obligé de vous 
demander pardon pour aujourd'hui et de remettre ma lettre 4 la prochaine 
occasion, car je dois ce soir méme finir pour ma belle-sceur Lange un 
rondo qu'elle chantera samedi, dans un grand concert 4la Mehlgrube. Yous 
aurez recu, je pense, ma lettre, et vous y aurez vu que je ne savais rien de 
la commission de la baronne, mais que je mimagine ce que ce peut étre, 
qu’on m’en a d’ailleurs averti, et que, connaissant l’excellente femme, je 
vous engage a vous tenir un peu sur vos gardes. 

Soyez sir que Fink ne lui convient en aucune facon; car elle veut 
quelqu’un pour elle et non pour ses enfants. Vous voyez par conséquent 
qu’ il s’agit surtout de quelqu’un qui ait du gout, du sentiment, un jeu bril- 
lant; et la basse générale de Fink, ses préludes d'organiste, toute sa science 
ne lui serviraient absolument 4 rien. Puis il faut bien comprendre qu'elle 
veut quelqu’un pour elle, et ce pour elle dit beaucoup de choses. Elle aeu 
bien du monde, personne n’a tenu longtemps. 

Pensez 14-dessus ce que vous voudrez. Je vous ai prévenu. Ce sont des 
scénes de ce genre qui font parler d'elle d’une facon trés-équivoque ; elle 
est faible, je n'en dis pas davantage, et ce peu je ne le dis qu’'A vous; cat 
Jai eu trop 4m’en louer, et mon devoir est de la défendre autant que je le ~ 
puis, ou du moins de garder le silence. Elle part, — dit-elle,—— dans quel- 
ques jours, pour Preshourg et doit y demeurer; je le crois et je ne le crois 
pas. Si j’étais 4 votre place, je tacherais de me dégager trés-poliment de 
cette commission. 

Il faut que je termine ici, ou je ne finirai pas mon rondo. Hier on a repris 
mon opéra. Le thédatre était comble, le succés a été complet. N’oubliez pas 
ma symphonie, Adieu. Ma femme, qui est trés-grosse et moi, nous vous bai- 
sons mille fois les mains. | 


A SON PERE. 
Vienne, 22 janvier 1783. 


N’ayez pas d'inquiétude, quant aux trois concertos, ils ne sont pas trop 
chers ; je pense que chacun vaut bien un ducat, et je voudrais bien voir 
celui qui en obtiendrait la copie pour un ducat! Ils n’ont pu étre copiés, 





MOZART, 673 


parce que je ne les donne pas avant d’avoir un certain nombre d'abonne- 
ments. {ls sont annoncés déja trois fois dans le Diarium de Vienne ; on peut 
avoir chez moi des billets de souscription, depuis le 20 de ce mois, contre 
quatre ducats comptants, et au mois d’avril on pourra venir prendre les 
concertos chez moi en présentant les billets. J’enverrai sous peu les points 
d'orgue et les introductions 4 ma chére sceur; je n'ai pas changé l’intro- 
duction du rondo, parce que, lorsque j’exécute ce concerto, je joue ce qui 
me passe parla téte. Envoyez-moi le plus tét possible les symphonies dont 
jai grand besoin. 

Et maintenant encore une priére, mon cher pére, car ma femme ne me 
laisse pas de repos. Vous savez que nous sommes en carnaval, et qu’ici, aussi 
bien qu’a Salzbourg et Munich, on danse beaucoup ; je voudrais, mais que 
personne au monde ne le sache, me déguiser en Arlequin; il y en a une 
foule 4 la Redoute, mais ce sont tous des Anes. Je viens donc vous prier 
de me préter votre habit d’Arlequin. Mais il faudrait que ce fut sans retard. 
Nous n‘irons pas 4 la Redoute avant del’avoir, quoique les Redoutes soient 
grandement en train ; nous préférons les bals particuliers. 

La semaine derniére j'ai donné un bal dans ma maison; bien entendu 
que les chapeaux ont payé deux florins; nous avons commencé a six heures 
du soir et finia sept heures. Quoi? une heure seulement. Non, non, a sept 
heures du matin. Vous ne vous imaginez pas comment j'ai eu de la place? 
Au fait, je me rappelle que j'ai toujours oublié de vous écrire que, depuis 
six semaines, j'ai un autre logement, 4 peu de distance de mon ancienne 
habitation, également sur le grand pont. Nous demeurons dans la petite 
maison des Heberstein, n° 412, au 3° étage, chez M. de Wetzlar, un riche 
banquier juif!. Sai un salon immense, une chambre 4 coucher, une anti- 
chambre et une grande et belle cuisine; en outre deux grandes et belles 
chambres, qui sont 4 cété de nous, et qui, étant encore vacantes, ont été 
utilisées pour notre bal. Nous avons eu le baron de Wetzlar et sa femme, 
la baronne de Waldstatten, M. d’Edelbach, Gilofsky, le jeune Stéphanie 
et uzor, Adamberger et sa femme, Lange et Langine, etc., etc. Je ne puis 
pas vous lesnommer tous. Je termine. Je dois encore écrire 4 la Wendling, de 
Manheim, au sujet de mon concert. N’oubliez pas Gatti; dites-lui de m’en- 
voyer les libretti, que je grille de tenir. Adieu. 


AU MEME. 
Vienne, & février 1785. 


J’ai recu votre lettre; j’espére que la mienne vous sera également par- 
venue et que vous aurez accueilli ma priére au sujet du costume d’Arlequin. 
Je vous en fais de nouveau la demande, en ajoutant celle de me l’en- 
voyer au plus {6t possible, ainsi que les symphonies, surtout la derniére, 
car mon concert a lieu le troisiéme dimanche de caréme, le 25 mars, et 
il faut que je la fasse encore plusicurs fois copier. C’est pourquoi, Si elle 
n'est pas copiée déja, envoyez-moi la partition, telle que je vous l'ai adres- 


1 Grand protecteur de Mozart, qui l’aida puissamment a faire exécuter les Noces de 
Figaro. 


G74 WOZART. 


sée, ainsi que les menuets. Ceecarelli n’est-il plus 4 Salzbourg ou n'a-t-il 
pas eu de place dans la cantate de Gatti, puisque vous ne le mettez pas 
parmi les exécutants ? ; 

Hier ona donné, pour la dix-septiéme fois mon opére, toujours avec le méme 
succes etlethéatre plein. Vendredi prochain, aprés-demain, on y exécuteraun 
nouvel opéra ; la nausique (un vrai galimatias) est d'unjeune homme de Vienne, 
éléve de Wagenseil, lequel je nomme galluscantans, in arbore sadens, gigirigi 
faciens. Probablement il ne plaira guére, mais mieux quele précédent, un vieil 
opéra de Gassmann (la Notte critica), qui & peine a pu avoir trois représen- 
tations. Avant ce dernier opéra on avait joué l’exécrable piéce d'Umlauf, 
dont je vous ai parlé précédemment. Celle-la. n’a pu se trainer jusqu’a la 
troisiéme représentation. C'est comme sils voulaient nous tuer d'avance 
Vopéra allemand qui doit mourir d’ailleurs aprés Paques! Et oe sont des 
Allemands qui font ces coups-la! Quelle horreur ! 

Je vous ai prié, dans ma desniére lettre, de stimuler Gaiti, j'y reviens en- 
core. Il faut que je vous dise mon idée. Je ne pense pas que I’ opéra italien 
se soutienne longtemps, ef je m’en tiens & l’allemand; s'il me coute plus 
de peine, je le préfére de beaucoup. Chaque nation a son oreille, pourquoi 
n’aurions-nous pas la nétre, nous autres Allemands? Est-ce que l’allemand 
n'est pas aussi facile & chanter que le frangais et l'anglais, ne |'est-il pas 
plus que le russe? Eh bien, je compose maintenant un opéra allemand pour 
moi. J'ai choisi la comédie de Goldoni, It seruitore di due Padroni, et le 
premier acte tout entier est déja traduit par le baron Binder. Tout cela est 
un mystére jusqu’é ce que tout soit fini. Qu’en pensez-vous? Ne croyez- 
vous pas que je m’en tirerai 4 mon honneur ? Je termine ; Fischer est chez 
moi, il m’a demandé d’éerire en sa faveur & Legros, de Paris, parce qu’! 
veut y aller encore ce caréme. Ona la folie de laisser partir ua homme qui 
ne sera jamais remplacé. E 


A LA BARONNE DE WALDSTETTEN!, 


Madame, 

Je me trouve dans une jolie position! M. de Tranner et moi nous cou- 
vinmes, l'autre jour, que nous demanderfons une prolongation de quinze 
jours; il n’y a pas de négociant qui n’accepterait cela, & moins détre 
l'homme le plus indiscret du monde. J'étais par conséquent parfaitemen! 
tranquille et j’espérais pouvoir, au bout du terme, sinon payer par mol- 
méme, emprunter la somme. 

Or, voici que M. de Tranner me fait dire qu’on ne veut absolument pas 
attendre, et que si je ne paye pas d'ici 4 demain, on portera plainte; — 
vous vous imaginez quel désagrément ce serait pour moi! Je ne peux payer 
en ce moment, pas méme la moitié. . 

Si j'avais pu penser que ma souscription irait aussi lentement, j‘aurals 
gardé plus longtemps les avances que vous m’avez faites. Je vous supplie 


* Le contrat de mariage de Mozart portait que Mozart apportait 500 fl. dansla commu- 
maith il reconnaissait 1000 florins A sa femme. C’était la baronne qui avait procuré cet 
argent. 





MOZART. 67° 


au nom du ciel de me venir en side et de ne pas permettre que je perde 
mon honneur et ma bonne renommée. Ma pauvre petite femme se trouve 
un peu indisposée, je ne peux pas la quitter, sans quoi je serais allé moi- 
mame pour vous présenter ma supplique. Nous vous baisons mille fois les 
mains et sommes tous deux vos enfants trés-obéissants. - 
Chez moi, 15 fév. 1783. 
W. A. et G. Mozarr. 


A SON PERE. 


Vienne, £5 février 1785. 

Je vous remercie de tout mon coeur de la musique que vous m’avez en- 
vovée, Je suis trés-peiné de ne pouvoiz profiter de ma musique de Thamos‘. 
Cette piéce n'a pas plu ici, elle a une exécrable réputation et n'est plus 
représentée. On ne pourrait la reprendre que pour la musique et ce sera 
probablement fort difficile, c'est vraiment demmage. 

Jenvoie 4 ma sceur deux peints d’orgue pour le concerto en D (en ré), et 
les deux introductions pour le concarto en E B. 

Envoyez-moi, je vows prie, le calhger ou se trouve la coneerto de hautbois* 
que jai écrit pour Ramm ou plutét pour Ferlendi. Le hautbois da prince 
d’Esterhazi m’en donne 3 dueats, et veut m’en donner 6 si je hui en fais un 
nouveau. Si malheureusement vous étes déja A Mumeh, il faudra y renoncer 
car la seule reSsource que neus auripns, ce serait Ramm, et il n'est pas a 
Salzbourg. 

J'aurais voulu étre assis 4 Strasbourg dans un coin, ou plutét, non, je 
crois que je n’aurais pas passé une bonne nuit. La nouvelle symphonie que 
Jai écrite pour Hafner m’a tout a fait surpris, car je n’en savais plus un mot; 
elle doit positivement avoir produit bon effet*. — Je crois qu’a Ia fin du 
carnaval nous donnerons un petit bal masqué et nous jouerons une panto- 
mime. Mais, je vous en prie, ne nous trahissez pas. J'ai enfin été assez heu- 
reux pour rencontrer le chevalier Hippolyty. 11 n’avait pu me trouver nuile 
part. est un homme charmant; il est venu me voir, et doit revenir avec 
un morceau afin que je l'entende. Je termine, car il faut que j'aille au 
théatre, Ma femme et moi, nous vous baisons mille fois les mains. 


AU MEME. 
Vienne, 12 mars 1783. 


J'espére que vous n’aurez pas été inquiet de mon silence, et que vous en 
aurez bien compris la cause, puisque je ne savais pas combien vous reste- 
rez 4 Munich, et qu’ainsi j'ignorais ot! je devais vous adresser ma lettre. 
Maintenant je suis 4 peu pras sir qu'elle vous trouvera a Salzbourg. Hier, 


1 Mozart étant 4 Munich, en 1780, avant de composer son opéra d’/doménée, avait écrit — 
plusieurs compositions instrumentales, deux marches, quelques vépres, l’excellente mu- 
Sique du Roi Thamos et un opérette intitulé Zaide, pour Sehikaneder. 

* Qui avait été composé et exécuté A Manheim en 1778 et obtint le plus grand succés. 
Ramm, le hautbois, en avait fait, comme dit Mozart dans une lettre du 14 février, son 
cheval de bataille. 

* Mozart l’avait composée a Vienne, la méme année, & la demande d_ son pére pour 
fanille Hafner de Salzbourg. 


616 MOZART. 


ma belle-sceur Lange a donné son concert au théatre; j’y ai joué un con- 
certo. La salle était pleine et j'ai été tellement bien recu du public de 
Vienne, que jen ai eu un véritable plaisir. J'avais quitté la scéne qu’on en- 
tendait encore les bravos et il a fallu que je répétasse le rondo; ce fut un 
véritable torrent d’applaudissements. C'est un bon présage pour le concert 
que je donnerai le dimanche 23 mars. J’ai aussi fait exécuter ma symphonie 
du Concert spirituel. Ma belle-sceur a chanté l’air Non so d'onde viene. 
Gluck avait sa loge 4 cété des Lange, dans laquelle se trouvait ma femme ; 
il n’a pu louer assez la symphonie et l’air, et nous a invités tous les quatre 
a diner chez lui dimanche prochain. 

Il se peut qu'on maintienne lopéra allemand, mais on n’en sait rien. Ce 
qui est certain, c'est que Fischer, le fameux bassiste, part dans huit jours 
pour Paris. Je vous rappelle le concerto de hautbois de-Ramm ; je l’attends 
avec impatience. Vous pourriez par la méme occasion m’envoyer diverses 
choses, ma messe en partition, mes deux vépres également en partition. J'ai 
envie de faire entendre tout cela au baron van Swieten. I! chante la haute con. 
tre, moil’alto (tout en jouant), Starzer le ténor, le jeune Feyber, Italien, la 
basse ; en altendant, nous chantons le Tres sunt de Michel Haydn, jusqu’a 
ce que vous m’envoyiez quelque autre chose de lui. J’aimerais fort faire 
entendre le Lauda Ston. Le Tres sunt doit exister écrit de ma main en par- 
tition. La fugue In te, Domine, speravi, a eu un grand succés ainsi que I’ Ave 
Maria et les Ténébres. Je vous en prie, mettez-nous 4 méme de rajeunir 
nos matinées musicales du dimanche par quelque chose de nouveau. 

Nous avons donné le dimanche gras notre bal masqué 4 la Redoute; il 
consistait en une pantomime qui a duré une demi-heure. Ma belle-sceur 
Aloysia a fait Colombine, moi Arlequin, mon beau-frére Pierrot, le vieux 
maitre de ballet Merk, Pantalon, et Grassi le peintre, le Docteur. Le libretto 
de la pantomime et la musique étaient de votre serviteur. Le maitre de 
ballet a eu la complaisance de nous styler, et je vous assure que nous avons 
proprement joué. Je vous envoie le programme que distribuait aux invités 
un masque habillé en postillon. Les vers pourraient étre meilleurs ; ce chef- 
d’ceuvre n’est pas de moi, c'est l’acteur Muller qui les a barbouillés. Je vous 
quitte pour aller au concert du prince d’Esterrhazi, portez-vous bien, et, je 
vous en prie, n’oubliez pas la musique. 


AU MEME. 
Vienne, 29 mars 1783. 

Je pense qu'il ne sera pas nécessaire que je vous entretienne longuement 
de mon concert. Il me suffira de vous dire que la salle n’aurait pu conte- 
nir plus de monde, et que toutes les loges étaient occupées. Ce qui ma 
été le plus agréable, c’est que l’empereur y assistait et qu il m’a hautement 
applaudi. Il a lhabitude d’envoyer 4 la caisse, avant de se rendre au 
thédire, ce qu'il a l'intention de donner; sans cela, vu sa satisfaction sans 
bornes j'aurais pu me promettre davantage de sa libéralité. Il a envoyé 
25 ducats. Voici le programme: 4. La nouvelle symphonie (pour Hafner) ; 
2. Un air chanté par madame Lange tiré de mon opéra de Munich, Se ii 
padre perdei. 3. Le troisitme de mes concertos de souscription que j'exé 


MOZART. 677 


cutai. 4. La scéne de la Baumgarten chantée par Adamberger. 5. Le finale 
de ma derniére petite symphonie concertante..6. Le concerto en D, qu'on 
aime beaucoup ici. 7. Mademoiselle Feyber chanta la ecéne de mon opéra 
de Milan', Parlo m'affretto. 8. En I'honneur de l’empereur je jouai une 
petite fugue et je variai un air d'un opéra intitulé le Philosophe. On me 
demanda de le répéter; j'improvisai des variations sur lair: Notre sty- 
pide peuple croit* des Peélerins de la Mecque (de Gluck). 9. La Lange 
chanta mon nouveau rondo. 410. On finit par le dernier morceau de la pre- 
miére symphonie. 

Demain mademoiselle Feyber donne un concert dans lequel je jouerai 
également. 

J'ai regu le paquet de musique, je vous en remercie, en vous priant de 
ne pas oublier le Lauda Sion et d'y ajouter quelques-uns de vos meilleurs 


morceaux de musique d'église ; car nous aimons 4 passer en revue tous les 
mailres anciens et modernes. 


AU MEME. 
Vienne, 3 avril 1785. 


Je vous envoie l’opéra de Munich et deux exemplaires de mes sonates. 
Je vous adresserai par la prochaine occasion les variations promises, le 
copiste n’ayant pu les achever. Je vous enverrai aussi les deux portraits, je 
désire que vous en soyez content. Jl me semble qu'ils sont tous deux 
réussis, c'est l’avis de tous ceux qui les ont vus. 

J'ai commencé ma lettre par un mensonge 4 propos des deux exem- 
plaires de mes sonates ; mais ce n'est pas ma faute. Lorsque j’ai voulu les 
acheter, on m’a répondu qu'il n’y en avait plus, mais que je pourrais les 
avoir demain ou aprés-demain; c’est donc trop tard pour celte fois; je 
vous les expédierai avec les variations. Je vous remercie également de la 
copie de mon opéra®, et je désire que tout ce que je vous adresse puisse 
vous agréer. Je ne puis pas faire plus pour le quart d’heure ; la prochaine 
délivrance de ina femme me fait prévoir beaucoup de dépenses pour la fin 
de mai ou le commencement de juin. Je finis, il faut que j’envoie ma lettre 
4 M. de Dautrawaick qui part de trés-bon matin. 


AU MEME. 
Vienne, 17 avril 4785. 


Je regrette que la maile-poste ne parte que dans huit jours et ne puisse 
par conséquent vous apporter plus tét les deux exemplaires de mes sonates 
avec le reste; je vous expédierai parla méme occasion les variations pour 
le chant sur l’air Non so donde viene. Si d’ailleurs vous m’envoyez quelque 
chose, joignez-y le rondo pour voix d'alto (que j'ai écrit pour le castrat 
qui était avec la troupe de Vienne a Salzbourg), et le rondo que j'ai com- 


1 fucio Villa. 
2 Unser dummer Pébel meint. 
3 J, Enlévement au sérail. 
Noveusre 1865. 44 


678 MOZART. 


posé pour Ceccarelli 4 Vienne. Quand il fera plus chaud, cherchez dans les 
mansardes et envoyez-moi quelque morceau de votre musique d égiise ; vous 
n’avez certes pas 4 en rougir. 

Le baron van Swieten et Starzer savent aussi bien que vous et moi, que 
le gout change sans cesse, et que le changement s'est élendu jusque sur 
la musique d’église, — ce qui ne devrait pas étre, — et ce qui fait qu’on 
relégue la vraie musique d’église dans les mansardes et Ja laisse manger 
aux vers. 

Si, comme je l’espére, je vais 4 Salzbourg, avec ma femme, en juillet, 
nous causerons plus au long de cette matrére. Lorsque M. de Dautrawaick 
est parti d'ici, j'ai eu de Ja peine 4 retenir ma femme, elle voulait absolu- 
ment partir en méme temps. Elle s'imaginait que nous pourrions étre 4 
Salzbourg avant lui; et si ce n’avait été le temps trop court pendant lequel 
nous aurions pu rester,—que dis-je !—si nous n‘avions craint qu'elle n‘ac- 
couchat 4 Salzbourg, notre désir le plus ardent de votts embrasser, vous. 
mon bien cher pére et ma bonne sceur, ett été rempli dés lors. Car, 
quant 4 moi, j’aurais bien osé entreprendre ce petit voyage; ma femme 
se porte si bien et ellea tellement gagné, que toutes tes femmes pourraient 
rendre grace 4 Dieu si leur grossesse était aussi: heureuse. Des que ma 
femme sera en état, aprés ses couches, nous nous mettrons en route pour 
Salzbourg. : - ma 4 

Vous aurez vu dans ma derniére lettre que j'avais éncore a ‘jouer dans 
un concert de mademoiselle Feyger. L’empercur y assistait. Je jouai le 
premier concerto, que j’avais déja exécuté 4 mon premier concert. 

Je devais répéter le rondo, je me mis au piano, mais au lieu de jouer le 
rondo, je fis enlever le pupitre pour jouer seul. Vous auriez dQ voir 
combien le public a été satisfait de cette petite surprise. Non-seulement il 
applaudit 4 tout rompre, mais il cria bravo, bravissimo, \'empereur 
m écouta jusqu’au bout, et lorsque je quittai le clavecin, il sortit de sa 
loge, prouvant qu'il n’était resté que pour m’entendre. 

Si vous le pouvez, mon cher pére, envoyez-moi les journaux qui parle- 
ront de mon concert. Je suis enchanté que le peu que j'ai pu vous et- 
voyer vous ait si bien arrangé. J’aurais encore bien des choses 4 dire, mais 
je crains le départ de la poste, il est huit heures moins un quart. Portez- 
vous bien. 


AU MEME. 
Vienne, 7 mai 1789. 


Un mot seulement. J’ai voulu remettre ma lettre 4 samedi prochain, 
parce que je dois jouer aujourd'hui dans un concert. Mais je suis obligé de 
me voler quelques instants 4 moi-méme, ayant quelque chose d’important 
& vous dire. Je n'ai pas regu jusqu’d présent-la musique annonces, je ne 
sais a quoi cela tient. L’opéra italien a commencé ici : i} plait beaucoap, 
surtout le bouffe Venucci. — J'ai bien parcouru plus de cent libretti, je nen 
ai pas trouvé un seul qui ait pu me satisfaire; du moins il faudrait faire 
beaucoup de changements dans les uns ou dans les autres, et si je trouvals 
un poéte qui voulut consentir 4 cette besogne, il faudrait, hélas! qu'il refit 





MOZART. 679 


tout ab ovo, et un libretto tout nouveau vaudrait mieux en définitive. Nous 
avons ici un abbé da Ponte qui est poéte. 

Il a énormément a faire pour le théatre, est per obligo tenu d’écrire un 
nouveau libretto pour Salieri; il n’aura pas fini avant deux mois. Ii m’a 
promis d’en écrire un alors pour moi. Qui sait s'il pourra ou voudra tenir 
sa parole! Vous savez bien que MM. les Italiens sont charmants en face 
des gens! En voila assez, nous Jes connaissons. S’il s’entend avec Salieri, 
de ma vie je nobtiendrai rien, et j'ai une terrible envie de faire mes 
preuves dans un opéra italien. J’ai donc pensé que si Varesco! n’est plus 
faché de l'affaire de Munich, il pourrait m’écrire un nouveau libretto ayant 
sept personnages. Basta, vous savez mieux que qui que ce soit si c'est pos- 
sible. Il pourrait jeter ses pensées sux le papier. et arrivé 4 Salzbourg, nous 
travailleriong la chose ensemble. Mais ce qu'il y a de plus important, c'est 
que le tout soit réellement comique, ef qu'il y ait deux bons réles de 
femme. L'une.delles devrait dtre seria, l'autre mezzo carattere, mais il 
faudrait que les deux réles fussent aussi bons l'un que l'autre. La troisidme 
femme pourrait dtre tout a fait bouffe, de méme que tous les hommes, s'il 
le faut. Si vous pensez qu'il y ait quelque chose a faire avec Varesco, 
veuillez lui en parler le plus t6t possible. Mais il ne faut pas lui dire que 
jarriverai en. juillet ; s ille sayait, il pe travaillerait pas. Je serais enchanté 
Si Je pouvais recevoir quelque chose avant de quitter Vienne. Il y gagnerait 
certainement 4 4 500 florins; car ee ici est que le poéte regoive le 
tiers du prix. 


AU MEME. 
Vieane, 21 mai 1785. 

Jai dte deaie le ore aux informations chea le banqurer Scheffler, j’ai 
demandé ‘des nouvelles d'un Rosa ou Rossi; or il se trouve qu'il est venu 
me voir lui-méme et que j’ai regu'la musique : j'ai de méme obtenu par l’en- 
tremise de Gilofsky le rondo de'Geocarelh et je vous én remercie. Je vous 

-envoie la partie de chant de: Non so d'onde viene, je désire que vous puis- 
siez la lire. —Je regrette'la perte de la pauvre madame de Robourg. Ma 
femme ct moi nous avons aussi perdu un excellent ami, le baron Reimond 
de Wetzlar, chez qui nous demeurions; Cela me rappelloque jai changé de 
logement, sans vous en avoir parle. Le baron de Wetzlar a eu une dame a 
loger, et pour lui rendre service, nous avons été prendre, avant le terme, 
un mauvais logement sur le Kohlmarkt. En revanche le baron de Wetzlar n’a 
rien accepté pour les trois mois que nous avons passés chez lui, et a sup- 
porté les frais de déménagement. 

Dans l'intervalle nous.nous sommes mis en quéte d'un meilleur apparte- 
ment, et nous l'avons trouvé sur la place des Juifs oi nous sommes actuelle- 
ment. Le baron atout payé au Kohlmarkt. Notre adresse est par conséquent : 
place des Juifs, maison Burg, n° 244, au i étage. Maintenant ce que 
nous désirous le plus au monde c'est de vous embrasser le plus vite pos- 
sible. Sera-ce 4 Salzbourg ? je crains que non, hélas! ll y a longtemps que 


4 J,'abbé Varesco avait fait le libretto d'Idomenée. 


680 MOZART. 


cette pensée ine trotte dans la téte; mais comme elle ne vous est jamais: 
venue, mon bien cher pére, je l'ai laissé tomber. Mais voila que M. d’Edel- 
bach et le baron Wetzlar nie mettent martel en téte, et se demandent s'il 
n'est pas Acraindre que si-jarrive 4 Salzbourg l'archevéque ne me fasse 
arréter ou du moins... basta. Ce qui me fait le plus peur, c'est que l’arche- 
véque ne m’a pas donné mon congé. Peut-étre I'a-t-il fait exprés, afin de 
pouvoir plus tard me mettre la main dessus. En voild assez, vous saurez 
mieux .que personne juger ce.qui en est. Si ce n’est pas votre avis, nous 
arriverons; si, au contraire, vous avez la méme pensée, que ces messieurs, 
il faudra choisir une ville intermédiaire, comme Munich, car un prétre est 
capable de tout. 

A propos, avez-vous entendu parler de la fameuse discussion qui s'est 
élevée entre l’'archevéque et le comte Daun? L'archevéque aurait, dit-on, 
recu une lettre infame du chapitre de Passau. —N’oubliez pas Varesco, 
tourmentez-le ; le capital est que le sujet soit comique, car je connais le 
godt des Viennois. . 


AU MEME. . 
; Vienne, 7 juin 1783. 

J'ai recu fort exactement Ia lettre de ma‘chére scour. La féte de ma femme 
n’est ni en mars ni en mai, elle est le 16 février ef ne se trouve marquée sur 
aucun-calendrier. Toutefois ma femme vous remercie tous deux de vos com- 
pliments et de vos voeux qui sont toujours bons a prendre méme les jours 
non fériés. Elle aurait voulu écrire elle-méme 4 ma scour, mais dans la si- 
tuation ou elle se trouve, il ne faut pas: lui en vouloir si. elle prend un peu 
ses aises. Aen croire la sage-femme elle aurait-dd aceoucher le 4 de ce 
mois, mais jeme pense pas qu'il y ait.rien de nowveau avantie 15 ou le 16. 
Elie désire que ce soit le plus tét possible; surtout-afin d’étre d'autant 
plus vite en état de vous embrasser tousa Salshourg. Ne.croyant pas que 
la chose deviendrait si vite sérieuse, j'ai toujours tardé 4 me feter a genoux, 
& joindre les mains et 4 veus supplier trés-hunblement, mon, cher pére, 
d’étre le parrain de mon enfant. Comme.il en-est peut-dtre temps encore, 
je me hfte de le faire.. Dans le ferme espoir que vous ne me refuserez pas, 
j'ai, depuis la visite de la sage-femme, au soin d'avoir quelgu'un qui.tien- 
dra l'enfant sur les fonts, en votre nom ; quiil soit.generis msasculint ou fe- 
minini, l'enfant s’appelera Léopold ou Léopoldine ! 

Ne savez-vous rien encore de Varesco? Je yous. le rappelle instamment, 
ear nous pourrions travailler,.pendant mon séjour .4 Salzbourg, si nous 
avons d'ici Ja un plan. : 

Dieu merci, je suis tout 4 fait rétabla, seulement Ja maladie, qui n'était 
que Ja mauvaise influence régnante, m’a laissé un catarrhe pour. souvenir, 
c'est fort aimable de sa part! 

Ii faut que je dise quelques ‘mots a ma seeur, 4 propos des sonates de 
Clementi. Que. la composition de ces sonates soit nulle, c‘est ce que qui- 
conque les joue ou les entend comprendra de lui-méme. Il n'y a pas un 
passage remarquable ou saillant, sauf les sixtes ct les octaves, et je sup- 
plie ma sceur de ne pas s‘en préoccuper le moins du monde, de ne pas 


MOZART. 681 


gater sa main si calme et si ferme, et-de ne pasperdrela légéreté, la flexi- 
bilité ‘et la vitesse qui lui sont naturelles. Qu’est-ce qui résulte, au bout du 
compte, de ce travail? qu'elle fasse en effet les sixtes et les octaves avec la 
plus grande vitesse (ce que personne au monde n’obtiendra, Clementi pas 
plas qu'un autre), il en résultera un martelé effroyable, et rien absolument 
d’ailleurs! Clementi est un ciarLatano, comme tous les Italiens. 11 met en 
téte d'une sonate presto et prestissimo et alla breve, et il la joue tout le temps 
allegro en 4 temps. Je le sais, car je l'ai entendu. Ce qu'il fait trés-bien, ce 
sont ses passages de tierces: il a sué nuit et jour 4 Londres pour y parvenir. 
Mais hors de cela, il n’ ‘a rien, absolument rien, ni style, ni govt, ni senti- 
ment. 


AU MEME. 
Vienne, 12 juillet, 1783. 


J'ai recu votre letire du 8, et j’y ai vu avec plaisir que vous vous portez., 
bien tous les deux, Dieu merci. Si vous voulez appeler plaisanterie ce qui 
est un obstacle réel, je ne puis vous le défendre ; on peut donner 4 toute 
chose une fausse dénomination. Mais qu'elle soit juste, c’est une autre ques- 
tion. Avez-vous jamais remarqué en moi que je n’avais aucune envie, au- 
eun désir de vous voir?—Certes non! Ah! que je n’aie aucune envie de voir 
Salzbourg ou l’archevéque, c'est dévident! Qui donc serait attrapé si nous 
nous rencontrions ailleurs qué Salzbourg? L’archevéque et non vous. J’es- 
pére n'avoir pas besoin de' dire que je me soucie fort peu de Salzbourg 
et nullement de l'archevéque, et' qu'il ne me viendrait jamais en tate 
de faire un voyage tout exprés a Salzbourg, si vous et ma sceur n'y étiez. 
Ainsi toute la difficulté provenait de la bienveillante sollicitude de mes 
bons amis, qui ont aussi leur part de bon sens, et je ne croyais pas moi- 
méme agir si déraisonnablement, en m’adressant 4 vous pour vous deman- 
der votre avis et m’appréter 4 le suivre. Mes amis ne craignaient qu’une 
chose, qui était de me‘voir arrété, sous prétexte que je n’avais pas mon 
congé. Vous me rassurez et par conséquent nous serons 4 Salzbourg en 
aout ou septembre aa plus tard. M. de Babins-m’a rencontré dans la rue et 
m’a accompagné chez moi, il est parti eajourd’hui et il aurait diné avec 
nous, s'il n’avait déja été engage. 

Ne croyez pas, mon digne pére, que je n’aie rien 4 faire, parce que nous 
sommes en élé. Tout le monde n’est pas a' la campagne, j'ai encore quelques 
éléves 4 soigner. J’en ai trouvé un pour la composition, qui fera une dréle 
de figure, quand je lui annoncerai mon départ. 

Je termine, parce que j'ai encore beaucoup 4 écrire. Faites en attendant, 
je vous prie, arranger le jeu de quilles dans l¢ jardin’; ma femme est un 
grand amateur. Elle a toujours une petite inquiétude; elle craint de ne pas 
vous plaire parce qu'elle n'est pas belle. Je la console autant que je le puis 
en lui disant que mon pére considére plus la beauté du dedans que celle 


{Le péredemeurait sur la Mirabella-Platz de Salzbourg. 


682 MOZART. 


du dehors. Portez-vous bien, nous vous baisons mille fois les mains, nous 
embrassons ma chére sceur et sommes vos enfants les plus obéissants'. 


AU MEME. 
Linz, 51 octobre 1783. 


Nous sommes arrivés heureusement ici, hier, 30 octobre, a 9: heures du 
matin. La premiére nuit nous l’avions passée 4 Vocklabruck. Le lendemain 
nous sommes arrivés 4 Lambach*, juste 4 point pour -accompagner pen- 
dant la messe l'Agnus Dei sur lorgue. Le prélat a eu la plus grande joie 
de me revoir et me raconta ce qui s'était passé entre vous et iui 4 Salzbourg. 
Nous demeurdmes toute la journée & Linz, je jouai de l’orgue et du clavi- 
corde. J’appris que le lendemain on devait exécuter un opéra 4 Ebersberg, 
chez M. Pfleger, dont la femme est la sceur de madame de Barisani, et que 
tout Linz s’y rendrait. Je résolus d’y aller de mon cété, el nous nous y 
fimes conduire. A peine arrivé, je vois le jeune eomte de Thun, frére du 
‘comte de Thun de Vienne, venir 4 moi, me disant que son pére m‘attend 
depuis plus de quinze jours, que c'est chez lui que je dois descendre et loger. 
Je répondis que je descendrais dans une guberge.. 

Le lendemain revenus 4 a porte de Linz, nous y treuvens un domestique 
chargé de nous conduire, chez le vieyx Thun, of: nous sommes en effet des- 
cendus. Je ne saurais vous dire toutes Jes politesses dont on nous acomblés 
dans cette maison. Mardi, 4 novembre, je dennerai uh concert an thédtre, 
et comme je'n’ai aucune de-mes symphonies, je travaille-comme: un forcat 
pour en faire une nouvelle, qui devra dire préte peur ee jou. 

Je vous quitte parce qu'il faut absolument que je.travaille. Neus vous 
baisons les mains, vous demandant pardon de veus avoir si longtemps dé- 
rangé et vous remerciant encere une fois-de votre paternel. accueil. 

Adieu donc. Nous saluons de tout coeur Marguerite, Henri*, dont nous 
avons déjé souvent parlé et Hanni..Je recommande 4 Marguerite de ne 
pas faire tant de facons en chantaat, on ne peat plaire par ces miévreries 
et cette douceur affeotée; on ne trompe-que les 4nes de cette maniére. 
Quant 4 moi, j'aime mieux voir ua gros pataud depaysan, qui ne craint pas 
de se déculotter devant moi, que de me taisser enjoler par toute cette ca- 
farderie et ces mines exagérées dont la fausselé saute aux yeux. 


AU MEME. 
3 Vienne, 6 décembre 1785. 


Comme je ne pouvais guére présumer que vous m’écririez 4 Vienne, 
avant que je vous eusse annoncé mon arrivée, je n’ai été qu’aujourd’hui 


4 Vers In fin de juillet le voyage tant de fois promis eut Keu. Mozart profita des trois 
mois de son séjour 4 Salzbourg pour s'eutendre avec l’abbé Varesco sur le librettod'un 
opéra comique, intitulé Oca del Cairo et en préparer la musique. Il revint 4 Vienne 
octobre. Mozart écrivit 4 son pére la lettre du 34 octobre, qui se trouve, mais non tout 
entiére, daus mon Mozart, p. 301, voy. lanote J. c. 

* Couvent de bénédictins dans la haute Autriche. 

3 Marchand de Salzbourg. 


MOZART. 685 


chez Peisser, pour demander de vos nouvelles et j'y ai trouvé votre letire 
du 21 novembre qui par conséquent était 14 depuis douze jours. 

Vous vous rappellerez sans doute que lorsque vous vintes 4 Munich, ot 
jécrivais mon grand opéra, vous me fites des reproches de la dette de douze 
louis que j'avais empruntés 4 M. Scherz de Strasbourg en me disant : « Ce 
qui me peine, c’estle peu de confiance que tu as en moi; cela suffit ; j'aurai 
Yhonneur de payer les douze louis. » Je partis pour Vienne, et vous pour 
Salzbourg. D’aprés ce que vous aviez dit je devais croire que je n’avais 
plus 4 m’inquiéter de cette dette; que si vous ne la payiez pas, vous me 
Jécrirez, ou du moins que vous men auriez parlé pendant que j’étais au- 
prés de vous. : | 

Figurez-vous.mon embarres et mon étonnement lorsque avant-hier je vois 
venir un commis de la banque .de M. G@ichser, m’apportant une lettre de 
M. Hafner de Salzbourg, en renfermant noe de M, Scherz. Comme il y a 
-cing aas d'écoulés, on me. demande.les intérdts, & quoi je réponds qu'il 
n’en sera rien, attendu.que la lettre de.change était 4 six semaines de date 
-et qu'elle est par conséquent périmée; que cependant, en considération de 
Yamitié de M. Scherz, je payerai le capital, sans intéréts, vu qu’ils ne sont 
pas stipulés et ‘par. conséquent ne sont pas dus. Je ne vous demande pas 
autre chose, mon cher pére, que d’avoir la banté de répondre pour moi 
d'ici & wn mois auprés de M. Hafner ou platét Friende. — Vous qui étes 
un homme d'expérience, vous comprenez que je n‘ai pas voulu tout 4 coup 
me mettre & sec. 

Ce qui m’est le plus désagréable dans toute cette affaire, c'est que 
M. Scherz.n’aura pas de moi une bien excellente opinion; cela prouve 
-qu’un accident, une circonstance, un hasard, une erreur, que sais-je, tout 
peut enlever l'honneur 4 l'homme le plus innocent du monde! Pourquoi 
M..Scherz n’a-t-il pas denné signe de vie pendant toul ce temps? Mon nom 
n'est pourtant pas tellement obscur | Mon opéra ‘ qui a été représentéa Stras- 
bourg, devait pour le moins iui faire soupgonner que je suis 4 Vienne. Sa 
-correspondance avec Hafner a Salzbourg devait le mettre au courant! S’il 
-avait réclamé:la premiére année, je l'aurais payé sur-le-champ et avec plai- 
sir ; je le ferai encere, mais je ne le puis immédiatement. 

‘Parlons d’autre-chose. .I| ne me:manque plus que trois airs pour avoir 
terininé le premier acie de mon-opéra, \'Oca del Catro. Je puis dire que je 
suis tout a fait content de l'air bouffe, du qnatuor et du finale. Je me félicite 
de les avoir faits. Je serais par conséquent trés-faché si ce devait étre pour 
rien, car ce qui est tout a fait indispensablen’arriverait pas. Ni vous, nil’abbé 
Varesco, ni moi n’avons fait la reflexion que Popéra devra nécessairement 
tomber si les deux principaux réles de femme ne paraissent sur la scéne 

-qu’au dernier moment, s’il faut qu’elles aillent tout le temps se promener 
sur les remparts. J'accorde que les spectateurs auront assez de patience 
pendant un acte, mais ils n’iront pas jusqu’au bout du second, c'est im- 
possible. Cette réflexion ne m’est venue qu’a Linz et il n’y a:pas d’autre re- 
améde que de placer quelques scénes au second acte dans la forteresse, 


2 J/Enlévemant au sérail. 


' 684 ‘MOZART. 


camera della fortezza. On peut arranger la scéne de maniére que don Peppo 
donne l'ordre d’apporter I’oie dans la forteresse, qui représentera la 
-chambre ou se trouveront Celidora et Lavina. Pantea entre avec l’oie, Bion- 
‘dello s’échappe; on entend arriver Peppo, Biondello redevient oie. Ceci 
peut donner lieu 4 un bon quintette qui sera d’autant plus comique, que 
l’oie devra chanter avec les autres. Du reste je n'ai rien 4 objecter 4 toute 
‘ cette histoire del’oie, puisqu’elle est approuvée par deux hommes intelli- 
gents et réfléchis, tel que vous, mon pére, et Varesco. 

Maintenant il faut penser 4 sutre chose. Biondello a promis d’entrer dans 
la tour; qu'il y pénétre sous la figure d'une oie ou d'une autre facon, peu 
importe. Je pense que les choses seraient plus comiques et plus naturelles si 
Biondello gardait la forme huinaine. On pourrait, par exemple, apporter dés 
le commencement du second acte la nouvelle que, désespéré de ne pouvoir 
pénétrer dans la forteresse, Biondello s’était jeté 4 l'eau; 4 pourrait ensuite 
se déguiser en Turc, ou d'une facgon quelconque et amener Pantea comme 
une esclave (maure s'entend). Don Peppo a l'intention d'acheter lesclave 
pour sa fiancée, ainsi le marchand d’esclaves et la mauresse peuvent péné- 
trer dans la forteresse pour se faire voir. Pantea trouve aussi moyen de 
tourmenter son mari, de lui faire mille impertinences et-son réte devient 
meilleur ; car plus l’opéra italien est comique plus: il vaut. Faites, je vous 
prie, bien comprendre ma pensée 4 |’abbé; engagez-le, en mon nom, 4 bien 
travailler ; quant 4 moi, jai joliment travaillé pour le peu de temps que j'ai 
eu. J'aurais terminé tout ce premier acte, si je n’avais dd faire changer 
des paroles dans plusieurs airs, ce que je vous prie de ne pas lui dire en- 
core ! 

Mon opéra allemand, |’Enlévement au sérail a été trés-bien exéculé et a 
parfaitement réussi 4 Prague et 4 Leipzig. Envoyez-moi, je vous prie, le 
plus t6t possible mon Idoménée, les deux duos de violon' et les fugues de 
Séb. Bach. J'ai besoin d’ Idoménée, parce que je donnerai durant le caréme, 
outre mon concert ati thédtre, stx concerts “pak souscription et ze voudrais 
y produire l’opéra. 

Adieu donc, pressez Vareseo. Envoyez presto ia musique. ‘Nous éembras- 
sqns Marguerite, Henri-et 'Hanni. J’écrirai prochoinement a‘Marguerite. Je 
fais dire.A Henri que §'ni déji beaueoup parié de lui et en sa faveur. Qu'll 
s‘applique bien au staccuto ; car c'est la seule chose qui empéche les Vien- 
nois d‘oublier La Motte. Adieu. 


! Qu’il avait composés 4 Salzbourg pour M. Haydn. 


I. Goscuter, ch. 
La fin au prochain numéro. 





LES FEMMES AU XVIII‘ SIECLE 


————— 


M”" DU DEFFAND 


Correspondance compléte de la marquise Du Deffand, précédée d'une histoire de 
sa vie et de son salon, par M. de Lescure. — 2 vol. in-8°, chez Henri Pion. 


Les ancicns, nos maitres dans tous les genres de productions lilté- 
raires, ne nous ont laissé qu'un moucle complet de correspondance, 
mais il est parfait : ce sont les lettres de Cicéron. Sans jamais dépas- 
ser le ton de la plus élégante simplicité et dans la mesure exquise 
‘d'une familiarité pleime de eharme, on .retrouve dans ces lettres 
toutes les qualités du brillant orateur. La facililé, la rapidité des com- 
munications ont donné cliez les modernes, et particuliérement en 
France, un extréme développement au commerce épistolaire et l’on 
peut dire gue s'il est une supériorité que la jalousie des nations 
rivales ne conteste pas 4 notre pays, c’est celle d'avoir produit les 
arands, les vrais modéles de l'art épistolaire. Ce don charmant de 
l’improvisation écritedevait naitre en effet, comme le gout ou plutdt 
l’impérieux besoin dela conversation, chez un peuple essenticilement 
sociable; .et c'est effectivement un des exercices de !’espril ou les 
Francais ont excellé. Nous devons ajouter que les femmes tiennent 
en France dans celte branche de la littérature un rang au moins égal 
4 celui des hommes. 

Trois noms dominent la phalange aimable et pressée des femmes 


686 M=e DU DEFFAND. 


auxquelles leur correspondance assure l’immortalité, M™* de Sévigné, 
M™ de Maitenon, M™ Du Deffand. Le hasard de l'ordre chronolo- 
gique que nous venons de suivre en les inscrivant, place en réalité 
ces personnes illustres dans l’ordre que leur assigne leur supé- 
riorité. 

Le talent de M™° de Sévigné est le plus complet comme le plus 
brillant. Grace, gaieté, naturel, rapidité du récit, variélé d'intérét, 
profond sentiment de la langue, gout littéraire exquis, droiture de 
coeur, sensibilité et bonne humeur, rien pe manque au prestige et a 
la séduction de son esprit, ni & la perfection de son style. M™ de 
Maintenon n‘a point dans l’expression:les vives étincelles qui illu- 
minent les lettres de N™° de Sévigné, majs, si elle est littéraire- 
ment l’égale de M™° Du Deffand, elle lui est infiniment supérieure 
au point de vue moral. L’incompareable fermeté du caractére, la net- 
teté dela pensée, l’autorité du bon sens appuyé sur d’inébranlables 
principes, un tact d'une rare finesse, une connaissance profonde 
du coeur humain, une pratique longue et patiente des vices et des 
miséres des cours, une propriété d' expression .xemarquable, de la 
grandeur dans les sentiments et ca seus pratique qui accompagne le 
don naturel de la domination, telles sont les qualités qui distinguent 
M™ de Maintenon et qui donnent 4 son Jangage & la fois sobre et élé- 
gant un cachet trés-particulier. Nous ne sayrions oublier de remar- 
quer que M™* de Maintenon est Ja seule, entre les femmes célébres 
par l’agrément de leurs correspandances, dont les lettres aient été 
écrites sans arriére-pensée de publicité ou de succes littéraire, avec 
lunique préoccupation de la personne 4 qui elle s'adresse. Soit 
qu’elle donne une direction spirituelle, qu'elle conseille son frére, 
qu'elle remplisse un devoir de.politesse, d’affection ou de situation, 
elle ne voit que son interlocaieur, ses: yeux ne cherchent ni ne ren- 
contrent jamais la possibilité d'un tiers entre elle et son correspon- 
dant. 

Ii n’en est pas tout @ fait ainsi pour M™* de Sévigné non plus que 
pour M™* Du Deffand. Les lettres de M"* de. Sévigné jouissaient. de son 
vivant d’une immense réputation, on se les passait de main en main 
comme des morceaux achevés et plus d'une a été écrile 4 la perspec- 
tive du public d’élite qui la devait.connaitre. Pour M"° Du Deffand, 
qui avait conquis par son esprit rang de puissance, que les hommes 
les plus considérables ménageaient, elle connaissait 4 merveille la 
valeur de son talent. Elle recommande 4 plusieurs reprises & son 
correspondant le plus cher, Horace Walpole, de garder ses lettres, 
et la préoccupation qu'elle Jaisse voir d’une comparaison possible a 
établir entre son style et celui de M™ de Sévigné, témoigne assez 
de l’'ambition qu'elle nourrit. : 


M=< DU DEFFAND. 687 


Venue la derniére ef douée d’une dme d’un ordre moins élevé que 
ses deux devanciéres, la mondaine recluse de Saint-Joseph porte bien 
l’empreintedu siécle raisonneur, sceptique, corrompu, mais prodigieu- 
sement spirituel, dans lequel elle a véeu. Au milieu de ladépravation 
générale des meeurs a-t-on le droit de s’étonner que lesens moral ait 
mangqué 4 une femme qui: pessédait pourtant 4 un haut degré le 
tact délicat des convenances sociales? non, séparés du sentiment de 
la pudeur, le bon gofit et 'élégance ne suffisent pas 4 préserver du 
cynisme, et M"° Da Deffand ne |'a ‘:pas toujours évité. Mais il faut lui 
tenir grand compte de sor inaltérable sincérité: c’est sa plus haute 
et peut-étre sa seule vertu. La franchise de son langage est parfois 
trés-courageuse vis-a-vis de Voltaire, des sneyescpenistes¢ et des éco- 
nomistes, alors maftres souverains de l’opinion. 

Lesprit de: M”* Du Beffand manquail de grandeur, mais il était 
plein de saillies, pénétrant et sain; elle avait la répartie vive et l’on 
a cité d'ctle unc foule de jolis mots. Ses jugements, presque tou- 
jours sévéres, sont dictés par le gout et un bon sens élevé. En dépit 
d’un caractére ombrageux et fantasque, il y avait évidemment une 
extréme séduction dans ‘son commerce, car peu de personnes ont 
su, comme elle, attirer les gens distingués: et s’assurer, sinon leur 
amitié au moins leur assiduité. Sa correspondance, offre donc un 
véritable et sérieux ‘intérét' puisque’ la société tout entiére du dix- 
huitiéme siécle s’y présente 4 nous vivante, agissante, pensante, avee 
ses grandes aspirations, ses’ vices honteux et l'imprudeute confiance 
qui lui fait secouer tous les freins. M. Guizot a admirablement carac- 
térisé cefte étrange Epoque quand :il a dit: « Le dix-huitiéme srécle 
« a été certainement le plus tentateur etle plus séducteur des siécles, 
« car il a promis satisfaction 4 toutes les grandeurs et & toutes les 
« faiblesses de l’humanwté; il l’a en: méme temps élevée et énervée, 
« flattant tour 4 tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres 
« penchants; l’enivrant d’espérances sublimes et la bercant de 
« molles' e¢omplaisances. Aussi:a-t-H1 fait péle-méle des utopistes et 
« des égoistes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et 
« des incrédules moqueurs, enfants trés-divers du méme temps, mais 
« tous charmés de leur temps et. d’eux-mémes, el jouissant ensemble 
« de leur commune ivresse & Ja veille du chaos. » 

M™ Du Deffand a été l'un des types les plus curieux de cette so- 
ciété. Ce qui I’en sépare et la distingue, c’est un profond décourage- 
ment; le vide ou plutdét le néant du coeur, l’absence absolue de toute 
espérance au dela de cette vie, et un égoisme défiant se traduisent 
chez elle en un incurable ennui; elle s'agite pour y échapper et nen 
sort guéres que pour peindre avec une Apre malice et une verve fort 
amusante les travers et les ridicules de ses amis. I] est bien vrai 


GAS Mee DU DEFFAND. 


qu'elle n’est:pas plus indulgente pour ses propres ‘défauts et se juge 
elle-méme avec une implacable sévérité. « J'ai plus de peine, dit- 
. elle’ quelque part, 4-me supporter que je n’en ai & supporter les 
autres.» De la vient, malgré les qualités si brillantes et si rares de 
son intelligence, qu'il régne dans les lettres de M™° Du Deffand une 
certaine monotonie d’amertume. L’dme est aride, la sympathie 
manque ; mais le spectacle extérieur est aussi animé que piquant. 

L’idée de réunir en les classant par ordre de dates toutes les lettres 
adressées 4 M“° Du Deffand, jusqu’ici éparses dans plusieurs recueils, 
avec toutes celles écrites par elle-méme, nous parait tout & fait heu- 
reuse. C’était le moyen de donner & la correspondance une extréme 
variété et de lui enlever l’inconvénient que nous signalions tout 4 
I"heure, la monotonie: de la plainte. M. de Lescure a accompli cette 
tache avec succés dans les deux beaux volumes que nous annoncons 
et qui, sortis des presses de Henri Plon, sont exécutés avec le luxe, 
le soin et la correction qui distinguent toutes les éditions de cet ha- 
bile typographe. Sauf la correspondance échangée entre la duchesse 
de Choiseul et la spirituelle aveugle qui la traitait de grand’ maman, 
correspondance que M. de Saint-Aulaire a publiée en-1859 et dont 
les manuscrits lui appartiennent, M. de Lescure nous:a donné dans 
sa nouvelle édition tout ce qui avail paru de M™° Du Deffand. 

Dans l’introduction, fort élendue, destinée 4 nous faire connaitre la 
vie, le salon, les amis de la femme singuliére qui & nos yeux per- 
sonnifie si bien l’ancien régime, l’éditeur, excité par son sujet, a 
vraiment abusé du scandale. Nous savons bien qu‘en racontant Jes 
saturnales de la Régence et les ignominies du régne de Louis XY, les 
histoires scandaleuses abondent, mais pourquoi s’y arréter ainsi? 
pourquoi fouiller avec tant de complaisance tous les recueils de 
chansons ou d’anecdotes graveleuses? Plus d’un lecteur, rebuté 
comme nous par celte poursuite acharnée et monotone du désordre 
et du scandale, fermera le livre avec dégout et fera bien de ne le rou- 
vrir qu’a la correspondance. La du moins, la grace d'un langage 
plein de vie, l'intérét et I’éclat d’une joute ‘intellectuelle entre gens 
de la plus élégante compagnie sauve, s‘il ne la cache, la honte du 
fond. D’ailleurs, les recherches de M. de Lescure ne lui ont fourni sur 
son héroine aucun détail qui ne fit déja consigné dans la trés-remar- 
quable notice que miss Berry, héritiére des papiers d’Horace Wal- 
pole avait mise en téte de l’édition anglaise des lettres de M™° Du 
Deffand. A quoi bon faire la chronique scandaleuse de tous les gens 
qui ont pu passer dans le salon du couvent de Saint-Joseph ? I’étude 
intéressante a. faire, c'est celle du caractére de la dame du lieu, celle 
de l’influence qu'elle a subie et de celle qu'elle a exercée 4 cette 
époque de dissolution d’une société décrépite et a la veille de l’avé- 








@ 


M=* DU DEFFAND. 689 


nement d’un monde nouveau. C'est cette étude que nous voudrions . 
tenter a l'aide de la volumineuse correspondance d’Horace Walpole 
publiée 4 Londres en 1859, et en nous servant des éléments que 
M. de Lescures nous a fournis lui-méme lorsqu’il a réuni en un scul 
faisceau les lettres ou epuscules de M™° Du Deffand. 

Marie de Vichy-Chamrond était née en 1697, au chateau de Cham- 
rond, d'une famille noble de la province de Bourgogne. Son frére ainé, 
le vicomte de Vichy-Chamrond, entra au service, puis parvenu au 
grade de maréchal de camp, prit sa retraite et s’en alla vivre dans 
sa terre. Il avait épousé une demoiselle d’Albon, dont il eut une. 
. fille et deux fils. Un frére cadet, l'abbé de Chamrond, devint tréso- 
rier de la Sainte-Chapelle 4 Paris. Par leur grand-mére, veuve en 
premiéres noces du président Brilart et mariée pour la seconde fois 
4 César-Auguste duc de Choiseul, les Vichy étaient alliés, quoiqu’a 
un degré éloigné, au duc de Choiseul, longtemps premier ministre de 
Louis XV, celui-la méme dont la disgrace n’eut pas moins d’éclat et 
ne compta pas moins de courtisans que la fortune. C’est par suite de 
cette alliance que M”* Du Deffand appelle toujours M. et M™° de Choi- 
seul mes parents et leur donne par une sorte d'anachronisme bizarre 
le titre de grand papa et de grand’ maman. La duchesse de Luynes, 
qui fut la favorite et l’amie de la reine Marie Leczinska, était tante de 
M** Du Deffand; l’archevéque de Toulouse, Loménie de Brienne, était 
son arriére pelit-neveu ; on voit comment elle était apparentée ; entin 
une sceur qu'elle ett épousa le marquis d’Aulan et vécut avec lui a 
Avignon. Le neveu qu’en 1778 elle fit venir chez elle, était l'enfant 
de cette sceur. 

Avant la révolulion toutes les filles de qualité recevaient leur édu- 
cation au couvent ; M'* de Chamrond fut placée 4 celui de la-Made- 
leine du Traisnel, rue de Charonne a Paris. Il ne resta 4 la jeune pen- 
sionnaire ni une impression agréable, ni un souvenir reconnaissant 
du temps qu'elle avait passé dans cette communauté. « On se fait 
« quelquefois, a-t-elle dit dans une de ses lettres,.la question si l’on 
« voudrait revenir 4 tel Age? Oh! je ne voudrais pas redevenir jeune 
« 4 la condition d’étre élevée comme je J'ai été, de ne -vivre qu’avec 
« les gens avec qui j'ai vécu et d'avoir le genre d’esprit et de carac- 
« tére que j ai. » 

Atteinte d’une triste et précoce témérité de )’intelligence, M"* de 
Chamrond doutait de tout, niait tout 4 l’dge ot le don de la foi est 
le plus naturel. Une anecdote assez singuliére s'est conservéc 4 ce 
sujet, Chamfort en fait ainsi le récit: 

M™e Du Deffand étant petite-fille et au couvent, préchait Virréligion a ses 


petites camarades; l'abbesse fit venir Massillon, 4 qui la petite exposa ses 
raisons. Massillon se retira en disant: « Elle est charmante. » L’abbesse, 





en0 w° DD DEFFAND. 

qui mettait de- 'importanee & tout cela, demanda 4 l’évéque quel livre il 
fallait faire lire 4 cette enfant. Il réfléchit une minute et répondit: « Un 
catéchisme de cing sols. » On ne put tirer de lui autre chose. 


La réponse est belle et profonde, mais Chamfort ne parait pas en 
avoir saisi la portée ; écoutons maintenant l'héroine de I’aventure en 
rappeler le souvenir dans une lettre & Voltaire du 28 septembre 1765: 


Je me souviens que dans ma jeunesse, étant au couvent, M™* de Loynes 
m’envoya le P. Massillon. Mon génie, étonné, trembla devant le sien. Ce ne 
fut pas 4 la force de ses raisons que je me soumis, mais & l‘importance du 
raisonneur. “4 


Cette enfance déshéritéede toute pensée du ciel ne préparait que trop 
bien une vieillesse désolée, Cependant Horace Walpole, confident des 
pensées de M™°Du Deffand.dans les derni¢res années de sa vie, af6rme 
qu elle n’affichait jamais Vincrédulité, En effet, nous ne trouvons 
rien de sexablable dans.ses lettres ; ca qu'on y rencontre-plusieurs fois 
exprimé, c’est l’envie'de parvenir a. dtre dévete,. comme a J état le 
plus heureux du. monde. Elle n'y: arriva point: mais il feut tecon- 
naitre que la dévotion, dont elle aspirait 4 tromper son ennui edt été 
d'une triste espéce, ]’4me n’y aurait eu aueune part et ce n’aurail 
guéres &é qu'un ausxiliaire du: parfilage ou du jeu, en un mol, un 
simple moyen d’abréger le temps par. d’étroites pratiques. Un tel 
voou ne méritait pas d’étre exaucé. a . 

Comme la fortune de M'* de Chamrond était fori médiocre, son 
élablissement ne fut pas facile et elle avait vingt-deux ans lorsque, 
en 4718, ses parents la mariérent 4 un homme: d’une autre branche 
de leur maison, qui n’était pas Juioméme bien riche, Je -manquis Du 
Deffand. var 2 ene ' 

La mode et la coutume était alors en France de ne tenir aucun 
compte des inclinations et des sentiments de ceux dont‘on hiatl a ja- 
mais les destinées. Il est vrai qu'on leur accordait en compensation 
le droit de faire un choix en dehors du mariage. Le lien conjugal, a 
cette époque licencieuse, ne semblait presque plus avoir d'autre bul 
que d’assurér aux femmes la liberté de prendre un amant. M™* Du 
Deffand usa promptement de ce triste privilége. Elle possédait tout 
ce qu'il fallait pour plaire: une beauté remarquable, un esprit 84! 
vif et mordant, une éloquence naturelle avec beaucoup de simplicilé, 
et 'horreur de tout ce qui élait faux ow affecté. Son humenr élall 
changeante et aucun principe ne génait des fentaisies dans lesquelles 
son coeur ne fut jamais engagé. Sans ardeur, ni de passion, ni d 1ma- 
gination, mais craignant mortellement l’ennui, elle était poussee pa! 
une sorte de perverse inquiétude 4 chercher dans le plaisir une S* 











M=° DU DEFPAND. oor 


tisfaction qu'elle parait n’avoir ni donnée ni regue. C'est ce qu’elle- 
méme exprime avec un étrange cynisme dans une lettre au prési- 
dent Hénault, quand elle lui dit: « Jen’aini tempérament ni roman.» 
N’est-ce pas la cette honteuse plaie morale dont un romancier cé- 
lébre s'est plu 4 nous tracer le tableau dans Lélia? 

Le marquis Du Deffand aima trés-sincérement sa femme , mais 
il avait un caractére faible, une intelligence fort ordinaire, et elle ne 
put jamais s'accoulumer a l’ennui de sa société. 

Nous ne voudrions pas nous appesantir surla folle jeunesse d’une 
personne qui valait peut-éire mieux que sa vie, mais il est pourtant 
indispensable d’en dire quelque chose, car tout se tient, et c’est dans 
le passé vers lequel M”* Du Deffand avait horreur de revenir, qu'il 
faut chercher te secret dela mélancolie.amére de sa vieillesse. Das 
1721, nous trouvons W™ Du Deffand engagée dans la société du Pa- 
lais-Royal, devenue lun des astres de cette cour dissdlue et tour a 
tour l’amie de M™° de Parabére etde M™* d’Averne.Elle eut elle-méme 
l’infjme honneur d’mspirer un gout trés-passager au Régent, et nous 
regrettons que sa complaisance au caprice éphémére du duc d’Or- , 
léans luiait valu une rente viagére de six mille livres sur la ville, 
dont le brevet fut accordéen 1722. Ce fut-aussi la date de sa pre- 
miére rupture avec le marquis Du Deffaad. Un autre. triste épisode 
de cette malheureuse jeunesse fut sa relation fort intime avec M”* de 
Prie, la belle maitresse ‘du duc de Bourbon. On sait qu’apres |'écla- 
tante disgrace de ce prince, une lettre de cachet confina cette Made- 
Jeine non repenti¢ dans une solitude dont la mort vint bientét la 
tirer. M™* Du Deffand accompagna son amie & la terre de Courbé- 
pine ov elle était exiléc. Elles n’étaient autorisées 4 recevoir aucune 
distraction du dehors et se trouvérent réduites aux ressources que 
pouvaient leur offrir deux esprits d’une trempe également aiguisée 
et frivole. Lemontey, dans son Histoire de la Régence, rappelle ainsi 
cette anecdote bien caractéristique. 


Une lettre de cachet ensevelit la marquise de Prie (juin.1726) 4 Courbé- 
pine. Elle y fut accompagnée par M™° Du Deffand, son émule en beauté, 
en galanterie et en méchanceté. Les deux amies s'envoyaient mutuellement, 
chaque matin, les couplets saliriques qu’elles composaient l'une contre 
l'autre. Elles n’avaient rien imaginé de mieux, pour conjurer l'ennui, que 
cet amusement de vipéres. 


C’est vers 1728 que M™ Du Deffand, lasse de ce Du. Fargis quelle 
avait donné pour successeur au Régent, éprouva le désir de se rap- 
procher de son mari. Ce fut M'* Aissé, cette belle esclave circas- 
sienne, type singulier de passion et de pudeur, qu une étrange des- 
tinée semblait devoir flétrir, mais qui réhabilitée par la pureté et la 


692 M=e DU DEFFAND. 


délicalesse de son Ame, passionnément aimée de celui qu'elle aimait, 
succomba aux remords d’une unique faute ; ce fut cette personne que 
M™ Du Deffand choisit pour confidente et pour négociatrice dans 
cette affaire. Le résultat en fut déplorable et nous allons laisser 
M' Aissé en faire elle-méme le récit; elle écrit : 


Je veux vous parler de M™ Du Deffand : elle avait un violent désir, de- 

puis longtemps, de se raccommoder avec son mari. Comme elle a de l'es- 
prit, elle appuyait de trés-bonnes raisons cette envie. Elle agissait, dans 
plusieurs occasions, de fagon 4 rendre ce raccommodement désirable et 
honnéte. Sa grand’mére meurt et lui laisse quatre mille livres de rente. Sa 
fortune devenant meilleure, c’était un moyen d’offrir 4 son mari un état 
plus heureux que si elle avait été pauvre. Comme il n’était point riche, elle 
prétendait rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, 
devant désirer des héritiers. Cela réussit comme nous I’avions prévu; elle 
en regut des compliments de tout le monde. Jaurais voulu qu'elle ne 
pressat pas autant; il fallait encore un noviciat de six mois, son mari de- 
vait les passer naturellement chez son pére; j'avais mes raisons pour lui 
conseiller cela, mais cette bonne dame mettait de |l’esprit, ou pour mieux 
- dire de l’imagination au lieu de raison et de stabilité; elle emballa la chose 
de maniére que le mari amoureux rompt son voyage et vient s’établir chez 
elle, c’est-a-dire a diner et & souper. C’était la plus belle amitié du monde 
pendant six semaines; au bout de ce temps-la, elle s’est ennuyée de cette 
vie et a repris pour son mari une aversion outrée, et, sans lui faire de 
brusqueries, elle avait un air si désespéré et si triste, qu'il a pris le parti 
d’aller chez son pére. Elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il 
ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses pro- 
cédés. Elle a voulu, par instances et par pitié, me toucher et me faire re- 
venir & ses raisons: j'ai tenu bon, j'ai resté huit semaines sans la voir; elle 
est venue me chercher. Il n'y a sortes de bassesses qu'elle n’ait mis en 
usage pour que je ne l'abandonnasse pas. 
La fin de cette misérable conduite, c'est qu'elle ne peut vivre avec per- 
sonne, et qu'un amant qu'elle avait avant son raccommodement avec son 
mari, excédé d’elle, l'avait quittée ; et quand il eut appris qu'elle était bien 
avec M. Du Deffand, il lui a écrit des lettres pleines de reproches; it est 
revenu, l’amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints, la bonne dame 
n’a suivi que son penchant, et, sans réflexion, elle a cru un amant meilleur 
qu'un mari; elle a obligé ce dernier 4 abandonner la place. Il n’a pas été 
parti que l’amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blamée de tout 
le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amis, elle ne sait 
plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette 4 la téte des gens, pour 
faire croire qu'elle n'est pas abandonnée; cela ne réussit pas. L’air délibéré 
et embarrassé régne tour 4 tour dans sa personne. Voila ow elle en est, et 
ot j en suis avec elle. 


La séparalion des deux époux fut cette fois détinitive; mais le 
souvenir de cet incident ridicule resta évidemment fort pénible pour 


M=* DU DERFAND. 665 


M™ Du Deffand qui-ne parlait amass qu'avec répugnanee de ce qui se 
Tapportait 4 son mariage, néanmoins le marquis ayant, dans sa der- 
mifre maladie, exprimé le désar de reveir sa- femme, elle se rendit 2 
ce yeu ef l'alla visiter. 

Si accoutumeé qael’on soit 4 trouver dans Je cour humein d’é- 
Sranges contrastes, la lettre de M"* Adssé ne nous prépare gubres 4 
Noir, quelques aaaées plustard, M™* Du Deffand consulféedans une'sé- 
Fieuse alfairede conscience, indiquer.a une 4me consumée par le're- 
-pentir un confesseur, le pére Boursault, et s’entendre ‘avec M™ de 
Parabére pour protéger et faciliter la conversion de M"* Aissé, qui fut 
entiére, compléte et définitive. 

Crest vers‘£720 que durent commencer les rapports de Voltaire 
avec M™ Du Deffand. M. de Lescure croit pouvoir avec vraisemblance 
assigner 4 leur premiére rencontre la date du 10 juillet, jour d'une 
féte splendide donnée parle Régent 4 la maréchale d’Estrées et dont 
Voltaire composa tous les vers. La premiére lettre de Voltaire ou il 
soit Fait mention de M™* Du Deffand est adressée en 1725 a -la prasi- 
dente de Berniéres, chez laquelle la marquise était afors.4.Ja canypagne; 
dés cette époque Voltaire apprécie hautement la conversation de cette 
toute jeune femme. 


‘Quand on est avec M™ Du Deffand, dit-2, et M. l’abbé d’Amfreville, il 
nest personne qu'on ne puisse oublier. Je m'imagine que vous faites des 
soupers charmants, que l'imagination vive et féconde de M=* Du Neffand et 
celle de I'dbbé d’Amfreville en donnent a notre ami Thériot, et qu’enfin 
tous vos moments sont délicieux. 


Quelques années encore et M™* Du Deffand toujours belle, toujours 
égoiste et fantasque, mais dont l’esprit aura acquis, au contact d'autres 
‘intelligences supérieures, son entier développement, M™° Du Deffand, 
désormais en possession d'une célébrité d’agrément qu’en peut appe- 
ber une royauté, retrouvera Voltaire 4 Sceaux, et c'est a que ces deux 
rares esprits auront de fréquentes occasions de sejuger el dese plaire. 
Voltaire a inspiré a M™° Du Deffand une admiration trés-vive; de.tous 
les génies ses contemporains,.c:est celui qu'elle met au premier rang. 


Jene sors point d’étonnement de tout ceque je sais de:vous, lui écrit-elle ; 
Yous rerrversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusqu’é 
présent, qu'elle consistait 4 détruire toutes les passions: vous me faites 
penser aujourd'hui qu’il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'agit que de bien 
choisir leurs objets. Vous étes un étre bien singulier et tel quil n'y ena 
jamais eu de semblable. Je me rappelle le temps de notre premiére can- 
naissance, dont il y a, en vérité, prés de cinquante ans. Tout.ce que vous 
avez, fait, tout ce.que vous avez vu, tout ce qui vous est ansivé, ferait-une 
vie assez remplie pour deux ou troiscents hommes. : = 

Novemenr 1865. 45 


604 N= DU DEFFAND. 


Mais cette femme, qui avait pourtant le sentiment assez yuste des 
beautés littéraires, n’a nullement apprécié le talent de Rousseau; 
elle ne parle de lui qu’avec malveillance et mépris. [Il est vrai qu’a- 
prés lui avoir été présenté parla maréchale de Luxembourg, Rous- 
seau cessa d’aller chez M™ Du Deffand et ne fit rien pour se ménager 
son appui. D’ailleurs M"* Du Deffand était d'instinct, par sa nais- 
sance, par les inclinations de son esprit, par ses gots, son éduca- 
lion, ses habitudes, profondément aristocrate. Les opinions de Rous- 
seau devaient lui paraitre coupables, folles et dangereuses, sa personne 
e( ses allures parfailement inélégantes. 


Nos auteurs révoltent par leur orgueil, dit-elle 4 Voltaire (le 8 juin 1746), 
et leurs bravades; quoique presque tout ce qu’ils disent soit vrai, on est 
choqué de la maniére, qui sent moins la liberté que la licence ; ef puis ils 
tombent souvent dans Je paradoxe et les sophismes, et c’est mon horreur. 
Jean-Jacques mest antipathique, i] remettrait tout dans le chaos; je n'ai 
rien vu de plus contraire au bon sens que son Emile, rien de plus contraire 
aux bonnes meurs que son Héloise, de plus ennuyeux et de plus obscur 
gue son Contrat Social. 


Voltaire, homme du monde et homme de cour, avait comme la 
marquise l’horreur de la démocratie, et s'il préchait la révolte contre 
je catholicisme et |’Eglise, il faut reconnaitre que c’ étaient les seules 
puissanices dont il ne fat pas le courtisan; les abus dont il profitait 
ne le choquaient point. Son style limpide, souple, naturel, mais dé 


‘ Rousseau a été fort injuste et fort amer dans ses Confessions & l'endroit de 
M@° Du Deffand. 

« Outre l'abbé de Boufflers qui ne m‘aimait pas, dit-il, outre M™° de Boufflers an- 
prés de laquelle j'avais des torts que jamais les femmes, ni les auteurs ne_par- 
donnent, tous les autres amis de M™* la maréchale m’ont toujours paru peu dis- 
posés & étre des mens; entre autres M. le président Hénault, lequet enrdlé parmi 
les auteurs, n'était pas exempt de leurs défauts; ehtre autres aussi M°* du Def- 
fand et M”* de Lespinasse toutes deux en grande liaison avec Voltaire et intumes 
amies de d’Alembert. 

« J'avais d'abord commencé par m‘intéresser fort 4 M** Du Deffand que la perte 
de ses yeux faisait aux miens un objet de considération ; mais sa maniére de vivre 
si contraire 4 la mienne, que Vheure du lever de Pun était presque celle du 
coucher dé l'autre; sa passion sans bornes pour le petit bel esprit, l’importance 
qu'elle donnait, soit en bien, soit en mal, aux moindres torche... qui paraissaient, 
le despotisme et l‘emportement de ses oracles, son engouement ottré pour ou 
contre toutes choses, quine lui permettait de parler de rien qu‘avec des convulsions, 
ses préjugés incroyables, son indicible obstination, l’enthousiasme de déraison ot 
la portait l'opiniatreté de ses jugements passionnés, tout cela me rebula bientét des 
soins que je voulais lui rendre, je la négligeai; elle s'en apercut. C’en fut assez pour 
lamettreen fureur ; et quoique jesentisse assez combien une femme de ce caractére 
pouvait étre a craindre, j J'aimai mieux encore m‘exposer au filéau de ba haine qu’a 
celui de son amitié. » 


Ne: DU DEFFAND. 685 


pourvu d'images, son -étincelante malice,.sa verve argent: comptant 
devaient étre et étaient fort goutés par M™* Du Deffand. Presque 
aussi sceptique que le patriarche de Ferney et plusdésenchantée que 
lui, qui dlait-en train de tout, elle n’éprouve guéres pour les impié- 
tés qu'il débite d'autre indignation que celle du bon gout blessé par 
Ja grossiérelé du Jangage. Elle n’a pas plus que Voltaire le sentiment 
des -heautés de la nalure, et nous remarquons que dans toul ce qu’a 
écrit M°* Du Deffand il n'y a pas trace d'une impression recue par 
les yeux; elle semble n‘avoir jamais joui des beautés appréciables 
par les sens, et quoiqu’elle ne soit devenue aveugle qu’a plus de cin- 
quante ans, la vie quelle amenée a été si exclusivement factice et 
mondaine qu'elle n'a ni apercu ni compris les merveilles dela créa- 
tion. 

La correspondance entre M™* Du Deffand et Voltaire a duré qua- 
rante-trois ans avec des alternatives plus ou moins fréquentes d'ac- 
tivité ou de ralentissement. Je ne connais pas de lecture plus amu- 
sante, et vraiment la femme du monde lutte sans désavantage dans cetle 
escrime de grace et d’esprit avec le plus brillant génie du dix-huitiéme 
siécle. Pour tous deux cette liaison est une pure affaire de vanité et 
d:amusement, une vive coquetlerie d’esprit ott l’affection n’a pas de 
réle. Voltaire y prodigue les plus charmantes cajoleries 4 la personne 
dont le salon est devenu prépondérant et dont toute | Europe accepte 
les jugements comme les oracles de |’élégance et du gout. Arrivant 
@ Paris en 4778, trés-fatigué, malade déja, il lui écrit: « J’arrive 
« mort et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux pieds de 
a M™ la marquise Du Deffand. » Quant 4 M™* Du Deffand, elle se pare 
de la gloire de Voltaire et tout en lecontredisant parfois trés-net, comme 
on le verra plus tard, caresse son amour-propre d'une facon d’autant 
plus séduisante que ses louanges, de qualité trés-fine, sont toujours 
sincéres. Mais ni l'un ni l'autre ne mettent rien de leur coeur dans ce 
commecre auquel tous deux attachent un grand prix. Je n’en veux 
pour preuve que ce dernier paragraphe d'une longue lettre de M™° Du 
Deffand 4 Horace Walpole, du 34 mai 1778; aprés lui avoir parlé de 
mille choses frivoles, elle se ravise et dit : 


Vraiment, j'oubliais un fait important, c’est que Voltaire est mort; on 
ne sait ni l’heure ni le jour; il y en a qui disent que ce fut hier, et d'autres 
avaul-hier. L’obscurité qu'il y a sur cet événement vient, 4 ce qu'on dit, 
que l'on ne sai que faire de son corps; le curé de Saint-Sulpice ne veut 
point le recevoir. L’enverra-t-on 4 Ferney? fl est excommunié par l’évéque 
dans le diocése duquel est Ferney. Ji est mort d’un excés d’opium qu'il a 
pris pour calmer les douleurs de sa strangurie, et j'ajouterai d'un excés de 
oloire, qui a trop secoué sa faible machine. | 


Mais nous sommes bien loin encore de l’époque de la mort de Vol- 


¢ 


G06 DY IDEFRAND. 


taire, +] nous faut vevenir 4 'l'awnée 1738, a ‘la ceur de Sceauz, aux 
rapports de M’ Du Beffand avec fa duchesse du Maine et montrer 
oommient le président Hénault s’attacha-‘au-char ‘de celte spirituebe 
et capricieuse, beauté qu'il n’auemt pas demandé mieux que d'aimer 
vénitablement si elle ne tui edt:pas rendu le joug on peu bien dur. 
Aussi lun écrivait-il pendant une de ses abeences : « A dine vrai, 
je commence & m’ennuyer beaucoup et ‘vous m’étes uo mal néces- 
saire. » 

'La petite cour de Sceaux m était plas en ‘4770 ce qu'on ‘l’avett voe 
sous le feu roi, alers que le due ‘da Maine jouissait seprés de 
Louis XIV et de M"*de Maintenon d’un crédit fondésur uae préditer- 
tion bren peu justifiée ; ‘mars la:duchesse ‘du-Maine, & jemais dégotiée 
de la fantaisie de se méler d’intrigues politiques par l’insuccés de 
Vodieuse et ridicule conspiration ‘de Cellamare, siétait entourée, 4 
Sceaux, d'un cercle:de beaux esprits. Efe y avait oréé ane maniére 
d’académte dont elle était l'inspiratrice, ‘se contentant désormais 
d’indiquer des sujets.de-sennets, ‘de combiner des plans ‘de ‘fdtes et 
de tenir le sceptre de la conversation. 

Le président Hinault, le‘plus-assxuat l'un des:plueaimebles.com- 
mensaux de ce ‘magn#fique séjour, ‘nous pemt ainsi la davmité du 
hee : 


Impossible d’avoir plus d.egprit que M™° la duchesse.du.Maine, plus d'é- 
loquenee, plus de badinage, plus de véritable -politesse; mais en mame 
temps on ne saurait étre plus injuste, plus avantageuse ni plus tyrannique. 
On se souvient d'un mot quielle nous dit : M™° dEstaing avait manqué.de 
venir, elle s'en désespérait, elle pleurait, elle était hors delle. « Mais, mon 
Dieu, lui dit M™* de Charost, je ne croyais pas que Votre Altesse se sou- 
ciait tant de Mi d'Estamg. — Moi! point du ‘tout. Mais je serais bienheu- 
Feuse'si Je potivats me passer de ce-dont je ne me soucie peas! » Nous agus 
mimes tous a-rire et elle aussi,-car elle aimait qu'on ta'plaisanit. 


La duchease du Maine, qui portait tant d’asdeur dams toutes ses 
fontaisies, savait auséi y mettre deda suite, elle-enyploya, vis-a-vis de 
M™ Du Deffand dont elle voulait s‘assurer la société, des caresses, ‘la 
grace, la flatterie et réussit & la retenir & sa cour pendant prés de 
vingt années. 


Elle n’eut longtemps point d'autre maison, .nous dit le président Hé- 
nault, que celle de Sceaux; elle y passait presque toute l'année, et elle 
n’en sortit qn’aprés la mart de M. et de M*° du Maine. L’hiver, elle le pas- 
sait dans une petite maison de la rue de Beaune, avec un peu de compa- 
gnie. Dés qu'elle fut 4 elle-méme, elle eut bientét fait des connaissances; le 
nombre s’en augmenta, et de procheen proche, 4 force d'étre comnue, sa 
maison n‘y put plus suffire. 


Mee DU DEBRAND. . 691 


C'est 4 Sceaux que se forma, entre le président Hénault et W* Du 
Deffand, celte ctrange et publique intimité qu’autorisait la licence 
des meeurs et qui dura jusqu’a la mort du président, c’est-i-dire jus- 
qu’en 1770. Les lettres échangées entre eux sont les plus tristes du 
recueil ; lindécence du langage y accuse l’indécence d'un rapport 
dautant plus repoussant qu'il, n’y a passion d'aucun célé., Dés le 
début. de cette relation, on peut prévoir ce prapos qua tint, N™° Du 
Deffand, la premiére fois qu'elle se jeta dans la réforme. Apwis avoir 
énuméré les choses auxquelles elle dot renencer elle. ajaute: « Pour 
e6' qui est du rompge et du président, je:ne leur ferai pas l’honneur de 
les quitter. » 

Nous avons hate-de sortir de cette premiére partie de la vie de 
M™ fu: Beffand' et d’arriver enfin @ Pexistence, je ne dirat pas s¢- 
rieuse, niais relativement respectable, qu’elle conquit 4 Ia pointe de 
son esprit. Nous ne saurions cependant nous dispenser de signaler 
aux gens de gout, comme de vraies perles, Fes lettres si charmantes 
et si naturelles que lt adressait de Sceaux ou d’Anet, aw nom de la 
princesse, qui n’y.est pas toujeurs bien traitée, M™* de Staal-Delaunay, 
srous alons en citer une pour en Yaire apprécier l'agrément et le ton. 


Anet,.dinaanche 47 saptembve £747. 


On ne peut étre plus touciée que je le suis, ma reme, de votre amitié; 
- mais je suis. en pew fackée de la trop bonne opinion:que vous aver de 
moi : elle me fait craindre que je ne-sois fausse; car si vous ne VoYyCr pas 
mes défauts, il faut que: je: les. cashe, et.c’est bien pis. que de:les avair. 
Jai.lu votre leléra: & Som Altesse Sérénissima; depuie qu'elle enait que 
vaus. ne viendrez. pas 4 Anet,, elle vous. aime. la, moitiad moins: c’est.un 
soupcaa que j/ai, qui me parait plus fondé que le vdtre sur le prologne de 
Voltaire; je l'ai regu, et je crois toujours qu'il n’en a voulu qu’a Venise 
sauvée. Quelque peu mesuré qu'il soit, se serait-il avisé de vous régaler 
d'une piéce offensante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sareté 
sur le séjour 4 Passy; j'ai cru qu'on en recevrait une grande édification; 
mais la disposition actuelle a fait passer cet’ article sans remarque; peut- 
‘tre cela vient-tl de le pluie d’hier et d& la hanteur de baromeétre : ce qui 
est certain, c'est que: humeur'n’est pas: belle. M. de Lustay a:mandé qe il 
viendeaié, em quelque: tamps que-ce fat, quand méime il niaménerail :per- 
sonne. Lon, vaudrait toujours quiil vous amend; car en voms tecuvant 
peut-éize moins aimable, an ne désize pas moins, da: veus voir. Le: dasir 
d'éire. entourée augmente de jour ep, jour, ef je. prévois que 61. wans-tenez 
“un appartement. sans l’accuper,. on aura grand regret.a ce que vque, ferez 
perdte, quoique ce puisse étre. Les grands, 4 farce de s'étendre,, de- 
vViennent si minces, qu’on voit le jour au travers : c'est une belle étude de 
les contempler, je ne sais rien qui raméne plus 4 Ia philosophie. Je passe 
bien & ja-vdtre de ne‘se pas départir des commodités; mais je désapprouve 
qu'on se fasse un tourment du soin d’@tre 4 son aise, comme je le vois 


698 M=e DU DEFFAND. 


souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente 4 mesure qu'on Ia sert, 
et l'on est mal 4 force de vouloir étre bien. Il faut prendre le temps et 
les gens, et les choses auss}, comme tout cela se trouve, et. bien sen 
trouve-t-on soi-méme. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux 
que si j’avais tout ce que j'ai jamais désiré : mais si je persisterai dans cet 
heureux état, quile sait? Ce n'est pas mai. Je ne m’en inquiéterai pas d’a- 
vance. Voila trop de morale, venons 4 la comédie. On joua hier la Mode, 
en vérité fort bien, et, a la suite, une piéce de Senneterre assez bouf- 
fonne. Duplessis, habillé en vieille, joua trés-plaisamment la baronne du 
Goulay. La connaissez-vous? C’est une bonne figure : son ajustement, son 
chant, sa danse, la rendirent trés-commque. Les facéties ont un succés - 
plus sar et bien plus général que les choses plus travaillées ; mais n'en 
fait pas qui veut; il me serait aussi impossible de faire une jotie farce 
qu’une belle tragédie; il faut que je finisse mon bavardage, malgré que 
jen aic. Adieu, ma reine; j'ai grande envie de yous voir 4Sceausx, s'il est 
impossible que ce soit ici, puis 4 Saint-Joseph 4 moilié ermite; je voudrais 
étre avec vous et ne vous quitter jamais. 


M” Du Deffand venait , & la date de cette lettre, de s’établir au 
couvent de Saint-Joseph C’était alors.un usage recu dans le monde 
aristocratique que les veuves ou les femmes séparécs de leurs maris 
fixassent leur demeure dans la partie profane de certaines communau- 
tés. Nous avons vu naguére une personne oélébre par sa beauté, la 
grace de son esprit, l'élévalion et la pureté de son caractére, cher- 
cher, aprés le renversement de sa fortune, un asile dans l’enceinte 
extérieure d’une maison religieuse. Le salon de M™* Récamier,a 1’Ab- 
baye-aux-Bois, a eu cerlainement, au dix-neuviéme siécle, 1l’éclat, 
Vagrément, la réputation de celui de M™* Du Deffand. Il nous aura ~ 
donné peut-étre le dernier exemple d’une de ces existences excep- 
tionnelles, placées en dehors des conditions ordinaires dela vie mon- 
daine, et qui permirent 4 quelques femmes d’exercer une influence 
considérable sur la société et la littérature de leur temps. | 

Le couvent de Saint-Joseph avait eu pour fondatrice ou plutét pour 
protectrice M"* de Montespan; elle venait, 4 l’époque méme de sa 
scandaleuse faveur, y faire de temps en temps des retraites. Ce m ait 
pas la seule personne considérable dont Saint-Joseph gardat le sou- 
venir; on avait vu ta princesse de Talmont y fixer sa demoure ety 
donner asile au dernier des Stuarts. M™ Du Deffand, possédée du 
‘désir d’avoir enfin un salon a elle, voulait se donner |’aplomb, la 
-considération qui jusque-]a lui avaient manqués; en se logeant a 
Saint-Joseph, elle se placait-dans un cadre trés-favorable a ce projet 
que sa famille et ses amis approuvaient fort. « La médiocrité de sa 
fortune dans les commencements, c’est le président Hénault qui nous 
le dit, ne rendait pas sa maison solitaire; bientot il s’y rassembla la 
meilleure compagnie et la plus brillante, et tout s'y assujettissait 4 


M=* DU DEFFAND. 699 


elle. » En 4750, la mort. de M. Du Deffand vint rendre la position de 
fortune de sa veuve beaucoup plus large et plus. facile. Dans une 
lettre 4 Horace Walpole elle fixe le chiffre de son revenu a trente- 
trois mille livres, chiffre dans lequel ses pensions figurent pour 
douze mille. C’était & cette époque autant qu’il en fallait pour 
tenir une excellente maison et tout nous autorise & croire que celle 
de M™* Du Deffand était conduite avec beaucoup d’ordre et de soin; 
elle donnait 4 souper plusieurs fois par semaine et réguliérement 
tous les dimanches ; son cuisinier devait étre excellent, car elle était 
. fort gourmande et ce gout de la bonne chére lui était commun. avec 
son ami le président Hénault '. 

Mais au moment ou les circonstances semblaient.promettre 4 la 
spirituelle recluse de Saint-Josaph |’entiére satisfaction de ses govdts 
et de son amour-propre, une cruelle infirmité vint laltemdre. Dés 
l'année 1752, une lettre de Voltaire 4 M. de Formont nous apprend 
que la vue de M”™° Du Deffand est tellement affaiblie qu’elle a eu be- 
soin de recourir & un secrélaire. Cette méme année elle fait un voyage 
en Bourgogne, probablement pour cause de santé, et elle passe six 
mois a Chamrond, chez son frére, le comte de Vichy. Elle ne revient 
4 Paris que vers 1754, Mais sice séjour dans son pays natal avait raf- 
fermi sa santé, il n’eut aucun effet sur ses yeux; & son retour la 
cecité était compléte, et Voltaire pouvait écrire 4 ce méme Formont : 


Ce que vous me dites des yeux de M"* Du Deffand me fait une peine ex- 
tréme. Ils étaient autrefois bien brillants et bien beaux. Pourquoi faut-il 
qu'on soit puni par ou l'on a péché? Quelle rage a Ia nature de gater ses 
plus beaux ouvrages! Du moins, M™* Du Deffand conserve son esprit, qui 
est encore plus heau que ses yeux. 


‘Au reste, et tous les contemporains l’ont attesté, la cécité de 
M™ Du Deffand n’avait produit aucune altération dans ses traits, qui 
conseryérent leur parfaite régularité el leur finesse. Une sorte de 
fraicheur et presque de jeunesse se faisait remarquer dans loute sa 
personne, méme dans un age fort avancé; ses portraits en font foi. 
Nous devons reconnaitre qu'elle supporta cette cruelle épreuve avec 
un courage qu’on n'aurait point attendu d'une personne aussi frivole. 
La terreur d’étre abandonnée, le besoin de société et de conver- 
sation que sa cécité méme rendait plus impérieux, la passion de main- 
tenir et méme d’étendre l’empire que lui avait acquis sa vive intelli- 
gence, lui donnérent la force de surmonter, au moins en public, 


' On connatt les vers de Voltaire : 


Hénault, fameux par vos soupers 
Rt par votre chronologic. 


yoo w= DU DEFFAND: 


Mhorreur qu'elle éprouvait de son état. Mais cet effort, qu'elle s'impo- 
sait pour anruser les autres, ne la défendait pas du désespoir quand 
elle se retrouvait seule avec elle-mame; et il échappe 4 sa vieilfesse 
égsiete, sons affections et sans espéranices, que trouble te peur de ba 
mort et qui voudrait étre sire du néant, de ces expressions dont 
Feride découragement fait frémir. 

M™ Du Deffand avait connu pendant son séjour chez son frére, au 
moment ol. les ombres de la cécité commencment 2 l'envelopper, 
wne jeune personne dont Je commerce lui avait plu. Elte remplissazt 
chez le marquis de: Vichy les fonetions de gouvernante de: ses en- 
fants, mais elle était en réalilé la fille naturede de M™ d’ Alben: dont 
il avait épeusé la fille légitinre. Née pendant le mariage, MW de- Bes- 
pimasse- aurait pu chercher 4 se faire légitimer; c'est ce que ‘ta 
famille de Vichy redouta foujours, mais qu'elle ne’ tenta jamais, 
par égard pour la mémoire de sa mére. Aprés l‘averr recueilfe cher 
eux 4 la mort de M"* d’Albon, M. et M™ de Vichy rendirent ke 
séjour de leur maison tellement insupportable & M'* de-Lespinasse, 
qu elle les quitta. €’est alors que M™ Du Beffand eut ka pensée dé se 
Nattacher et lui en fit la proposition. Elle mit, dans Ia négocietion 
de ce-projet, autant de-prudenee et de: bon sens que deé-loyseté, et sa 
lettre 4 M'" de Lespinasse est & la fois si bienveillante: ef si sincére 
qu’elte rend plus inexcusable l'abandon dont ses bontés furent'payées. 


' £3 février 1758. 
Je suis fart aise, ma reine, que vous soyez contenfe de mes Jettres et du 
parti que vous avez pris de faire expliquer neftement M. d’Albon..... Au 


cas qu'il vous refuse, vous y gagnerez la liberté entiére de faire toutes vos 
volontés, et alors je souhaite que vous ayez toujours celle de vivre avec 
moi; mais ib faudra, ma reine, vous bien examiner et étre bien sdre que 
yous ne vous en repentirez point. Vous m’écrivez, dans volre denniéne 
lettre, les chases les plus tendres et les plus flatleuses; mais vous ressou- 
venez-vous qu ily a deux ou trois mois que vous ne pensiez pas de méme, 
et que vous m'avoudtes que vous étiez effrayée de ennui que je vous fai- 
sats prévor, et que, quoique vous y fussiez accoutumée, il vous deviendrait 
plus insupportable au milieu dea grand monde, qu'il ne vous létait dans 
votre retratte; que: vous tomberiez alors dans un découragement qui vous 
nervdra insuppertable, m'inspirerait du dégodt et:du repentir? C’ étaient 
wee expressions, ef c’est apparemment cette faute que vous voulez que je 
vous pardonne et que vous me priez d'oubliar. 

Mais, wa reine, ce n'est point une faute de dire sa pensée et d’expliquer 
ses dispositions; cest, au contraire, tout ce qu'on peut faire de mieux; 
aussi, bien loin de vous en faire des reproches, je vous mandai que je vous 
savais bon gré de votre sincérité, et que, quoiqu’elle me fit abandonner 
mes projets, je ne vous em aimais pas mois tendrement; je vous répéte 
aujourd’hui la méme chose ; réfidehieses sur le partt que vous prendrez. Je 








Mee BU DEFFAND. 701 


vous ai déja dit la vie que vous méneriez avec moi; je vais vous le répéter 
encore, peur qua vous ne puissiez pas éire daus la. moindre erreur. Je 
n’annoncerai votre arrivée 4 personne; je dirai. aam gens qui vous verront 
d’abord que vous étes une demoiselle de ma prowace qui. veut entrer dans 
un couvent, et que je vous ai offert un logement en attendant que vous 
ayez.tremyé oe qui vous convent. Je vous traiterai won-seulement avec 
pelitesss, mais avec complaisance devant le monde, powr accoutumer d’a- 
herd.a la considération que l'on dat avoir pour vous; je confierai mes véri- 
tables intentions & un teés-patit nombre d’amis; et aprés |’espace de trois, 
quatre ou cing 1neis, Beus saurons l'une et l'autre comment nous nous ac- 
-commedons: ensemble, eh alons reus pourrons nous condaire avec moins 
de; riserve.. Je maurai: point: lair, dans aucun temps, de ehereher & vows 
intneduine ; je prétends vous fare désirer, et si vous me comnaisser bien, 
vous ne devez point avoir d'inquiétude sur ta fagon dont je traiterai votre 
amour-propre ; mais il faudra vous en rapporter 4 la connaissance que j'ai 
da monde. Sil’on croyait d'zberd que vous fussiez établie auprés de moi, 
on ne saurait (quand méme je serats. une bien plus grande dame) de quelle 
maniére on devrait traiter avec vous; les uns pourraient vous croire ma 
propre fille, les autres ma complaisante, etc., et, sur cela, faire des com- 
mentaires impertinents. Il faut donc que Ion connaisse votre mérite et vos 
agréments avart toute autre eliose. C’est 4 quor vons parviendrez aisément, 
aidée demes soins et de ceux de mes’ amis ;' mais il faut vous préparer & 
sepporter patiemment l’ennui des premiers temps. 

li y a un second article sur lequel il faut que je m’explique avec vous, 
c'est que le moindre artifice, et méme le plus petit art que vous mettriez 
dans votre conduite avec moi, me serait insupportable. Je suis naturel- 
Jement défiante, et tous ceux cn qui je crois de la finesse me deviennent 
suspects, au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. 
J’ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert; je les aime pe 
ssonnément, moins par leur agrément et leur amntié pour mot, que par leur 
extréme vérté. Je pourrais y ajouter Devreux (sa femme de chambre), 
parce que le vrai mérite rend tout égal, et que je fais, par cette raison, 
plus de cas d'elle que de tous les potentats de l’univers. ft faut denc, ma 
peine, vous résoudre & vivre avee' moi avec la plus grande vérilé et sinvé- 
nité; ne jamais user d'insinuatian, ni d’exagération,.en un mot, ne jamais 
vous éearter et. ne jamais perdre wndes plus grands agréments de la. jeu- 
nesse, qui-est la naiveté. Vous, avez beaucoup deasprit, vous ayer, de.la 
gaicté,, vous étes capable de sentanants;, axec toules.ces qualités,, vous Sexez 
charmante, tani que vous vous laisserez aller 4 votre naturel, ef que vous 
serez, Sansprétentions ct sans entortillage. Je ne doute point de votre désin- 
(éressement, et c'est une raison pour moi pour faire pour vous tout ce qui 
sera en mon pouvoir. 


On voit que madame Du Deffand n’avuit dissimulé ancune des con- 
@ifions, aucun des inconvénients de la situation. qu'elle offrait a 
M"= de Lespinasse et que ce fat en parfaite connaissance de: cause 
que eelle-ci- accepta. Prévoyant assez lemécontentement deson frére, 


702 M=« DU DEFFAND. 


madame Du Deffandcut soin de consulter deux personnes dont l'appro- 
bation lui serait au besoin un solide appui, le cardinal de Tencin 
el la duchesse de Luynes. 

Elle écrivait 4 sa tante : 


Je suis aveugle, madame, on me loue de mon courage, mais que gagne- 
rais-je 4 me désespérer? Cependant je sens tout lemalheur de-ma situation, 
et il est bien naturel que je cherche les moyens de |’adoucir. Rien n'y serait 
plus propre que d’avoir auprés de moi quelqu’un qui pdt me tenir compa- 
gnie et ine sauver de l’ennui de la solitude ; je l’ai toujours crainte, actuel - 
lement elle m’est insupportable. Le hasard m’a fait rencontrer une personne 
dont l’esprit, le caractére, la fortune me conviennent extrémement.C’est une 
fille de vingt-deux ans qui n’a point de parents qui l’aveuent, ou du maoins 
qui veuillent et qui doivent l'avouer. 


Ces consultations ef ces retards désolaient M"* de Lespinasse. Mats 
on lui répondait en trés-habile diplomate : 


Vous trouvez que je suis assez vieille pour ne devoir pas avoir besoin de 
permission ; mais j'aime beaucoup madame de Luynes, elle me marque de 
la bonté et elle est trés-raisonnable ; d’ailleurs je connais trop bien madame 
de Vichy pour croire qu'elle restera tranquille. Pour prévenir donc tout 
inconvénient, je suis entrée dans les plus grands détails et n’ai omis aucune 
circonstance. 


Puis enfin assurée par la réponse de la duchesse d'une approbs- 
tion qui coupait court 4 toutes les plaintes de sa famille, M™° Du Def- 
fand écrit : 


Faites vos paquets, ma reine, et venez faire le bonheur et la consolation 
de ma vie; il ne tiendra pas 4 moi que cela ue soit bien réciproque. 


L’association ainsi conclue dura dix ans 4 la mutuelle satisfac- 
.tion des deux parties. M''* de Lespinasse avait beaucoup d’esprit, 
-elle se trouvait a la meilleure école pour apprendre Je monde, et 
le contact de tant d’hommes éminents développa singuliérement 
le charme et la séduction qui lui étaient naturels; petit a petit elle 
se forma dans le salon méme de M™° Du Deffand un groupé de 
fervents adorateurs, elle se lassa d'étre satellite et voulut étre canire 
4 son tour. Nous reconnaissons 4 M''* de Lespinasse du désiatéres- 
sement, de la fierté, beaucoup de talent et de la passion, mais nous 
avouons ne pas éprouver une trés-grande sympathie pour ces tempe- 
_yaments dont la flamme a brilée sur plus d'un autel. ; 

Lorsqu'en 1764 éclata la rupture eatre les deux astres de.Saint- 
Joseph, la célébrité .des persopnages mélés a. cette tracasserie de 
ruelle, lui donna presque les proportions d'un événament. La 


M=e DU DEFFAND. 705 


société se divisa; bon nombre de gens suivirent la banniére de 
Pinsurrection; sans compter d’Alembert, grand prétre de ce culte 
nouveau, M. d'Ussé et beaucoup d'autres, Turgot et tous les écono- 
mistes passérent en transfuges 4 l’ennemi. Marmontel a fait de cet 
événement de salon un récit qui nous parail fidéle quoique écrit par 
un déserteur. 


TI ne ‘fallait pas moins qu’un aii tel que d'Alembert pour adoucir et 
rendre supportable 4 M''e de Lespinasse la tristesse et la dureté de sa 
condition; car c’était peu d’étre asujettie 4 une assiduité perpétuelle au- 
prés d’une femme aveugle et vaporeuse, il fallait pour vivre avec elle faire, 
comme elle, da jour la nuit et de la nuit le jour; veiller 4 cété de son 
lit, Fendormir en faisant la lecture; travail qui fut mortel a cette fille natu- 
rellement délicate et dont jamais sa poitrine épuisée n’a pu se rétablir ; elle 
y résistait cependant, lorsque arriva |’incident qui rompit sa chaine. 

M7 Du Deffand, aprés avoir veillé toute la nuit chez elle-méme ou chez 
madame de Luxembourg qui veillait comme elle, donnait tout le jour au 
sommeil et n’était visible qu’é six heures du soir. M''e de Lespinasse re- 
tirée dans sa petite chambre ne se levait guére qu’une heure avant sa 
darné ; mais cette heure si précieuse, dérobée &son esclavage, était emn- 
ployée 4 recevoir chez elle ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, 
Turgot et moi, de temps en temps. Or, ces messieurs étaient aussi la com- 
pagnie habituelle de M™* Du Deffand, mais ils s’oubliaient chez M''* de 
Lespinasse, et c’étaient des moments qui lui étaient dérobés. Aussi ce 
rendez-vous particulier était-il pour elle un mystére, car on prévoyait bien 
qu'elle en serait jalouse. Elle le découvrit: ce ne fut a l’entendre, rien de 
moins qu’unetrahison. 

Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses 
amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nourrir ce serpent dans son sein. 
Leur séparation fut brusque ; mais M''* de Lespinasse ne restait point aban- 
donnée. Tous les amis de M™¢ Du Deffand étaient devenus les siens, 11 lu! 
fut facile de leur persuader que la colére de cette femme était injuste, ct 
les sociétés de Paris les plus distinguées se disputérent le bonheur de la 
posséder. D’Alembert 4 qui M@™° du Deffand proposa impérieusement I'al- 
ternative de rompre avec M''e de Lespinasse ou avec elle, n’hésita point et 
se livra tout entier 4 sa jeune amie. 


Nous ne décidons point entre Genéve et Rome. Il y eut certaine- 
ment des torts des deux cétés; abus de domination du cété de M™* Du 
Deffand qui était séche-et hautaine et qui pourtant avait un véri- 
table engouement pour M"* de Lespinasse ; torts d’ingratitude du cdté 
de l’orpheline recueillie, dans un but intéressé sans doute, mais 
qu’on avait sauvée dela misére et de l’abandon. M''* de Lespinasse 
fit quelques tentatives de rapprochement et écrivit 4 M™° Du Deffand 
pour demander une entrevue, celle-ci larefusa absolument. Voici en 
quels termes: 


704 M=* DU DEFPFARD. 


Je ne puis. consentir a vous recevorr sitét, mademoiselle; la conversation 
que j’ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m’est dans le 
moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des senti- 
ments d’amitié qui vous fassent désirer de me voir ; il est impossible d’ai- 
mer ceux dont on sait qu’on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui ’amour- 
propre est sans cesse humilié, écrasé, etc., etc., Cesont vos propres 
expressions et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps 
de ceux. que vous dites étre:vos véritables amis, lis peuvent l’dtre en effet, 
et je souhaite de tout mon ceeur qu’ils vous procurent tous les avantages 
que vous en attendez : agrément, fortune, considération, etc., etc. Que fe- 
riez-yous de moi aujourd’hui? De quelle utilité pourrais-je vaus étre? Ma 
présence ne vous serail point agréabla, elle ne servirait qu’a: vous rappeler 
les premiers temps de notre connaissance, les années qui |'ont suivie, e 
tout cela n'est. bon qu’a oublier.. Cependant, si par la suite vous venies.& 
vous en souvenir avac plaisir, et que ce.souvenir produisit en vous quelque 
remords, quelque regret, je ne me pique:point. d'une fermeté austére et -seu- 
vage, jé ne suis-point insensible, je déméte assez bien la. vérité, un refeur 
sincére pourrait me toucher et réveiller en moi le godt et la tendresse que 
j'ai eus pour vous ; mais en attendant, mademoiselle, restoans comme nous. 
sommes, et cantentez-vous des souhaits que je fais pour volre bonheur. 


Le ressentiment de M™ Du Deffand fut implacable. Deux ou trote 
fois, dans le cours de sa correspondance, on trauve mentionné le nom 
de son ennemie. Ainsi, en 1774, & propos de l’avénement de Turget 
au minisiése, elle dit: 


Je le voyais tous les jours, il ya quatorze ou quinze ans. La Lespinasse 
m’a brouillée avec lui, ainsi qu’avec tous les autres. encyclopédistes; il est 
lami intime de M. de Maurepas, a qui il n’est.pas douteux quil ne deive 
cette place; c'est un honnéte hamme. 


Et plus loin : 


Celte fille est la seule personne que je pourrais regarder camme mon 
ennemie, sije ne dédaignais d’y penser : c’est de quoi je ne me cache 
point. 

Enfin le 22 mai 1776: 


M"e de: Lespinasse est morte cette nait 4 deax: heuses aprés mitnit, 
4 aurait.été pour moi-autrefois um événament, aujourdhui ee n'est.rian' de 
tent. 


Au moment, du schisme que M"* de Lespinasse opéra dans. la 
société de Saint-Joseph, c’est-a-dire le 2 maii1764, M™ Du Deffand 
écrivait 4 Voltaire : 


Je ne me flatte pas, monsieur, que vous vous soyez apercu dw temps 


W=¢ BU DEFFAND. 78 


gail y.a queje n'ai-eu |-henneur.de vous éorwre; mais ¢i:par ‘hasard vous 
aves Tamanqué, il faut que vous en sachiez la cause. Pramirement, le 
président-a 646 maledeef:m’e donné beaucoup d'inquistude ; ensuite la ma- 
ladie et la mort de M™* de Pompadour, qui m‘ont occupée et intéressée au- 
tant que ‘lant -d'autves 4 gai-cela ne faisait rien, st pais des peines et des 
embarras domestiques qui ont troublé nron faible génie ; je veulais attendre 
détre un pew plus .caline pour:pouvoir causer avec vous. 

Votre derniére.lottre (vows re vous en souvenez sirement pas) est char- 
mente, Vous.me-dites que vous woulez.que je veus fasse part de mes ré- 
flexions. Ah! monsieur que me demandes-veus? Elles se bornent 4 une 
seie; wile est bien triste: ciest qu'il n'y a, ale biem prendre, qu'un seul 
‘malheur dans la vie, qui-est oclui-d'dtre né. Il :n’y a.aucnm état, quel qu'il 
puisse tre, qui me paraisse préférable au néant ; et vous:mésne, qui étes 
U.de Voltezre, nom qui-renferme teus.les genresde bonheur, réputatian, 
cousidération, celébrité, tous .les préservatifs contre l'ennui, trouvant en 
vous toutes soxtes de ressources, une iphilesophie bien entendue qui vous 
a fait prévoir que le bien était néressaire dans la viaillesse; hé bien, mon- 
aigur,.malgré tous ces .avantages, il vaudgait mieux n’atre pas né, par la 
raison qu‘il'faut mourir, qu’on.en a la cartitude et que la naiuse y répugne 
si fort que tous les.bemmes sont comme le bicheron. 

Vous voyez cembien j'ai l'ame triste et que je prends bien mal.mon temps 
pour vovs:éosire, Inais, monsieur, -cemsolez-moi, écartez les vapeurs. qui 
m'environnent. 

Je viens de lire une Histoire d’ Ecosse, qui n'est pour ainsi dire que la vie 
de Marie Stuart; elle amis le comble 4 ma tristesse ; j espére que votre 
Corneifie me tirera de cet état. Je n'ai encore iu que |’épitne 4 l’ Académie 
et laipréface. On est étonné,en lisant ce qne vous écrivez que fout.le monde 
n’écrive pas bien. Il semble qu'il n’y a rien de si facile que d écrive commae 
Yous, et capendant personne au monde nen approche,; il n'y a que Cicéron 
qui, aprés-vous, est ce que j aime le mieux. — Adieu, monsieur, je me sens 
indigne de vous occuper plus longtemps. 


Nous avons dit que M™ Du Deffand parlait 4 Voltaire avec une 
entire franchise sur le chapitre de ses disciples les philosophes; 
qu on en juge par ce passage. 


5 janvier 1796. 


Ah! vraiment, vraiment, monsieur, vous vous feriez de belles affaires avec 
votre livrée, s'ils ayaient connaissance de votre derniére lettre; ce sont 
hien des gens comme eux qui s’embarrassent de ce que pensent des gens 
comme moi! Si j’entrais en justification avec eux, ils me diraient commele 
beuf au ciron, dans les fables de Lamotte. « Eh ! l’ami, qui te savait la! » — 
Vos philosophes ou plutét vos soi-disant philosophes, sont de froids person- 
nages, fastueux sans étre riches, {¢méraires sans étre braves, préchant l"éga- 
lité par esprit de domination, se croyant les premiers hommes du mende de 
penser ce que pensent tous les gens qui pensent, orgueilleux, haineux, vin- 
dieatifs, ils feraient bair la philosophie. 


706 Mee DU DEPFAND. 


Il est vrai que la spirituelle marquise sait.louer vivement alors 
méme qu'elle contredit. Elle trouve avec raison que le commentaire 
sur Corneille est souvent dur et peu fondé et voici commentellele dit : 


Je vous en demande trés-humblement pardon, maieje vous trouve un peu 
injuste sur Corneille. Je conviens de tous les défauts que vouslui .reprochez, 
excepté quand vous dites qu'il ne peint jamais la nature; convenez du moins 
qu'il la peint suivant ce que Pédweation, les moeurs du pays peuvent l’em- 
bellir ou la défigurer, et qu'il n'y a poamt dans ses personnages |'unifar- 
mité qu’on trouve dans presque toutes les piéees de Racine. 

Cornélie est plus grande que nature, jen conviens, mais telles étaient les 
Romaines ; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le ré- 
sultat de sentiments et de raisonnements qui s'éloignaient du vrai, Un’y a 
peut-étre que l'amour qui soit une passion naturelle et c'est presque la seule 
que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours 4 la maniére frangaise. 
Son style est enchanteur et continiment admirable. Corneille na, comme 
vous dites, que des éclairs, mais qui enlévent, et qui font que, malgré I'é- 
normité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut 
étre bien téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permet - 
tez-moi de n’en pas rester 1a, et souffrez que je vous juge ainsi queces deux 
grands hommes. Vous avez la variété de Corneille, l’excellence et le gout 
de Racine et un style qui vous rend préférable 4 tous deux, parce qu‘il n'est 
ni ampoule, ni sophistiqué, ni monotone. 


fi faut convenir que pour une personne de govt M™ Du Def- 
fand portait 1a un jugement que la postérité n’a pas ratifié; mais ce 
n'est pas le seul, et ceci nous rappelle qu'elle avait déctaré le Mariage 
de Figaro ennuyeuz. 

On nous pardonnera encore une citation, car elle est bien amu- 
sante. Voltaire vient de recevoir de Catherine II son portrait, enrichi 
de vingt gros diamants, et une pelisse de martre zibeline, il est dans 
la ferveur de son enthousiasme pour l’impératrice de Russie, et il 
écrit 4 madame Du Deffand : 


il y a une femme qui se fait une bien grande réputation, c'est ta Sémna- 
mis du Nord, qui fait marcher cinquante mille hommes en Pologne pour 
établir la tolérance et la liherté de conscience. C'est une chose unique dans 
Vhistoire de ce mande et je vous réponds que cela ira loin. Je me vante 
vous d’étre un peu dans ses bonnes graces ; je suis son chevalier envers et 
contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de 
son mari; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me méle pas, et 
d’ailleurs, il n’est pas mal qu'on ait une faute a réparer : cela engage a faire 
de grands efforts pour forcer le public a l’estime et 4 l’admiration, et assu- 
rement son vilain mari n’aurait fait aucune des grandes choses que ma 
Catherine fait tous les jours. 


On Jui répond : 


M=* DU DEFFAND. 707 


Ne résistéz jamais , monsieur, au désir de m’écrire ; vous ne sauriez ima- 
ginex' le bien que me font vos lettres; la derniére surtout a produit un effet 
admirable, elle a chassé les vapeurs dont j’étais obsédée. Il n'y a point 
d’humeur noire qui puisse tenir al’éloge que vous faites de votre Semiramis 
du Nord ; et ces bagatelles que l'on dit delle au sujet de son mari, et des- 
quelles vous ne vous mélez pas, ne voulant point entrer dans des affaires de 
famelle, feraient rire méme le défunt ; mais le pawwre petit Ninias vovage- 
t-il avec madame sa mére? Je voudrais qu'elle vous le confiat ; j’aimerais 
mieux pour lui vos instructions que ses beaux exemples. J'admire son zéle 
pour la tolérance, elle ne se contente pas de l’avoir établie dans ses Etats, 
elle Penvoye précher chez ses voisins par cinquante mille missionnaires ar- 
més de pied en cap.Oh! c’est la véritable éloquence! Qu’en dira la Sorbonne? 

Ne woyez jamais, lui dit-elle ailleurs, votre Catherine que par le télescope 
de votre imagination, laissez toujours entre elle et vous toute ladistance des 
lieux & la place de celle du temps; faites un roman de son histoire et ren- 
dez-la aussi intéressante, si vous le pouvez, que la Sémiramis de votre 
tragédie. 


M™ Du Deffand, qui a prodigieusement écrit et recu de lettres, a 
eu trois correspondances suivies : une avec Voltaire, |’autre avec la 
duchesse de Choiseul, la trotsiéme avec Horace Walpole. Nous l'avons 
dit au commencement de cet article, la nouvelle et trés-compleéte édi- 
tion, que M. de Lescure a donnée avec un soin qu’on ne saurait trop 
louer, ne comprend pas les lettres qui s’échangérent entre la duchesse 
de Choiseul et l'aimable aveugle qu'elle appelait sa petite fille. La rela- 
tion de société, d’amitié, de parenté des Choiseul avec M™° Du Deffand 
fut trés-étroite, trés-fidéle et tint une grande place dans sa vie. On voit 
dans tout le cours de ses autres correspondances revenir sans cesse la 
sracieuse et pure figure de cette jeune grand’maman qui mérite bien 
une étude particuliére, ne fit-ce que pour, avoir, en plein dix-bui- 
tiéme siécle, étant charmante et grande dame, osé aimer son mari pas- 
sionnément. Nous y reviendrons quand M. de Saint-Aulaire aura fait 
paraitre l’édition qu'il prépare. Nous ne nous occuperonis ici que de 
la. correspondance avec Horace Walpole. 

M™ Du Deffand élait aveugle depuis onze ans et elle en avait soixante- 
dix lorsque Horace Walpole, qui en avait lui-méme prés dé cinquante, 
vint 4 Paris. Homme d'un esprit supérieur et amoureux de toutes 
les célébrités, i} désira étre admis dans le salon ou se réunissaient 
a fa fois l’élite de la société aristocratique et toutes les illustrations 
de l'intelligence : on le présenla donc chez M™ Du Deffand. Il est 
bien tard, assurément, d'étre arrivée 4 soixante-dix ans pour décou- 
vrir qu'on a un cceur. Et pourlant, si étrange que cela paraisse, 
M™ Du Deffand, cette personne a |’ame séche, dont la jeunesse plus 
que légére n’avait jamais eu pour excuse un entrainement du coeur 
ou de l’imagination, se prit tout & coup pour Walpole d’un sentiment 





708 M=- DU DEFFABD. 


profond, véritable; elle .aima avec tendresse, avec passion; elle 
trouva pour cel altachement, bizarre #1 ‘l'on veut,-un langage d'une 
délicatesse infinie et ob éclate une émotion smeére et contenue, ‘qui 
touche et qui surtout étorne. 

Toute la grace.d’nn esprit charmant est mise au service de cet An- 

‘glais qui a te travers de cramdre que l’affection d'une septuagénaire 
aveugte ne le rende ridicule et qui le lui dit avec la dernitre bruta- 
Hté. La vieille ét spirituelle marquise se réduit alors & ce qu'elle ap- 
pelle um style de gazette, et pendant quatorze ans, de 1766 4 1780, 
elle adresse, par chaque courrier, 4 Horace Walpole le bulletin le plus 
piquant, le plus exact de ‘tout ce qui se dit, se passe, se fait, sim- - 
prime 4 Paris. On ne saurait imaginer une plus amusante lanterne 
magique : nouvelles de-cour, anecdetes du grand monde, go gements 
littéraires, événements historiques, mouvement des:idées gut cem- 
moncent 4 agiter la vieille monarchie, tout s'y trouve, avec tm style 
aussi élégant que net et rapide. 

Horace Walpole a quitté Paris le17 avril 1766 aprés septmots-de sé- 

jour, lacorrespondance s ouvre le 19. C’est "* Du Deffand qui éorit : 


J'ai 6té bien surprise hier, en recevant votve-lettre ; je ne m'y attendais 
pas, mais je vois que |’on pent.attendre tout.de vous. 

Je commence par vous assuner de ma prudence; jewe soupponae eweut mi0- 
tifdésobligeant a larecommandation gue vous m-en faites; personse we aera 
au fait de notre correspondance,.etje suivral exactement.toul ceque cous ane 
prescrivez. J'ai déja commencé par dissimuler mon chagrin, etexcepté lepre- 
sident et madame de Jonsac, 4 qui il a hien fallu que Jeparlaase de vous, je 
n'ai plus afticulé votre nom. Avec tout autre que yous, je sentirais une sorte 
‘de ‘répagnance 4 faire une pareilte protestation, mais vous étes le meilleur 
des ‘hommes, et ple desi bonnesintentions, qu’aucune de vosactions, qu’at- 
oune de vos paroles-ne peuvent jamais étre suspectes. Si vous nfaviez fait 
pintdt l’aveu de ee qae‘vous'pensez pour moi, j’aurais été plus calme, et 
par conséquent plus réservée. Le désir d’obtenir et de pénétrer si l'on ob- 
tient, denne une activilé qui rend imprudente ; voilA mon histoire avec 
vous; joignez 4 cela que mon age, ef que la eonfiance que j'ai de ne pas 
passer pour folle, doit donner.naturellement la sécurité d’éire.a abri du 
ridicule. Tout est dit sur cet article ; et comme personne me nous entend, 
je veux étre 4 mon aise et vous dire qu'on ne.peut aimer plus tendrement 
que je vous aime ; que je crois que l’on est récompensé (dt ou tard suivant 
ses mérites ; et comme je crois avoir le coeur tendre etsincére, jen recueille 
. le prix ala fin de ma vie. — Je ne veux point me laisser aller 4 vous dire 
tout co que je pense, malgré te contentement que vous me donnez : ce ban- 
heur est accompagné de tristesse, parce qu'il est impossible que votre ab- 
sernee ne soit: bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette leftre une 
elagie, je vous prie seslement de me tenir parole, de mécrive avec la plus 
grande confiance,at d'dtne persuadé que je suis plus vous qu’d moi-méme. 


6 o co e ®, e 





Mee DU DEFFAND. 709 


Je ne vous prie pas de m’écrire souvent: Saint Augustin a dit: — 
a Aimez et faites ce que vous voudrez. » C'est certainement ce qu'il a dit 
de mieux, 


L’éditeur anglais des lettres de M™* Du Deffand n’a pas cru devoir 
nous conserver la réponse de Walpole, mais il est facile d’en deviner 
le ton parce qu'on lui réplique : 


Si vous étiez Frangais, je ne balancerais pas & vous croire un grand fat ; 
vous étes Anglais, vous n’étes qu'un grand fou. Ou prenez-vous, je vous prie, 
que je me suis livrée a des indiscrétions et & des emportements romanes- 
ques? Des indiscrélions encore passe, cela se peut dire; mais pour des 
emportements romanesques, cela ne met en fureur, et je vous arracherais 
volontiers ces yeux qu'on dit étre si beaux, mais qu assurément vous ne 
pouvez pas soupconner de m’avoir tourné la téte. Je cherche quelle injure 
je pourrais vous dire, mais il ne m’en vient point; c'est que je ne suis pas 
encore 4 mon aise en vous écrivant ; vous étes si affolé de cette sainte de 
Livry, que cela me bride l’imagination, non pas que je prétende a lui étre 
comparée, mais je me persuade que votre passion pour elle vous fait pa- 
raitre sot et plat tout ce qui ne lui ressemble pas. 

Enfin, enfin, vous troublez mon pauvre génie, les emportements que vous 
ne cessez de me reprocher, cette discrétion que vous jugez si nécessaire, 
tout cela m’est un peu suspect ; mon amour-propre en est un peu blessé; 
jaimerais mieux la vérité toute nue; je n’ai pas besoin qu'on me dore la pi- 
lule. Eerivez-moi donc comme 4 une béte, mais 4 unebéte bonne enfant, aqui 
l’on peut tout dire, pourvu qu'on lui dise la vérité. Est-ce que vous croyez 
que je pense devoir étre aimée de préférence 4 tout? Non, non, je vous 


rends plus de justice et je suis bien décidée & me contenter de tout, 4 me 
résoudre 4 tout, et je m’attends 4 tout. 


Avant de finir sa lettre, elle ajoute : 


It faut que je vous dise une chose que Je répugne 4 vous dire; je garde 
vos lettres et je ne serais pas fachée que vous gardassiez les miennes. Je 
me flatte que je n’ai paz besoin de vous assurer que ce n'est pas que je 
pense qu’elles en vaillent la peine, mais c'est pour me préparer l’amuse- 
ment de revoir par la suite ce que nous nous serons dit lun a l'autre. 


Veut-on entendre un joli récit et juger de l’agrément avec lequel 
M™ Du Deffant raconte, qu‘on lise cette lettre : 


Je vais vous causer un moment de trouble, mais il ne durera pas; je ra- 
menai hier M™¢ de Forcalquier, elle était dans le fond du carosse, et 
moi sur le devant. Vis-a-vis M. de Praslin, l’essieu de derriére rompit tout 
auprés de la roue ; la roue tomba, nous versames, sans que la glace de de- 
vant, ni que celle de la portiére du cété que la voiture versa, aient été 
cassées ; mon cocher fut jeté par terre, ainsi que les trois laquais qui 
étaient derriére; personne n’a été blessé, et les chevaux, a qui tout cela ne fit 

Novemsnr 1865. 46 


740 ; M=e DU DEFFAND. 


rien, s’en revinrent, tout seuls avec l’avant-train 4 la porte de Saint-Joseph; 
le portier les recut trds-honnétement et leur tint compagnie jusqu’d ce 
que mes gens les vinssent rechercher pour ramener la voiture. Nous ne fut 
mes pas si heureuses, M™ de Forcalquier et moi; le suisse de M. de 
Praslin nous refusal hospitalité. Monseigneur trouverait mauvais qu'il nou- 
recdt; mongeigneur n’était poimt rentré. Nous le primes sur Te haut ton; 
nous entrames malgré lui. Le pauvre homme était tout tremblanc; mwn- 
seigneur rentra, M™° de Forcalquier proposa 4 ce suisse de tui aller dire 
que nous étions-la. « Oh! je n’en ferai rien. — Et pourquoi donc, s'il 
vous plait? — Parce que je n’oserais : Monseigneur le: trouverait mau- 
vais ; je ne dois pas quitter mon poste. » Un laquais d'une mine superbe 
passe devant la porte: M™¢ de Forcalquier lui demanda un verre d'eau. 


« Jen‘ai ni verre ni eau. — Mais nous en voudrions avoir. — Ou voulez. 
vous que j’en prenne? — Allez dire 4 M. de Praslin que nous som- 
mes-la. — Je m’en garderai bien, monseigneur est retiré. » Pendant 


ce femps-l4 Me de Valentinois, qui revenait de la campagne et qui était 
4 six chevaux, passe devant I'hdétel de Praslin, voit notre voiture, de- 
mande a qui elle est, vient nous chercher, nous tire de la chambre du 
suisse et nous raméne chez nous. Il est bien dommage que M. le chevaler 
de Boufflers ne soit pas ici. Beau sujet de couplets! il est bon d’avertir les 
voyageurs de ne pas verser devant l’hétel de M. de Praslin, 

La suite de cette aventure est que monseigneur na pas compromis sa 
dignité en envoyant savoir de nos nouvelles: M™ de Forcalquier ainsi 
que moi sen portent bien; mon cocher a une bosee a la téte et a été sai- 
gné., Ainsi finit l'histoire. 


Malgré la rudesse avec laquelle Horace Walpole accueillit long- 
temps les expressions d’unc amitié qu'il craignait de voir le public 
tourner en ridicule, il avait un attachement veritable pour celle 
qu'il ne nomme jamais que ma chére vieille amie, my dear old friend, 
a dear old friend of mine; sa volumineuse correspondance anglaise 
le prouve surabondamment. li estimait trés-haut la franchise de 
M”* Du Deffand et gottait passionnément son genre d’esprit. Horace 
Walpole, goutteux, souffrant, passa plusieurs fois la mer et vint a 
Paris dans l’unique but de revoir la chére aveugle. On sait qu'elle lui 
légua tous ses papiers et Tonton son petit chien. Dans une lettre de 
lui de 4780, nous lisons : | . 


Le petit chien de ma pauvre chére M™* Du Deffand vient d’arriver. Elle 
m’avait fait promettre d’en prendre soin la derniére tois que je la vis; 
ce que ferai trés-religieusement, et je rendrdi la pauvre béte aussi hcureuse 
que possible. 


Aucun homme n’avait jamais inspiré 4 la défiante marquise la 
sorte de sécurité qu'elle rencontra dans son commerce avec Walpole. 
Elie lui dit une fois: « Vous pourriez étre mon fils pour les années 
et plat 4 Dieu qu’il en fat ainsi! » Aussi ne voulut-elle confier gu’a 


M=e DU DEFFAND. Tit 


lui le soin de sa mémoire. Elle ‘lui annonca |’intention de faire son 
‘testament en lui demandant |’autorisation de lui laisser ses lettres et 
ses manuscrits ; il y consentit. Quelques temps aprés elle lui écrit : 


Jeus hier au soir M™* de Mirepoix et d'Aiguillon; cette derniére est 
d'ane gaieté raviesante et d'une impartialité parfajte. La pauvre maréchale 
est triste; je la plains, elle m/’intéresse; je Jui rends taus les bons offices 
que je peux. Je vous assure que, si vous Venez ici, vous ne vous ennuyerez 
pas autant,que: vous vous l'imaginez; nous aurons matiére.4 conversation. 
J'ai la plus grande frayeur de mourir avant, ce voyage,. et cette grande 
frayeur me fait user d'un grand régime. Je suis inquiéte aujqurd’hui de mon 
ami Pont-de-Veyle ; il avait la fiévre hier; il est aussi vieux que moi et se 
persuade dtre beaucoup plus jeune; il méne la vie d'un homme de trente 
ans; ce serait pour moi une grande perte ;. c'est, 2 tout prendre, mon meil- 
leur ami; il y a cinquante-tnois ou quatre ans que nous nous connaissons ; 
je le vois presque tous les jours; il a l'esprit raisonnable; il juge les 
hommes tels qu'ils sont; il se conduit selon vos principes et sans se faire 
d@’ efforts; il vit uniquement pour lui, et c'est peut-étre ce qui le rend plus 
sociable, parce qu'il ne fait dépendre son bonheur de qui que ce soit; il 
n'exige rien de personne etne s assujettit 4 aucune contrainte ; iln’est pas 
raisonneur; mais il est philosophe dans la pratique: & tout prendre, c’est 
l'homme qui me convient le mieux, et je serais trés-fachée de le perdre. 

J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des cendres, je fis 
usage de votre j'y consens. Ce fut une scéne assez cemique: j'étais avec 
deux messieurs qui étaient lesacteurs, et )'avais Pont-de-Veyle pour specta- 
teur. La scéne qui, naturellement, devait étre sérieuse, fut fort gaie ; les 
deux ‘messieurs sont des personnages de comédie; ils furent fort embarras- 
sés 4 désigner le siége que j occupais ; ce n’était point, disaient-ils, une chaise, 
ni un fauteuil, ni un canapé, ni une bergeére, ni une duchesse; un tonneau 
ou une ravaudeuse les auraient trop surpris; ils n'auraient pas voulu se 
servir.de ces mots; enfin, ils écrivent fauteuil. 

J'ai une vive satisfaction que cette affaire soit terminée (son testament), 
et jamais yous ne m’avez fait un plus véritable plaisir qu’en prononcant ces 
deux mots. J’en attends trois autres qui me rendraient bien contente; de- 
vinezrles. . 


En éveillant la tardive sensibilité de M”* du Deffand, Horace Wal- 
' pole anima sa vie d'un intérét tout nouveau pour elle; cette re- 
lation introduisit en outre dans le salon de Saint-Joseph un élément 
inconnu et trés-agréable, celui de toute la société aristocratique ou 
littéraire de |’Angleterre. Il n’y eut plus un Anglais qui n’ambitionnat 
d'y étre admis; nous y voyons successivement passer Hume, Robert- 
son, Gibbon ; toutes les beautés de la Grande-Bretagne s'y font intro- 
duire, et la lanterne magique de ce salon s’enrichit de toutes les no- 
tabilités d'outre-Manche. 7 

Le second. voyage d’Horace Walpole, 4 Paris, eut heu en 1769. Il 
écrit a cette date # son ami Georges Montagu : 


742 M=> DO DEFFAND. 


Ma vieille amie a été charmée de votre souvenir ; elle me charge de vous 

en remercier mille fois. Elle ne comprend pas comment vous ne venez pas 
4 Paris. N’'ayant jamais senti par elle-méme de différence entre vingt-trois 
et soixante-treize ans, elle n'imagine pas que rien au monde, sauf la perte 
de la vue, puisse empécher un homme de faire sa volonté; si elle mn’ était 
pas aveugle, vous l’auriez vue me faire une visite 4 Strawlerry-Hill. Elle 
fait des chansons, elle les chante, elle se rappelle toutes celles qu’on a faites, 
et ayant passé de l'dge des folies 4 l’age de la raison, elle réunit toute I'a 
mabilité du premier 4 la sensibilité du second, sans avoir ni la vanité de 
l'un, ni Vimpertinente pédanterie de l'autre. Je lai entendue discuter 
avec toutes sortes de gens, sur toutes sortes de sujets, et jamais je ne l'ai 
vue dans !’erreur. Elle humilie les savants, redresse leurs disciplés, et 
trouve 4 converser avec tout le monde. Affectueuse comme M@™ de Sévigne, 
elle n’a aucun de ses préjugés. Son godt est méme plus étendu. Malgré la 
délicatesse de sa constitution, elle soutient une vie qui me tuerait si je 
continaais 4 la mener. Ainsi, quand aprés avoir soupé a4 la campagne 
nous revenons 4 une heure du matin, elle me propose une promenade sur 
les boulevards 4 la foire de Saint-Ovide, parce qu'il est trop tét pour se 
coucher. J’eus beaucoup de peine l'autre jour, bien qu'elle fut souffrante, a 
lui persuader de ne pas veiller jusqu’a trois heures du matin, parce qu'elle 
avait donné rendez-vous & un astronome chez le président Hénault, et qu'il 
devait y appurter un télescope pour voir la cométe, pensant que cela m'a- 
muserait. En un mot : sa bonté pour moi est telle que je n’ai pas honte 
de me livrer, vieux et fatigué comme je le suis, 4 une vie de distractions, a 
laquelle j'ai absolument renoncé en Angleterre. Non, je ne dis pas vrai; 
j'en rougis, ef je soupire aprés mon tranquille chateau. Mais je songe avec 
tristesse que c'est probablement la derniére fois que j'aurai le courage 
d’entreprendre le voyage et de revenir voir la meilleure et la plus sincére 
amie, qui m’aime comme m’‘aimait ma mére. Mais pourquoi penser 4 Ya- 
venir? L’année prochaine existera-t-elle pour moi, ni pour elle? 


Dans une autre lettre dela méme année, Walpole, revenu a Straw- 
berry-Hill, nous dit encore : . 

Ma chére vieille fernme (My dear old woman) se porte mieux que lorsque 
je lai quittée, et la vivacité de son esprit s'accroit si fort, que je lui dis 
qu'elle deviendra folle avec le temps. Quand on lui demande son age, elle 
répond : « J'ai soixante mille ans. » . 


Horace Walpole vient de nous montrer quelle était |’incroyable 
activité de corps et d’esprit de sa vieille amie. En effet, M™ Du 
Deffand, presque octogénaire, donnaita souper toutes les fois qu apres 
avoir été au spectacle elle ne soupait pas en ville, veillait toute la 
nuit, recevait ou rendait des visites toute la journée, faisait des par- 
ties de campagne et trouva méme la force d'aller jusqu’a Chanteloup 
pour y remplir un devoir d’amitié et faire ce qu’il était de mode et 
de bon godt d’avoir fait, une visite 4M. de Choiseul disgracié. Par pa- 
renthése elle a tracé de la vie de Chanteloup un petit tableau achevé. 








M=+ DU DEFFAND. a3 


Mercredi 20 mai 1772, 


Je vais vous dire des choses qui vous surprendront. Devinez d'ou je vous 
éeris : d’un lieu o& vous ne m’avez jamais vue, ou je navais jamais éta, od 
je ne devais jamais aller, ou l'on ne m’‘attendait point, ol je me trouve 
fort bien, ow j'ai été admirablement recue ; devinez-vous? Ah! oui, cela est 
bien difficile. C’est de Chanteloup. Eh bien! oui, c’est vrai. Vous aimez les 
détails, je ne vous en épargnerai aucun. 

Depuis trois semaines, je me portais beaucoup mieux, mais je n’avais 
point le dessein de faire une telle entreprise. J’avais écrit 4 la grand’ ma- 
man, ainsi qu’a vous, que }’étais trop vieille, que je ne pourrais pas soute- 
nir la fatigue du voyage, que je ne pourrais causer que de l’embarras, ete. 

Voici ce qui a produit le changement. 

Dimanche 10 de ce mois, Me de Mirepoix vint prendre le thé chez moi. 
Nous étions téte 4 téte, quand une ou deux heures aprés, on annonga 
M. l’évéque d’Arras. « Ah! yous voila 4 Paris, monseigneur, et depuis 
quand? — D’hier au soir, madame la marquise. — Y resterez-vous long- 
temps? — Selon que vous l’ordonnerez. — Comment cela? — C'est que je 
viens vous proposer d’exécuter notre ancien projet. — Ah! je l’ai aban- 

donné. — Pourquoi donc? — J’étale toutes les raisons ci-dess us. — Ah! 
mon Dieu, quelle folie! Vous vous portez fort bien; ainsi votre santé n'est 
point un obstacle; vous aurez assez de force pour soutenir le voyage; vous 
coucherez trois nuits, quatre nuits, cing nuits, s'il le faut, en chemin. Si 
vous vous trouvez incommodée, vous necontinuerez point votre route, je 

_vous raménerai chez vous. Nous aurons deux voitures : la mienne, qui est 
trés-grande, sera pour vos deux femmes, votre valet de chambre et le 
mien, et pour tous vos paquets. Loin que ce voyage vous incommode, je 
suis persuadé qu'il vous fera du bien; rapportez-vous en 4 M™* la maré- 
chale. » La maréchale, loin de me détourner, me presse, et nous convinmes 
de partir a la fin de la semaine. 


Suit pne description trés-gaie du voyage, premiére couchée 4 
Etampes, seconde couchée 4 Orléans, troisiéme couchée a Blois : 
_ d’évéché en évaché, on arrive 4 Chanteloup 4 six heures du soir. 


Je trouve dans la cour la grand’ maman, M™¢ de Luxembourg et le grand 
abbé!. On arréte le carrosse, on ouvre la portiére, on fait descendre |’évé- 
que; M™¢ de Choiseul monte 4 sa place, se précipite dans mes bras, nous 
nous étouffons mutuellement de haisers et de caresses; on me trouve belle 
comme le jour, le meilleur visage du monde; enfin, des cris de joie, des 
transports trés-naturels et trés-sincéres. Vous étes étonné que je ne vous 
dise rien du grand-papa ; il était 4 la chasse avec tout Je reste de la com- 
pagnie; il n’arriva qu'une heure aprés; il se Jeta 4 mon cou, se récria : 
« Enfin, vous voila donc! Je ne l’espérais plus. » 

La vie qu'on méne me convient fort : on déjeune 4 une henre, y va qui 
veut; on reste aprés dans le salon, tant et si pea que l'on veut; sur les 


t L’abbé Barthélemy. 


14 M=« DU DEFFAND. 


cing heures, chasse ou promenade; ‘on soupe 4 huit heures, et l'on se 
couche 4 toutes sortes d’heures, aussi tard et d'aussi bonne heure que l'on 
veut. On joue & toutes sortes de jeux, on jouit d’une grande liberté, on fait 
trés-bonne chére. Je suis logée le plus commodément du monde; mon ap- 
partement est au premier, il est trés-beau. Mes femmes, Wiart (son secré-. 
taire) et mes deux laquais sont tous auprés de moi; enfin, il ne me manque 
que votre approbation. 

Je voudrais que vous puissiez avoir une assez bonne lunette pour voir: 
ce qui se passe ici ; je ne reviens point d’étonnement de la paix qui y régne ; 
élle est dans tous les propos, dans toutes les actions, et certainement dans: 
Yame. Tout le monde est d’accord, chacun fait ce qu'il veut, dit ce quit: 
pense, or ne s’observe point, on ne se contraint point, et tout est dans la: 
plus parfaite union. Le grand-papa est étonnant, il a trouvé en lui tous les. 
gotits qui pouvaient remplacer les occupations; il semble qu'il n’ait -ya- 
mais fait d’autre étude que de faire valoir sa terre; il fait bétir des fermes, 
il défriche des terrains; il achéte des troupeaux dans cette saison pour les. 
revendre au commencement de I’hiver, quand ils auront engraissé les 
terres et qu’il aura vendu leur laine. Je suis intimement persuadée qu'il ne. 
regrette rien. Je suis ravie d’en avoir jugé par moi-méme. Je n’aurais 
jamais cru tout ce qu’on m’en aurait dit. 


Mais tout ce mouvement, toute cette gaieté apparente étaient bien 
4 la surface, ou plutdt ils étaient les effets de l’inquiétude d esprit 
de M™* Du Deffand. Le scepticisme desséchant qui, jusqu’au dernier’ 
jour, ronge son ame, ne cesse de répandre le poison dans son ceur. 


Dites-moi, écrit-elle 4 Horace Walpole, pourquoi, détestant la vie, je re-. 
doute la mort? Rien ne m’indique que tout ne finira pas avec moi, au con- 
traire : je m'apercois du délabrement de mon esprit, ainsi que de celui de 
mon corps. Croyez, dit-on, c'est le plus sir. Mais comment croire ce qu’on 
ne comprend pas? A quoi se déterminer? Je vous le demande, & vous qui 
avez un caractére si vrai, que vous devez, par sympathie! trouver la vérité, 
si elle est trouvable; c’est des nouvelles de l'autre monde qu'il faut m’ap- 
prendre, et me dire si nous sommes destinés A y jouer un réle. 


Walpole lui répond : 


-Je crois fermement 4 un Dieu tout-puissant, tout juste, tout plein de mi- 
séricorde et de bonté. Je suis persuadé que l’esprit de bienveillance et de 
charité est l'offrande la moins indigne de lui étre présentée. 


Ilne parvint pas & tirer l'dme de sa vieille amie de la prison du 
doute ou la retenaient |’égoisme et la sensualité qui avaient si triste- 
ment dirigé sa vie ; il venait trop tard. Epicurienne & tous les ages, 
M™’ Du Deffand n’eut jamais la résolution et le courage qui font. 
chercher et atteindre la vérité religieuse, mais son intelligence était 
trop grande pour la laisser en repos dans l’incrédulité. Ce fut son 
tourment de tous les instants. Se Me 


M=* DU DEFFAND. 115 


Si plus tot il se fat rencontré sur sa route un ami d'intelligence 
égale a la sienne, sérieux, croyant, pour lequel elle ett senti respect 
et confiance, qui eut comme Horace Walpole trouvé le chemin de ce 
coeur de glace, se serait-elle assez détachée d’elle-méme pour arri- 
ver jusqu’’ Dieu ? Nous n’oserions |’affirmer. En tous cas, M™ Du 
Deffand reste le plus saisissant exemple de cette vérité, que le bon- 
heur méme en ce monde, est impossible A qui ne sait pas s’oublier. 

Lorsque Walpole connut M™ Du Deffand la premiére génération 
des habitués de son salon commengait 4 disparailre. La mort lui avait 
ravi Formont, elle avait perdu d'Alembert, enlevé par M'* de Les- 
pinasse; le président Hénault, Voltaire, Pont-de-Veyle, M™ de 
Flamarens allaient disparaitre. Mais 4 chacune de ses pertes, elle 
Se cramponnait a la vie qu’elle détestait, cherchait 4 combler les 
vides tout en dénigrant le présent et accélérait le mouvement du 
tourbillon ow elle espérait échapper a l’ennui. | 

_Unelettre d’Horace Walpole du mois de septembre 1774 nous four- 
nit quelques défailsintéressants, sinon sur le salon de Saint-Joseph au 
moins sur la femme qui Ie présidait. Henry Conway, son parent, se 
rendait 4 Paris avec lady Ailesbury et mistriss Damer. Walpole qui 
les a annoncés et recommandés & la marquise Du Deffand, adresse 
4 Henry Conway des instructions sur la conduite a tenir avec elle : 


Je vous demande d’avoir de grands égards pour ma vieille amie; elle en 
doit attendre d’autant plus de vous, qu'elle vous sait lié avec moi; il est 
d’ailleurs dans son caractére d'en exiger plus qu'il n’est dans votre nature 
d’en rendre; mais vous étes bon et patient, et vous l’excuserez. J'ai eu peur 
qu'elle ne vouldt accaparer lady Ailesbury, qui aura beaucoup de choses & 
voir et a faire, et j'ai dit d’avance &M™e du Deffand qu’elle aimait 4 s’amu- 
ser, ef, comme elle n’a jamais vu Paris, qu'il ne fallait pas la séquestrer. 
Ainsi, vous payerez pour deux. 

Je ne vous le demande pas seulement pour ma vieille amie, mais dans mon 
mtérét et un peu dans le vétre. Depuis la mort du dernier roi (Louis XV), 
elle n’a point osé m‘écrire librement, et j'ai besoin de connaftre exae- 
tement l'état actuel de la France, pour satisfaire ima curiosité per- 
sonnelle, et parce que je désire savoir si sa pension nest pas menacée 
sous ce ministére, dans lequel se trouvent des hommes qui ne sont pas 
ses amis. Elle peut vous apprendre beaucoup de choses, si elle veut. 
Je n’entends pas dire par 14 qu'elle soit réservée, ou qu'elle ait une par- 
tialité pour son propre pays contre le nétre, tout au contraire. Elle m’aime 
mieux, moi, que la France entiére; mais elle hait la politique. Par consé- 
quent, pour l’en faire parler, il faut lui dire que c'est pour me satisfaire, et 
que je désire savoir si elle est bien avec Ja cour, si elle craint quelque 
chose du gouvernement, et particuli¢rement de Mautepas et de Nivernois, 
et que je suis anxieux de voir M. de Chojseul et la grand’maman revenir au. 
pouvoir. Si vous le prenez bien sur ce ton, elle vous parlera avec la plus 


716 M=* DU DEFFAND. 


parfaite franchise et avec une élonnante lucidité. Je lui ai dit que vows étier 
extrémement distrait, et que si elle se lassait de répéter les choses, vous 
les oublieriez tout 4 fait. De la sorte, je l'ai préparée 4 plaisanter et a étre, 
dés le premier moment, 4 l'aise avec vous. Elledéméle admirablement les 
caractéres et les peint mieux que persanne. Mais que ceci soit bien entre 
nous, car je ne voudrais pas qu’dme qui vive soupgonnat que je, regais 
d’elle des renseignements, et que cela lui nuisit, et je vous prie, que 
personne au monde ne connaisse cette lettre, ni vos conversafions avec 
elle, pas plus Anglais que Francais. 

M™¢ Du Deffand hait les philosophes; ainsi vous devez les abandonner 
pour elle. Elle et M™ Geoffrin « sont point amies. Si donc vous y allez ne 
le lui dites pas. En vérité vous serez vite las de cette maison, que tous les 
prétendus beaux esprits et les faux savants fréquentent et ot ils sont aussi 
dogmatiques qu impertinents. fly a encore une chose que je veux vous dire: 
M=™ Du Deffand a gardé beaucoup de lettres de moi, et comme elle est trés- 
viele, cela m’inquite. Je lui ai écrit pour lai demander de vous les remet- 
tre afin que vous me les rapportiez, je compte qu'elle le fera. Si elle vous 
les donne, ayez-en grand soin. Si elle hésite, répétea-lur combien il me 
serait désagréable que des lettres écrites en trés-mauvais francais, ot il est 
question d'une foule de personnes anglaises ou francgaises, tombassent en 
de iauvaises mains et, peut-¢tre, fussent publiées. Je vais encore vous faire 
une recommandation, sans laquelle toutes les autres seraient inutiles. 

Il y aa Paris, une demoiselle de Lespinasse, prétendu bel esprit, qui 
a été autrefois "humble compagne de M™¢ Du Deffand, qui I’a trahiec et 
a fort mal agi avec elle. Je vous conjure de ne point vous laisser mener 
cher elle. Cela désobligerait mon amie plus que toute autre chose au 
monde, elle ne vous en dirait pas un mot; mais j'avoue que cela me bles- 
serait, car‘j’ai des obligations mfinies envers elle, et je serais trés-malheu- 
reux qu’'unami 4 moi lui manquat, surce peint, d'égards. Eile a tout fait pour 
me plaire et m’obliger et je lui dois d’étre attentif a tout ce gai la touche. 
A son grand Age, avec ses infirmités et tout ce que je lui dois, pnis-je jamais 
trop faire pour lui témoigner ma reconnaissanee, et lui épargeer:des he- 
nuliations nouvelles ? — Je souhailerais que la duchesse de Choiseul vist a 
Paris tandis que vous y serez. Mais je crains qu’elle n’y viepne pas. Elle vone 
plairait par-dessus tout. Elle a plus de sens et de vertus que les autres bu- 
mains. Si vous étes curieux de voir quelques sayants, je vous recommande 
M. de Buffon. Il a non-seulement plus de bon sens que pas un d’eux, mais 
cest un vieillard doux, facile, bien élevé et quin’a rien de l'arrogante 
sottise des autres. S'il est 4 Paris vous rencontrerez souvent l¢ comte de 
Broglie chez Du Deffand, ce n'est pas un esprit-du premier ordre, mais 
vif et souvent trés-agréable. Je craius que le Cour na soit 4 Fontainebleau, 
ce.qui, vous empéchera d’en jouir PeeE & moins que vous’ n’alliez I'y: 
chercher. ae re 

Les Choiseul firent us médiocre accueil 4 M. Conway quoique i" 
duchesse eut un véritable gout pour Horace Walpole et quelque temps 
aprés celui-ci écrit: « Quant au grand-papa il ne nous aime pas, 





W=* DU DEFFAND. 147 


nous autres Anglais, il n’a jamais oublié lord Chalam.» M™ Du Def- 
fand, au contraire, fut charmée du parent de son ani : 


Selon l'idée que vous m’en aviez donnée, lui mande-t-elle, je le croyais 
grave, sévére, froid, imposant. C'est l'homme le plus facile, le plus doux,’ 
le plus obligeant et le plus simple que je connaisse, II n’a pas ces premiers 
mouvements de sensibilité qu'on trouve en vous, mais aussi n’a-t-il pas votre 
humieur. ' 


H faudrait multiplier 4 l'infini les citations pour montrer quelle 
variété d’intérét offrent les lettres de M™ Du Deffand. Nous n’en 
avons abordé ]’examen qu’d un point de vue uniquement litléraire et 
mondain. Il y aurait une autre étude extrémement curieuse & faire 
de sa correspondance avec Walpole, en la complétant par les lettres 
anglaises de celui-ci: ce serait le cdté politique. Quoiqu’elle détestat 
ces matiéres, M™° Du Deffand écrivant 4 un homme politique au- 
quel elle voulait plaire, lui parlait dece qu'elle savait l'intéresser. 
Ses letires vont jusqu’en 1780, c’est-a-dire jusqu’a l'aurore de notre 
grande révolution. Elle nous font donc assister depuis la chute de 
M. de Choiseul qui fut presque pour M™ Du Deffand un événe- 
nement domestique, 4 toutes les circonstances d’une grande lutte 
sociale. Les querelles avec les parlements, la mort de Louis XV, l'a- 
vénement de son successeur, l’embarras des finances, la guerre | 
d'Amérique si considérable pour l’Angleterre, si importante aux 
yeux de Walpole, l’arrivée de Franklin a Paris, l’aceueil qu’il-y recoit, 
les réformes tentées par Louis XVI, ont leur retentissement et sont 
Jugés dans Je salon de Saint-Joseph. Maurepas, Malesherbes, Turgot, 
Necker, Brienne y figurent comme les amis ou tes ennemis ‘de cette 
espéce de Sibylle, image assez fidéle de la société qui finit et qui l'une 
des premiéres entrevit la tempéte dont le souffle allait tout balayer. 

-Ainsi disparut la grande existence mondaine, 4 la fois si brillante 
et ‘si vide, de M™ Du Deffand; ainsi s’éteignit, deux ans aprés Vol- 
tdire, cet esprit’ lumineux et stérile auquel l’enthousiasme ne préta 
jamais sa flamme. M™ Du Deffand sacrifia tout au besoin de l’amuse-: 
ment, et sa longue vie fut littéralement empoisonnée par l’ennui. 
Rebelle 4 toute certitude religieuse, sans: affections, sans liens -de 
famille, elle eut un salon et point de ceur. Rien ne montre mieux 
Vinanité de Pesprit quand if est seul, que la longue et: parfors trés- 
élequente plainte qui sé¢chappe-de la bowche de M°* Du Deffand. Il 
n'y a ni bonheur ni grandeur pour l'4me humaine sans amour et 
sans Dieu. 

, : ‘ Léon Ansavp. 


CONSTANCE SHERWOOD 


AUTOBIOGRAPHIE KCRITE AU SEIZIENE SIRCLE 4, 


CHAPITRE XXV 


Je tenais un jour compagnie &@ mistress Wells, qui étaat un peu souf- 
frante, lorsque son mari vint me chercher et me dit qu'une ancienre 
connaissance m'attendait dans le parloir. 

J'eus la folie de penser & Basile; mais dés le premier coup d’cel, 
je vis que ce n’était pas lui; je regardais en hésitant un jeune homme 
Maigre et pale: — Vous ne reconnaissez pas votre. vieil ami, votre 
ancienne connaissance, mistress Constance, me dit-il. 

— Edmond Genings! m’écriairje. 

— Dites le révérend monsieur Ironmonger, dit M. Wells; c'est 
le nom qu'il porte maintenant. 

— Oh! cher et vénérable monsieur, dis-je en reconnaissant par 
degrés les traits et la physionomie du compagnon de mon enfance. Je 
bénis Dieu de l'honneur.qu’il yous a fait en vous appelant a son ser- 
vice dans ces temps périlleux. 

— Qui, me répondit-il avec émoation, je lui. dois beaucoup ; ma vie 
ne suffira pas pour m’acquitter envers lui. 

— Comment avez-vous débarqué en Angleterre? demanda M. Wells. 

— Il y a environ dix mois, répondit Edmond, que je me suis em- 
barqué 4 Honfleur, dans l'intention de longer les cdtes d Angleterre 
et d'aborder dans le comté d’Essex ; mais en approchant de Scarbo- 
rough, notre barque a été poursuivie par des pirates qui ont fait feu 


‘ Voir le Correspondant des mois de mars, avril, mai, jum, juillet, aodt et oetobre. 





CONSTANCE SHERWOOD. 119 


sur nous 4 plusieurs reprises. Nous avons été forcés de regagner la 
pleine mer et nous sommes restés pendant trois jours ballottés par un 
trés-mauvais temps ; j'ai cru que j’allais mourir du mal de mer. A la 
fin nous avons abordé, moi et plusieurs autres prétres, au péril de 
notre vie, prés de Witby, dans le Yorkshire; et aprés avoir subi ]’in- 
terrogatoire d’un certain Radcliff, un des plus famenx agents de la 
police, 4 qui nous avons pu donner le change par des réponses éyva- 
srves, nous nous sommes dispersés dans différentes directions. 

— Etes-vous allé dans le comté de Stafford? lui demandai-je. 

— Oui, me répondit-il. J’ai revu Lichfield; j’espérais embrasser 
d’anciens amis ; mais, hélas ! 4 l'exception dela vieille cathédrale, du 
cloitre et des grands ormes qui ombrageaient notre jardin, je n’ai 
plus rien reconnu, notre ancienne maison elle-méme a été démolie. 

— Avez-vous entendu parler deSherwood-Hall, M. Genings? 

— Je n'ai pas osé m’enapprocher, quoique j’aie passé sur la grande 
route bien prés de la grille; les habitants actuels sont connus pour 
hair les catholiques. | 

Je soupirai et lui demandai s'il était depuis longtemps 4 Londres. 

— Depuis un mois, répondit-il. Tous mes parents sont morts, il ne 
me reste que mon frére Jean, dont vous vous souvenez bien, n est-ce 
pas? C'est pour de chercher que je suis venu 4 Londres ; je ne me dis- 
simeate pas les dangers. que jy cours, mais je sais que l’4me de mon 
frére est en péril, et d’ailleurs il n'a que moi au monde. Ii doit étre 
a Londres et cependant toutes mes recherches ont été jusqu’é présent 
infractueuses. 

M. Wells emmena Edmond chez Kate, ot plusieurs amis I’at- 
tendaient. Je le revis le dimanche suivant et je fus frappée de sa 
p4leur. Il me raconta que le matin méme, en passant prés de | 'église 
de Saint-Paul, il avait été saisid’une angoisse subite. Le sang lui élait 
monté a la téte, son coeur s était mis 4 battre et ses Jambes a trembler 
et tout son corps avait été baigné d'une sueur froide comme si un 
danger |’eft menacé ; en regardant auteur de lui, il n’avait vu qu'un 
jeune homme enveloppé dans un manteau brun. Il avait attribué 
cette émotion étrange 4 une crise de sa maladie de foie et était allé 
diré sa messe chez des amis ov il était attendu. 

Une pensée bizarre me vint a l'esprit et je ne pus m empécher de la 
dire : — Le jeune homme au manteau brun était pent-ttre votre 
frére; sa présence n’a-t-elle pas, & votre insu, causé ce bouleverse- 
meént de ves sens? 

— Ohut, chut, mistress Constance; cette idée-la n'est pas raison- 
nablement fondée. 

Je me tus, mais quelques jours aprés, le jour méme ou: M. Genings, 
découragé, allait quitter Londres saas avoir retroyvé son frére, je re- 


720 CONSTANCE SHERWOOD. 


venais avec lui et plusieurs autres personnes d'une maison ot il avait 
dit la messe, lorsqu’en passant prés de Ludgat-Heill, il fut saisi de la 
méme angoisse. Je m’apercus de son tremblement et de sa paleur, et 
me retournant brusquement, je vis derriére nous un jeune homme 
avec un manteau brun; je le montrai 4 Edmond. | 

— QO Seigneur! s’écria-t-il; voila qui est étrange! Aprés tout, e’est 
peut-étre mon frére. Laissez-mot, il faut que je lui parle seul. 

Nous nous éloignames ; Edmond resta en arriére; 11 accosta I'étran- 
ger. Dans la journée, il vint me dire que je ne m’étais pas trompée 
dans mes suppositions, il avait enfin revu son frére. 

— Que s’est-il passé entre vous? lui demandai-je. 

— Jai salué ce jeune homme, me dit-il, en lui demandant d’avor 
Ja bonté de me dire de quel pays il était. Sur sa réponse qu'il était du 
comté de Stafford, je me suis décidé 4 lui demander son nom. J'ai eu 
peine & ne pas me trahir lorsqu’il s'est nommé; mais j’al Jugé ptus 
prudent de sonder ses dispositions a mon égard. Je lui ai dit que 
j'avais ’honneur d’étre son parent, que je me nommais Ironmonger 
et je lui ai demandé des nouvelles de son frére Edmond. I] n’a rien 
soupconné et m’a répondu que son frére était un papiste déclaré, 
traitre envers son Dieu et envers son pays ou il ne pourrait plus ren- 
trer sans étre pendu et qu'il le croyait 4 Rome auprés da pape. Je 
lui répondis que je connaissais bien son frére, que c’était un honnéte 
homme, qui aimait beaucoup la reine, la patrie et par-dessus tout 
Dieu. « Dites-moi, mon cousin, reconnaitriez-vous ce frére dont vous 
étes séparé depuis votre enfance, si vous le voyiez? » Il me regarda 
fixement, et, sans me répondre, me conduisit dans une taverne voi- 
sine ou, quand nous fimes seuls : « Je crains bien, dit-il, que mon 
frére ne se soit fait prétre, et que vous ne soyez vous-méme mon 
frére! » Il se mit jurer que c’était une honte pour toutela famille et 
qu'il ne me suivrait jamais dans une pareille voie. Je vous assure que 
malgré cet accueil, j’avais bien envie de lui sauter au cou; je voyais 
dans ses traits l'image de ma mére; le souvenir de nos jeunes années 
me sajsissait le coeur et, comme Joseph en présence de ses fréres, 
y'avais peine 4 retenir mes larmes. Je ne cherchai plus A me cacher et 
je lui dis que je m’étais donné beaucoup de peine pour le retrouver 
et que je le priais de ne révéler 4 personne ma présence A Londres. 
« Pour rien au monde, répondit-il, je ne voudrais vous trahir ; mais 
ne cherchez pas 4 me voir, car je crains d’encourir les peines que les 
lois infligent 4 ceux qui cachent les prétres catholiques ou méme qui 
ne les dénoncent pas. » Ce n’était pas le lieu de lui parler religion ; je 
voyais bien d’ailleurs qu'il n’y avait pas 4 espérer pour fe moment de 
le ramener au catholicisme. Je lui annongai mon départ de Londres 
el je pris congé de lui en lui disant que je reviendrais dans'un mois 


CONSTANCE SHERWOOD. 724 


environ pour lui parler d’affaires importantes qui le concernaient per- 
sonnellement. Je lui demandai ou je pourrais lui écrire; plutét que 
de me donner son adresse, il m’indiqua celle de lady Ingoldsby. 

Quand M. Genings in’eut quittée, je me souvins du jeune voyageur 
avec lequel j'avais diné chez lady Ingoldsby et je ne doutai pas que ce 
ne fit Jean Genings. Quelques jours aprés, me promenant avec Poly 
et sir Ralph, il nous aborda et ma cousine me le présenta comme une 
ancienne connaissance. I] se souvenait& peine de Constance Sherwood. 
Quand je lui parlai de son frére, son visage s'assombrit et il me 
guitta brusquement. 

Le 7 novembre suivant, Edmond revint 4 Londres et retrouva chez 
Kate-son ami M. Plasden, prétre trés-vertueux avec lequel il était 
vena d’Honfleur en Angleterre. Ils convinrent ensemble d’aller dire 
matines et la messe de ‘octave de Tous les Saints chez madame Wells 
dont le mari était alors absent. Quand je pris congé d’Edmond, dont 
la physionomie hrillait d'une joie intérieure inaccoutumeée, il me dit: 

— Je.vous prie, ma chére enfant, de recommander ce soir 4 Dieu, 
avant de vous coucher et demain a votre réveil, nos intentions, et de 
venir vous joindre & la troupe des anges el des saints qui assisient 
toujours au saint sacrifice. 

Dés que Je jour parut dans le ciel brumeux, nous nous levames, 
Muriel et moi, et aprés nous étre habillées simplement, nous sortimes 
imaperGues pour nous rendre chez mistress Wells. Nous y trouvames 
M. Plasden, un autre prétrenommé M. White, M. Lacy, Sydney Hodg- 
son, M. Mason, mistress Wells et plusieurs autres. Edmond Genings 
commenca la messe. Un silence profond régnait dans la piéce, et per- 
mettait d’entendre chaque mot des priéres du saint sacrifice, mur- 
murées a voix basse. Le moindre bruit venu de la rue me causait un 
battement de cocur. Aumoment de la lecture du saint Evangile, je 
crus distinguer le bruit d'une porte qui s’ouvrait et de pas qui s’avan- 
¢aient, puis rien de plus pendant un instant. Mais juste au moment 
de la consécration, un bruit violent se fit enfendre dans l’escalier et 
la porte s'ouvrit avec fracas. Tous les hommes agenouillés se levérent, 
mistress Wells et moi nous nous jetames la face contre terre. Jen osais 
ni regarder, ni bouger, ni respirer ; mais je suppliais intérieurement 
le Dieu présent sur |’aulel de nous sauver. J’entendis derriére moi 
ces mots : « Topcliffe! repoussez-le! jetez-le & bas de l’escalier ! » Puis 
un bruit de lutte, une chute, un corps pesant roulant sur les marches 
et un moment de silence. 

La messe continuait ; de temps en temps lc bruit recommengait au 
dehors, et les hommes tenaient de vive force la porte fermée. Ces 
braves chrétiens empéchaient l’ennemi d’entrer. Chaque mot pro- 
noacé A l'autel résonnait dans leur poitrine. 


723 CONSTANCE SHERWOOD: 


— (mon Dieu! queilés souffrances se préparaient pour eux! Quel 
viatique recevait ‘dans cette communion ’le saint prétre. déja voué a.la 
mort! Domine non sum dignus..., tépéta-t-il trois fois et son Dieu re- 
posa dans son cour. Nul ne poavait'plus le lui ravir-'Béo gratias? les 
saints mystéres étaient désormais hors de toute atteinte profane. He 
Missa est, la messe était firfie, toute résistance-cessa. Topcliffe se pré- 
cipita dans la salle, la téte meurtrie,: proférant des memaces. Nous 
nous rendimes tous sans résistance: M. Genmgs fut emmené encore 
revétu des ornements sacrés, et tous les' autres hommes et femmes 
furent conduits dans des voitures 4 Newgate ; Muriel, mistress Wells 
el moi, nous fimes enfermées dans la méme'cellule. Je crois que 
nous aurions supporté avec courage notre infortune sans la pensé 
de ceux que nous avions quilté. Muriel s’affligeait pour son pére si 
vieux et si infirme; mistress Wells pour son mart qui allait ‘revenir 
dans une maison saccagée, pillée et n’y trouverait plus la compagne 
de toute sa vie. Moi je pensais 4 la douleur qu’aurait: Basile s'il me 
savait dans un repaire dé malfaiteurs et je tremblais de peur d’étre 
séparée de mes compagnes. J avais bien de la peine a ranimer ce cou- 
rage fervent que je sentais jadis en me préparant d'avance & soulffrir 
pour la foi. S’il avait fallu mourir tout de suite, je crois que j'aurais 
été brave; mais la terrible perspective des interrogateires, de la tor- 
ture peut-étre, les longues heures de solitude dans un cachot infeet:me 
donnaient le frisson; je répétais sans cesse du coeur et des lévres: « Que 
votre volonté soit faite, 6 mon Dieu! » Mais je priais avec ardeur pour 
voir s’éloigner de moi le calice qu’auparavant dans ma folle pré- 
somption j'avais désiré boire. Oh! que de fois depuis je me suis‘sou- 
venue de ces mots de David : « Mon Dieu! il a été bon pour moi que 
vous m’ayez humilié! » Dés mon enfance, Vidée de souffrir pour ma 
religion m’exaltait, 4 combien de reprises n'avais-je pas dit: Platdt 
mourir que de trahir'ma foi! Je mourrais avec joie, avec fierté pour 
elle! Mais, 6 mon Dieu! quand l’air méphitique.et Pobseurité de la 
prison affligea mes sens, que je me sentis faible! La rudesse grossiére 
des gedliers, la nourriture dégoutante qui me fut présentée, les usten- 
siles malpropres me remplirent d'un dégout insurmontable, et je fus 
saisie de terreur en songeant & ma présomption passée. J’avais sans 
cesse devant les yeux cet avertissement : « Que celui qui se croit ferme 
sur ses pieds prenne garde de ne pas tomber! » Comme saint Pierre, 
javais protesté que j’étais préte 4 souffrir la prison, la mort méme, 
et peut-étre au dernier moment une lache crainte allait-elle me faire 
trahir mon divin maitre! Muriel vit mon angoisse et vint s’asseoir sur 
ma rude couchette. Ce fut dans cette heure d’angoisse sans parealle, 
que j’appris & connaitre tout ce qu'elle valait et que je compris la 
sublimité d'un coeur qui s'est détaché de tout pour se donner a Dieu 





CONSTANCE SHERWOOD. 725 


seul. Jeune encore, son 4me était aussi calme que celle de la femme 
agée et résignée qui partageait nolre épreuve. Mon cceur était bou- 
leversé. La téte appuyée sur les genonx de Muriel, je murmurais avec 
désespoir le nom de Basile et je m’écriais : « Moi qui ai tant méprisé 
les apostats, vais-je leur devenir semblable? » 

— I} est bon de craindre, me répondait Muriel ; mais il faut aussi 
avoir confiance. N’est-il pas écrit, ma chére Constance : « Ma force te 
suffira’? » C'est l’auteur de toute force qui s’exprime ainsi; c est celui 
qui soutient le monde entier. Il permet que tu éprouves ces terreurs 
parce que tu avais besoin de cette legon. Quand le courage te sera né- 
cessaire, ne crains rien, il te le donnera’; il n’accorde pas ses graces 
avant |’heure du besoin. 

Puis elle me rappelait histoire de la } jeune sainte Agnés, et me par- 
lait surtout de la croix et de la passion du Christ en des termes si tou- 
chants que je me crus transportée sur le calvaire; l'orage de mon 
coeur s’apaisait 4 mesure qu'elle me parlait. 

— Prie, ine disait-efle avec douceur, pour que l’excés des sout- 
frances humaines tombent sur toi si telle est la volonté de Dieu, 
mais que ton amour pour lui s'accroisse. Demande a étre privée 
de toute joie terrestre, pourvu que le ciel s’ouvre un jour pour toi et 
peur tous ceux que tu aimes. Prie pour Hubert, pour la reine, pour 
Topcliffe, pour tout étre humain que tu serais tentée de hair et je te 
promets qu'une grande paix remplira ton ame et qu'une grande force 
te soutiendra et t élévera au-dessusde toi-méme. 

Je suivis ses conseils et ses paroles furent prophétiques ; la paix me 
fut donnée, et bientét une joie toute divine, un avant-gout du ciel 
inonda mon cceur de consolations. Plus tard, pour ranimer ma fer- 
veur, je n’eus qu’a sunger aux heures ineffables qui avaient suivi 
mes terreurs dans la cellule de Newgate. 

. L’ordre vint le soir de nous mettre en liberté Muriel et moi; mais 
non pas mistress Wells. Quand cette digne et chére amie apprit notre 
délivrance, elle leva tes mains au cielavec une ardente reconnaissance 
et nous dit adieu en nous bénissant. Je raconterai briévement tous les 
événements qui suivirent. Quand nous rentrames, M. Congleton était 
trés-souffrant; ce fut le cgmmmencement de la maladie qui le condui- 
sit au tombeau ; Kate était comme folle de douleur du danger que cou- 
rait son mari; nous alldmes la chercher ainsi que ses deux enfants, 
afin de la réunir 4 son pére et de les soigner ensemble. Nous seules 
avions été remises en liberté. Toutes les autres personnes arrétées la 
veille chez M. Wells avaient été interrogées par le juge Young et 
aitendaient en prison leur procés qui devait avoir lieu pendant la 
prochaine session. M. Wells, 4 son retour dans sa maison dévastée, 
était alle porter plainte au juge et réclamer sa femme et les clefs de 


7124 CONSTANCE SHERWOOD. 


son domicile; mais la justice lm avait fournt un autre domicile et 
avait mis une paire d’anneaux de fer & ses pieds..Quand on I'inter- 
rogea 4 son tour, il déclara qu'il n’avait qu’un regret, celui de 
n’avoir pas été présent lorsqu’on lui avait fait l’"honneur de choisir 
sa maison pour y offrir le saint sacrifice. « Vous n avez pas été de la 
fate, lui dit-on, mais vous n’en godterez pas moins les restes. » 

En sortant de prison, j’avais éprouvé une grande lassitude ; il s'y 
joignit des douleurs dans la téte et dans les membres telles que j'étais 
incapable de penser ni de me tenir debout. Au bout de quelques jours, 
la petite vérole se déclara. Je I’avais sans doute prise dans la prison. 
Ce fut pour Muriel un lourd surcroft de peines et de fatigues ; elle allait 
sans cesse de ma chambre dans celle de son pére, et elle fut obligée 
d’envoyer Kate & la campagne avec ses enfants chez madame In- 
goldsby. | 

M. Lacy fut condamné a mort le 4 décembre, ainsi que tous ceux 
qui avaient dit ou entendu la messe chez M. Wells. Polly dut alors 
consoler sa sceur, l’accompagner lorsqu’elle vint faire les derniers 
adieux 4 son mari; elle s’acquilta bien de ces tristes devoirs; son 
courage fut utile 4 la pauvre Kate, et cette grande infortune modéra 
pour toujours la vivacité et la légéreté de son caractére. Depuis ce 
temps, on la vit sédentaire, toute occupée de ses enfants et de ceux de 
sa sceur, et elle pratiqua en secret la religion. M. Congleton ne sut ja- 
mais l’événement qui frappait son gendre et son ami; la paralysie avait 
atteint son cerveau; il mourut sans souffrances de corps ni d’esprit. 
Muriel me tint au courant de tous les incidents du procés. Les juges 
traitérent indignement les accusés, Edmond Genings surtout, parce 
qu’il était le plus jeune et qu'il les irritait par ses répliques. Pour le 
rendre la risée de la populace, on le revétit d'un habit de fou, et il 
fut condamné 4 étre exécuté, ainsi que M. Wells, 4 Gray's-inn-field, 
devant la porte de la maison de ce dernier, 4 quelques pas de la ndtre. 
Les autres accusés devaient mourira Tyburn. Les juges, aprés avoir pro- 
noncé la sentence, cherchérent & persuader aux condamnés de se con- 
vertir 4 la religion protestante et promirent, s’ils y consentaient, de 
leur faire grace; mais ils répondirent tous qu’ils voulaient vivre et 
mourir dans la vraie foi catholique et romaine, telle quelle avait été 
professée de toute antiquité; ils déclarérent que pour rien au monde 
ils n'iraient dans les églises protestantes et ne reconnaitraient la reine 
comme chef de I’Eglise en matiéres spirituelles. On pressa plus vive- 
ment encore Edmond, en lui offrant non-seulement la vie, mais un 
bon bénéfice, s’il renoncait 4 sa foi. Mais, Dieu en soit béni! il resta 
inébranlable. On Je jeta dans un trou obscur a l’intérieur de la pri- 
son, et il y resta en priéres, sans nourriture et sans secours, jusqu’a 
l'heure de sa mort. Nous regimes de lui et de M. Wells des lettres que 


CONSTANCE SHERWOOD. 7B 


nous conservons encore comme des reliques. Edmond écrivait: « Les 
consolations que la captivité m’apporte sont si nombreuses que je dois 
remercier Dieu de son amour paternel pour moi, plutét que de me 
plaindre d’aucunes souffrances. Je ne regrette pas d’étre privé de 
toute société, car je n'ai jamais rien tant désiré que la solitude. 
Quand je prie, je parle 4 Dieu ; quand je lis, il me parle, je ne suis 
jamais seul. » 

Dans une lettre adressée a Basile, avec la permission expresse pour 
nous de Ja lire, M. Wells disait : « Je suis chargé de chaines, mais 
mon Ame, dégagée de tous liens, sélance jusqu’a Dieu. Je suis au 
moment de périr, mais je ne souhaite rien plus que la mort. Dieu 
m’envoie sa gréce; je compte pour rien ce que la chair et le sang 
peuvent me faire. En répondant 4 des questions insidieuses, j'espére 
ne pas avoir chargé ma conscience. Dieu seul sait ce qui adviendra. 
Grace & ma prison et & mes chaines, jespére arriver ala gloire. » 

La veille du jour de l'exécution, Kate vint prendre congé de son 
mari; les pleurs étouffaient sa voix;‘pour lui, il lui parla avec son 
flegme ordinaire et l'engagea & se consoler en lui disant qu'il ne lui 
en coitait pas plus de mourir que d’avaler le bouillon qu’on venait 
de lui apporter. Cette indifférence était l’effet a la fois de la grace et 
du tempérament; car jamais pour rien dans le monde M. Lacy nes’é- 
tait agité. Quand il précipita Topcliffe du haut de l’escalier (car ce fut 
lui qui fit cet acte désespéré), il avait l’air aussi tranquille, me dit un 
des témoins de cette scéne, que s'il edt été dans son cabinet occupé de 
ses travaux ordinaires, Ses derniéres paroles avant de mourir furent 
aussi mesurées, ses mots furent choisis avec autant de soin que de 
coutume. 

J’étais 4 peine convalescente, je me levais dans un grand fauteuil 
et l'on me portait d'une chambre 4 l'autre pendant ces tristes jours 
ou je n’entendais parler que dela condamnation et de la mort de mes 
meilleurs amis. 

J’avais encore un autre sujet de douleur que je suis honteuse d’a- 
vouer. La petite vérole m’avait défigurée ; j’étais devenue hideuse, et 
la premiére fois que je me vis dans la glace, je me fis tant d’horreur 
que je jurai de ne jamais appartenir 4 Basile ; il ne pouvait devenir 
le mari d’une personne pour laquelle il n’éprouverait que des senti- 
ments de répugnance ; mais prévoyant que la bonté de son cceur et 
son affection pour moi l’empécheraient de m’abandonner, quelque 
dégout qu'il éprouvat, je ne me donnai pas Je temps de la réflexion, 
et obéissant encore une fois 4 mon caracfére impétueux, je Jui écrivis 
a la hate une lettre dans laquelle, sans lui expliquer le motif de ma 
résolution, sans lui dire ce qui m’était arrivé, je lui déclarais que je 
ne voulais plus ]’épouser. Ce coup de téte ne fut pas plutdt fait que je 

Noveusaz 1865. 47 


726 CONSTANCE SHERWOOD. 


fus saisie d’inquiétade, comprenant trop tard Ja douleur que j'allais 
lui causer et le tort que je me ferais dans son esprit en manquant 
A mes engagements sans raison apparente. : 

J’étais humiliée, au milieu d'événements si graves et de souffrances 
si nobles, d’étre occupée de mes propres douleurs. La veille de l'exé- 
cution, j‘étais seule et je songeais avec effroi 4 la tragédie qui allait se 
passer presqu’a notre porte. Je pleurais sur les chers amis qui allaient 
mourir et je me reprochais d’avoir détruit volontairement mon 
repos et celui de Basile par mon imprudence; j’étais plongée dans 
une pénible anxiété, lorsque la porte s’ouvrit et un domestique an- 
nonca M. Hubert Rookwood. Je cachai ma figure avec un.voile que je 
portais toujours, excepté devant Muriel. Il entra et je fus saisie du 
changement survenu en lui. [l avait Pair débraillé et son visage était 
-énflammé comme celui d’un homme qui a ’habitude de boire. 

— Constance, me dit-il brusquement, j'ai requ une nouvelle qui 
ne m'a pas permis de différer cette visite. Un homme venu de France 
m’a apporté une lettre de Basile pour moi et une seconde qu'il me 
charge de vous remettre ; si, comme je nen doute pas, il vous écri 
la méme chose qu’A moi, je puis espérer un bonheur auquel j'ose a 
peine croire aprés tant de souffrances. 

Je pris la lettre de Basile et mes larmes coulérent en la lisant. 1 
avait recu la mienne et comme il avait appris quelque temps aupara- 
vant la passion de son frére, il ne mettait pas en doute que je n‘eusse 
cédé a ses sollicitatidns et donné 4 Hubert l'amour que je lui retirais. 

Jamais la générosité de son caractére ne .parut mieux que dans 
celte circonstance. Basile exprimait une douleur profondément sen- 
tie; il acceptait avec une résignation admirable la ruine de tout 
son bonheur ; impossible de témoigner une bonté plus grande, d’ac- 
corder un pardon plus généreux 4 une femme sans foi qui ne méritait 
plus son arnour et dont le bonheur cependant le préoccupait encore. 
Il me suppliait de ne pas épouser Hubert, s'il n’était pas catho- 
lique et sincérement reconcilié avec l'Eglise; mais dans le cas ow 
Hubert serait vraiment converti, Basile donnait & notre mariage un 
consentcment qui lui avait couté, disait-il, plus de priéres et plus de 
larmes que s'il l'avait écrit de son sang. Il demandait & Dieu de bénir 
notre union. Il ne voulait pas s'y opposer, puisque j’avais sans doute 
cessé de l’aimer et quej’avais donné a Hubert, déja en possession des 
droits patrimoniaux de son frére ainé, un bien mille fois plus pré- 
cieux, un coeur qui avait élé a lui. . 

— Que vous écrit votre frére? dis-je 4 Hubert froidement. 

Il me donna sa lettre. 

Elle était semblable 4 la mienne. Mon cher Basile m’y donnait la 
plus grande preuve d'amour qu'un homme puisse donner a une 


CONSTANCE SHERWOOD. 7191 


femme ; s‘oubliant lui-méme pour ne sanger qu’a moi, il employait 
lautorité et les priéres pour recommander 4 son frére de me rece- 
voir comme un don précieux et lui promettait, s’i] remplissait ges 
devoirs enyers Dieu et envers moi, d’oublier tout le reste et de le 
bénir de tout son coeur, — | ae *: 

Quand je lui rendis sa lettre, Hubert me dit d'une voix tremblante : 

— Maintenant, vous étes libre, libre devant Dieu et devant les 
hommes. | | . 

~— Qui, répondis-je, libre comme une personne morte a toutes les 
choses d’ici-bas. | 7 | 

— Quoi! s'écria-t-il. Songeriez-vous a vous faire religieuse? 

— Non, lui dis-je; mais si je pouvais consentir 4 vous épouser, 
Hubert; si 4 cette heure je vous disais que je vous aime, yous fuiriez 
épouvunté et vous ne reviendriez jamais. 

— Etes-vous devenue folle? s'écria-t-il avec impatience. 

— Non, répondis-je en levant mon yoile. Mon visage seul est changé. 

Je sentis une sorte de plaisir en voyant son saisissement; il devint 
pale comme un linge. di 

— Oh! ne craignez rien, lui dis-je; je ne suis pas d’humeur a yous 
tourmenter inutilement. Mon cceur est toujours le méme; mon amour 
pour Basile s‘augmente par les nouvelles preuves que je recois en ce 
moment de son affection. Mais vous savez maintenant pourquoi je lui 
ai écrit que je ne l’épouserais jamais. ~~ 

Cachant sa figure dans ses mains, Hubert murgnura : 

, — Ah! pourquoi suis-je venu ajouter 4 vos peines? er 

— Vous n’avez pas augmenté ma douleur, répondis-je; le calice 
est plein ; les lettres de Basile ont plutdt adouci ma souffrance. 

Puis remettant mon voile, j'ajoutai : 

— Hubert, voulez-vous venir ici demain matin? Savez-vous ce que 
vous verrez par cette fenétre? Mais d’ot vient, je vous prie, le bruit 
que nous entendons. | ae! | | a 

JI se pencha et je le vis tressaillir, ctu. 8 52 

— Esf-il possible! Un échafaud devant la maison ot ‘nous nous 
réunissions chez nos amis! 0 Constance, ce vieillard si bon et si gai 
et sa douce et pieuse femme vont-ils mourir? “ ~ as 

— Oui, lui répondis-je, et avec eux les amis de mon enfance : le bon 
et saint Edmond Genings; tandis qu’a Tyburn, on exécutera mon 
cousin Bryan Lacy, qui élait aulrefois votre ami, Sydney Hodgson et le 
bon M. Mason. ; : ee | 

— Maudite soit la reine sanguinaire qui régne sur cette ile! s’é- 
cria-t-il d'une voix rauque. Trois fois maudits les tyrans qui nous 
poursuivent jusqu’a la mort! Mille fois maudits ceux qui précipitent 
un homme dans Ja damnation, aprés avoir fait de lui, par les piéges 


‘ 


7128 CONSTANCE SHERWOOD. 


et les tentations qu’ils lui présentent, un traitre envers Dieu et envers 
les hommes, l’artisan de la ruine de ceux qu'il aime et un objet de 
dégout insupportable a lui-méme! Ah! qu’ils craignent celui 4 quiils 
ont dérobé son 4me, ses espérances éternelles, sa religion, et qu ‘ils 
ont condamné a la société des démons! Oui! qu’ils le craignent! la ven- 
geance n’est pas impossible. Qui arrétera la main de cet homme? 
Qui pourra sauver ces tentateurs impies le jour ot ceux qu’ils ont 
poussé au désespoir se ligueront pour les balayer de la surface de la 
terre? Si celui qui n’a plus d’espoir en ce monde est redoutable, 
combien le sera celui qui n’a plus d’espoir, méme dans le ciel? 

En proférant ces terribles paroles, il disparut avant que j’eusse 
pu prononcer un mot. 


CHAPITRE XXVI 


La veille du 10 décembre, quand le soir arriva, nous ne songea 
mes pas 4 chercher du repos. Nous restémes assises, Muriel et mo- 
devant le foyer dont la lueur nous éclairait, tantét priant, tantét 
causant a voix basse. Muriel allait de temps en temps écouter 4 la 
porte de son pére, et s'assurer qu'il dormait. Les heures passaient 
lentement, et cepeifdant nous aurions voulu retarder encore leur 
cours, tan{ nous craignions de voir poindre le jour qui devait éclairer 
la lugubre tragédie. Vers cing heures du matin, tout était encore 
plongé dans I’obscurité, quand la sonnette de la porte retentit dou- 
cement. 

J’appelai un de nos serviteurs qui commengait 4 se lever; cet 
homme descendit et revint bientét, m’apportant ce billet : 

« Ma chére Constance, nous venons en secret, Mylord et moi, unir 
Nos priéres aux vdtres, et recevoir, s'il est possible, la bénédiction 
du saint prétre, qui, en marchant au supplice, tournera certainement 
les yeux sur votre maison ; je vous en prie, laissez-nous entrer. » 

Je descendis précipitamment et je trouvai lord et lady Arundel 
dans le vestibule. Je les conduisis au parloir dont la fenétre donnait 
sur la rue, et je fis en toute hate allumer du feu. Je m’assis auprés 
de mylady, je serrai ses mains dans les miennes. Dans ce premier 
moment, nos cceurs étaient si pleins que nous ne pouvions pas parler; 
enfin, elle se remit et me dit qu'elle était venue 4 Londres trés-secreé- 
tement de peur d’irriter la reine, dont l’'animosité contre elle était plus 
grande que jamais. 

Vous souvient-il, ajouta mylady, des vers que j’avais gravés avec 








CONSTANCE SHERWOOD. 7129 


un diamant sur une glace du chAteau de Howard? Ils exprimaient 
l’espoir de voir finir mes douleurs et mon abandon ; Sa Majesté les a 
remarqués quand elle est venue chez mylord l'année derniére, et voici 
ceux qu'elle a écrits au-dessous : 


Cesse de te repaltre de vaines espérances, 

Que tes réves insensés s évanouissen! ! 

Le fortune ne sourira jamais, je t‘en réponds, 

A celle qui par sa folie a détruit pour toujours son bonheur. 


— Nous vivons, continua-t-elle, avec une épée suspendue sur nos 
téfes; voila pourquoi nousvenons apprendre aujourd’hui comment il 
faudra mourir quand notre tour sera venu. Mais tu as failli mourir 
aussi, ma bonne Constance, dit-elle en regardant avec bonté mon 
visage défiguré que je n’avais pas songé a lui cacher. 

— Dieu a épargné ma vie, répondis-je, mais je ne suis plus ce que 
jétais autrefois. ~ 

— Patience! répliqua-t-elle, ce n'est que pour un temps. 

Nous nous rapprochames du feu, nous tremblions de froid; lord 
Arundel appuyé sur la cheminée, suivait des yeux l’aiguille de I‘hor- 
loge. 

Mistress Wells sera épargnée, nous dit-il. 

Hélas! m’écriai-je, faut-il s’en réjouir ou s’en affliger? Elle désire 
sans doute mourir avec son mari plutét que de languir en prison. 
La prolongation d'une pareille existence peut-elle étre un bonheur? 

— Qui, dit Muriel avec douceur, si telle est la volonté de Dieu. 
Ces paroles sont sans doute revenues plus tard & la mémoire d'un 
de ceux qui les entendirent alors. 

L‘heure de l’exécution approchait; nous restions en silence, age- 
nouillés et priant. A huit heures, la rue se remplit d'une foule qui 
se rendait au pied de |’échafaud tendu de noir; une heure, aprés un 
domestique nous avertit que la charrette portant les prisonniers était 
en vue. Nous nous approchdmes de la fenétre. Nous pouvions déja 
reconnaitre de loin la robuste stature de M. Wells et la taille gréle 
de M: Genings; ils étaient assis, enchainés et les mains liées der- 
ri¢re le dos. Je vis M. Wells faire un signe et sourire 4 un de ses amis 
qui m’a répété depuis ses paroles : 

a Adieu, cher compagnon! adieu 4 la chasse, & la péche, a nos 
peer cis d’autrefois! je vais maintenant 4 quelque chose de meil- 

eur. p a 

Mistress Wells n’était pas sur la charrette; lord Arundel avait dit 
vrai. 

Je remarquai que Muriel n’était plus derriére moi; je crus qu'elle 
n’avait pu supporter ce spectacle de mort; tout 4 coup, je la vis se 


730 CONSTANCE SHERWOOD. 


frayant, toute boiteuse qu'elle était, un chemin & travers la foule, 
aussi vite que si un ange lui ouvrait un passage. Elle atteignit le 
pied de l’échafaud et s’y arréta. Son visage était calme et serein; elle 
me fit ]’effet d’un habitant du monde céleste descendu au milieu de 
cette populace grossiére et brutale. Elle avait voulu prendre note de 
tous les actes, de tous les gesles et des derniéres paroles des martyrs. 
C’est a elle que je dois de pouvoir raconter ici ce que je ne pouvais 
entendre. Quand: Ja charrette passa devant notre porte, M. Genings 
tourna la téte vers nous, et nous donna, j’en suis sure, sa bénédiction ; 
il était lié de maniére & ne pouvoir lever la main, mais nous vimes ses 
doigts et ses lévres remuer. Quand il arriva au gibet, Muriel }’en- 
tendit s’écrier comme Saint-André. 

1 « Oh! bon gibet; tant désir¢é .ct maintenant préparé pour moi! 
Mon cceur a longtemps soupiré aprés toi; me voici Joyeux et plein 
de, sécurité; Recois-moi comme un disciple de celui qui a souffert 
sur la croix! » 

Pendant qu'il montait l’échelle, plusieurs assistants lui adressérent 
des questions auxquelles i] répondit clairement et distinctement. Alors 
M. Topcliffe cria 4 haute voix: 

— Genings, Genings, avoue ta faute, ta trahison papiste, et la: 
reine, sans aucun doute, {’accordera ton pardon ! 

- Il sourit avec douceur et répondit : « Je ne sais pas, M. Topeliffe, 
en quoij’ai offensé ma chére et vénérée reine; si je l'ai fait, je lui en 
demande pardon de tout mon coeur, comme 4 tous ceux que j’aurais. 
pu affliger. Si la reine est irritée contre moi &. cause de ma foi et 
parce qu’étant prétre, je n’ai pas voulu accepter un bénéfice contre 
ma conscience, je suis innocent devant Dieu de sa colére. « Nous de- 
vons obéir a Dieu, dit saint Pierre, plutét qu'aux bommes. » Je ne 
puis donc m’avouer coupable d’une faute que je n'ai pas commise. 
Si c'est une trahison papiste de rentrer en Anglelerre étant prétre, 
etidé dire la messe, j’avoue que je suis. un traitre; mais ce n’est pas 
14 une trahison, aussi je n’en éprouve aucun repentir, et je proteste 
aw-contraire que je ressens une joie profonde d’avoir accompli ces 
bonrres ceuvres. Dussé-je souffrir mille fois la mort, avec l'aide de 
Dieu, je recommencerais encore. » 

M. Topcliffe, exaspéré, lui donna a peine le temps de dire un pater 
et commanda au bourreau de renverser l’échelle; nous nous rejet- 
times au fond de la chambre, lady Arundel et moi, et joignant nos 
mains, nous répélions avec angoisse : Seigneur, venez & son secours! 
Seigneur, assistez-le! Ayez pitié de lui, Seigneur! 

Lord Arundel s’écria : « Bon Dieu! le misérable a ordonné de cou- 
per la corde! et reculant pour ne pas voir il se mit & prier en si- 
lence. 


CONSTANCE SILERWOOD. 734 


J'ai appris:ce qui suivit par Muriel, qui ne perdit pas connaissance, 
quoiqu’elle dut, ce me semble, endurer au pied de cet échafaud les 
mémes souffrances que les martyrs eux-mémes. M. Genings retomba 
sur ses pieds encore plein de vie, et les yeux Icvés au ciel. Le bour- 
reau le renyersa sur le billot au il allait étre coupé en morceaux. 
Lorsque ses membres tombérent, Muriel l’entendit s’écrier 4 haute 
voix: «Oh! quelle douleur! » M. Wells lui dit : «Courage, sainte 4me! 
ton martyre est cruel, mais le voila presque fini. Prie pour moi qui 
vais subir le mien. » Lorsqu’on lui arracha Je cceur on l’entendit pro- 
noncer encore: « Saint Grégoire, priez pour moi! » et le bourreau 
s’écria : « Voyez, je liens son ceeur dans ma main et le nom de Gré- 
goire est encore sur ses lévres. 0 papiste enragé! » 

Je-ne comprends pas comment Muriel put rdsister & celfe scéne ; 
elle m’a assuré qu'elle ne s’était pas sentie faiblir, et qu'elle était 
restée debout, écoutant chaque bruit, chaque parole, chaque soupir 
et les imprimant dans son coeur comme des souvenirs sacrés. 

M. Wells, loin d’étre terrifié par la mort-de son ami, témoignait 
le désir de haler la sienne, et comme Thomas Morus, il fut gai jus- 
qua la fin. « Dépéchez-vous, M. Topcliffe, criait-il, n’avez-vous. pas 
honte de laisser pendant si longtemps un vieillard en chemise par le 
froid qu'il fait! Que la grace de Dieu fasse de vous un nouveau Paul 
et change le persécuteur en catholique! Une rumeur bruyante et 
rauque circula dans la foule et nous apprit que tout était fini. 

Ou est Muriel? m’écriai-je en me précipitant 4 la fenétre, et 18 je 
vis une scéne que ma plume se refuse a décrire, la charrette emportait 
les restes mutilés de ces.chers amis, tout & l heure encore vivants | 
Je les apercus vaguement comme dans un réve, et l’instant d’aprés 
je m’évanouis. Beaucoup de gens couraient aprés la charrette, et 
Muriel accompagnait ce qui, pour toute aulre, eit été un objet 
d’horreur et ne voyait, dans ces lambeaux informes, que les reliques 
des corps des saints. Elle avangait, insensible a la foule et a ses 
lazzis, n’ayant qu’un but: se procurer quelques portions de ces . 
restes sacrés; elle y parvint; un doigt d’Edmond Genings dont elle 
s’étail saisie resta en sa possession; elle revint 4 la maison avec ce 
trésor. 

Quand je sortis d'un long évanouissement, elle était 4 mcs cétés, 
ainsi que lady Arundel. Leurs visages élaient trés-pales, mais calmes. 
En reprenant mes sens j’éprouvai aussi une joie, un calme incroya- 
bles. Pendant quelque temps, je vécus dégagée de toute pensée ter- 
restre; mon 4me semblait planer au-dessus du monde. Je pouvais 
songer 4 Basile avec un étrange détachement. On eut dit que notre 
demeure était habilée par les anges, et qu'ils y murmuraient de di- 
vins secrets. Je ne pouvais songer & ces bienheureuses 4mes envo- 


132 . CONSTANCE SHERWOOD. 


Jées sans éprouver un accroissement de la sainte joie qui enflammait 
mon coeur. 

Lady Arundel nous quitta, aprés nous avoir témoigné beaucoup 
d’affection. Nous parlames alors longuement, Muriel et moi, de l'ave- 
nir. Son intention était, dés que la mort de son pére mettrait fin 4 
ses devoirs envers lui, de remplir le veeu qu’elle avait fait depuis 
longtemps, en se consacrant entiérement 4 Dieu dans |a vie religieuse ; 
elle comptait passer la mer et prendre le voile dans un couvent de 
Yordre de Saint-Augustin. 

Que ne puis-je aussi quitter le monde, m’écriai-je, oublier toutes 
choses et ne vivre plus que pour Dieu! Un doux et tranquille sourire 
illumina le visage de Muriel, elle me répondit : — Oui, tu vivras pour 
Dieu, ma bonne Constance, mais non pas en religieuse ; tu as tout au 
plus ]’ombre d'une vocation. Un nuage obscurcit en ce moment tes 
espérances et produit cette illusion. Elle se dissipera et ne laissera pas 
de traces. Crois-moi, ma chére, il est rare que Dieu appelle & se con- 
sacrer a lui des cceurs dégoiités des affections de la terre ou encore en- 
chainés dans leurs liens, il les veut tout entiers, il les appelle avant 
que les douleurset les joies de ce monde les aient effleurés. Je te pro- 
mets un autre avenir qui me parait plus conforme aux desseins de 
Dieu. Je crois déja te voir sous les traits d'une mére vigilante entourée. 
d'un grand nombre d’enfants qui mettront ta patience a ]’épreuve. 

—Oh! Muriel, m’écriai-je, c’est impossible; j'ai moi-méme brisé ma 
destincée ; j’ai agi comme une folle, et sans me donner le temps de 
réfléchir, j’ai trompé Basile en lui faisant croire que je ne l’aimais 
plus. Lors méme que mon visage reprendrait sa fraicheur, Basile res- 
terait persuadé que mon coeur est changé. 

Muriel secoua la téte en disant qu’on avait vudes écheveaux plus em- 
brouillés que celui-la se déméler. Le lendemain elle recommenca ses 
visites dans les prisons et chezles pauvres. Elle parvint 4 se procurer 
accés auprés de mistress Wells et lui porta les seules consolations 
quelle pat godter, en lui faisant le récit de la mort courageuse de 
son mari, et lui répétant les derniéres paroles qu’il avait prononcées. 
Voulant s’acquitter d’une commission dont M. Genings l’avait char- 
gée, elle suf découvrir le logement de Jean Genings et alla lui dire 
que son frére n’était revenu & Londres que pour ]’amour de lui, et 
n’avait eu qu’un regret, celui dene pas |’avoir revu, ou de n’avoir pas 
pu le recommander 4 un ami chrétien avant de mourir. 

Jean Genings, recut Muriel avec froideur ; ne donna pas une larme 
4 la mort prématurée et sanglante deson plus proche parent, et laissa 
percer la joie d’étre débarrassé des exhortations religieuses qu'il 
prévoyait de sa part. 

Environ quinze jours aprés ces événements,M. Congleton expira. 


CONSTANCE SHERWOOD. 153- 


Dans ces temps d’angoisses, on éprouvait un grand soulagement en 
voyant les étres méme les plus chéris et les plus regrettés descendre 
paisiblement dans la tombe. 

Muriel avait trouvé un prétre pour administrer l’extréme onction 
4 son pére. C’était un M. Adams, ami de M. Wells, et qui avait dit 
la messe quelquefois dans sa maison. Il vint secrétement accomplir 
les rites funébres devant le tombeau dans le cimetiére de Saint- 
Martin. 

En rentrant, aprés les funérailles, M. Adams nous demanda si nous 
avions appris la conversion soudaine du frére de M. Genings : 

« Elle aurait été bien soudaine en effet, répondit Muriel, car je 
l’ai trouvé complétement indifférent quand je lui ai porté les der- 
niéres paroles de M. Genings. 

— Pas plus soudaine ni plus incroyable que celle de saint Paul, 
répliqua M. Adams. 

Au méme instant, un domestique entra et annonca qu'un jeune 
homme demandait instamment a voir Muriel. , 

— Dites-lui, répondit-elle en levant ses yeux gonflés de larmes, 
que j'ai enterré mon pére il ya une heure et que je ne suis pas en état 
de recevoir un éiranger. 

L’homme revint avec ce billet : 


« Un prodigue pénitent vous supplie de le recevoir; vous pleurez 
votre pére, moi j’ai perdu plus qu'un pére. Vous étes affligée, moi je 
serais désespéré, si les priéres demon frére n’avaient pas plaidé pour 
moi dans le ciel comme autrefois sur la terre. 


« Jean GENINGS. » 


— Ciel! s’écria Muriel, serait-ce ce converti, ce Saul devenu Paul, 
qui frapperait 4 notre porte? Amenez-le promptement. La plus grande 
consolation que je puisse éprouver aujourd hui, c est de voir un pau- 
vre pécheur que je croyais perdu et qui est maintenant rctrouvé. 

En nous apercevant, Jean Genings cacha son visage dans ses mains 
et parut incapable de prononcer un mot. M. Adams rompit le si- 
lence : ' 

— Courage, M. Genings! votre saint frére se réjouit dans le ciel 
de votre changement, et il vous obtiendra, j’en suis sur, de grandes 
bénédictions. 

Jean releva la téle, et aprés avoir remercié V'inconnu qui lui 
adressait ces consolantes paroles, il nous exprima la douleur la 
plus profonde et la plus touchante, et pria Muriel de lui raconter 
tous les détails de la sainte mort a laquelle elle avait assisté. Lors- 
qu'elle eut fini, il me demanda de lui dire tout ce que je me rappelais 
des années d’enfance de son frére; ce que mon pére m’avait écrit 


754 CONSTANCE SHERWOOD. 


sur sa vie de collége, sur ses vertus, et ce que nous avions pu savoir 
de ses travaux évangéliques depuis son retour en Angleterre. Puis 
cédant a nos instances, il nous fit avec émotion et simplicité le récit 
suivant en s’adressant principalement 2 4 Muriel, 

— Vous avez vu , madame, avec quelle duretéde coeur, quellecruelle 
indifférence j'ai appris le sort de mon frére, avec quel fier dédain 
j'ai recu ses derniers adieux. Dix jours environ aprés son exécution, je 
rentrai, un soir, fatigué des plaisirs de la journée; je ne fus pas plus 
t6t assis dans ma chambre solitaire, que je me sentis le cceur saisi 
d’un grand dégout pour la maniére dont j'avais perdu mon temps. 
Je fus alors envahi par le souvenir de la mort de mon frére; je me 
rappelai qu’il avait abandonné toutes les joies de ce monde, et qu'il 
venait d’endurer les plus cruels tourments pour sa religion. En son- 
geant qu'il avait embrassé la souffrance et la mortification tandis que 
je ne cherchais que le plaisir, qu'il s’était privé de tout pendant que je 
vivais dans la licence, je fus saisi de terreur et de remords. Je pleu- 
rai amérement en priant Dieu de m’éclairer et de me montrer Ja vé- 
rité. Quelle joie ineffable, quelle consolation me fut donnée a instant 
méme! avec quel émotion je m’adressai a la sainte Vierge et aux saints 
dont j’avais 4 peine entendu parler jusqu’alors! Quels sentiments 
nouveaux, quelles inspirations prirent possession de mon 4me! J’ac- 
ceptai de tout mon coeur la pensée de revenir a la religion, et j’eus 
une révélation intime du bonheur actuel de mon frére. ie me semblait 
que je le voyais, qu'il me parlait. Ce fut dans une vérilable extase 
que, prosterné la face conire terre, je fis voeu d’abandonner mes pa- 
rents et mon pays pour obtenir la connaissance de la vraie foi, profes- 
sée par Edmond. Oh! monsicur, dit-il en finissant et s’adressant a 
M. Adams, qu'il jugeait bien devoir étre un prétre, ne pensez-vous 
pas que mon frére a obtenu dans le ciel ce qu'il n’avait pas pu obtenir 
sur la terre? car me voila devenu catholique sans |'intervention d’au- 
cune persuasion ‘humaine. 

— Mon bon ami, répondit M. Adams, le sang des martyrs a toujours 
été une semence féconde dans |'Eglise. Implorons donc dans nos 
priéres intimes les suffrages de nos compatriotes qui donnent leur 
vie pour la foi, et méditons les paroles de Jérémie: « Seigneur, sou- 
venez-vous de ce qui nous est arrivé. Regardez et voyez nos douleurs: 
nos héritages ont passé dans des mains étrangéres ; nos maisons ap- 
partiennent & nos ennemis. Nous sommes maintenant comme des 
enfants sans péres, et nos méres sont devenues semblables a des 
veuves. » 

Ces derniers mots de la sainte Ecriture me rappelérent mes cha- 
grins personnels et me firent répandre des larmes. 

Bientét aprés, Jean Genings quitta |’Angleterre sans prévenir per- 


CONSTANCE SHERWOOD 135 


sonne, et traversa les mers pour accomplir sa promesse. J'ai entendu 
dire depuis, qu'il était entré dans l’ordre de Saint-Francois, et qu’il 
travaillait 4 fonder un couvent 4 Douai, dans l’espoir de rétablir 
l’ancienne province franciscaine’ d’ Angleterre, dont on croit qu'il 
sera le premier provincial. Ii passe pour un religieux trés-austére et 
trés-saint, et tout fait espérer qu'il fournira aux missions anglaises un 
grand nombre d’ouvriers apostoliques. 

Nous restémes seules, Muriel et moi, dans cette grande cité ou 
tant de malheurs nous avaient frappées. Elle avait jeté l’ancre la ou les 
espérances ne sont jamais dégues ; moi j'étais, par ma faute, comme 
un vaisseau lancé en pleine mer sans boussole. Une réserve féminine 
mélée de quelque fierté m’empéchait d’avouer 4 Basile le motif qui 
m’avait fait rompre avec lui, et de l’avertir que ce motif n’existait 
plus; c’eut été en quelque sorte le sommer de reprendre nos anciens 
projets. J'aurais donné tout au monde, cependant, pour savoir s'il 
maimait encore et pour le revoir; mais je n’entrevoyais pas com- 
ment mes désirs pourraient se réaliser jamais. Je ‘menais une vie 
triste et languissante en proie aux angoisses de Pincertitude. 

Muriel ne voulait pas m’abandonner dans cette épreuve ; personne 
n’aurait pu soupconner, ,en la voyant d’une humeur constamment 
aimable et gaie, qu'elle aspirait 4 entrer dans le port d'une maison 
religieuse; mais je le savais et je souffrais d’étre un obstacle 4 son 
bonheur: Je passai ainsi plusieurs semaines trés-peu agréables, pen- 
sant 4 mon avenir avec découragement, écrivant lettres sur lettres & 
Basile et les déchirant sans les envoyer. Ce n’était pas chose facile 
d’exprimer ce que j’avais & dire. Comment lui avouer que j'avais mé- 
connu son affection si pure et si noble au point de croire qu'elle dé- 
pendait des charmes d’un joli visage! J’étais un matin dans ces cruel- 
les_perplexités; Javais laissé échapper ma plume et mes larmes 
tombaient sur mon papier quand Muriel ouvrit la porte du parloir. 

— Qu’y a-t-il? m’écriai-je en cachant ma figure de maniére 4 ce 
qu'elle ne vit pas que j’avais pleuré. 

— Une lettre de lady Arundel, répondit-elle. 

Je saisis cette lettre avec vivacifé. Ma chére lady me demandait de 
la maniére la plus pressante et la plus affectueuse, comme une faveur 
pour elle-méme, de venir m’établir 4 Arundel-Castle ou elle avait 
grand besoin de la société d’une amie pendant les absences inévita- 
bles de mylord. 


« Ma bien-aimée Constance, écrivait-elle, viens vite, je ne puis ex- 
primer tout le bien que tu me feras. Si je ne consultais que mon 
cceur, je te dirais : Viens vivre auprés de moi jusqu ‘au moment ov ta 
mort nous séparera. Mais je ne veux pas étre si égoiste; viens attendre 





136 CONSTANCE SHERWOOD. 


ici que tes doux projets se réalisent et que le sort de Basile soit as- 
guré. Je ne cesserai pas de croire son avenir lié au tien, malgré les 
batons que tu as toi-méme jetés dans les roues d’un char qui aurait 
marché sans obstacle. Tu fais pénitence maintenant, mais aies bon 
courage, le temps t’apportera l’absolution. Je te promets ici une con- 
solation si grande que Je n’ose pas la confier au papier. Ne perds donc 
pas de temps, car d'aprés ta derniére lettre, je crois que la douce co- 
lombe qui te garde dans son nid en a trouvé un autre vers lequel il 
lui tarde de s‘envoler. Laisse-la déployer ses ailes et viens demander 
abri 4 mes vieux murs et au cceur fidéle et plein de tendresse de ta 
pauvre amie. » 
Awne ArunpeL et Surrey. 


Quinze jours s’élaient écoulés; nous nous étions quittées, Muriel et 
moi. Elle était allée chercher sa pieuse retraite au dela des mers; je 
m’étais mise en route pour le chateau d’Arundel. Je fus deux jours 
en route et je couchai au joli village d'Horsham. Pendant la derniére 
partie de mon voyage, la route traversait une grande étendue de ma- 
rais incultes ; enfin j’apergus la mer et mon cceur bondit de joie ; la 
vue de ses flots d’azur semblait me transporter hors des limites de 
notre ile, jusqu’au pays ot Basile habitait. En arrivant au chateau, 
j admirai l’entrée majestueuse ct Jes armes qui brillaient partout au 
soleil]. Un doux visage me souriait 4 travers un étroite fenétre au- 
dessus de la grande porte. Mon amie bien-aimée, plus charmante 
encore dans sa beauté d’épouse et de mére quelle ne )’était aux 
jours de sa gracieuse jeunesse, tenait dans ses bras le johi bouton qui 
avait fleuri sur une noble tige au milieu des adversifés. Son visage 
rayonnait et mon ceeur se fondit de joie quand, 4 moité chemin de 
l’escalier, je me trouvai serrée dans ses bras. Elle me conduisit prés 
d’une cheminée ow veillait uhe flamme joyeuse, dta elle-méme mon 
manteau, mon chapeau et mon voile et me frappant doucement Ia 
joue : 

— En vérité, ma douce Constance, tu es une menteuse insigne, 
me dit-elle en souriant. 

— Pourquoi, ma bien chére lady? répondis-je. 

— Parce que tu es plus jolie que jamais et qu’en définitive les 
tourments que tu as infligés 4 ce pauvre M. Rookwood, en cachant tes 
visions de laideur éternelle sous le masque d'une soudaine mconstance, 
sont une flagrante injustice. Allons, allons, s'il te voyait'& présent, il 
croirait que tu as inventé un prétexte pour ‘lui manquer de foi. 

— Non, m ‘écriai-je, si j'étais assez heureuse pour le revoir, quoi- 
que je ne le mérite pas, il ne pourrait pas douter de ma tendresse; 
J essayerais en vain de la dissimuler. Si la faiblesse de fa maladie 





CONSTANCE SHERWOOD. 137 


n‘avait pas troublé mon jugement, je ne lui aurais jamais fait ]’injure 
de croire qu’il mépriserait le coeur et l’esprit de sa pauvre Constance 
(qu’il a toujours appréciés au dela de leur valeur) uniquement parce 
que la cassette qui renfermait ce qu’il appelait son trésor serait de- 
venue moins agréable aux yeux. Mais Dieu seul sait quand viendra 
Ie jour ot nous nous rencontrerons. Les prévoyances humaines ne 
me permettent pas de ]’espérer. 

Les yeux de lady Arundel me regardaient avec une expression sou- 
riante qui me surprit; car mon cceur était plein d’angoisse en lui 
parlant, et elle m’avait accoutumée a trouver en elle une sympathie 
qui devinait tout ce que j’éprouvais et s'y associait. J’étais naturel- 
lement un peu susceptible, le singulier accueil de mylady suffit pour 
gater le bonheur de mon arrivée. Oh! quels efforts intimes et conti- 
nuels ne faut-il pas faire pour gouverner le petit royaume indisci- 
pliné que nous portons en nous-mémes. Souvent nous n’y faisons 
attention qu’au moment ot de sérieuses rébellions nécessitent |’em- 
ploi du fer et du feu parce qu’elles n'ont pas été comprimées 4 temps ! 
_ Lady Arundel me fit servir & diner, mais je ne mangeai que pour lui 
faire plaisir. Elle me parut agilée; elle commengait une phrase, et 
Vinterrompait aussitdt ; elle allait et venait dans la chambre; elle 

jait et l'instant d’aprés, elle semblait préte a pleurer. Quand j’eus 
fini mon repas et que les domestiques eurent enlevé les plats, elle 
s’assit 4 coté de moi, prit mes mains dans les siennes et ses larmes 
commencérent & couler sur ses joues. 

— Oh! pour l’amour du ciel, qu’avez-vous, chérelady? dis-je en 
la regardant avec inquiétude. 

— Je n’ai rien, répondit-elle, que la crainte de te faire du mal 
en t’'apprenant une bonne nouvelle. 

— Vous redoutez pour moi la joie! répondis-je avec tristesse , 
c'est une crainte que je n’ai pas eue depuis longtemps l'occasion de 
ressentir. 

— C'est pour cela que je m’en inquiéte, dit-elle en souriant a tra- 
vers ses larmes. 

— Quel bonheur voulez-vous m’annoncer, chére lady? Ne me tenez 
pas en suspens, je vous en prie. | 

— Sij'avais at’apprendre, par exemple, dit-elle en serrant mes 
mains avec force, que Basile est ici, ne serais-tu pas bien émue? 

Je dus palir, car je devins tremblante. 

— Est-il ici? dis-je, toute saisie de l’espérance qui s’offrait 4 ma 
pensée. 

— Qui, répondit-elle, il est ici depuis trois jours. 

Je restai un instant sans bouger ni parler. Puis je commencai - 

— Comment est-il venu ? Que lui est-il arrivé? mais un déluge de lar- 


138 CONSTANCE SHERWOOD. 


mes étouffa ma voix. Je tombai dans les bras de mon amie et je san- 
glotai sur son sein sans pouvoir me contenir. Je l’entendis s'écrier : 
« Maitre Rookwood, venez ici. » 

Enfin, aprés des années si longues et si douloureuses, j’entendis 
de nouveau sa voix, je revis ses yeux pleins de bonté qui me disaient 
ce que les paroles n’expriment jamais qu’a demi. Je sentis alors 
un bonheur qui devait approcher de celui du ciel plus qu’aucane 
autre joie terrestre. Nos cours s'aimaient plus que jamais et dé- 
bordaient de reconnaissance envers Dieu. J’étais étonnée d'une féli- 
cité si imprévue, je croyais réver et je craignais de m’éveiller. Que 
de larmes de gratitude je versal en apprenant que lady Arundel 
avait formé ce doux complot, de concert avec Muriel, pour me 
procurer le bonheur dont elle était si souvent privée, celui d’étre 
réunie 4 la personne que j’aimais le plus au monde. C’était elle qui 
avait appris 4 Basile la cause de mon inconstance apparente. Elle 
lui avait écrit qu’elle avait l’espoir de me décider 4 venir auprés 
d’elle dés que Muriel aurait quilté |’Angleterre, en ajoutant qu'il 
serait lui-méme regu avec bonheur au chateau d’Arundel, s'il croyait 
possible de traverser la mer et d’aborder dans un port de la cdéte de 
Sussex en prenant un nom supposé; dut-il méme, comme saint Alexis, 
cacher sa noblesse sous les haillons d'un mendiant. Il n’en fallait 
pas davantage pour décider Basile 4 tenter l’entreprise.!] prit le nom 
de Martingale ct aborda, sur un navire de commerce, au petit port 
de Littlehampton, 4 trois ou quatre milles d’Arundel. De 1a, il vint 
au chateau, ou mylady le recut comme un médecin envoyé par mylord 
pour soigner des maux de téte dont elle souffrait. Il continua de 
passer pour tel 4 notre grand amusement; car plusieurs voisins que 
la comtesse ne pouvait se dispenser de recevoir demandérent 4 con- 
sulter le docteur, et, pour éviler les soupgons, Basile composa et dis- 
tribua quelques remédes innocents qui guérirent parfaitement un 
vicux gentilhomme de sa goutte et une demoiselle de la ville d'un 
violent mal d’estomac. Mais je reviens au jour béni de notre réunion; 
ce fut un des plus beaux de ma vie; une affection profonde rem- 
plissail touf mon ceeur et tous mes chagrins s’évanouissaient comme 
les gouttes de rosée sous les rayons du soleil. Je n’oublierai jamais 
les moindres particularités de cette soirée. Ma longue conversa- 
tion avec Basile, d’abord dans la chambre de lady Arundel, puis 
dans la galerie du chateau; quand je fus fatiguée de la parcourir 
nous nous assimes dans l’embrasure d'une fenétre; elle donnait 
sur une belle vallée et sur Ja riviére argentée de l’Arun, gui coulait 
vers la mer & travers de riants pdlurages et des collines boisées. 
C’était un beau et paisible spectacle, qui s’harmonisait bien avec les 
projet: jue Basile déroulait sous mes yeux. Il avait acheté, en France, 


CONSTANCE SHERWOOD. 139 


avec l’argent que ses débileurs lui avaient rendu, un cottage dans 
un joli village prés de Boulogne-sur-Mer, avec un verger de pom- 
miers, un jardin rempli de fleurs et de ruches et une prairie om- 
bragée par deux chataigniers. 

— En outre, ma bien-aimée, me dit-il, juste en face de cette jolie 
maison, se trouve l’église de la paroisse, ot Dieu est adoré en paix 
et en liberté par des cceurs catholiques. Je n’ai pas besoin, je pense, 
d'ajouler 4 cela aucun autre éloge de notre future habitation. 

Je fus tout 4 fait de son avis. 

— Mais, me dit Basile tout 4 coup, il faut cependant que je te dise, 
ma chére Constance, que je n’ai pas aimé ta manfere d’agir 4 propos 
du changement survenu dans ton visage, ni la lettre ambigué que 
tu m‘as écrite alors. En vérilé! continua-t-il avec véhémence, j'ai été 
douloureusement affecté que tu m’aies fait l’injure de douter de mon 
amour et de ma foi. Si quelque accident m’arrivait aujourd’hui et 
me défigurait, je dois donc m’attendre a perdre ton affection ? 

— Oh! Basile, c’est une chose impossible! 

— Pourquoi impossible, puisque vous avez cru ce changement 
possible de ma part? 

— Parce que, dis-je en souriant, les femmes sont bien plus con- 
stantes que les hommes et ne font pas si grand cas des jolis traits et 
d'une belle peau. | 

— Chut! chut! s’écria-t-il, voici ce qui s'appelle un audacieux 
Mensonge. 

Avec quel plaisir je me rappelle ces doux entretiens! mais pour 
d'autres que pour moi ils sembleront ennuyeux. Il faut donc arréter 
le bavardage de ma plume quisort des limites de la discrétion. 


| Lady Geonerxa FULierton. 
La fin au prochain numéro. 





LETTRES INEDITES 


DE FREDERIC OZANAM 





Les Correspondances de Frédéric Ozanam, qui vont étre publiées, 
achéveront le monument élevé depuis dix ans, par la piété conjugale, 
la plus intelligente et la plus tendre, a la gloire de ce remarquable 
écrivain. Ses ceuvres complétes deviennent peu a peu classiques, et 
elles méritent cette faveur; il y a si peu de livres irréprochables, au 
point de vue de la littérature et de la morale! Nous savons déja, par 
la publication des précédents volumes, ce que la langue frangaise, la 
science, la foi, l’imagination, doivent 4 ce jeune maitre, si prématu- 
rément ravi, et ce quelles ont perdu en le perdant. Mais, puisque 
notre temps aime les lettres privées, puisque, sincére et curieux a la 
fois, ilentend pénétrer dans l’intimité de ceux qu’il admire, il con- 
venait de livrer au public les lettres d'Ozanam. Cette sorte d’indiscré- 
tion n’est pas 4 craindre pour un chrétien, puisqu’iIn’a rien a cacher; 
c’est dans le secret, loin du monde, sous les regards de Dieu, dans le 
cercle des affections et des devoirs, qu'il est tout 4 son avantage. Peut- 
étre, l’écrivain pourrait-il perdre quelque chose 4 cette publicité im- 
prévue de morceaux un peu négligés. Mais le véritable écrivain ne se 
néglige jamais, i] s‘impose un continuel effort, il aime sonart pour lui- 
méme et non pour |’effetextérieur, et il soignetout ce qu’'ilécrit, méme 
dix lignes destinées & tomber sous les yeux et au fond du cceur d'un 
ami. CommeM.de Tocqueville, Ozanam travaillait, raturait, recommen- 
cait ses lettres, et i] les voulait parfaites. Elles le sont, en effet; mais 
leffort est caché; il nenuitpasa l’abandon, ala variété, 4 la concision, 
4 la simplicité, qui sont les qualités du genre épistolaire, auquel la lan- 
gue francaise doit tant de pages charmantes. Les lettres d’un écrivain 
sont comme les cartons d'un peintre; aprés les grandes toiles, on aime 


LETTRES INEDITES DE FREDERIC OZANAN. a 


4 contempler les esquisses du maitre, ses premiéres pensées, un 
paysage, un profil, un coup de crayon rapide et puissant. Ce plaisir 
est réservé aux lecteurs des lettres d’‘Ozanam, qui retrouveront pres- 
qu’a chaque page, la fraicheur et I’éclat deson beau talent, la pureté, 
la dignité de sa belle 4me. On en jugera par quelques-unes de ces 
lettres, choisies presqu’au hasard. 

Avucusrin Cocnin. 


A M. ERNEST HAVET. 
: - -Paris, 22 mai 1849. 
Mon cher collégue, 

Votre lettre me touche beaucoup. Dans l’orage ou nous sommes, c’est un 
rare bonheur d’étre lu, de nouer un commerce de pensée exempt de ces 
cruelles dissidences qui divisent tant de bons esprits. Je vous remercie, 
non de vos éloges, mais de votre approbation sur plus d’un point ou vous 
me rassurez. Je vous suis encore plus obligé de vos difficultés, puisqu’ elles 
me mettent en demeure de m’expliquer mieux, et qu’en allant jusqu’au vif 
des questions, elles suppriment entre nous des réticences et des détours 
dont une franche amitié ne s'accommode pas. 

Croyez d'abord que vous n’avez rien 4 défendre, et qu’a Ja fin de mon 
chapitre VIII, j’ai pu m’exprimer mal, mais que je n'ai jamais voulu atta- 
quer, ni les conquétes légitimes de la liberté moderne, ni les grands logi- 
ciens de Assemblée constituante, ni les principes de 89 qui sont les miens 
comme les vétres. Je songeais & d'autres novateurs et 4 d'autres impatients 
que vous n’absoudrez pas plus que moi, & ceux qui, ne croyant pas 4 |’au- 
tre vie, exigent tout de celle-ci, et qui veulent réformer le monde en sub- 
stituant la morale de la jouissance a celle du sacrifice et du dévouement. 

.Nous sosmmes tous deux les serviteurs de la méme cause : seulement j'ai 
Yavantage de la croire plus ancienne et, par conséquent, plus sacrée. Souf- 
frez que je vous le dise, mon cher collégue, si au lieu d’étre resté sur le 
seuil du christianisme, vous aviez comme moi le bonheur de vivre au de- 
dans, d’y avoir déja passé dix-huit ans d'études, si vous étiez allé au dela 
de Bossuet qui représente 4 coup sir une partie et une époque de I’Eglise , 
mais avec les erreurs de son temps; si vous vous nourissiez de ccs admi- 
rables Docteurs du moyen 4ge, et de ces Péres qui seraient une lecture si 
digne de votre noble intelligence; vous ne feriez dater de la Révolution ni 
la ieberté, ni la tolérance, ni la fraternité, ni aucun de ces grands dogmes 
politiques servis par la Révolution, mais descendus du Calvaire. Yous trou- 
verier, par. exemple que mon opinion sur l'intervention du bras séculier fut 
celle de saint Bernard, comme de saint Martin et de saint Ambroise, que 
l'Inquisition d' Espagne, poussée par les rois, fut blamée et désavouée par 
les Papes, et que la plupart des hérésies tirérent l'épée avant qu'on s’en 

Novemsne 1865, 48 


18 LETTRES INEDETES 


servit contre ellés. Elifh, ptiisque vous avez ‘la bonté de me ‘parler de 
I’ Ere'vouvelle, si votis savies inicwx nus affairus, si vous conmsissies tes 
encouragements que nows avom rocus de Pie IX:, de l'anehevéque de 
Paris et.de:¢e qu'il.y a daiphes considéré dans le-clergé de France, vous-ne 
vous représenteriez pas le peu que vous supposes de catheliques: inteli- 
gents, comme une petite école de thégsophes assis sur les ruines d'un 
vieux culte, occupés a se faire de ses débris une religion 4 leur image et a 
leur niveau. 

Non, mon cher collégue, ne m/‘attribuez point cet honneur dont je ne 
veux pas, de valoir mieux que mon Eglise, qui est bien aussi la vétre : car 
c’est bien 4 volre mére catholique, 4 vos aieux, 4 toutes les traditions de 
l'éducation chretienne, que vous devez celte élévation d’dme, cette droi- 
ture si délicate, cette fermeté chaleureuse qui m’ont toujours attiré vers 
vous. 

Vous m’honorez trop et vous me connaissez mal en me croyant seul ou 
presque seul dans un ordre d’idées qui vous inspire quelque estime. Je suis. 
du nombre de‘ceux qui ont besoin de se sentir entourés, soutenus, et Dieu 
ne m’a pas laissé manquer de ces appuis. Vous voulez biem me distinguer, 
et cependantje suis un faible chratien. Vous méritez d’en connaitre de meil- 
lewrs que moi : vous en connaitrez un jour. Vous verrez que cette Eglise qui 
eut toujours ses plaies, que les. paiens du temps de saint Augustin croyaient 
finie, comme les albigeois du treiziéme siécle et les protestants du seiziéme , 

a toujours aussi ses himiéres, ses vertus, et surtout —puissiez-vous |'é- 

prouver — ses consolations, seules égales aux épreuves dela vie et aux an- 

goisses d’un siécle tourmenté. " 

Je ne touche qu’en passant ces. points qui voudraient toute la liberté d'un 
entretien amical. Je vous demanderais pardon de les avoir effleurés si vous 
ne m'aviez donné le bon exemple. 

Depuis que j‘aieu l’honneur de vous conmaitre, j'ai bien vu, mon cher 
collégue, ces sentiznents que vous avez la bonté de m’exprimer. Vous m’en 
inspirez de semblables. Beaucoup de choses nous rapprochent : s‘il en res- 
tait une qui fit entre nous wn nuage, croyez-m@i disposé de grand ceeur a 
tout ce qui pourrait l’éclaircir. 

Tout & vous. 


IT 


AM. CHARLES OZANAM. 


Dieppe, 5 septembre 1854. 
Non cher frére, is : 

Mille remnerciments des soins que tu as pris. Mon tivre et mes notes mie 
sont arrivés hier sans accident. Je n’en travaille pas beaucoup plus pour 
cela; mais je me dis que Je puis travailler, ce ami est déja wne assurance 
contre l’ennui. Ensuite je parcours mes notes, j’euvre mon fivre, je donne 
carriére 4 mon imagination, je fais des plans, jusqu'a ce qu’ Amélie m’em- 
méne 4 la jetée ot le vent du nord emporte mes plans, et'je me mets a 


-” 


DE FREDERIC OZANAN. "3 


regarder peur la vingtiéme fois jusqu’a quelle Banteur s’éléve la mer, ow 
combien i’on compte de voiles a l'horizon. Tu vers que ['étede se manque 
poim. Landi nous passimes.une des plus charmantes journées. Le ciel &ait 
d'une sérénité pasfaite; la mer argemtée, étincelante, venait se jouer sur le 
sable ; 4 droite.et 2 gauche les blanches falaises se courbgient pour former 
un bassi# immense. Au mileu, Deeppe et ta belle vallée qui s’étend der- 
riére ia ville; sur une bavteur, le chitcau avec ses vieilles tourelles ef ses 
reeuririéres, puis la grande tour de iégkse Saint-Jacques, un bel édifice 
gothique. Aprés les bains nous passimes presque tout le jour & sous pro- 
mener, en nous reposant de temps & autre sens de beaux arbres, au berd 
de la petife riviére qui court dans ia valiée. Cependant nous avons poussé 
nes explorations savamtes dans les environs. Jeadi Ja vue d'Arques et dw 
cbAteau nous a ravis. La beauté si vantée des campagnes d’Angleterze n'a 
rien qui dépasse la verdure de cette vallée of paissent de belles vaches de 
Normandie ; avec cela d’imposantes ruines, une grande foré¢ sur tes mmame- 
lons voisins, et dans le leintain ia mer. 

Ta visite aa Cirque de Gavarnie a bien achevé ton voyage des Pyrénées, 
et ce que ta nous en racontes n'est pas propre 4 diminuer cette curiomté 
qui fait des Ozanam une véritable famille de juifs errants. 

Kt nous aussi nous aurions beaucoup & te raconter. Je ne sais si Alphonse 
t'a laissé une lettre dans laquelle je lui exprimais mon sentiment de Londres- 
et de l'Exposition. Pour ne pas trop me répéter, je dirai seulement que 
Londres est la ville la plus impesante du mende au premier aspect, torsqa’é 
travers la brume qui l’enveloppe et l’agrandit encore, on fa voit s‘arrendiwv 
en demi-cercle au bord de la Tamise avec cette multwade de clochers, de 
colonnes, de portiques, au-dessus desquels plane le déme de Saint-Paut. 
Mais de preés, et si on les étudie l’un aprés l'autre, ees moraments aoircis 
et disproportiennés, ne témoignént plus que Vismpuissance ; |arpuissanee 
de la richesse 4 se proearer ce que l’or ne paye pas, A transplanter sur une 
terre ingrate le gout et Pinspiration de Ia France et de Italie. Au mihew 
de ces imitations malheureuses, il faut faire deux grandes exceptions pour 
la vieille abbaye de Westminster, et pour le nouveau palais du Parlement. 
Ici l’architecte a eu la sagesse de retourner au style national, au gethique 
fleuri du quatorzéme siécle, et il en atiré d’admirables effets. Pour l'exhi- 
bition, mes derniéres visites n’ont rien ajouté 4 la premiére impression ene 
jen ai ressentie. Rien n’est plus beau que |’ ordre avec lequet on a rassembié 
dans un seul édifice la variété infinite des richesses humames. Les savants 
y sont ravis de tous les prodiges que la mécanique fait voir et de tows ceux 
quelle promet. Mais si l'on met 4 part l'exposition indienne et chinoise, 
je suis désenchanté par cetle uniformité sous laquelle la civilisation maté- 
nelle menace d'envelopper le monde. Il y a la des chapiteaax de carton- 
pierre pour les colonnes d'une nouvelle banque qu’on batit 4 Adélaide- 
Town, en Nouvelle-Hollande. Ii y a des pianos fabriqués au Canada et des 
tables venues de la terre de Van-Diémen. Cette exhibition n'est guére que 
celle des objets de luxe, des produits que demande et paye la classe des 
riches, Les besoins factices de cette classe se ressemblent d'un bout 4 
l’autre du monde; une parure destinée 4 la reine d’Espagne, est précisé- 


744 LETTRES INEDITES 


ment la jumelle de celle qui doit orner le front d'une impératrice de 
Russie. Dieu avait fait la terre d’une variété infinie qui la rendait agréabte 
a ses yeux; l'industrie menace d'y metire ane monotonie qui entrainera 4 
sa suite la lassitude et ennui. Pour moi, aprés avoir vu cet abrégé de la 
puissance humaine au bout de soixante siécles tout 4 l'heure, je me disais : 
« Quoi! l'homme ne peut rien de plus? Le dernier effort de son génie sera 
de croiser lor sur la soie, de méler des feuilles d'émeraudes 4 des fleurs 
de diamants! » Et au sortir je me réjouissais de voir les gazons verts du 
parc, les groupes de grands arbres, les moutons qui paissaient au-dessous, 
et tout ce que l'industrie n’avait pas fait. 

Mais a la vérité, l'exhtbition n'est qu’un vain spectacle donné aux déseu- 
vrés du siécle; si l'on ne voit pas ailleurs les grands moyens qui ont permis 
4 YAngleterre de réunir ainsi sous sa tente les trésors des deux mondes. 
Ce n'est pas dans cet édifice fragile et éphémére qu'il faut chercher le secret 
de la grandeur anglaise. 

Pendant qu'au-dessus des ponts se déploie la ville du luxe, la grande 
capitale, ob se pressent les étrangers ravis; c'est au-dessous des ponts, 
en descendant la Tamise, que s étend une seconde ville de Londres qui fait 
la vie de la premiére. Celle-la n’a de monuments que ses vaisseaux, dont 
les mats plus pressés et plus sveltes que toutes les colonnades, vont porter 
sous toutes les latitudes le drapeau britannique. Celle-la a le Tunnel, ot 
l’on marche sous un fleuve immense sans entendre méme le bruit de ses 
eaux. Celle-la a les docks, ces bassins ot s‘abritent vingt-cing mille bati- 
ments. Tout autour s’élévent des magasins innombrables : nous y avons 
cheminé durant des heures, dans des rues entiéres composées de boites de 
thé, ou de balles de sucre, ou de laines d’Australie. Au-dessous, la lampe 4 
la main, nous avons parcouru des caves gigantesques, ol viennent s'ense- 
velir les vendanges de |’Espagne et du Portugal. Ce sont de véritables cata- 
combes, mais les catacombes de Mammon, bordées non de sépultures, 
mais de tonneaux qui valent de l’or. Voila l'exposition véritable, et une 
matinée passée dans ces lieux sombres et opulents, m’a peut-étre plus 
frappé, plus instruit que les élégantes galeries du Palais de Cristal. 

Cependant je ne sais encore prendre mon parti : d’un cété on ne peut 
refuser une juste admiration 4 tant d’activité, de travail et d’intelligence. 
Evidemment le progrés de l'industrie est légitime, il entre dans la vocation 
de lhumanité, et toutefois je ne saurais m’empécher d’y sentir quelque 
chose de dangereux, de tentateur et de satanique. Assurément ces mer- 
veilles éblouissantes ne s'étalent pas sans péril devant des yeux déja trop 
épris des biens de la terre. Il me semblait toujours voir au seuil del'Expo- 
sition le démon qui transporta le Sauveur sur la montagne, et qui disait 
encore: « Je vous donnerai tout cela si, vous prosternant, vous in'adorez. » 
Puis, ce qui me semble un signe de réprobation, c est que ces richesses ne 
servent pas, au bout du compte, 4 rendre meilleur le sort de l'humanité, 
Je sort du grand nombre. C'est que la ville la plus riche de l’univers est 
aussi celle qui traite le plus rudement ses pauvres, pendant que l'étranger 
erre avec enchantement dans la fastueuse rue de Regent-Street, derriére 
cette rue méme il y a des quartiers affreux oti croupit une misére dont 


DE .FREDBRIG OZANAM. 145 


nous n'avons pas dexemple. J'ai visité, avec un membre de la Société de 
Saint-Vincent-de-Paul, quelques-uns de ces réduits, et j'ai su qu'il fallait 
aux Anglais beaucoup de vertu et de courage pour secourir personnellement 
ces affreuses miséres, non qu’ils soient avares de leur argent, mais dans 
ce pays aristocratique le contact de l’indigent souille et compromet. On ne 
recevrait pas la monnaie d’un cocher, s’il ne la pliait dans du papier. 
Comment se résoudre a presser la main d'un mendiant irlandais? Cependant 
nos confréres de Saint-Vincent-de-Paul ont su vaincre les préjugés de leur 
naissance, ils font beaucoup, de bien, et c’est avec joie que j'ai passé une 
soirée au milieu d'eux. 

Nous avons trouvé ua autre asile contre le bruit, le faste et les misdres 
de Londres en allant passer un jour 4 Oxford. La, une paix profonde, une 
ville du quinziéme et du seiziéme siécle, toute debout, avec ses grands col- 
leges qui ont conservé l'architecture gothique ou celle de la Renaissance. 
On peut errer dans leurs cloitres, dans leurs beaux jardins, sans que rien 
ne vienne rappeler la différenee des temps. Les deux colléges surtout de 
Christ-Church et de Sainte-Madeleine, nous ont charmés, et peu sen est 
fallu que nous y prissions notre demeure, car si le célibat est la régle 
commune de ces communsutés, il y a exception pour les Chanoines de 
Christ-Church. J'ai vu aussi avec un plaisir bien grand la bibliothéque 
Bodleienne. Dis bien 4 Daremberg que son ami, M. Coxe, nous a fait le plus 
gracieux accueil. I] nous a montré les célébres marbres d’Arundel, les 
salles de l'Université, et il nous a beaucoup plu par un mélange de 
science et d’urbanité et de naiveté qui en fait le digne habitant de ces vieilles 
demeures. 

Adieu, cher frére, nous t’aimons tous, mais personne plus que moi. 


Ul 


AM. DUFIEUX. 


Biarritz, 6 novembre 1852. 
Mon cher ami, 

Je suis arrivé a Biarritz fatigué de quelques excursions dans les monta- 
gnes: il afatlu plusieurs semaines pour me remettre. Enfin ona décidé que 
je passerais l’hiver dans le Midi; mais je ne sais encore sous quel ciel. Je 
suis 4 la porte de I’Espagne, trés-attiré par ce beau pays, un peu effrayé des 
difficultés et des fatigues qu’on m’y promet. Au milieu de ces incertitudes, 
le découragement me gagne: je m’afflige de tant de mois perdus a une épo- 
que de la vie ow il ne faudrait pas perdre un jour, et je retombe dans une 
tristesse qui me fait trop oublier que je suis chrétien. 

Toutefois, cher ami, je me reproche souvent mon ingratitude. Car Dieu, 
en me soumettant 4 cette épreuve, m’a entouré de tout ce qui pouvait l’a- 
douair... Je souffre peu; je vais, je viens, etje puis godter tout 4 mon aise 
les plus grands spectacles du monde. 


“146 LHTERES SHEDITES 


Oh! mon ami, n accuses plas. ce que vous appeber ics ilbasions de netre 
jeunesse, et we nous repentons pes d’aveir eru 4 la podsice. Duns d’ autres 
woyages, me pensde état distraite par les ouwrages des hommes. Dane ces 
pays-ca, ou l'homme a peufait, fe ne veis plus que les auwesde -Diew, ct je 
ie dis maintenant avec toute Fardeur de la foi: Bicu n'est pas sentement le 
gsand. gsometre, le grand législateur, c'est aussi le grand artiste. Dieu est 
Yamteur de toute peésie; il l'a répandue a flots dans la création, et, s'il a 
woule que je mande fit bea, # a aussi voulu beau. Auwtrement, dites-mei 
pourruei ces belles eames des Pyrénées portent avee tant d'essor leurs pies 
de granit rose jusqu’au ciel? pourquoi s'‘échappent de teurs flanes des eas- 
endes 31 bondissastes, des torrents si bruyants et si purs? Oai, il ya comme 
ws semtiment de puseté morale sur ces hauteurs que be pied de homme 
souille rarement, au bord de ces eaux qui ne désallérent que tes chamon, 
an intheu de ces fleurs qui ne s'owsrent que peur parfumer la solitade du 
Sagnesr. Bevid avest viewsé les commets du Liban, quand il s‘écriait: Mira 
dslis in adits Bominus! ibavait contemplé la mer, quand il désait : Wérabiles 
alationes muris. : 

Nous aussi, nous sommes descendus au bord de F'Getan ; nous sommes 
4b dons un joli village jeté sur des écucils, et nous ne wous laseons pas des 
grandes seénes qu'il nous donne chaque jour. Tout le monde seit que le 
mer a une majesté nefmie; mais ce n'est qu’en fa voyant qu'on apprend 
combien: elle a de gwice. Nous revenons, ma femme et moi, teat enchantés 
@un coucher de soleil. L'astre allait disparaitre derriére les montagnes 
d Espagne que mows découvrons ditci, et dent les lignes hardies se décon- 
paient sur un ciel parfaitement beau. Ces montagnes baignaient leurs pieds 
dans une brume lnmimeuse et dorée qui planait av-dessus de la mer. Les 
lames se succédaient vertes, azurées, quelquefois avec une teinte de rose 
el de lilas, et venaient mourir sur une plage de sable, ou biense briser con- 
tre les rochers qui encaissent la plage, et qu’'elles blanchissaient de leur 
écume. Le flot, venu de loin, montait contre I’écueil et jaillissaiten gerbe 
avec toute l’élégance de ces eaux que l'art fait jouer dans‘les jardins des 
rois. Mais ici, dans le domaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaque jour 
ils recommencent et varient chaque jour selon la violence des vents et la 
hauteur des marées. Au dela de cette variété inépuisable et de ces mer- 
veilles diverses qui animent le rivage, il y al'immensité quine change poiat, 
il y a la pleine mer s’étendant 4 perte de vue comme ume image de linfini, 
il ya le bruit des flots qui ne se taisentjamais et qui rendent semoignage & 
leur Créateur... 

dl faut, cher ami, que je cempte smgulidvement, je me dis pas sur vetre 
affection, mais sur vos instinels pogtigues, pour dcrire ceci @ un habitent du 
quai Saint-Benoit, qui n'apergoit les tempétes de la Sadne qu'a travers des 
fenétres bien fermées. Que voulez-vous? Je reateais ému des belles choses 
que je venais de voir, et je vous ai écrit de |'abendence du coeur. Cela ne 
Vaut-il pas mieax, aprés tout, que si je vous avais. écrit avec.Ja méme abon- 
dance. dans un de ces jours de tristesse oi je vois tout en neir, ot je réve 
ma carriére perdue, une triste existence de malade, ef ma famille abaadea- 
née a tous les hasards du plus sombre awenix, Car c'est.la, cher agai, ce que 


DA FREDARAG OZANAM. 741 


jewisedaamoup, a cast. pounquoi je-veus demagde de faire encaxg prier 
pour m0}. tree 
Adieu; consarne ay. paunre exilé cate amilié.si, donee, qui, nelpi mangpa 


jamepie aux plus. mauvais moments de la, xig 


IV 


AM. AMPERE. 
Pise, 15 janvier 1853. 

‘Mon cher ami, (es ee 
Je viens de faire un bien agréable voyage, non pas comme vous Fenten- 
‘dez, sur cette céte superbe qui va de Génes 4 Livourne par la Spezia et 
Carrare; mais en Amérique et dans votre compagme. Avec vous j'ai senti 
frémtir sous mes pieds tes plus puissantes machines dy Franklin, avec vous 
la vapeur intelligente m’a poussé au port de New-York; j'ai vu ces chantiers 
infatigables, ces usmes toujours embrasées, ces chemins ¢e fer traversant 
les rues des grandes villes; je me suis arrété dans Broad-Street acété de ces 
deux sauvages qui fifmaient aux poy'tes des magasins, Vous m’avez fait ad- 
mirer. au mifieu de 19 prodigieuse activité des hommes le caractére étrange 
de ta nature, les couchers de sojeil plus enflammés que ceux de la Gréce ét 
de I'Italie. Enfin vous voutiez me faire des amis dans le noyveau monde 
comme dans !’ancien: par voys j'ai pénétré au ceeur de l'Univerité de Cam- 
bridge. Yous m’avez présenté 4 des hommes que je connaissais 4 peime et 
que j‘aime 4 présent, Everett, Agassiz, et surtout le poéte Longfellow. Je 
vous dois un joli moment dans son cottage, le livre de ses poésies 4 Ya main; 
ef, retrouvant toujours en vous ces lumiéres qui me sont aussi précieuses 
que votre amitié, j’ai appris &juger d'un seu) trait la littérature américaine. 
Je lx vors obfigée de se rattacher 4 la tradition européenne, et je reconnais 

que pour elfe il n’y a plus d’Océan. 

- Mais, mon cher voyageur, madame Ozanam vous jure qu'il y a toujours 
une Méditerranée ; 4 telles enseignes que pendant quatorze heures elle a 
baflotté de la fagon la plus irrévérencieuse uos personnes et quatre-vingt- 
dix autres chrétiens assez téméraires pour s’étre confiés 4 ce ep élé- 
ment. Oui, tandis que vous filez des noeuds incalculables snr 1’ tlantique, 
nous autres du vieux continent nous revenons aux navigations d'Homére, 
nous mettons une nuit et la moitié d'un jonr a faire la course de Livourne, 
et il ne tient qu’a notre capitaine de nous procurer toutes les aventures de 
YOdyssée. Enfin si nous avons échappé qux Lesirygons, aux Cyclopes et aux 
étahles de Circé, nous sommes arrivés dimanche mouillés ‘jusqu’aux os 
corps et biens, la lame avait passé sur le pont, balayé les magasins et vi- 
sité les mafles: la pluie la plus furieuse favorisait notre débarquement. 
Jygez sila chose semblait faite pour la personne délicate de votre am, 
et pour la santé de ses compagnes. Cependant les trois voyageuses en 
sont point mortes, et il parait que yotre ami vif encore, puisqu'il écrit pu 
croit écrire. Bref on en fut quitte pour un peu de rhume, et lundi on remer- 
ciait Dieu dans la cathédrale de Pise. Ah! devant la grande image du oe 
qui remplit l’abside, c’est bien le lieu de réciter le Te Deum et de dire: Tu 


748 LETTRES INEDITES 


Rex gloriz, Christe ! Je Yai trouvée teujours aussi belle, cette basilique, 
une des premiéres admirations de ma jeunesse ; je l’aime encore passion- 
‘nément, méme aprés Amiens et Chartres, méme aprés Burgos. 

Oui Burgos; car je ne m’y trompe pas: vous me raillez sur ce point, 
moqueur aimable, et vous vous entendez avec Amélie qui prétend que J'ai 
vu des yeux de l’imagination les merveilles de la Castille. Je vous écris 
dans la sincérité de mon enthousiasme, et voila que grace 4 votre amatié, 
ma lettre circule en hauts lieux, parmi des gens qui ont peut-étre peu de for 
au Cid et aux sept infants de Tara. Et qui sait s'il ne se trouvera point [a 
quelque attaché d’ambassade qui traversant Burgos au galop de ses chevaux 
n’y aura vu qu'une cathédrale remarquable et de misérables masures. Cette 
méme dame ici présente, qui n'a rien vu, mourant de peur que je tombasse 
malade, ose bien me soutenir que les campagnes de la vieille Castille n ont 
point la beauté de la campagne romaine, que j'ai surfait las Huelgas, et 
vanté outre mesure Miraflores; elle donnerait le tombeau de Juan II pour 
trois maravédis, et elle craint qu'avec mes exagérations je n‘ai fait la figure 
d'un don Quichotte dans les salons dont vous parlez. Mais je tiens bon: 
j'ai toutes mes notes, et de retour a Paris, si Dieu me préte vie et me donne 
la force de faire quelques lecons sur le poéme du Cid, je me propose de 
tirer parti de ce voyage d'Espagne; et vos conseils aidant, d’écrire une 
vingtaine de pages dont vous n‘ayez pas & rougir. 

En attendant, et aprés m’étre remis pendant quelques jours de mon 
naufrage , je vais suivre vos bons conseils. J'espére a la fois remplir la mis- 
sion du ministre qui me charge d'étudier les commencements des institu- 
tions municipales en Italie, et me conformer 4 votre avis qui est de laisser 
un peu l’érudition pour un travail plus littéraire, plus animé et en méme 
temps plus facile. Je crois vous avoir parlé plusieurs fois d’un épisode ad- 
mirable négligé par Sismondi, ignoré de presque tous les historiens de 
I'Italie, et qui est cependant le commencement méme des républiques 
italiennes. C’est Emancipation de la commune de Milan. Nous en avons 
le récit pathétique dans plusieurs chroniqueurs contemporains. Nous avons 
les discours prononcés aux assemblées du peuple, les lettres de papes et de 
leurs légats. Grégoire VII et Pierre Damien s’y trouvent méiés : et les héros 
de cette liberté milanaise, un diacre et un chevalier, morts en combattant 
contre les archevéques simoniaques, ont été mis au nombre des saints. La 
riche bibliothéque de Pise m’offre tous les documents de cette révolution 
memorable, en revenant par Milan je prendrai cette derniére impression 
des lieux qui colore et fait vivre l’histoire. Je voudrais écrire une narration 
dans le genre de celles de M. Augustin Thierry ; sauf a la faire précéder 
d’une préface oi je rattacherais |'émancipation de Milan, a celles de Ra- 
venne, Rome, Florence, qui semblent s'étre accomplies sous le méme 
souffle guelfe et a la faveur des mémes tempétes. Voila un sujet circonscrit, 
interessant si je ne me trompe pour tous les esprits cultivés, et en méme 
temps qui ne demande pas des recherches trop profondes, mais surtout 
de la mise en ceuvre, du choix, de fidéles traductions, ce que peut faire un 
malade de Pise, principalement si le soleil italien vient briller a sa fenétre 
de Lung’ Arno et réchauffer ses pensées. 


DE FREDSRIC. OZANAM, 7149 


Vous voyez donc que j'ai regu votre benne lettre, et je-la compte parmi 
les plus aimables surprises de la nouvelle année. Vous m’attendiez patiem- 
ment a la poste de Pise, et, au moment of je me croyais dans une ville 
étrangére, j'y trouvais le meilleur de mes amis. Vous avez le secret d’étre 
bon pour tous; ma belle-mére, ma femme et jusqu’d petite Marie étaient 
ravies de la part que vous leur faites dans vos souvenirs. Quant 4 notre 
cher Romain il manquait encore 4 notre réunion de famille. C’est nous qui 
devons l'aller rejoindre dans la ville éternelle ot ii est non pas immobile 
sur sa chaise curule, mais retenu par l'exécution d'un tombeau 4 Saint- 
Louis des Francais. 

ll me semble honorable pour un jeune artiste d’avoir mis une pierre de 
sa facon dans un pays ot il y a tant de pierres impériesableg. J’ envie a cet 
heureux frére le privilége qu'il eut de visiter Rome avec vous, et puisque 
vous le permettez, je vais faire les voeux les plus ardents pour que la foudre 
tombe sur le Collége de France. 

Cependant ne me croyez point si égoiste que je veuille interrompre vos 
travaux, surtout quand vous voulez bien m’en dérouler un dessein si beau 
et si attrayant. Pendant que votre Amérique achévera de nous déployer ses 
grands tableaux, vous réveillerez les sphinx égyptiens qui dorment au fond 
de votre cabinet, et la France vous devra d'inscrire le nom de votre pére 
une seconde fois 4 cété de Pascal et de Descartes. Ne craignez point: aux 
yeux des plus mal prévenus le mathématicien fera passer le philosophe ; 
pour le grand nombre de ceux que les choses du temps n’enivrent pas, il 
sera doux de trouver 4 la suite de ce beau génie un refuge dans les régions 
inaltérables du vrai et du bien. Avec de telles préoccupations, je vous ad- 
mire de pouvoir conduire encore la pensée d'un cours qui est lui-méme 
introduction d'un livre impatiemment attendu. Car vous avez raison de le 
dire: tant d'études et de voyages, une si juste faveur du public pendant 
trente ans donnent droit d’attendre de vous une ceuvre impussible a tout 
autre. Je ne parle pas en flatteur, mais en ami exigeant et jaloux, quand je 
dis que vous devez 4 votre siécle un monument. Dieu vous a tout donné 
pour le mener 4a fin: il y ajoutera ce qu'il se réserve de nous accorder jour 
a jour, le temps et la santé. C’est l'un de mes voeux du nouvel an : joignez-y 
le souhait trés-vif de vous revoir, et de reprendre avec vous ces entretiens 
dou le coeur sort aussi content que l'esprit. 

Heureusement les jours qui faient nous rapprochent. Voila déja plus qu’a 
moitié passé cet hiver dont les rigueurs méloignaient de Paris. On dit ce- 
pendant que vous n’avez vu ni les neiges ni les glaces ; et nous, en suivant 
jusqu’a Génes cette merveilleuse route de la Corniche nous avons joui d’un 
ciel toujours pur, d’un soleil d’été : nous cheminions entre les foréts 
d’oliviers, d’orangers, de citronniers tout chargés de leurs fruits d'or. 
Et lorsqu’arrivant 4 Bordighera j'ai apercu non plus quelques touffes, mais 
des bois entiers de palmiers balangant leurs feuillages superbes, je me 
suis cru transporté avec vous sur la terre des tropiques. Sans doute nos 
avaries de dimanche dernier, et les pluies de cette semaine ont un peu re- 
froidi cette chaleur. Mais ce soir le temps redevient beau, d‘ailleurs |’ex- 
tréme douceur de I’air est toute consolante pour ma personne. Je continue 


TS LEATAES INGDITES 


dons de me soutesir, et les forces.quete texitement.de-mon-frére ‘avait 
rendues ne: s'en vont pas. Jiespére bien que j'achéverai de ronalire au 
printemps. Quelle que seit la velonté:de Diew, il faut.que je Uuttende avec 
amour, puisqu’il méle tant de joies‘aus: amevtumes do: son calice. 

Ceax qui m’entounent me eemblent de bontés, et les absents me 
touchent par la tendre: fidélté de leurs affestions, ce n'gst- pas aesex : vous 
voulez en multiplier le nombre: eb veus me prometter la conmaiesance de 
M. de Teequevilie. Bites-lui d’avance combien vet espoir me chamme et 
m'hoenere. 7 

Adieu, trés-cher ami ; mais tout en restant le plus labortewx. et te pias 
até des hommes, ne vous laissez pas ablmer par les: veitles. Fous ceux 
qui vous ailment avec moi. vous prient de vous conserver. Adieu: ‘encere: 
Que. ye voudrais vous server in main! 


¥ 


A. FOISSET. 
| " Pise, 4 février 1853. 
Monsieur et trés-cher ami, 

Quand on est 4 trois cents lieues des siens, syr une terre étrangére, 
qu'on y est souvent malade et un peu découragé, on trouve bien aimable la 
voix d'un ami. Mais si cette voix vous félicite et vous loue, faut-il avouer 
qu’on la trouve plus douce encore? Demandez-le 4 madame Ozanam, et 
qu'elle vous dise le plaisir que nous a fait le Correspondant du 10 janvier, 
combien votre souvenir nous touchait dans cette solitude de Pise, et, comme 
notre amour-propre s'épanouissait au souffle caressant de vos éloges ! Ce 
pendant, cher ami, laissez-moi vous te dire; c’était trop. Que le livre ne 
vous etit pas déplu, et que vous en fissiez la confidence au public; je devais 
vous en remercier ieichvemelt Mais ne dois-je pas vous gronder, comme 
chrétien, de tout ce que vous dites de "homme, de cet homme que je con- 
nais mieux que vous, et que je vois tous les jours, si peu simple, si occupé 
de lui, si peu digne des belles choses qu'il étudie et des belles Ames qui 
Yaiment? Ceux qui croiraient me connaftre sur votre parole, seraient bien 
étonnés, en venant frapper 4 ma porte, de trouver un convalescent de la 
plus mauvaise espéce, souvent abattu, souvent irritable, toujours inégal, 
mal résigné aux volontés de Dieu, et mécontent surtout de ne pouvoir re- 
prendre des travaux ot sa vanité avait son compte. Je ne vaux guére en 
santé, mais la maladie qui sanctifie tant de gens ne me rend pas meilleur, et 
c'est pourquoi j'ai prié et j'ai mis tous mes amis en priéres afin qu'il plat 
au ciel de m’‘en délivrer. Tant de voeux ne pouvaient pas rester inexaucés ; 
mais il parait aussi que mes péchés ne pouvaient demeurer impunis. Le 
danger a bientét disparu, un moment méme Ia santé a semblé revenir : de- 
puis lors la fatigue d'un long voyage a ébranlé mes forces, et je suis ict 
souffreteux, chancelant, mais ne tombant point, 4 peu prés comme la tour 
penchée devant faquelte je passe chaque jour. Voild un exemple qui devrait 
me rassurer et m’instruire. Car toute penchante, elle dure depuis tantot 


DE. FMRBEFEC OZANAN. 751 


sept cents ans, ot clle ne came pus de servir Dien 4 sa maniére, en te célé- 
brant par je voix de sen caches. 

En anéuee temps que ces beaux monuments me fent be morale, iis me 
donnent aussi des legons de goti et de seine bittératere. Ah! que je me 
sens loin des qealdés que vous wi atéribues depetis que je revers, que je fré- 
quente les euvres vraiment. neives del'art chrétion } Je ne veux rien Mer A 
la gloize de gotre architecture gothinuse ew pour mieux dire franeaise: ¢’est 
inen du Bhina la Seme que siégemt comme dee remes tes plus imposentes 
cathédrales de ln chrétienté. Mais i] faut venir en Toscame pour voir se dé- 
velopper ensemble, ef dans leur. perfaite harmon#e, tes trois arts du dessin. 
Ce cein de terne esi vrameecat pour mous ce que fat la Gréce peor!'antiquité. 
Je viens de passer huit jours 4 Florence, j'ai reve Lueques; le BOme de 
Pise et le Campo Santo-sent seus mes yeux ; Sienwe, Orvieto reviennent saris 
cesse dans mcs comparaisous et dang mes souvenirs. Je ne crois pas que le 
Fesie du mende ait rien d’égal. Aillears i y a des édifices, om y pose des sta- 
tues et des tableaux. Mass ict senlement et sur quelques autres points de lf 
tale que le génie Tosean a visités, dt y » des monuments, c’est-d-dire 
des ceuvres sorties de terre d’am seul jet, bities, sculptées, pemtes, ani- 
mées dane méme pensée, d'une méme poésie, auxqueHes on nepeut pas plus 
enlever leurs fresques et leurs bas-reliefs, que leurs fendations et leurs 
tours. En revoyant les vieux pales de Florence, et ees nmws menacants qui 
recélent tant de chefsd'eeuvre de grace et de délieatesse, je me rappelais 
histoire de Samsen, les abetlles faisant lewr miel dams la gueule du bion 
étramglé, et }'énigme que be héros diIsraél proposak aux Philistines: la 
force a produit la doucewr. Quai de plas doux que le miel et de plus fort 
que le lion ? Ne puis-je pas dire aussé qaoi de phus fort qu'Arnelfo di Lapo, 
Orcagna et Daate ? ef quoi de plus doux que le Bienheurewx de Fiesele ? 

Ce Bienhewreux de Fiesole est maintenant dans toute sa glowe et jamais 
je n’ai ve de réhabilitation plus rapide ni plus complete. Quand je vins en 
Italie pour ta premiére fois, tout jeune homme avec mon pére, il y avait au 
musée de I’Académie delle Belle Arti quelques vieux tableaux de Fiesele re- 
légnés dans ua grenier avec d'autres peintures anciennes yvouées aux vers 
et 4 la poussiére. Maintenant dans la méme galerie ees tableaux oecupemt 
les places d'honneur, et une chambre teut entiére, comme ume sorte de 
sanctuaire de prédileetion, est réservée aux ceuvres du Bienhesreux. Les 
plus fins crayons, les burins les plus exquis s’exereent 4 reproduire ses 
moindres compositions ef jusqe aux miniateves dont 11 décora les reliquaires 
de Sainte-Marie-Nouvelle. Voila pourtant te frum de deux livres, celui de 
M. Rio et celui de NW. de Montalembert, qui oat inspiré 4 leur tour ha belle 
Histotre des artistes dominicams, par le pére Marchese. Ll) est vraiment 
consolant de trouver une feis que de bons livres aient fait faire de bon- 
nes setions, que des parales écrites en Franee aient secoué ba poudre et ca- 
ché le badigeon qui cachaient les merveilles de IItahe, et que ce miracie 
soit l'ouvrage de nos amis? 

Je voudrais que Ja foi du peimtre de Fiesale se ranamat en ltalie comme 
sa reputation, et que cette terre catholique retrouvat la ferveur qui lui ft 
produire tant de chels-d’@uvre. Mais autant qu'on en pent juger aprés un 


7152 LETTRES. INSDITES 


mois de séjour, les conditions relizieuses-:de ce pays-semblent trés-compli- 
quées. En général les plus grands esprits sont des chrétiens, méme des con- 
vertis, mais en méme temps ce sont des libéraux et par conséquent des mé- 
contents. Dans la bourgeoisie je crois reconnaitre tous les mauvais senti- 
ments de notre bourgeoisie de la Restauration. La masse du peuple, ici du 
moins et a Florence, remplit les églises. A la différence de notre France on 
voit méme aux jours d‘ceuvre les autels entourés, non de gens comme il 
faut, mais d'artisans, de cochers, de paysans et de femmesde la halle, avec 
lesquels il faut se coudoyer si l'on veut s’asseoir sur les bancs qui rempla- 
centnos chaises. Je vais presque tous les jours 4 la messe de onze heures, Saint- 
Simon l’appellerait la messe de la canaille, Je trouve les communions plus 
nombreuses que je n’aurais cru. Cependant le protestantisme fait de grands 
efforts et trouve des sympathies dans ce pays ou il en excita déja au seiziéme 
siécle. Il ya une grande liberté de publier et de vendre : j'ai trouvé chez 
les petits élalagistes de Florence la traduction de nos plus mauvais livres. 
Leclergé s’effraye, mais cette frayeur a cecide bon qu'elle le réveille. L'E- 
glise voit qu’elle doit recommencer une vie de combats, et les approches 
de la lutte rendent possibles des ceuvres qu'il y a six ans on déclarait inop- 
portunes. Ainsi, nous avons 4 Génes de trés-belles conférences de Saint- 
Vincent-de-Paul, animnées du plus pur esprit de notre société. D’autres se 
sont fondées 4 Livourne, 4 Pise, 4 Florence. Dans cette capitale du José- 
phisme, un jeune et pieux chanoine dont la mére est dame d'honneur de la 
grande duchesse, met tout son zéle 4 protéger notre association. J'ai eu la 
consolation d'assister 4 une de leurs séances, comme j‘avais visité en 
d'autres temps nos confréres de Londres et de Burgos. Les larmes de joie 
me viennent aux yeux quand je retrouve 4 ces distances notre petite famille, 
toujours petite par l’obscurité de ses ceuvres, mais grande par la bénédic- 
tion de Dieu. Les langues different, mais c’est toujours le méme serrement 
de main, la méme cordialité fraternelle, et nous pouvons nous reconnaitre 
au méme signe que les premiers chrétiens: voyez-yous coinme ils s‘al- 
ment? 

Il est sr que vous m’aimez, et si bien que vous m’en voudriez de vous 
laisser sans nouvelles des personnes qui me sont chéres. Je commence par 
ma belle-mére, et je vous remercie pour elle de l’aimable accueil qu’elle a 
trouvé auprés de vous & Dijon. La santé de ma femme s'est 4 peu pres sou- 
tenue, bien qu’elle soit maintenant un peu brisée de tant de voyages et des 
soins comme des sollicitudes que je lui cote. C’est encore une personne 
qui fait profession d'un grand attachement pour vous et vos bons procédés 
dans la derniére occasion n’ont pas refroidi ses sentiments. Quant 4 ma 
petite Marie elle s’acquilte desa vocation comme les petits oiseaux des bois, 
et elle égaye notre exil par le plus joli babil italien. 

Que j'aurais de raisons d’étre heureux au milieu de mes petites peines ! 
Car vous voyez comment Dieu m’a-entouré de prés, et vous savez quels amis 
il me donne. Tous me visitent par leurs lettres et personne n’eut jamais moins 
4 se plaindre d’étre oublié. Ajoutez donc 4 vos bontés publiques la faveur 
de m’écrire quelques lignes. Donnez-moi des nouvelles de vous et des 
votres. La seconde Eglise de Genéve s’éléve-t-elle ? Que devient votre illus- 


DE PREDERIC OZANAN. 153 


tre et trop silencieux voisin de Flavigny‘? J'ai trouvé la-basilique de Saint- 
Sernin a Toulouse eneore toute framissante de sen panégyrique de Saint- 
Thomas d'Aquin. Si vous le voyez, saluez-le tendrement de ma part. 


VI 


A M. AMPERE. 
Pise, le mardi de Paques 1853. 
Mon trés-cher ami, 

Que vous étes bon de m’écrire et d’excuser votre retard, quand je son- 
geais moi-méme 4 me faire pardonner mon silence ! Vraiment c était ceuvre 
de jeudi saint de visiter ainsi les exilés de Pise, de porter de bonnes paro- 
les aux malades et aux affligés. Qu'il est aimable 4 vous au milieu d'un 
monde qui vous adore, de vous rappeler la petite cellule de Sceaux, et la 
table frugale de la rue de Fleurus! Nous autres solitaires nous avons tout 
le loisir de regretter ces beaux jours ; et quand je m'enfonce a votre suite 
dans les déserts de l’'Ohio, ou au milieu du tourbillon vivant de New-York 
. je voudrais entendre encore le lecteur charmant qui nous conduisait avec 
tant d’émotion sur les bords de la Moselle, ob méme dans les pécheries en- 
fumées de Drouheine. 

Si donc je suis resté trop longtemps sans répondre a vos derniéres lettres, 
cher ami, ce n’est pas le bon vouloir qui a manqué : j’évitais de vous affli- 
ger en vous donnant de fAcheuses nouvelles, j'en attendais de meilleures, 
depuis deux mois vos amis d'ltalie ont été bien éprouvés. On ne me 
laisse pas ignorer quiil s‘agit d'une maladie longue et difficile 4 guérir ; 
mais comme je n’ai point de fiévre, comme je garde auprés de moi deux 
bons médecins, le sommeil et ]’appétit, on me donne bon espoir, et l'on 
me permet de songer 4 mon retour pour Ia fin d’avril, 4 mon cours pour 
le 15 mai. En attendant, nous avons eu des heures pénibles, peu de souf- 
frances, mais beaucoup d’inquiétudes ; on s‘accordait a déclarer qu'il me 
fallait un climat sec et chaud, et nous vivons depuis tantét soixante jours 
dans une pluie éternelle, qui me remet sans cesse sur les lévres, ces vers de 
Dante : 


Io sono al terzo cerchio della piova 
Eterna, maledetta, fredda e greve: 
Regola e qualité mai non 1’é unova. 


Sous ce voile de pluie on peut encore relire!'Enfer, mais on ne peut pas , 
porter ses réves au Campo Santo, ou ses tristes averges achévent d’effacer 
le peu qui reste de l'histoire de Job. I] a fallu renoncer au pélerinage de 
Rome, aux catacombes, au lombeau de saint Pierre, a cette messe de Pa- 
ques, pour moi la plus grande des choses visibles.' On vit au logis, au coin 
d'une cheminée prussienne ; mais les consolations ne manquent pourtant 
pas dans cet intérieur que l’épreuve a visité; vous savez quel ange de bonté 
Phabite, et quel lutin l’égaye : quelques nouveaux amis viennent quelque- 
fois y porter la distraction ; mais aucun n’y est plus fété que le facteur de 


1 Le R. P. Lacordaire. 


154 LETTASS INEDITES 


la poste, quand il arrive avec des letives des ieux amms et qu’en reconnaft 
voire écriture. En vous lisant, je me rappelais eette année deuleureuse que 
vous avez passée au retour d'Egypte, ces longues journées de lit et de soli- 
tude, et quels exemples vous me donniez de courage et de sérénité. Ce sou- 
venir m’encourageait 4 étre patient. Et Dieu enfin, le meilleur des amis, 
n’abandonne pas ceux qu’il afflige ; en ce moment il m’accorde un calme 
d’'imagination dont je n’avais pas l’habitude. Dans cette ville si paisible, 
dans cette vie si reposée, il me semble quelquefois que je gotte plus profon- 
dément mes affections de farmille, que je caresse plus 4 mon alse mes sou- 
venirs d’amitié ; j'ai le loisir de rentrer dans mon ceeur, j'y trouve beau- 
coup 4 corriger ; mais enfin j'y crois trouver Ia foi et la paix, et c'est assez 
pour donner bien des moments de bonheur. | 

Avant ma rechute, j’avais eu fe plaisir de faire une course a Florence, j'y 
revoyais ines parents, et quelques-unes de mes connaissances qui sont aussi 
des vétres. Je ne pouvais manquer d’aller visiter M. Capponi. C’est vraiment 
un sage et un saint. fl porte son malheur avec une majesté et une douceur 
admirables. {1 m’a parlé beaucoup de vous, beaucoup de votre illustre 
pére. Affligé du présent, il ne désespére pas cependant de l'avenir de son 
pays; mais ses pensées semblent tournées surtout vers une meilleure pa- 
trie. J'ai eu par Vieusseux des nouvelles de Tomaseo, on avait espéré 
l’attirer en Piémont : mais il reste cloué sur les rochers de Corfou. Ce- 
pendant il n’oublie point ses amis de Paris et il me charge de Ies saluer 
dans un billet qu'il répond & quelques lignes de moi. Je n'ai point vu 
M. Capei, mais j’ai su qu’il avait gardé ses honneurs, Le pauvre M, Nicco- 
lini n'a pas gardé sa santé; il est dans un état d'esprit fort pénible et ne 
peut plus voir personne. Vraiment on ne se lasserait jamais de revoir Flo- 
rence, surtout les Vées de Vasari 4 la main. Chaque fois j’y prends quelque 
nouvelle passion. Cette fois c’est pour Orsanactchele, cette halle transformée 
en un sanctuaire d'art et de piété, par les corporations d’ouvriers et de 
marchands florentins. Cette vieille basilique domine la Via Calzajolt, la 
nouvelle rue Vivienne de Florence, elle est 14 comme pour rappeler 4 notre 
siécle industriel, que d'autres siécles ont su élever et purifier l'industrie par 
le culte du saint et du beau. Je veux du bien aux orfévres et forgerons Ita- 
liens d’y avoir fait sculpter notre bon saint Eloi; le serviteur de Dieu est 
représenté s’escrimant a ferrer le diable en personne sous la figure d'un 
cheval rétif. — Chaque fois aussi je trouve quelque nouvelle merveille a 
visiter : car si le temps fait des ravages, il fait aussi des réparations ; et si 
d'un cété la pluie efface bien des fresques, d'autres se découvrent sous le 
badigeon qui tombe. C’est ainsi qu’ Santa Croce on a trouvé derniérement 
toute une chapelle de Giotto. J'ai pu m’introduire en fraude, grimper sor 
les échafauds, ct m’'assurer que le peintre restaurateur avait vraiment pen 
de clrose 4 faire pour rendre la vie 4 l’ceuvre du vieux maitre. C’est une 
histoire de saint Francois en six tableaux, dont quatre ont déja revu la lu- 
miére. Le plus beau peut-étre, le plus animé est celui ot Ie saint vient de 
se dépouiller de ses habits devant son pére Pierre Bernadone. Le pére irrilé 
léve Ja main pour frapper, ses amis le retiennent : cependant le sublime 
mendiant s'est rejeté dans les bras de l’évéque d'Assise qui le couvre d'un 


DE FREDERIC OZANAM. 755 


pan de sa chape. On ne peut rien imaginer de plus pathétique et en méme 
temps de plus calme que cette scéne,yni mieux opposer aux cupidités tri- 
viales du monde la pauvreté évangélique dans toute sa puissance et sa gran- 
deur. Je ne sais si je me trompe; mais plus Je vais en Italie, plus Giotto 
grandit pour moi ; maintenant je le trouve de la taille de Dante; cependant 
ne craignez pas que je pousse le fanatisme jusqu’d lui sacrifier Raphaél. Je 
ne me sens point enoore:la feree décrire ja vie de Savenarola, mais j'ai lu 
de cefougueux adversaire de la Renaissance, des paroles que je voudrais re- 
commander a plus d'un écrivain de nos jours : « E vorrebbe si che non si 
leggesse per le senole poeticattivi... Leggete san Geronimo e san Agostino... 
orvero Tullio e Virgilio. » 

Pendant le peu de beaux jours que nous avons eus, nous avons beau- 
coup visité les monuments de Pise et des envirens. @ue de belles . choses 
détruites ou délaissces. Les ttrangers ne-sortent guére dela grande place, 
sauf pour s'arréter un moment 4 la Spina. Mais outre ces incomparables 
édifices, la vieille ville de Pise avait d'autres merveilles; il était impossible 
que le rayon descendu sur le Déme et le Campo Santo n’illuminat pas les 
nombreux sanctuairesqui s clevaient autour. Nous avons vu l’antique basili- 
que de Saiat-Pierre-in-grado, ot la tradilion raconte que -saint Pierre dé- 
barqua, et qui garde encore des fresques précieuses de Giomta de Pise, le 
précurseur de Cimabue. Gonnaissez-vous | église de Saint-Francois, et dans 
le cloitre de cette église la chapelle peinte par Nicolo di Pietro en 1394 ? 
Si vous ne |’avez pas vue, rendez-vous, o& revenez.4 Pise tout exprés : car 
cette chapelle que l'humidité détruit chaque jour, pourrait encore rivaliser 
avec le Cappellone de Spagnuoli, de Sainte-Marie-Nouvelle. On y voit un 
Christ ‘eaeciianl: et mettant le, pied sur le bord du tombeau, avec une 
Majesté si divine, et des regards si impassibles, qu'on reconnait bien le 
vainqueur de la mort. J’ai aussi une ancienne amitié pour Sainte-Catherine, 
l’église des dominicains, l'une des ptus anciennes écoles de cet ordre. On y 
conserve la chaire de saifit Thomas d’Aquin, et ies restes d'une curieuse 
bibliothéque. J’y ai trouvé:dans un manuscrit du treiziéme siécle ja traduc- 
tion francaise des sermons de Maurice, évéque de Paris. J’en.ai fait quelques 
extraits que je publierai peut-atre dans le Journal des Missions scientifiques, 
si Dieu me permet encore de pubhier. 

Vous voyez, cher ami, que je m’oublie a causer avec vous. Je m’y aban- 
donne d’autant plus volontiers, que c’est vous prouver que je ne suis pas 
tout 4 fait mort, ni méme désespéré. Vous m’aimez tant que vous avez be- 
soin de cette assurance. Je ne saurais vous dire combien nous touchent les 
tendres expressions de votre lettre. Amélie en est aussi reconnaissante que 
moi. Elle sc joint A moi pour vous prier de nous rappeler comme vous sa- 
vez le faire, dc la maniére la plus aimable chez madame Lenormant et 
chez madame de Salvo. Remerciez M. Le Clerc, M. Patin, M. Ravaisson de 
leur intérét. 

A vous la plus vive et la plus fraternelle affection d'un homme qui vous 
doit tant et qui ne pourra jamais s‘acquitter. 








REVUE SCIENTIFIQUE 





Si ue cHoLéna est contacrevx.— Un mot de Paul-Louis Courier. — Les journaux de Mar- 
seille. — M. Grimaud de Caux. — M. Louis Méry et son précis historique de linvasion 
du choléra en 18$2.— Marche vraie du fléau. — Bizarreries inexplicables. — Un mé- 

‘ moire d'Isidore Bourdon. — Inefficacité des mesures prohibitives. — Le choléra en 
Egypte et les pélerins de la Mecque. — Histoire du choléra de Marseille en 1865, par 
M. Grimaud de Caux. —Les passagers du Stella. — La contagion postale. — Faits de 
non-contagion. — Moralité et conclusion. — Le cholcra et les remédes infaillibles a 
l’' Académie des sciences.—Ce qu’en pense M. Velpeau.—Ls Parmism.— Nature et trai- 
tements de cette maladie. — Les guérisons spontanéca. — Observations du docteur 
Guirette. — Nouvelle méthode curative. — La gymnastique pulmonaire. 


Paul-Louis Courier, dans un de ses pamphlets, parle d'un journaliste 
qui l’avait accablé d’injures, et i] ajoute: « Je vois ce qu‘il veut dire: il 
entend que lui et moi sommes d’avis différent. » Beaucoup de gens, d'un 
excellent esprit, ont le caractére ainsi fait, que toute contradiction les ir- 
rite, et qu’ils ne peuvent supporter qu’on ne partage pas leur opinion. J’en 
viens d’avoir la preuve par les ripostes quelque peu acrimonieuses que mont 
attirées de la part de quelques publicistes les doutes que je me suis permis 
d'exprimer, dans ma précédente revue, sur la contagion du choléra et sur 
l'utilité des quarantaines. Heureusement ces messieurs sont tous gens bien 
élevés, et aucun ne s'est emporté, comme le journaliste dont parle Cou- 
rier, jusqu’é me dire des injures. Au contraire, l'un d’eux m’a bénévole- 
ment décerné, dans le Messager du Midi, le titre de docteur ; mais au ton 
de leur langage on voyait bien qu’ils n’étaient pas contents. Un des plus fa- 
chés a été mon excellent confrére, M. Grimaud de Caux. Il m'‘a reproché 
verbalement de l'avoir attaqué tandis qu’il était 4 Marseille, au fort de l’é- 
pidémie, s’efforgant de recueillir, sur l'invasion du choléra, des renseigne- 
ments positifs (ce que j'ignorais alors que j’écrivais les lignes of il a vu, 
bien a tort, une attaque contre lui). I] m’a avoué de plus qu'il avait fait 
insérer dans un journal de Marseille une lettre contenant quelques épi- 
grammes 4 mon adresse, comme par exemple de dire que je suis « trés- 
peu docteur. » Je ne m’en offense point. M. Grimaud n'est pas plus docteur 
que moi: ce qui ne l’empéche pas de parler, avec grande competence et au-“ 
torité, d’hygiéne et de médecine en général, et du choléra en particulier, ct 


REVUE SCIENTIFIQUE. 797 


de se faire écouter attentivement par les maitres de la science eux-mé- 
mes, lorsqu’il parle de ces matiéres. 

J’examinerai tout 4 heure les communications que M. Grimaud de Caux 
a adressées de Marseille 4 l'Académie des sciences. Revenons d’abord aux 
contagionistes prdvengaux. Le Courrier de'Marsejlle a publié le premier, 
et la Gaielte du Midi a reproduit un article de M. Louis Méry, dirigé contre 
les savants de’ Paris, au nombre desquels l’ayteur a bien voulu me ran- 
ger, et qui, 4 l’entendre, ‘se livrent, aux dépens de leurs concitoyens da 
Midi, « 4 des études fort belles, mais fort vaines, » et font méme sur les 
malheureux habitants de Marseille, de Toulon et autres cités voisines, « de 
efuelles expériences. » J'ai déja repondu directement a cet article, od l’au- 
teur s'appuyait d'ailleurs, pour démontrer la nature contagieuse du cho- 
léra, sur des faits que nous retrouverons articulés avec plus de précision 
dans Je travail de M. Grimaud de Caux. Ma réponse m’a valu, de la part de 
M. L. Méry, une lettre parfaitement courtoise quant a la forme, et, quant au 
fond, plus sérieuse que l'article dont je viens de-parler. M. L. Méry n’est ni 
un docfeur ni un savant. Ses opinions, comme il arrive d’ordinaire, n’en 
sont que plus arrétées. Le caractére contagieux du fléau asiatique n'est de 
sa part l'objet d’aucun doute ; il sait, de science certaine, par quel chemin, 
par quel navire, par quelle porte ce fléau est entré 4 Marseille cette année, 
et comment de 1a il a été transporté dans les cités voisines. Bien plus, il va 
nous dire comment le choléra s'est introduit en Europe, pour la premiére 
fois, il y a quarante ans. Voici, tel qu'il le donne, le précis historique de 
cette lamentable invasion. 

« Alexandre I* eut l’idée d’établir la foire de Kazan, en 1847. A cette foire 
arrivérent plus de cent mille marchands venus de Boukara, de Kaboul, 
d’Hydérabad, des Indes. Tant que les Russes restérent chez eux, ils 
payérent au choléra, sans que le reste de l'Europe s’en doutat le moins 
du monde, un énorme tribut. En 1830 eut lieu ’héroique et malheureuse 
insurrection polonaise. L’armée russe commandée par le prince Constantin 
introduisit le choléra en Pologne. Le prince Constantin périt de cette mala- 
die, et les débris de l’armée polonaise vaincue disséminérent partout le 
fléau gangélique. Donc, quand le choléra ne nous arrive pas par la fire de 
Kazan, par les monts Qurals, par la route que suivent les marchands de la 
péninsule hindoustanique, il nous vient par les ports de la mer d'Oman, de 
la mer Rouge, par ces ports que la vapeur met a une distance si rapprochée 
des villes commercantes de la Méditefranée. » Et M. Méry conclut: « Le 
choléra est un grand infectant, qui voyage avec des infectés. » 

Ainsi c’est parce que le tzar a établi, en 1817, 4 Kazan, une grande foire 
ou les marchands hindous ont apporté le choléra, que ce fléau a envahi la 
Russie ; et si les événements de 1830 et 1831 n’avaient pas amené l'armée 
russe en Pologne et dispersé ensuite les Polonais en Allemagne, en France 
e jen Angleterre, l'Europe occidentale et méridionale n’edt jamais connu le 

Novenmnr 1865. - 49 


=~ 


758 , REVUE SCIENTIFIQUE. 


choléra que par oui-dire; 4 moins qu'il n’edt pris la voie de la mer Rouge 
ou celle de l’isthme de Suez comme il vient de faire en 1865. Voild qui est 
clair, précis, et en apparence satisfaisant. Malheurewsement pour la thése de 
M. L. Méry, les choses ne se sont point passées d'une fagon aussi simple 
et aussi logique. La premiére explosion authentique du fléau dane )’Hin- 
doustan remonte 4 1773. C'est 4 cette époque qu'il commence ses sinistres 
excursions ; mais il ne s "étend au dehors qu’a partir de 1847, en rayonnant 
dans trois directions : nord-ouest, sud-ouest et sud-est. En 1823 il passe de 
la Perse dans les provinces asiatiques de la Russie; mais pendant sept an- 
nées encore il semble arrété par le Caucase et les monts Ourals. C'est seu- 
lement en 1830, c’est-a-dire treize années aprés l’établissement de ja foire 
de Kazan, qu'il pénétre en Europe; et avant de se montrer 4 Kazan 
méme, il ravage la Nouvelle-Géorgie, les provinces du Caucase, As- 
trakan, Saratof, Penza, Ekaterimoslaf, Karkhoff, Ukraine, le pays des 
Cosaques du Don, etc. Ilse propage ensuite rapidement dans les provinces 
occidentales de la Russie ; mais ce nest qu’en juin et juillet 48314 qu'il ap- 
parait sur les bords de la mer Noire et dans les Principautés Danubiennes, 
et en méme temps il éclate inopinément & l’extrémité septentrionale de 
VEmpire, 4 Arkangel, par 64°,32’ de latitude, bien avant de se montrer a 
Saint-Pétersbourg. Tout dans sa marche est capricieux, irrégulier, fait pour 
dérouter les prévisions et les explications. Ainsi, il n’a pas encore gagné I'Eu- . 
rope occidentale, lorsque tout 4 coup, en octobre 1831, on signalesa présence 
en Angleterre: il débute dans une petite ville, 4 Sunderland, sur la Wear; puis 
il gagne l’Ecosse, et ce n’est qu’au mois de février 1832 qu'il se déclare 4 
Londres. On devait alors s’attendre 4 le voir entrer en France, soit par les 
ports de la Méditerranée, soit par ceux de la Manche, ou par les frontiéres 
de l'est. Point du tout: il tombe droit sur Paris, et c’est de la seulement 
qu'il s’‘irradie sur quarante-quatre départements. Marseille alors ne fut pas 
atteinte: elle ne le fut qu’en 1835, alors que le reste de la France était 
épargné. 

On voit que rien, dans cette invasion bizarre, multiple, entrecoupée, ne 
justifie opinion de M. Méry, et que si l'on peut, gd et Ja, saisir une corré- 
lation plus ou moins directe entre la marche du fléau et les déplacements 
des populations infectées ou suspectes d'infection, dans beaucoup d’autres 
cas, le choléra se transporte d’un lieu & un autre, franchit souvent des 
distances énormes, revient sur ses pas, sans qu'il soit possible d’expliquer 
ses bonds et ses écarts par les mouvements d’aucun véhicule connu. On !’a 
vu se déclarer soudainement et simultanément sur des points situés trés- 
loin les uns des autres, et n’ayant entre eux aucune communication appreé- 
clable. On I’'a vu fondre 4 l'improviste sur des fles au milieu de I'Océan, 
surprendre en pleine mer des navires dans leur marche, frapper, dans 
des contrées populeuses, telle ville ou tel village, en épargnant des localités 
environnantes. 





REVUE SCIENTIFIQUE. 739 


Le docteur Quesneville a reproduit fort 4 propos, dans son Moniteur 
scientifiqne du 1* octobre dernier, un remarquable mémoire de feu Isidore 
Bourdon, relatif .4 l’épidémie de 1849. J’en recommande la lecture aux 
contagionistes. Ils pourront y suivre le fléau d’étape en étape, depuis 
Caboul ot il apparut en 1844, jusqu’a Paris ow il éclata le 9 mars 1849. 
Les indications données par Isidore Bourdon sont d'une précision mathéma- 
tique et d'une irrécusable authenticité. Elles sont empruntées aux piéces 
officielies émanées des consulats francais. Ce travail permet d’apprécier a 
sa juste valeur l'efficacité des mesures prohibitives. Il nous montre des 
ports ou ces mesures ont été complétement négligées, épargnés ou tar- 
divement et faiblement atteints; d’autres, au contraire, qui s’étaient en- 
tourés d'un luxe inoui de précaptions draconiennes, envahis des premiers 
et cruellement ravagés. 

« En 1847, dit Isidore Bourdon, Constantinople s’ arma d'une rigueur in- 
accoutumée envers les villes d’Orient of sévissait déja le choléra, et sur- 
tout a l’égard de Trébizonde, dont toute provenance fut repoussée du Bos- 
phore et strictement interdite. Les navires venant de Trébizonde étaient 
contraints de relacher aux Dardanelles et de garder 4 bord marchandises 
et passagers : sévérité sans example, méme en temps de peste. Les lettres, 
quoique parfumées, n’étaient transmises A Constantinople qu’en boites 
méd#alliques scellées,'et aprés quarantaine. Méme l’argent n’était point admis: 
huit millions de piastres restaient sur la place de “Trébizonde, non-seule- 
ment sans emploi, mais sans transport réalisable. Et tant de précautions 
excessives n'ont pas préservé Constantinople du choléra. 

« L'empereur de Russie s est montré plus éclairé que le conseil supérieur 
de Constantinople, pourtant si compétent, si ce n’étaient les préventions. 
Aprés avoir rendu des rescrits fort sévéres afin de contremander les arri- 
vages d’Oriant dans les ports jusque-la épargnés de ses Etats, l’empereur 
s'est haté d'abroger ces défiantes mesures d'inutile séquestration, méme 
pour ses palais et sa résidence personnelle. Enfin la ville de Smyrne a con- 
servé durant de longs mois des relations journaliéres et libres 4 Constan- 
tinuple alors frappée de l’épidémie, et cependant Smyrne n’a eu le choléra 
dans ses murs qu’aprés neuf mois de la plus entiére confiance et d’échanges 
non entravés, ni surveillés, ni interrompus; encore a-t-elle moins souffert 
que cette métropole. » 

En 1848, le choléra envahit l'Egypte dans des circonstances tout a fait 
analogues 4 celles qui se sont reproduites il y a quelques mois, et l'on ne 
manqua pas d’en attribuer l’importation, comme on Ia fait cette fois, aux 
hadjis ou pélerins de la Mecque, sans s’embarrasser de ce fait, pourtant 
bien digne d’ attention, qu’au Caire, out les pélerins n'arrivaientqu’aprés avoir 
¢raversé Alexandrie, le fleau se manifesta huit jours avant d’éclater dans. 
cette derniére ville. Si le contraire avait eu lieu, certes les contagionistes 
n'auraient pas manqué de s’en prévaloir; mais les choses étant ainsi, ils 





760 REVUE SCIENTIFIQUE. 


se tirérent d’affaire en alléguant que « la caravane n'ayant fait que passer 
4 Alexandrie, la maladie n’avait pas eu le temps de s‘y déclarer‘. » Cepen- 
dant les hadjis, au nombre de quatorze.cents, avaient débarqué a Alexandrie 
aprés avoir purgé leur quarantaine au lazaret de cette ville, ot deux d’entre 
eux avf.ent succombé. 

Mais si nous revenons maintenant 4 |’épidemie actuelle, nous verrons les 
contagionistes se montrer encore bien moins difficiles en fait de démon- 
strations. Je ne parle point des non-savants qui, comme M. L. Méry, re- 
prochent ala science « d’embrouiller, » par des discussions trop minutieuses 
et par un examen trop lent et trop attentif, une question qu’ils ont résolue 
en un ‘tour de main. C’est un « vrai savant, » reconnu tel par M. Méry ey 
par la presse méridionale, c’est M. Grimaud de Caux que nous allons 
prendre en flagrant délit de paralogisme. 

Dans les notes adressées par lui 4 l’Académie des sciences, et auxquelles 
j'ai fait allusion plus haut, M.‘Grimaud de Caux nous fait assister 4 l'impor_ 
tation du choléra 4 Marseille, par cing navires venus d’Alexandrie, lesquels 
ont débarqué successivement au fort Saint-Jean 562 personnes. « Que sont 
devenues, dit-il, ces 562 personnes? Elles se sont dispersées. » Ou? on 
n’en sait rien. — ¢ Si on pouvait les appeler par leur nom, la tombe ré- 
pondrait pour plus d'une. » — C'est bien possible, mais M. Gnmaud n’en 
sait rien. I] n’a de renseignements que sur les passagers d’un seul navire, 
le Stella, parti d’Alexandrie le 1** juin avec 97 passagers, dont 67 pélerins 
algériens, et arrivé 4 Marseille le 14 juin. Un de ces pélerins nommeé Ben 
Kadour, meurt peu de temps aprés son débarquement au fort Samt-Jean. 
Personne ne s'avise alors qu'il puisse succomber a4 une attaque du choléra- 
Un médecin, le docteur Renard, est appelé pour constater le décés ; il exa- 
mina le cadavre et n’y remarque point les signes si aisément reconnaiésa- 
bles du fléau indien. Ii interroge les compagnons de voyage du défunt, qui 
iui apprennent que Ben Kadour « avait le corps dérangé depuis plasieurs 
jours; » et il écrit que ce malheureux a succombé a une dyssenterie ckro- 
nique. D'ou M. Grimaud conclut sans hésitation qu’il est mort du choléra. 
Le livre de bord du Stella porte que deux autres hadjis sont morts en mer 
le 9 juin, deux jours avant |’arrivée du navire 4 Marseille. De quoi sont-ils 
morts? Eh! de quoi, sinon du choléra? Le livre de bord n’en dit mot; mais 
M. Grimaud n’a 1a-dessus aucun doute. Et voila comme, sdlon lui, le cho- 
léra est entré 4 Marseille! II insiste, en remontant 4 l’origine de l'épidémie, 
qui n’a été officiellement avouée que le 23 juillet; il arrive-jusqu’aux pre- 
miers jours de juin, ow des cas mortels, foudroyants méme, ont été con- 
statés. On s’attend 4 apprendre que les victimes étaient quelques-uns de ces 
pélerins, « tous plus ou moins infectés, » que les navires avaient amenés 


' Lettre du lieulenant de vaisseau Chastenet de Préfort au ministre de la marine 
(1° aout 1848). 








REVUE SCIENTIFIQUE. 161 


et qui s'étaient dispersés par la ville. Point. Ce sont, comme partout, des 
gens du peuple, habitant le quartier le plus insalubre et le plus malpropre 
de la ville. Ceque M. Grimaud explique en disant que ces gens « assistaient 
a ’embarquement des pélerins. » 

Mais ce n'est pas tout : s'il faut en croire le savant hygiéniste, le fléau 
aurait été apporté 4 Marseille, non-seulement par les passagers, mais par 
les correspondances venues de l'Orient. 

« Bepuis quelques jours, — c'est M. Grimaud qui parle, — on disait en 
ville que les employés de la poste avaient été malades. On citait un nombre 
considérable de facteurs plus ou moins atteints. On disait que les employé$ 
& l’arrtvée, ceux qui ouvrent les dépéches, avaient été tous malades, e! 
qu'il y avait eu des morts parmi eux. 

« Pour savoir la vérité vraie, je m'adressai 4 M. le directeur. C'était le 
lundi 9 octobre dernier. Voici ce que je constatai : 

« La direction des postes de Marseille compte plus de 120 personnes, 
dont 75 4 80.facteurs, 22 employés au bureau du depart, et 9 au bureau 
de l’arrivée. On n’a pas eu 4 regretter un seul mort au service du départ ; 
on pourrait méme dire qu'il n'y a pas eu de malades, tandis qu’au bureau 
de l’arrivée, sur 9 employés, il y a eu 8 malades, desquels 1 mort. Et ces 
8 malades ont été malades l'un aprés l'autre : cela m’a été prouvé pour les 
5 premiers. Celui qui ouvrait les dépéches d’Orient tombe malade, est 
cholérisé, c'est l'expression usitée. On en met un autre 4 sa place : méme 
effet, et ainsi de suite jusqu’a 5. On m/avait dit que le directeur lui-méme 
avait été atteint, pour avoir, un certain jour, procédé a l'ouverture des dé- 
péches d’Orient: et c'était la vérilé, car il en portait encore les marques 
sensibles. » 

« M. le directeur, ajoute M. Grimaud de Caux, ne contesta pas le chiffre 
de son personnel... seulement tl voulut me persuader que les accidents 
cholériques si nombreux qui s‘étaient produits dans son administration 
n étaient point la conséquence du simple contact des lettres. » 

Eh! mais, il n’avait pas tort; car rien n'est moins vraisemblable que cette 
sorte de contagion postale. Si elle était réelle, il faudrait expliquer comment 
ses effets ne se sont produits 4 Marseille qu’au moment ow |'épidémie s'y 
trouvait dans toute sa foree, tandis qu'aw contraire elle était en décroigsance 
sur plusieurs des lieux de provenance des dépéches. 

Evidemment, si le choléra s’expédiait dans les dépéches, et s'il pouvait 
s inoculer aux personnes qui les manient et qui les ouvrent, les employés 
des bureaux.de poste en rapport avec les grands foyers épidémiques se- 
raient toujours et les premiers atteints; heureusement il n’en est rien, M. 
Grimaud a dit qu’en 1837 et en 1849, l’'administration des postes de Mar 
seille avait payé son tribut au choléra « dans des circonstances qu'on peu, 
dire identiques. » Mais nous dira-t-il pourquoi, en 1832, Marseille, qu; 
recevait journellement des dépéches de Paris, fut épargnée; pourquoi en 


162 REVUE SCIENTIFIQUE. 


1849, le fléau ne s'y montra qu'un an aprés avoir ravagé I'Egypte et les 
villes de l'Orient? Pourquoi, enfin, la poste de Marseille a seule le triste 
privilége de s' empoisonner avec les correspondances des pays cholérisés ? 

Pour qu’une maladie mérite d’étre réputée contagieuse, il faut qu’eHe le 
soit toujours, ou qu’au moins la contagion soit pour cette maladie la régle 
et non lexception. Or, si Je choléra semble parfois manifester des pro- 
priétés contagieuses, c'est seulement lorsqu ‘il attemt une grande mtensité 
épidémique et qu’il se concentre, en quelque sorte, comme cela arrive sou- 
vent, sur certaines agglomérations d’individus ; mais en‘ réakté, il est alors 
bien plutét infectieux que contagteuz ; en d'autres termes (car je reconnais 
avec M. Grimaud de Caux que le sens de ces deax mots n’est pas bien net- 
tement défini), il ne se transmet point par contact ou par imoculation, 
comme font toujours ‘et sdrement les maladies contagieuses proprement 
dites; mais il peut se communiquer par'l'’effet des miasmes ihsaisissables 
émanés des sécrétions ou des excrétions du maiade. Aux prétendus faits de- 
contagion, ou sil’on aime mieux de transmission, cités parM.-‘Grimaud, on 
pourrait opposer d’innombrables faits de non-transmission, qui suffiraient, et 
au dela, pour mettre sa thase 4 néant. Je me borneraz a en citer un seul que 
j'ai pu observer personnellement en 1849. Je ‘quittai, ie 46 avril de cette 
année, Paris of le choléra régnait déja depuis le 9 mars, pour aller 4 Mets od 
mon pére était directeur des péstes. Cete dernitre ville avait'dté crneliement 
éprouvée en 4832; prés de deux mille personnes avaient périet, chose bien 
remarquable, la premiére’ victime avait été le veiteur de nuit, qui logenit 
dans le clocher méme de la cathédrale. En 1849, Metz eut le rare bonheur 
d’étre complétement épargné, tandis qu’d ses portes, dea viftages avec les- 
quels il| était en continuelle communication, étaient décimés. Parnii les 
employés de la poste, qui ouvraient tes dépéches de Paris et d'autres villes 
envahies par le‘fléau, personne’ne fut cholérisé, aucun des.facteurs ruraux 
qui chaque jour parcouraient les communes rorales désolées Per i coo 
ne contracta la maladie nine Vapporta dans la ville. - 

Tout le monde sait qu’en' #849 aussi, Versailles, ot tant:de Parisiens. ef- 
frayés avaient cherché un réfuge et ou (planus vinrent succomber, Ver- 
sailles jouit d'une semblable immunité. ° te 

Mais quoi! si le choléra voyage avec les infectés, et non autrement; qui 
nous expliquera le bond de deux cents lieues qui, de lextréme. Midi, I’, 
fait tomber, il y a deux mois, dans le département de'la Semé ? Si entere il 
avait frappé aux alentotrs de la gare de Lyon ses premidéres victimes‘ Mais 
non, comine s'il prenait 4 tache de mettreen défaut la sagacité de cewt qui 
prétendent suivre partout sa piste, c'est dans les ‘communes situées au nord 
de Paris, c'est & Gentievilliers, 4 Saint-Denis, 4 Saint-Ouen, pais b.Moitt- 
martre et aux Batignofles qu'il a débuté ! 

En résumé, la marche et le mode de transmission du choléra deméurent, 
quoi qu’en disent M. Grimaud de Caux et ses adhérents du Courrier de Mar- 


REVUE SCIENTIFIQUE. 763 


seille et de la Gazette du Midt, tout a fait inexplicable. Que ces messieurs 
reprochent tant qu'il leur plaira aux « savants de Paris » d’embrouiller la 
question. Les « savants de Paris » consentent volontiers 4 étre rangés parmi 
ces esprits mal faits qui se refusent a affirmer ce qu’ils ignorent, et ils pré- 
férent confesser franchement leur ignorance, plutét que de contribuer a ré- 
pandre dans le public une doctrine erronée et funeste. Oui, funeste ; car 
pour la foule, la doctrine de la contagion, c'est la doctrine de la peur impi- 
toyable et de l'égoisme féroce ; c'est la doctrine du sauve-qui-peut. Témoin 
Je fait hideux rapporté tout récemment: par tous les journaux, et qu’il 
n'est pas inutile de rappeler. 

Cela ce passait le mois dernier :-le choléra éelate dans le village de Conie, 
prés de Chéteaudun. Il y avait été apporté, prétendait-on, par une nourrice 
revenant de Paris. « La panique a été telle, disait le narrateur, que le 
charron du pays a seul porté en terre les premiers morts. Lui-méme s’étant 
trouvé indisposé, on n’a pu trouver, dans toute la commune, un porteur 
pour une femme décédée ces jours derniers. ‘Un de ses _proches, yenu d'une 
commune voisine, a di charger le cadavre sur ses épaules pour’ assurer sa 
sépultare.-Ayant voulu entrer dans un cabaret pour se réconforter un peu, 
il s’en est vu écarter & coups de pierres. Pour M. l'abbé Hubert (Ic curé, 
qui, en vrai héros de ‘a charité, avait converti son presbytére en hépital), 
mort ledernier 4 notre connaissance, on a dd amener un porteur de Cha- 
teaudun, et on nous assure — nous hésitons a le croire pour I’honneur de 
Phamanité —- qu’aucun habitant de la commune n’a suivi sa dépouille. » 

J’en aurais bien long a dire encore sur le choléra, si je ne voulais non pas 
analyser — un volume n’y suffirait pas,— mais indiquer seulement les in- 
nombrables communications que l’Académie des sciences a recues & ce sujet 
depuis deux mois. L:invasion du fléau 4 Paris a redoublé l'ardeur des aspi- 
rants au prix Bréant. Crest a qui donnera sa théorie de la nature du mal, 
de ses causes, de ses effets, de son traitement. Je ne sais si le legs philanthre- 
pique de M. Bréant sustitera quelque jour I'Apollon qui doit percer de ses 
fléches le nouveau Serpent Python ; mais je soupconne fort les membres de 
PAcadémie des sciences, — et je les excuse — de maudire in petto l’hon- 
nate homme qui, avec de si bonnes intentions, les a condamnés au supplice 
d'ouir tous Jes’ lundis tant de paroles inutiles et fatigantes. C'est’ par cen- 
taines qu'il faudrait compter les recettes infaillibles adressées a I’ Académie 
soit par des médecins, soit par des « savants bénévoles (un euphémisme de 
M. Velpeau). ‘» Cependant la question n’a pas encore fait un seul pas en 
avant, et la situation est toujours telle que M. Velpeau l'a résumée, d'une 
fagon peut-étre un peu bourrue, en répondant a une inferpellation de 
M. Le Verrier : « On ne sait rien. La moitié environ des cas aboutissent a la 
guérison, quelle que soit la médication employée; l’autre moitié se termine 
par la mort, ‘sans que les remédes les plus infaillibles puissent conjurer Dj 
retarder ce funtbre dénodment. » 


7164 REVUE SCIENTIFIQUE. 


La guérison du choléra n’est pas le seul probléme dont la médecine 
poursuive vainement la solution depuis une longue suite d'années. ll est un 
autre fléau plus lentement, mais plus sirement mortel, un fléau permanent 
qui, de temps immémorial et 4 notre époque peut-étre plus qu’a aucune 
autre, décime incessamment les populations, attaquant d’ordinaire la jeu- 
nesse en sa fleur, et défiant dans sa marche fatale {ous les efforts de la 
science. Ce fléau c’est la phthisie pulmonaire, ou phthisie tuberculeuse. Les 
causes en sont peu connues, et peuvent étre fort diverses. Le plus sou- 
vent la phthisie, est héréditaire; mais elle peut aussi se dévelop- 
per spontanément, soit 4 la suite d'autres maladies, soit par l' effet de mau- 
vaises conditions hygiéniques. Elle atteint de préférence les jeunes gens, 
particuligrement Jes jeunes filles-ou les jeunes femmes ; elle est plus fré- 
quente dans les contrées tempérées ou soumises 4 un climat humide, que 
dans les contrées tout a fait froides. Elle est rare dans les pays chauds ; en- 
fin elle est plus commune dans les villes que dans les campagnes.. Ses 
symptémes sont plus compliqués qu'on ne le croit vulgairement, et je n’en- 
treprendrai pas de les décrire. Je rappellerai seulement que la phthisie con- 
siste essentiellement dans la formation de tubercules blanchatres, qui enva- 
hissent les cellules des poumons. Ces tubercules, d’abord cansistants 
(premier degré), se ramollissent et se liquéfient (deux:¢me degré); ils désor- 
ganisent le tissu du poumon et y creusent des cavités connues sous le nom 
de cavernes, qui vont sans cesse s’agrandissant. 

Cette désorganisatjon est accompagnée d'une suppuration plus ou moins 
abondante,que le malade expulse en toussant, avec le'sang qui s'¢chappe des 
vaisseaux perforés. Les fonctions respiratoires cessent ainsi graduellement 
de se produire ; les autres fonctions sont enrayées oudénaturées ; le sang 
s'appauvrit et le malade succombe a un dépérissement qui se prolonge quel- 
quefois pendant plusieurs années. D'innombrables systémes de traitement ont 
£té essayés pour combattre la phthisie. Le plus généralement adopté con- 
siste dans l'emploi des dérivatifs extérieurs, accompagné d'un régime forti- 
fiant et, si faire se peut, del'influence d’un climat doux, chaud, exempt 
de brusques changements. Ici, non plus qu’en présence du choléra, il n’a 
manqué de médecins croyant avoir découvert des remédes spécifiques in- 
faillibles; mais aucun de ces remédes n'a résisté jusqu'ici a l’expérience 
sérieuse. On cite des exemples, malheureusement rares, de guérison, 
mais dont il faut faire honneur 4 la nature, et non aux remédes. 

C'est en observant avec attention les procédés que suit la nature dans ces 
cas de guérison spontanée, qu’un médecin de la Faculté de Paris, M. le doc- 
teur Guirette, a été conduit, il y a quelques années, 4 essayer contre Ja phthi- 
sie un mode de traitement tout a fait nouveau, d'une remarquable sim- 
plicité, et dont le succés aurait dépassé ses espérances. Le basard, comme 
il arrive d’ordinaire, a été pour beaucoup dans sa découverte — si vraiment 
il y a découverte. Un cautére, appliqué sur le cété d'un phthisique, dégé- 


REVUE SCIENTIFIQUE. 765 


nére en fistule et produit une plaie perforante qui ouvre sur une large 
caverne. On croit le malade perdu. A chaque inspiration l’air extérieur pé- 
nétrait par la plaie du poumon. 0 surprise! en trois mois lulcération était 
cicatrisée, la fistule se fermait; le malade était rendu 4 la vie et ala santé! 

Un peu plus tard, un jeune homme de 26 ans, appartenant a une riche 
famille, promenait dans toutes les villes du Midi son affection tubercu- 
leuse. Un jour il apprend que sa famille est ruinée. Réduit & gagner son 
pain, il n’avait pour toute ressource qu'un certain talent sur le cornet a 
piston ; instrument qu'il avait abandonné depuis cing ans « faute de souf- 
fle. »—« Essayez de le reprendre, lui dit 4 tout hasard le docteur Guirette ; 
peut-ttre qu’en vous babituant peu 4 peu a remplir d’air votre poi- 
trine, vous retrouverez votre souffle. » Le jeune homme essaya et 
réussit. . 

Dés lors, l'air apparut au docteur Guirette comme le seul agent propre & 
ramener 4 leur état normal les poumons envahis par les tubercules et en 
voie de désorganisation. Le phthisique dépérit et meurt parece que sa respi- 
ration se ralentit, et que hématose ne se fait plus. Ranimons ces fonctions 
essentielles, rendons peu 4 peu au poumon son élasticité, et les produits mor- 
bides seront expulsés, brilés ou résorbés, les cavernes mémes se cicatri- 
seront, et le mal sera vaincu. Ainsi raisonne \M. Guirette, et en consé- 
quence il astreint ses malades 4 une gymnastique pulmonaire méthodique, 
repétée pendant quelques minutes une ou deux fois chaque jour. Par ce 
traitement si simple, dont les inbalations antiseptiques ne sont que |'adju- 
vant, il guérit .toujours, assure-t-il, les phthisiques au premier degré ; il 
guérit deux fois sur trois les malades arrivés & la deuxiéme période, et il a 
eu le bonheur de sauver des moribonds. -- Au fait, pourquoi pas?... 


Artnur Mayen. 


MELANGES. 





LES VOIX NATALES aT HATIONALES 


Poésies par Charles Deloncle (de Vayrols). — Paris, chez Douniol, ‘éditeur, rue de 
pees 29 


Ii m’a toujours semblé que pour vaiiee disuemens d'un yauane de vers, 
H faudrait étre eapable-de:l’écrire. La méme plume qui se denne l'ingrate 
mission de commenter les:circulaires varides de M. de Lavaliette ou: de re- 
passer les additions de M. Fould, ne saurait-veus initier aux dlégances, aux 
raystéres, aux raffinements du cuite des muses. ‘Sancta sunctis, la pobsie 
aux poétes!: Et si, par-un-hasard peu rare dé notre temps,” il se rencontre 
que cette podésic bit’ 404 vacue. avant d’atre éhanitée, si ce livre fut mm homme, 
ei cet homme éat arre’dang qui souffre, alors, pour que oeuvre ait chaaice 
d’étre entendue et comprise du commun des lecfeurs, i} serble converable 
qu’a Vintelligenee de 1a leivewe de -l’auteur’, ‘le Rede os pone ane la 
connaissance de sa persohite et dé sa vie.. 

C'est -parce que cette conndissanee au moins ‘ne rhe fait pas défaut qtie 
jai accepté de présenter au public du Correspondant ces Voix natates et 
nationales qui ont résonné 4 mon oreille comme un écho attendri des voix 
de la jeunesse. Combien de ces piéces — et non des moins estimables — 
que j'ai entendu lire, peut-étre 4 charge de revanche, dans ces petites aca- 
démies d’étudiants od se préparaient, pour les déceptions de I’d4ge mir, les 
jeunes gens d'il y adix-huit 4 vingt ans! Ah! les belles années que ces années 
de Toulouse ou nous écrivions nos premiéres lignes de polémique, de littéra- 
ture, d'art, de poésie, les uns dans I' Emancipation radicale, les autres dans 
la Gazette du Languedoc rajeunie ! Ah! Jes excellents directeurs et amis que 
ce loyal et ardent Eugdne de Castillon-Saint-Victor, choisi plus tard par le 
libre suffrage de ses concitoyens pour représenter la Haute-Garonne & I’ As- 
semblée législative, que ce vaillant Alfred de Grozelier, écrivain de tant de 
verve et de souplesse, emportés d’hier, l'un et Tautre, par une mort pré- 
maturée, mais.4 jamais vivants dans nos plus chers souvenirs! Ah! I'heureux 
temps pour tout le monde ou I’on croit que le dévouement est de tous les 
Ages et que la liberté comme la jeunesse ne peut pas finir! Mais ne parlons 
que des vivants. 


WELANGES. 167 


M. Charles Deloncle — et j'ai hate de len féliciter—a su rester jeune tout 
en devenant nrir, et gardersonindépendance politique tout en passant par Jes 
exigences et les mécomptes d'une humble carriére d'employé aux finances. 
S’il lui est arrivé, comme a nous tous, de laisser en route quelques-uns de 
nos enthousiasmes de vingt ans, il ena sauvé toutes les croyances. Ses 
meilleures piéces en sont inspirées, ses Voix natales sont leur propre voix. 
Qu’on ouvre son recueil aux pages intitulées : 89! aux Martyrs inconnus ; 
les Paysans d'autrefois; le Fleuve rouge; Madame royale; Mort de la du- 
chesse de Parme ; Versailles, 4M. Emile Deschamps; aux Patriotes chrétiens 
Silvio Pellico, d’ Aveglio, Balbo, Tommaseo, Cant, Via tentanda est; la 
Mort de Lamennais avec de belles stances d’envoi 4 M. de Montalembert; 
Ala tombe de Jean Reboul, la Méditerranée, dédiée & Joseph Autran, son 
brillant poéte; Saint-Pierre de Rome, & Mgr Dupanloup; la vraie Poésie, & 
M. Victor de Laprade, un vrai’ poéte en effet; et l'on pourra se donner un 
régal de fortes pensées.et:d'dloquents alexandrins. . 

Mais ce que notre époque aime et cherche surtout dans les podtes, c'est 
la note. personnelie, c'est leur ressemblance avec ehacun de nous. Par eette 
comparaison seulement, on peut juger sils ont vraiment recu le den d’ex- 
primer. dans une langue 4 eux des. sentiments qui sont 4 tout le monde. De 
beauxyers sur un grand sujet, cela va de soi, ou bien il ne faut -pas:s'en 
méler; mais prendre, par exemple, humble et touchante histoire d'un 
amour brisé per l’'abandon et par la mort et en tirer aprés Jocelyn, aprés 
Graziela, aprés Marte de Brizeux, un poéme comme Fleur des rochers ; 
prendre un événement aussi tristement commun que la mort d'une jeune 
mére et le pleurer en stances comme celles que M. Deloncle a consacrées 4 
la mort de madame la comtesse Blanche Murat, sa compatriote; adresser 


sous forme d’épilogne sa dernadvé piéca 4.sa femme et tirer de son coeur 
des strophes comme celle-ci : 


Et toi qui pour toujours m es toute entiére unie, 
Toi qui crois tout ce qué je crois 
' Toi qui m’as sputenu, sois heareuse m béniet - 
. Ahlle Digu qui temit sur ma royte aplanie 
Pourra te rendre seul tout ce que je te dois!.. 


’ VoH& ce qui nous touche et ce qui est d’un poéte. 


Dans une profession de foi qui n’a rien d’électoral, puisqu’elle n'est 
adressée qu’A un ami, l’auteur des Voix natales se définit: 


Un songe creux solide, un composé divers 
Et d’étude et d’instinct, et de prose et de vers, 
Enfant en méme temps du siécle et de igllse:s.5: 


rr ya en effet de tout ecla dans le volume de M. Delonele, reves et pen- 
sées, foi ct libéralisme, pure poésie ct parfois aussi pourquoi me pas le 
dire? —- prose rimée. I] faut surtout, ajouterai-je pour remplir jusqu'au 


768 MELANGES. 


bout mon sot métier de critique, que le poéte du Quercy apprenne a s‘abste- 
nir de certains enjambements absolument interdits, tels que‘ceux-ti : 


Le malheur ! Il n’a su que trop bien nous tenir 


Parole..... 
Ou bien : a 
Aucoin des muss blanchis d’un étroit cimetiére 
De village... 


Malgré ces quelques taches que la main d’un ami eut facilement effacées, 
les. Voix natales sont une ceuvre qui honore graiidement leur auteur et dont 
Ja lecture est faite pour consoler de celles qui semblent avoir pris le mal 
comme souverain but, aprés avoir pris le laid comme idéal. En littéra- 
ture comme en politique, en morale comme enreligion, M.- Deloncle est 
resté de son temps, du temps: ou les grands événements de la poéaie s’ap- 
pelaient les Rayons et les ombres au lieu des Chansons des rues et des bois. 
Il suffit d’entr’onvrir son volume pour reconnaitre que son mspiration ne pro- 
céde pas des faits et-des livres du moment, elle yient de plus loin et de 
plus haut. Aussi est-il stir d’obtenir plus que le succés modeste qu'il amb- 
tionne dans sa préface. Succés d’estime! disent les railleurs. Soil! Mais ne 
vaut-il pas mieux gagner, inconnu, l’estime des gens de godt et de coeur 
que de travailler, illustre, 4 s'en rendre indigne ? 

Léorotp DE GatLuaRD. 


SOCIETE ALSACIENNE DES LIVRES POPULAIRES 
Compte rendu de l’Assemblée générale. — Colmar, 1865. 


Voici une petite brochure de trente-deux pages, qui, pour moi, vaut de 
gros in-octavos, voire méme d’épais in-folios. C’est le compte rendu trés- 
simple mais trés-substantiel de ce qu’a fait, dans le département du Haut- 
Rhin, pendant uné seule année, une seule société pour la propagation de 
linstruction populaire par l’établissement de bibliothéques commaneales. 
Et quand je dis une seule société, je devrais peut-étre dire un seul jeune 
homme ; car c’est trés-certainement le zéle ardent et intelligent de M. Léon 
Lefébure, auditeur au Conseil d’Etat, qui a été l'ame et l'organisateur de 
cette utile société, en prenant pour lui les modestes fonctions de secrétaire. 
Volonté énergique pour surmonter les obstacles, aménité de formes pour 
- concilier les divergences, esprit large et libéral qui ne repousse aucun con- 
cours utile ni aucun ouvrage vraiment instructif; dépense de temps, d'ar- 
gent, de dévouement absolu 4 l’euvre commune, voila ce que la Société 
alsacienne a été assez heureuse pour trouver dans son jeune secrétaire ; et 
ce que je me plais d’autant plus 4 proclamer ici qu’il est le premier a l’ou- 








MELANGES. 769 


blier. C’est fort bien de cacher ses couvres; mais ceux qui en sont les té- 
moins émus ont bien le droit de mettre le chandelier sur le boisseau. 

La Société alsacienne fut constituée dans l'assemblée générale de ses 
adhérents convoquée 4 Colmar, le 45 mars 1864. Elle-méme, elle a résumé 
son programme dans les termes suivants : 

« 1° Fournir les renseignements désirables aux personnes qui voudraient 
se procurer des livres populaires, soit pour elles-mémes, soit pour créer des 
bibliothéques dans des prisons, des hdépitaux, des asiles, etc.; 2° déter- 
miner la formation, dans tous les cantons et méme dans toutes les com- 
munes, de bibliothéques populaires en partie mobiles et en partie fixes : 
3° encourager de diverses maniéres la production de nouvelles publications 
pour le peuple et surtout de traductions francaises de celles qui existent en 
Allemagne; 4° enfin, contribuer directement au progrés des études dans 
les écoles primaires, par des dons gratuits de livres destinés aux distribu- 
tions de prix, et faits aux établissements les mieux tenus. » 

Comme le remarque trés-bien le compte rendu, quand on veut fonder 
des bibliothéques populaires il faut tenir compte de deux conditions essen- 
tielles ; la premiére, c'est la nécessité de renouveler sans cesse les livres: 
la seconde, celle d’établir entre les bibliothéques d’un canton ou d’un dé- 
partement un lien plus ou moins étroit. 

Voila donc le point de départ, auquel la société est restée scrupuleusement 
fidéle, et qui compte pour beaucoup dans son succés. Elle a enlacé, pour 
ainsi dire, tout le département dans un systéme de comités; de sorte que 
chaque homme de coeur et d’intelligence a pu y trouver un aliment utile 
a son activité. Dans le comité central viennent se grouper toutes les 
notabilités : le préfet, les sénateurs, les députés, les membres du conseil 
général, les magistrats, les grands manvufacturiers, etc. Puis, a cété d’eux 
se place un comité d'action, formé de membres plus jeunes, qui se chargent 
de coordonner tout le mouvement, de nouer des rapports, d’administrer, 
en un mot, la société. Enfin, dans les chefs-lieux de canton se trouvent des 
comités locaux, chargés, eux, de correspondre avec le comité central, de 
provoquer des souscriptions et des adhésions, de faire parvenir les bien- 
heureux petits livres civilisateurs jusque dans le dernier hameau disposé 4 
participer au bienfuit. 

Voila pour les bibliothéques mobiles ou circulantes, qui vont ainsi ré- 
pandre, comme autant de ruisseaux fécondants, les admirables principes de 
la religion, de la morale; les résultats pratiques des meilleurs procédés 
agricoles, commerciaux ou industriels. Mais 4 cété de ces bibliothéques 
mobiles, la Société s’occupe aussi de créer des bibliothéques fixes ou de 
développer celles qui existent déja. Dans ce but, les comités cantonaux 
prélévent chaque année, sur les ressources fournies par leur canton res- 
pectif & la Société, soit en souseriptions privées annuelles, soit en subven- 
tions municipales, la somme qu'ils jugent nécessaire et la consacrent A 
acquisition de livres de fonds qui deviennent la pleine propriété des com- 
munes entre lesquelles ile sont répartis. 

Le minimum de la souscription annuelie est de 2: francs. Pour devemir 
souscripteur, il suffit d’en manifester I'intention soit verbalement au mem- 


770 MELANGES, 


bre correspondant du canton, soit par lettre adressée 4 l'un des secrétaires 
de la Société. Indépendamment des souscriptions annuelles, la Société 
recoit des dons en livres et en argent. 

J'ai tenu a faire connaitre en détail le mécanisme de la Société; car 
enfin pourquoi ne s‘établirait-il point partout en France des associations du 
méme genre, fruits du dévouement individuel et collectif? L'instruction 
populaire est un terrain sur lequel tous les gens de coeur peuvent se réunir 
et s'entendre, sans avoir 4 craindre ces dissidences qui sont aprés tout une 
grande cause d'affaiblissement pour le pays. Nous pouvons d’ailleurs étra 
convaincus que si nous nous refusons 4 cette ceuvre si importante, les pas- 
sions irréligieuses et révolutionnaires sauront bien s’en emparer, et Dieu 
sait alors quel avenir nous serait réservé. 

Si maintenant nous cherchons quels ont été les résultats obtenus par la 
Société alsacienne pendant cette premiére année de son existence, voici ce 
que nous trouvons : « Déja elle a pénétré dans une grande partie du dépar- 
tement. Ici elle a organjsé le systéme de la circulation des livres; 1a elle a 
provoqué la formation de bibhothéques de fonds ; an peu partout, par ses 
indications, par le secours de son intermédiaire auprés des libraires, elle a 
aidé 4 répandre de bonnes publications dans le peuple et 4 former au sein 
de la famille le noyau d'une bibliothéque domestique, dont l'importance 
n’est pas moindre souvent que la bibliothéque publique. Quant au nombre 
des membres associés, il s éléve 4 non moins de 1246. » 

Une des plus sérieuses difficultés, au début, c’était de vaincre une pré- 
vention plus spécieuse que fondée. Multiplier les bibliothéques populaires, 
disaient beaucoup de braves gens, c’étaient augmenter nos périls; N’était-ce 
pas « faire un pont d’or aux innombrables produits d’une littérature mal- 
Saine, qui serait bientét parvenue 4 détourner l'homme du peuple de sen 
travail, 4 le mettre en lutte avec tous ses devoirs, Ale remplir d'erreurs 
ou dutopies dangereuses? » Eh bien, partout l’expérience est venue dé- 
montrer la fausseté de ces craintes; on a fourni au peuple des ouvrages 
sains, bien écrits, instructifs, et il les a dévorés avec empressement, et il 
en a demandé d'autres pour satisfaire la noble soif de son coeur et de son 
intelligence. « Partout on commence 4 reconnaitre, dit avec raison M. Léon 
Lefébure, que la publicité est un agent trop puissant pour que la prétention 
ne soit pas vaine de la vouloir enchainer, et que le plus sdr moyen de se 
garder des chances funestes qu’il entraine 4 sa suite, est d'aller au-devant 
de lui et de le mettre résoliment au service du bien. « Ainsi, ne doutons 
pas de la puissance de la vérité, ne craignons pas de nous servir de nos 
armes, et nous n’attendrons pas longtemps le succes ! ; 

Voyez plutét: a peine les comités cantonaux sont-ils organisés, que les 
dons, les dévouements et les adhésions affluent de toutes parts. En moins 
d'un mois, dans un seul canton, un grand nombre de communes ont déja 
leurs bibliothéques circulantes, et les municipalités ont voté spontanément 
des subventions dont le total s’élave 4 1295 francs. Ailleurs, je trouve les 
chiffres de 600, de 400, de 350, de 144, de 400, de 50 francs, ainsi votés 
ef payés, souvent avec promesse d’y revenir annuellement. 

Quant au nombre de volumes, c’est aussi par centaines qu'il faut les 


MELANGES. 174 


compter, volumes en partie achetés, en partie donrfés aux communes par 
le curé, |’instituteur ou les notables de la localité. 

Voulez-yous maintenant quelques chiffres indiquant le zéle des lecteurs? 
Ici, il afallu renouveler plusieurs fois un fonds de 130 volumes , dans une 
petite commune ; 14, 210 ouvrages ont trouvé 1490 lecteurs, parmi 90 sou- 
scripteurs, dans neuf mois environ. Je vous fais grace des autres, mais ce’ 
chiffres ont bien leur élogyence, et j’en dis autant des lignes suivantes par 
lesquelles le jeune rapporteyr résume Jes opérations dela Société : 

« L’action de la Société introduite dans 17 cantons sar 29; le systéme 
de la circulation organisé dans 48 communes; 3,775 volumes mis en cir- 
culation; dans bon nombre de communes des bibliothéques fixes fondées 
déja a cété des bibliothéques mobiles; 520 volumes de fonds achetés par 
Vintermédiaire de la Société; 600 volumes obtenus 4a titre de don; de nom- 
breux comités locaux fonctionnant avec une parfaite régularité et réglant 
eux-mémes leurs affaires ; la plupart des bibliothéques, trés-convenablement 
installées, soit dans les mairies, soit dans les écoles primaires, de fagon a 
ce qu’aucune considération de personne ou d’opinion n’en puisse détourner 
les lecteurs ; enfin un chiffre élevé de subventions municipales et de sou- 
scripteurs : tels sont, Messieurs, les résultats atteints... 

« Il semble hors de doute que plus le systéme que nous avons adopté sera 
connu, mieux il sera apprécié. Les faits nous démontrent que la combi- 
naison, qui consiste 4 développer parallélement la bibliothéque fixe et la 
bibliothéque mobile, est véritablement la combinaison pratique. Les com. 
munes trouvent ainsi, au moyen de nos livres de circulation et au prix d’une 
rétribution minime, 4 satisfaire'de suite les exigences de nombreux lec- 
teurs; elles attirent le public vers leurs bibliothéques sans cesse variées, et 
pendant ce temps elles peuvent songer a loisir A créer et 4 développer leurs 
bibliothéques:de fonds. Hors de ce systéme, on se flatterait difficilement 
d'arriver 4 ‘propager la lecture dans les localités dont les ressources sont 
par trop restreintes, et on ne saurait, dans tous les cas, empéchar les com- 
munes de faire pour des:livres d’amusement, destinés 4 passer bien vite, 
de grosses dépenses que justifierait seule l’acquisition de véritables ouvrages 
de fonds. » 

Quel commentaire vaudrait, de notre part, ce langage? 


C. F. Avptey. 


REVUE CRITIQUE 





1. Les Chansons des rues et des bois, par M. V. Hugo. 1 vol.—II. Poémes, par MW. J. M. Jouf- 
froy. 1 vol. — III. Les jeunes Ombres, récits de la vie littéraire, par M. Ch. de Mouy. 
4 vol. — IV. Lettres de Jean Reboul. 1 vol. — V. Nouvelles lecons de littérature et de 
morale, par M. Charles André. 4 vol. 


@ 


M. Victor Hugo vient de publier un nouveau volume de vers. Gomme tou t 
le monde, nous l’avons ouvert le premier jour; car, si loin que ce grand 
poéte soit aujourd'hui de lui-méme, on ne saurait se défendre, sinon de 
quelque attrait, au moins d'une. sorte de curiosité pour ce qu'il produit ; 
d‘autant qu’au milieu des choses difformes et malsaines qui sortent au- 
jourd’hui de sa plume, apparaissent encore parfois quelques nobies et 
pures inspirations. Le flot chaque jour plus chargé de son vers roule par 
instants de l’or; de beaux morceaux se montrent de loin en loin dans ses 
volumes, blocs erratiques du marbre ot il taillait jadis, perdus aujourd hui 
dans le sable et le limon : temoin, dans la Légende des siécles, cette ravissante 
piéce de |’ Infante qui semble une page tombée du manuscrit des Orientales. 

Voila pourquoi, dés le premier jour, nous avons ouvert les Chansons des 
rues et des bois '. Si c est une faiblesse, qu'on nous la pardonne : nous en 
avons été bien puni! 

Dans les précédents volumes de M. V. Hugo, lorsque l'on cherchait bien, 
on trouvait ¢a et 14 des diamants parmi la vase : il n’yen a plus guére ici. 
M. V. Hugo, qui a toutes les ambitions et qui a tenté tous les genres, aprés 
avoir, 4 quinze ans, commencé par la lyre, embouche, & soixante-trois, le 
mirliton. Voici done l’auteur de Louis XVII, des Vierges de Verdun, des 
Fant6mes de Cromwell, d’Hernani, de la Priégre pour tous, courant les bois 
de Meudon, les fétes de la banlieue, les cabarets de la barriére en compa- 


1 Un vol in-8, Librairie internationale, 45, boulevard Montmartre. 











REVUE CRITIQUE. 713 


gaie d’Aglaé, de Paula, de Laure et autres Agnés du quartier latin, agacant 
sur son ane Jeanneton la maraichére ou Babet, la femme 4 Gros-Claude, sur 
l’échelle de son moulin : 

Pourquoi pas montés sur des Anes? 

Pourquoi pas au boisfde Meudon? 


Les sévéres sont des profanes ; 
Ici tout est joie et pardon. 


Foin des délicats et arriére les classiques qui, en matiére de bucoliques , 
voient encore l'idéal dans la Gréce. Tous les pays se valent pour le poéte : 


La nature est partout la méme. 

A Gonesse comme au Japon. 
Mathieu Dombasle est Triptoléme, 
Une chlamyde est un jupon. 

Aux champs, compagnons et compagnes, 
Fils, j’éléve 4 la dignité 

De géorgiques les campagnes 
Quelconques ot: flambe /’été, 
Flamber, c’est 1a toute |’histoire. 
Du coeur, des‘sens, de la saison, 
Et de la pauvre mouche noire 

Que l’on appelle la raison. 


Flamber, soit ; mais que le poéte sexagénaire ne l’oublie pas, c'est aussi 
l'histoire du genre qu'il aborde aujourd'hui. Il a son mérite, ce genre, nous 
ne le contestons pas, mais quand il petille, rapide et embaumé comme ces 
incendies spontanés qui prennent aux herbes folles et que le vent du soir 
emporte tout chargés de parfums. Mais ne nous parlez pas de ces feux lourds 
et nauséabonds qui ne brillent que par l’effort du soufflet et n’envoient que 
des émanations impures. 

Nous ne comprenons pas, aprés l'expérience qu'il a faite, dans les Mtsé- 
rables, de son inaptitude aux choses gaies, que M. V. Hugo y soit retourné. Y 
eut-il jamais rien de plus lourd, de plus pénible, de plus triste que ses 
joyeusetés d'étudiants. Certes, nous ne prétendons pas qu’en son temps — 
ce n’est plus maintenant qu'un mythe — ce monde du Quartier latin qu'il 
a voulu peindre une premiére fois et auquel il s’obstine a revenir, ait été 
nitrés-spirituel ni trés-amusant ; mais il avait ce que neut jamais M. V. Hugo, 
la jeunesse. Chateaubriand , dans une de ses rares heures de cAlinerie lit- 
téraire, a pu l'appeler, 4 vingt ans, un enfant de génie. Le mot était joli, 
mais point vrai. Le talent avait éclaté chez M. Hugo avec l’adolescence, mais 
aux dépens de la jeunesse. Son précoce été — qu'on nous permette cette 
métaphore, nous sommes en pleines bucoliques — son précoce été avait 
dévoré son printemps. A l’Age de la gaicté et des plaisirs quil s'est mis a 
chanter sur le retour, il célébrait Ics infortunes royales, les catastrophes 


dynastiques, les calamités publiques et les grands dévouements. Sa voix, 
Novempne 1865. «80 


174 REVUE CRITIQUE. 


montée aux tons solennels de l’ode héroique, n'a pu, depuis, s’assouplir. Elle 
aeu parfois l'accent du coeur, jamais celui de la gaieté. En voulant le pren- 
dre, elle s'est cassée. Voila pourquoi M. V. Hugo n’a que deux notes, le sé- 
rieux et le grotesque. Ne vous étonnez pas s'il en veut tant a Boileau et le 
poursuit jusque dans ses Chansons des rues e¢ des bots; le fameux passage 
de l'Art poétique : 

Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légére 

Passer du grave au doux, du plaisant au sévére! 


lui semble une personnalité. [] ne faut pas croire en effet qu'il s'abuse sur 
ce qui lui manque ; loin de la, il en a le sentiment amer. Dés 1898, Alfred 
de Musset le désespérait avec la Ballade a la lune et Mardoche: et c'est cette 
émulation qui nous a valu le Pas d’'armes du roi Jean, les Djins et la f- 
meuse chanson des cavaliers, dans Cromwell. . . . 

Dis-moi qui Satan préfére 

Des enfants dont il est pére, 

De l’aspic au basilic. 

Du basilic a l'aspic, 

Et du vieux Noll au vieux Nik. 


Aujourd'hui, & soixante-trois ans, M. V. Hugo s‘apercoit qu’il n’a pas 
touché au genre le plus populaire en France. La gaudriole manque 4 sa 
couronne poétique. Vite au travail; il faut prouver qu'on aurait pu chanter 
aussi le printemps et Lisette. De la, les Chansons des rues et des bois. 

Que les lecteurs auxquels il s’adresse ne se laissent pas prendre 4 ce titre; 
ils seraient singuliérement décus, les braves vétérans du Caveau qui iraient 
chercher 1a des refrains  l’usage de leurs symposiaques. Rien dans les vers 
de M. Y. Hugo ne rappelle Désaugier's, ni Béranger, ni Emile Debraux. Ces 
chansons d’abord ne sont pas des chansons ; ce sont des élégies, des odes, 
des satires, taillées cn strophes réguliéres — monotones serait plus wai 
— mais, sans ces vives découpures d'idées qui constituent le couplet. La 
chanson, chez les maitres, Désaugiers, par exemple, court légére et rt 
pide, effleurant de l’aile les sommités du sujet, comme I’hirondelle rasant 
les flots ; ici elle s'y enferme pesamment et longuement. Qui ne sait la r- 
vissante villanelle de Desportes et son gracieux refrain : 


Nous verrons, bergére Lisette, 
Qui, premier, s’en repentira |! 


C'est le modéle du genre, et cela a cing ou six couplets. Sur le méme 
théme, M. V. Hugo a trouvé moyen d’en faire vingt-sept, et sa piéce (Som- 
mation irrespectueuse) est une des plus courtes du recueil. La moyenne de 
ses Chansons des rues et des bois est de cinquante strophes. Du reste, le 
poéte est coutumier du fait. Si les vers se vendaient au boisseau comme leblé 
ou l’avoine, et qu'il y edt des comices poétiques comme il y a des comices 





REVUE CRITIQUE. TSS 


agricoles, M. V. Hugo mériterait une mention honorable :.il a toujours fait 
bonne mesure. Formé 4a l’école de nos lyriques, qui n’est pas celle de le 
sobriété, il n’a pas su, bien qu’ayant rompu avec eux sur tout le reste, se 
défaire de leur prolixité classique. Rien ne lui ferait lacher un motif , lors- 
qu'il l’a saisi : il faut qu'il l'épuise. Vingt fois la méme idée ou la méme 
image revient sous sa‘plume. On le dirait toujours au collége ou le prix est 
4 qui en fera le plus long sur une matiére donnée. Ce precede est préci- 
sément l’inverse de la chanson. 

Du reste, il faut-le reconnaitre, M. Hugo n'a pas entendu se borner ici au 
réle.de chansonnier. Cette mission. est bien trop au-dessous de lui. C'est 
come rénovateur ou libérateur poétique qu’il se pose tout au début. Pé« 
gase , Ee 

«. Le grand cheval de gloire, ' 
Né de la mer comme Astarté, 


A gui Aurore donne a boire 
Dans les urnes de la clarté. 


Pégase l’emportait, nous dit-il; mais ill’a retenu et « mis au vert » dans le 
poésie bucolique. Ge n’est pas toutefois pour l'y parquer dans les champs 
délimités par Théocrite ou Virgile! cas 


O toi, qui dans mon Ame vibres, 
O mon cher esprit familier, 

Les espaces sont clairs et libres : 
J’y consens, défais ton collier. 


Tresse l’acanthe et Ja liane; 
Grise l’augure avec l’abbé; 
Que David contemple Diane, 
Qu’Actéon guette Bethsabé. 


Des amours observe la mue. 
Défais ce que les pédants font, 
Et, penché sur l’étang, remue 
L'art poétique jusqu’au fond. 
Sois gai, hardi, glouton, vorace, 
Flaine, aime; sois assez coquin 
Pour rencontrer parfois Horace 
Et toujours éviter Berquin. 


Voila la théorie de la bucolique nouvelle. L’autear la répéte au mons 
en quatre endroits différents, par regret, sans doute, de n’en avoir pas fait 
la matiére d’une préface (chose étonnante, en effet, les Chansons des rnes 
et des bois n’en ont pas!). Le livre de M. V. Hugo répond au programme, 
sauf en un point cependant: si son génie carnavalesque a été assez coqutn 
pour toujours éviter Florian, il ne l’a pas toujours été assez pour ren- 
contrer Horace. Du reste, il n’y a rien la d’étonnant. Ce n'est pas en cou- 
rant les rues avec un faux nez qu’on a la chance de trouver le chantre de 


116 _ REVUE CRITIQUE. 


Lalagé sur son chemin. La supposition paraitrait impertinente 4 Horace. 
Ignore-t-on Odi profanum vulgus? Qu’en suivant celte poetique, WY. 
Hugo se soit flatté d'atteindre 4 Rabelais, l'espoir était plus légitime. Eten 
effet les Chansons des rues et des bois rappellent plus le curé de Mendon 
que l'ami de Mécénes, avec cette différence toutefois que I’ épicuréisme de 
Rabelais est franc, plein de verve et d'originalité, tandis que celui de M. ¥. 
Hugo est laborieux, pesant, sans spontanéité, sans invention. Les remmis- 
cences, chez lui, abondent, les imitations foisonnent, et toujours délayées. 
Tel vers populaire de Béranger devient ici une piéce : Paupertas. Et, apro- 
pos de ce titre latin, notez, lecteur, quil y en a six de ce genre, sausen 
compter un qui est grec. C’est trés-champétre, comme on voit. 

Ce qui l'est autant, c'est le gongorisme qui émaille les Chansons des 
rues et des bois. M. V. Hugo qui fait fi du Florian, ne dédaigne ni le 
Dorat, ni le Scudéry. [1] entreméle agréablement dans ses strophes Yt 
dius et Mascarille , Grécourt et le marquis de Biévre; car le calembour 
est un des éléments de la nouvelle églogue. On nous dispensera de citer 
dans Je nombre le sacrilége jeu de mots sur Jacob; le genre de popularilé 
qu'il a acquise est la juste punition de l’auteur. Dénoncons seulement cet 
autre, a l'usage des gens qui se rappellent l'actrice Flore et l’acteur Brunet; 
il donnera une idée de l'uisance ct du gout que l'auteur porte dans ses ré- 
créalions poétiques : 


La banlieve, amis, peut suffirc, 
La fleur que Paris souille y nait; 
Flore y vivait avec Zéphire 
Avant de vivre avec Brunet. 


Et cet autre: 


Avjourd’hui le roi de Baviére 

N’est admis chez dona Carmen, 

Que s'il apporte une riviére 

De fort belle eau dans chaque main. 


Comme cela est fin et neuf surtout! Il y a vingt ans qu’Odry en régalai 
les habitués des Variétés. Brave Odry, il ne s’attendait pas a étre mis & 
vers. 

Rendons pourtant justice 4M. V. Hugo, s’il est ici sans invention, saus 
originalité réelle ; si, 4 la crudité de Rabelais, il unit le jargon préciewx de 
Voiture, son vers est moins déhanché, ses accouplements de mots moins 
hybrides, ses épithétes moins ahurissantes. On trouve bien encore desstre- 
phes comme celle-ci : 


Sachez quhier, de ma lucarne, 
Jai vu, j'ai couvert de clins d'yeux 
Une fille qui, dans la Marne, 
Lavait des torchons radieucx. 














RE: UE CRITIQUE. 471 


Mais cela est rare. Ce qui domine dans les Chansons des rues et des bois. 
au point de vue de la forme, apres la prétention, c’est la trivialité 


Quand les guignes furent mangées, 
Elle s’écria tout & coup : 

— J’aimerais bien mieux des dragées. 
Est-il ennuyeux, ton Saint-Cloud! 


Qu’elles s‘appellent Philis ou Toinon, les bergéres de M.V. Hugo parlent 
toutes de ce ton. 

A cette agréable désinvolture, se joint, sous la plume du poéte, une pa- 
rodie du langage chrétien, qu'il trouve apparemment du meilleur ton, car 
il y revient fréquemment. Il lui semble plaisant de dire: saint Roch et son 
chien, saint Roquet, ou de faire dire au mouton s’adressant 4 Dieu : Notre 
Pére, que votre sainfoin soit bént! ll y a méme toute une piéce qui n'est 
d'un bout al’autre, qu'un travestissement burlesque des nobles et saintes cé- 
rémonies du culte catholique. Cela est intitulé : I’ Eglise. 


C'était ’Eglise en fleurs, batie 

Sans pierre, au fond d’un bois mouvant, 
Par l’aubépine et par l'orlie, 

Avec des feuilles et du vent. 


Le porche était fait de deux branches, 
D’une broussaille et d'un buisson ; 

La voussure, toute en pervenche, 

Etait signée : Avril, macon. 

Seul, sous une pierre, un cloporte 
Songeait, comme Jcan 4 Pathmos ; 

Un lys s’ouvrait prés de la porte 

Et tenait les fonts baptismaux. 


e e e ° ° a 


Au lutrin chantait, couple allégre, 
Pour des auditeurs point ingrats, 
Le cricri, ce poéte maigre, 

Et lortolan, ce chantre gras. 

Un bon crapaud faisait la lippe 
Prés d'un champignon malfaisant, 
La chaire était une tulipe 
Qu’illuminait un ver luisant. 


Nous en passons et n’achevons pas la piéce. Ces puérilités séniles et im- 
pies attristent encore plus qu’elles ne blessent. Il en est de méme de l’éro- 
tisme caduc qui s’étale 4 presque toutes les pages du livre. On éprouve ala 
fois de la souffrance et de l’humiliation 4 voir haleter sur des themes que la 
spontanéité seule et la beauté des vers excusent, au point de vue de lart, 
un talent dont le souffle était si puissant jadis quand il puisait son inspira- 


td 


718 REVUE CRITIQUE. 


tion aux sujets héroiques. Vous rappelez-vous cette charmante scéne des 
vieux péchés, qui était le triomphe de Bouffé? Le signor Gambetti, jadis 
premier danseur de }’Opéra, aujourd'hui retiré 4 la campagne, maire de 
son village et marguillier de sa paroisse, regoit la visite d'une sienne pa- 
rente qui est en possession des premiers emplois dans le corps des ballets. 
Emoustillé par une répétition qu'elle fait devant lui d’un de ses nouveaux 
réles, i] oublie son age et veut lui donner une legon. Ses premiers pas vont 
bien; mais le moment dramatique arrive. Gambetti, tout en dansant décrit 
son jeu : . 

« A tes pieds, dans mon délire, 

« Moi je m’élance, et, soudain, 

a Je me léve..., c'est-a-dire 

« Veux-tu me donner Ja main? > 


le bon homme avait les articulations roides. 

C'est juste l'histoire des églogues de M. Victor Hugo. Ga et la, brillent de 
jolis couplets, des motifs bien accusés, quoique aussitét délayés dans d'in- 
terminables variations ; peut-dtre une ou deux piéces qui rappellent le beau 
temps, Une alcéve au soleil levant par exemple, morceau charmant, mais 
qui n’a rien de champétre, Tout le reste grimace, trahit l'effort et rate — 
qu'on nous passe le mot, il est dans le ton du livre. Le feu manque, la 
verve fait défaut, le ressort est rompu. Ces strophes aimeraient a rire, 
elles ricanent, ces chansons voudraient étre gaies, elles ne sont qu'égril- 
lardes, L’Age s’aceuse en tout ici, méme dans:les efforts qu'il fait pour se 
dissimuler. Puisque M.-Victor Hugo-aime:Je-latin-et:se met sous les auspices 
de Virgile, nous lui dirons, avec le poéte, et sans chercher 4 moraliser. au- 
trement : | 


Et jam tempus equis fumantia solvere colla. 


ct . 


Ol 


* 


Si peu que nous aient ému les vers dont nous venons de parler, et si rassu- 
rés que nous ayons toujours été en les lisant sur l’empire de leur déduction, 
c'est avec bonheur que nous les avons quiftés pour ceux de M. Jouffroy‘. 
Ici en effet, avec une forme noble et pure, nous avons retrouvé des idées 
élevées, des sentiments généreux, des croyances qui élargissent l’esprit et 
répondent aux impérissables besoins du cceur. Jouffroy, en effet, était chré- 
tien et cathélique. Etait..., disons-nous, Hélas! cela n'est quetrop vrai, ce 
jeune homme d'un talent si ferme déja et si suave, quoiqu’il ne fat point en- 
core arrivé 4sa maturité, l’auteur del’Arlésienne, dela Mort deChaning, de 


* Poémes, par J. M. Jouffroy. 1 vol. in-42. Didier, quai des Augustins. 








REVUE CRITIQUE. 779 


Sempach, est mort avant l’age, comme Mayrice de Gyérin, comme Gustave 
de Lanoue, comme tant d'autres jeunes poétes, que.ce siécle nous avait 
promis et que Dieu a retirés avant que la fleur qui brillait en eux edt donné 
la moitié de ses fruits. Celui-ci est peut-dtre le moins connu de tous. C'est 
qu'il est mort d’hier et que, de son vivant, il ne fit confidence de ses vers 
qu’a ses amis les plus intimes. 1] n’entendait pas cependant les dérober au 
public, mais, comme il le respectait, Jouffroy ne voulait les lui livrer 
quaprés leur avoir donné toute la perfection dont il les croyait suscep- 
tubles. Jenne, riche et libre de son temps, il le consacrait chaque jour a 
augmenter ou 4 perfectionner son:ceuvre. Mais.le temps |’a trahi, et la mort 
est venue le prendre a trente-deux ans. C’est la main d’un ami qui nous 
donne aujourd'hui ses vers. 

Cette main s’est montrée plus indulgente, ce semble, que ne leit été 
celle du poéte; Jouffroy aurait gardé, Groyons-nous, soit pour les retoucher, 
soit 4 titre de simples souvenirs, la plupart des piéces qui composent le 
troisiéme livre de son recueil, piéces de circonstance dont le temps a géné- 
ralement enlevé l'intérét. Peut-étre aussi, par un sentiment que compren- 
draient les 4mes discrétes, mais dont nous regretterions aujourd'hui la 
susceptibilité, aurait-il retenu dans ses mains des vers qui furent pour lui 
des événements, et o son cceur a parlé tout entier s une piéce & la jeune 
fille qui fut sa femme, et une élégie sortie du fond de ses entrailles sur la 
mort de son premier-né. Ce fut la premiére douleur qu’éprouva le poéte, 
@ qui, Jusque-la, tout avait souri dans la vie. {l s’était plaint, imprudent ! 
de la monotonie de son bonheur, et il appelait la douleur comme une source 
d’émotions poétiques : - 

Dieu, dans ma vie encore a mis peu d’amertume ; 
Mon ciel ne s'est voilé d’aucune lourde brume, 
Et mes heureux soucis sur mes jours répandus 
Ont fui comme le songe 4 qui je les ai dus. 


e e e 2 e e 6 e e e e e e e e e e 
Venez, douleurs du monde, 6 trislesses sans nombre, 
A l’angle de mon toit, venez jeter votre ombre. 

Je veux votre aiguillon, en attendant qu'un jour, 
De mes propreés douleurs, je guérisse 4 mon tour! 


Ce veeu coupable fut trop tét exaucé. A la félicité d'un mariage sélon son 
coeur et les convenances du monde, était venu s’ajouter an bonheur non 
moins doux, l’espoir de voir son foyer s'animer de la présence d'un enfant. 
G'était, disait-il, le dernier bien qu'il avait révé. Il en avait chanté l’attente 
avec ravissement. Le réve se réalisa, l'enfant paraissait plein de vie. 

I vint; tout sourit 4 sa vue, 

Je priais, dans l'angle caché, 

Tremblant d’une ivresse inconnue. 


Tout jusqu’au blanc berceau penché 
Sembla féter sa bienvenue. 


780 REVUE CRITIQUE. 


e e es e@ z= e r r 


Prés de lui, sa mére attentive 
S'inclinait et parlait tout bas, 
Et, dans sa tendresse naive, 
S’étonnait qu’on ne comprit pas 
Sa langue rose encore captive. 


Lorsque mon fils, 4 son réveil, 
Ouvrait sa paupiére incertaine, 
Son wil pur était mon soleil : 

Je voyais une aube sereine 

Dans |'éclat de son front vermeil. 


Ce ne fut qu’une aube, hélas! L’enfant mourut au bout de quelques se- 
maines. Ce jour-la le malheur répondit 4 l’appel imprudent du poéte, et sa 
vie connut « l’amertume. » Jouffroy, dont le coeur était plus tendre que 
fort, fut longtemps sans pouvoir se relever de ce coup. Il a peint sa dou- 
leur dans des vers d'une expression pénétrante : 


La nuit & présent m’environne, 
Je tremble au souffle de Ja mort. 
L’épouse en sa stupeur frissonne. 
Roi déchu qu’a frappé le sort, 

Je réglame en vain ma couronmne. 


Poéte, je cherche & mes pieds 

Ma lyre qu’y hrisa l’orage; 
Chrétien aux yeux de pleurs noy¢s, 
Je vais, demandant mon courage, 
Le long des sentiers oubliés, 


L’espoir me rendra Ja priére, 
Le temps une hyre au doux chant, 
Mais jamais ma morne paupicre 
Ne reverra mon pauvre enfant 

« Répondre aux baisers de sa mére. 


Cependant le chrétien et le poéte grandirent, chez lui, dans cette cruelle 
épreuve. C'est la foi développée par le malheur qui met un accent si to0- 
chant dans l’adieu, ou plutét l’invocation qu'il adresse a l’innocent sussitét 
enlevé que présenté 4 ses embrassements : 


Toi qui déja vois Dieu, mon fils, tu peux comprendre 
Ce qu’auraient ici-bas mis longtemps & t’apprendre 
Et ton pére et la vie, et ses changeants destins ! 
Comme j'aurais été ton guide sur la terre, 

Sois le mien, ange pur, dans cette voie austére 
Qu’entr’ouvre le malheur & mes pas incertains. 


Dés tors, la pensée religieuse prévaut, dans l’esprit de Jouffroy, sur toales 
les autres. De cette époque date le plus beau de ses poémes, la Mort de Che- 
ning, dont la publication dans une Revue, en 1860, fit une véritable sens2- 











REVUE CRITIQUE. 784 


tion. Chaning, le Fénélon du protestantisme, 4 lhumilité prés, commen- 
cait alors seulement a étre connu en France. Ce que nous apprenions de sa 
vie, de ses doctrines et de ses ceuvres, nous causait une vive admiration. [1 
est certain que, dans la confusion et l’excentricite des commentaires pra- 
tiques quel’Evangile recoit des sectes américaines, les aspects nouveaux sous 
lesquels le présentait Chaning étaient de nature 4 frapper. Toutefois, ce qui 
plaisait 4 Jouffroy dans l’enseignement du pasteur de Boston, était moins 
peut-étre le caractére universel de ses doctrines que leur cété libéral et 
généreux. Sans rien retrancher de l'antique et traditionnel symbole catho- 
lique, il croyait que la vérité qu’il contient est assez large pour se préter a 
de nouveaux développements. Les mots d’amour, de justice, de liberté 
qui sont, ou qui du moins étaient encore ily a peu d’années, les signes de 
ralliement de la génération présente, lui semblaient, non sans raison, avoir 
une origine chrétienne, et il youait ses applaudissements 4 quiconque les 
réclamait pour l'Evangile et s'efforcait de les féconder en les retrempant & 
leur source, que ce fdt le moine Lacordaire en France ou le ministre Cha- 
ning en Amérique. 

Voila le secret de l’attrait du poéte catholique de Lyon pour le prédica- 
teur protestant de Boston. Jouffroy, dont la foi n’avait jamais chancelé et 
qui avait pu dire 4 la femme chrétienne qu’il épousa et dont la piété avait 
ranimé la sienne : 

Ce n’est pas qu’aux vents du monde 
J’eusse abandonné mon ceur, 
Ni jeté la foi profonde 


Dans l’abime obscur ot gronde 
Le raisonnement moqueur, 


Jouffroy crut bien rester fidéle 4 toute sa vie en travaillant 4 populariser, 
chez nous, l'apétre de l'unitarisme et de la liberté des noirs, l’ami du vé- 
nérable cardinal de Cheverus. L’essai était matériellement difficile. Il n’y 
avait pas, dans la vie trés-unie de Chaning, un seul incident qui primat les 
autres, et, dans son ensemble, elle ne prétait pas 4la légende. Sa mort 
seule avait eu un caractére dramatique. Ce fut aussi ce moment que le 
poéte choisit, parce que, sans orner Vhisloire, il lui permettait de méler 
au tableau touchant de sa fin l’exposé animé de ses principales doctrines. 
Chaning, en effet, est mort comme Socrate, 4 la condamnation prés, en 
conversant avec ses amis des grandes choses qui |’avaient occupé toute sa 
vie, et en exhortant ses concitoyens 4 persévérer dans les nobles sentiments 
qu'il avait toujours cherché a leur inspirer. Le poéme de Jouffroy n/a pas 
assurément la splendeur de celui de Lamartine, qu’il rappelle quant au 
sujet, mais peut-étre y régne-t-il un sentiment plus intime et plus ému de 
la grandeur et de la beauté du héros. La Mort de Chaning est la derniére 
et aussi la plus achevée des ceuvres de Jouffroy. Fera-t-elle vivre sa mé- 
moire dans les Ages suivants? Pour le dire, il faudrait savoir ce que de- 


783 REVUE CRITIQUE. 


viendra la société francaise et quel cas elle fera un jour des wuvres de 
l’esprit; mais on peut assurer du moins que, tant que vivront dans quel- 
ques Ames les grandes idées et les nobles sentiments dont ce siécle s’était 
épris dans sa jeunesse, le nom de Jouffroy excitera des sympathies et des 
regrets. Nous le recommiandons 4 notre ancien collaborateur, M. Charles 
de Mouy; Jouffroy, mérite de prendre place dans les études qu'il’'a com- 
mencées sur les poétes morts avant l’Age, et dont un premier volume a 
_ cet été. 


IV 


Les jeunes ombres' (tel est le titre mélancolique et gracieux de ce volume), 
sont, non point précisément comme le dit l’auteur — et nous le regrettons 
— des récits de la vie littéraire 4 notre époque, mais des appréciations dé- 
licates de plusieurs des poétes qui ont passé comme des météores sur I'lio- 
rizon de ce siécle. La biographie, avons-nous dit, a moins de part a ces 
études que la critique. C’est un tort, car si la vie de l’écrivain est le com- 
mentaire: de ses ceuvres, c’est principalement, dans la jeunesse. On goi- 
terait mieux 4 voir dans quelles conditions et sous quelles influences se 
sont produits tant de charmants essais, qu’a lire lintergrétation d’ail- 
leurs trés-distinguée qu’en fait M. de Mouy. Il est difficile, quand on reste 
sur le terrain de l’esthétique, de ne pas tomber dans la sécheresse. M. de 
Mouy ne s’est pas toujours retenu sur cette pente. Sa pensée revét trop 
souvent uneforme métaphysique qui contraste avec la fraicheur des oeuvres 
dont il parle. Cela est particuliérement sensible dans les études sur les 
écrivaing francais, ou M. de Mouy supposant les hommes congua, ne s'est 
guére occupé que des ouvrages ! Sérieuses et pénétrantes pour la plupart, 
riches méme parfois de documents inconnus (celle sur Alfred de Musset, par 
exemple), ces études manquent de variété et de mouvement ; onn’y sent pas 
assez l'assimilation au sujet. La sympathie se fat plug chaleureusement ac- 
cusée, ou du moins eit plus sdrement gagné le lecteur, si l’écrivain avait 
été plus fréquemment et plus intimement mélé a ses écrits. Nous en avons la 
preuve dans les notices sur les deux écrivains américajns qui font partie de 
ce volume. Ce sont en effet. des pages pleines d’intérét que celles que M. de 
Mouy a consacrées 4 Currer-Bell et A Edgard Poé. Prenant, cette fois, pour 
modéle M. Sainte-Beuve, qu'il appelle son maitre, le jeune critique a expli- 
qué ici l’écrivain par l'homme et méme, 4 quelques égards, par la natiou et le 
pays auquel il appartient. Ainsi ce n'est pas seulement, dans la vie pleine de 
splendeurs et de ténébres, de ravissements et de souffrances, de. saine rai- 
son et de folie maladive que M, de Mouy cherchele secret du génie étrange 


3 Les Jeunes Ombres, récits de la vie littéraire, per Charles de Mouy. 1 vol. in-42. 
Hachette. 


REVUE CRITIQUE. 785 


et sans précédent d'Edgard Poé; il le voit surtout dans les instincts du 
peuple américain. « Poé, dit-il, ne représente-t-il pas fidélement dans les 
lettres, toute une nuance du caractére américain? Cette passion de I’'hypo- 
thése, cette recherche téméraire de ]'impossible, cet élan vers l'inconnu, 
n’est-ce pas le génie d'Edgard Poé, n’est-ce pas le génie de la jeune Amé- 
rique? Il avait, comme ses compatriotes, dans le domaine de I'esprit, ce 
courage aventureux, ce mépris du temps, ce goUt de l’excentrique avec 
ce je ne sais quoi de colossal, de monstrueux parfois dans la conception 
qui semble le propre d’un peuple tourmenté par un excés d’audace, 
livré par une inexpérience juvénile aux plus bizarres emportements, 
ignorant le frein et la régle dans les formidables désirs de son imagination, 
épris 4 la fois du plus incurable matérialisme, et, si je puis employer ce néo- 
logieme, de la plus vague religiosité, remplissant dé tumalte et de bruit:des 
cités immerises et subissant l'attraction des mcommensurables déserts. 
Edgard:Po6, pour qui le sait bien comprendre, refiéte dans son c@uvre ces 
passions et ces désirs; on y entend Ja tempéte de la multitude; on y sur- 
prend les haHucinations des mystiques et les calculs précis du plus froid ma- 
térialisine; il se joue avec le terrible et il commente, analyse, étudie toutes 
les amotions et toutes les épouvantes; ff crée des situations impossidles 
comme pour se donner un spectacle inoul;' il pose des personnages énor 
més, des grotesques surhumains, des scénes surnaturelles, coirime dans le 
but.d'ébéir au goit de son pays pour Ia fantaisie; il se jetté sans peur au mi- 
lieu: des combinéisons merveilleuses, dans‘les détours d'une psychologie 
ow d'une physique admirablement raisornées et insensées a la fois. Ny a 
dans ses Contes tout ensemble la brutalité sanguine du peuple qui se sert 
‘souvent du revolver et I'émotion solennelle du colon errant dans les prai- 
ries incommensurables. Je ne crains pas de dire que nul écrivain améri- 
cain, depuis Cooper, n’‘avait été aussi parfaitement l'expression du nouveau 
mende dans son procédé littéraire. » 

Peut-étre cette vue sur Edgard Poé est-elle un peu absolue ; mais on n’en 
saurait contester la vérité au fond, et elle est exprimée avec un eutrain, une 
verve, une vivacité de couleur qu'on ne rencontre pas dans les autres études 
de M. de Mouy. L’Amérique lui a porté bonheur; tout le morceau sur Poé 
est dans le ton vigoureux et chaud de cette page. Dans un autre genre, !’é- 
tude sur Currer-Bell est aussi trés-remarquable. L’accent en est trés-sympa- 
thique, et c'est avec un intérét profond que M. de Mouy expose les rapports 
qui existerit entre la situation douloureuse de l’auteur et celle des femmes 
auxquelles elle’ donne les premiers réles dans ses fictions. Ici encore sa 
plume a rencontré la forme que réclamait son sujet. Or, ce sujet n'est pas 
épuisé, il s’en faut; ce siécle décevant qui a tant promis et si peu tenu, a 
va parattre et s’évanouir plus de poétes que nen a étudié M. de Mouy. Chez 
nous comme a l'étranger, il en reste beaucoup de ces jeunes dimes qui, dans 
leur court passage sur cette terre, ont, selon l’expression de M. de Mouy, 


784 REVUE CRITIQUE. 


« poursuivi les choses de l'art en dehors et au-dessus des grandeurs mon- 
daines, » et qui, 4 ce titre, ont droit 4 un tribut de sympathie de la part de 
la jeunesse dont le coeur a gardé le sentiment et le culte du beau. Nous 
attendons donc M. de Mouy a un autre volume. 


V 


Deux correspondances d'un grand intérét, l'une et l'autre entiérement 
inédites, ont été publiées dans ces derniers jours : celle de Reboul, le bou- 
Janger-poéte de Nimes, et celle d'Alexis de Tocqueville, l'auteur de la 
-Démocratie en Amérique*. Nulles vies ne se sont moins ressemblées que 
celles de ces deux hommes ; l'une s'est passée & peu prés tout entiére au 
fond d'une ville de province, dans les humbles occupations d'une industrie — 
manuelle, sans autre diversion 4 sa monotonie que la poésie et l'étude ; 
l'autre a été remplie de bonne heure par des voyages lointains, des travaux 
d’économie sociale, de politique et d'histoire, et occupée, pendant une cer- 
taine période, a la direction des choses de I'Etat. Un jour néanmoins, par 
Suite des révolutions qui mélent tout, chez nous, ces deux vies se rencontré- 
rent. Le boulanger devenu représentant du peuple et le gentilhomme mi- 
nistre de la république de 1848, se trouvérent en face l'un de l'autre, au 
Palais-Bourbon. Eurent-ils des rapports directs et personnels ? Nous l'igno- 
rons et leurs correspondances n’en disent rien. Jans tous les cas, s‘ils exi- 
stérent, ces rapports de député 4 ministre ne furent pas longs. Reboul ne 
siégea au palais législatif que pendant la durée de la Constituante ; il rentra 
aussil6t aprés, pour n’en plus jamais sortir, dans la retraite dont l’estime de 
ses concitoyens l’avaient tiré un instant malgré lui. 

La Correspondance de Reboul, la seule dont nous parlerons aujou rd’hui, 
a donc, en général, un caractére intime et privé; l’amitié, la poésie etla 
religion en font presque uniquement le sujet. Et toutefais, grace a l'éléva- 
- fion des préoccupations qui s’y révélent et 4 la noblesse des sentiments qui 
Sy peignent, cette ‘correspondance 4 beaucoup d'intérét et de charme. 

Quoique les personnes auxquelles écrivait Reboul ne soient presque ja- 
mais nommeées, on devine a la lecture de ses lettres que ses relations épisto- 
laires étaient peu étendues ; elles se renfermaient évidemment dans le cercle 
privé de ses amis. Ce qui frappe dans ces lettres, c'est, avant tout, la so- 
briété; la plupart sont courtes, et celles méme qui ont quelque étendue 
gardent, dans l’expression, une concision remarquable. Ce n’était pas, chez 


‘ Lettres de Jean Reboul, de Nimes, publi¢es avec une introduction par M. Poujoulat 
1 vol. in-12. Michel Lévy, rue Vivienne, 2. 

* Nouvelle correspondance @ Alexis de Tocqueville. 1 vol. in-8° (Vile des CEuvres com- 
plétes). Ibid. 


REVUE CRITIQUE. 785 


lui, stérilité d'idées, ni sécheresse de coeur; c’était l’effet d'une certaine aus- 
térité d'esprit qui lui faisait rechercher, de préférence & tout, le vrai. Il 
professait, 4 cet égard, la fameuse maxime de Boileau : 


Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. 


De 1a vient que, quand d'autres vantaient dans un orateur ou un écrivain 
Yéclat, la richesse du fond ou. l'ampleur de la forme, la qualité qu'il ai-. 
mait 4 en louer, quant a lui, c’était la vérité. Aussi est-ce moins par sa 
fécondité brillante que le talent de M. Berryer l’avait frappé, que par sa vé-. 
rité. « Vous me demandez, écrivait-il en 1836, ce que je pense de M. Ber- 
ryer : cest l'‘homme le plus vrai de |’époque par les sentiments et la ma- 
nitre de les exprimer : je ne connais pas un plus bel éloge. » Etre vrai 
avec lui-méme, comme avec les autres, voild ce qu'il ambitionnait avant 
tout, et on lui déplaisait lorsqu’on cherchait 4 lui donner de son im- 
portance et de son talent une idée plus haute que celle qu’il s‘en faisait 
lui-méme. En 1836, au moment ot son premier recueil de poésies excitait 
l’admiration universelle, un de ses amis, M: de Fresne, croyons-nous, lui 
avait conseillé de quitter sa boulangerie et de la remplacer par quelque oc- 
cupation qui fit moins de tort au poéte : il repoussa vivement cette propo- 
sition, ne croyant pas, dans son ame, que son talent valdt assez pour lui: 
sacrifier un état « ot la Providence Il’avait placé et qui lui donnait un peu 
plus que le pain quotidien. » Il n’aimait pas, d’autre part, qu’on lui con- 
tinuat ce titre de poéte-boulanger, lursqu’il eut quitté sa boulangerie; non 
qu'il rougit de son ancien métier, mais parce qu'il craignait que l'af- 
fectation de cetitre qui n'était plus vrai, ne pardt de la vanité et n’edt l'air 
d'une réclame. M. Charles Lenormant I’avait appelé, ici méme, de ce nom, en 
1857. Reboul s’en affligea. «On me remet, écrivait-il, le2 février de cette année, 
l'article de M. Lenormant inséré dans le Correspondant; il est admiré par 
tout le monde, et chacun me félicite; on ne peut dire mieux. Je n‘ai qu'une: 
observation a faire : j'aurais voulu que le boulanger fat oublié; non pas 
certes que ce souvenir m’humilie, mais je crains que cela ne sente la récla- 
me et le phénoméne, et mon plus grand désir serait d'étre jugé en dehors 
de cette donnée. Je dis cela d’autant plus librement que dans les Tradi- 
tionnelles, je n'ai rien dissimulé de mon origine; et, ‘si je ne craignais 
d’étre soupconné de ce haissable orgueil plébéien, je vous dirais que je ne 
changerais pas ma famille pour une autre. Tout ceci, mon cher ami, entre 
nous. » 

Son amour du vrai parut encore le méme, quand il fut question -de sa 
candidature a l'Académie frangaise. « Votre bonne amitié vous a égaré, 
écrivait-il en 1854, 4 un ami qui, de concert avec Ancelot, avait imaginé 
de l'inscrire parmi les aspirants au fauteuil des Quarante. Que diable vou- 
lez-vous qu’on fasse de moi dans ce corps? J'ai pu quelquefois, avec vous, 


786 REVUE CRITIQUE. 


trop franchement peut-étre, témoigner le sentiment de ce que je pouvais 
valoir en poésie; mais de la 4 me déclarer rival sérieux de ce que la ca- 
pitale pouvait compter d’hommes éminents, cettte prétention n'est jamais 
' entrée dans ma téte. » Neuf ans aprés, il écrivait encore : « Jamais, je ne 
me suis cru sérieusement candidat de l’Académie. Vous dire pourquoi, je 
n’en sais rien. Voici ce qui pourrait rendre ma pensée : je ne suis point du 
bois dont on les fait ; iln’y a point ici d'orgueil plébéien (le plus insolent 
de tous) ; cela vient, je crois, du sentiment vrai de ma position. » 

Si Reboul ne se croyait pas du bois dont on fait des académiciens, bien 
moins encore se croyait-il deceux dont on fait les hommes politiques. Aussi 
est-ce par déférence pour sa ville natale, qui croyait avec raison s’hono- 
rer ett le chargeant de la représenter, qu'il accepta, en 1848, le mandat 
des catholiques Nimois pour l’Assemblée constituante. « J’avais obstiné- 
ment refusé; dans le sentiment de mon insuffisance, écrivait-il le Ien- 
demam de son élection ; notre population n'a rien voulu entendre. Ces 
braves gens s’imaginent que, parce qu’on fait des vers, on est apte 4 faire 
de la politique. » 

Tl en fit peu, quant 4 lui, & en juger du moins par ses lettres de ce 
temps qui n’en parlent pas et qui, du reste, sont trés-peu nombreuses. 
Ce n‘était pas cependant, de sa part, incapacité. Les lettres qu'il dut 
écrire, 4 cette époque, si elles avaient été conservées, le prouveraient 
sans réplique. Le peu qui nous en reste ne permet pas de doute 4 ce sujet, 
Rebout voyait clairement la situation ; il n’eut jamais d’illusion a l’endroit 
de la république et l’empire lui apparut de bonne heure a Vhorizon. C'est 
méme cette prévision qui lui fit refuser, en 1850, la croix de la Légion 
d'honneur que lui offrait le pouvoir d’alors.... Mais, comme léditeur de 
ses lettres, passons rapidement sur cette période de la vie de Reboul. Lais- 
sons le député, retournons au poéte et 4 l'homme! 

Mais que disons-nous la! Reboul n’admettait pas cette distinction de 
"homme dans le poéte. C’était un de ses griefs contre la littérature de notre 
temps, que cette separation trop genéralement pratiquée et acceptée de 
nos jours. Il y avait en lui une grande et forte unité, et, pour tous les suc- 
cés littéraires du monde, il n’edt voulu abaisser homme devant le littéra- 
teur. C'est ce qui fit que, malgré le plaisir que lui aurait causé (et il ne s’en 
cachait pas) la reprise de sa piéce de Vivia au Théatre-Francais ou 4 I’Odéon, 
il ne consentit jamais a faire ow a laisser faireen son nom auprés de messieurs 
les comédiens ou leurs directeurs une démarche qui aurait pu compromettre 
son indépendance ou sa dignité. « Je ne me sens pas disposé 4 le solliciter, 
écrivait-il, en 1850, a l'occasion de la nomination du nouveau directeur de 
l'Odéon. Si Ie poéte s’accoutumait 4 ce manége de courbettes, il perdrait 
ce qui lui reste de plus précieux, le sentiment de lui-méme. Les applaudis- 
sements du théétre, le succés, tout cela est en dehors de nous, tout cela 
nous quitte un jour; le poéte doit donc chercher a vivre en paix avec son 


REVUE CRITIQUE. 787 


Ame; car, hélas! homme ne peut se quitter ; il est son propre compagnon; 
malheur 4 lui s'il vient 4 palir devant le drame qu'il se joue 4 lui-méme, 
comme la reine Gertrude devant le jeu des comédiens que lui améne son 
fils. » 1] hésita méme plus tard 4 envoyer, comme d’écrivain 4 écrivain, un 
exemplaire de ses poésies 4 M. Empis, devenu directeur de la Comédie-Fran- 
¢aise, dans la crainte que celui-ci n’y vit une recommandation indi- 
recte de sa piéce. Et quand ses amis, qui avaient agi sans son avis, pour en 
obtenir la mise en répétition lui apprirent que leurs démarches avaient 
échoué, il leur répondit : « Il ne faut pas vous chagriner du refus de la Co- 
médie~Francaise. Elle a mieux fait pour moi qu'elle ne le croit et que vous 
ne le croyez. Méme mirs, les raisins ne me tentaient guére. La réception 
m’aurait ramené a Paris, et je me souciais fort peu desubir les tribulations 
de la représentation; je bénis le ciel d’avoir délivré le pan de ma redingote 
d'un pareil engrenage. » 

Il avait une raison plus haute que celle qu'il donne ici pour se consoler 
de cet échec et ils’en était expliqué dans une lettre écrite le lendemain d’une 
représentation triomphale de Vivia & Nimes : « Deux couronnes de laurier 
mont été jetées : j’en réserve une pour l’amitié, et j'ai envie de suspendre 
l'autre dans mon petit cabinet avec cette inscription : & expier tét ou tard; 
car c’est 14, mon cher ami, le terme de tout succés et de toute gloire ici- 
bas. » 

C’était la pensée religieuse qui lui donnait ce désintéressement de tout ce 
qui est faux et vain ici-bas, et, par suite, la dignité quelque peu fi¢re qui 
le caractérisait. Peut-¢tre sa religion comme sa dignité avaient-elles, dans 
les derniers temps surtout, un peu de susceptibilité et de roideur. Certaine 
discussion avec le P. Lacordaire dont on trouvera ici la trace et certaine 
anecdocte sur son séjour & le campagne chez M. de Fresne, la feraient du 
moins soupconner. Mais, nonobstant ce qu'il y a pu avoir d’excessif dans 
quelques-unes de ses qualités, Reboul, tel que sa Correspondance nous le 
montre, n’en reste pas moins un homme de haute distinction intellectuelle 
et morale et digne, a tous égards, de l’antique honneur de l'adoption que la 
cité de Nimes conféra a sa cendre par la déclaration officielle que voici et 
qui n’est pas une gloire moins grande pour la ville que pour le citoyen qui 
en est l’objet : 

BILLET DE PART DE LA VILLE DE NIMES. 


« M. le maire de Nimes, MM. les adjoints et le Conseil municipal, ont 
« ’honneur de vous faire part de la perte douloureuse que la ville vient de 
« faire dans la personne de M. Jean Resour, décédé 4 Nimes le 29 mai 1864, 
« dans sa soixante-neuviéme année, muni des sacrements de 1'E- 
« glise. » 


788 REVUE CRITIQUE. 


VI 


Quoique nos livres d'études se soient fort améliorés dans ces derniéres 
années, il en est encore qui laissent singuliérement 4 désirer. De ce nombre 
sont ces recueils de morceaux choisis qui, sous le nom de Lecons de litté- 
rature, accompagnent l’éléve dans tout le cours de ses classes. Rien de 
plus médiocrement congu et de plus grossiérement exécuté que ces com- 
pilations si. importantes cependant, puisque c’est uniquement 14 que les 
jeunes gens font la connaissance de nos grands auteurs. Les étrangers, An- 
glais et Allemands, ont senti comme nous le besoin de pareils extraits ; mais 
les recueils qu’ils en ont fait dans leurs langues sont infiniment au-dessus des 
nétres. Frappé de notre infériorité 4 cet égard, un professeur qui se cache 
modestement sous l’anonyme de Charles André, vient d’essayer de nous 
en relever. Sous le titre de : Lecons choisies de littérature et de morale’, 
M. Charles André vient de publier une véritable bibliothéque littéraire de l’é- 
colier. Son titre est 4 peu prés celui de l’ouvrage de Noél que nous avons 
tous eu entre les mains pendant nos années de collége, mais il lui est de 
tout point supérieur. Les Lecons de Noél nétaient destinées qu’aux classes 
d’humanités; celles de M. Charles André sont composées de facgon 4 pou- 
voir servir 4 un cours complet de fangue francaise et 4 pouvoir étre employées 
dans toutes les classes et dans toutes les écoles. Il y a des morceaux cor- 
respondant 4 tous les degrés d'intelligence et a toutes les divisions de }’en- 
seignement, depuis la septiéme jusqu’a la rhétorique et méme 4 la philoso- 
phie. Un numéro placé a la téle de chaque morceau indique la classe a 
laquelle il est destiné. Les enfants qui commencent comme les jeunes gens 
qui terminent leurs études y trouveront de quoi orner leur mémoire et 
former leur gout dans tous les ordres de compositions littéraires. C'est une 
idée qui nous parait heureuse que cette distribution progressive, et nous 
regrettons que l’auteur ne I’ait pas suivie dans le classement des morceaux. 
Comme Noél, M. Charles André a divisé sa chrestomathie par genres. En 
téte de chaque genre, il en a placé la définition et les régles traditionnelles. 
Ces définitions et ces régles sont sujettes 4 des contestations, nous ne I'l- 
gnorons pas, mais elles ont du moins le mérite, si elles ne présentent pas 
toujours des notions parfaitement justes aux enfants, de leur en donner de 
positives et de précises. Du reste, M. Charles André ne prend rien sur lui, 
et c'est aux rhéteurs les plus autorisés qu'il emprunte tout ce qu'il enseigne 
sur ces matiéres. 

La partie la plus rema;quable ct la plus véritablement neuve du travail de 


4 vol. in-4*, 4 deux colonnes. Paris, chez Durand, libraire, rue des Grés, 7. 


REVUE CRITIQUE. 789 


M. Charles André, c'est le commentaire grammatical dont chaque mor- 
ceau est accompagné en notes. Pas une difficulté, une obscurilé, une irré- 
gularité qui n’y soit éclaircie. Tout terme inusité ou peu fréquent, toute 
figure de syntaxe ou de rhétorique, toute forme s'écartant de l’usage, 
toute locution insolite ou particuliére & un écrivain y a son explication, et, 
lorsqu’il y a lieu, y est rapprochée de ce qui a pu se rencontrer d'analogue 
ailleurs. Ces collations sont faites avec une exactitude et un soin vraiment 
sermaniques. C’est 14 une véritable cuvre de scoliaste. Vinet avait fait 
quelque chose de semblable dans sa Chrestomathie francaise rédigée pour 
les écoles de Lausanne. M. Charles André a poussé bien plus loin ce 
travail. A ces annotations qui révélent des connaissances historiques ct lit- 
téraires trés-précises, M. Charles André a ajouté un dictionnaire biographi- 
que qui en est le complément obligé. Tout auteur cité y a sa notice, sobre, 
mais exacte et saine. Nous ne reprochons qu'une chose au consciencieux 
éditeur des Lecons choisies de littérature et de morale, c'est, en voulant 
élre trop complet, de l'avoir été trop peu. Ce qu'il cite de notre vieille lan- 
gue est insuffisant. Il valait mieux ne rien donner du moyen ace et de la 
Renaissance que d’en donner si peu. Nous n'approuvons pas, du reste, ces 
excursions en dehors des limites consacrées par l'usage. Pour les en- 
fants et les jeunes gens, l'étude de notre littérature doit sc renfermer dans 
la période classique. M. Charles André aurait d’autant mieux fait de s’en 
tenir 4 cette période, que, sur ce point, son travail est supérieur a tout 
ce qui existe chez nous en ce genre, et ne le céde en rien 4 ce qte nous 
connaissons de mieux dans le méme genre 4a |’étranger. 


P. Dousatne. 


Novixpne 1865 a} | 








LES EVENEMENTS DU MOIS 


Paris, 23 novembre 1865. 


©” Deux questions principales occupent en ce moment I'attention : celle de 
l’Algérie et celle des réformes financiéres, et c'est avec une satisfaction vé- 
ritable que nous voyons l’opinion publique ainsi ramenée de plus en plus 
a l'étude et au souci de nos propres affaires. 

Il y a trente-cing ans que la France a planté son drapeau sur la terre 
africaine. Partielle d’abord, notre occupation s'est étendue jusqu’au Maroc, 
4 l’ouest ; jusqu’d Tunis, vers lest; jusqu’a la limite du désert, ‘au sud; et 
administration du maréchal Randon nous a donné la Kabylie, devant la- 
quelle s’étaient arrétées les legions romaines. Sous le rapport militaire, nous 
avons donc été en progression constante, mais sous le rapport politique et 
social nous ne sommes guére plus avancés que le premier jour, malgré les 
efforts de quatre gouvernements, malgyé d'immenses sacrifices d’hommes 
et d'argent. Pendant que l’Angleterre, aprés avoir consolidé ses possessions 
indiennes, étend sa domination jusqu’aux contre-forts de la chaine centrale 
du Thibet, la France reste au méme point sur Ja céte septentrionale de 
l'Afrique, condamnée a un incessant travail de Pénélope. L’Mstilité des 
indigénes, nourrie par le fanatisme religieux, demeure aussi vivace et impla- 
cable qu’au lendemain de la conquéte. Une génération nouvelle est née qui 
nous déteste autant que l’ancienne et ne réve que notre expulsion. En ua 
mot, ce n'est pas un état de paix qui existe en Algérie, c'est une simple 
tréve entre deux révoltes. 

En présence d'un pareil insuccés, ne faut-il pas admettre que les systé- 
mes appliqués jusqu’ici ne sont pas les bons et qu'il convient d’en chercher 
de plus efficaces ? Sans doute les changements de régime eux-mémes, Ic 
manque de stabilité dans les institutions ont été pour quelque chose dans 
la stérilité de nos efforts : rien ne se fonde et ne s'achéve sans l’esprit de 
suite. Mais si, ayant tout tenté pour atlirer 4 nous les Arabes, ayant respecte 
leurs croyances, conservé et multiplié leurs mosquées, entretenu leurs 


LES EVENEMENTS DU MOIS. ; 7191 


écoles, créé pour eux des routes, des barrages, des améliorations de toute 
sorte, ayant comblé leurs chefs de biens et d’honneurs, nous n’avons ce- 
pendant pu nous les attacher, et si nous voyons cette race, cent fois soule- 
vee et cent fois battue, garder la main sur ses armes, préte 4 se soulever 
encore, il faut bien croire qu'un élément de résistance a échappé 4 nos 
baionnettes, et qu'il a manqué un point essentiel dans nos essais de colo- 
nisation. 

Cest ce que l’empereur, lassé sans doute de toutes les théories contra- 
dictoires cxposées sur l’Algérie et désespérant de connaitre la vérité s'il 
nallait la chercher lui-méme, a voulu étudier sur place. ll a obéi 4 une 
patriotique pensée en allant demander son secret au sphinx arabe; mais ce 
secret, |'a-t-il rapporté, et la Lettre au maréchal de Mac-Mahon Ie fait-elle 
enfin connaitre? 

Ce qui domine dans la brochure impériale, c’est la critique nette et vive 
des procédés administratifs employés en Algérie, non-seulement sous les 
gouvernements antérieurs, mais sous le régime actuel, et l'empereur, qui, 
aux termes de la Constitution, est seul responsable, pouvait seul juger avec 
une pareille liberté les actes de son gouvernement. M. de Chasseloup-Laubat 
avait bien risqué jadis, 4 propos de |’organisation des tribunaux indigénes, 
quelques observations sur le décret de 1854, mais personne n’avait osé 
prononcer sur l'ensemble de l'organisation civile un jugement aussi sévére, 
et, il faut le dire, aussi fondé. Combien il serait 4 souhaiter qu’un mémoire 
analogue fit publié, avec le méme désintéressement de [a personnalité sou- 
veraine, sur l'ensemble de notre situation intérieure ! M. Fould, qui a levé 
naguére un coin du voile, vient encore de signaler courageusement un point 
vicieux, mais il n’appartiendrait qu’a une autorité plus haute d’aller au fond 
des choses, avec cette décision dont le 24 novembre 1860 et le 14 novem- 
bre 4861 sont l’heureux témoignage. Un parcil examen serait si desirable et 
utile que nous ne garantirions point que l’auteur de Ja Lettre au duc de Ma- 
genta n’y ait pas un peu songé en écrivant ses impressions, et que, sous le 
voile ingénieux de la question algérienne, il n’ait pas eu parfois la métropole 
en vue dans ses judicieuses remarques contre « les formes tracassiéres et 
souvent méprisantes de l’administration, » contre « les abus de la paperas- 
serie, » contre « l’idée de prétendre diriger, du sein de la capitale, des in- 
téréts divers et compliqués qui ne peuvent étre connus et satisfaits que sur 
place, » contre « les grands travaux publics dont beaucoup, faits avec trop 
de luxe, sont improductifs, » et aussi sur la nécessité « d’affranchir la com- 
mune, de créer la vie municipale, » de réduire le personnel administratif, 
d‘alléger l'impét. 

Tout cela est si bien notre histoire qu'on se demande, en lisant la bro- 
chure, s'il s’agit vraiment d'un pays situé de l'autre cété de Ja Méditerranée, 
et que l’esprit se laisse aller 4 des rapprochements involontaires. 

Quoi qu’il en soit, l’empereur dit clairement ce qu'il pense de l'état actuel 


792 LES BVENEMENTS DU MOIS. 


de la colonie, comme des moyens de lui préparer un avenir supérieur a son 
passé, et sans entrer ici dans l’examen de toutes les questions agitées, 
examen qui demandcrait une compétence particuliére, nous voudrions seu- 
lement nous arréter sur quelques points éclairés par l’expérience et par 
Vhistoire. 

I.e premier concerne la prétendue nationalité arabe, traitée avec tant de 
déférence dans la brochure, et contestée par la plupart de ceux qui ont 
étudié les races du nord de |’Afrique. Non-seulement tous les indigénes n'y 
sont pas Arabes, mais de savants ethnologistes soutiennent qu'il y a méme 
trés-peu d’Arales parmi eux. La substance manquerait donc ici a l'apparence, 
et d'ailleurs, avec les principes de droit public que nous cherchons main- 
tenant a faire prévaloir, comment pourrions-nous opprimer une nattonalite 
distincte et reconnue ? On a aussi parlé de « royaume arabe. » C'est encore 
une expression a rectifier. ll n’y a point et il ne peut pas y avoir de royaume 
arabe sur cette terre a jamais francaise, qu'une intelligente conquéte a fail 
irrévocablement entrer dans l'unité nationale. Nous n'avons pas laborieuse- 
ment détruit chez nous le royaume d’ Aquitaine pour aller le rétablir a qua- 
rante-huit heures de nos cétes. L’Algérie est une France africaine; elle ne 
saurait aspirer & une existence indépendante sous notre simple suzerainete, 
ainsi que le demandait autrefois M. le comte Walewski, ni se constituer, 
comme le demande un journal connu par ses antipathies contre elle, en une 
sorte de fédération dont les parties resteraient distinctes et séparées par les 
lois et par les moeurs. Nous avons des vaincus 4 ménager, une population 
4 rendre a la civilisation, mais point de nationalité 4 respecter et 4 main- 
tenir. 

Comment donc pacifier ce sol frémissant, comment toucher et civiliser la 
barbarie? La brochure a peu de godt pour |’immigration. « Le plus sur 
moyen, dit-elle, d’accroitre la prospérité d'une colonie n'est pas d’y attirer, 
4 grands frais et par des promesses souvent irréalisables, de nombreux im- 
migrants, mais d’encourager les efforts des colons déja établis, de favoriser 
leur bien-étre et d'assurcr leur avenir. » Ce n'est pas tout a fait le senli- 
ment des hommes qui se sont préoccupés des conditions de repos et de 
prospérité de la colonie. Ils inclinent a croire au contraire que l'émigra- 
lion européenne, et en particulier ’émigration francaise, est la premiére 
des conditions de l'avenir. Il n'y a que 192,000 Européens, sur lesquels 
412,000 Francais, éparpillés, presque perdus au milieu de deux millions 
et demi d’indiggnes. M. Lanjuinais souhaitait l'année derniére I’introduction 
de 800,000 colons; le général Allard répondait que c’était aussi le voeu du 
gouvernement, et c’est ce méme voeu qu'exprimait tout derniérement le 
conseil général de Constantine, conseil nommé par le pouvoir et dont les 
aspirations hibérales tirent de cette origine méme un plus grand poids’. 


 Considérant que la conservation de l’Algérie et la sécurité des intérdts qui s’y sont 
constitués a ’ombre du drapeau national ne peuvent etre définitivement assures qu’e! 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 165 


Ne semble-t-il pas, en effet, qu'il y aurait sagesse 4 retourner les réles, 
c'est-a-dire 4 enserrer |’élément rebelle dans |'élément européen largement 
répandu; 4 s’appuyer sur une colonisation nombreuse et forte, qui contien- 
drait d’abord et bientét absorberait la barbarie musulmane par le seul pro- 
erés naturel des choses? 

Mais la brochure ne se borne pas 4 témoigner une sympathie médiocre 
pour l'immigration; elle veut concentrer tous les efforts de la colonisa- 
tion autour des chefs-licux des trois provinces, en ramenant par tous les 
inoyens dans ces zones ceux qui s’en sont écartés. On tracera méme le pé- 
rimétre dans lequel devra s’enfermer la population agricole. Ce n’est pas 
l’occupation restreinte qu’on avait un moment redoutée, mais c'est la colo- 
nisation restreinte. La sécurité des colons y gagnera sans dcute, et les 
hardis pionniers qui se risquaient a porter au loin, jusqu‘au sein des tribus 
et 4 plus de cent lieues de la céte, les méthodes et les instruments de la 
culture européenne, dormiront désormais plus tranquilles sous la protec- 
tion des canons de nos places. Mais l’expansion de nos idées et le progrés 
de la colonisation auront-ils beaucoup 4 se louer de ce systéme étroit? N’est- 
ce pas tomber dans un singulier excés de réglementation, aprés avoir pro- 
clamé la nécessité d'institutions libres? Comment enfin concilicr ce plan, 
dicté d‘ailleurs par un sentiment de sollicitude auquel il ne nous cotte point 
de rendre justice, avec l espérance, émise au début de la brochure, de voir 
les colons exercer une action civilisatrice sur les indigénes par un incessant 
contact? On concoit que le frottement quotidien des deux races, la coinmu- 
nauté d'intéréts nombreux, le spectacle éloquent des meeurs puissent ame- 
ner un certain rapprochement; mais si élément civilisateur est parqué 
dans une zone spéciale au bord de la mer, il est difficile de comprendre 
Yaction morale qu’on attend de lui sur des tribus établies séparément et 4 
de longues distances. 

It est une derniére observation 4 faire, et celle-ci est capitale, suivant 
nous; elle touche au fond méme des difficultés que rencontre le vainqueur, 
4 l’essence du probléme 4 résoudre. On devine que nous voulons parler de 
la question religieuse, partout la premiére, mais d’autant plus dominante 
ici qu'elle est tout le code du peuple conquis. 


donnant un large développement & la colonisation et en attirant l’émigration sur cette 
terre & jamais francaise, 

Considérant que cette sécurité et ce développement seront toujours précaires et mena- 
cés, tant que l'Algérie restera livrée & la mobilité des systémes administratifs les plus 
contradictoires, tant qu’elle sera privée des institutions et des garanties de la nére-patrie, 
tant que les tribus indigénes ne seront pas amenées a l’assimilation, au moins économi- 
que, par la constitution de la propriété individuelle, la proportionalité des charges, la 
bonne distribution de la justice, par une administration fondée enfin sur le droit com 
mun et les principes de gouvernement pratiqués aujourd’hui cliez tous les peuptes ci- 
vilisés, 


7194 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


Oui, nous ne cesserons de le redire avec |’accent d'une conviction pro- 
fonde, le fanatisme musulman est le grand obstacle 4 notre domination. 
Deux religions, deux sociétés sont en présence sur la terre africaine : 
l'Evangile et le Coran, et il y aura lutte irréconciliable entre les deux forces 
jusqu’a ce que l'une ait triomphé de l'autre. Tout est 14, et comme le crois- 
sant ne saurait avoir le dernier mot, il s’ensuit que la politique Ia plus éle- 
vée comme la plus habile est celle qui travaillera le plus efficacement au 
triomphe de la société chrétienne sur la société musulmane. Le conseil 
général de Constantine |’a bien senti, et il ]'exprime dans la remarquable 
délibération que nous venons de citer en disant que la rénovation de |'élé- 
ment indigéne peut seule assurer la sécurité de la colonie. Est-ce a dire 
que nous demandons une action coercitive? Loin de nous toute idée de 
persécution et de violence! Nous ne voulons ni qu’on extermine la race 
rebelle, ni qu’on l'expulse, ni qu’on la convertisse 4 coups de crosse et de 
confiscation. Dieu nous garde de faire jamais de l’Algérie un Caucase ou 
une Pologne! Qu’on laisse au vaincu la liberté de sa foi, de ses mos- 
quées et de son culte; mais cette loyale tolérance nous oblige-t-elle a 
favoriser l’islamisme, 4 le consolider, 4 lui accorder une protection com- 
plaisante dont souffre la civilisation chrétienne? La brochure parle de 
créer & Alger une école supérieure pour Jes études de législation musul- 
mane, d’organiser des consistoires musulmans, d’entourer de solennité 
officielle la célébration des grandes fétes musulmanes ; toutes ces mesures 
sont-elles plus politiques que celle qui met chaque année des batiments 4 la 
disposition des pélerins de la Mecque? 

La brochure s’occupe, mais trés-incidemment, de la question religieuse, 
et sans lui accorder l'importance que nous lui donnons, elle convient néan- 
moins qu’elle n’a pas été sans quelque influence dans les insurrections. 
Quant aux mesures 4 prendre pour faire germer nos idées et propager nos 
croyances, elle se borne 4 proposer la création de deux évéchés, l'un 4 
Oran, l'autre 4 Constantine. Elle ne dit rien des ceuvres accomplies déja par 
le catholicisme, depuis les magnifiques défrichements des trappistes & 
Staouéli jusqu’aux orphelinats, et cependant quel concours n‘appor- 
teraient pas, 4 notre administration et 4 notre armée, les oeuvres catholi- 
ques, largement épandues sur ce sol! Quelle part elles prendraient 4 
la mission régénératrice que la Providence nous a manifestement con- 
fiée, par une sorte d’avancement d’hoirie sur le partage de l’empire ot- 
toman! 

A cété des moyens moraux, destinés 4 réconcilier peu a peu l’indigéne avec 
notre civilisation, il en est d’autres de nature & concourir puissamment aU 
méme but. Le premier de tous est la constitution de la propriété individuelle. 
La brochure n'est pas trés-nette sur ce point, d'une importance si capitale 
pourtant. Elle rappelle bien que le sénatus-consulte du 22 avril 1865 a 
admis le partage entre les individus du domaine des tribus, mais elle crott 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 198 


qu'il serait imprudent de réaliser ce partage trop vite et sans beaucoup de 
précautions; et comme le sénatus-consulte a laissé le soin de réaliser la 
mesure & un réclement d’administration publique qui est encore 4 faire, 
on ne sait ni quand la délivrance des titres aura lieu, ni quel mode exécu- 
toire sera adopté. La brochure parle seulement des garanties particuliéres 
qui devront entourer cette individualisation de la propriété dans un pays 
rongé par l’usure, ou le (aux ordinaire des emprunts est de 96 pour cent, 
et oil s’éléve parfois, comme dans certains douars de l’aghalik de Mosta- 
ganem, jusqu’au chiffre inoui de 600 pour cent! Et aussitét elle ajoute : 
« Nous avons le plus grand intérét 4 ne pas désorganiser les tribus, ane 
pas pulvériser en quelque sorte la société musulmane, a ne pas nous trouver 
tout & coup en présence de trois millions d’hoinmes sans liens civils et sans 
responsabilité. » A part la juste réserve sur un trop brusque passage d’un 
état 4 l'autre, il nous semble, au contraire, que nous devons tendre a dis- 
soudre le plus promptement possible l’organisation militaire et le commu- 
nisme de la tribu, 4 démembrer le systéme ancien qui groupe des forces 
considérables dans la main d'un chef, 4 désagréger tous les éléments de 
résistance. Pulvériser la société musulmane, voila précisément le but au- 
quel il faudrait-viser; et l’individualisation de la propriété, ce seul espoir 
de Ja colonisation, est le meilleur moyen d’y parvenir. Tant que les Arabes 
se verront constitués a l'état de nationalité, avec leurs armes et leurs préro- 
gatives, au milieu de nos soldats et de nos colons, ils garderont l’espoir de 
ressaisir un jour leur ancienne indépendance. Mais si nous savons les affran- 
chir de la tyrannie de leurs chefs, qui sont presque des rois, si nous rom- 
pons le faisceau menacant de la tribu par de précieux avantages concédés 
4 ceux qui la composent, si nous fixons enfin la demeure de !’Arabe, il ne 
la quittera plus pour aller se joindre 4 des révoltes ot: il aurait tout 4 per- 
dre. L’état social se transformerait ainsi rapidement ; I’action que nous n’a- 
vons pas sur l’indigéne errant dans la plaine ou sur les coteaux, incorporé 
a latribu et soumis 4 la volonté du chef, elle s'exercerait d'une maniére per- 
manente sur l'individu attaché au sol et cultivant son domaine. La liberté des 
transactions encouragerait l’émigration, et l'influence de la civilisation chré- 
tienne ferait le reste. 

En attendant une décision sur tous ces points, il faut se féliciter que la 
question algérienne ait été posée par la lettre au duc de Magenta. Aprés 
celle de nos réformes intérieures, aucune n’intéresse davantage l'opinion, 
et la Chambre sera nécessairement appelée 4 se prononcer dans 
cette grande enquéte ot tous les temoignages et tous les souvenirs doiven 
étre soigneusement recuelllis. 

La derniére partie de la lettre impériale, qui s’occupe de la réduction de 
larmée d'Afrique, nous améne naturellement 4]’importante mesure que 
vient de décréter le Moniteur vingt-quatre heures aprés l'avoir démentie, 
et ici encore nous somines heureux d'‘applaudir. Il y a deux ans, lors des 


716 LES EVENEWEATS DU MOIS, 


élections de 1863, le pays tout entier réclamait deux choses : la liberté et 
l'économie ; depuis lors, il n’a cessé de formuler le méme veeu. La ii- 
berté, si on l’cdt reslituée, n’edt pas tardé 4 produire l'économie. Le gou- 
vernement semble aujourd'hui vouloir commencer par la seconde ; espérons 
que la premiére aura son tour. 

L’idée d'une réduction de l’armée n'est pas nouvelle chez M. Fould. Elle 
perce dans le fameux mémoire du 14 novembre 1861, ou le ministre procla- 
mait qu'il ne s'agissait pas moins de rassurer le monde que la France, 
afin de dissiper « cette crainte générale qui est peut-étre le seul lien qui 
unisse les populations de l'Europe. » ll indiquait trés-bien qu’aprés une 
réforme, « on ne pourrait plus se croire placé sous le coup d'une at- 
taque subite et imprévue, les gouvernements ne se livreraient plus 4 ces 
luttes ruineuses qui les, poussent, a l'envi les uns des autres, dans la voie des 
armements et des préparatifs militaires; » puis examinant, méme contre 
toute probabilité, l’hypothése oi, d’une paix complete, l'Europe passerait 
tout 4 coup a l'état de guerre, le ministre se demandait ou serait le péril? 
« Quelle a été, en effet, de tout temps, disait-il, Ja puissance le plus tot 
préte 4 entrer en campagne? L‘histoire est 14 pour répondre que cst la 
France. Les habitudes belliqueuses de la nation, son amour de la gloire, la 
confiance dans le chef qu'elle s’est donné, en sont une garantie assurée. 
Jamais notre pays n’est resté sourd au premier cri de guerre, et il a toujours 
surpris ses ennemis par la rapidité de ses armements et l'explosion sou- 
daine et irrésistible de son énergie. » 

Ce qui s’est passé depuis quatre années ne pouvait que confirmer M. Fould 
daus ces sentiments, et 4 l’ouverture de la session derniére, le chef de 
I’Etat ayant annoncé que toutes nos expéditions touchaient leur terme et 
qu’aprés les victoires remportées en Europe, en Asie, en Afrique et en Amé- 
rique, nous allions enfin fermer le temple dela guerre, la logique voulal 
qu'on substiluat sérieusement un budget de paix aux budgets excessifs que 
nos entreprises militaires avaient portés jusqu’au chiffre de 2 milliards 
300 millions. D’ailleurs, les déconvenues financiéres de l’exercice courant 
et la crainte de semblables mécomptes pour l'année prochaine commat- 
daient de se placer, pour |e budget de 1867, sur un terrain plus circonscrit. 
Le gouvernement se trouvait donc acculé entre ces deux termes : empruut 
ou économie, et il a eu la sagesse de prendre le second parti, malgré |a 
théorie séduisante de certains conseillers qui prétendent, 4 I'inverse du 
dicton populaire, qu’un Etat s’enrichit, non pas en éteignant sa delte, mais 
en l'augmentant. 

Le rapport du ministre de la guerre prend pour point de départ celte 
nécessité « de ramener les dépenses 4 des limites plus restreintes et 
plus en rapport avec les revenus ordinaires de Empire; » et cest 
aussi le point de vue dont M. Fould s'est inspiré en diminuant le personnel 
de son administration et en provoquant une simplification analogue dans 





LES BVENEMENTS DU MOIS. 797 


tous les autres services. On avait cru dans le premier moment, et on sen 
était félicité, que les réductions militaires s'élevaient 4 un chiffre plus con- 
sidérable que celui qui ressort des constatations précises du journal offi- 
ciel. Sans doute, 10,000 hommes de moins dans les casernes et 12 millions 
de plus dans les caisses ne sont point un résultat 4 dédaigner, mais nous 
croyons qu’il edt été possible d'aller plus loin sans rien compromettre, et 
que la popularité du gouvernement edt beaucoup gagné au renvoi de 40 a 
50,000 soldats aux champs ou dans les manufactures. Il faut espérer du 
moins que l’abaissement du contingent a 80,000, en élargissant la mesure, 
apportera un prévieux allégement 4 nos populations rurales‘. Lorsque Ro- 
bert Peel quitta le pouvoir, ce grand ministre disait avec un légitime or- 
gueil 4 la Chambre des communes: « {l se peut que mon nom soit quelque- 
fois prononcé avec reconnaissance dans la demeure de ceux qui sont obligés 
de travailler, de gagner leur pain 4 fa sueur de leur front. » Cest une bé- 
nédiction pareille que pourrait ambitionner le gouvernement pacifique qui 
restituerait 4 la charrue et aux ateliers des bras vigoureux qui rapporteraient 
4 l’Etat, en travail, en produits et en ordre moral, beaucoup plus qu’ils 
ne lui donnent dans l'oisiveté démoralisatrice des garnisons. 

D‘ailleurs, s'il est vrai, comme on l’assure, que l'armée d’occupation du 
Mexique doive étre graduellement rapatriée dans un délai de dix-huit mois, 
et que le discours du Tréne ménage cette bonne nouvelle aux représentants 
de la nation, aucune considération ne s’opposerait plus a l'abaissement 
du contingent, et la joie de nos campagnes rendrait confiance a |'Eu- 
rope. 

Quant a la simplification des rouages administratifs, 4 cette réforme de la 
bureaucratie, actuellement étudiée et si courageusement réclamée par 
M. Le Play dans son bel et savant ouvrage, nous aimerions 4 y voir l'essai 
d'une modification plus profonde et comme la préface de la décentralisation 
désirée et promise. Aprés avoir désarmé au point de yue militaire, on arri- 
verait ainsi au désarmement politique et social, qui nest pas moins néces- 
saire que l'autre a la satisfaction comme 4 la prospérité du pays. Peut-étre 
ce progrés sera-t-il plus lent 4 s'accomplir que nous le souhaiterions, mais 
nous sommes confiants dans le succés, persuadés, a l'égal de M. de Per- 
signy, que « l'avenir est 4 ceux qui savent attendre dans la paix de leur con- 
science et la force de leurs idées?? » 

Le gouvernement florentin semble peu disposé 4 imiter nos réductions mi- 
litaires, etle discours du roi Victor-Emmanuel, ov l'unification compléte de 
la péninsule est si hautement revendiquée, laisse croire que M. Sella deman- 
dera beaucoup moins 4 l'économie qu’a de nouveaux impéts les ressources 


§ Voir une excellente brochure que vient de publier M. Perrin de Grandpré, sous ce 
litre: De [' Agriculture frangaise et des causes de sa misére. 
2 Leduc de Persigny et les Doctrines de ' Empire, 1 vol. — Il. Plon. 


7198 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


nécessaires au minotaure italien, Avant les deux questions de Rome et de 
Venise, si brdlantes pourtant, se dresse la question financiére, urgente, 
impérieuse et presque insoluble, car elle se pose ainsi : dépenses, 
900 millions; recettes, 600 millions; déficit annuel, 300 millions. On sait 
tout ce qui a été jeté déja dans le gouffre; les chemins de fer y ont suivi le 
domaine de I'Etat, et les biens ecclésiastiques, qu'on est a la veille de con- 
fisquer, ne la combleront pas davantage. Congoit-on qu’aux prises avec 
une situation pareille, on ose parler d’acheter la Vénétie ‘! Mais ce n’est pas 
l’audace qui manque au jeune royaume, et sans doute il espére que le sys- 
téme auquel il a dd tant de succés lui réussira jusqu’au bout. C'est a la 
nouvelle Chambre d’envisager la position d'un regard plus sage, de préter 
une oreille plus attentive aux plaintes de la nation, de se préoccuper da- 
vantage de la justice et du lendemain. 

Il est bien difficile, en présence des éléments nouveaux introduits dans le 
parlement et qui n’ont pas encore eu le temps de se reconnaitre et de se 
classer, il est bien difficile de calculer avec quelque précision la force réelle 
des partis. Tant de fractions, tant de nuances, tant d’inconnu sont mélangés 
dans le Palais-Vieux qu'il faut laisser aux événements le soin de les dégager. 
Deux points seulement semblent acquis: le premier, c’est que l’ancienne majo- 
rité, la consorterta, comme on l’appelle au deld des monts, c’est-d-dire 
la coterie des hommes qui avaient travaillé aux annexions et qui préten- 
daient se perpétuer aux affaires, a été mutilée par le scrutin, et qu'elle 
ne compte plus qu'un petit nombre d'officiers sans soldats; le second, c'est 
que la représentation catholique, 4 peu prés réduite dans l’ancienne Chambre 
& deux éclatantes personnalités, MM. Canta et d’Ondes-Reggio, forme 4 
présent un groupe d'une quinzaine de membres, qui edt été certainement 
beaucoup plus nombreux si, d'une part, l'abstention, absolue dans les pro- 
vinces pontificales, n‘avait pas été considérable dans le reste de la péninsule, 
et si, de l'autre, le droit de suffrage, circonscrit 4 une armée de fonction- 
naires ct de censitaires, efit été concédé 4 la masse croyante de la nation. 
Tel qu'il est, ce groupe peut rendre d’éminents services, et quand on a vu 
la parole éloquente et sincére de Cantu soulever sur leurs bancs quarante- 
cing députés dans une assemblée docile, il est permis d’espérer que la petite 
phalange rangée derriére liJlustre historien servira plus d'une fois de vic- 
torieux rempart 4 l’équité et & l’honneur. 

Hélas! I'honneur et l’équité continuent de souffrir cruellement en Pologne, 
ot le général Kauffman déploie, pour la russification du pays, un acharne- 
ment et un zéle dignes de Mourawieff , son prédécesseur. L’enlévement de 
Mgr Rzewieski, l’obligation d'enseigner la religion catholique en russe, la 
fermeture de sanctuaires célébres, la mutilation de statues vénérées, ne 


‘ « Cette question est pour moi une question de finances. » — Discours de MW. Sella a 
Cossato. 











LES EVENEMENTS DU MOIS. 799 


sont qu’un des cétés de la persécution. La nationalité polonaise a deux sup- 
ports : le catholicisme et la propriété. Aprés avoir sapé l'un, on attaque 
l'autre avec violence, et les gendarmes de Kaufiman forcent les propriétaires 
4 vendre leurs domaines et 4 s’expatrier en Russie. Voila ce qui se passe 
dans un temps qui parle avec emphase des nationalités : une tyrannie bar- 
bare arrache 4 un peuple sa foi, son sacerdoce, son sol, sa langue, tout ce 
qui fait son ame et sa vie, et l'Europe assiste avec une indifférence crois- 
sante 4 ces brutalités et 4 ce martyre ! Naguére on protestait encore ; on se 
tait maintenant, et bientét ce rale prolongé d’une nation importunera le 
sensualisme contemporain. Que la Pologne meure, mais qu’elle nous laisse 
jouir en paix! 

En face de ces indignes spectacles, comme en face de l’odieux ostracisme 
dont le gouvernement suédois , sous une dynastie originaire de la France 
catholique, ose frapper nos coreligionnaires jusqu’a les assimiler, pour le 
fait seul de leur foi , aux incapables , aux banqueroutiers et aux criminels, 
comment ne pas aimer la liberté, cette noble sauvegarde de tous les droits, 
garantie aux protestants par les constitutions de France, de Belgique et 
d’Autriche, assurée aux catholiques d’Angleterre aprés trois siécles de dé- 
fiance et de restrictions, concédée 4 tous par la Norwége elle-méme, que 
gouverne le sceptre de Stockholm, et qu’a sa honte la Suéde persiste a re- 
fuser dans le projet de réforme sur la représentation nationale soumis en ce 
moment aux quatre ordres de |’Etat! § 

Nous venons de citer la Belgique. Ce n'est malheureusement pas sous 
l'inspiration de la politique étrange qui vient de remettre un portefeuille a 
M. Bara, que se développera la liberté dans ce généreux pays et que seront 
conjurés les périls qui peuvent menacer ‘son indépendance. Au lendemain 
d'une véritable émeute d’écoliers, appeler pour ainsi dire l'un d’eux 
au poste éminent de ministre de la justice, et choisir le jeune homme qui 
ne s'est encore fait connaitre que par de violentes diatribes contre I'Eglise, 
c'est jeter un défi véritable 4 l’immense majorité de la nation, et l’on 
cherche vainement 4 découvrir, dans cet acte affligeant et provocateur, la 
trace de la sagesse hahituelle du prince. La Belgique serait-elle donc des- 
tinée 4 justifier & son tour le cri du poéte : Quos vult perdere Jupiter de- 
mentat prits! 


4 Voici le texte de l'article 26 du projet : 


« Les fonctions de membres de la diéte ne peuvent étre exercées que per les citoyens 
suédois appartenant au culle protestant. 

« Ne peuvent étre membres de la didte: 4° celui qui est en tutelle; 2° celui qui a en- 
gagé sa propriété a ses créanciers; 3° celui qui a été condamné pour un crime infamant; 
4° celui qui a été déclaré indigne de témoigner en justice; 5° celui qui aura vendu sa 
voix, » etc. 


Ainsi les catholiques sont placés sur la méme ligne que tous les individus frappés de dé- 
chéance sociale pour les motifs les plus avilissants. 





$U0 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


Pour nous reposer de ces tristesses, portons nos regards sur les hom- 
mages rendus 4 une illustre mémoire et sur l'universel concours de 
toutes les sympathies pour honorer dans le général de Lamoriciére la 
grandeur du dévouement’et de la foi. Les opinions et les rangs se confon- 
dent dans cette démonstration patriotique et religieuse, qui répond si bien 
au double caractére du héros, et qui montre éloquemment que notre socidté, 
malgré ses défaillances, conserve le sentiment et le respect des males ver- 
tus qui font les chrétiens admirables et les grands citoyens. 


Léon Lavepan. 


La souscription pour le monument 4 élever au général de La Moriciére, 
ouverte dans plusieurs journaux, dépasse déja 50,000 frances. 

Un comité central, quis'est constitué hier 4 Paris, sous la présidence da 
général Changarnier, recevra les offrandes. Nos abonnés peuvent aussi les 
adresser au bureau du Correspondant. 


Nous avons recu trop tard, de M. Justin Améro, la lettre suivante, pour 
l'insérer dans le numéro d’octobre. 

Londres, 21 octobre 1865. 
Monsieur le directeur, 

Je recois aujourd'hui seulement le numéro de la Revue contemp- 
raine du 15 ottobre, et dans mon article sur les Fenians, je lis cette 
phrase : 

« Cependant, parmi ces mesures de rigucur, il en est une qui a beaucoup 
étonné sur le continent les gens que ne connaissent |'Angleterre que pour 
l'avoir étudiée dans le livre de M. de Montalembert et dans les articles 
des journaux de l'opposition. » 

Cette phrase n’est pas de moi et je n’ai rien écrit de semblable. Je n'ai 
pas besoin de vous dire avec quel sentiment de surprise je l'ai lue dans 
mon écrit. 

Je la désavoue complétement. | 

Vous m’obligeriez, monsiecur, si vous vouliez bien insérer le préseat 
désaveu dans le plus prochain numéro du Correspondant. 

Agréez, monsieur, je vous prie, l'assurauce de ma parfaite considé- 
ration. 

J. Auéno. 





BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 


Lz coute Gis canto Coxestamus ; Inscrip- 
lions dtrusques et étrusco-latines conser- 
vées dans la galerie des Offices & Flo- 
rence ; Florence, 1858, in-4° avec Atlas. 
— De la vie et des travaux de Verniglioli ; 
Monuments de Pérouse clrusques et ro- 
mains, in-4°, elc. 


Ceux qui, sans visiter les grandes mé- 
tropoles de l’Etrurie, ont seulement par- 
couru jes environs de Rome, ont pu voir, 
aux flancs des collines, d'étroits édicules 
que l’on croirait batis par des mains égyp- 
tiennes. Ce sont les entrées des tombes 
étrusques, montrant au soleil leurs fron- 
tons soutenus pat des piliers massifs. La 
terre les recouvrait autrefois; autrefois 
ces chambres sépulcrales renfermaient un 
cadavre étendu sur un lit de bronze, en- 
touré d’armes, de vases, de bijoux, et des 
fresques ornaient leurs murailles. Aujour- 
d’hui, ouvertes & tout venant, veuves de 
leurs peintures, dépouillées de leurs tré- 
sors, exploitées par le cicerone, ces hypo- 
gées sont devenues chose morte et lanti- 
quaire peut seul s’en éprendre. Mais, 
lorsque le hasard ou la recherche intelli- 
gente en firent retrouver la trace, tout cc 
que l'esprit peut ressentir de curiosité ar- 
dente, de passion de voir et de connaitre, 
s'éveillait & la fois. «Jen’oublierai jamais, 
« écrit un savant francais qui eut la for- 
«tune de trouver 4 Vulci l'une de ces sé- 
« pultures, je n’oublierai jamais }'impres- 
« sion que me fit éprouver le spectacle qui 
« s’offrit & mes yeux, lorsque la lumiére 
«de nos torches vint frapper ces voites 
e dout rien n’était venu, depuis plus de 
« vingt siécles, troubler l'obscurité et le 
« silence. Tout y était encore dans le mé-ne 
« état qu’au jour ot l’on en avait muré |’en- 
« trée, aprés y avoir déposé le dernier mem- 
« bre de la famille qui avait pu y trouver 
« place ; l'antique Etrurie nous apparaissait 
« comme au temps de sa splendeur. Sur 
« leurs couches funéraires, des guerriers 


« recouverts de leurs armures, semblaient 
« se reposer des combats qu’ils avaient 
« livrés aux Romains ou a nos ancétres les 
« Gaulois. Formes, vétements, étoffes, cou- 
« leurs, furent apparents pendant quel- 
« ques minutes, puis tout s'évanouit, a 
« mesure que Yair extéricur pénétrait 
« dans Ja crypte, ou nos flambeaux vacil- 
« lants menacaient d’abord de s’éteindre. 
« Ce fut une évocation du passé qui 
« n‘eut pas méme la durée d’un songe ct 
« disparut comme pour nous punir de notre 
« téméraire curiosité. En nous approcliant 
« de ces fréles dépouilles, nous ne trou- 
« vames plus que les armes, les bijoux, 
« des ossements tombant en poussiére et 
« quelques fils d’or et d'argent dont les 
« vétements avaient été tissés!. » 
L'antique Etrurie ne nous a point laissé 
que ces étranges hypogées funéraires, des 
armes, des vases, des bijoux d'or et des 
Peintures murales. Avec ces restes, il est 


. des inscriptions faites pour en éclairer 


l’étude, pour nous dire ce que furent ceux 
dont la terre nous a gardé les restes. Ces 
légendes sont nombreuses; la pierre, les 
gemmes, les terres cuites, les fresques, le 
bronze, lor en sont couverts. Depuis lon- 
gues années, la science cherche & les in- 
terpréter et cependant, tandis que les 
hiéroglyphes de I'Egypte, ont cessé d’étre 
des mystéres, tandis que Ics inscriptions 
babyloniennes commencent clles-mémes a 
se laisser pénéirer, la languc des anciens 
étrusques, plus voisine de nous par les 
temps et les lieux nous demeure encore 
incomprise. Ce n’est point pourtant que 
parmi les érudits les moins habiles s’en 
soient préoccupés, ce n’est point que l’esprit 
de méthode ait fait défaut a leurs recher- 
ches, On a cheminé pas a pas, demandant 
aux textes antiques les lambeaux d’inter- 
prétations qu’ils pouvaient nous offrir, aux 


* Noél Des Vergers, Notice sur le musée Nae 
poléon Il, p. 16. 


809 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


liquides des peintures, aux noms de lieux 
et de nombres, aux appellations personnel- 
Jes, aux affinités de l’étrusque avec les 
autres langues, un point d’appui de quel- 
que solidité. Rien encore n’a fourni le 
moyen d’écarter enti¢rement le voile. Cest 
en vain que l’on a tenté la comparaison 
de l’étrusque avec les idiomes les plus di- 
vers, l’hébreu, }’élhiopien, l’égyptien, !’a- 
rabe, le copte, le chinois, le celtique, le 
cantabre, l’anglo-saxon, le teutonique, le 
russique, le slave, et, dit Lanzi, bien d’au- 
tres langues encore; nulle affinité com- 
plétement applicable ne s'est révélée et 
l’on est A chercher toujours cette langue 
introuvable qui serait pour l’étrusque ce 
que le copte a é&é pour l’égyptien pha- 
raonique. 

Le systéme qui, jusqu’a ces derniers 
jours a prévalu, consistait & y voir une 
langue dérivant, comme le grec et le latin, 
de la grande source qu’on nomme indo- 
européenne. 

Récemment, toutefois, des doutes s’éle- 
vérent sur ce point; le voile, disait-on, al- 
lait étre levé tout d’un coup et la lumiére 
était prétease faire. L’étrusque, affirmaient 
quelques-uns, se rattachait ‘décidément a 
la souche s¢mitique. Deux savants étrangers 
en avaient, en méme temps, acquis la 
preuve. Entre l’ancienne école et la nou- 
velle, le dissentiment était nettement tran- 
ché. Sur la méme statue de bronze ou les 
partisans du systéme indo-européen déchif- 
fraient une légende conforme au style des 
antiques dédicaces grecques et romaines, 
Fun des promoteurs de !'origine sémitique 
lisait cette inscription bizarre : 


« Aulus Metellus, fils de Velius, commen- 
« gait & parler éloquemment, lorsqu’an 
« prodige effrayant le troubla. Un serpent 
« énorme, jetant Ie feu par les yeux, 
« Se glissa sur le chemin du tribunal. » 


Mais tes adeptes du dernier systéme ne 
sé montraient guére mieux d’accord entre 
eux, qu’ils ne l'étaient avec leurs adversai- 
res. Appliqué 4 un méme texte par deur 
hommes de leur école, le méme procédé 
d’interpretation avait produit des résultats 
trés-dissemblables. Ila donc fallu s’arréter 
dans cette voie pour revenir 4 l’opinion 
ancienne, c’est-d-dire & la lutte lahorieuse, 
au terrain conquis pied a pied, aux textes 
expliqués mot par mot. Cest la part qu’a 
choisie M. le comte Conestabile et le lec- 
teur trouvera un modéle de ces rudes et 
consciencieux travaux dans |’étude consa~ 
crée par le savant professeur de Pérouse 


au déchiffrement d’une inscription gravée 
sur une statuette étrusque ¢. 

La se montrent nettement le vieux sys- 
téme, ses procédés et sa valeur. 

On sait que le grand élément de la lec- 
ture des hiéroglyphes fut Yinscription bi- 
lingue de Rosette qui fournit & ’llustre 
Champollion, le moyen de rapprocher d’une 
légende grecque un texte égyptien, c’est-d- 
dire de procéder du connu 4 |'inconnu. La 
terre des Pharaons ne nous a pas légué 
seule des monuments écrits en deux lan- 
gues différentes. On posséde aussi des in- 
scriptions étrusques et latines & la fois, et 
ce serait 14 un secours sans pareil pour 
préparer un déchiflrement certain si les 
deux légendes se reproduisaient exactement 
entre elles. Par malheur, il n’en est point 
ainsi. Rarement les textes correspondent ab- 
solument et nous en possédons une preave 
dans l’inscription célébre GLICINE C. F. 
NIGRI accompagnée des mots éirusques 
V. Lechne VY. Harpinal , sur lesquels tant 
de savants ont pali. 

On serait donc bien loin encore de toute 
interprétation possible, si les anciens ne 
nous avaient cux~mémes transmis quelques 
mots de la langue éltrusque, en nous en 
apprenant le sens. C’est dans cette voie 
que l'on a trouvé les bases premiéres et 
les plus sires; c’est elle que l'on doit 
s'efforcer de ne jamais perdre de vue. 

« Le nom de l’empereur Auguste, gravé 
« sur une slatue, fut frappé, raconte Sué- 
« tone, par la foudre qui enleva la pre- 
« miére lettre. L’oracle, consulté, répondit 
« que le sou‘erain n’avait plus que cent 
« jours 4 vivre, la premiére lettre du nom 
« de Cxser représentant le nombre cent; 
« et que bientdt il serait admis au nombre 
« des dieux, car. en étrusque, Cesar, qui 
« subsistait sur le monument, était le nom 
a de la divinité. » 

Voila un premier mot dont on enregistre 
4 bon droit le sens. 

Arse verse, au dire de Festus, signifie 
détourne le feu. « Dans la langue des Tos- 
« cans, ajoute-t-il, gree veut dire détour 
« ner et le feu est appelé verse. C'est pour- 
« quoi Afranius dit : 


Que l’on écrive sur la porte Arse rerse. 


Antar signifie aigle et araces, veutour ; 
nous |’apprenons d’Hésychius. 

Subulo veut dire foueurs de fidte et Fe- 
lando, le ciel: Servius et Festus nous Pat- 


* Mémoire de la Société imptriele des Antig. 
de France, 1864, p. 144. 








BULLETIN BIBLIOGRA PHIQUE. 


testent. Quelques mots encore, que je né- 
glige, et l’on aura le chétif appareil de ce 
que nous ont légué les anciens pour nous 
aider a comprendre les antiques inscriptions 
de l'Etrurie. 

Aussi, la possession certaine d’un mot 
et de sa traduction est-elle un pas nouveau 
dont ne sauraient trop se réjouir ceux qui 
se sont voués 4 l'étude de la vieille langue 
étrusque. On salue cette conquéte avec une 
joie plus grande, si elle vient accuser de 
nouveau un vrai rapport de parenté avec 
les idiomes grecs ou italiques et affermir 
ainsi dans la voie adoptée. Telle est l'expres- 
sion qu’ont fait en méme temps connaitre 
et comprendre les fresques d’une tombe 
découverte 4 Vulci, par M. Noél Desvergers 
et représentant des captifs égorgés sur le 
tombeau de Patrocle. L’ombre du guerrier 
agsiste 4 cette tuerie et l’on voit au-dessus 
de sa téte la légende Hinthial Patrucles, 
Hinthial, c’est donc le spectre, Vombre, on 
n’en saurait douter, et ce mot, qui se re- 
trouve encore sur un miroir antique décou- 
vert 4 Vulci, rappelle la forme grecque 
eZcwdov, dont le sens est le méme. 

Les belles peintures des tombes étrusques 
nous initient chaque jour davantage 4 la 
connaissance de la langue, de histoire 
d’une race disparue, et rien ne montre 
mieux leur valeur singuliére que la dé- 
couverte toute récente des fresques d’une 
tombe de Vuici. 

Lyon posséde deux tables de bronze 
trouvées dans une vigne, au commencement 
du seiziéme siécle et sur lesquelles est gra- 
vé un discours prononcé par l’empereur 
Claude, en faveur de cette grande cité, 
précieux 4 plus d’un point de vue, le texte 
ainsi exhumé donne des détails importants 
sur Vhistoire de |l'Etrurie. 

« A Tarquin l’Ancien, dit l’augnste ora- 
« teur, succéda Servius Tellius ; nos histo- 
« riens veulent qu'il soit né d’une esclave 
« nommeée Ocrisia, tandis que les annales 
« étrusques en font le compagnon trés- 
« fidéle de Célés Vibenna, dont il partagea 
« toutes les chances aventureuses. Chassés 
« de YEtrurie par les vicissitudes d'une 
« existence hasardeuse, ces deux chefs vin- 
« rent occuper le mont Czelius avec les dé- 
« bris de leur armée, et la colline doit son 
«nom a Célés Vibenna. Quant a Servius, 
« qui portait, comme Etrusque le nom de 
« Mastarna, il le chengea pour celui sous 
« lequel nous le connaissons avjourd’hui. 
« Par la suite, il parvint au trone, quill 
« occupa d'une facon glorieuse et utile 
a pour le bien de I’Etat. » 


£05 


Quelque crédit que puissent avoir d’ail- 
leurs les paroles d'un prince savant et qui 
avait écrit de sa main une histoire de 1’E- 
trurie, on edt aimé a retrouver ailleurs le 
nom de Mastarna ct la confirmation de |’o- 
rigine étrusque du roi Servius Tullius. Ce 
témoignage que les livres nous refusent 
la fresque de Vulci l’apporte. Dans ce ta- 
bleau, des guerriers attaquent et tuent des 
hommes sans armes, pendant qu’un autre 
coupe, de son glaive, les liens d’un per- 
sonnage auquel il va remettre une épée. 
Au-dessus de chacun d’eux, leurs noms, 
qui expliquent la scéne. Le prisonnier est 
Uglés Vibenna que Mastarna, c’est-i-dire 
Servius, délivre, et la scéne représente 
une de ces chances aventureuses dans 
lesquelles ce dernier assista son ami. Sui- 
vant une ingénieuse explication due a 
M. Noél Desvergers, le mot Runsach, qui 
se lit au-dessus de |’une des victimes, mon- 
tre en elle un Romain, sinon méme ia 
personnification de Rome, !’ennemie Etrus- 
que. Ici, nous quitterons le champ de 
Yhistoire pour invoquer la_philologie, 
car dans la scéne dont j’ai parle plus haut 
et qui représente les captifs égorgés sur 
le tombeau de Patrocle, chacun d’eux est 
désigné par le nom de Trujals, Troyen, qui 
semble autoriser, pour la fresque de Vulci, 
la legon proposée par le savant francais. 

L’histoire des peuples, comme celle des 
idiomes, est, on le voit, intéressée a )’étude 
des antiquités étrusques. Cest a cette 
branche de Varchéologie que sest voué 
M. le comte Conestabile, a la fois si versé 
dans la philologie et dans la connaissance 
des monuments d’art. 

Avec Lanzi et les meilleurs maitres, il 
demande & Ja source indo-européenne, Ja 
solution du grand probléme de l’inguisti- 
que poursuivi par tant de savants illustres 
et dans cet ordre de travaux ses cwuvres sont 
déja nembreuses et son autorité incontes- 
table. Les anuales de |’Institut archéologi- 
que de Rome, les mémoires de la société 
des Antiquaires de France, d’autres recueils 
encore possédent des études séparées dues 
au savant professeur. On lui doit encore 
d'importantes recherches sur les antiquités 
de Pérouse, sur des tombeaux de grandes 
familles étrusques et la collection, pieuse- 
ment entreprise, des ceuvres inédites de 
Verniglioli; mais son meilleur titre 4 la 
reconnaissance de ceux qui poursuivent 
l'histoire du passé, c’est l’exacte copie et le 
commentaire des inscriptions étrusques et 
étrusco-latines du musée de Florence. Sa 
visée principale, dit-il modestement, dans 


804 


la préface de ce grand ouvrage, a été de re- 
produire avec exactitude, de précieux mo 

numents de paléographie. Quand la lu- 
miére sera faite plus largement sur le cher 
objet de son étude, M. Conestabile comp 
tera & coup sir, parmi ceux qui auront 
donné aux recherches faites sur la langue 
étrusque la plus utile impulsion. 


Enouonp ce Bart. 


Ux CATNOLIQUE PEUT-IL &TRE FRANC-¥ACON? 
par Mgr Kerrecen, évéque de Mayence. 
— Paris, chez Letheilleux. 


Mer de Ketteler a montré dans son livre 
sur ja Liberté et I’Eglise, ta nécessité de 
soumettre la franc-maconnerie 4 une dis- 
cussion approfondie, compléte et publique 
eta déja présenté quelques observations au 
sujet de cette Société. Ces observations ont 
provoqué de la part de queiques-uns de ses 
membres anonymes une réponse a laquelle 
réplique aujourd’hui l’éminent prélat. I 
lui a paru que, la franc-maconnerie aspi- 
rant a l’universalité, ilimportait de se faire 
une idée exacte de la légitimité de ses pré- 
tentions d’aprés les écrits les plus répandus 
de ses adhérents, de sorte qu'on ne saurait 
accuser Je docte écrivain d’avoir dénaturé 
son caractére. 

D’aprés les conséquences mémes de ces 
écrits, un catholique sincére et un bon 
franc-macon sont une contradiction; il 
n'est donc pas difficile 4 Mgr de Ketteler 
de prouver que le chrétien qui devient 
franc-macon déserte le temple du Dieu vi- 
vant pour travailler au temple d'une idole, 
ou l’homme seul parait sur |’autel et recoit 
les adorations. 

Trés-utile 4 ceux qui ont charge d’ames, 
ce nouveau travail de Mgr de Ketteler, 
qui a précédé la derniére allocution pontifi- 
cale et se trouve avec elle en parfait accord, 
se recommande également a tous ceux qui 
tiennent a se rendre comptedu mouvement 
contemporain des esprits. Il a été traduit 
de l'allemand par l’abbé Bélet, déja bien 
connu et légitimerent estimé dans le monde 


BULLETIN BIDLIOGRAPHIQUE. 


religieux et littéraire, directeur des Archi- 
ves théologiques de Besancon. 5 
A. 


Les Ouvarens pa paésenr, ET La Novvene 
Econom pu TRAVAIL, par M. Acpscasxe. 
— 4 vol.; Lacroix. 


Sous ce titre, M. A. Audiganne vient de 
publier un ouvrage important consacré 4 
I’étude des questions économiques, si déli- 
cates et si complexes, qui préoccupent au- 
jourd’hui |’opinion publique. L’auteur y 
examine successivement, tant au point de 
vue des faits qu'au point de vue des prin- 
cipes, les associations ouvriéres et les 
sociétés coopératives, les coalitions et les 
gréves, la durée du travail et le taux 
des salaires, l'instruction professionnelle et 
la situation des fils d’ouvriers dans la fa- 
brique et dans I'atelier, le régime de I’in- 
dustrie manufacturiére et le travail a do- 
micile, les institutions diverses concernant 
les ouvriers, etc. 

Aucun ouvrage ne mérite mieux d’attirer 
attention, et nous comptons y revenir pro- 
chainement. Nous nous bornons aujourd’hut 
a le signaler comme la digne suite des Po- 
pulations ouvridres de la France et des ou- 
vriers en famille. 


Mars nomafes po REGNE D’AvoUSTE, A La rts 
pes Antonius. 4 vol. traduit de l’allemand. 
— heinwaild. 


Sous ce titre, M. Friedlaender, professeur 
4 l’'université de Koenigsberg, a publié le 
tableau le plus intéressant et le plus vrai 
de l'état de lasociété romaine dans les deux 
premiers siécles de }’Empire. 

La premiére parlie de cet ouvrage, qui 
vient de paraitre a lalibrairie C. Reinwald, 
traite de la ville et de la cour, des trots 
ordres, des rapports de société et de la 
condilion des femmes. 

La traduction est de M. Vogel, auquel on 
doit aussi |'édition francaise de l’excellent 
ouvrage de Fischel sur /a Constitution 
@' Angleterre, sortie de la méme Librairie. 


Pour les articles non signés: F. pe Launar. 


l'un des Gérante: CHARLES DOUNIOL. 





eters 


PARIS. —- INPRIMERIE SIMON RACON ET COMNP., NUE DERFUATH 3. 


LES FABULISTES ANGLAIS 


- DU DIX-HUITIEME SIECLE 


J'aurais mauvaise grace 4 dire que l’Angleterre et l’Allemagne, au 
dix-huitiéme siécle, n’ont eu de fabulistes qu’é cause de limitation 
de la Fontaine. Mais il m’est permis de croire, sans trop me laisser 
aller & l'amour-propre national, que le crédit que la Fontaine a 
donné 4 J’apologue a profité 4 ce genre de littérature en Europe, 
et que les poétes ont été d’autant plus disposés a faire des fables 
qu’ils savaient, par I'exemple de la Fontaine, qu’elles n'étaient plus 
considérées comme un genre de littérature secondaire. 

Les fables anglaises, et particuliérement celles de Gay, le plus ac- 
crédilé des fabulistes anglais au dix-huitiéme siécle, ne ressemblent 
aucunement aux fables dela Fontaine. Elles n’en ont nila grace, ni 
la malice, nila causerie ingénieuse, ni |'élévation simple et tou- 
chante. Nous verrons plus tard quel est leur mérite. Elles sont sou- 
vent toutes politiques', mais nous aurions tort de croire que dans ces 
fables politiques il y ait quelque chose de l’esprit philosophique du 
dix-huitiéme siécle francais. Rien ne se ressemble si peu, de ce cdié, 
que l’esprit des deux littératures. En France, la littérature attaque 
l’ordre social ; en Angleterre, la littérature attaque le gouvernement. 
L'apologue francais censure les ministres, moins comme ministres 
que comme grands seigneurs, et comme étant privilégiés dans l’or- 
dre civil eacore plus que comme étant élevés dans l’ordre politique. 


1 Voyez surtout la seconde partie des fables de Gay, qui parut aprés la mort de 


lauteur. 
M. sm. T. XIX (LXVI® DE La coutect.) 4¢ Liv, 25 Décemsnz 1865. 52 





803 ‘LES FABULISTES ANGLAIS. 


L’apologue anglais ne censure que l’homme politique, le membre du 
ministére, un des chefs du gouvernement, un des directeurs de la 
majorité du parlement. En Angleterre, la satire littéraire plaide 
pour la liberté, qui est loujours en cause plutét qu’en danger, et il 
en est ainsi dans tous les pays politiques, c’est-d-dire que la liberté 
y est toujours entretenue par l’attaque et par la défense. Mais la sa- 
tire ou la fable ‘en Angleterre ne‘songe pas 4 plaider pour l’égalité, 
qui est malheureusement en France la question toujours débattue 
au fond de toutes les discussions. 

Gay, atlaquant le ministére, attaque aussi fe parlement, ou plutdt 
la majorité parlementaire qui soutient le ministére. Il introduit dans 
daus une de ses fables, la Fourmi en charge, une fourmi présomp- 
tueuse qui veut gouverner I'Elat. Dans la république des fourmis, les 
ministres rendent des comptes. La fourmi en charge est donc obligée 
de comparattre devant le parlement, et elle « apporte quelque chif- 
fons de papier pour amuser les députés. » Une fourmi patriote s‘¢- 
léve contre la dilapidation des finances. La fourmi en charge, ou Ie 
premier lord de la Trésorerie, « répond, avec son arrogance dordi- 
naire : « Considérez, gracieux milords, que, si les secrets de |’Etat 
« étaient révélés, les projets les mieux concertés n’auraieut que des 
« suites funestes. Si nous laissions découvrir ces mystéres impor- 
« tants, oe serait préter le flanc 4 nos ennemis. Mon devoir, mon zéle 
« éprouvé m’ordonne de cacher nos projets actuels ; mais je jure sur 
« mon honneur, que toutes ces dépenses, quoique grandes, n’ont cu 
« d’autre objet que la défense de Ja république. » Les auditeurs, sa- 
tisfaits, visent le compte et vouent a leur trésorier une confiance 1l- 
limitée. » La méme scéne se renouvelle l'année suivante ; Iles maga- 
sins se trouvant’ encore vides, on demande des comptes : la fourmi 
ministre paye de belles paroles. (’allait étre la méme chose la troi- 
siéme année, quand cette fois, ‘« un des auditeurs, saisi d’une honte 
subite ; « Que sommes-nous? dit-il, des outils de fraude ou de 
« grands ‘sots. Ce n’est qu’en nous corrompant que ce maitre fripon 
« épuise nos magasins. Pour chaque grain qu'il nous a donné, ilen 
« adétourné mille. Ainsi, pour de vils ct minces présents, nous 
a nous dupons nous-mémes et toute la nation, puisque ces trésors 
a qu’on nous distribue sont les produits de nos travaux et de nos 
-« peines annuelles. » Les auditeurs ordonnérent que les comptes 
fussent revus; l’adroit fripon, démasqué, fut condamné a l’instant, 
et ses amas de grains furent, comme il était juste, rapportés au 
trésor public*. » 

Je ne prétends pas que les fautes des ministres et des députés doi- 


‘ Fables de Gay, partie II. 


LES FABULISTES ANGLAIS. 807 


vent élre couvertes d’un silence prudent. J‘ai vécu dans un temps ow 
Ja vie parlementaire coulait 4 pleins bords dans mon pays, et je n'ai 
jamais songé 4 invoquer la discrétion publique. C’était le temps des 
péchés médiocres et des grandes accusations. Les censures étaient 
plus fortes que les fautes. Je trouve donc tout naturel que Gay dé- 
nonce dans ses fables les ministres de son temps, surtout s’il avait 
raison contre eux, comme Je le crois, en songeant au ministére de 
Walpole. Mais je veux surtout remarquer la différence considérable 
qu'il ya entre ce genre d'esprit des fables politiques de Gay et I'es- 
prit philosophique des fabulistes francais du dix-huiliéme siécle - 
différence de causes et d’effets. Quand Gay atlaque les vices des mi- 
nistres et des parlements anglais, il attaque des hommes et des cho- 
Ses qui peuvent changer. Si le ministére perd la majorité dans les 
chambres, si la majorité n’est pas réélue dans les élections, tout se 
renouvelle, non pas du pire au mieux, comme le disent les vain- 
_queurs du jour : un gouvernement qu’on peut censurer librement 
n'est jamais le piredes gouvernements. Le mal qu’on dit de lui l'em- 
péche de faire tout ce mal. Quoi qu'il en soit du changement qui 
se fait alors, ce changement suffit pendant quelque temps pour 
calmer |’imagination du public. Il apaise les coléres du jour, il les 
amortit avant qu’elles aient le temps de se tourner en haines dura- 
bles. Quand, au contraire, la littérature, comme en France, attaque, 
non pas des ministres et des parlements plus ou moins durables, 
mais des classes composées de grands seigneurs ou de magistrats, 
quis’élévent ou tombent, il est vrai, selon la faveur du monarque, 
mais dont les prérogalives subsistent parce qu’elles font corps avec 
les institutions et avec la monarchie, alors ce n'est pas seulement 
le gouvernement et ses chefs changeants qui sont en cause, c’est la 
société elle-méme. Il ne suffit plus , pour satisfaire au méconten- 
tement de l'opinion publique, d'un changement de ministére ou 
d'une réélection du parlement : il faut une révolution. 

L’Angleterre, entre tous les bonheurs politiques qui ont fait sa 
grandeur et sa hiberté, en a eu un plus grand peut-étre que les autres 
et que nous pouyons d’autant plus apprécier qu’il nous a toujours été 
refusé. Elle a eu, dés le commencement de sa révolution de 1688, 
son parti conservateur dans l’opposition. Comme les whigs ont gou- 
verné l'Angleterre pendant tout le commencement du dix-huitiéme 
siécle, les tories ont altaqué ce gouvernement 4 l'aide de la liberté 
que donnaient les institutions anglaises ; mais ils n’ont pas attaqué la 
société, car cette société, c’élaient eux-mémes. La liberté s’est donc 
habituée a défendre l’ordre social qui fa soutenait elle-méme, au lieu 
de s’habituer, comme en France, a attaquer !’ordre social qui, loin 
de lui préter son appui, la répudiait et la dédaignait. Une bonne 





808 LES FABULISTES ANGLAIS. 


partie des grands écrivains du dix-huitiéme siécle en Angleterre, 

Pope et Swift par exemple, sont dans l’opposition conservatrice ; ils 

défendent la société anglaise telle qu’elle est constituée; ils défen- 

dent aussi le christianisme, et ils soutiennent ces deux causes, d'une 

part avec plus d’énergie qu’ils ne défendent la monarchie elle-méme, 

qui a le tort, 4 leurs yeux, d’étre représentée par une dynastie hano- 

vrienne ; et, d'autre part, avec les véritables armes de fa liberté : la 
discussion, Ja publicité, Passociation, l’élection. Moins heureux en 
France, le parti conservateur n'a jamais été dans l’opposition et ne 
s'est jamais ou presque jamais servi de la liberté pour se défendre ou 
pour défendre la société et la religion. 1] a toujours mieux aimé se 
servir de la monarchie et de la police pour protéger l’ordre social, 
croyant que cette protection était la plus sure parce qu'elle sembiait 
la plus forte 4 tel ou tel moment. Il n’a pas compris que les bonnes 
causes ne vivent que par la vitalité qu’elles ont et qu’elles entre- 
tiennent en elles-mémes, non par celle qu’elles regoivent du dehors., 
Nous n’avons entrevu en France qu’un moment oi le parti conserva- 
teura pu se défendre par la liberté : c’a été sous la monarchie de 
1830. Il ne se sentait alors aucune tendresse pour la monarchie qu'il 
croyait usurpatrice. Ses chefs les plus éclairés, ceux surtout qui 
avaient place dans les chambres, le poussaient du cété de la liberté 
de la presse. Il ne cédait qu’a moitié a cette impulsion ; il aimait 
mieux bouder et sabstenir que de lutter, et cela parce qu’il n‘avait 
pas le pouvoir pour lui et qu'il s’était habitué 4 regarder comme 
révolutionnaire tout effort qui n’est pas prescrit ou secondé par le 
gouvernement. Au reste, l’expérience n’a pas pu se faire complé- 
tement. Une révolution est venue ‘, que le parti conservateur n’avait 
pas faite, et qui a interrompu son apprentissage d’opposition a peine 
commencé. 

Si je remarque, comme un trait des fables politiques de Gay, 
qu’elles n’ont pas ce ton de mécontentement contre la société, qui est 
le caractére général de la littérature cn France au dix-huitiéme 
siécle, je dois dire qu'il y a dans la vie et dans les ouvrages de Gay 
une grande exception a cette régle : c'est son opéra du Gueuz et l’im- 
mense succés qu'il eut. Il y a entre cette piéce et les Brigands de 
Schiller une certaine ressemblance. C’est 4 peu prés la méme idéc 
mére, cest-a-dire la pensée de représenter les hommes qui se met- 
tent en guerre contre la société, comme ayant au moins autant de 
qualités et de vertus que les hommes qui se renferment dans le 
cercle des lois sociales et qui en profitent. Les personnages que Gay 
a mis en scéne sont les filous et les voleurs de Londres ; mais ces vo- 


11848. 


LES FABULISTES ANGLAIS. 800 


leurs sont, sauf leur métier, les plus braves gens du monde et les 
plus intéressants. Leur capitaine Macheath est un homme plein de 
courage, trés-aimable et aimé de toutes les femmes, le plus fidéle 
et le plus honnéte des hommes avec ses compagnons : 

« Y¥ a-t-il quelqu’un ici, dit-il 4la bande assemblée, qui soupconne 
mon courage? 

« Mart, un des.voleurs. — Nous en avons tous été témoins. 

a Macueaty. — Ou mon honneur et la fidélité envers ma bande? 

« Mat. — Je m’en fais caution. 

a Macueata. — Dans le partage du butin, ai-je jamais montré la 
moindre marque d’avarice ou d’injustice ? 

a Mat. — Ces questions indiquent qu'il y a quelque chose qui vous 
trouble. Soupconnez- vous quelqu'un d’entre nous? 

« Macneats. — J’ai en vous tous, messieurs, une confiance ab- 
solue, comme gens d’honneur, et c’est 4 ce titre que je vous esltime 
et que je vous respecte tous *. » : 

Quel langage! quel ton! Sommes-nous 4 une assemblée de gen- 
tilshommes ou 4 une réunion de voleurs dans une taverne, prés de 
Newgate? Toute la piéce est faite sur cette idée : « qu'il y a entre la 
société d’en haut et celle d’en bas une telle ressemblance, qu’il est 
difficile de dire, en fait de vices 4 la mode, si les gentilshommes de 
grand chemin imitent les gentilshommes & la mode, ou si les 
gentilshommes 4 la mode imitent les gentilshommes de grand 
chemin ’, » 

Ces honnétes gens de }’opéra de Gay ne s’en tiennent pas 4 l'imi- 
tation des bonnes maniéres et des mauvaises mceurs du monde pour 
lui faire piéce en lui ressemblant : @ table, dans leur taverne, ils 
revendiquent pour eux l’honneur-de pratiquer la justice et Phon- 
néteté, mieux que ne le fait la société ; et en cela ils se rapprochent 
des sentiments des brigands de Schiller. Ils ne font pas seulement Ja 
guerre a la société par la force, ils la lui font aussi par le sophisme : 

Jemsy. — Pourquoi les lois sont-elles dirigées contre nous? Som- 
mes-nous moins honnétes que le reste des hommes? Ce que nous ga- 
gnons, messieurs,‘nous appartient par la loi de la guerre, le droit de 
conquéte. 

Jack. — Ov trouverons-nous une autre réunion de philosophes 
pratiques, qui sont tous jusqu’au dernier au-dessus de la crainte 
de la mort? 

War. — D’hommes fermes et sincéres? 

Rosin. — D'un courage éprouvé et d'une infatigable activilé ? 


‘ Le Gueuz, acte Il, scéne 1". 
® Voir I'Histoire de la littérature anglaise de M. Taine, vol. Ill, p. 15. 


810 LES FABULISTES ANGLAIS. 


Rev. — Est-il un de nous qui re soit point prét & mourir pour ses 
amis? . 

Hanry. — Un de nous qui veuille trahir ses amis par intérét? 

Mat. — Montrez-moi une bande de courtisans dont on puisse en 
dire autant? 

Bex. — Nous sommes pour la juste distribution des biens de ce 
monde, car chaque homme a droit de jouir de la vie. 

Mar. — Nous n’dtons aux hommes que leur superflu. Le monde 
est avare... et je hais l’avarice... Les avares sont les vrais voleurs de 
ce monde; ils dérobent et cachent ce dont ils ne savent pas jouir.’ 
L’argent a été créé pour les bons ceeurs et pour les généreux : quelle 
injustice y a-t-il 4 prendre aux gens ce dont ils n’ont pas le coeur de 
faire usage? » 

Nous voila loin, ce me semble, des doctrines conservatrices que nous 
avons attribuées 4 Gay; mais d’abord Gay est un conservateur comme 
nous le sommes presque tous, c’est-a-dire conservateur de tout ce 
qui lui plait et non pas de ce qui le choque ou le blesse. De plus, Gay 
a contre la cour et contre Ja ville un peu de l‘humeur gqu’ont en gé- 
néral les campagnards. La vie de campagne et de province est le 
genre de vie dominant en Angleterre ; le campagnard, en général, 
est prét 4 croire qu’a la ville il y a beaucoup de voleurs, et qu’a la 
cour il ya bien des gens qui ne valent pas mieux que des voleurs : 
préjugé grossier, mais qui plait 4 sa vanité de campagne. En France, 
rien de pareil. La ville fait de opposition contre la cour, Paris contre 
Versailles ; mais la province admire avec jalousie peut-étre, sans oser 
murmurer, la vie brillante de la cour et de la ville. C'est 4 peine si 
les économistes de 1’école de Quesnay, et surtout le pére de Mirabeau, 
l'ami des hommes, osent, au nom de la province déshéritée et appau- 
vrie, attaquer Paris et son irrésistible ascendant. Il y eut un moment 
dans la vie de Gay ou, icc préjugé général de la société campagnarde 
et féodale de l’Angleterre contre la ville et la cour, 11 ajouta une 
rancune particuliére. Ses amis du monde et de Ja cour lui .avaient 
promis beaucoup. On lui offrit une place subalterne dans la maison 
des princesses, et il prit l’offre pour une insulte. De 1a le fiel, dit-oa, 
qu'il mit dans son opéra du Gueux'‘; mais j’aime mieux expliquer ce 
fiel par les opinions générales de Gay que par un méconlentement 
particulier ; et surtout je dois remarquer que, méme dans le Gueuz, 
ou il y a tant de trails violents contre la cour et les gens du monde, 
il n’y a pas un mot contre la noblesse et le clergé, c’est-A-dire contre 


‘ C'est ainsi que mistress Inchbald, dans la préface qu’elle a mise 4 lopéra de Gay, 
explique les invectives ou les épigrammes de I’auteur contre la cour et les cour- 
tisans. 





LES FABULISTES ANGLAIS. 811 


Ja société anglaise. C'est 1a la différence capitale avec le ton de Ia lit- 
térature en France. 
Autre témoignage de cette difference et plus curieux encore : en 
France, la littérature du dix-huitiéme siécle surtout abonde en allu- 
sions malicieuses contre la religion et contre l’Eglise : en Angleterre, 
au contraire, Gay se moque des prétendus esprits forts : « Comme 
vous étes savant, dit un libraire 4 un bel esprit, et afin de vous 
mettre 4 la mode, écrivez contre la religion *. » Ce n'est pas Gay seu- 
lement qui attaque les libres penseurs : contre les adversaires du 
christianisme, Swift est un railleur mille fois plus terrible et plus im- 
placable que Gay, railleur inconséquent peut-étre, puisque dans son 
conte du Tonneau il semble, attaquer non pas seulement la manie 
des disputes théologiques, mais le fond méme de toute controverse 
religieuse. Ne nous inquiétons pas de savoir si Swift est conséquent 
dans ses raillerics, et tirons-en seulement cette conclusion, qui mar- 
que encore une différence avec la France: c'est que Swift n'est pas 
d'un parti, comme |’est Voltaire en France. Toutes les railleries de 
Voltaire sont dans le méme sens, contre la religion et contre l’Egtise: 
Swift raille en tuus sens, mais il-aime surtout 4 se moquer des puis- 
sants et de ceux qui gouvernent. C’est 4 ce titre qu'il attaque avee 
tant de force les libres penseurs, amis et clients des -whigs. « ll n’est 
peut-étre ni trés-sdr ni trés-prudent, dit Swift dans son pamphlet in- 
titulé : Argument contre l’abolition du christianisme*, de raisonner 
contre l’abolition du christianisme, dans un moment ot: tous les 
partis sont déterminés et unanimes sur ce point. Cependant, soit af- 
fectation de singularité, soit perversité de la nature humaine, je suis 
si malheureux que je ne puis ¢tre entiérement de cette opinion. Bien 
plus, quand je serais sdr que l’attorney général va donner ordre 
aqu’on me poursuive 4 l’instant méme, je confesse encore que, dans 
l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit extérieures, je ne 
vois pas la nécessité absolue d’extirper chez nous la religion chrétienne. 
Ceci pourra peut-étre sembler un paradoxe trop fort, méme a notredage 
savant et paradoxal : c'est poarquoi je l’exposerai avec toute la réserve 
possible et avec une extréme déférence pour cette grande et docte 
majorité qui est d’un autre sentiment*.» Il indique alors les avantages 
que le parti des libres penseurs trouve 4 abolir le chrislianisme, et 
chacun de ces avantages esf une ironie insultante : « On représente 
encore comme un grand avantage pour le public que, si nous écar+ 


4 Fables de Gay, l’Eléphant et le Libraire, partie I, p. 35. 

* Jemprunte la -traduction de quelques passages de ce pamphlet 4 louvrage de 
M. Taine, qu'on ne saurait ni trop louer ni trop bldmer. Le chapitre sur Swift est 
un des meilleurs, et Panalyse du pamphlet est faite avec une impartialité admirable. 

3M. Taine, tome Il, p. 240. 


812 LES FABULISTES ANGLAIS. 


tons tout d’un coup I’institution de l’Evangile, toute religion sera na- 
turellement bannie pour toujours, et, par suite, avec elle tous les fa- 
cheux préjugés de l'éducation, qui, sous les noms de vertu, conscience, 
honneur, justice et autres semblables, ne servent qu’a troubler la 
paix de l’esprit humain. » Puis il'conclut en doublant V’insulte : « Ayant 
maintenant considéré les plus fortes objections contre le christianisme 
et les principaux avantages qu’on espére obtenir en |’abolissant, je 
vais avec non moins de déférence et de soumission pour de plus sages 
jugements, mentionner quelques inconvénients qui pourraient naitre 
de la destruction de l’Evangile et que les inventeurs n'ont peut-étre 
pas suffisamment examinés. D'abord je sens (rés-vivement combien 
les personnes d’esprit et de plaisir doivent étre choquées et murmu- 
rer 4 la vue de tant de prétres croltés qui se rencontrent sur leur che- 
min et offensent leurs yeux ; mais en méme temps ces sages réfor- 
mateurs ne considérent pas quel avantage et quelle félicilé c'est pour 
de grands esprits d'avoir toujours sous la main des objets de mépris 
et de dégout pour exercer et accroilre leurs talents et pour empécher 
leur mauvaise humeur de retomber sur eux-mémes ou sur leurs pa- 
reils, particuliérement quand tout cela peut étre fait sans le moindre 
danger imaginable pour leurs personnes. Et, pour pousser un autre 
argument de nature semblable, si lechristianisme était aboli, comment 
les libres penseurs, les puissants raisonneurs, les hommes de pro- 
fonde science sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé 4 
tous égards pour qu’ils puissent développer leurs talents ? De quelles 
merveilleuses productions d’espril serions-nous privés, si nous per 
dions celle des hommes dont le génie, par une pratique continuelle, 
s'est enti¢rement tourné en railleries et en invectives contre la reli- 
gion et qui seraient incapables de briller ou de se distinguer sur tout 
autre sujet? Nous nous plaigaons journellement du grand déclin de 
Pesprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus grande, 
peut-étre la seule source qui lui reste! Mais voici la plus forte des 
raisons ; celle-la est tout a fait invincible : i] est 4 craindre que six 
mois aprés l’acte du parlement pour |’extirpation de 1’Evangile, les 
fonds de la banque et des Indes orientales ne tombent au moins de 
4 pour 100, et, puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de 
notre siécle n’a jamais jugé a propos d’aventurer pour le salut du 
christianisme , il n'y a nulle raison de s’exposer a une si grande 
perte pour le seul plaisir de la détruire ‘. » 

Je me suis laissé entrainer, par l'étude des fables politiques de 
Gay, 4 signaler la différence de l’esprit politique dans la littérature 
en France et en Angleterre. C'est par 14 en effet que l'étude de ces 
fables peut avoir quelque intérét; car, du cdté de l'invention et les 

‘ M. Taine, t. II, p. 242, 243, 244. 


LES FABULISTES ANGLAIS. 813 


considérer comme fictions, j’'avoue qu’elles ne m’‘attirent guére. La 
Fourmi en charge, le Vautour et le Moineau, l’Ours dans un bateau, sont 
de pauvres apologues et des cadres fort insignifiants de satire. Le 
premier recueil de Gay, qui ne contient que des fables purement 
morales contre les vices et les travers individuels des hommes, me 
semble beaucoup meilleur. Non-seulement la moralité y est ingé- 
nieuse et piquante, mais Vhistoire est bien mise en scéne et le drame 
vif et animé, digne de l’auteur du Gueur. Voyezle Renard mourant : 

« Un renard, @ sa derniére heure, gisait faible, abattu, presque 
expirant. Son estomac avait perdu l'appétit, et l’approche de la mort 
faisait trembler sa machoire vacillante. Sa nombreuse famille se te- 
nait autour de lui pour recueillir les derniers avis de son chef mou- 
rant. Il leva Ja téte avec un gémissement plaintif et parla ainsi d'une 
voix faible: « Ah! mes enfants, éloignez-vous de la route du mal; 
« mes crimes en ce moment pésent lourdement sur mon ame. Voyez, 
« voyez ces oies égorgées! D'ot viennent ces coqs d'Inde ensanglan- 
« tés? Pourquoi autour de moi cette troupe de poules gémissantes 
« qui me redemandent leurs poulets immolés? » Ses enfants affamés 
regardaient autour d’eux et se préparaient au festin que leur pére 
leur annoncait « Ow donc est, disaient-ils, seigneur, la bonne chére 
« dont vous parlez? Nous ne voyons ni oies, ni poules, ni cogs d'Inde. 
« Ce ne sont que des fantémes de votre cervelle, ct c'est en vain que 
« nous nous léchons les lévres. — O gloutons! répondit le pére en 
« gémissant, réprimez ces désirs effrénés; il viendra un jour od, li- 
« vrés 4 vos remords, vous déplorerez votre ‘gourmandise... Aujour- 
« @hui la vieillesse, que si peu d’entre nous ont le temps d’alteindre, 
« vient finir mes maux. J'ai beaucoup ww; croyez-moi: voulez-vous 
« étre heureux? que l’honnéteté régle vos passions. C'est ainsi que 
« vous vivrez estimés, honorés, et que vous rachéterez votre réputa- 
« tion perdue. — Le conseil est bon, dit un des renards, et nous 
« voudrions de grand cceur pouvoir suivre vos avis; mais songez a 
« ce que nos aieux ont fait. Nous sommes de péres en fils une race de 
« voleurs; ils nous ont transmis leur mauvaise renommeée, et notre 
« famille est depuis longtemps marquée d’infamie. Quand méme 
« nous vivrions comme d'innocentes brebis et que nous n’aurions plus 
« que des pensées, des paroles et des actions honnétes, partout ott le 
« nombre des poules diminuera dans une basse-cour, c’est nous qui 
« serons accusés, et jamais on ne voudra croire 4 notre changement. 
« La réputation, une fois perdue, ne se répare pas. — Soit donc 
« comme il a été jusqu’ici! dit le mourant. Mais qu’entends-je? ce 
« sont, je crois, des poules qui gloussent. Allez! mais soyez sobres. 
« Je sens aussi qu’un poulet pourrait me faire grand bien'. » 


* Fables de Gay, I" partie, fable xxix. 


814 LES FABULISTES ANGLAIS. 


Que dites-vous de cette derniére heure de vie employée a la prati- 
que du péché dont la mourant se repent? C’est la vérité prise sur le 
fait et vivement représentée. Chaque personnage est dans son rdle 
d’incorrigible, comme nous le sommes tous, et les repentirs de céré- 
monie du mourant ne persuadent aucun de ses enfants. [ssont nés re- 
nards, ils mourront renards, et le pére lui-méme, dés qu'il entend 
glousser une poule, meurt en renard, voulant croquer encore un pou- 
let. A prendre le fond de la fable du Renard mourant, elle est triste, 
puisqu’elle enseigne l’irrésistible ascendant des vices avec lesquels 
nous avons vécu. Mais le drame est piquant et animé : c'est vraiment 
la fable comme !’entend la Fontaine, c’est-d-dire unc petite comédie 
dont les personnages ont le double caractére qui convient aux héros 
de l’apologue : la ressemblance avec l’homme et avec les animaux, de 
telle sorte qu'il y ait dans la béte assez de "homme pour que nous 
puissions nous en appliquer la morale, et dans |’homme assez de la 
béte pour que nous retrouvions l’histoire naturelle. 

Cette vraisemblance que les acteurs de l’apologue empruntent a 
l'histoire naturelle manque tout a fait aux fables dont les personnages 
sont des abstractions allégoriques. Tel est le défaut d'une des fables 
morales de Gay, intitulée /a Cour de la Mort. L’invention est piquante, 
l’action est froide, parce que tous les personnages sont des figures de 
rhétorique. 

« La Mort, voulant faire choix d'un premier ministre, assemble sa 
eour, composée des Maladies, et ordonne 4 chacune de faire valoir 
ses droils: la plus habile 4 détruire les hommes recevra la baguette 
noire, signe du pouvoir souverain. La Fiévre, la Goutte, la Pierre, la 
Phthisie, la Peste, alléguent tour 4 tour les services qu’elles rendent 
a la Mort. Aprés les avoir écoutées, la Mort reprend la parole : « Le 
« vrai mérite, dit-elle, est toujours modeste :.d’ou vient qu’aucun 
« médecin ne fait ici valoir ses droits? Il est vrai:que leurs travaux 
« trouvent déja une récompense dans leurs honoraires. Je confie donc 
« la baguette 4 la Gourmandise: c'est elle qui fait la fortune des mé- 
a decins. Vous toutes, Fiévre, Goutte, Peste et autres maladies des 
« hommes, renoncez 4 vos prétentions. Les hommes vous connaissent 
a et vous détestent comme des ennemis; mais Ja Gourmandise est 
« traitée par eux comme une amie; elle partage leurs joies, leurs 
a plaisirs, etles détruit en les flattant. C'est & elle que je dois con- 
« fier le ministére, car c'est elle qui fait plus de besogne que vous 
« toutes*. » 

De toutes les fables morales de Gay, celle que j’aime le mieux est 
la fable des Deux Corneilles, le Fossoyeur et le Ver de terre. Elle a 
le mérite d’exprimer un des grands lieux communs de l’humanilé, 

‘ Fables de Gay, I" partie, fable xiv1. 


LES FABULISTES ANGLAIS. 815 


c'est-a-dire l’égalité des hommes. Or ce sont, comme je l’ai déja dit, 
ces grands lieux communs qui conviennent le mieux 4 la poésie en 
général et 4 la fable en particulier. De plus, la fable de Gay exprime 
ce lieu commun d'une facgon singuliére et avec ce gout de la mort 
qui est propre a la littérature anglaise. 

« Deux corneilles s’étaient perchées sur un vieil ifdans un cimetiére 
d’église, et, en croassant d'un air grave, l'une d’ellesdisait 4 sa com- 
pagne affamée : « Je crois senlir quelque bon repas; & mesure que le 
vents:éléve, l’odeur est plus forte. Flaire un peu; ne respires-tu pas 
la senteur de la viande?... Prés de ces arbres, le cheval d'un fermier, 
libre désormais de ses miséres quotidiennes, est venu sans doute 
rendre le dernier soupir. Quelle bonne chére! quel festin pour des 
oiseaux qui se piquent d'étre gourmets! » Prés d'elles, un fossoyeur. 
qui creusait une fosse, s’arréta penché sur sa béche et se mit a 
écouter la causerie des deux oiseaux. La mort n’avait jamais éveillé 
en lui d’autre idée que celle des gains qu'elle lui procurait. « Y eut-il 
jamais, dit-il, oiseaux plus stupides? Pour l'esprit et la raison, vous 
ne valez pas méme les hiboux. Apprenez, tétes sans cervelle, 4 res- 
pecter ce qu’il faut respecter. Savez-vous de qui vous parlez comme 
vous faites? Dans cette fosse (et quiconque sera juste avouera que 
c'est li une fosse bien creusée et bien faite), le seigneur de ce beau 
chateau qui est la-bas viendra cette nuit déposer ses os ; et comment 
pouvez-vous vous tromper entre un cheval et un seigneur? Ce sei- 
gneur, ilest vrai, était un peu gras; mais quoi? le plus médiocre oi- 
seau de proie ne montrerait pas un pareil manque de sens. Il ya 
pour ceux dont l’odorat est sain quelque différence entre les carcasses 
des diverses créatures. Sans cela, que deviendrait la dignité de 
l'homme? » Comme les corneilles ne voulaient pas se rendre aux rai- 
sons du fossoyeur et que le fossoyeur ne cessait de leur reprocher le 
peu de discernement de leur gout, on résolut de prendre un ar- 
bitre. Un grand ver sortait 4 ce moment de la terre en déroulant ses 
longs anneaux. Ce fut lui qui fut choisi pour juge, et, sen rappor- 
tant a l’expérience de son palais, les parties lui exposérent la chose. 
Le ver se tut un instant, puis, d'un (on solennel, prononga son arrét : 
a J'ai fait de fort bons diners sur des corps de toute espéce, et, selon 
mon caprice ou le besoin, j’ai mangé du quadrupéde, de la volaille ou 
de l’homme. II y a si peu de différence de godt qu'il n’y a en tout 
cela qu une saveur imaginaire. Cependant je dois reconnailre que la 
béte humaine, appelée le glouton, est un mets trés-délicat... Donec, - 
honnéte fossoyeur, comme la question que tu me proposes est trés- 
douteuse, je ne me soucie pas de la décider. Aprés tout, chaque ver 
trouve un corps a son gout'. » 

§ Partie II, fable xvr. 


816 LES FABULISTES ANGLAIS. 


Etrangé lecon d’égalité que nous donne 1a le ver de terre, et qui 
fait penser 4 la promenade d’Hamlet dans le cimetiére. Dans Shakes- 
peare, les fossoyeurs « jouent aux quilles avec les os des morts, comme 
s‘ils n’avaient rien couté 4 former. » Ici les vers dissertent sur le 
gout des corps qu’ils dévorent et ne sont pas bien surs qu'il y ait 
une différence entre le corps d’un homme et celui d'un cheval. Ce 
qui m’étonne, c'est que le ver de terre ne prétende pas que le corps 
qu il dévore n’a été fait et engraissé que pour lui. Comme Phomme 
prétend que tout a été fait pour lui et que, de ce cété, il abuse singu- 
liérement de l’argument des causes finales , les fabulistes et les mo- 
ralistes anglais du dix-huitiéme siécle ont souvent raillé son orgueil 
en lui montrant des animaux qui avaient la méme présomption et 
rapportaient aussi tout 4 eux. C’est ainsi que Gay met en scéne un 
limagon qui soutient que les fruits et les fleurs n’ont été créés que 
pour lui, et une puce qui déclare hardiment 4 Phomme qu'il ne wit 
que pour la nourrir de son sang‘. Un aulre fabuliste anglais du dix- 
huitiéme siecle, Calton, né en 1711, mort en 1788, dans sa fabiede 
lV Abeille, la Fourmi et le Moineau franc, introduit un moineau, franc 
vaurien, qui dit tout haut que « lorsqu’il a besoin de diner, il pense 
que toute la création est 4 lui; qu’il est un oiseau de haut rang et que 
tous les insectes sont & lui : voila pourquoi il cherche les fourmis 
noires, qui sont une excellente nourrilure, « et souvent, dit-il, en vol- 
tigeant et en me jouant, j’en tue dix mille en un jour. » En vain l’hon- 
néte abeille veut rappeler le moineau 4 Ja vertu et 4 la pitié, le roué 
se moque de la vertu; d’ailleurs, il ne fait qu'imiter l'homme et il 
prend comme lui sa passion et son appétit pour régle. Pendant qu'il 
parlait ainsi, un chat, qui était de la méme école, attrape le moineau 
et le mange parce qu'il avait faim. La fourmi, que guettait le moi- 
neau, est sauvée, mais ce n'est point a la vertu qu'elle doit attribuer 
sa délivrance. 

De tous ces animaux qui croient que la création n'a été faite que 
pour eux, le vieux vautour de Samuel Johnson est le dialecticien le 
plus convaincu de sa prépondérance dans le monde, et par cela méme 
le railleur le plus piquant des causes finales. 

« Un vieux vautour, perché sur une montagne pelée, avait autour 
de lui ses pelits, qu’il instruisait dans l’art de la we de vautour et 
qu’il préparait par une derniére lecon, avant qu ‘ils prissent leur 
congé pour s’envoler vers les montagnes. « Mes enfants, disait le 
* yleux vautour, vous avez moins besoin de mes legons, parce qué 
vous avez eu mes exemples devant vos yeux. Vous avez vu comment 
jallais ravir 4 la ferme les volailles domestiques, comment j attra- 


‘ Gay, I™ partie, fable xirx. 


LES FABULISTES ANGLAIS. 817 


pais le levraut dans le bois et le chevreau dans Je pré. Vous savez 
comment il faut enfoncer vos serres et comment régler votre vol 
quand vous étes chargés de votre proie ; mais vous vous souvenez 
surtout de notre mets le plus délicieux : je vous ai souvent régalés 
avec de la chair humaine. — Eh bien! apprenez-nous, dit un jeune 
vautour, ot l’on peut trouver ‘homme et comment on peut le re- 
connaitre. Sa chair est sans doute la nourriture naturelle du vau- 
tour, pourquoi n’avez-vous jamais apporté un homme dans vos 
serres jusqu’a notre nid? — C'est trop lourd, répondit le pére. Quand 
nous trouvons un homme, nous ne pouvons qu’en arracher la chair 
par morceaux et laisser les ossements 4 terre. — Puisque l’homme 
est si grand, dit le jeune vautour, comment pouvez-vous le tuer? 
vous avez peur du loup et de l’ours : par quelle force le vautour est- 
il supérieur & l'homme? Est-il encore plus dépourvu de défense que 
Ja brebis? — Nous n‘avons point la force de Phomme, répondit le 
pére, et je doute quelquefois que nous en ayons l’adresse. Aussi les 
vautours se régaleraient rarement de sa chair, si la nature, qui a 
créé ’homme pour notre usage, ne lui avait inspiré une férocité que 
je n’ai jamais observée 4 un pareil degré dans aucun des autres étres 
qui vivent sur la terre. Souvent deux troupeaux d’hommes se ren- 
contrent, ébranlent la terre par leurs combats et remplissent lair 
de feux. Quand vous entendez le bruit du combat, et quand vous 
voyez le feu avec ses lueurs qui éclairent la plaine, c'est alors qu’il 
faut de votre vol le plus rapide aller vous placer sur les lieux, car 
les hommes vont certainement se détruire les uns les autres. Vous 
trouverez la terre fumante de sang et couverte de cadavres, dont 
plusieurs déja démembrés et découpés pour Ja commodité des vau- 
tours. — Mais , dit le jeune vantour, quand l'homme a tué sa proie, 
pourquoi ne Ja mange-t-il pas? Lorsque le loup a tué une brebis, il 
ne souffre pas que le vautour vienne y toucher, jusqu’a ce qu'il soit 
rassasié lui-méme. L’homme n’est-il pas une espéce de loup? — 
L‘homme, dit le pére, est la seule béte qui tue et qui ne dévore pas 
ce qu ila tué. C’est cette qualité qui en fait le grand bienfaiteur de 
notre race. — Silhomme se charge de tuer notre proie et de la 
metire sur notre route, dit un jeune vautour , quel besoin avons- 
nous de nous occuper nous-mémes du soin de chercher notre nour- 
riture? — Parce que, répondit le pére, l'homme reste quelquefois 
tranquille pendant longtemps dans sa caverne. Les vieux vautours 
vous diront comment il faut surveiller ses mouvements. Quand vous 
voyez les hommes en grand nombre se mouvoir en se serrant les 
uns contre les autres comme des compagnies de cigognes, vous pou- 
vez conclure qu'ils se meltent en chasse et que vous allez bientét vous 
repaitre joyeusement de chair humaine. — Mais enfin, dit le jeune 


818 LES FABULISTES ANGLAIS. 


vautour, je voudrais bien savoir la raison de ces mutuels carnages. 
Quant 4 moi, je ne voudrais jamais tuer ce que je ne pourrais pas 
manger. — Mon enfant, dit le pére, c’est Ja une question 4 laquelle 
je ne puis pas répondre, quoique je sois regardé comme le plus 
habile oiseau de la montagne. Quand j’étais jeune, ‘j’avais l’habitude 
de visiter souvent |’aire d’un vieux vautour qui habitait dans les 
rochers des monts Krapaks. II avait fait beaucoup d’observalions; 
il connaissait les lieux qui, autour de son habitation, fournissaient 
le plus de proie, et cela dans le cercle le plus étendu que pouvait 
embrasser un vol de vautour, depuis le lever jusqu’au coucher du 
soleil. Il s’était nourri, d’année en année, d’entrailles humaines. 
Son opinion était que les hommes ont seulement l’apparence de la 
vie animale, mais qu’en réalité ce sont des végétaux qui ont la 
faculté de se mouvoir, et que, de méme que les branches d'un chéne 
se brisent les unes contre les autres dans l’orage, afin que les porcs 
puissent se repaitre des glands qui sont tombés, de méme les 
hommes, par l’effet d'une force inexplicable , sont poussés les uns 
contre les autres jusqu’a ce qu'ils perdent leur mouvement et que 
de cette maniére les vautours puissent s’en nourrir. D’autres parmi 
nous croient avoir observé qu'il existe une sorte de concert et de 
gouvernement chez ces étres malfaisants, et que, lorsqu’on peut vol- 
tiger adroitement autour d’eux, on voit dans chaque troupeau un 
homme qui conduit les autres et qui semble s'mtéresser au carnage 
et en jouir plus particulidrement. Nous ne savons pas & quoi il doit 
celte prééminence, car ¢’est rarement le plus grand ou le plus 
léger d'entre eux. Mais il montre, par son ardeur et par son acti- 
vité, qu’il est plus qu’aucun autre l’ami des vautours. » 

Quand on étudie avec quelque attention [la liitérature anglaise du 
dix-huitiéme siécle ‘, on s’apergoit bien vite que le gout dela morale 
est le godt dominant du temps. Addison dans son Spectateur, Pope 
dans sa poésie, Richardson dans ses grands romans, sont des mora- 
listes. La littérature anglaise, s’éloignant 4 la fois du puritanisme 
des temps de Cromwell et de la licence du régne de Charles Il, cher- 
chait, pour ainsi dire, 4 faire la morale de la société anglaise, et elle 
y a réussi. Elle a donné a l’Angleterre cette habile pratique des 
choses et ce gout de la vie religieuse qui fait sa grandeur. Occupée 
en méme temps et presque également d'industrie et de théologie, 
l’Angleterre ala main dans tous les travaux de ce monde et la pensée 
dans toutes les affaires du ciel. L’Anglais veut faire a la fois sa fortune 
et son salut ; il est manufacturier et théologien, parfois d’une fagon 


‘ Voir, dans le troisiéme volume de l'Histoire de la littérature anglaise de 
M. Taine, le chapitre sur Addison. 





LES FABULISTES ANGLAIS. 819 


élrange, comme quelques-uns des missionnaires des sociétés bibli- 
ques en Afrique et en Océanie, mais en général d'une facon excel- 
lente; parce qu'elle représente bien la double activité qui convient a 
l'homme ici-bas, celle de l’4me et celle du corps. Le grand service 
que la littérature anglaise du dix-huitiéme siécle a rendu a son pays, 
c'est de lui avoir donné cette morale tempérée et élevée qui travaille 
4 l'amélioration de ce monde et cultive l’espérance de l'autre. Chose 
singuliére : les nations et les individus qui ne songent qu’a prospérer 
sur la terre ne sont pas ceux quis’en tirent le mieux; il semble qu’il 
faut songer plus ou moins a ce qu’il y a au dela, ne fit-ce que pour 
bien comprendre et bien régir ce qu’il y a en dega. 

Avec cette disposition 4 moraliser et le gout qu’avait la société an- 
glaise 4 écouter ses moralistes, l’apologue paraissait devoir étre un 
des genres de littérature les plus accrédilés du dix-huitiéme siécle 
en Angleterre. Il y a sa place en effet, mais il n’a pas la premiére. 
Les moralistes anglais aiment mieux moraliser pour leur propre 
compte que de le faire sous le voile de la fable, et, de son cété, le 
lecteur anglais n’a pas besoin qu’on lui déguise Ja legon qu’on veut 
lui donner. La fable, depuis la Fontaine surtout, a un ton de badinage 
qui s’éloigne de la simplicité du vieil apologue, et nous verrons que: 
le fabuliste allemand Lessing, toujours un peu paradoxal et toujours 
préoccupé de la manie de ne point imiter les Francais, voulait que 
les fabulistes revinssent 4 la simplicité de l’apologue d’Esope, met- 
tant le principal mérite de la fable dans la justesse et dans le piquant 
de l’allégorie. Les fabulistes anglais ne sont point si sévéres. lls ne 
proscrivent pas le charme du récit, l’entrain des personnages, l’in- 
tervention railleuse et touchante du poéte ou du narrateur. Il ne 
veulent pas seulement piquer la curiosité du lecteur, comme par une 
énigme, ou l’avertir par un précepte; 1] veulent lui plaire et l’attirer; 
mais ils tiennent plus au fond de l’apologue que ne parait y tenir la 
Fontaine, qui, il faut en convenir, cherche plutét l'occasion de faire 
une petite comédie amusante que de donner une lecon salutaire. 
I/utilité a plus de part dans les fables anglaises que dans les fables 
francaises; et cette utilité, quirentre si bien dans le génie et dans 
le caractére anglais, mais qui est accompagnée de grace, souvent 
méme d'éléyation, me touche beaucoup. Voyez cette belle ble de 
Jérémie Taylor, Abraham et le Vieillard * : 

« Abraham était assis 4 la porte de sa tente, le soir, selon sa cou- 
tume attendant les étrangers pour leur offrir l’hospitalité; 11 aper- 
cut un vieillard qui cheminait, appuyé sur son baton, chargé d’ans et 
de fatigue et quis’avancait vers lui. Ilavait au moins cent ans. Abraham 


1 Jérémie Taylor, chapelain de Charles I", né en 1615, mort en 1667. 


820 LES FABULISTES ANGLAIS. 


Je recut avec bonté, lui lava les pieds, prépara le souper et Jui dit de 
s'asseoir. Mais, voyant que le vieillard mangeait sans prier et sans 
appeler la bénédiction sur sa nourriture, il luidemanda pourquoi il 
n’adorait pas le Dieu du ciel. Le vieillard répondit qu'il n’adorait que 
le feu et ne connaissait pas d’autre Dieu. Cette réponse irrita telle- 
ment Abraham qu'il chassa le vieillard de sa tente, sans craindre de 
exposer aux inconvénients de la nuit et aux dangers de sa fai- 
blesse. Quand: le vieillard fut parti, Dieu appela Abraham et lui 
demanda oti était l’étranger. Il répondit : « Je lai chassé parce 
qu'il ne t’adorait pas. » Dieu dit: « Je l’ai bien supporté pendant 
cent ans, quoiqu'il ne m’honorat pas, et tu ne pouvais pas le sup- 
porter pendant une nuit, quoiqu’il ne te causdt aucun trouble? » 

« L’histoire dit que sur ces mots Abraliam alla rechercher le vieil- 
lard, lui donna Vhospitalité et y joignit une sage instruction. » 

Voila, outre la belle legon de tolérance que contient ce récit, le 
modéle le plus élevé de la fable, et j’allais dire cette fois de la para- 
bole anglaise. Je retrouve ce méme tour d’imagination gracicuse et 
grave dans une fable ou une allégorie d'un savant de nos jours, sir 
Charles Lyell, président de la Société géologique de Londres. « Un 
jour, dit le Génie des temps dans une allégorie arabe, je passais par 
une trés-ancienne ville, extraordinairement peuplée, et je demandai 
4 un de ses habitants combien il y avait de temps qu’elle avait été 
fondée. « Qui, répliqua-t-il, c est une grande ct puissante ville ; mais 
« nous ne savons pas depuis combien de temps elle existe, ct nos 
« ancétres n’en savaient pas plus long que nous sur ce point. » 

« Cing cents ans aprés, comme je passais par le méme lieu, je 
ne vis plus la moindre trace de la grande ville. Je demandai 4 un 
paysan qui coupait de lherbe a la place ow était autrefois la ville, 
s'il y avait longtemps qu'elle avait été détruite. « En vérité, reprit-il, 
« voila une singuliére question! Ces lieux n’ont jamais été autrement 
« que vous les voyez maintenant. — N’y avait-il pas 1a, il y a long- 
« temps, une grande et belle ville? — Jamais nous n’avons rien vu 
« de pareil, et jamais nos péres ne nous ont parlé de rien de 
« pareil. » 

a Je revins cing cents ans aprés, et je trouvai la mer couvrant la 
mdme plaice. Sur le rivage il y avait des pécheurs, 4 qui je demandai 
sil y avait longtemps que le pays avait été couvert par les eaux. 
a Un homme comme vous, dirent-tls, peut-il faire celte question? Cet 
« endroit a toujours été comme il est. » 

« Je revins encore cing cents ans aprés : la mer avait disparu, et 
je demandai 4 un homme qui élait seul sur la place, quand avait eu 
lieu ce changement, J'en recus la mémc réponse. Enfin, revenant 
encore une fois aprés le méme espace de temps, j’y trouvai une ville 





LES FABULISTES ANGLAIS. 821 


florissante, plus peuplée, plus riche et plus magnifiquement batie 
que la ville que j’y avais vue la premiére fois, et, quand je me hatai 
de m’informer de son origine, les habitants me répondirent : « Sa 
« fondation se perd dans la nuit des temps; nous ne savons pas de- 
« puis combien d’années elle existe, et nos péres eux-mémes n’en 
« savaient pas plus que nous‘. » 

Je nerechercherai pas quelle est la signification scientifique de cetle 
allégorie. Le savant géologue a-t-il voulu indiquer combien les di- 
verses périodes de l'histoire de la terre sont séparées les unes des 
autres et pour ainsi dire étrangéres l'une 4 l'autre? Il nous suffit, 
quant a nous, de trouver dans celle fable un embléme expressif du 
temps qui entraine dams sa course les choses et les souvenirs des 
hommes. Ce n'est pas seulement la tradition des révolutions géolo- 
giques qui s’efface; et comment s’en élonner si les témoins péris- 
sent avec les événements? La tradition des révolutions historiques 
sefface également : faiblesse de I'humanité qui éclate dans I'insla- 
bilité de sa mémoire comme partout ailleurs! Mais les hommes ai- 
dent eux-mémes a la faiblesse de leur mémoire ; ils secouent ardem- 
ment le joug el l’idée du passé. 11 y a des temps et des pays oti cetle 
impatience de l'ancienneté, ou cette manie de renouveler sans cesse 
la figure du monde fait le fonds méme de la civilisation. Est-ce un 
bien de tourner sans cesse la vie des peuples et des individus vers 
l'avenir? L’idée de l’ancienneté, soit dans les institulions, soit dans 
les monuments, calme et affermit les imaginations; elle donne du 
lest aux sociétés. La nouveauté perpétuelle agite les esprits, rien n'y 
prend racine; clle rend l'homme impatient et haletant. Ce que je 
reproche surtout 4 la nouveauté, c'est que, datant d hier, elle croit 
que rien n’existe avant elle et que ce qui n’est plus n’a pas élé. C'est 
cette brutalité de loubli que représentent, dans la fable de Lyell, les 
générations ignorantes et insouciantes qui croient que Je monde a 
toujours été ce qu'il est aujourd hui. 

Saint-Mai.c-Gininsiy, 


‘ Voir, dans les poésies de Ruckert, poéte a'lemand co..temporain, ‘a midme pa- 
rabole. 


Décemenz (965, 53 


LA: 


COALITION ET LA TERREUR 


La Révolution, par Edgar Quinet (2 vol., Librairie internationale, 1865). — 
Histowe diplomatique de f Europe pendani la Révolution frangaise, par Frap- 
cois de Bourgoing, ancien secrétaire d'ambassade. Premiére partie: Origine de la 
coalition (4 vol., Michel Lévy, 1865). — Louis XVI, Marie-Antotnette et Madame 
Elisabeth. Lettres et documents inédits publiés par F. Feuillet de Conches, t. If 
(H. Pilon, 4865). — Histoire de la Terreur, par M. Mortimer Ternaux, t. IV (Mi- 
chel Lévy, 1864). — Leshommes de la Révolution, par A. de Lamartine (1 vol., 
Librairie internationale, 1863).— Histotre de Robespierre, par Ernest Hamel, 
t. I (méme Jibrairie, 1865). — Danton, par Alfred Bougeart (1 vol., méme librai- 
rie, 1861). — Anacharsis Clootz, l’orateur du genre humain, par Georges Ave- 
nel (2 vol., méme librairie, 1865). 


Si la France est sortie de sa grande Révolution trop incapable de 
saveir ce qu eile voulait, elle y a du moins appris a ne pas vouloir 
deux choses : l’intervention de l’étranger et le gouvernement de la 
Terreur. Sur tout le reste, elle flotte, se divise et demeure fort ex- 
-posée 4 se contredire. Mais pour détester l'étranger ou pour maudire 
lk Terreur, l’instinct national se perpétue invariable & travers nos 
vicissitudes, et ombrageux 4 ce point que pour le soulever puissam- 
ment il faut évoquer, fut-ce en agitant quelque vain fantéme, lun ou 
l'autre objet de son aversion dominante. 

Comment s'est développée et enracinée dans le cceur de la France 
cette double aversion? Comment se justitie-t-elle devant l’impartialc 
histoire? I] peut étre opportun de l’examiner au milieu du débat 
singulier, eta quelques égards instructif qui vient de s’engager au 
sein de |'école révolutionnaire. Un livre nouveau de M. Edgar Qui- 
net, la Révolution, livre quelquefois éloquent, ordinairement so- 








LA COALITION ET LA TERREUR. . 823 


nore et oi de vives lueurs se renconfrent jetées ca 2, la & travers de 
vastes ténébres, a provoqué ce cébat. 

Pour nous, ce qu’avec moins d'étonnement que ie douleur el avec 
plus de compassion que de colére, nous avons trouvé dans ces pa- 
ges, c’est d’abord la haine de nos plus chéres croyances, ensuite une 
indépendance d’esprit et un amour de la liberté qui se manifestent 
partout ot auteur n'imagine point avoir allaire 4 son ennemi le ca- 
tholicisme. 

Les dévots de la Révolution y ont vu tout autre chose : M. Quinet 
réprouve la Terreur ! 

Hi distingue, il choisit dans la tradition vbrclulianiaite, il ne 
range pas Robespierre et Saint-Just parmi Jes sauveurs de la pa- 
trie, il ne considére point le Comité de salut public comme le 
berceau de la liberté! Aussitét le voila, lui, le montagnard de 4848, 
l’exilé de 1852, dans son propre camp frappé de censure et presque 
traité de renégat. Or savez-vous ce que M. Quinet reproche par-des- 
sus tout 4 la Terreur? son impuissance. Elle n’a pas su anéantir et 
remplacer par quelque religion nouvelle l’Eglise catholique ; dés 
lors & quoi a-t-elle servi? 11 semble que celte fagon de critiquer la 
Terreur aurait di trouver grace devant les plus exigeants révolu- 
tionnaires. 

S’il élait permis 4 des profanes d’intervenir‘é travers ce débat dé- 
mocratique, nous n’aurions pas de peine & donner raison a M. Quinet 
lorsqu’il démontre que la Terreur n’a rien fondé : ni la liberté poli- 

tique, car elle-méme était tyrannie, ni l’égalité civile, car l’ancienne 
monarchie l’avait préparée. Louis XVI l'avait offerte et Napoléon l'a 
établie et a élevé sur cette base son absolu pouvoir : sur tous ces 
points M. Quinet est irréfutable. Mais en revanche il a tort lorsqu’il 
-reproche 4 la Terreur ses ménagements envers la viejlle religion ; si 
elle ne |’a pas détruite, en vérité, ce n’est pas sa faute, et les adver- 
saires de M. Quimet ont raison de lui représenter que dans celte en- 
treprise leurs héros méritent d’étre jugés sur leurs intentions et leurs 
efforts plutét que sur un succés qu'il n’a pas dépendu d’eux d’ob- 
tenir. 

L’acharnement de ces élranges héros contre la foi de la France ; 
voila bien leur vrai titre 4 l'admiration des défenseurs atlardés de 
leur mémoire. Toutefois ce n’est pas celui qu’en estime encore le 
plus 4 propos d'invoquer. Pour dispuler ces sanglantes mémoires & 
la publique réprobation qui pése sur elles, i] faut a leur décharge 
faire valoir d'autres services. C'est pourquoi om a imaginé que les 
terroristes avaient sauvé la France ; on les a représentés comme les dé- 
fenseurs nécessaires et les vengeurs sacrifiés de l'indépendance na- 
tionale ; on poursuit encore et l'on insulle leurs plus augustes et 


824 LA COALITION 


leurs plus pures victimes au sein de la patrie trahie : on place la con- 
science populaire entre deux antipathies également invincibles, on 
veut la forcer 4 choisir entre la coalition et le Comité de salut pu- 
blic, 4 prendre parti entre l’étranger et Robespierre. Voila ce qui est 
capable de la troubler et de l’obscurcir. Serait-il donc trop difficile de 
dissiper cette confusion du patriotisme et du terrorisme? Essayons 
dans ce but de délerminer d'ubord le réle qu’a joué l'Europe dans 
nos discordes civiles et l’attitude qu’ont prise vis-a-vis l'Europe les 
adversaires ou les victimes de la Révolution en France. A des calom- 
ries posthumes n’opposons pas de vaines complaisances, ne dissimu- 
lons pas les fautes, mais ne les confondons pas avec les crimes. Nous 
nous assurerons ainsi le droit de juger la Terreur ; nous mettrons a 
profit les vérités dites sur elle par les révolutionnaires qui l’accusent 
et par les révolutionnaires qui la défendent, et nous chercherons 
ainsi 4 connaitre, a la fois, le secret de sa force et le secret de son 
impuissance. 


Il y a dans la littérature historique de notre temps et de notre pays 
des apologies de la Terreur, nous en signalerons bientot quelques- 
unes; je n'y connais pas d’apologie de |’étranger. Le livre qui nous 
aidera & juger la conduite de l'Europe vis-a-vis Ja Révolution fran- 
caise est l’ceuvre d'un bon citoyen, mais d’un citoyen qui ne croit pas 
que pour étre sincére le patriotisme soit tenu d’étre aveugle, et qui 
s'est formé par la pratique de la diplomatie & la clairvoyance histo- 
rique. 

‘En lisant M. de Bourgoing, nous démélons les institutions compli- 
quées, les intéréts complexes et les prétentions rivales des Etats euro- 
péens au moment ow la Révolution éclate en France; nous pénétrons 
ce qui détermine ct ce qui entrave lcur politique; les combinaisons 
des cabinets, oubliées a travers les bouleversements qui les ont fait 
évanouir, nous apparaissent retracées sans obscurité, leurs intentions 
sont éclaircies sans préjugés, leurs démarches observées sans illusion. 
Méthodique et calme, l’ancien secrétaire d’ambassade expose plus qu'il 
ne conclut. Méme quand on est disposé 4 contester quelques appré- 
ciations de M. de Bourgoing, on peut l’accepter pour guide. Le pre- 
mier volume de cetle histoire diplomatique de la Révolution frangaise, 
le seul qui soit encore publié, s'arréte au moment ou la coalition 
vient de se former; mais déja il nous permet d'en signaler les vices 
et d’en pressentir la destinée. 

Nl est difficile de soutenir qu’au moment of Ja guerre s'engagea 


ET LA TERREOR. 825 


entre I’Europe et la Révolution francaise, l'Europe n'avait pas été pro- 
voquée. Non-seulement les alteintes portées aux droits des princes 
allemands possessionnés en Alsace et la réunion du comtat Venaissin 
ala France, donnaient ouverture 4 des réclamalions fondées sur les 
traités. Mais surtout la Révolution francaise était née cosmopolite ; 
a cette révolution, l’'Assemblée constituante avait vainement interdit 
les conquétes. Dés son début, sa propagande, quelle le vouldt ou 
non, débordait de toutes parts, et lorsqu’elle renversait l'ancien ré- 
gime au nom des droits de l'homme, il était trop aisé de connaitre 
que sa doctrine ne la renfermait pas dans nos frontiéres; comme 
elle se montrait d’ailleurs aussi effrénée dans ses allures que radicale 
en ses principes, les souverains étaient autorisés 4 la juger impuis- 
sante 4 se contenir elle-méme, incapable de respecter l'Europe quand 
elle ne respectait rien en France. Il n'est donc pas étonnant qu ils 
l'aient envisagée et traitée en ennemie. Ce qui est élrange, au con- 
traire, c'est qu’ils en aient attendu le triomphe a l’intérieur pour en 
pressentir le péril au dehors. Si, abjurant leurs rivalités mesquines, 
ils s’étaient levés sans autre but que de préserver l'Europe, sans autre 
ambition que d’éteindre l'incendie, le patriote déplorerait encore amé- 
rement leur intervention, l’historien équitable aurait peine a la con- 
damner. Mais ce rdle de défenseur de l’ordre social impose aux puis- 
sances qui l’embrassent beaucoup de droiture et de désintéressement. 
Rien dans Vhistoire ne parait plus sévérement chatié par la Provi- 
dence, rien ne laisse dans ja mémoire des hommes des ressentiments 
plus profonds que les ambitions égoistes et jalouses qui se couvrent 
d'un masque de dévouement 4 quelque grande cause, poursuivent sous 
ce déguisement leurs calculs particuliers et compromettent enfin ce 
qu’elles prétendent servir. Ainsi avait-on vu en face de la révolution 
religieuse du seiziéme siécle, la maison d’Autriche affectant de con- 
fondre sa cause avec la cause méme du catholicisme, prétendre & ce 
titre 4 une domination universelle, par 1a soulever contre elle et mal- 
heureusement aussi quel quefois contre l'Kglise le sentiment de l'indé- 
pendance nationale, et, aprés de longs et gigantesques efforts, de- 
meurer enfin au milicu de ses voisins amoindrie, épuisée, sans 
amis. 

L’attitude de l'Europe en face de la Révolution frangaise fut moins 
grande, moins franche et moins forte que celle de la maison d'Au- 
triche en face de la Réforme; elle ne fut ni plus désintéressée ni plus 
heureuse. 

Au début des agitations de la France, et tandis que les peuples se 
passionnaient déja pour ce spectacle extraordinaire, les cabinets n'y 
virent d’abord autre chose que |'affaiblissement de notre pays. « La 
France vient de tomber, et je doute quelle se reléve, » avait dit 


$26 LA COALITION 


Joseph If dés la premiére réunion des notables. Telle était alors ’ opi- 
nion unanime des hommes d'Etats européens, frappés de la langueur 
inattendue et de la timidité soudaine de notre diplomatie au milieu 
de nos embarras intérieurs. Leurs prévisions n’allérent pas plus loin. 
LAngleterre et la Prusse se réjouirent de cet effacement présumé de 
la France ; nous faisions alors obstacle aux combinaisons de leur poli- 
tique. L’Autriche, au contraire, qui comptait sur notre appui, s’en 
effraya et ne songea qu’a prendre ses précautions pour n’en pas souf- 
frir. La Russie, également notre alliée, s’en affligea d’abord et s’ar- 
rangea bientét pour en profiter. 

Au fond, ce ne pouvait étre que pour le matheur et la honte de I’Eu- 
rope que les puissances allaient se croire un instant dispensées de 
compter avec la France. Depuis Louis XIV, la prépondérance francaise 
ne menacait plus la liberté des nations. C’est au contraire de notre 
abattement et de notre faiblesse que |’Europe avait souffert sous 
Louis XV. C’est parce que nous avions cessé d’y tenir notre place que 
des guerres injustes et stériles l'avaient ensanglantée, que le premier 
partage de -la Pologne l'avait souillée. Relevée et redressée par les 
mains vigilantes et pures de Louis XVI, ta politique francaise avait, il 
est vrai, durant les quinze premiéres années d'un régne qui devait 
avoir une fin si lugubre, accompli de grandes choses : revendiqué la 
liberté des mers et renda Je pavillon frangais capable de !a défendre, 
affranchi les Etats-Unis, contenu la Prusse et Ja Russie sans allumer Ja 
guerre en Europe, protégé pacifiquement la Hollande contre Joseph If 
sans sacrifier l’alliance de }'Autriche, et rétabli glorieusement !’équi- 
libre entre notre nation et !'Angleterre. Mais autant nolre influence 
était-elle devenue respectable, autant semblait-elle loin d’étre oppres- 
sive. Nous étions un frein: pour tous les potentats plutét qu'une me- 
nace contre personne, capables de prévenir les abus de Ia force et non 
de les commettre, et, pour souhaiter alors l’abaissement de la France 
ou pour prétendre en tirer profit, il fallait, en vérité, avoir quelque 
mauveis coup 4 tenter en Europe. | 

Cette jalousie fut pourtant le plus vivace, le plus durable sentiment 
des puissances en face de la Révolution francaise, et tandis que cette 
Révolution s’avancait pour tout détruire, la politique de ses adver- 
sarres ne sut étre ni complétement tii constamment conservatrice. 
Faut-il s’en étonner? Ce qu’attaquait par-dessus tout l’esprit révolu- 
tionnaire, c’était le christianisme; }'institution qu’il s’attachait de 
préférence a ruiner, c’était l'Eglise. Or cette haine d’une sutorité 
suptrieure 4 l’homme, ‘les souverains de l'Europe étaient mal pré- 
parés & la combattre, car ils ta partageaient, ils l’avaient ressentie 
méme avant les peuples. C’est au sein des cours, c’est sur le trone 
ou tout‘d cOté que Voltaire, 4’ Vienne comme a Pétershourg et'é Berlin, 


ET LA TERREOR. ‘82 


4 Madrid comme a Naples, avait compté ses premiers disciples. Instruits 
a cette école 4 considérer comme surannée la plus sacrée des instilu- 
tions anciennes, ces vieux gouvernements avaient élé conduits 4 mé- 
priser toute tradilion, et soit que le gout des réformes vint & les pos- 
séder, soit seulement qu’ils ne se souciassent pas d'étre génés: dans 
l’exercice du pouvoir absolu, ils professaient volontiers celte maxime 
que ja premiére condition de progrés pour les sociétés humaines, 
c'est de rompre avec le passé. Joseph Il n’avait pas plus respecté les 
antiques franchises de ses Etats divers, notamment de la Belgique et 
de la Hongrie que Pierre I* et Catherine II les coutumes héréditaires 
de la Russie, et Frédéric le Grand le droit public de l' Allemagne at de 
l'Europe. Pour étre de parfaits révolutionnaires, en un mot, il n’avail 
manqué a la plupart des souverains du dix-huitiéme siécle que de ne 
pas porter couronne. 
A quoi se réduisait donc l’instinct conservateur qui les armait contre 
la Révolution francaise? A un vulgaire égoisme : au souci de leur 
propre et seule sécurité. Le vrai dmour de l’ordre et le culte du droit 
leur étaient étrangers. On concoit dés lors que l’envie de prendre se 
fit jour en leur coeur 4 célé de la peur de perdre ; c’étaient chez eux 
deux sentiments de méme nature entre lesquels flotta leur politique. 
Ainsi partagée, elle devait étre et elle fut faible et louche, a la fois 
sans scrupule et sans -hardiesse, sans élan et sans constance, aussi 
prompte é se défier ou se séparer d'un allié que: lente 4 attaquer l’en- 
-nemi.:M. de Bourgoing ne nous a pas encore montré la coalition & 
l'ceuvre, mais déja, dés qu'elle se forme, il nous fait voir Catherine H 
étendant sourdément la main vers la Pologne mutilée, tandis qu'elle 
semble fixer tous ses regards et veut diriger tous ceux de ses voisins 
sur la France. Cependant les armées coalisées se mettent en marche, 
elles menacent nos frontiéres, et bientét aprés elles se retirent presque 
Sans coup -férir ef se dispersent. Pourquoi done celte retraite si 
prompte? C’est que la tzarine a fondu sur sa proie, et chacun court 
en saisir quelques Jambeaux ‘. Ce fut pour anéantir une nation que 
ces défenseurs de l'ordre européen se détournérent de combaitre une 
révolution. Forcément ramenés ensuite du cdté ou bouillonnait cette 
révalution, est-il surprenant qu’en effet ils aient moins travaillé pour 
.Y mettre un terme que pour démembrer notre pays? L’instinct de la 
France ne s’est pas mépris sur la nature et la portée de leurs des- 
seins *. , 
Il y eut pour les entreprises des puissances continentales une autre 


1 Voyez sur ce point les Mémoires d'un homme d'Etat, de 1792 418415, rédigés 
d’aprés les papiers du Baron, depuis prince, de Hardemberg, premier ministre 4 Ber- 
lin, t. f et IL. 

® Mémes Mémoires, t. 1, p. 542; t. II, p. 440. 








bs) ; LA COALITION 


cause d'insuccés que cette incertitude entre des craintes et des ambi- 
tions diverses : c’est que nul esprit public ne les soutint. Les peuples 
ne se dévouent que pour de grandes choses : des traditions, des |liber- 
tés, quelquefois et pour un peu de temps pour la gloire, ou du moins 
pour l’apparence et l'image de ces grandes choses. Quand une fois 
ona trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appat de la liberté, 
a dit Bossuet, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement 
le nom. Mais encore faut-il savoir faire retentir & son oreille quel- 
qu’un de ces noms magiques et grandioses, et ce fut la supériorité de 
la Révolution francaise sur ses ennemis. Tandis que les cabinets du 
continent, au milieu des combinaisons étroites et tortueuses de leur 
diplomatie, ne pouvaient invoquer ni les traditions qu’ils avaient re- 
niées, ni la liberté qu’ils redoutaient, ni la gloire qu’ils étaient inca- 
pables d’acquérir, la Révolution, en égarant les peuples, les exaltait, 
et jusqu’en Jes ruinant les charmait encore. Le patriotisme méme en 
délire devait triompher d’une politique sans 4me comme sans génie. 
Un seul Etat se tint debout sans plier jamais en face de la Révolution 
francaise : ce fut l’Angleterre, précisément parce que l’appui d’an 
puissant et vivace esprit public, composé & la fois de tradition et de 
liberté, ne fit pas défaut 4 ses hommes d‘Etat. Son grand ministre 
Pitt, déja vieilli au ponvoir & vingt-huit ans, attendit pour engager 
dans la guerre cette nation qui lesoutenait & sa téte, qu'elle-méme I'y 
poussat. Il attendit qu'une voix éloquente et populaire, sortie des 
rangs de l’opposilion, edt signalé la révolution frangaise comme anti- 
pathique au génic de la constitution britannique et l’edt condamnée 
au nom des principes et des croyances encore plus qu’au nom des inté- 
réis du peuple anglais. Dés lors le sentiment national s'était pro- 
noncé et, constamment contredit jusque dans le sein du parlement et 
par les plus illustres orateurs selon la coutume de nos voisins, con- 
stamment contredit, ce sentiment national ne devait plus varier. 
Descendue la derniére dans |’aréne, |’Angleterre y resta longtemps 
seule et ne s’en relira point. La politique étrangére de ses hommes 
d’Etal n'est jamais généreuse ; tropsouvent, nous ne saurions |!’ oublier, 
trop souvent, dans cette terrible lutte, leur patriotisme se montra 
machiavélique et haineux. Mais s'ils abusérent de la force dont il leur 
fut donné de disposer, ce n'est pas une raison pour méconnaitre d'ot 
leur venait cette force et ce qu'elle valait. Cette force, qui tour a tour 
pul armer |'Europe et ne pas fléchir quand l'Europe désarmait, ne se 
manqua pas un jour & elle-méme, tandis que tout lui manquait a la 
fois au dedans comme au dehors, brava le soulévement des flottes et 
l’insurrection de I’Irlande dans le méme temps que les ruptures d’al- 
liance, survécut a la mort désespérée de Pill, soutint jusqu’a l'heure 
du triomphe ses médiocres successeurs, suscita Wellington, l‘homme 


ET LA TERREOR. $29 


de fer, et le maintint inébranlable de Torrés-Vedras 4 Waterloo; cette 
force, c était l’'4me d'un grand peuple excitée par la parole libre. 

L’Angleterre, grace 4 Dieu, n’est pas parvenue, malgré nus fautes 
et nos revers, 4 se subordonner notre patrie; elle n’a_ pas non ‘plus 
arrété. dans son cours la Révolution francaise. Mais elle n’a pas été 
vaincue par elle, elle n’a pas méme un jour subi sa loi, et ainsi elle a 
fait voir a la vieille Europe chancelante et si promptement aballue que 
Ja liberté fondée sur la tradition était seule capable de tenir téte au 
génie révolutionnaire. 


IT 


Impuissante contre la Révolulion, impuissante aussi contre l’inté- 
grité de la France, la coalition, 4 ses débuts, n’a été funeste chez nous 
qu’a la reine, au roi, aux émigrés. Voila le vrai mal qu'il lui a été 
donné de nous faire. | | 

La plus fiére victime de la Révolution, Marie-Antoinelte, brillait 
sur le tréne quand déja la méchanceté frivole des courtisans la trai- 
tait d’Autrichienne, et lorsqu’elle dut monter a l’échafaud, c’est encore 
en l’appelant l’Autrichienne que ses hourreaux |’y conduisirent. Qu’a- 
vait fait cependant cette princesse, qui remerciait sa mére de l’avoir 
envoyée sur le plus beau tréne du monde’, pour étre regardée dans 
sa nouvelle patrie comme une étrangére*? Elevée & Vienne pour 


‘ Correspondances de Marie-Thérése et de Marie-Antoinetie, publiées par 
M. d’Arneth. 

* Sij'avais prétendu tracer ici un portrait de Marie-Antoinette, le souvenir des 
articles publiés par M. Léon Arbaud m‘aurait arrété. Mais aprés qu’uue plume 
aussi ferme que délicate a fait ressortir le caractére propre et la physionomie vraie 
de la reine, a travers toutes les extrémités de sa fortune, il reste peut-ctre encore 
quelque chose 4 dire sur l'attitude politique de la royauteé vis-a-vis | Europe, au mo- 
ment de la Révolution. C’est uniquement a ce point de vue que je me permets d’in- 
terroger 4 mon tour les documents récemment publiés. Je n’entrerai pas dans les 
discussions soulevées sur l’authenticité d'un certain nombre de lettres contenues 
dans le recueil de MM. Feuillet de Conches et d‘Hunolstein. Je me contente de celles 
«que personne ne conteste et qui sont tirées des archives et des grands dépdts pu- 
blics. Le troisiéme volume de M. Feuillet de Conches, dont le Correspondant n’a 
pas encore parlé, renferme un grand nombre de piéces venues de Suéde, et dont 
un adversaire de M. Feuillet de Conches, M. Geffroy, a reconnu formellement l’au- 
thenticité. Ces piéces jettent une vive lumiére sur la eonduite du roi, de la reine et 
des émigrés, vis-a-vis les puissances et sur la politique des puissances, nolamment 
de la Russie. Elles justifient une fois de plus les appréciations que nous venons d’é- 
noncer au précédent paragraphe. 

Puisque nous rappelons les débats ouverts sur l’authenticité des correspondances 
relatives & la Révolution, qu'il nous soit permis de signaler un récent travail de 
M. du Fresne de Beaucourt qui fait définitivement justice de fausses lettres de 


830 LA COALITION 


appartenir au dauphin, qui devait étre Louis XVI, elle était venue a 
Versailles comme le symbole et le gage de l’alliance autrichienne, 
alliance contraire, 1] est vrai, & nos antécédents, mais conforme a nos 
intéréls politiques ; 11 était permis de le croire en face de l'agrandisse- 
ment de Ja Prusse et de l’ascendant croissant de l'Angleterre. Ainsi 
l'avait jugé le plus habile ministre de Louis XV, le duc de Choiseul, 
qui, disgracié trop tot aprés avoir négocié ce rapprochement, n’avait 
pas eu le temps d’en tirer parti et de le consacrer par des succés. 
Ainsi avait élé formée 4 le croire Marie-Antoinette, unissant ses deux 
patries en son coeur et toujours préte cependant 4 donner le dessus a 
celle ou régnait son mari, ol devaient régner ses enfants. I! est facile 
sans doule de signaler aujourd’hui, dans la correspondance de Marie- 
Thérése avec sa fille, le calcul politique se glissant par intervalle a 
coté de la prévoyance maternelle. La grande impératrice s était trop 
bien consacrée 4 son métier de souveraine pour ne pas chercher méme 
involontairement dans la jeune et séduisante princesse qu’elle nous 
avait donnée un instrument de ses desseins, et comme d’ailleurs a ses 
yeux le bien de la France était inséparable de celui de I’Autriche, elle 
n’imaginait point par 14 compromeltre 4 Versailles une fille 4 qui elle 
prodiguait sur tout le reste les conseils:les plus fermes et les plus 
surs. Mais en regardant de prés cette précieuse correspondance, il 
faut reconnaitre aussi qu’d cet égard seulement Marie-Antoinette sait 
quelquefois résister ou plutét se dérober et se soustraire aux instances, 
aux injonclions d’une mére envers qui la soumission et la confiance 
ne lui covitérent jamais; car elle ]’admirait en |’aimant, et quand elle 
Pa perdue elle devient désormais inaccessible 4 ces suggestions inté- 
ressées de ]’Autriche que son frére, Joseph II, n'était point disposé 
pourtant 4 lui ménager. Les empiétements de l’empereur portent- 
ils donc ombrage a la France en Hollande? Une guerre est imminente, 
et la jeune reine s interdit loyalement toute démarche pour l'épargner 


Louis XVI, publiées antérieurement au reeueil de M. Feuillet de Conches et réé- 
ditées récemment avec an grand luxe (Une: supercherie littéraire : les lettres de 
Louis XV1, extrait de la. Revue. bibliographique et littéraire, 1865). M. de Beaucourt 
avait fait paraitre antérieurement une étude compléte et trés-exacte sur la cor- 
respondance de Madame Elisabeth, contenant Ja nomenclature de toutes les lettres 
alors connues de cette princesse, et publiées ou non avant 1864 (Elede sur Madame 
Elisabeth et sa correspondance, Paris, 186%). Par la il semble. s'étre préperé d’a- 
vance 4 intervenir dans la discussion soulevée en Allemagne et soutenue en France 
contre MM. Feuillet de Conches et d'Hunolstein. Nous osons lui recommander ce 
‘travail. Qu'‘il écluircisse toutes les obscurités , qu'il fixe tous Jes doutes soulevés au- 
tour de documents si considérables. Il ne pourrait mieux inaugurer le recueil qu’i 

a annoncé pour l'année 1866, sous ce titre : Questions historiques, et qu'il destine 4 
discuter et 4 dissiper.les diverses erreurs accréditées en histoire, spécialement en 
¢e qui touche la France et I’Eglise. : 








ET LA TERREUR. 831 


4 son frére'. Obligé de transiger 4 la suite d’une lettre trés-ferme de 
Louis XVI, Joseph If a peine 4 pardonner ce mécompte a Marie-Antoi- 
nelte, et pendant quelque temps il fait partager son ressentiment 
contre la reine de France a son autre sceur, Marie-Christine, qui gou- 
vernait en son nom les Pays-Bas. Cependant cette transaction, imposée 
par le cabinet de Versailles et conforme en définitive 4 nos vrais inté- 
réts, déplait en France et la reine souffre du refroidissement de sa 
famille au moment méme ou les courtisans l’accusent le plus de la 
servir 4 nos dépens. La vérité est que, née avec l’Ame de Marie-Thé- 
rése, mais n’ayant pas eu dans sa premiére jeunesse !’esprit nourri 
par l'étude ou formé par l’épreuve, aimant innocemment le plaisir 
et mal habituée a s’appliquer ou 4 se contraindre lorsqu’elle fut 
transportée presque enfant au milieu des enchantements et des intri- 
gues de Versailles, Marie-Antoinette n’avait aucun gout pour les 
affaires, qu’elle ne chercha sérieusement ni & les connailre ni 4 s’en 
méler tant que la monarchie parut prospére, et qu'elle était d’ailleurs 
tenue soigneusement 4 l’écart dés que l’Autriche semblait en cause. 
Aussi n’était-ce pas dans les questions politiques qu’elle trouvait 
plaisir a favoriser parmi nous son pays natal, c’était bien plutét en 
prenant ardemment parti pour Gluck et pour la belle ect pure mu- 
sique qui avait charmé ses premiéres années. Jusqu’a l’arrivée des 
mauvais jours, elle ne nous avait donc causé d’autre dommage que 
d'avoir mélé le sang de Maric-Thérése 4 celui de Henri IV et de 
Louis XIV. 

Quand le malheur et le péril la contraignirent de s’intéresser a la 


1 Lorsque mon pére (le maréchal de Ségur) porta au roi son opinion sur l’affaire 
de Hollande, il se rendit d‘abord chez la reine, et lui présentant son mémoire : 
' « Madame, lui dit-il, je dois & vos bontés le ministére dont le roi m’a honoré; je 
connais, je congois vos inquiétudes actuelles ; la résolution que je vais conseiller au 
roi, en écoutant la voix de ma conscience, augmentera vos peines, puisque son ré- 
sultat peut étre la guerre entre l’Autriche et la France. Mais quelque chagrin que 
jen éprouve, je croig encore vous marquer ma reconnaissance en remplissant stric- 
tement les obligations que m'imposent mon honneur, ma charge, la gioire du roi 
et Jes intéréts de la France. » La reine, aprés avoir Ju le mémoire qu'il avait mis 
sous ses yeux, lui répondit : « M. le Maréchal, vous faites bien et je vous approuve 
pleinement ; il mest certainement impossible d’oublier que je suis née autri- 
chienne et sceur de |’empereur ; mais ce que je dois me rappeler plus ,ve tout en 
ce moment, c'est que je suis reine de France et mére du dauphin. » Quoi qu'on en 
ait dit, cette princesse n’essaya pomt de détourner son mari de ces nobles desseins. 
Le roi écrivit de sa propre main deux lettres trés-pressantes 4 l’empereur pour le 
ramener 4 des vues pacifiques, en tui annoncant que s'il persigtait dans ses projets 
sur la Hollande, il se verrait contraint d’employer les armes: pour s’y opposer. Jo- 
seph Il, cédant a& ses instances et. sans doute aussi contenu par nos préparatifs mi- 
litaires. accepta la médiatiom de Ja France.» (Mémotres ou Souvenirs et anecdotes, par 
le comte de Ségur, Paris, 1826, t. II, p. 92 et suiv.) 


832 LA COALITION 


politique, eile vit tout 4 coup la royauté sans conseils comme sans 
appui. Le roi manquait de résolution, les ministres d’habileté, les 
courlisans de prudence ou de courage ; la confiance de la reine ne 
pouvail se reposer sur aucun prince de la famille royale. Elle-méme 
trouvait dans son coeur assez de force soit pour affronter la lutte, soit 
pour accepter les sacrifices, mais elle ne trouvait pas dans son esprit 
assez de lumiéres pour tracer la route 4 suivre 4 travers les ténébres 
‘et les abimes. Ainsi réduite 4 chercher péniblement et de divers cétés 
de bons avis pour les transmettre au roi, elle se tourna, il est vrai, 
vers un ambassadeur étranger ; mais cet ambassadeur, 4 ses yeux, 
était un legs de Marie-Thérése. Il lui semblait beaucoup moins repré- 
senter le cabinet de Vienne & Paris que perpétuer auprés delle la 
sagesse et la sollicitude de sa mére. Se trompait-elle? Tous Iles 
mystéres sunt maintenant éclaircis, les papiers les plus secrets ont 
paru au grand jour. On sait comment le comte de Mercy Arzenteau 
répondit 4 la confiance de la reine : il amena le rapprochement de 
Mirabeau avec la cour, il conseilla constamment de transiger avec les 
hommes nouveaux et les choses nouvelles. Voila tout ce que fut et 
voila tout ce que fit le prétendu comité autrichien, plus soupconné 
que découvert par les contemporains et si amérement reproché & 
linfortunée reine. 

Enfin, quand, avec le roiet ses enfants, elle se’vit captive et se crut 
sans ressources au sein du royaume, elle préféra l'intervention de 
son frére acelle de tout autre souverain étranger, et ce qu'elle lui 
demanda par-dessus tout, ce fut de contenir les émigrés. Si dans 
Pagonie de la royaulé, ses cris de détresse vont quelquefois plus 
Join, s'il lui arrive d’attendre sa délivrance d’un allié qui la touchait 
de si prés et de compter plus qu'il ne convient sur sa générosité, 
de penser que ce service ne coutera rien 4 la grandeur de Ja France in- 
séparable 4 ses yeux de sa propre grandeur, en vérité, comment lui 
imputer & crime cette derniére et triste illusion du désespoir'? Illu- 
sion qui devait étre si promptement et si cruellement décue! Au 
moment méme ou le flegmatique mais sage et sincére Léopold se pré- 
parait enfin sérieusement 4 marcher au secours de sa sceur, une mort 
soudaine larréta et dés lors la coalition fut livrée sans contre-poids 


{ Voyez sur la politique de Ja reine : la note du comte de Mercy Argenteau au 
prince de Kaunitz, 9 mai 1790. Feuillet de Conches, t. I, p. 350. Les lettres de la 
reine, au comte de Mercy, 26 juillet 1790. Id., id, p. 354. Au méme, 5 février 
1791. Id., id., p. 465. Au méme, 7 mars 1794. Id., t. 1, p. 44. Au méme, 14 
avril 1791. Id., id., p. 57. A son frére, Léopold, 4° juin 1791, Id., id., p. 75. 
Au comte de Mercy, aout 1791. Id., id., p. 228. A Léopold et mémoire joint 4 
4 lalettre, 8 septembre 1791. Id., id, p. 500 et 302. Au comte de Mercy, 28 sep- 
tembre 1791. Jd., id., p. 393. 











ET LA TERREUR. $35 


4 sa pentenaturelle. Parmi ceux qui l'avaient formée, le dernier frére 
de Marie-Antoinette, seul peut-étre, était capable de résister aux 
entrainements irréfléchis sans s'abandonner aux combinaisons cu- 
ides‘. 

: Mais veut-on savoir combien malgré tout et jusqu’a la fin l’dme de la 
reine deFrance est restée francaise ? Elle est enfermée au Temple, elle 
va bientét étre séparée du roi, déja elle ne} peut plus lui parler libre- 
ment el sans témoins, lorsque lout 4 coup par les bruits de la rue qui 
retentissent jusque dans sa prison, elle apprend quele duc de Bruns- 
wick, 4 la téte des soldats d’Autriche et de Prusse, a passé la frontiére. 
«Surlout point de démembrement de Ja France, » dit-elle alors au 
seul serviteur fidéle par qui elle put encore quelquefois communiquer 
i Louis XVI ses plus secrétes pensées. « Que le roi ne s‘effraye ni pour 
a sa sceur ni pour moi. Représentez-lui que toutes deux nous préfé- 
« rons voir notre captivité indéfiniment prolongée que d’en devoir la 
« fin & l'abandon de la moindre place forte. Si la divine Providence _ 
« Nous fait recouvrer nolre liberté, le roi a résolu d’aller établir mo- 
« mentanément sa résidence 4 Strasbourg. C’est également mon 
« désir. Il se pourrait que cette ville importante fat tentée de repren- 
« dre sa place dans le corps germanique. Il faut l’en empécher et la 
« conserver & la France... L’intérét de la France avant tout*. » Ces 
paroles sont le testament politique de Marie-Antoinette. ‘La fille de 
Marie-Thérése a pu se tromper quelquefois sur les moyens de sauver 
la France : mais au pied de |’échafaud comme sur le trone, le fond de 
son coeur lui fut toujours fidéle. 

A vrai dire, il était impossible que le roi de France au milieu de la 
revolution ne s‘occupat point de l’attitude qu’allait prendre l'Europe, 
difficile qu’il ne se dit pas 4 lui-méme que sa cause élait celle de tous 
les rois. Mais enfin quand ces rois commencérent 4 s’émouvoir, 
quelles démarches a tentées vis-a-vis d’eux Louis XV1 déja presque 
détréné? Quels voeux méme a-t-il formés? Voila ce qu'il importe de 
savoir, et voila ce qu’a travers les calomnies révolulionnaires, les 


 Voyez notamment sur la politique de Léopold : 

Lettre de l'archiduc grand—duc Léopold & sa sceur Marie-Christine, 27 octobre 
1789, Feuillet de Conches, t. III, p. 197. 

Lettre du méme, devenu empereur, & Ja méme, 5 juillet 1794. Id. id., p. 375. 

Lettre du méme 4 la méme, 6 juillet 4791. Id. id., p. 585. 

Du méme a la méme, 4 aodt 4791. Id., id., p. 407. 

Mémoire du méme pour la reine, vers février 1792. Id., t. II, p. 430. 

Je déclare encore une fois que je n’invoque ici que les pices tirées des archives 
dBtat, 4 Paris, Vienne, Stockholm, Pétersbourg et Moscou. 

* Derniéres années de Louis XVI et de Marie-Antoinetie, par Francois Hue. 
5° ae revue sur les papiers laissés par auteur, par M. Henry de |'Epinois 
p. 976. 


834 LA COALITION 


allagations intéressées et passionnées des émigrés, les obscurités de 
la diplomalie européenne, a travers surtout les changements rapides 
de la situation et les tergiversations continuelles de la volonté du roi, 
il était jusqu’a présent malaisé de déméler avec quelque précision. 
Les documents récemment publiés nous le permottent aujourd’hui et 
M. de Bourgoing, dans ses derniers chapitrcs, |és plus. intéressants 
de son livre, M. de Bourgoing nous y aidera. 

Au début. de la Révolution et méme aprés ses premiers excés, 
Louis XVI n’eut d’abord d'autre pensée que de préserver netre 
territoire de Phostilité des puissances allemandes, il ne travailla prés 
d’elles qu’a paralyser l’action des émigrés qui les poussaient en 
avant. Plus tard, lorsqu’il se vit non-seulement menacé et dépouillé, 
mais asservi, forcé de sanclionner les décrets qui répugnaient le plus 
4 sa conscience et surtout la constitution civile du clergé, lorsque 
violenté comme chrétien en méme temps que comme souverain, il 
résolut enfin de quilter Paris : l'étranger était prét 4 passer la fron- 
tiére. Une fois encore le roi l’arréta. Déja le plan d’invasion était 
dressé, les troupes coalisées se rassemblaient; Louis X VI ne consentit 
a laisser prendre par aucune puissance non plus que par les émigres 
Vinitiative d'une restauration nécessaire. ll voulut deveir cette res- 
tauration 4 son peuple, convié tout enlier 4 se réveiller et & se lever 
autour de lui. Il demanda seuiement qu'un faible corps de troupes 
aulrichicones se tint en observation |’armeau bras a cété de la France, 
mais sans y pénétrer autrement qu’a son ordre et prét'& servir de 
point d’appui aux premiers sujels fidéles qui entendraient ’appel 
royal parti d’une ville frangaise. Henri IV, disait-gn, .s élait servi de 
cette maniére des soldats d’Elisabeth d’ Angleterre: Tels étaient les 
desseins qui échouérent 4 Varennes‘. 

_ Ramené captif, le roi ne pouvait plus se délivrer lui-méme. Un 
réle purement passif lui était infligé désormais : quelles perspectives 
lui restait-il 4 ouvrir aux souverains de l'Europe pour suspendre leurs 
coups? Toutefois, méme quand il jugeait la guerre inévitable et voyait 
peut-ttre en elle sa seule chance de salut, il souhaitait que ses fréres 
et les Francais qui les avaient suivisn’y prissent aucune part; il cher- 
chait 4 se persuader tantét que sous les pas des armées étrangéres 
un soulévement national contre la Révolution éclaterait dans chaque 
ville du royaume, lantdt que la nation effrayée de ses périls se rappro- 
cherait de lui et l'adjurerait de devenir son: médiateur. Jusque dans 
cette extrémité, l’horreur qu’il avait toujours manifestée pour l'emploi 


‘ Lettre de l'empereur Léopold II aa comte d’Artois, 9 janvier 1791. Feuillet de 
Conches, t. I, p. 445. — Du mame au méme, 6 février 1791, Id., t. II, p. 2; — 
etlettre dela reine antérieure au voyage de Varennes, cilée plus haut. 


ET LA TERREUR. 835 


de la forcele dominait; et c'est pourquoi du fond de son palais changé 
en prison, il conjurait encore les souverains de négocier avant d’a- 
gir, de menacer au lieu de frapper. Une démonstration imposante, 
une déclaration de l'Europe qui donnerait 4 la France lieu de réfléchir, 
voila tout ce que Louis XVI consentit 4 altendre des puissances : ses 
voeux mémes ‘et ses pensées n’allérent jamais au dela‘. Dans cette 
maniére de voir que parlageaient et qu’avaient en partie inspirée des 
hommes tels que Barnave et Duport, il y avail sans doute une double 
erreur : c’était mal connaitre la France que de compter sur les me- 
naces de |’étranger pour la détacher de la Révolution ; c’élait mal 
connailre Pétranger que de compter sur son désintéressement pour 
rétablir la monarchie francaise. Mais du moins il est incontestable 
gue Louts XVI n’a jamais congu ni voulu le rétablissement de ]'auto- 
rité royale autrement qu’avec le concours de la nation; que voyant 
ses fréres s'appuyer exclusivement sur une séule classe ou sur |’é- 
tranger, il n'a cessé de les blamer et jusqu’a la derni¢re heure de les 
rappeler 4 ses cdtés, et, s'il est permis d’élever un grief contre sa mé- 
moire, ce n’est point assurément qu’il aif dédaigné la volonté natio- 
‘hale, c'est plutdt qu'il l’ait attcndue passivement sans la diriger ni la 
fixer par son initiative. Ainsi a-t-il été conduit 4 se préter avec une 
imal(érable résignation aux mesures Ics plus capables de lui déplaire : 
entre ces mesures, la déclaration de guerre 4 |’Autriche ne parait 
pas celle qui lui a codté davantage. Il n’a refusé sa sanction qu’a un 
seul décret, celui qui proscrivait les prétres fidéles, et alors il est de- 
venu tout & coup inflexible. Il ne s’est retrouvé pleinement roi que 
pour mourir en martyr, mais il n’avait jamais cessé d'élre et de se 
montrer véritablement patriote. 

On serait bien sévére pour les émigrés si on les jugeail, je ne dis 
pas d’aprés les diatribes révolutionnaires, mais d’aprés les reproches 
et les plaintes du roi et de la reine. Nulle part leurs démarches a 
létranger, qu’il nous reste 4 caractériser, n’ont élé condamnées plus 
rigoureusement que dans la correspondance de Louis XVI et de Marie- 
Antoinette, et condamnées au nom des principes monarchiques en 
méme temps qu’elles }’élaient ailleurs au nom des intéréts et des 
droits populaires. Triste et fatale désunion des hommes destinés & 
soutenir les causes qui succombent ! Ils se divisent parce que {ous ils 
sont faibles, et leurs divisions accroissent leur faiblesse. 

Il est pourtant une justice 4 rendre aux émigrés, c'est que, tandis 
que tout pliait sous le joug révolutionnaire, presque seuls ils ont 


t Lettre de Marie-Antoinette a son frére Léopold de la part de Louis XVI. 30 juil- 
let 1791. Feuillet de Conches, t. II, p. 186. — Lettre de Louis XV[a ses fréres. 
septembre 1791. Id., id., p. 565 et 567. 


856 LA COALITION 


lutté. C’est quelque chose, et si la France a le souci de son honneur, 
elle doit les préférer aux honnétes gens inertes qui ne l'ont pas dis- 
putée 4 Robespierre; elle doit préférer les hommes de cceur qui se 
battaient alors quelque part et de quelque maniére que ce fut aux 
gardes nationaux qui ont vu l’arme au bras passer Louis XVI conduit 
4 Péchafaud et aprés lui tous les tombereaux des victimes. 

Les émigrés ont combattu, voila leur mérite; mais ils ont trés-mal 
choisi le terrain et les auxiliaires du combat, voila leur malheur et 
leur faute. 

Je dis d’abord : leur malheur, car, ainsi que ]’a écrit parmi ses 
notes inachevées M. de Tocqueville, « cette mesure si nouvelle et si 
extraordinaire dans l'histoire, l’émigration en masse, s’explique par 
la circonstance aussi nouvelle et aussi extraordinaire d'un corps de 
noblesse qui, planté depuis mille ans, se trouve tout 4 coup si privé de 
racines qu'il ne voit aucun moyen de resterjdebout 4 sa place *. » Ce 
n’est pas aux émigrés eux-mémes, c est a leurs ancétres, c est aussi aux 
ancétres de Louis XVI qu’il convient dimputer l'isolement dans lequel 
la Révolution a saisi la noblesse francaise, premiére cause de I’isole- 
ment ot: elle-méme a laissé l’infortuné roi. Et pour comble de mal- 
heur, cet isolement au milieu dela nation, qui désarmait la noblesse, 
l’avait aveuglée. Dégagée, sauf 4 la guerre, de tout devoir public, elle 
était dépourvue de tout esprit politique; déshabituée de conduire les 
autres, elle ne savait plus se conduire elle-méme; trop longtemps 
dispensée de réfléchir, elle en avait perdu la faculté, et les mémes 
vicissitudes qui l’avaient privée de ses meilleures forces la réduisaient 
d’avance 4 ne pas discernercelles qui lui restaient encore. Nelui en res- 
tail-il point en effet? Il est rare qu'une situation soit assez désespérée 
pour n’offrir aucune ressource a qui sait comprendre son devoir; 
Phistoire ne doit admettre qu’avec une extréme rép»gnance cette 
excuse de la fatalité; 4 défaut des campagnes, 4 défaut des provinces, 
trop délaissées par leurs péres ou par eux, les gentilshommes occu- 
paient tous les postes de l’armée. Je sais la ligne de démarcation qui 
séparait alors les officiers des soldats, et je ne méconnais point I'at- 
trait qu’avait pour ces derniers le mouvement populaire. Mais enfin 
un seul chef, hors de Paris, a sérieusement voulu garder le corps 
de troupes qui lui était confié : un seul, M. de Bouillé, et il a réussi. 
Il a trouvé des bras et des armes pour réprimer 4 Nancy une insurrec- 
tion redoutable; que dis-je, pour la chatier avec rigueur quand elle 
triomphait déja. Environné, menacé, débordé de toutes parts, jusqu’au 
voyage de Varennes, il est resté maitre de ses régiments. Que serait-il 
donc arrivé si toute la noblesse militaire de France avait fait effort 


‘ Guvres completes, t. vin. Mélanges, fragments historiques, p. 186. 








ET LA TERREUR. 857 


pour retenir l'armée dans sa main. Réduits méme 4 ne compter sur 
personne, a ne disposer que de leur seule épée, quels excés auraient 
pu prévenir tant de gentilshommes serrés et debout autour du roi. 
La débonnaire patience de Louis XVI, il est vrai, n’était guére propre 
4 exciter ou soutenir 4 ses cétés ce hardi dévouement, mais le re- 
gard de Marie-Antoinette aurait dd l'enflammer, et ce n’est pas la 
moindre faute de l’émigration que son aveuglement envers cette prin- 
cesse, Jamais femme, jamais reine, jamais victime parut-elle mieux 
faite pour susciter autour d’elle des héros et des vengeurs, et jamais 
aucune se trouva-t-elle plus abandonnée? C'est d’elle principalement 
que les meneurs de l’émigration, égarés par des préventions indignes 
et par de coupables intrigues, c’est delle qu’ils avaient & coeur 
de s’éloigner; rien ne prouve mieux la décadence des sentiments 
chevaleresques chez ceux qui prétendaient en perpétuer la tradi- 
tion. 

Mais non-seulement les émigrés ont laissé sans défense au milieu 
de Paris le roi et la reine, il faut de plus reconnaitre que, partis 
disaient-ils, pour sauver Louis XVI, ils n’ont tenu de loin aucun 
compte ni de ses intentions ni de ses périls. Péurquoi donc? Est-ce 
‘ uniquement parce qu'il était faible? C'est aussi parce qu’il était rai- 
sonnable, parce que, menacé autant qu’eux tous et plus méconnu 
que pas un d’eux, il refusait cependant de s‘associer soit 4 leurs ran- 
cunes, soit 4 leurs chiméres. L’élan généreux de la noblesse francaise 
avail été unanime au début de 1789; mais le jour ou, mal récompensée 
de ses sacrifices et de sa confiance, une portion de cette noblesse 
courut a l’étranger avec la prétention de recouvrer méme malgré le 
roi ses priviléges abolis; ce jour-1a, il faut bien le dire, elle obéit a 
ses ressentiments plus qu’a ses principes. Depuis longtemps, en effet, 
se considérant comme une garde d’honneur autour du tréne plutdt 
que comme une portion de I’Etat, n’avait-elle pas subordonné ses inté- 
réts 4 l'intérét, ses volontés 4 la volonté du roi? Aprés avoir fait a la 
politique royale des sacrifices que le bien public ne commandait pas 
toujours pour ne songer 4 la derniére eure qu‘au salut de la cou- 
ronne, abjurant toute vengeance ct toute prétention particuliére, il 
aurait fallu une abnégation plus difficile peut-étre et plus méritoire, 
mais plus nécessaire que jamais. Meilleurs royalistes, les migrés se 
seraicnt montrés meilleurs patriotes. 

La plupart d’entre eux ne comprirent pas la faute qu’ils commet- 
taient envers le roi. Etait-1l pourtant impossible de la sentir, et l’ap- 
préciation que nous en faisons aujourd’hui n’a-t-elle pu étre diclée 
que par les catastrophes postérieures ? Non, ear cette appréciation a 
dés le premier jour été celle de Marie-Antoinette. Ecoutez ses confi- 


dences. Elle ne se plaint guére que les émigrés la calomnient. mais 
Décessne 1865. o4 


B58 LA COALITION 


elle s'iwrite constamment qu‘ils abandonnent Louis XVI, souffrant 
plus que personne de l'excés de sa patience et s'y résignapt avec une 
incomparable abnégation, reslant unie quoiqu’il put lui en couter, 
non-seulement a la, destinée mais A toutes les démarches du roi, elle 
ne pardonne pas aux autres de le laisser de cété. Sa fierté royale et sa 
fidélité conjugale ne sont pas moins choquées de la présomptueuse 
insouciance des conseillers de J’émigration que de |’inselence et de 
Yacharpnement des démagogues‘. 

Rien n’arréta pourlantce mouvement de la nohlesse francaise; tout 
eontribua ay contreire 4 le précipiter. Les premiers émigrés quiltent 
la France sans but arrété, sans desseia formé ; une fois dehors, {'im- 
patience d’agir et l’incapacité de discerner o¢ qu'il faut faire déter- 
minent:leurs démarches. D’autres les suivent en founle par élourderie, 
par mode, par poiat d’honneur et avec ua singulierimélange de pré- 
somption et de frouble, de courage et d’effroi. lls fuient de leurs.cha- 
teaux qui brilent et courent of l'on vase battre. L’impelhtique et 
chevaleresque comte.d’Arteis provoque i’émigration; i en partage les 
Wlusions et n’en démale pas les intrigues. Louis XVIAI 3’y trouve jeté 
malgré Wi; il eatreprend de Ja dirigar saas avoir avec elle rien de 
commun, wi défauts, ni qualités, mais unsquement parce que jusque 
dans ]'exil ef a da téte d'un parti qu'il n’aime pas il a te gout d’étre 
rai. .L’image de la ‘monarchie en deuil ne s’apercoit plas sulle part 
ailleurs. Le dévouement y pousse ou retient ceux que d'autres motifs 
n'auraient pas entrainés; enfin la Terreur contraint de s'y réfugier 
eeux qui l’avaient d'abord bldmée davantage. Il ne reséait plus de 
moyen de défense 4 I’intérieur : volontaire ef irnéfléchie & ses débuts, 
Fémigration état devenue inévitable. 

Lechdtimentnese fit pasattendre et pesa sup tous, taadas qu'un petit 
nombreseulement peut-cire était coupeble. Ce chaiment da l’émigra- 
tien, ce ne furent pas les lois injustes d’aberd et bientdt atnooes portées 
cantre elle, les honnétes gers resiés en France n'‘étaiemt pas mieux 
traités, ce furent les attentats horribles auxquels elle servit de prétexie 
et qu'elle vit de loin sans rien pouveir pour les prévenir on les venger ; 
ee fut salongue et définstive impuissance; incapable des gramdes entre- 
prises, elle se consuma en iatrigues mesquines. Eloignée d’abord du 
roi et séparée de la nalian, elle se divisa en coteries de plus en plus 
étroites. Réduite 4 tout attendre des gouvernements &(rangers, sans 
avoir rien a leur effrir, leur demandant a la fois de domapter la France, 
ce qui était au-dessus de leurs forces, et de ia respecter dans |'inié- 
grité de son territaire, ce qui était au-deseus de leur politique ; rep 
faible pour leur rendre la victoire facile et pourtant trep Gére pour Ja 


4 Yoyer les Jotives-citées plus haut, les MAmoires de Medeme Caspen, ¢- 


BP LA: DERREUR. 859 


leur promettre profitable’, elie devait étre délaissée par eux. Bile le 
fut promptement et rudement, et tandis qu'au dehors elle n’éprouvait 
que rebuts ef mécomptes’, a I'intérieur ce neeours & l’étranger asso- 
ciait parmi le peuple le sentiment national au sentiment révelution - 
raine; ce sentiment de conservation ef ce sentiment de desiructian se 
raélerent ensemble dans une eonfusion presque inextricable aa fond 
fe beasicoup dames honnétes,: et longtenaps aprés que: I émigration 
était évanouie, son souvenir devait engendwer entre les classes diverses 
de la nation des défiances et des ombrages.trop capables d’énexver en 
Ja déchirant la sootélé francaise. 

Quand, manattos gens commetient une faute pelatique, est rare 


t « Ilest juste sans Ate que la monarchie frangaise rétablie dans son ancien éint 
soit tenue de dédommager, par voie de subside ou autre genre de payement, les 
puissances qui l'auront seeourue des avances et frais d’armements qu'elles seront 
duns le cas de répéter. Mais des déstembrements qa resserferaient les. limites du 
rayaume' et déramgeraient. Véquilibre.de l'Europe, ne doivent pas. étre la pix de 
lassistance généreuse qui a été promise aux princes, fréres. du roi, agissant en son 
nom et pour [a défense de Ia couronne. On ne leur en demande aucun et il n’en 
est aucunement question dans les négociations avec les cours ci-dessus mention- 
nées. Huis l'exemple de Catherine H et le poids de son influence serviraient 4 écar- 
ter tous les doutes que laration pourrait concevoir acet égard. » Mémoire des prin- 
oe nee a Vimpératrice Catherine II, 34 juillet 1794. Fenillet de Conches, t. II, 

. 201. 

- * Le cartel d’échange (entre Dumouriez et le duc de Brunswick, lors de Ia retraite 
des Prussiens) avait été signé fe 24 (septembre 1792). Ine concernait qué les trou- | 
pes.puassionnes, autrichiennes et hessoises. . . . . , les émigvés n'y étaient pas 
compris. Bumouriez avait refusé péreraptoirement. d’admettre caux-cian béssifice- du 
cartel. . Manstein niinsista pas, et, par une. prétérition calculée, le roi de 
Prusse consent 4 abandonner 4 leur malheureux gort ceux des émigrés qui tom- 
beraient entre les mains des corps de partisans lancés dans toutes les directions sur 
Ses flanes'ct lesderriéres:de Farmée envahissante. . . ... . Leroide Prusse, au- 
forisant som officier de eanfiance:& mettre son noms au. bes .de ve cartel, senrblait se 
wenger lachement de.la déconvenue que les illusions-et lea bravedes des émigrés lui 
avaient fait subir (Mortimer Ternaux, Histoire de la Terreur, t. IV, p. 166}. Voila 
commenit les émigrés étaient délaissés par le roi de Prusse. Yoici comment ils étaient 
acettedlis per Vempereur d'Allemagne; Frangvis Iz « Déclicrution de S$. M. Uempe- 
sour ef roi concernant ics émigré: francais, du Wectobre 1B. ....4... 
ager uwwse owe ee oe oe er eme ere ewe we o Ome e H&B 

Art, 1°". — Les émigrés employés ou attachég & l'asmée des. priatces. frangais. ne 
pourront se tenir ailleurs que dans les lieux des cantonnements. de eette armeée..... 

Art. 2. — Les autres émigrés francais de quelque étatou qualité qu'ils puissent 
étre, ecclésiastiques ou laiques, qui ne tiennent:pas ext fouage ‘ene maisan ou om 
quantier, devmont sortit da pays dams: te terme de huit jews, & partie: de tu publi- 
ee ed caomeets &. peina. d’étve traités. comme gens sdus ave, 

ri ¥ ee 8s @ @eeaeeee8 @® 8&8 # @ eertet MPewsen ee 2 8 &e F&F Owe Be © F&F 


Ce ‘fie permettront de porter ¥ Yeurs vhapectax des cotantes ou tts 
ues, desront. égaletient quitte? ¢@ pays suas f- tains peine (Mietette 
Rite Terreur, te IN;. p- 538), “4 


840 LA COALITION 


qu’elle ne leur soit pas reprochée au dela de toutes les bornes de la jus- 
tice ; il est rare qu’on ne les accuse pas encore dans le moment méme 
ou ils sont devenus le plus innocents. On n’a pas seulement condamné 
la maniére dont l’émigration commenca: on incrimine la maniére 
dont elle a fini. Un préjugé 4 la fois vulgaire et presque officiel tend a 
luiimputer nos humiliations et nos désastres de 1814 et 1815. Ce pré- 
jugé est inique : plus nous avons été sévéres pour l'émigration, mal- 
gré beaucoup de motifs qui nous rendent les émigrés respectables, 
plus il nous importe de protester contre des calomnies devenues au- 
jourd’hui insoutenables et restées pourtant encore pernicieuses. 
Lorsque les princes, fréres de Louis XVI, et leurs premiers compa- 
gnons quittérentla France, en 1789 et 17914, ils étaient des émigrés ; 
lorsque ces mémes princes et leurs derniers serviteurs y rentrérent 
vingt-cing ans plus tard, ils n’étaient plus que des proserits, et ces 
proscrits, dont la constance avait ennobli le malheur, connaissaient 
Ja longue faiblesse de l'Europe et sa haine jalouse contre la France: 
ils les avaient apprises & leurs dépens. Est-ce donc eux, comme on 
l’a dit, qui ont amené |’étranger? non; les Bourbons. reprenant 
au contraire alors entre leur pays et ! Europe le rdle que Louis XVI, 
a la veille de sa chute, avait révé, les Bourbons se présentérent uni- 
quement pour nous sauver de l’étranger. Celui qui en le prevoquant 
jusqu’au bout de I’Europe I’avait attiré sur nos frontiéres, celui qui 
par sonopiniatreté conquérante l’avait contraint de venir & Paris, 
c’était Napoléon. « L’historien national, » M. Thiers, l’a reconnu. 

Mais non-seulement la France fut envahie; elle parut, ce qui est 
pire, presque insensible 4 V’invasion, et cette défaillance du patrio- 
tisme, dont nous avons rougi plus tard, on a voulu la rejeter sur les 
pas repoussé. Avaient-ils donc un tel crédit sur l’esprit public ? La vé- 
ritéest que, pour produire cette triste indifférence en face de l’ennemi, 
il avait fallu les excés du premier empire ; elle s’est répandue parmi 
lcs hommes sur qui pesait son joug. Elle a éclaté comme le stigmate 
et le chatiment du despotisme. Un seul homme, et le méme homme, 
est responsable & la fois de |’écrasement matériel et de la prostration 
morale de la France; c'est ce maitre qui, pour subjuguer le monde 
l’a épuisée. Ne laissons pas ses admirateurs rejeter sur d’autres le far- 
deau qui doit peser sur lui. 

Que conclure maintenant de cet examen, du réle joué par le roi, la 
reine et les émigrés vis-a-vis de l’étranger? C'est que les patriotesn’au- 
raient jamais dd se séparer du roi, niles royalistes de Ia patrie. Vrais 
royalistes et vrais patriotes étaient faits pour demeurer unis, et ce n’est 
point sans grand dommage pour leur double cause qu’ils se sont di- 
visés en 1792 et qu’ils ne se sont point réconciliés pleinement en 1845. 





ET LA TBERREUR. 84 


Et c’est bien moins encore en face de l'étranger que pour notre 
régime intérieur que nos dissentiments, soit entre nous, soit avec 
la monarchie, nous ont élé funestes. Car enfin, séparée de Louis XVI 
et de la royauté, la France est restée indépendante : mais est-elle 
devenue libre? Si donc nous détachons nos regards de nos frontiéres 
et si nous les replions uniquement aux mouvements, le chatiment 
de nos discordes nous apparait encore plus manifeste et plus dur. 
Les événements parlent d’eux-mémes, 11 n’est pas besoin de les com- 
menter. Tout le livre de M. Quinet est consacré d’ailleurs 4 recher- 
cher pourquoi la Révolution ne nous a pas conduits 4 la liberté. On 
peut et, selon nous, on doit 4 beaucoup d’égards contester les raisons 
qu'il en donne; mais on ne saurait infirmer les témoignages qu’il 
rend de nos longs mécomptes; on ne saurait non plus y rien 
ajouter. 

Seulement, tandis que la succession de ces mécomptes nous 
porte, nous, 4 détester nos discordes, elle enracine lui et bien d’au- 
tres dans leurs ressentiments. Nous cherchons, en ne déguisant 
aucune faute, & expliquer et par 144 dissiper les malentendus qui 
ont séparé les hommes nouveaux de la vieille royauté; il loue les 
conventionnels d’avoir persévéré jusqu’au bout dans toutes leurs 
haines : hainesincurables autant qu’ellesavaient d’abord été gratuites 
et qui aspiraient, M. Quinet nous l’atteste, & se perpétuer au dela du 
tombeau. Il nous répugne de le suivre 4 travers les tristes souvenirs 
qu il étaleaveccomplaisance. Nous lui dirons seulement que la haine 
renverse et ne fonde pas, et c'est parce qu’ellea été le sentiment do- 
minant des hommes qui ont démoli la monarchie que nous avons eu 
aprés sa chute, au lieu de la liberté qu’aime M. Quinet, la terreur 
qu’il déteste. Les passions qu’il partage ont enfanté le régime qu’il 
réprouve : régime nécessaire, nous disent alors des révolutionnaires 
moins raffinés que lui, et qui a sauvé la France. Je rougis d'avoir a 
discuter cette assertion, et pourtant je ne le crois pas inutile. 


It 


a 


Je ne connais dans l'histoire que deux gouvernements qui portent 
dans leur nom seul leur flétrissure: le Bas-Empire et la Terreur. 
Quant au régime de 1793, c’est lui qui l’a voulu; il s’est lui-méme 
choisi le nom qu'il gardera 4 jamais : la Terreur ; et si, aprés avoir 
épouvanté les contemporains, 1l épouvante encore la postérité, il ne 
semble pas que les terroristes aient jamais aspiré & un autre succés, 
ni 4 une autre gloire. 


842 LA COALITION 


Mais soutenir & leur ‘surte que les Frangais avaient ‘besom de 
trembler 4 leurs foyers pour courir sans peur i ia fronéiére, et qa'dl 
a fallu des bourreaux pour enfanter des héros, Tlest.ce donc pas 
offenser la conscience publique et l'honneur. national? # pourtant 
cette injure au patrietisme se retrouve depuis cinquante ans seus 
la plume d'écrivains qui se prétendent patriotes par excellence‘? 
Qu’ils Je sachent ou non, elle Jeur a &té suggérée avec une tirnedité 
inaccoutumée sans.deyte en une telle bowche, mais enfin eHe deur a 
été clairement sugpérée par le captif de-Sainte-Héléne. Oomme # 
repassait avec ses compagnons d’exil les princtpalespcriphives de fa 
Révolution dent tl était issu et qu'il avait demplée, on jour i! lui a 
plu de veir dane les massacres de Septembre fawalisme et fatalté 
plutét que scélératesse : « Peut-éire, » ajoutait-il, « cet événement 
a-t-il influé sur le salut de la France; » et il laissait échapper-quel- 
ques regrets de n’avoir pu 4 4a seconde epproche.de 1:étramger « re- 
nowveler de telles horrewrs*. C'est ainsi -quencere étonné et désolé 


1 « Législateurs, placezla Terreur 4 }"ardre du jour. » Discours.d une députatian 
de Jacobins @ la Convention. Séance du 5 octobre 1795. Buchez et Roux, t. XXIX, 
p. 41. 

« Le gouvernement provisoire sera révolutionnaire jusqu’ la pdix. » Déeret de 
la Conveation, nendu sur le rapport de Saint—lust, 19 octdere 1783..id., id., p. 472. 

« Si le reseort du gouyernement populaire dams la paix est la vertu, le ressart.. 
du gouvernement populaire en révolution est la vertu el la terreur : la vertu sans 
laquelle la terreur est funeste, la terreur sans laguelle'la vertu est impuissante. La 
terreur n’est autre chose que la justice :prompte, sévére, inflextble : elle est donc 
une émarition de la vertu : elle est moins un principe particulier qu’une .cousé-. 
queee de prxacipe général deta démocratin appliqné.avx plus pressants hesps de 

a patrie. .» . of oe 

« Oua dit que laterreur était le ressart du gouvernement despostique. Le vdtre 
ressemble-t-i! au despotisme? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains du 
héros de fa fiberté ressemble 4 celui dont tes satellites de fa tyranpie sont armés. 
Domptez par la terveur les emmemis de la liberté et vous aurez:rpison comme fem- 
dateursde la république. Le gouvernement dela Révolution est Je despotisme de la 
liberté contre la tyrannie. » Rapport de Robespierre au nom du Comité de salut 
public, sur les principes de morale qui doivent guider la Convention dans le gou- 
vernement intérieur de la République. 5 février 1794. Id., t. XXXI, p. 276. 

* « Aprés diner, quelqu'un ayant mentjeené la date du jour (3 septembre 1816), 
lempereur a dit &-ce sujet des paroles bien remarquables : C'est l'anniversaire 
d'exécutions, bien épouvantables, bien hideuses, une réaction en petit de la Saint- 
Barthélemy, une tacke pournous, maindne sans doute-parce quielie.a fait menins:de 
victimes et quielle n'a pas porté da sanction du gouvernement gui essaya méme de 
punir le crime (M. Morlimer Ternaux démantre .positivement le contraire). Nl a été 
commis par la Commune de 'Paris, puissance spontanée, rivale de la tégislative, sa- 
périeure ménre. ‘Au surples, -disait Tempereur, ce fat bies pletit-un -acte de fe- 
Natisme que celui-de la pwure scélératesse. On a vu les masshereurs de septembre 
massacrer un des leurs,pour avoir vole durant les.exdcutians. 

« Ceterrible événement, continuait lempereur, était dans la force des choses et 
dans Vesprit des hommes. Point de bouleversements politiques sans fureur popu- 


ET LA TERREUR. 843 


de sa chute, it voulait Pimpater & sa medération plutét qu’ ses 

excés. Cette exeuse des fureurs révolutionnaires avait semblé étrange 
sur les lévres de-Napoléen; depuis elle étatt deverce vulgaire et 
presque banale, bersqu’enfin un honnéte homme s'est rencontré 
peur en faire définitive justice. 

Grace & M. Mortrmer Ternaux, grace aussi aux recherches diplo+ 
matidues qu’a cominerncées M. de Bourgoing, il est maintenant non- 
seulement certain, mais prouvé que la Terreur, bien loin de conjurer, 
a ageravé tous nes péris. Ce sont les révolutionnaires du 20 juin et 
du 16 a0ut qut ont soulevé et coalisé contre nous le continent. Ils ont 
obligé les souverains 4 redouter lés excés de la France Encore plus 
que ses forces, et cette frayeur commune a pu deminer pot un jour 
leurs tergiversations et leurs dissentfments. €’est la suite du 24 
jenvier que Pilt, jugeant la France incapable d’avoir des: alHés, a in- 
troduit darts la coalition |’Angteterre. 

Les mémes hommes qui amassaient contre nous tant d’enremts, 
mous. ménageaient-ils dw moins des défenseurs? Parmi les généraux 
qui cowwtrent les premiers nos frontiéres menacées et dont plu- 
sieurs léur avatent pourtant donné de tristes gages, un seul, Keller- 
mann, le vainqueur de Valmy, a échappé leur haine. Nul autre n'a 
été. épargné : ni La Fayette, ils Font réduit & quitter: l’armée ; ni. 
Dumouriez, ils ont amené 4 la trahir ; ni Montesquiea, le premier 
conqudrant de }a Savoie, ils |’ont proscrit; ni Anselwe, qui avait 
pris Nice, ils ¥ont emprisonné; ni Custine, qui nous avait menés jus- 
qu’au Abin; ni Bouchard, qui avait jeté. dans Ja mer les' Anglats dé 
barqués 4 Dunkerque; ni: Beavharnats, ni Dillon, ni Biron, nr Bru- 
net, nt be viewx Lucker :-ils les ont emvoyés 4 '|’échafaud. 

Hest veai, 4 la nouvelle de la patrie en danger, l'arns@e déeapitée 


jnire, point de: danger pour le peuple déchafné sams désordre et sans victimes. Les 
Prussiens entraient, avant de couzir 4 eux en a voulu faire main basse-sur tous leurs 
auxiliaines dans Paris : peut-étre cet événement, influat-H dans le tempa,sup le sa- 
fut de la France. Qui doute que dans les derniers temps, lorsque les étrangers ap- 
prochaient, sion etit vehouvelé de telles horreurs sur leyrs amis, ils eussent jamais 
@ominé |2 France ? Mais nousne le poevions, nous étions devenus légitimes, la durée 
de Lautorité, nos victoires, nos traités, le rétablissement de nes moeurs. avaient fait 
de nous un gouvernement. régulier; nous: ne pquviens news charger des mémes 
fureurs ni du méme odieux que la multitude; pour moi je ne pouvais ni ne voulais 
@tre an roi de Ia jacquerie. » 

Extrait du Mémorial de Sainte-Héléne, par Las Cases, cité par Mt Mortimer Ter- 
maux, Histoire de la Terreur, t. IV, p. 425. Cette appréciation devait surprendre 
eaux Guise souvenaient que Napoléon avait débulé dans: l’exercice du pouvar en 
proscrivant sans jugement les septembriseurs. Elle aumit moins élonné ceux qui 
n’auraient pas oublié les liaisons et les inclinations de sa premiére jeunesse, trés- 
bien rappelées et expliquées récemment par M. Lanfrey, Histoire de Napoléon I". 
Revue nationale, 10 novembre 1865. 


= io i 





844 LA COALITION 


se garnit de soldats héroiques. Mais en méme temps & I’aspect de 
cette patrie désorganisée, les scélérats aussi se lévent et ils massa- 
crent les Frangais. Non, les braves gens qui s'en allérent en septem- 
bre 1792 résolus 4 périr aux Thermopyles de la France, et inébranla- 
bles dans les défilés de l’Argonne arrétérent l'étranger, n’étaient 
pas les mémes hommes que ceux qui dans ce méme mois de septem- 
bre restérent 4 Paris ou se répandirent 4 Meaux, 4 Reims, 4 Char- 
leville, 4 Caen, 4 Couches, 4 Lyon, a Versailles, pour assassiner des 
prisonniers sans défense, et ce sont ceux-la, préts & tuer plus qu’a 
mourir, qui ont tenu le glaive de la Terreur. Voila les soldats de Ma- 
rat, de Danton et de Robespierre; ilsn’en ont pas recruté d’autres. 
Le Tribunal révolutionnaire est sorti tout armé des massacres de 
Septembre ; Danton l'a mis en mouvement pour les continuer avec plus 
de méthode; il n’a pas fait autre chose, et le Tribunal révolutionnaire 
est resté jusqu’é la fin le seul moyen de gouvernement des terro- 
ristes. 

Ainsi, & mesure que la France avancait dans la carriére de la ré- 
volution, le bien et le mal, le dévouemrent et la haine, mélés ensemble 
et comme confondus au début de ce mouvement immense continuaient 
de se déployer avec éclat. Seulement, ces deux courants, rapprochés 
d’abord et -difficiles 4 discerner au point de départ, s étaient écartés 
pour rouler chacun sur une pente différente. En 1789, régénération 
et destruction, espérances généreuses et désirs pervers, vie et mort, 
tout marche ensemble, tout se manifeste & la fois et souvent sur le 
front et dans la bouche des mémes hommes, tout se rencontre, dans 
un effort qui semble irrésistible, au dedans du royaume, personne 
ne regarde aux frontiéres. En 1793, le partage entre les bons et les 
mauvais instincts de la France nouvelle s’est accompli. Les patriotes 
combattent |’ennemi, les terroristes gouvernent la patrie : d'une part, 
les hommes de cceur détournent leurs regards de l'intérieur pour ne 
voir que l’étranger; d’autre part, le foyer de la résistance contre 
la révolution ayant été transporté au dehors, les hommes de sang 
restent seuls debout et vivants 4 l’intérieur. On peut sans doute et 
l'on doit blamer ces hommes de coeur de s’étre laissé gouverner de 
loin par ces hommes de sang. Avec une indifférence qui serait étrange 
si l'on ne savait combien il est difficile 4 homme d’avoir deux cou- 
rages 4 la fois, ils leur ont permis de souillerla terre et la cause qu’ils 
défendaient, et, & cet impur contact, leur gloire a perdu quelque 
chose. Ces soldats intrépides n’ont pas été d’assez fiers citoyens. En 
combattant la Révolution, ils ont subi la Terreur; c'est trop sans 
doute; mais ils ne I'ont pas provoquée; encore moins ont-ils été 


suscités par elle. Leur mémoire ne mérite pas cette injure. 


L’excuse du salut public étant ainsi arrachée a Ja Terreur, com- 


ET LA TERREUR. 845 


ment expliquer son régne? Il faut bien le confesser: Marat, Danton, 
Robespierre ont pu dominer la France par Ja peur. Tout le monde, 
petits et grands, pauvres et riches, hommes anciens et hommes 
nouveaux, tout le monde était menacé par eux; nulle téte n’était 
placée ni assez haut ni assez bas pour leur échapper, et chacun, sous 
leur joug, s'est senti seul. Leurs victimes n’ont pas tenté de s'unir 
pour résister. Pour en finir avec eux, il a fallu que leurs complices 
voulussent s‘en défaire. Quelquefois un homme seul et furieux, te- 
nant une arme a la main, épouvante une foule désarmée qui |’envi- 
ronne. Tels paraissent au milieu de la France les terroristes. Quelle 
était donc leur arme, et pourquoi devant eux la France s’est-elle crue 
désarmée ? 

Mais voici un autre sujet d’étonnement qui doit nous arréter peut- 
étre encore davantage : bourreaux et victimes sont depuis longtemps 
couchés dans la tombe, et des écrivains se succédent presque sans 
interruption pour présenter l’apologie des bourreaux. 

Aujourd’hui, ce n'est plus seulement une idole abstraite, inflexi- 
ble et souveraine, pareille 4 l’antique Destin, la Révolution qui est 
glorifiée, comme dans les écrits de MM. Louis Blanc et Michelet. Ce 
n'est plus une série de tableaux, tels que les a tracés M. de Lamar- 
tine, ou l’imagination complaisante du poéte étouffe la conscience de 
rhistorien en essayant d’embellir tout ce qu'elle dépeint, méme le 
crime. Il y a maintenant des écrivains qui choisissent pour héros un 
personnage unique, concentrent sur lui des recherches laborieuses 
et patientes, et, sans grands efforts pour l'idéaliser, recueillent mi- 
nutieusement ses moindres paroles et ses moindres démarches. Les 
livres que nous avons sous les yeux sont d’ailleurs, nous avons hate 
de le déclarer, purement historiques; ils ne contiennent aucune al- 
lusion au temps présent ; ils n’ont pu étre soustraits & notre crilique, 
comme une récente histoire de Marat, par des poursuites judiciaires, 
et les héros, objet de tant de soins, c’était hier Saint-Just, aujour- 
d’hui c’est Anacharsis Clootz, c’est Danton, c’est Robespierre. 

Lhistoire de Robespierre, par M. Hamel, s’arréte encore au terme 
de l’Assemblée constituante. Jusqu’a ce moment, j'ai cherché une 
censure, une simple critique sous la plume d’un historien qui a suivi, 
« jour par jour, heure par heure, le plus grand calomnié qui depuis 
dix-huit cents ans ait passé sur la terre: » je n’ai pu en découvrir 
ni méme en pressentir une seule. 

La biographie de Danton, par M. Bougeard, est compléte; elle con- 
tient tous ses discours; elle est rédigée, d’ailleurs, d’aprés des « pa- 
Piers de famille. » L’écrivain travaille avec plus de bonne volonté et 
de sincérité que de succes 4 laver le tribun du reproche de vénalité 
que ses rivaux ont toujours fait peser sur lui (car pour les assassins de 


3H Lk COALITION 


la Terreur, voler c’ était: déroger*). 1) voudrait aussi que 16 mimisire 
de-la justice de 1792 n'edt. pas pravog us les massacres de Septembre, 
qu'il a publiquement applaudis; mais son plaideyer ne me parait 
nudlemest A cet égard infiymer le \¢moignage umanime des 

rains. line changera pas le: verdict de |'hostetre formulé ane dermidre 
fois et définitivement par 31. Mortsmer Ternaux. kn revanche, M. Bou- 
geart disculpe beaucoup mieux Danton de l'accusation capitale- que 
ses émules en terrorisme ont inventée pour le perdre: celle davoir 
tenté quelque chose pour sauver Louis XV1. Si le Mirabeau dela Con- 
vention put tre encore alors acheté, il faut bien convenir qu'il n’a pas 
tenu lé marché. Je l’accorde 4.M. Bougeart, et, quoique le fouguenx 
Danton ait paru s’arréter plus tot que |’inflexible Robespierre dans la 
- sanglante voie ow ils marchaient ensemble, je convens qu’ n’avait 
pas mérité de pébir camme modéré. J’abandonne: enfin 2 quieonque 
ne maudit pas la Terreur le soin de tenir la balance entre ces: deux 
fréres ennemis ou le plaisir de préférer l'un 4 l'autre. 

Encore moias essayerai-je; avec M. Avenel, de suivre, dans sa bi- 
zarre et triste carriére, an personage secondaire, mais. singulier, 
Anacharsis Cleotz, ce Prussian que la Kranes fascine en: le pervertin- 
sant, qui va tout dyoit des orgies.dw rdgnedé Louis XV aux sabarnales 
de 93, entvetient par l’ivresse de ja débauehe et:du sang |'exaltation 
d'un esprit. malade, meurt fanatique d’athéisms, et ehez equel on ne 
peut dire ott le vice finit oft la felse commdnea. 

Aveun de-ces livres ne-dénete.du talent, mais tops ont dcenenids 
du travail, tous ont trouvd des. lecteurs, et ce goul.peur tes. terre- 
ristes. n'est pas épuisé; paratt-il, car on nous premet uné galerie com- 
plete des vaimeus dethevmidor. 

Sans attacher & ces: spymptdmes phis d'importance qa it He -dom- 
vient, il faut bien constater qu’em face de-)'irréformable arnt nendu 
gar la Terreur par: tw conscience publique, il y a toujours.des esprils 
et des casuys-rebelles. Pour te gramd membre, le nom seul .des ter- 
roristes demeure wh éternel épouvantail; pour quelqnes-ans, il garde 
attrait et prestige. Co: prestige, survivant.a leur puissanee,. niest-il 
pas plus singulier eneore que cette puissdnce miéme? A — cause 
de tly hommes ontils dé l'un-et Vaatre? 

Je nia wal godt eb je ne trouve nul profit i yeghiarther curieuse- 
iment les nuanees du ‘caractére ou jes diffégences du: tempérament 
chez les divers chefs de la Terreur. Deux" traits dormuqnts leur sont 
‘eomnrans a: tow et sufficent 4 les signaler: Leur premier 
c'est queda fin justifie les moyens. A leurs yeus, /ennemi, le mé- 
chant; l'homme seaelon eomme disait: Robespierrey ‘n’a peint de 


~ 


' © Le mot estde MV. ute 





ET LA TERREGR, 84t 


droits. Pourle vaincre tout est légitime, que dis-jel tout est obliga- 
toire el sacré. Cette maxime est la seule qu’& travers un langage 
ordinairement vague et ‘louche, on trouve nettement professée par 
les orateurs du Comité-de salut public. Ainsi le mépris de la sustioe 
et de l'humanité a-t-71 pu devenir le signe d'une vertn ‘plus haute, 
et le crime s appeHer devoir. 

Mais ce but a atteindre, contre tout droit et toute chance, ce but 
quis’appelle tour 4 tour, vertu, fratermité, démocratie, salut public, 
en réalité quel est-il? Je le cherche, et plus je regavde au fond de 
lame des terroristes, moins j’y découvre un autre idéal qu'une vaste- 
destruction. . . 

Tis n’ont pas setilement, comme d’autres tyrans, la passion de tuer; 
ils ont de plus, & un degré ot personne ne la poussa ‘avant -eux, be 
passion de détruire. 

M. Quinet a recherehé si ‘les terroristes s'étaiewt formé quelque 
systéme nouveau d'‘organisation sociale qu’¥s n‘aient pas eu de temps 
d’essayer, et il s’est Etonmné de ne trouver a cet égard, sous lear plume 
et dans leur bouche, dans deurs paroles publiques et.dons Jeurs con- 
fidences intimes, que des phrases banales, des mots ‘sans idées. fi a 
raison : le fait qu’il observe et met en lumiére ne peut étre nié. Mais 
quetle cause assigne-t-il a cette stérilita? c'est que'les hommes dp 93 
n'ont pas su tirer des doctrines du dix-huitiéme siécle ume religion 
nouvelle pour l’tmposer & ta France sur les reines du exthedacisme 
abattu. Selon tui, ‘toute transformation radieale des sociétés humai- 
hes 2 pour origine wm changement de religion : puisque la Révolu- 
tion francaise a laissé debout 1a foi et ‘le culte ancieas, ellaadene 
échoué ; elle est 4 refaire par quelque aulre procédé. Oette apprécia- 
tion souléve deux difficultés que M. Quinet ne semble pas aveir aper- 
cues. D'abord il ‘ne s'est pas demandé si les doctrines du siéebe queda 
Révolution fran¢aise venait relever étaient, en effet, capables d’enfan- 
tér une religion. Il imvoque sans cesse l'exempte des révelutions reli- 
gieuses du'seizséme siécle; mais toutes les sedtes du seiziéme sidate, en 
¢ éloignant de I'figlise, retenatent dans leur sete quelques portions du 
christiantsme, et c’est de ces lambeaux déchirés de la robe sans cou- 
ture, qu’aprés beaucoup d'agitafions et de bouleversements, elles ont 
tiré leur culte et leurs lois. Les doctrines du dix-huitiome {siécle, aa 
contraire, étaient purattient négatives; dés ‘lors, quelles croyances 
pouvaient en sortir? Qu’étaient-eles capables d'inspirer, sinon des 
destructions? M. Quinet prend én pitié, et il n’a pas'tott, les daverses 
expériences religieuses des révolutionnaires, Pkghkse cénstimtion» 
nelle'de Camus, te culte de fa raison de Chaumette, le-cudtede I'Rire 
supréme de Robespierre:: schisme, naturalisme, déisme, il ne voit 
partout que vide ¢t nullilé ; nuile part )’éteffe d’wne religion. Jl ou- 


848 _LA COALITION 


blie seulement d’indiquer celle qui aurait pu étre inventée. J’ai 
grand’peur que, si M. Quinet edt été mis & pareille épreuve, il n’eut 
pas mieux réussi que le dernier inventeur officiel de cette espéce de 
théophilanthrope, Larévelliére-Lepeaux, et, pour ma part, avant de 
reprocher 4 qui que ce soit de n’avoir point découvert le soleil qui 
doit remplacer, dans le monde nouveau, la vieille lumiére du 
christianisme, j'attendrai que cet astre, depuis si longtemps et si 
pompeusement annoucé, ait enfin paru sur l’horizon. 

D’ailleurs, une fois cette religion trouvée, il aurait fallu l'implan- 
ter; il aurait fallu extirper l’ancienne, et, selon M. Quinet, une reli- 
gion profondément enracinée ne disparaft jamais si on ne l'arrache. 
Cela est vrai principalement, sans doute, du catholicisme. M. Quinet 
confesse 4 plusieurs reprises, et ses aveux sont précieux & recueillir, 
que la liberté des cultes n’a rien 6lé parmi nous au catholicisme; 
que la premiére apparition de cette liberté en France a méme amené 
le triomphe de l’ancienne Eglise. C’est pourquoi il conseille de ne 
laisser cette Kglise libre qu’aprés l’avoir préalablement anéantie. 
Mais alors, de quel droit réprouve-t-il la Terreur? N’est-ce point 1a 
précisément ce qu'elle a voulu? et quels autres procédés que lessiens 
aurait imaginés M. Quinet pour changer par force la religion d’un 
peuple? Il est vrai que les terroristes n’ont pas remplacé le christia- 
nisme ; mais qu’ont-ils épargné pour le détruire? Est-ce seulement 
leur insucecés que leur reproche M. Quinet? les absoudrait-il s’ils 
avaient réussi? Non; leur tyrannie le révolte, leur inhumanité lui 
répugne. Mais son acharnement contre le catholicisme le rapproche 
d@’eux malgré lui, et il ne peut plus les condamner sans une flagrante 
inconséquence. 

- La haine des terroristes contre la foi chrétienne est la racine de 
Yimmense gout de destruction qui envahit leur dme tout entiére, et 
qu’il est facile d’observer dans toutes leurs démarches. 

Iis mettent leur ambition aabattre, comme d’autres 4 fonder, et, 
depuis la richesse jusqu'au talent, depuis les lois jusqu’aux mceurs, 
depuis le langage jusqu’aux croyances, depuis le nom des hommes 
jusqu’aux noms des mois et des jours, depuis le temple de Dieu jus- 
qu’aux tombeaux des morts, tant que quelque chose s’éléve, subsiste 
et dure ils ne sont pas satisfaits. Qu'on se représente donc des hom- 
mes qui écrasent et brisenttout pour triompher, et qui ne pour- 
suivent d’autre triomphe que d’avoir tout anéanti, confondant en- 
semble le but qu’ils se proposent et les moyens qu’ils emploient, 
et poussant ainsi jusqu’au délire Ja passion du néant; qu’autour 
d’eux et dans leur propre dme le sens moral soit obscurci au point de 
ne plus apercevoir aucune régle distincte de cette passion méme et 
d’écarter, tandis qu’ils la suivent, de leurs démarches Ja pudeur, 





ET LA TERREUR. 849 


de leur conscience peut-étre le remords; enfin, qu’d cette passion do- 
minante et sans frein on ajoute les passions subalternes qu'elle 
traine &son service : la soif de dominer, l’ivresse du sang versé, la 
jalousie, la cupidité, la vengeance, la peur, car ceux qui font trem- 
bler tremblent eux-mémes, et peut-étre comprendra-t-on les excés 
des terrorisles. 

A ces excés il fut, donné de s'étaler et de prévaloir. Dieu I'a per- 
mis pour chatier la France en noyant dans le sang sa corruption, 
mais aussi pour l'instruire en humiliant son orgueil. Ne craignons 
donc pas enfin de le confesser hautement: si ces excés sont devenus 
possibles, c'est parce qu'ils n’ont été que le dernier terme et comme 
le paroxysme exclusif de certaines erreurs, de certains égarements 
fermentés par le dix-huitiéme siécle tout entier, et trop caressés au 
début de 1789. Ce ne sont pas les tribuns de Ja Convention qui, 
les premiers, ont soit amnistié soit méme glorifié le désordre, en 
inyoquant l’infaillibilité ou plutét l’'impeccabilité populaire, ce sont 
les tribuns de la Constituante. Ce n’est ni le 10 aout ni le 2 septem- 
bre 1792 que la morale la plus élémentaire a commencé d’étre im- 
punément violée au nom du progrés social; elle l’a été le 6 octobre; 
elle l'avait été 4 la suite du 14 juillet 4789, et non-seulement dans 
la rue et par la populace, mais dans l’enceinte législative et par 1’é- 
lite de la {nation : le 6 octobre, lorsque |’Assemblée constituante 
consentit 4 tirer profit des violences populaires et 4 leur devoir la 
sanction refusée jusqu’alors 4 ses décrets; 4 la suite du 44 juillet, 
lorsque cette Assemblée souveraine toléra passivement les meurtres 
commis sur des prisonniers sans défense, ou méme en rejeta la res- 
ponsabilité sur les victimes seules. 

L’indifférence sur le choix des moyens est mélée au début, nous ne 
Yavons pas caché, avec les beaux désirs et les grandes espérances. 
Mais ces espérances et ces désirs méme jusqu’ot tendent-ils? Jusqu’a 
refaire sinon la religion du moins la société tout 4 neuf; & créer au 
lieu de réformer. Pour créer, il faut détruire, et c'est ainsi qu’a la 
faveur d'un séduisant et fier idéal, la passion de détruire commence & 
se donner carriére. Bientdt les éGlans magnanimes s’affaissent ou suc- 
combent; |’enthousiasme pur et désintéressé s’éteint, et il ne reste 
debout, au gouvernement de la France, que le mépris de la loi morale 
et la rage de la destruction : nous l’'avons wi, c’estla Terreur. Et 
tandis que les terroristes ne respectent rien, des hommes qui ne savent 
plus ce qu'ils doivent respecter; tandis que les terroristes ne conser- 
vent rien, des hommes qui ne savent plus ce qu’ils veulent conser- 
ver, deviennent des victimes ; ils ne sont plus des obstacles. 

A cette défaillance du sens moral, amené par les erreurs et les 
vices du dix-huitiéme siécle, ajoutez certaines infirmités sociales 


850 LA COALITION. 


produites. par l’ancien. régime: d’abord Vextinction de tout foyer 
d’indépendaace-et de résistance locale; ensuite le bas peuple des 
campagues et des villes, le bas peuple, comme on disait alors avec ua 
funeste ef coupable dédain, non pas opprimé, mais délaissé par les 
classes supénieures, devenu impénétrable en san isolement, « se 
nourrissant en silence de ses préjugés, de ses jalousies et de ses 
haines", » race iaculteet endurcie d’oui sont sortis des bras faroyches; 
enfin.les procédés rudes ef sommaires de l’ancienne justice criminelle, 
dont la. Révolution s’empara en y joignant,, selon la remarque de 
NM. de Tocqueville, « l’atrocité de son génie*: » voila l’dme et voila 
le. mécganisme de la Terreur; voila sa double force ou plutdt la double 
faiblesge de ses viclimes. 

Ea recherchand comment la Terreur a triomphé, jai peut-étre in- 
diqué anssi comment elle fascine encore de loin caux qnielle n’indi- 
gue ou n’épouvante pas. Les mémes.causes qui: jadis lui.ont valu des 
séides.lui valent maintenant des apologistes. Kn dépit, de ces cham- 
pions.posthumes, Dieu me préserve d’annoncer son retour! Pour 
écarter 4’aussi sinistres présages, }’ai confiance, @ travers les obscu- 
nités denotne avenir, dans |'adoucissement de nos meeurset dans|'ex- 
pénience chirement acquise de nos révolutians, Jq crois d'ailleurs, 
Ehistoire 4 la: main, que le meilleur moyen de ramener la Terreur 
serait dem aveir peur. Sa. force. ne peut résider que dans le défail- 
lange des geus de.bieu, et si les publipistes, qnide temps en temps 
tpoevent bon. d’évoquer devant nous le sperize rouge, étaient clair- 
voyants et sinodres, ce n est. pas l'abdication. de la, libest).qu’ils ose- 
reiend conreiller aux, conservateurs ; ils np, y.efopceraient. pas: de les 
déshabituer de plus en plus d'une honnéte et varde indépendance ; ils 
ne trewaillanasent point 3: les faconner a l'inertie., Bar un tel. régime, 
ile. oraindraieat, au couteaire, de les livrar t6t oy tard, désarmés a 
déhiles, aux ennemis.qu’ils signalent 4 leurs. appréhensions. Laissons 
done de chté ces feaygurs, aveugles ou feintes,.qui.ne tendsaient qu’a 
Moms: précapiter dans le. péml, et sachons reperat en face-les lerre 
ristes;, il.ne dépend pes de nous qu ils n'aient point. en France d’ he 
riliers, mais il dépend de. nous. que ces hériliens soient 4 jamais im- 
puissants, 

Le triemphe da pareils parsannages na, py. duarer ; leurs instincts 
peuvent se perpétuer. En. effet, celta passiendianéantia ce qu'il n’a 
pes erdé, /homaae me la portert-il pas qu fand mame de.sa. nature 
déehue?. H la manifeste a. tout dge; il. la, déploig. dans, le. domaine de 
la veligian, dala: philosophia et .de.lart,, i eae dans calui de 


4 Te ee es Meveltions 7s: 
® Id.,,ch..x¥ayg. 














ET LA TERREUR. 851 


la politique et de histoire. Elle est propre a le désorienter, le per- 
vertir et le dévorer tout entier. 

Quant 4 l'autre principe des terroristes, la souveraineté du but, 
ainsi qu’on l'a maintenant nommée, c’est-a-dire le sacrifice de tout 
devoir au succés, quel qu'il soit, et le refus de tout droit 4 quiconque 
semble ennemi, ce prétendu principe n’est-il pas aussi dans tous les 
siécles professé par les fanatiques, pratiqué par les ambitieux, et trop 
souvent admiré par le yulgaire? Considérez donc les excés des terroris- 
tes, ils vaus paratirgntdes = aa & pea pres whiques dabs I'histaire. 
- Sondezies dispositions qui les ont amenés jusque-la ; vous tetrouverez 
le germe de ces dispositions funestes au plus profond du cceur hu- 
main, et leurs traces 4 toutes les époques. Dés qu’un homme trouve 
bon de détruire et beau de marcher sans régle 4 son but, cet homme- 
J4 ne deviendra pas sans doute inévitablement un terroriste, mais il 
est capable d’amnistier, de défendre et de glorifier la Terreur. Détes- 
tez-vous, au contraire, ce hideux régime? Alors, dans vos jugements 
et dans vos démarches, sachez vous préserver avec lui de toute affi- 
nité. On a souhaité quelquefois que son souvenir s'effacat : non, qu'il 
demeure au contraire élernellement vivant dans la mémoire des so- 
ciétés humaines, et qu’il soit au milieu d’elles comme |’esclave ivre 
qui apprenait aux fils libres de Lacédémone la tempérance. 


Pom: | C.. be Meravx. 


LA JEUNESSE DE SAINT PAUL 


Au temps de la venue de Jésus-Christ dans le monde, les Juifs 
étaient répandus sur toute la terre. De |’étroite vallée ot sa loi reli- 
gieuse l’avait confiné pour les desseins de Dieu, ce peuple de peu de 
territoire avait débordé sur toutes les provinces de l’empire romain. 
La captivité avait commencé la dispersion. De nombreuses colonies 
israélites qui s’étaient implantées dans la terre d’exil remplissaient 
encore la Babylonie, la Médie, Ja Perse méme. D’autres avaient poussé 
jusqu’a l’extréme Orient et méme jusqu’en Chine. Enfin sous le régne 
d'Auguste on les trouve partout*. C’était l'heure solennelle ot le Pére 
était sorti pour jeter la semence, selon la parabole de 1l'Evangile. 
Elle remplissait déja le champ « qui est le monde, » et le temps 
n’était pas loin of « voyant les contrées mires pour la moisson » 
le maitre allait envoyer ses ouvriers pour faire la récolte et la re- 
cueillir dans ses greniers. 

Une de ces familles de la dispersion, ainsi qu’on les nommait, ha- 
bitait la ville de Tarse en Cilicie. Cette ville, jadis célébre, n’a laissé 
d’elle que peu de ruines, et la moderne Tarsous est bien déchue du 
rang distingué que la cité antique occupait dans l’Orient. Toutefois 
elle passe encore pour la capitale de la Caramanie. Assise 4 quatre 
lieues de la Méditerranée, sur une petite éminence couverte d'une 
forét de lauriers et de myrtes, baignée par le cours rapide et froid 
du Kara-sou, elle compte pendant i’hiver une population de plus de 


* V. Remond, Histoire de la Propagation du Judatsme. Leipzig, 1789. — Grost, 
De migrationibus Hebr. extra patriam, 1817. — Jost, Histoire des Israélites de- 
puis les Machabées, etc. 


LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 855 


trente mille hommes. En été, c'est presque un désert. Chassés du 
littoral par des chaleurs brilantes, hommes, femmes, enfants, aban- 
donnent leurs maisons, émigrent sur les hauteurs, et 14 campent 
sous de grands cédres qui leur prétent |’abri, la fraicheur et |’om- 
brage’. 

Il serait difficile, d’aprés ce qu'elle est maintenant, de refaire 
exactement le tableau de l’ancienne Tarse. Au lieu de I’aspect morne 
d'une ville musulmane, c'était le mouvement, ]’ardeur, l'éclat de la 
cité grecque, fitre de sa politesse et de ses souvenirs. Selon Strabon, 
Tarse était une colonic d’Argos. Pour signifier que la culture y était 
riche, les Grecs racontaient que les compagnons de Triptoléme par-_ 
courant la terre & la recherche d’lo s’étaient arrétés la, charmés par 
la beauté et par la richesse du lieu. D’autres faisaient remonter I’ori- 
gine de la ville aux anciens rois d'Assyrie. Longtemps on avait vu, 
4 une porte de Tarse, le tombeau de Sardanapale et au-dessous de 
sa statue cette inscription : « Moi Sardanapale ai bali Tarse en un 
jour. Passant, mange, bois et amuse-toi, le reste n'est rien*. » Mais 
Vhistoire avait écrit 1a d'autres souvenirs. C’était non loin de Tarse 
que l'intrépide Alexandre avait failli périr dans les eaux glacées du 
Cydnus. C’était 1a, sur la mer et 4 l’entrée du fleuve que venaient 
d’avoir lieu, dans des fétes voluptucuses, l'entrevue mémorable et 
la fatale alliance de Cléopatre et d'Antoine. La sage Providence, qui a 
des réparations pour toutes nos souillures, avait choisi la ville de 
Sardanapale et d’Antoine pour étreJe berceau de saint Paul. - 

Cétait d’ailleurs une ville parfaitement bitie et d'une beauté 
remarquable. De la colline fertile ou elle était assise, Tarse voyait 
fuir vers le septentrion et l’occident une ligne onduleuse qui dessi- 
nait horizon plutdt qu'elle ne le fermait; c’étaient les premiéres 
rampes de la Cilicie des montagnes. A peu de distance de la ville 
des sources vives en grand nombre, réunissant leurs cours, for- 
maient un fleuve rapide, profondément encaissé, qui venait bientdt 
rafraichir de ses eaux ce que les historiens appellent le gymnase ct 
ce que nous appelicrions le quartier des écoles. Plus loin était le 
port, d'une physionomie parfaitement distincte. Philostrate a décrit 
avec une vérité saisissante et pittoresque les habitudes différentes de 
ces hommes de trafic et de ces hommes d’ étude, « les uns fort adonnés 
« a lavarice, et les autres 4 Ja volupté. Tous leurs devis, dit-il, con- 
« sistoient & mesdire les uns des autres; 4 se mocquer et brocarder 
« avec des paroles mordentes; dont il estoit aisé de discerner que 
« de leur habit seulement qu’ils vouloient imiter les Athéniens, et 


‘ P. Belon, Voyages. — Cité dans Malte-Brun. 
2 Strabon, liv. XVI. : 
Décemsar 1865. 99 


854 LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 


« non pas en prudence et en coustumes lowables. Le fleave Cydnus 
« passe au travers de ceste ville, sur les bords duqael ils ne faisoient 
.« autre chose que se promener (out le long du jour, 4 guise de quel- 
« ques oiseaux aquatiques, a ne rien faire que folatrer inutilement, 
« s’ényvrants de l’agréable et plaisante délectation de ces doux-cou- 
« lantes eaux *. » 

. Telle était donc la ville ot se pressait l’essaim d'une jeunesse 
élégante, libertine, curieuse des choses de l'esprit; car Tarse était 
le foyer intellec{uel le plus ardent de ce temps et de celle contrée. 
« Elle porte si haut le culte des sciences et des arts, a raconté Stra- 
bon, qu’elle surpasse méme Athénes et Alexandrie. La différence 
entre Tarse et ces deux grandes villes, c'est que les savants y sont 
presque tous indigénes. Les étrangers y viennent peu, méme ceux 


de la contrée n’y séjournent pas longtemps. Dés qu'ils se sont instruits 


dans les arts libéraux, ils émigrent ailleurs, et le nombre de ceux 
qui rentrent 4 Tarse est fort petit. » 

Les meilleurs maitres tenaient 2 honneur de professer dans cette 
ville des arts. C’élaient des grammairiens comme Artémidore et 
Diodore. C’étaient des poétes brillants et des professeurs d’éloquence 
comme Plutiades et Diogénes. C’étaient des philosophes de la secte 
des Stoiciens, comme les deux Athénodore. Le premier avait été 
lami de Caton dans la vie, et son compagnon dans le trépas. Le 


-second avait été le précepteur. d'Auguste qui, par reconnaissance, 


l’avait fait gouverneur de Tarse. Car ce fut la destinée de cette 
ville savante d’étre administrée par des hommes de lettres et par 
des philosophes. Elle avait obéi au poéte Boéthus, le favori d'An- 
toine. Nestor le Platonicien la gouverna aussi. Mais on congoit que 
de tels hommes étaient mieux préparés aux spéculations de la science 
qu’a \’administration de la chese publique, de sorte que, sous leurs 
mains, Tarse ressentit plus d'une fois ces secousses intérieures dont 
les villes d’écoles n’ont pas cessé de donner.le spectacle en tout pays. 

Or ce fut dans cette ville et dans cel état-de choses, presque sur 
les frontiéres de l'Europe et de l’Asie, au coseur inéme d’une grande 
civilisation, que saint Paul vit le jour vers la vingt-huitiéme année du 
régne d’Auguste qui est la deuxiéme avant l'incarnation*. ll nous 
apprend delui-méme qu'il étail juif de la tribu de Juda, né dans la ville 
yrecque de Tarse et citoyen romain: c cst-a-ire que par la race, par 
l'éducation et par le droit, il appartenail aux trois grandes nations 


‘ Philostrate. —- De la vie d’ Apollonius Thyanéen, traduction de Blaise de Vige- 
ntre, liv. IV, ch. tv, p. 103, 104. Paris, 1614, 

* 1) doit en @tre ainsi, supposé que saint Paul ait vécu soixante-huit ans, ainsi 
qu'il est rapporté dans une homélie qui est au t. VI des QEuvres de saint Jean 
Chrysostome. 





LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 855 


maitresses des esprits et des choses. Le grave historien‘ qui épuise la 
liste des hommes illustres de Tarse ne soupgonnait pas quel homme 
bien autrement illustre venail d'y apparaitre, et de quelle révolution 
il allait devenir le zélateur et le martyr. 

L’origine judaique du docteur des nations était, on le comprend, 
d'une importance extréme pour le dessein de Dieu. La religion de 
Jésus-Christ procéde du judaisme, elle le continue et elle le perfec- 
tionne. Il était donc fort digne de la sagesse de Dieu que son apdtre 
appartint 4 l'une et l'autre alliance et qu'il donnat ainsi la main 4 
tous les siécles, comme il allait la tendre 4 tous les hommes. 

Cette pureté d'origine était un privilége tellement considérable 
qu'on s’explique par Ja Pacharnement que mirent a le lui contester 
les Juifs ébionites, dans le premier siécle. Attachés aux derniers dé- 
bris du mosaisme, et pour cette raison, ennemis du grand apdtre de 
la gentilité, voick ce que ces sectaires avaient imaginé pour se venger 
de lui. « Ils disent qu’il était Grec, rapporte saint Epiphane, que son 
pére était Grec ainsi que sa mére. Dans sa jeunesse, élant venu a 
Jérusalem, il y avait séjourné durant un certain temps. La ayant 
connu la fille du grand prétre, il avait désiré l’avoir pour épouse, et 
ii s’était fait juif prosélyte dans ce but. Mais n’ayant pu obtenir la 
jeune fille, méme 4 ce prix, il en avait congu un ardent ressentiment, 
et s'était mis a éerire contre la circoncision, le sabbat et la loi?. » 
Ii me semble que saint Epiphane fait beaucoup trop d’honneur a ce 
roman que de l’exposer et de le réfuter. 

Je ne sais sur quel fondement saint Jéréme, au contraire, affirme 
que saint Paul était Juif non-seulement de race, mais encore de nais- 
sance. Selon lui ses parents habitaient la bourgade de Gischala en 
Judée, quand |’invasion romaine les forga de chercher ailleurs une 
patrie. Ils prirent donc avec eux leur fils encore enfant et s enfuirent 
a Tarse, ou ils demeurérent en attendant de meilleurs jours’. 

Mais la parole de saint Paul ne permet aucun doute sur ses com- 
mencements. Né a Tarse, il y fut circoncis Je huiti¢me jour aprés sa 
naissance, el recut le nom de Saul qu'il changea plus tard en celui 
de Paul, probablement lorsque Sergius Paulus eut été converti par 
lui. 

Ses parents ne manquérent pas de l'instruire dans la loi, car si 
loin qu‘ils fussent de la mére patric, les Juifs n’en gardaient pas 
moins au Dieu de leurs péres un culte plus ou moins pur, mais fidéle. 
Tarse, comme toutes les grandes villes de l’empire romain, avait sa 
synagogue ot on lisait la loi et of on discutait les intéréts religieux 


§ Strabon, liv. XIV. , 
2 Adv. Heret, hv. I, t. 1, p. 140, n® xvi. 
3 De viris illustrib. catalog. script. eccles, t.1, p. 549. 


856 LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 


du peuple israélite. C'est la que l'on priait plus solennellement, le 
visage tourné vers la ville sainte; mais il n'y avait de temple qu’a 
Jérusalem, et chaque année de nombreuses et pieuses caravanes 
partant de toutes les contrées de |’Asie allaient y célébrer les grandes 
fétes de Paques et de la Pentecéte, y payer la double drachme, et y 
présenter des victimes. Ainsi se resserrait plus étroitement que ja- 
mais le lien entre les colonies et la métropole de laquelle on atten- 
dait prochainement de grandes choses. Jérusalem n’était pas seule- 
ment la patrie des souvenirs, c était pour les coeurs juifs la terre de 
l'espérance, et tous les yeux se tournaient vers la montagne d’ou le 
salut devait venir. 

Saul grandit a Tarse. Il ne faut pas chercher dans Ja jeunesse de 
Saul de ces signes qui révélent d’avance un grand homme. Dans ces 
sortes d’existences vouées a l'ceuvre de Dieu, toute la grandeur est 
de lui, et instrument disparait devant louvrier divin. Quelle que 
soit l'illusion que l'iconographie nous ait faite sur ce point, Saul 
ne portait pas dans la stature du corps ct la beauté des traits le 
reflet de sa grande Ame, et au premier aspect le monde ne vit en lui 
quun homme fréle et chétif, ainsi que lui-méme le témoigne : 
« aspectus corporis firmus. » En outre, c était un homme de petite 
condition, exercant un métier et gagnant sa vie 4 la sueur de son 
front. Les maximes rabbiniques disaient que « ne pas instruire son 
fils 4 travailler, c était la méme chose que lui apprendre a voler. » Saul 
fut donc ouvrier, et tout permet de croire que celui qui devait porter 
la lumiére aux nations passa, comme son Maitre, toute son obscure 
jeunesse dans un rude travail : il fabriquait des tentes pour le campe- 
ment des armées et des voyageurs. C’était une industrie fort répan- 
due en Orient, et il se faisait 4 Tarse un grand commerce de ces 
tissus avec les caravanes qui des ports de la Cilicie s’en allaient a 
travers l'Arménie, la Perse, toute l’Asie majeure et au dela. 

L’occupation manuelle n’absorbait cependant ni tout le temps ni 
toute ame du jeune israélite, puisque la tradition des Péres nous le 
fait voir fréquentant les écoles de Tarse et se mélant 4 l’essaim stu- 
dieux des jeunes Ciliciens qui se pressaient aux lecons des maitres de 
la science et de la littérature'. Ses Epttres gardent quelques traces 
de ces premiéres études. Ii y cite ca et la des mots des anciens poétes 
Ménandre, Aratus, Epiménide. Il s'exprimait avec la méme facilité 
dans les treis grandes langues du monde civilisé, l'hébreu, le grec 
et le latin; et il est manifeste qu'il connut les secrets de cet art de 
bien dire, dont il ne retint plus tard qu'un dédain magnanime. Il 


‘ « Apostolus et seeculares litteras aliqua ex parte contigerat. Scisse autem Pau- 
lum licet non ad perfectum, litteras seculares ipsius verba testantur. » Sancti Hie- 
ronymi. Op., t. V1, p. 322. Comm. Epist. ad Galat. 





LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 837 


s initia aussi 4 la philosophie sous les maitres que j'ai déja cités. 
Aprés le stoicisme dont j'ai dit les patrons et les succés 4 Tarse, Je 
platonisme y florissait sous la protection de Nestor, homme de grande 
distinction, Jequel avait été précepteur de ce jeune et illustre Mar- 
cellus, chanté par Virgile et pleuré par Auguste. N'est-ce pas a cette 
époque qu'un jeune homme de Thyane, appelé lui-méme a une 
célébrité étrange, et venu 4 Tarse dés sa quatorziéme année, s'y pas- 
sionnait pour les préceptes de Ja doctrine pythagoricienne? Les in- 
certitudes de son histoire, écrite plus tard par Philostrate, ne nous 
permettent de rien préciser sur ce point; mais on ne peut s'empécher 
d’étre saisi de cette pensée, que c'est du méme lieu que sont partis 
dans le méme temps ces deux extrémes de la puissance du mal et 
de la puissance du bien : Apollonius de Thyane et saint Paul ! 

Enfin, non loin de Ja les doctrines orientales rangcaient a leurs 
croyances les multitudes asialiques, et débordaient sur les villes 
grecquesde |’Asie mineure et des iles. Ainsi le parsisme d'une part et 
I’hellénisme de ]’autre se rencontraient a Tarse avec le judaisme. Par 
Sa position, comme par son commerce, la patrie de saint Paul était le 
confluent des deux courants d’idées qui se partageaient le monde. 
De ce centre le futur apétre put embrasser d'un regard toutes les 
races d’espri{s qu'il devait plus tard embrasser dans son zéle. 

Tels furent ses commencements. La part de Saul y est petite, mais 
celle de Dieu y est grande. Dieu n’agit pas encore publiquement, il 
prépare. Mais quelle préparation! Quel ensemble de circonstances 
manifestement providentielles! Quelle grandeur jusque dans cette 
obscurité! Le sceau de la prédestination est visible sur cette 4me ap- 
pelée a régénérer le monde par la foi. Le lieu, le temps, le milieu, 
tout parait disposé, consacré & l’avance comme pour une grande 
scéne. C’était Dieu incarné qui devait Ja remplir, mais il avait choisi 
Saul de Tarse pour y étre l’acteur le plus digne de lui. 


I] 


La seconde éducation de Saul se fit & Jérusalem. Il était jeune en- 
core quand, cédant a cet instinct qui rappelait les Juifs dans leur 
patrie, ses parents l’envoyérent ou peut-¢tre vinrent eux-mémes le 
conduire et se fixer dans la ville sainte. 

Il y a des époques solennelles dans V’histoire, mais celle qui vit 
arriver Saul & Jérusalem a une consécration qui n’appartient qu’& 
elle seule : c’était ce que saint Paul appelait lui-méme plus tard la 


858 LA JEONESSE DE SAINT PAUL. 


plénitude des temps. Les soixante-dix semaines déterminées par 
Daniel entraient dans la derniére phase de leur accomplissement. Le 
sceptre était sorti de ta tribu de Juda, et, 4 quelques pas du temple, 
un centurion promenait tranquillement son cep de vigne autour de 
la maison d’un proconsul romain. On cherchait de quel cdété allait 
paraitre enfin l’étoile de Jacob : clle était levée déja et le jeune ou- 
vrier de Tarse, descendant 4 Jérusalem, aurait pu, sur son cheinin, 
rencontrer un ouvricr comme lui, qui, assis au pied de quelque col- 
line obscure, préchait en paraboles 4 des gens de son pays et de sa 
condition. Cela en effet se passait sous le second Hérode. Saul avait 
vingt-neuf ans, et le Verbe-fait-chair habitait parmi nous plein de 
grace et de vérité. ) 

Saul eut-il le bonheur de voir son divin maitre durant sa vie mor- 
telle? Des historiens sérieux ]'affirment formellement ‘; et quelques 
textes des Epiltres permettent de le croire. D'autres pensent qu‘il ne 
s'agit la que de la vision de l’apdtre sur le chemin de Damas. 

Mais quel que soit ici le partage des opinions, il parait impossible 
que Saul vivant en Judée, le bruit de l’enseignement et des miracles 
de Jésus ne soit pas arrivé jusqu’a lui, il est méme probable qu‘il dut 
chercher a le voir. « Nous avons connu le Christ selon la chair, » écri- 
vait-il lui-méme plus tard aux Corinthiens *. » Ce dernier t¢moignage 
laisse quelque doute encore dans l'interprétation; mais quand on 
réfléchit 4 ces paroles répétées, & cette coincidence des dates et des 
noms, on ne peut s'empécher de tressaillir en pensant qu’a une 
heure inconnue, le Dieu et l'updtre ont dd se rencontrer, que Jésus 
percant |’avenir jeta sur l’adolescent ce regard profond et tendre 
qu’il reposa sur le jeune homme dont parle l’Evangile, et que le 
Pharisien appelé 4 devenir le vase d’élection se condamna au regret 
d’avoir méconnu et méprisé, ce jour-la, le Dieu béni dont il devait 
dire plus tard dans cette langue nouvelle inventée par l'amour : 
« Mihi vivere Christus est : Vivre pour moi, c’estle Christ! » 

Quand Saul entra la premiére fois 4 Jérusalem, le paeux Israéhile 
fut sans doute étonné el contristé a la fois. Hérode l'Ascalonite en 
avait fait, au témoignage de Pline, la ville la plus magnifique de 
l’Orient ; mais elle avait perdu, par le caractére profane de ses em- 
hellissements, beaucoup de sa sainte originalité. Le prince courli- 
san avail bati prés de la un cirque et un thédtre of se célébraient 
des fétes quinquennales en l’honneur d Auguste. Il avait réparé et 
transformé le temple, mais en le profanant ; et au-dessus de la porte 


‘ C'est l'assertion formelie de Jean Alzog, Histotre universelle de [Eglise. 
2° édit., t. I, p. 157. 

* I Cor., 1x,1. Nonne Christum Jesum Dominum nostrum vidi? Et I Cor., v, 16, 
Cognovimus secundum carnem Christum. 











LA JEUNESSE DE SAINT PAUL.. 859 


principale du saint lieu on voyait reluire l’aigle d'or de Rome et de 
Jupiter, comme une double insulte 4 la religion et a la liberté. Jé- 
rusalem tendait & devenir une ville romaine comme une autre ; son 
role s'achevait, son sacerdoce cxpirait, elle commengail 4 en dé- 
pouiller les insignes et l’on y voyait s'effacer de plus en plus la ligne 
qui la séparait des villes de Ja gentililé. 

En outre Saul la trouva en proic aux sectes religieuses qui, dans ces 
derniers temps, s’claient allachées au corps du judaisme, comme des 
plantes parasiles au troncd’un vicil arbre. L’opinion se partageait entre 
les Pharisiens et les Sadducéens. Je ne parle pas des Hérodiens; dans 
l’ordre des idées, les flalleries ne comptent pas, par celte raison que 
flatter n’est pas dogmatiser. Le sadduccisme, espéce de protestantisme 
judaique, rejetait taute tradition; nes’en voulail tenir qu’au texte du 
Pentateuque, niait la vie fulure parce qu'il ne la trouvait pas assez 
formellement enseignée par Moise, el tachait en conséquence de 
s’arranger le plus commodément possible en celle-ci : c’était l'épicu- 
réisme sous le masque de la religion. Le pharisaisme au contraire 
était la double réaction religieuse et nationale. Afin de relever la loi, 
il en multipliait les pratiques et les rites ; afin de sauver le dogme, 
il le chargeait d'une tradilion orale, commentaire, interpréte et 
supplément de la loi. Sous le nom de mishna, elle descendait, selon 
lui, des instructions secrétes de Moise lui-méme, et composait une 
sorte de science hiératique dont les docteurs possédaient seuls la 
clef. 

La secte des Pharisiens était d’ailleurs la grande puissance poli- 
lique aussi bien que doctrinale de la nation, Le peuple les véné- 
rait, les princes les ménageaient, et Joséphe nous rapporte qu’A- 
lexandre Jannée étant sur le point de mourir en pariait de la sorte 

-a son épouse : « Aie bien soin d’atlirer a toi les Pharisiens, en leur 
« attribuant quelque autorité, afin qu’ils publient tes louanges parmi 
« le peuple. Car ils ont sur le peuple un pouvoir absolu, et ils lui 
« font hair ou aimer ce qu’ils yeulent ‘. » 

Le jeune Saul s’enréla dans le camp des Pharisiens : mais dans le 
pharisaisme, il choisit son école. — Témoins de l'invasion des idécs 
-étrangéres au sein du judaisme, quelques esprits d'élite cherchaient, 
4 cette époque, entre le mosaisme et la philosophie, je ne sais quel 
compromis ou les deux éléments se fondissent dans une religion a la 
fois rationnelle et mystique. C’est un des signes de ce temps que 
cette fusion. Inquiétes et altentives, toutes les intelligences se sen- 
taient travaillées par un besoin d’universalité et d’unilé de croyances 
dont le pénible enfantement, avorté vingt fois, était repris sans re- 


§ Antiq. judatgq., liv. XII, ch. xxi, n° 565, 





860 LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 


lache. Cent cinquante ans avant l’époque qui nous occupe, Arislo- 
bule avait tenté cet éclectisme, Philon allait bientdét l’ériger en sys- 
téme a Alexandrie,et le populariser trés au loin dans l’Egypte. Mais 
un autre se chargea de l’implanter au coeur méme de la Palestine. 

Cet homme fut le fameux rabbin Gamaliel, le maftre chéri de 
saint Paul. Il faut convenir que personne n’était plus propre que 
lui a le faire accepter, par sa position et par son caractére. Il était le 
petit-fils du docteur Hillel, et il avait recueilli sa succession de savoir, 
de considération et de sainteté. C’était l’oracle de son temps. « A sa 
« mort, dit le Talmud, la lumiére de la loi s'‘éteignit dans Israél. » 
On l’avait investi, ajoutent les Talmudistes, du titre de Nasi ou de 
chef du conseil, et l’Evangile s’accorde avec les auteurs juifs pour 
voir en lui un homme juste, sage, modéré, impartial pour tous, 
ennemi dela violence et dominant les partis par une grandeur morale 
qui lui valait la confiance et l’unanimité des respects. I! fut le pre- 
mier qui fit lire 4 Jérusalem le texte biblique en grec. C’était déja 
un immense progrés que cette innovation, et elle renversuit la vieille 
barriére élevée par le pharisaisme entre les Juifs hellénistes et les 
hébraisants. Il ne réva pas toutefois de socratiser Moise. Il n'abdiqua 
rien du judaisme pur. Mais, connaissant 4 fond les philosophies 
grecques, orientales et égyptiennes, il les contréla, il prit de cha- 
cune d'elles ce qui se pouvait concilier avec la loi de Dieu, en enri- 
chit le patrimoine de la tradition, et portant hardiment dans les 
idées cette accommodation généreuse et tolérante qu'il portait dans 
le commerce de la vie, il leur ouvrit la porte de la synagogue '. 

Gamaliel, parait-il, tenait 4 Jérusalem ce que certains auteurs 
nomment une académie. Elle était fréquentée, car ces natures 
d'hommes aitirent beaucoup a elles. Les jeunes Israélites apportaient 
4 ses pieds et mettaient au service de ses idées et des leurs, Je zéle 
intempérant et les chaudes convictions de leur age. — La tradition 
chrétienne en nomme quelques-uns, entre autres Etienne et Barnabé 
que nous verrons bientét disciples d’un plus grand maitre *. Mais le 
plus ardent de tous était sans contredit le jeune Saul de Tarse. Fier, 
fougueux, exalté, il semble s’étre passionné pour le pharisaisme de 
Gamaliel ; mais en mélant & son zéle une Apreté violente, que certes 
il ne tenait pas de son maitre. Personne n’était plus attaché que lui 
aux traditions antiques, c’est lui-méme qui le dit, en ajoutant que ses 
progrés dans |’interprétation de la loi le placaient a la téte de ceux 
de son temps *. 


1 V. Niemeyer, Characteristik der Bibel, t. I, P. 638 et su 
2 Cornel. a Lapide, in Act., v, 54: Gamaiiel hic fuit miagister S. Stephani et Bar- 


nabe. 
, Epist. ad Galat., I, 44. 


LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 861 


Ces études judaiques comme ces études grecques ne furent pas un 
temps perdu pour l'éducation de l'apdtre. Elles apprirent 4 Saul 
quel pressant besoin le monde avait alors d’un révélateur, et elles 
firent arriver 4 Jui de toutes parts ce que lui-méme appelait le gé- 
missement de la création en travail de son rédempteur. Elles lui ré- 
vélérent aussi, dans l'impuissance des sectes, que la rédemption ne 
serait pas l’ceuvre d’un homme, et elles lui laissérent 4 ]’Ame ce su- 
perbe mépris de la sagesse humaine qui serait le désespoir, si Dieu 
n’était pas venu en révéler une meilleure qui posséde les promesses 
de ce monde et de ]’autre. 

Or, pendant que le jeune Saul et les rabbins juifs remuaient ces 
questions dans la poudre des écoles et des synagogues, Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ en donnait la solution dans sa vie et par sa mort. 
Sa mort fut plus féconde encore que sa vie; et quand les Pharisiens 
crurent en avoir fini avec sa doctrine comme avec sa personne, ce 
leur fut une grande surprise de voir paraitre douze pécheurs, fort 
inconnus la veille, préchant que le Fils de Dieu était ressuscité, qu’ils 
l'avaient vu s’élever clorieux dans le ciel, et qu’ils se tenaient préts 
et heureux de mourir pour !’attester au monde. Leurs miracles, leur 
doctrine, les conversions qu’ils opéraient en masse, leur baptéme 
conféré 4 des milliers de disciples, l’enthousiasme des uns, le trou- 
ble de quelques autres, la haine de plusieurs émurent les politiques 
et les magistrats. Le grand Conseil s’assembla dans ces circonstancs. 
fl parait qu’il s’'y tint une délibération décisive ott les destinées du 
christianisme furent agitées solennellement. Il s’agissait de savoir si 
la religion nouvelle serait noyée dans le sang, ou si on lui Jaisserait 
la liberté et le temps de mourir fatalement de sa mort naturelle. Il 
ne vint en pensée 4 personne qu’dlle put vivre, encore moins qu elle 
fat vraie, et il est remarquable qu'on ne dit pas un mot de la question 
doctrinale, la premiére de toutes! Aussi quelques-uns parlaient de 
mettre ces hommes 4 mort, d'autres craignaient que la violence ne 
soulevat une émeute, et il y avait partage dans le sein du Conseil, 
lorsque Gamaliel se leva dans l'assemblée. L’attention se fit, rapporte 
I'Ecriture, parce que c’était le sage de la nation. Il ne fit pas de dis- 
cours. Il cita seulement les noms de plusieurs factieux fort connus 
dans la ville, le faux prophéte Théodas et Judas le Gaulonite, lesquels, 
aprés un peu de bruit, n’avaient rien laissé d’eux. Il concluait de la 
que la nouvelle religion aurait le méme sort si elle était de ’homme, 
et que, si au contraire, c’était l’ceuvre de Dieu elle serait invincible a 
tout effort humain. Son avis parut un instant prévaloir 4 cause de sa 
sagesse, et les apdtres confiants dans l'avenir acceptérent franche- 
ment le défi. ; 

Dieu avait d'autres desseins sur sa chére Kglise et ce n’était pas la 


8352 LA JBUNESSE DE SAINT PAUL. 


paix qu’il élait venu apporter, mais la guerre. La sagesse avail déecidé, 
la passion exécula. « On Jes baltil de verges, — ajoute le livre des 
« Actes, aprés avoir cilé l’avis de Gamaliel, — on les battit de verges, 
« et eux s’en allaient ivres de joie, de ce qu’ils avaient mérité de 
« souffrir lignominie, pour le nom de Jésus. » Le signal était 
donné, et une pure victime allait bientét ouvrir l’ére des martyrs. 

Nous n’avons encore raconté de saint Paul que son histoire hu- 
maine. Nous commencons a entrer dans son histoire surnaturelle et 
divine. 

Saul s’était mis 4 la téte de la persécution contre les chrétiens. 
C’est ainsi que |’Ecriture nous le peint dévastant tout, semblable au 
loup rapace qui jette |’effroi parmi le troupeau. Son nom excitait 
une vérilable terrcur dans I’Eglise naissante; mais avant tous les 
autres, un chréticn éveilla ses rancunes jalouses. 

C’était un jeune homme dont j’ai déja dit le nom et qu’on croit 
avoir été du méme pays que Saul et de sa parenté'. Il s’appelait 
Stephanos, d'ou par corruption nous avons fait Etienne. 

Etienne élait Grec, ainsi que tout l’indique, et du nombre de ceux 
qu'on appelait alors les Juifs hellénistes. Selon toute vraisemblance, 
il appartenail & cetle synagogue des Ciliciens , dont Saul son ami et 
son compatriote dut faire également partie. Méme quelques anciens 
ont cru qu’il était aussi de |’école de Gamaliel, el c’est ce que con- 
firrge l’antique tradition qui veut que le grand rabbin et le premier 
martyr aient eu le méme tombeau *. Toutes ces affinilés entre Etienne 
et celui quile perséculait sont dignes qu’on en tienne compte. Elles 
jettent un grand jour sur ces événements, et précisent les circon- 
stances dont elles donnent Ja clef. 

La méme tradition s'est plu & egtourer le jeune néophyte de tous 
les dons qui devaient faire de lui une victime de choix. Le souvenir 
que les Péres ont conservé d’Etienne est celui d’un jeune adolescent 
d'une rare beaulé, dans la fleur de l'dge, doué d'une merveilleuse 
éloquence et d'une candeur d’ame plus attrayante encore. « Il était 
« vierge, rapporte de lui saint Augustin, et cette pureté de coeur 
« rejaillissant sur ses traits donnait 4 son visage une expression 
« angélique *. » Jean Damascéne parle dans le méme sens de cette 
.excellente nature qui « faisait reluire d'un plus vif éclat les rayons 
« de la grace. » De telles Ames sont bien proches du christianisme. 
Etienne s’élait fait chrétien. Saint Epiphane prétend qu'il le fut du 


‘ Multorum sententia est S, Stephanum fuisse cognatum S. Pauli, etc. — Corn. 
a Lapid. in Act. apost., vi, 13. 

2 V. Inventio corporis S. Stephani, visio S. Luciani, un et 1x. 

3 ¢ Stephano martyri et pulchritudo erat corporis et flos zxtatis et eloquentia ser- 
mocinantis et sapientia sanctissimz mentis et operatio divinitatis. 


LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 863 


vivant de Jésus-Christ, et qu'il faisait partie des soixante-douze dis- 
ciples '. Saint Augustin en doute *. 

Ce qui nous en est révélé dans le livre des Actes, c'est que les apd- 
tres youlant faire droit 4 quelques réclamalions des Juifs hellénistes, 
firent choix de sept diacres de cette nation, et qu’a la téte de ceux-ci 
ils mirent le jeune Etienne qui était plein de Ja grace du Saint-Esprit. 

Au sein de la synagogue cetle conversion souleva des tempétes; et 
comme Saul occupait, ainsi qu'il le rapporte, un rang prééminent 
dans la jeunesse d’alors, 1] n’eut aucune peine sans doute a lui souf- 
fler ses hrilantes ardeurs. 

D'ailleurs tout annoncail une crise violente, et la ville tout entiére 
ressentait cette agitalion et celle inquiétude qui précéde et présage, 
dans les époques troublées, un engagement prochain ou une lutte su- 
préme. Comme les disciples n’avaient pas encore été mis hors la loi, 
qu’ils ne portaient méme pas un nom qui les distinguat, et que leur 
croyance gardait encore sa liberté, ils se mélaient partout aux as- 
semblées juives, y semaient leur doctrine, enseignaient méme dans 
le temple, of ils venaient prier comme les autres; et un dissentiment 
profond et plein d’orages se produisait dans le sein des synagogues. 
Elles étaient fort nombreuses 4 Jérusalem ot I’on en distinguait, 
dit-on, prés de cing cents, et ott chaque nation possédait la sienne, a 
peu prés comme 4 Rome chaque peuple catholique a son église spé- 
ciale 4 son usage et & son nom. Celle des Ciliciens expressément 
nommeée dans la sainte Ecriture, s'y trouve signalée comme une des 
plus troublées et des plus opposées a la secte nouvelle *. Selon les 
interprétes, c était la, au milieu des Juifs asiatiques leurs compa- 
triotes, ardents et subtils comme tous ceux de ce pays, que se ren- 
contraient Saul et le diacre Etienne *. Ils étaient du méme age, comme 
on l’a suppulé, et d'une égale science, mais |’éloquence d’Etienne 
n’avait pas de rivale! C’étaient, disent les Actes, quelque chose a Ja 
fois de doux et de puissant qui attirait par la grace, et enlevait par 
la force. On ysentail un souffle supérieur, est-il dit, et de toutes les 
synagogues il avait beau s élever des argumentateurs contre le Christ 
et sa foi, « nul ne pouvail tenir téte & cette parole pleine de sa- 
gesse el d’inspiration sainte. » Quelques exemplaires grecs ajoutent 
qu'il « reprenaitles Juifs avec une hardiesse telle qu’il était impossible 
de s'aveugler sur les vérilés qu'il disait *. » 

‘ Her., 21. 

* Sermo 94 de Diversis. 

5 Surrexerunt quidam de synagoga eorum qui erant a Cilicia et Asis, disputantes 
cum Stephano. Act., vi, 9. 

¢ Dom Calmet, Comm. sur les Actes, 11, 9. 

5 Asa vo dAsyy dobar abtels On’ abcd, were mdons mappesing, wr duvduevar cy dvrepear~ 
usty +H dAnotia. 


86% LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 


Sa parole déplut par cette liberté; ne pouvant le convaincre on pril 
d’abord le parti de le calomnier en attendant qu’on eut le prétexte 
d’en finir avec lui. On trouva des témoins : on en treuve pour tout. 
Etienne avait préché qu'un culte plus parfait allait prendre la place 
du culte de Moise, que la gloire et le régne du temple allaicnt finir, 
el qu'une Jérusalem meilleure allait se refaire de plus larges desti- 
nées. Il était trop facile de détourner ces paroles de leur sens spiri- 
tuel et d’en faire une menace contre la ville et le peuple. Une ré- 
volution purement morale et pacifique était une chose encore si 
entiérement nouvelle dans l'histoire du monde, qu’on devail s’ob- 
stiner 4 la confondre avec une révolution politique et civile. C'est ce 
malentendu grossier et volontaire qui avait fourni le texte du procés 
de Notre-Seigneur Jésus ; il fit également le fond de celui des disci- 
ples. A ces accusations on eutsoin d‘ajouter qu’Etienne voulait chan- 
ger les traditions anciennes, ce qui était décisif aux yeux des Pha- 
risiens. 

Le jeune diacre fut donc traduil devant le prince des prétres, ce 
méme Caiphe par lequel Jésus avait souffert. Quand les accusateurs 
eurent été entendus, le pontife demanda a Etienne de leur répondre : 
« Les choses sont-elles ainsi? » 

Celui-ci se leva, et dés qu’on put Je voir, observe le livre des 
Actes, tous les regards du Conseil se fixérent sur lui. Entrevoyait-il 
déja la couronne du martyre et cette vision céleste le transfigurait- 
elle par avance? Je ne sais, mais il est dit que son visage apparut aux 
yeux comme celui d’un ange ‘. C’était, dit saint Hilaire d’Arles, la 
flamme de son coeur qui débordait sur son front, la candeur de sot 
Ame se reflétait sur ses traits dans une beauté parfaite, et comme 
l’Esprit-Saint résidait dans son cceur, il frappait son visage d’un re- 
Jaillissement surnaturel *. » 

Le discours d’Etienne fut simple, mais péremptoire. A ceux qui 
l’accusaient de rompre avecla religion de ses péres, il opposa d’abord 
une longue profession de foi mosaique. Mais la question du temple 
dont il avait prédit la chute était plus grave. Il l’envisagea fer- 
mement. Il ne se rétracta pas, mais s’élevant tout d’abord de la 
région des faits a celle des principes supérieurs qui les commali- 
dent, il se mit 4 démontrer qu'un temple matériel n’est nullement 
nécessaire 4 l’'honneur de la divinité. Pour preuve, il rappela les 


‘ Et intuentes ineum omnes qui sedebant in concilio, viderunt faciem ejus ta0- 
quam faciem Angeli. 

* « Abundantia cordis transierat in decus corporis, et in faciei pulchritudinem 
candor splendorque animi exundabat, ac abscondita pectoris ornamenta: speculam 
frontis irradiebant, et cum haberet in se Spiritum Sanctum, os pre se gestabst 2n- 
gelicum. » Homil de S. Stephaon. 





LA JEUNESSE BE SAINT PAUL. 865 


temps ou les patriarclies priaient sur les lieux hauts, of le Seigneur 
se rendait présent dans le feu du buisson, et ot le peuple hébreu 
promenait dans le désert l’arche qui était 4 Ja fois le sanctuaire et 
V'autel. Quand il en fut. venu au temps du premiar temple, il conclut, 
et le discours prit soudain le caractére d’une vive et éloquente exal- 
tation. S’élevant de l’infirmité d'un culte national a ]’idéal d'un culte 
universel et spirituel qui aurait surtout son sanctuaire dans les Ames: 
«- Mais le Trés-Haul, dit-il, n’habile pas dans I'ceuvre de nos mains, il 
« dit par le Prophéte : Le ciel est mon tréne et la terre mon marche- 
« pied. Quelle sorte de maison allez-vous me batir et quel sera le lieu 
« de mon repos ? Est-ce que ce n’est pas ma main qui a fait tout 
« Ceci ? » 

C’était un manifeste qu'un semblable discours. II n’abolissait pas 
lout temple mi tout culte, comme certaines gens se plaisaient 4 l’in- 
sinuer. Mais il rayait d'un trait le privilége exclusif du temple de 
Jérusalem, 1] dilatait son enceinte et substiluait au vieux monopole 
judaique la catholicité d’une église nouvelle aussi vaste que le 
monde. 

Les Juifs le comprirent trop bien. Is frémissaient déja; quand, 
d’accusé se faisant lui-méme accusateur, Etienne leur reprocha le 
meurtre des prophetes et particuliérement celui du Dieu sauveur 
qu'ils avaient mis en croix. « Vous avez recu la loi de Ja main méme 
« des anges, leur disait-il 4 la fin, et vous ne l'avez pas gardée! » A 
ces paroles, leur colére contenue éclata, leurs coeurs se rompaient, 
et ils grincaient des dents contre leur contradicteur, rapporte )’Ecri- 
ture. Etienne sentit que sa derniére heure était proche. 

- L’Esprit-Saint l’emplit comme d'une sainte extase. Son regard se 
fixa vers le ciel ot Ja gloire de Dieu commengait & lui apparaitre, et 
la, au sein de cette gloire, reconnaissant et saluant Jésus qui l’atten- 
dait : « Regardez, s’écria-t-il, je vois les cieux ouverts et le Fils de 
« l’homme assis 4 la droite'de Dieu. » Ces mots furent son arrét, 
les Juifs en l’entendant poussérent un cri d’horreur, se bouchérent 
les oreilles et d'un élan unanime se précipitérent sur lui, ainsi que 
sur une proie. oo 

On ne le jugea point. Un texte du Deutéronome permettait de 
mettre 4 mort quiconque venait engager le peuple dans I’idolatrie. 
Celle justice sommaire tolérée quelquefois par le proconsul romain 
s'appelait le jugement du 2éle. On trouva plus commode de l’appli- 
quer au jeune diacre, et on s'empara de lui pour le mettre a mort. 
Mais par un dernier reste de pharisaisme, on eut soin de garder les 
observances légales jusque dans l'arbitraire et dans la cruauté; et, 
afin que la ville sainte ne fat pas souillée de sang, l'innocent fut con- 
duit hors de Jérusalem. 


866 LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 


On sortit par la porte septentrionale du cété qui méne au pays de 
Cédar. A l’ooccident de la vallée que traverse le Cédron, dans un lieu 
désolé et en vue des montagnes lointaines de Galaad Ia troupe s'ar- 
réta. Les {eémoins commencérent par lever les mains sur fa téte de 
la victime, ce qui était le rit pour la dévouer 4 la mort; puis une 
créle de pierres fondit dussitét sur lui. L’atroce supplice se poursuivit 
avec fureur et l‘héroique martyr n’était plus qu'une plaie, mais la 
sublime vision ne quittait pas ses yeux, ct & mesure que la vie 
s’échappait de son sein, il ne cessait de dire : « Seigneur Jésus, regois 
a mon dernier souffle. » 

Les Actes des Apdtres ajoutent un mot, c’est pour nommer celui 
qui fut le complice le plus remarqué de ce meurtre : Saulus autem 
erat consentiens nect equs. 

Saint Luc, disciple de saint Paul, ne dit rien de plus de son maitre. 
Mais saint Paul vint ensuite qui, rendant humblement de sa cruelle 
erreur un témoignage public, se dénonca lui-méme comme I’isti- 
cateur de cette iniquité : « Quand coula le sang d’Etienne, disait-il 
« un jour aux Juifs, j’étais la le premier et au-dessus des autres, Sw- 
« peradstabam'.» C'est le sens du texte grec. Avait-il pour cela un 
mandat du Sanhédria, comme on le verra bientét investi de pleins 
- ponvoirs contre les fréres de Damas? Tout porte 4 le faire croire; 
c est pour cela, disent les Péres et les cominentateurs, qu’il gardait 
les habits de ces hommes de sang; et ils ont en effet montré les meur- 
triers venant l'un aprés l'autre déposer docilement leurs vétements 
aux pieds de Saul comme un hommage a celui de qui ils tenaient le 
droit et l’ordre de frapper. 

Etienne le vit et s’en vengea a sa maniére, 4 la maniére divine. 
Mourant, baigné de sang, il abaissa les yeux pour regarder la terre 
une derniére fois. Il les promena tristement sur ses perséculeurs; 
peut-étre en vit-il un, derriére leur foule impie, plus acharné que 
Jes autres. Il eut pilié de son Ame, et c'est alors que ployant les ge- 
noux il poussa un cri, non de colére, mais de grace, et il dit : « Ser- 
« gneur, ue leur imputez pas ce péché. » Il ne se releva plus « et en 
disant cela, Etienne s’endormit. » 

I! pouvail dormir en paix, car il venait de faire une magnifique 
conquéte. « Si Etienne n’avait pas prié, a dit saint Augustin, l'Egtise 
n’aurait pas saint Paul : le martyr tomba, |’apdtre se releva’. » Ces 
substitutions sont les plus mystérieux secrets de la Providence. Par 


1 Kai Gre G@sysivo 1d aipz Erepavou, xai alrds Fpav ipsorang nat auvevdoniy, zai 
Quidocwy 72 iuama tiv avatocuvray adsdy. (Act. xx1, 20). 
* « SiS. Stephanus nou orasset, Ecclesia Paulum non haberet, sed ideo erectus 


est Paulus quia in terram inclinatus exauditus est Stephanus. » S. Aug. sermo. 1. 
de Sanctis. 


LA JEUNESSE DE SAINT PAUL. 867 


une loi admirable de solidarité, de fraternité et d'amour, Dieu a voulu 
que nous tous, nous puissions comme lui, au prix d'un peu de sang 
ou méme de quelques larmes, payer la rancon des ames et leur faire 
unayenir qu'elles tinssent de nous. Il a permis que la vie et la mort 
des chrétiens, comme celles de leur maitre, fussent une rédemptien 
qui achevat la grande rédemption du calvaire, selon saint Paul lui- 
méme'*. , 

Aussi ce devait étre le premier apostolat de tous et Je plus fécond. 
Entre les échafauds toujours fournis de victimes, et les calacombes 
qui recrutaient sans cesse de nouveaux enfants de Dieu, Tertullien 
proclamait que « le sang des martyrs était une semence de chrétiens. » 
Ii formulait de la sorte une belle loi qui nous régit encore, et que le 
sang de saint Etienne venait d’inaugurer, aprés le sang de Dieu lui- 
méme. Donc, ce jour-la, l'Ame de Saul fut une ame conquise. Saul a 
beau se débattre sur le chemin de Damas et regimber contre I aiguil- 
lon, il est sous le joug de Dieu, il porte une marque de sang qui le 
désigne et qui le sauve, et quand Jésus voudra, il n’aura qu’a se 
montrer pour le jeter a terre et se faire obéir. Cela est admirable. 
Moise avait écrit au livre du Lévitique : « On offrira 4 Dieu deux 
oiseaux de méme famille, l'un d’eux sera immolé. L’autre sera teint 
de son sang, et on lui donnera ensuite la liberté pour qu'il prenne 
son vol. » (Levit., xiv, 4.) Or ce fut selon ce rite que la chose se passa 
ici. Etienne avait été la victime choisie, et quand Saul se ful couvert 
de son sang rédempteur, ce sang le délivra : il n’eut plus qu’a dé- 
ployer ses ailes et a partir. 


‘ Adimpleo in carne mea ea qu# desunt passionum Christi. Coloss., 1, 24. 


L’abbé Louis Baunarp. 
Deeteur és-lettres, 


CITEAUX ET SA COLONIE 


La prison cellulaire de la Roquette vient enfin d’étre fermée. le 
jeunes détenus qu'elle contenait ont été répartis dans les diverses 
colonies pénitentiaires de empire. Cette mesure donne gain de 
cause au systéme de la vie en commun pour les jeunes condamnés 
sur le systéme de la séquestration et de la vie solitaire. Il faut sea 
féliciter 4 tous les points de vue. Mais la question de |'amélioration 
des jeunes détenus n'est point résolue par la méme. Croire qu'il sul 
fira, pour obtenir cette amélioration, de grouper ensemble ces cr- 
minels précoces et de les faire vivre de la vie commune, c’est se prt- 
parer de cruelles déceptions. L'agglomération des individus sur un 
méme point n’est pas moins dangereuse au moral qu’au physique. 
Elle produit, dans les deux cas, un foyer de contagion qui peut de- 
venir anssi funeste a la santé de l'ame qu’a la santé du corps. Les- 
périence n’en avertit que trop dans |'éducation ordinaire. 

Si, pour des enfants honnétes, la vie en commun dans une écle 
nombreuse donne lieu 4 des inconvénients et & des dangers que 
toute la prudence des meilleurs maitres ne parvient pas toujours 2 
éloigner, que sera-ce quand on réunira en grand nombre, pour les 
faire vivre ensemble, des enfants dont les instincts sont mauvais ¢ 
dont la plupart sont déja profondément corrompus? 

Pour les arracher au mal et au vice, et les ramener au bien, tous 
les esprits judicieux devront comprendre qu’il faut des conditioss 
spéciales, et de la part des hommes qui entreprendront cette tache 
des qualités éminentes. Quelles sont ces conditions? Quelles soat 
ces qualités sans Jesquelles la réforme des jeunes détenus se trouve: 
rait plus que compromise, sans lesquelles une colonie pénitenliaire 
pourrait donner des résultats pires que ceux qui ont effrayé l'impé- 
ratrice 4 la Roquette! On le voit, il y a 14 une question aussi déli- 
cate que difficile. 











CITEAUX ET SA COLONIE. 869 


Nous croyons aider a sa solution, en faisant connaitre avec détail 
une colonie ot le probléme a été résolu de la maniére la plus satis- 
faisante, et en expliquant les moyens employés pour parvenir a ce 
résultat. C’est cette description faile sur place, comme un tableau 
d'aprés nature, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur : ou 
plutét, afin de conserver au tableau toutes les impressions qu’il 
éveille, nous prions le lecteur de se préler a faire avec nous la visite 
de cette colonie et d’assister en personne aux scénes instructives 
gu elle va présenter 4 ses observations. Entreprenons donc ensemble 
cette exploration intéressante. 

Vous connaissez, de répulation au moins, cette Cdte-d’Or quia servi 
de marraine au département dont Dijon est le chef-lieu. Elle com- 
mence en effet aux murailles de l'ancienne capilale de la Bour- 
gogne. De la elle court pendant dix lieues dans la direction du sud- 
ouest, en étalant aux rayons du levant et du midi ses flancs couverts 
de vignobles, que les noms de Chambertin et de Vougeot ont rendus 
célébres dans les deux mondes. 

Aux pieds de cette riche cote s'étend une plaine non moins riche, 
qui na pour limites 4l'est que les bords verdoyants et les eaux tran- 
quilles dela Saéne. C’est dans cette plaine que nous allons nous en- 
gager. Ses ondulations qui varient le paysage, ses champs couverts 
de riantes récoltes, abrégeront pour nous la longueur de la route. 
Déja nous traversons de grands bois, et, 4 leur issue, nous débouchons 
dans une seconde plaine au centre de laquelle nous voyons se grou- 
per des habitations dont les facades et les toits s‘élévent au milieu 
des arbres qui les ombragent. Voila Citeaux, voila les resles de cette 
antique abbaye si célébre; je me trompe, voila l’emplacement od elle 
s'élevait jadis, campos ubi Troja fuit : ses ruines elles-mémes ont dis- 
paru. A mesure que nous approchons des édifices qui les ont rempla- 
cées, la terre semble devenir plus fertile, les récoltes plusabondantes, 
les cultures plus soignées. A ces signes nous sommes tentés de nous 
écrier, comme le philosophe grec: Réjouissons-nous, amis, nous 
sommes ici en paysde progrés. 

Ce progrés, comme les mots céléhres que Franklin apprit au 
tréfle a tracer, sont écrils par la végétation en caractéres visibles 3 
tous les regards. Il n’y ad’ailleurs qu’a promener les yeux sur Ja 
plaine pour en découvrir le secret. Aussi loin que la vue peut s’é- 
tendre', on voit épars sur les champs des groupes de travailleurs 
qui semblent rivaliser d’activité. Ici on moissonne, 1 on fauche, pius 
Join on Jaboure ou l’on séme. Les uns sont occupés a niveler et a drai- 
ner un champ, les autres & creuser les canaux d'une irrigation ; ceux- 


¢ Les terres arables comprennent 184 hectares. 
Décemane 1865, 56 


870 CITEAUX 


ci défrichent un bois, ceux-la donnent la derniére fagon a une vigne. 
Des chars, trainés par de vigoureux chevaux, regagnent pesam- 
ment les fermes avec les riches récoltes dont ils sont remplis; 
d’autres s'en éloignent chargés d’engrais qu’ils vont répandre dans 
les terres en échange des produits qu’on leur enléve. Sur les prai- 
ries‘, dont les eaux de deux petites riviéres baignent les bords, 
paissent en liberté de grasses génisses, bondissent de jeunes poulains, 
tandis que des troupeaux de moutons broutent au loin, sur Jes sillons 
moissonnés, les herbes que l’enlévement des épis y laisse repousser. 
Partout la vie, l'activité, le travail. Partout dans le travail l'image de 
l'ordre et de ]’intelligence. 

Approchons-nous de quelques-uns de ces groupes, et remarquons 
comme les taches y sont réparties 4 proportion de l’dge et des forces. 
Aux grands et aux vigoureux, la charrue, la faux, la lourde pioche, 
le chargement et le déchargement des chars. Aux jeunes et aux fai- 
bles, la faucille, la fourche, le rateau, Ja cueillette du houblon, le 
sarclage du colza, l’arrachement des mauvaises herbes. 

Mais déja nous quittons les prairies et les terres labourées et nous 
touchons aux jardins. Ici la terre semble multiplier sa fécondité! Pas 
un espace vide, pas un seul petit coin improductif. Les plus belles cul- 
tures maraichéres des environs de Paris ne sauraient vous donner une 
idée de ce que vous voyez. Si vous ne les aviez pas sous les yeux, au- 
riez-vous pu imaginer ces champs & perle de vue’, couverls de tous 
les légumes dont l'automne peut étaler la luxuriante végétation, soi- 
gnés dans leur immense étendue avec autant de sollicitude et dha- 
bileté que !’amateur le plus jaloux sait en déployer sur le petit carré 
qui fait l’objet de sa passion et de ses réves. Auriez-vous pu imagi- 
ner, si vous ne les aviez pas sous les yeux, ces frais vergers, ces af- 
bres ployant sous le poids des fruits, ces péchers dont la belle venue 
et la riche fructification rappellent ceux de Montreuil; ces treilles 
qui rivalisent avec celles de Fontainebleau; ces arbres couverts de 
pommes ct de poires dont la grosseur et la qualité vont enlever les 
prix des expositions horticoles de toutes les régions environnanies’. 

Jardin potager, fardin fruitier, jardin grainier, jardin fleuriste el 
botanique, jardin pharmaceutique, rien n’est oublié et tout présente 
le méme aspect de richesse. Mais aussi quelle bonne terre, quelle 
intelligente culture, quelle habile irrigation ! 

Voyez avec quel art ont été construils ces canaux qui circulent dans 


1 Elles embrassent plus de 100 hectares. 

? Les jardins embrassent une étendue de 8 hectares. 

5 Aladerniére exposition d‘horticulture de Dijon, en septembre 1865, 1a colonic 
de Citeaux a obtenu plusieurs médailles pour la supériorité de ses produits en fruits 
et en légumes. 








ET SA COLONIE. 814 


toute I’étendue de ces jardins, se subdivisant en mille rigoles secon- 
daires, qui portent partout la fraicheur et la fécondité. Voyez ces jeu- 
nes travailleurs répandus sur toule cette surface verdoyante, béchant, 
irrigant, semant, émondant, récoltant. Quelles voitures de frais 1é- 
gumes, quelles corbeilles de beaux fruits, quels amas de tubercules 
et de racines! C’est l'image dela fécondité et de l'abondance dans ce 
que la nature et l’automne offrent de plus riche et de plus gracieux. 

Ce qui vous frappe aussi comme moi, c’est que ces vastes champs 
si bien cultivés n’offrent d'autres séparations que celles établies par 
les divers genres de culture et de récolles. On dirait le domaine 
d'une grande famille ot tout appartient 4 tous, ot tous travaillent 
pour tous, chacun a la place ou il peut étre le plus utile, et ou son 
aptitude peut rendre le plus de services. 

Vous allez reconnaitre qu'il en est effectivement ainsi, en pénétrant 
avec moi dans l’enceinte des habitations : voici d’'abord des escoua- 
des de macons, de charpentiers, de couvreurs, qui travaillent aux lo- 
gements de ceux qui font croitre la nourriture commune. D’autres, 
dans les ateliers de charronage, de forge, de serrurerie, de maréchal- 
Jerie, de bourréleric, construisent les chariots, les instruments aratoi- 
res et tous les objets nécessaires 4 |’altelage et au ferrement des bétes 
de trait. Vous remarquez dans ces ateliers industriels le méme ordre, 
la mémeactivité, le méme air de contentement que dans les ateliers 
agricoles. Ici encore pour diminuer la fatigue des bras et faciliter le 
travail, l'eau a été appelée au secours de l'homme. Tout 4 l'heure 
elle faisait d’elle-méme la plus grosse besogne des jardiniers pour 
’arrosage; ici nous la trouvons employée 4 mettre en mouvement les 
machines et les roues, qui facilitent le travail des forgerons, des mé- 
caniciens, des tourneurs sur boiset sur métal. L’agricullure, comme 
vous le voyez, marche cdte 4 céte avec l'industrie, et lui fail sa part 
en bonne sceur. L’eau est encore l’ouvriére principale dans ces deux. 
moulins en activité pour réduire en farine le blé que la colonie con- 
semme. Puis 4 cdté de l’escouade des meuniers, nous voyons & I'ceu-- 
vre celle des boulangers, et enfin celle des brasseurs qui préparent 
avec l'orge et le houblon récolté dans la colonie la bicre dont elle a 
besoin pour son usage, comme les vignerons fabriquent le vin qu’ils 
récoltent dans ses vignes. 

L homme n’a pas seulement & se loger et 4 se nourrir, il a besoin: 
de se vétir, de sechausser. L’alelier des tailleurs et celui des cordon-. 
niers pourvoient 4 ce besoin. 

Pénétrons.aussi dans ces ateliers intérieurs. Notre présence n’y in-. 
terrempt point le travail. Les chants dont il est égayé par intervalle 
ne le suspendent méme pas. Ecoutons : nous entendons des airs 
nationausx, des chansons militaires, des vaudevilles comiques et sa-- 


872 CITEAUX 


tyriques, mais jamais de ccs chants grossiers ou équivoques qui ou- 
tragent les mceurs ou le bon gout, et font rougir les gens honnétes. 
N’aimez-vous pas comme moi l’éclat de ces fraiches voix se mélant au 
bruit des instruments et des mouvements du travail, et charmant par 
cette innocente distraction la longueur d'une occupation monotone. 
Voici des voix de tout petits enfants. Ils essayent un cantique dont 
une bouche de femme leur apprend lair et les paroles. A quoi peu- 
vent-ils s'occuper? Assurons-nous-en. Voyez quel tableau d'intérieur. 

Dans une salle éclairée d'une seule grande croisée et riante de 
propreté, sont épars des monceaux de toutes espéces de légumes 
d’une fraicheur appétissante : choux, navels, poireaux, pommes de 
terrre, haricots. Autour d’une grande table dont une religieuse oc- 
cupe l'extrémité, sont assis une quinzaine d’enfants de sepf a dix 
ans. Les uns pélent des pommes de terre, les autres les partagent en 
quartiers; ceux-ci épluchent des feuilles de choux et de salade ; ceux- 
la effilent des gousses de haricots. C'est plaisir de voir toutes ces pe- 
tiles mains maneuvrant avec attention ct activité, pendant que deux 
autres enfants circulent autour de la table, enlevant dans de petites 
corbeilles les légumes épluchés qu’ils versent dans de grandes mannes 
4 moitié pleines. 

La sceur, tout en travaillant activement elle-méme, surveille le 
travail de ses pelits auxiliaires et proméne fréquemment sur eux un 
regard doux et encourageant. Le plus jeune, un enfant de cing 
4 six ans, s'est laissé surprendre par le sommeil. Il dort la main 
encore pleine des gousses de haricots qu’il voulait effiler. Ses voisins 
sourient, ct la bonne sceur leur fait signe de ne pas le réveiller. 

Ne regrettez-vous pas, comme moi, de n’avoir pas le pinceau des 
Miéris ou des Greuze pour reproduire’ sur la toile un pareil ta- 
bleau ? 

Nous ne nous sommes donc pas trompés: c’est bien ici une grande 
famille o4 chaque membre travaille selon son pouvoir & I’ulilité géné- 
rale, et ott les plus petits eux-mémes accomplissent une tache propor- 
tionnée leur age. 

Nous allons voir réunis tous les membres de cette famille. Un 
signal vient d'annoncer le diner. De tous les cétés, dans les champs 
et les jardins, s’avancent, au pas militaire, des escouades de tra- 
vailleurs. Elles se condensent et se pressent 4 mesure qu’elles ap- 
prochent de I’habilation, comme les lignes de fourmis qui regagnent 
Ja fourmilliére. Des divers et nombreux ateliers sortent également 
les ouvriers qu’ils renferment. Tous, en passant au bord du ruis- 
seau limpide qui coule devant le batiment principal, ou du canal 
qui circule autour des ateliers, y plongent les mains, ainsi que les 
braves de Gédéon, s‘en inondent le visage pour laver la poussiére du 








ET SA COLONIE. 873 


travail, et reprennent leurs rangs. Les escouades se groupent en 
sections ; les sections en divisions. 

En téte de chaque division le tambour, auquel se méle les sons 
agrestes des tifres, bat une marche militaire qui fait retentir les 
vastes corridors ébranlés sous les pas cadencés de chaque troupe en- 
rant dans son réfectoire. A ce fracas succéde tout 4 coup un calme 
profond. Chacun est debout 4 sd place, en silence, la téte décou- 
verte. Les priéres qui bénissent le repas sont prononcées et écoutées 
avec respect; et nous n’entendons plus que le bruissement de six 
cents cuillers qui altaquent une soupe fumante, et dont les mouve- 
ments rapides témoignent du vigoureux appélit de ceux qui les ma- 
neeuvrent. D’énormes marmites roulées sur de petits chariots circu- 
lent autour des tables, offrant 4 qui le demande un supplément de 
ration. Le pain, blanc et savoureux, Ja biére, fraiche el de bonne 
qualité, sont & discrélion. Des plats de viande et de légumes, dont le 
rata de nos soldats serait jaloux, sont distribués 4 Ja ronde. 

Tout récemment, un maréchal de France‘ a godté comme vous 
cet ordinaire et l’a jugé excellent. Il doit le paraitre d'autant plus 
aux convives que, comme |’empereur Dicclétien qui trouvait plus de 
gout aux laitues cultivées de ses mains, ce sont eux qui ont fait croitre 
ces légumes, récolté ce blé, produit cette viande, recueilli ce houblon, 
préparé cette biére, et que, comme les paysans d’Horace, ils ont la 
satisfaction de se nourrir des fruits de leurs mains, dapibus in- 
emplis. 

Suivons-les maintenant sur ces trois vastes préaux, ot chaque di- 
vision des grands, des moyens et des petits va s'‘ébattre aprés Je re- 
pas. Des appareils gymnastiques présentent en grand nombre leurs 
mats droits ou horizontaux, leurs barres uniques ou accouplées, 
leurs chevaux de bois, leurs cordes tendues ou flotlantes. Déja tout 
est occupé : 4 voir |’activité de ces mouvements, l’ardeur de ces exer- 
cices, diriez-vous que ces bras si nerveux ont forgé, maconné, char- 
penté, labouré, pioché depuis cing heures du matin. Pensez-vous que 
nos sapeurs-pompiers parisiens, si renommeés pourtant, pourraient 
déployer plus de vigueur et de souplesse, plus de légéreté et d’au- 
dace. Aussi faut-il voir comme, dans |’occasion, ils manceuvrent ha- ° 
bilement leur pompe, courent sur les toils incendiés, conpent les che- 
vrons en feu. La petile commune voisine de Saint-Nicolas conservera 
longtemps le.souvenir du secours énergique qu ils lui ont porlé en 
sauvant les trois quarts de ses maisons que les flammes environnaient 
de toutes parts. 

Mais si la gymnastique a ses adeptes, la musique a ses partisans, 


‘ Le maréchal Vaillant. 


$i4 CITEAUX 


et Platon et Montaigne verraient ici qu'on Uient compte de leurs pré- 
ceptes. 

Ecoutez ces voix joyeuses qui lancent aux échos Jes accents de 
nos chants nationaux et de nos airs populaires. 

Plus loin, d’autres, déja plus exercées, s essayent 4 mettre ensem- 
ble les parties d’un cheeur qui ajoutera & la pompe d'une cérémonie 
religieuse, ou égayera les scénes d'une féle villageoise. 

Ailleurs, une musique militaire qui compte plus de quarante exé- 
cutants fait retentir au loin les essais de ses brillantes fanfares. 

Parmi ceux qui ne prennent point part 4 ces exercices, les uns re- 
gardent, les autres écoutent ou causent; la plupart jouent et s'amu- 
sent, et vous voyez que la bille classique, la marelle, et les barres ne 
sont pas tombées ici en désuétude. 

Mais tout & son terme, la récréation comme le repas. Un roulement 
de tambour s'est fait entendre dans les trois préaux. Aussitét les jeux 
sont interrompus, les appareils remis en place, les instruments re- 
portés 4 leurs étagéres. Des commandements militaires, prononcés 
par de jeunes chefs reconnaissables au gland de laine rouge qui pend 
4 leur chapeau de paille, remettent l’ordre dans la foule confuse et 
la font former par sections pour l'étude. Le mouvement promptemenat 
accompli, chaque section en rang et en silence, et alignée comme un 
vieux régiment, part au commandement de marche, et se rend dans 
sa salle de travail. Aprés la nourriture du corps, celle de )’esprit; 
aprés les exercices des membres, ceux de l'intelligence. Les plus 
jeunes ou les plus ignoranls lisent el écrivent; les plus avancés cal- 
culent, apprennent l’orthographe, la grammaire, l'histoire el la géo- 
graphie, le dessin. C'est l'image des écoles que nous connaissons. 
Profitons du moment oi ils travaillent ainsi pour achever de visiter 
Jes batiments d'exploitation que nous n’ayons pas encore parcourus. 

Nous retrouvons parlout, dans les moulins, les greniers, les 
granges, la brasserie, la méme tenue propre, le méme esprit 
d'ordre, les mémes dispositions intelligentes. Mais les étables et la 
lailerie appellent surtout notre atlention. Cetle étable, si considérable 
par ses dimensions, mais si simple par sa construction, contient plus 
-de quatre-vingts vaches. Voyez comme elles s’y trouvent a |'aise, 
comme leur litiére est propre, comme leurs rateliers sont bien garnis, 
comme l'atmosphére, ou les senteurs de la paille fraiche, du foin sec, 
de la luzerne verte se mélent a l’odeur du lait ruisselant dans les sa- 
pines, est douce et salutaire 4 respirer. A la pose tranquille de ces 
douces betes, a leur regard bénin et confiant, au plaisir qu’elles té- 
moignent quand on passe une main caressante sur leur poil luisant, 
il est facile de voir qu’elles sont accoutumées 4 ¢tre bien traitées, et 
gu'elles sont affectionnées & ceux qui les soignent. 











ET SA COLONIE. . 875 


Les flots de latt, entassés dans ces cent soixanle mamelleés si dis- 
tendues, vont remplir ce soir les jattes et les terrines de la Jlaite- 
rie: elie vaut la peine d’étre visitée. Elle est simple, rustique, sans 
prétention; mais il y brille une si resplendissante propreté, avec 
tant d’ordre et de commode arrangement, que le visileur le plus 
imexpérimenté en est frappé. Regardez bien, en effet: vous avez ici 
le secret d'une des sources du plus tucratif produit de la colonie. Ce 
lait se vend sur les marchés de Nuits et de Dijon au-dessus du prix 
ordinaire. Ce beurre y a acquis une telle réputation, par |’excellence 
de sa qualité, qu'on le paye un quart plus cher, et que, pour en 
avoir, il faut l’assurer a l’avance. Un jour que je disats au chef de la 
colonie que cette vogue tenait sans doute a la supériorité des pro- 
cédés dont il avait le secret pour la confection de ce beurre, il imita, 
sans sen donter, l'exemple de ce cultivateur grec ou romain, qui, 
accusé de magie par des voisins envieux, se disculpa en étalant de- 
vant les juges ses instruments aratoires usés par le travail, et ses 
bras endurcis par la fatigue. I] m’amena dans Ia laiterie, m’en fit re- 
marquer la bonne tenue en me disant: « Tenez, voila mes procédés : 
des vaches bien traitées et bien nourries, une propreté exquise, des 
Soins attentifs : c’est la tout mon secret. » Et ce secret, il le répéte pour 
rien 4 tous les cultivateurs qui le lui demandent. 

Jetons rapidement un coup d'ceil en passant sur les écuries, qui 
contiennent quarante chevaux, trailés non moins bien que les vaches, 
et de jeunes poulains destinés 4 améliorer la race; sur les bergeries 
qui doonent abri & quatre ou cinq cents moutons; sur la porcherie, 
oti s'engraissent deux 4 trois cents porcs; sur la basse-cour, ot pu- 
lulle une quantité de volailles de toute espéce et de toute couleur. 

Ce coup d’ceil suffit pour vous donner une idée des ressources de 
la colonie. Il faut vous en contenter, car j’entends les colons qui sor- 
tent de leurs classes. Les divisions se forment maintenant par sections 
de travail, la section se fractionne en escouades, et chaque escouade 
les outils sur l’épaule, et celles qui vont au loin chargées en ontre 
des provisions de pain et de biére pour le goiter, partent gaiement 
au bruit des tambours et des fifres qui battent un pas redouble. 

Le travail manuel, aprés cette interruption de prés de trois heures 
-données au repas, 4 la récréation, ala classe, est repris avec d'autant 
-plus de courage que la plus forte chaleur de Ja journée est mainte- 
nant son déclin. Voila donc les colons épars de nouveau dans les bois, 
les vignes, les terres, les prairies, les jardins et dans les divers ateliers. 
‘ils y resteront jusqu’aprés le coucher du soleil. Mais avant de s’as- 
seoir au repas du soir, ils se réuniront 4 la chapelle pour la priére en 
w“ommun. La, une voix gu’ils sont accoutumés 4 écouter avec respect, 
relévera un peu vers le ciel Jes fronts que le travail de la journée a 


876 CITEAUX 


courbés vers la terre. La part de culture du coeur aura son tour, 
quand cette voix aimée éveillera dans leurs dames les sentiments 
d’amour et de reconnaissance envers Dieu, de fraternité entre eur, 
d’affection pour leurs maitres, de charité pour tous les hommes, et 
leur montrera les devoirs qui en découlent dans la pratique quoti- 
dienne de la vie. Ainsi se clora la journée. Et chaque jour, le matin 
ou Je soir, cette nourriture spirituelle, ce pain de Ja vie morale, leur 
sera rompu avec la méme sollicitude. 

Vous attendiez-vous 4 trouver, 4 deux lieues d’un chemin de fer, a 
sept heures de Paris, le spectacle auquel vous venez d’assister. Dans 
votre étonnement, vous me demandez d’ou peut sortir, ot l'on a pu 
trouver celte population privilégiée. Comme un professeur de ma con- 
naissance, vous étes tenté de songer au régne d’Astrée, et d’emprun- 
ter une exclamation 4 Virgile en vous écriant avec lui : 


Extrema per illos 
Justitia excedens terris vestigia fecit. 


Qui, en effet, c'est bien Ja Justice, mais la Justice moderne, armée 
de sa balance et de son glaive, et siégeant dans nos tribunaux, quia 
fait la population de cette colonie et qui l’entretient. 

En voici la preuve authentique ; écoutez : 

Sur les 585 colons qui la peuplent, et dont vous étes devenu mo- 
mentanément )’hdte et ]’ami, 

57 y ont été condamnés judiciairement pour vagabondage, 

25 pour mendicité, 

487 pour vols simples, 

50 pour vols qualifiés, 

9 pour coups et blessures, 

7 pour attentals & la pudeur, 

7 pour incendies et meurtres, 

263 y ont été placés soit par les hospices, soit par Jeurs familles 
pour étre corrigés de leurs vices et de leur mauvaise conduite. 

Vérifiez si le total n’est pas exact. Vous me regardez d’un air in- 
crédule; non, je ne plaisante pas. Ce que je vous dis 1a est vrai, trés- 
vrai, et, si vous en doutez, venez au secrétariat; vous lirez de vos 
yeux, sur les registres d’écrou, Ja preuve de l’exactitude de mes ren- 
seignements. Allons, vous voila maintenant tout effrayé. Ne mettez 
donc pas furtivement ]a main sur vos poches, et, comme une Par'- 
sienne effarée, tombée & son insu, au milieu d’une bande de pick 
poket, cessez de chercher du regard la protection d'un garde munici- 
pal ou d'un sergent de ville. C’est inutile, je vous en préviens. A deux 
lieues & la ronde vous ne découvrirez pas l’ombre d’un tricorne de 





ET SA COLONIE. 817 


gendarme, pas méme le nez rouge ou le briquet inoffensif d’un garde 
champttre. Il faut en prendre votre parti. Vous étes bien 4 la discré- 
tion, parfaitement 4 la discrétion de cette troupe dont vous connais- 
sez maintenant les états de service. 

Faites donc contre fortune bon cceur. D‘ailleurs, vous yous étes ac- 
quis parmi eux des protecteurs et des amis. Le premier enfant auquel 
vous avez touché la main, et qui s’en est montré si évidemmenl recon- 
naissant, avait employé cette méme main, que vous avez serrée, a 
mettre deux fois le feu aux chaumiéres de son village. Cet autre, 
dont vous avez caressé la joue, avail la monomanie d’étouffer et de 
noyer ses petits camarades. Quant au vigoureux gaillard qui vous a si 
poliment prété son bras pour passer le ruisseau, il s’en était servi 
pour casser la léte 4 un pauvre diable avec lequel il s élait pris de 
querelle. Rassurez-vous donc, et admirez avec moi |’effet de la peur 
et dela prévention. Ces jeunes détenus vous paraissaient tout a l'heure 
de petits anges; ils sont restés exactement les mémes qu’ils étaient 
avant que je vous eusse fait connaitre leurs antécédents. Pourquoi 
cette connaissance rétrospective troublerait-elle votre jugemient et 
vous ferait-elle confondre leur présent avec leur passé? 

Mais si, me dites-vous, ce sont réellement 14 de jeunes délenus, en 
verité je ne vois pas ce qui les détient. On n’apercoit ni murs, ni 
erilles, ni verroux qui les enclosent, ni geéliers, ni gendarmes qui 
les gardent, pas méme des surveillants qui les observent. Qui donc 
les empécherait, je yous prie, de prendre Ja clef des champs, et pour- 
quoi ne la prennent-ils pas? C'est ce que je me suis demandé en eflet, 
comme vous, plus d’une fois, et ce que j'ai fini par demander au di- 
recteur. « Pour savoir 4 quoi vous en tenir a ce sujet, m’a-t-il répondu, 
vous feriez mieux de vous adresser aux jeunes déltenus eux-mémes. » 
Suivons son conseil et faisons causer le robuste piocheur qui creuse 
prés de nous cette tranchée. 

— Eh bien! mon brave, la besogne est rude, surtout par cette cha- 
leur. 

— Oh! oui. J'ai rencontré 14 un ancien empierrement qui est dur 
4 traverser. 

— Dites-moi, est-ce que la fatigue ne vous fait pas quelquefois 
naitre l’idée de sortir de la colonie et de prendre la clef des champs? 
Rien ne serait, ce me semble, plus facile. 

— C’est vrai, mais je ne pense guére a en profiter. Voyez-vous, 
quand on est en prison, sous les verroux, entre quatre murs, on ru- 
mine jour et nuit devant les barreaux de sa petite fenétre aux moyens 
de s’évader. On ne pense uniquement qu’a cela. J’en sais quelque 
chose. Ici, ot il n’y ani barreaux, ni verroux, ni gedliers, of nous 
allons et venons librement, ou tous les chemins sont ouverts, cette 


878 CITEAUX 


idée ne vient méme pas, si ce n’est, par ci, par la, 4 quetques 
garnements qui ont perdu la téte, ou qui n’en ont jamais eu. El puis, 
continua-t-il en essuyant la sueur quit baignait son visage, ou irions- 
nous pour é¢tre aussi bien qu’ici. Yous avez vu comme nous sommes 
traités, comme nous sommes nourris. Est-ce que d’autres auraient 
jamais pour nous les bentés, les soins que nous trouvons dans les 
fréres et les Panes? Est-ce qu’on se croirait ici dans une prison? 

— Non, mon ami; on se eroirait dans une honnéte famille, la- 
horieuse, bien réglée, of chacun travaille pour tous, oi tous travail- 
lent pour chacun, et ou chacun est satssfait de soi et des autres. 

— Merci pour ces bonnes paroles; mais il y a plus, monsieur. 
_ Chaeun de nous sait qu’a la sortie, un bon certificat de l'abbé Rey lui 
ouvrira l'entrée des meilleures fermes, des plus riches chateaux, des 
ateliers les mieux tenus, et qu’au lieu de se trouver sur le pavé, sans 
savoir oi: donner de la téte, on est assuré d’une benne place. On tra- 
vaitle done 4 gagner ce certificat, et voila la porte par laquelle on 
songe a sortir de Citeaux. Si vous aviez été ici dimanche, vous auriez 
vu le mattre jardinier du plus beau domaine du pays. C'est un ancien 
enfant de la colonie, et, 4 la prochaine libération, il prendra l'un de 
nous peur aide, et il en placera un second dans son voisinage. 

— Je sais aussi que vous avez de vos anciens camarades qui ont 
également bien réussi dans d'autres carriéres. 

—- Oui, monsieur. Cette année méme, nous avons vu venir s’asseoir 
a table au milieu de nous un brave capitaine de Parmée, qui s’est rap- 
pelé qu'il était sorti d'ici pour gagner ses épaulettes en Afrique, en 
Crimée, en Halie, et qui nous a appris comment on peut faire son 
chemin quand on a du ceeur. Nous avons vu encore un de nos pré- 
décesseurs qui est devenu Pingénieur d’une grande compagnie, et qui 
nous a appris deson cété comment par letravail, l'étude, la bonne 
conduile on s’éléve 4 une bonne position. Voila de quoi nows encou- 
rager & bien faire. Mais pour mon comple, j’ai par devers moi le 
souvenir d'une legon qui m’a remis dans Ja bonne route et qui 
n'y maintiendra, je l'espére. 

— Est-ce que nous vous ferions de la peine en vous demandant 
quelle a été la legon dont vous parlez ? 

— Point du tout, monsieur, si vous désirez ka connaitre ; seule- 
ment en causant avec vous, ma besogne n’avance pas aussi vile, 
mais tout & l’heure ces bras regagneront le temps perdu. 

a Voici donc : je venais d’entrer 4 Ja colonie et j’y apportais de mé- 
chantes dispositions. Déja mes indocilités, mes réponses arrogantes, 
mes refus de travail, m’avaient valu des remontrances et des puni- 
tions qui ne fuisaient que m'irriter. J’étais dominé par mes mauvais 
instincts. 


ET SA COLONIE. 879 


« Un jour mon escouade eut pour tache le curage d'un égout. Quand 
siousarrivames devantla fosse, la boue éluilsi dégoutante, et répandait 
une odeur si puante que personne ne voulait y entrer. Les autres ne 
faisaient seulement que détourner la téle et bésiter; pour moi qui 
mie laissai emporter 4 mon humeur, je criai hautement qu’on vou- 
lait nous asphyxier, el que, dut-on m’enchainer ou m’assommer, je 
ne mettrais pas la main &@ une si sale besogne, déclarant de plus 
aux autres qu’ils seraient des laches de s'y soumettre. L'abbé Rey 
était survenu. Il avait vu ce qui se passait, il avait enlendu mes 
paroles. Voila qu’il s'approche de moi et m’enléve Ia pelle que je 
fenais 4 la main. Vous croyez peut-élre que c’était pour me la 
casser sur les épaules, comme je le méritais si bien. Point du tout ! 
Quand il Ia au bras, il entre résoldment dans l’égout ayant de la 
fange Jusqu’a mi-Jambes, et sans dire un seul mot nia moi ni aux 
autres, 11 se met 4 le curer et a rejeler sur la berge les immondices 
aqu'il contenait. Un assommeur de boeuf m’evtdonné un coup de massue 
sur la téte, qu'il n’aurait pas pu y opérer une plus subite révolution. 
Je me précipital aux cdlés de l’abbé Rey, ot tous mes autres compa- 
gnons se trouvaient deja; je le suppliai, Jes larmes aux yeux, de 
me rendre ma pelle et de s'en aller. « Non, me dit-il doucement, mais 
-avec un fon de fermeté qui me ferma la bouche, non, tu n’‘as pas 
‘voulu ten servir pour faire ta tache, je la ferai 4 ta place, et ne te 
la rendrai que lorsque la besogne sera terminée; tu peux aller te 
‘reposer.» Ah! monsieur, vous dire ce que j’éprouvai alors en moi me 
serait impossible, bien que je m’en souvienne encore, et je m’en 
souviendrai toute ma vie. Si on n’eut pas eu la charité de me tendre 
une autre pelle, je meserais mis & ses genoux dans cette boue, j'au- 
rais tout seul curé l’égout, et remué cette fange avec mes deux 
mains. Il resta jusqu’au bout avec nous; mais vous jugez si l’on tra- 
vaillait avec courage et si la besogne fut bientot faite. Luis’en alla alors 
silencieusement, et depuis il ne m’a pas dit une seule parole a ce sujet. 
Et en effet c’était bien inutile, je vous l’assure: je m’en suis assez parlé 
dout seul au dedans de moi. Quand je trouve une besogne rude, 
comme 4 présent, je n'ai qu’a penser a la lecon et a l'exemple de 
l'abbé Rey, cela suffit. » Et ce disant, il se remet au travail un instant 
suspendu par notre conversation. 

Vous comprenez maintenant pourquoi les détenus ne s échappent 
point, malgré toute Ja liberté qui leur est laissée, et quoiqu’ils 
aient toujours la clef des champs, je ne dis pas sous la semelle de 
leurs souliers, la plupart n’en portent que les dimanches et fétes, 
mais sous leurs talons. 

Mais ce que vous ne comprenez pas, c est comment ces pelits.vaga- 
bonds, ces petits mendiants, ces petits voleurs, ces incendiaires et 


880 CITEAUX 


ces meurtriers sont devenus des enfants laborieux, dociles, obser- 
vateurs de l’ordre et de la justice, passant au milieu des fruits étalés 
aux regards et 4 la portée de la main sans y toucher, jouant, travail- 
lant,. mangeant ensemble sans se quereller; non-seulement ils ne se 
querellent pas, mais ils se supportent entre eux, ils s'aident, ils 
vivent en bonne harmonie. 

Oh ! oui, cela parait incompréhensible. Cela excite mon étonnement 
comme le -vétre, et cet ¢lonnement augmente encore, quand je 
compare ce qui se passe ici 4 ce qui se passe dans nos écoles. 

Dans ces écoles fréquentées par I’élite de la population enfantine, 
oii souvent on n’admet les éléves que sur des certificats de bonnes 
vie et mozurs, si l’on parvient 4 obtenir que la moitié travaille assidd- 
ment et se conduise d’une maniére irréprochable, on estime que lon 
a remporté un grand succés, et une classe passe pour bonne, lors 
méme qu'elle approche de cette moyenne sans l’atteindre. 

A Citeaux, ot n’entrent que des enfants flétris par un jugement de 
vagabondage, de vol, de meurtre, d'atlentats aux meeurs, d'incendie, 
ou repoussés de leurs familles comme méchants et indisciplinables, 
voici quel est l'état moral constaté au commencement de ce mois 
méme, par les rapports et les notes du mois précédent. 

Sur 585 enfants, 362 ont obtenu le galon du mois de juillet. Or, 
pour meériler ce galon, il faut que pendant tout le mois l’assiduité 
au travail ait été constante, et que la conduite n’ait donné lieu a au- 
cune plainte un peu grave. Quelle différence entre ce résultat et 
celui que présentent les écoles et les colléges! Mais ce qui est plus 
significatif et plus étonnant encore, c’est que sur les 562 éléves irré- 
prochables, 99 conservent sans interruption le galon depuis un an, 
48 depuis deux ans, 17 depuis trois ans, 1 depuis quatre, 1 depuis 
cing, 4 depuis six, et 4 depuis sept ans. 

Cette bonne conduite se soutient quand ils sont hors de la colonie. 

Pendant le courant de 1864, sur 66 détenus sortis par suite de leur 
libération, on n’a pas compté une seule récidive. 

Méme résultat cette année pour les détenus sortis en 1864 au 
nombre de 69‘. De plus les renseignements qu'on recueille sur 
la conduite particuliére de chaque libéré dans la maison ou il est 
placé sont en général satisfaisants..Le directeur en effet ne les abon- 
donne pas a leur sortie; c’est lui qui place tous ceux qui ne rentrent 


‘ Cette absence de récidive pendant deux années consécutives frappera comme 
nous tous ceux qui s‘occupent de la question pénitentiaire, et qui s‘emquiérent de 
ce que deviennent les jeunes libérés 4 leur sortie. Si l'on calcule 4a moyenne des 
récidives pour la période de 1859 4 1863, on trouve qu’é Ia Roquette, elle s‘éleve 
4 10,48 pour 100, et 4 Mettray, seulement 4 5,43. Il est consolant de remarquer 
que cetie moyenne va en décroissant dans les derniéres années. 





ET SA COLOSIE. 881 


pas dans leur famille’. Il continue a avoir l’ceil sur eux, les aide de 
ses conseils, s‘enquiert de leur conduite et leur préte au besoin son 
appul. : : 

De leur cdté les colons n'oublient ni la colonie ni ljeurs maitres. 
Par un sentiment qui leur fait honneur, ils y reviennent avec plaisir 
ety sont toujours accueillis avec cordialité. Beaucoup entretiennent 
avec les Péres et le directeur des correspondances qui prouvent com- 
bien leur retour dans la bonne voie a été sincére. Plusieurs de ces 
correspondances manifestent une droiture de pensée et une chaleur 
de sentiment remarquables. Elles donnent la meilleure idée des dis- 
positions morales ou ils se trouvent, et de la solidité de leur amé- 
lioration *. 

Citeaux présente donc 4 la fois une exploitation agricole floris- 
sante , des ateliers industriels parfaitement organisés et fonctionnant 
avec succés, une population régénérée, affermie dans les habitudes 
du travail et la vote du bien. La rarelé de ce triple succés devrait, 
ce semble, appeler l’attention publique sur la colonie de Citeaux. 

Si elle existait en Angleterre, en Allemagne et méme en Suisse, 
elle edt déja fourni l'occasion de deux ou trois missions pour quel- 
ques touristes favoris, en quéte d'une décoration ou d'une position 
sociale. Peut-étre ces missions ne nous auraient pas appris grand 
chose de sérieux, mais elles auraient amené une distribution de 
croix, une création de places, plusieurs articles de journaux et le 
nom de la colonie de Citeaux eut été mis en vogue. 

Mais Citeaux a le tort d’étre en pleine Bourgogne, & sept heures de 
Paris, 4 six de Lyon, 4 deux de Dijon. Ni le ministre de l’instruction 
publique, ni les recteurs de ces académies auxquelles presque lous les 
détenus appartiennent, ne semblent en avoir entendu parler et n'y 
ont, je crois, mis les pieds. I] y aurait cependant 1a pour un observateur 
altentif et judicieux le sujet d'une étude qui, sérieusement faite, 
pourrait fournir bien des observations utiles & la réforme et aux pro- 
orés de la pédagogie et de la discipline scolaire. | 

Bien plus, dans le rapport, que M. Matthieu a adressé a |'Im- 
pératrice sur la réorganisation du systéme pénitentiaire pour les 
jeunes détenus, l’honorable dépulé, qui a payé un tribut d’éloges 


{ Les jeunes libérés se sont fait une si bonne réputation dans le pays par leur 
conduite etleur travail qu‘ils trouvent facilement 4 se placer aujourd hui. Le nombre 
de demandes qu’on adresse chaque année a l‘abbé Rey, pour obtenir des sujets sortant 
de la colonie, dépasse le nombre des jeunes libérés, et il ne peut suffire a toutes 
ees demandes. 

* Nous avons eu ces correspendances entre nos mains. L’intérét qu’elles excitent 
peut donner lieu aussi 4 bien des observations précieuses sur l'état moral de ces 
Jeunes libérés, sur les pensées qui les préoccupent, sur les causes qui ont amené 
leur transformation. : 


882 CITEAUX 


si bien mérités & la colonie de Mettray et & ses généreux fordateurs, 
n’a pas méme mentionné le nom de Citeaux. On serait porté & croire 
que la Commission en a ignoré l’existence. 

Et pourtant, vous le sentez, vous le voyez, comme moi, 
cest ici comme 4 Mettray un établissement digne du plus haut inté- 
rét, non-seulement au point de wwe agronomique et administra- 
tif, mais au point de vue social et pédagogique. Si lon réussissait a 
bien mettre en évidence comment avec le rebut de nos prisons, avec 
la lie de I’enfance et de Ia jeunesse de notre pays, on est parvenu a 
créer une exploitation agricole qui peut sous tous les rapport étre 
citée comme modéle, et qui, sans autres ressources que son travail, 
prospére, s'améliore, grandit chaque année; comment on a pu 
transformer tous ces précoces malfaiteurs en une population saine, 
laborieuse, suffisamment instruite; qui, par sa bonne conduite, 
son assiduité au travail, son développement intellectuel et moral, 
l’emporte sur celle du plus grand nombre de nos écoles, on ren- 
drait,ce semble, & la science sociale, comme a la science pédagogique 
le plus signalé des services. 

Essayons donc cette étude puisque nous sommes sur les lieux, et 
que du pied de cet arbre qui nous préle son ombre, nos regards 
peuvent embrasser et la colonie et les habitants qu’elle renferme. 

A force de réfléchir sur fe fait si singulierd’une population malsaine 
au moral comme au physique, ramenée & Ja santé du corps et de 
l’ame, & force de rechercher dans ]'étude intime de la colonie quelles 
pouvaient étre les causes d’une transformation si compléte et si ex- 
traordinaire, il m’aparu qu’on en trouvait quatre principales. Au- 
cune de ces causes prises séparément ne serait capable d’expliquer 
seule cette régénération. Mais quand on considére quelle doit étre leur 
puissance lorsqu’elles agissent de concert, non-seulement on cesse 
de s’étonner qu’elles aient produit les résultats signalés; on est con- 
vaincu que ce n'est pas ta un fait exceptionnel, mais une conséquence 
logique qui devra se reproduire partout, toutes les fois que ces mémes 
causes se trouveront de nouveau réunies. 

Je formule ainsi ces causes : 1° Ja situation de |’établissement : 
2° le régime de vie et de travail des colons; 3° l’esprit de la disci- 
pline ; 3° la qualité des maitres et du directeur. 

Passons rapidement en revue chacun de ces points. 

4° D’ici, vous embrassez du regard cette situalion. Au centre d’une 
plaine fertile et riante, entourée de grands bois, éloignée de teut 
grand centre de population, la colonie, ainsi placée, est en méme 
temps 4 l'abri des influences délétéres qui vicient !’air, et des conta- 
gions plus dangereuses encore qui corrompent les meeurs. 

Aucune de ces précauttons tristes et génantes, que le veisinage des 











ET SA COLOK IE. 885 


villes rend-nécessaires pour préserver de leur contact et de l’exemple 
de leur démoralisation, n’afflige ici votre vue et n’arréte vos pas. 
Point de barriéres, point de murs, point de clétures. Partoul! l'espace 
libre, le crel & découvert, le paysage tel que le fait la gracteuse na- 
ture; partout les scénes de la vie rurale, avec sa fratcheur, son calme 
et les infinies variétés qui en renouvellent l'aspect, 4 chaque saison 
de l'année, 4 chaque heure du jour, 4 chaque changement de l'état 
du ciel. Voila le champ ou se passe la vie du jeune colon, voila ot 
il trouve un logement salubre, une nourriture abondante et saine, 
un travail proportionné a ses forces, une instruction mesurée a ses 
besoins, et le soir venu, avec |’épanchement de la pridre, Jes .con- 
solations d’une religion qui sait le chemin de son intelligence et de 
son coeur. 

Quecette condition seit favorable 4 la santé, iln’y a pas 4 en douter, 
et l'état sanitaire de la colonie, & Citeaux, en fournit une preuve dé- 
monstrative ': mais est-ce la tout ? Ce spectacle centiauel dela neture, 
cette pralique paisible des occupations champétres, tous ces exem- 
ples de travail, d’ordre, de hienveillance, que le jeune détenu a con- 
stamment sous les yeux, ne forment-ils pas 4 la longue autour de son 
a4me comme wne atmosphére douce et sereine, qui lui est aussi salu- 
taire que la pureté et Ja douceur de I’air l’est & la santé de son corps? 
Jugez-en par vous-méme. N’éprouvez-vous pas ici, par cette paisible 
soirée, des impressions différentes de celles que vous éprouviez a la 
ville? Ce ne sont pas seulement les bruits de Ja cité lointaine qui ex- 
pirent 4 votre oreille, ses agilations, ses inquiétudes cessent d'arriver 
4 votre Ame; ne sentez-vous pas comme moi qu ellese recueille dans ce 
Silenee, qu'elle y puise une quiétude, une élévation, une force qui la 
remplissent d'autres pensées, d’autres sentiments que ceux qui I'agi- 
tent d’ordinaire. 

S‘il veus a suffi d’étre témoins, pendant quelques heures seulement, 
de ce spectacle, pour éprouver de pareilles impressions, comment 
voudriez-vous que ceux qui l’ont constamment sous les yeux n’en 
ressentent pas l’influence 4 la longue, quelque ingrate, quelque ré- 
fractaire que soit leur nature. 

Pour miewx apprécier cetle influence, rapprochez un peu de la 
situalion des colons celle qui est faite aux éléves de nos pensiomats 
dans l’intérieur des villes. 

Emprisonnés du matin au soir dans des études et des classes ou 
l’espace leur est mesuré avec parcimonie, et of les cris et les bruits 


Ce bon état sanitaire est constaté par le petit nombre des malades, comme par 
le petit nombre des déeés. Pendant lannée 1864, on a compté a la Roquelte 15 
décés sur 445jeunes détenus ; a Mettray, 9 sur 650; 4 Citeaux, 5 sur 543. Cetteannée, 
on a compté deux décés seulement sur 585 détenus. 


884 CITEAUX 


du dehors pénétrent plus que la lumiére et le soleil au travers des 
grilles qui les ferment, resserrés entre des cours entourées de hautes 
murailles, séparés du dehors par des barreaux et des portes massives 
qui ne font qu'irriter en eux le désir de les franchir par Vattrait de 
l'inconnu et du fruit défendu ', s‘ils sortent deux fois par semaine 
de ces prisons pour aller respirer un air plus pur et jouir des rayons 
du soleil, ils ont & traverser des rues el des places qui appellent leurs 
regards sur ce qu ils ne devraient pas voir, qui frappent leurs oreilles 
de ce qu’ilsnedevraient pas entendre. Avec quelles pensées, avec quels 
sentiments croyez-vous qu ils rentrent le soir, et quel bien peuvent faire 
4 leur Ame ou a leur corps de telles promenades pourtant nécessaires? 
Laquelle de ces deux situations préféreriez-vous pour la pension de 
votre fils, et que pensez-vous de l'imprévoyance francaise qui s’obstine 
4 construire 4 grands frais, dans le sein des villes, des écoles & pen- 
sionnat, et de l’'aveuglement des parents qui y placent leurs fils? 

2° Le régime de vie et la succession des occupations n'cffre pas une 
différence moins grande entre les éléves des colléges et des écoles, 
et les jeunes détenus de la colonie. 

Il suffit d’observer avec attention les enfants pour reconnaftre qu’ils 
ont un égal besoin d’exercer leurs membres et d’exercer leur intelli- 
gence. Jis grandissent et se développent 4 la fois par le corps, par 
le coeur ct par l'esprit. La premiére régle d’une saine pédagogie se- 
rait donc de donner satisfaction a ces trois besoins instinctifs de l'en- 
fance, une culture appropriée 4 chacune de ces trois facultés qui 
constituent la valeur harmonique de "homme. Est-ce ce que l'on fait 
dans nos écoles et nos colléges? Je parle ici des écoles et des colléges 
pris dans leur généralité ; je sais que l’on trouve d’heureuses excep- 
lions; jen connais moi-méme. Mais enfin je parle de la généralité, et 
non des exceptions. Que se passe-t-il dans la pratique journaliére? 

Pour la plupart de nos écoles, dans I’intérieur des villes, sur une 
journée de 15 heures, de 6 du matin 49 heures du soir, quatre heures 


‘ [l serait injuste et ingrat de ne pas remarquer ici que depuis plusieurs annces; 
on a fait de grands efforts pour remédier a cet état de choses. En général les 
constructions récentes d’écoles 4 pensionnat sont mieux appropriées aux lois de 
l"hygiéne et au bien-<tre des éléves. Mais par suite de !'élévation du prix des terrains 
dans les grandes villes, il en résulte une élévation de dépenses tout a fait en dis- 
proportion avec la destination du local. Que l'on calcule par exemple d'aprés la va- 
leur et le pris d'un des grands pensionnats ou d'une des grandes écoles de Paris 
4 combien revient la place d'un éléve, et l'on sera effrayé du résultat. Sans doute 
cette dépense est indispensable dans les conditions ov l'on est placé. Mais pourquoi 
se placer dans ces conditions? Pourquoi ne pas transporter les pensionnats 4 la 
campagne ow les éléves seraient infiniment mieux, et & meilleur marché. On ob- 
jecte les convenances des professeurs. Mais est-ce qu'il faut faire passer les con- 
venances des professeurs avant celles deséléves? Ceux-ci sont-ils faits pour les pro- 
fesseurs, ou les professeurs ponrl es éléves ? 


ET SA COLONIE. 885 


a peine sonlaccordées aux besoins physiques, aux exercices du corps ; 
toul le reste est consacré au travail intellectuel dans immobilité ct 
la contrainte. En classe, la méthode socratique, qui metirait en jeu 
leurs facultés, est d'ordinaire remplacée par un enseignement dog- 
matique qui exige seulement d’eux une attention toute passive. En 
. étude, ils sont livrés & un travail solitaire dont la mémoire doit faire 
presque tous les frais, et ou le dictionnaire joue le principal rdle. Si 
pour les délasser de cette immobilité engourdissante, quelques ré- 
créations leur sont accordées, les exercices du corps dans les cours 
étroites ou Jes éléves sont resserrés, se réduisent 4 des mouvements 
désordonnés, a des cris tumultueux qui accusent le besoin d’activité 
plus qu'ils ne lesatisfont. L'introcuction de la gymnastique, lorsque 
l’exiguité du local ne la rend pas impraticable, a remédié en partie 
a cet état de choses, mais sans en faire disparaitre les inconvénients. 
Dans ce cercle monotone de géne et de contrainte, les jours succé- 
dent aux jours, les semaines aux semaines, sans apporter ni relache 
ni diversité aux ennuis de la tache quotidienne. 

Quand on se rend compte de celte distribution du temps dans la 
plupart des écoles, on reste convaincu que la part faite aux besoins 
de l’activité intellectuelle et & ceux de l'activité physique est loin de 
présenter I’harmonie désirable. L'expérience, éclairée par la réflexion, 
conduit a altribuer en partie 4 cette cause, les aspérités de caractére, 
les inégalilés d’humeur ef tant d'autres perturbations morales et 
physiques qui ne sont que trop souvent la conséquence de cette vio- 
lence faite au tempérament de l’enfance et 4 ses besoins naturels. 

La culture du cosur n'est pas moins en souffrance que celle du 
corps. Les affections de la famille, les tendres impressions du senti- 
ment religieux, les émotions que le spectacle de la nature fait éprou- 
ver a l'dme, voila les aliments que 1a Providence met a la portée de 
l’enfant pour nourrir sa sensibilité et exercer ses facultés aimantes. 
Mais voila aussi ce qui lui manque dans les écoles & pensionnat d:: 
Vintérieur des villes, ot il vit loin de la famille et loin de la nature. 
Quant au sentiment religieux, il suppose la pratique des devoirs de 
la religion, et cette vivacité de foi sans laquelie les aspirations in- 
times de la piété, le langage symbolique du culte, la pompe des cért- 
monies et des fétes laissent le coeur froid et insensible. Est-ce que cc 
sentiment trouve dans la plupart des écoles les conditions de son 
développement? Je laisse la réponse a ceux qui les connaissent. La vie 
du coeur, celle du corps sont donc sacrifiées a la vie de l’intelligence, 
aux exigences de l'instruction proprement dite, et celte instruction 
reste imparfaite et stérile, par la-méme qu'elle ne tient pas compte 
de la légitime satisfaction que réclament les autres facultés de la 
nature humaine. 

Décrusar 1865. 07 


886° CITEAUX 


Sans doule les enfants de Citeaux vivent aussiloin de leurs familles- 
Mais pour eux cet éloignement devient un bien au lieu d’un mal, car 
ils ne se trouvent précisément 4 Citeaux que parce qu’ils appartiennent 
4 des familles ou perverses, ou incapables de les élever. A la place de 
parents grossiers, vicieux, dont ils n’entendaient que des paroles bru- 
tales, dont ils ne recevaient que de mauvais exemples et de mauvais 
traitements, ils sont accueillis ici avec douceur par des fréres et des 
Péres qui ont vraiment pour eux tous les sentiments de la fraternité et 
dela paternité. Traités avec bonté, aidés et dirigés dans leurs travaux, 
soulagés dans leurs besoins, consolés dansleurs peines, environnés de 
tous cotés de bons exemples et de bons conseils, ils ne tardent pas a 
comprendre la différence du milieu ot ils sont transportés et a en 
ressentir la bienfaisante influence. Quelque rude et rebelle que soit 
leur nature, elle s’attendrit dans cette atmosphére de paix et de cha- 
rité, et pour peu qu’il reste dans leur 4me quelque étincelle de vie 
morale, elle se ranime et s’‘enflamme au contact des cceurs généreux 
d'ot s'épanchent a chaque moment pour eux tant de témoignages 
d‘affection et de dévouement. Jusque-la ils ont vécu sans famille, ou 
dans de détestables familles. A la colonie, ils en trouvent une qui 
pourvoit avec autant de sollicitude que de sagesse aux besoins de leur 
corps, et aux besoins de leur coeur et de leur intelligence. 

Ii est vrai que l’instruction proprement dite occupe dans la distri- 
bution quotidienne du temps une part moins considérable que celle 
qui lui est accordée dans les écoles primaires, trois ou quatre heures 
au plus, au lieu de sept. Le reste, c’est-a-dire dix 4 douze heures 
sont réservées aux exercices physiques et 4 l’apprentissage. Ou est 
le mal, si ces trois ou quatre heures bien employées suffisent pour 
faire atteindre le but et acquérir aux éléves les connaissances néces- 
Saires aux professions auxquelles ils sont destinés? 

Et d’ailleurs, toute l’instruction de ’ homme s’acquiert-elle dans les 
livres et sur les bancs d’une école? C’est la une de ces erreurs qui, 
pour étre mise 4 la mode aujourd'hui par les partisans de V’instruc- 
tion obligatoire, n’en est pas moins contraire au bon sens et 4 l'expé- 
rience. 

De ces deux enfants, dont l’un aura passé, durant une année entiére, 
au moins sept heures chaque jour sur les bancs d’une classe a feuil- 
leter des livres, 4 apprendre par coeur des legons, 4 écrire des de- 
voirs, et dont l’autre aura employé, outre les trois heures d’études 
scolaires, neuf heures 4 faner, 4 faucher, 4 moissonner, & labourer, 
4 soigner les bestiaux, 4 tailler des arbres, en un mot 4 toutes les 
pratiques de l’agriculture, lequel des deux aura le plus et le mieux 
exercé son jugement? lequel des deux aura gagné plus de vigueur, 
plus d’adresse, plus d’aptitude intellectuelle et physique a la pratique 








ET SA COLONIE. 887 


des choses ‘de la vie? Si vous avez besoin d@’un valet de ferme, d'un 
régisseur, est-ce 4 I’éléve formé 4 Citeaux, ou a V’éléve formé dans 
l’école que vous donnerez la préférence? Si vous étiez agriculteur et 
que vous eussiez un enfant a élever, est-ce le régime de I’école ou 
celui de Citeaux que vous préféreriez pour lui : surtout si ce ré- 
gime était pratiqué dans une colonie peuplée, non de repris de jus- 
tice, mais d’honnétes enfants appartenant 4 des familles d’agricul- 
teurs? 

’ Et ici n’étes-vous pas frappé comme moi d'une des aberrations les 
plus singuliéres et les plus regrettables de opinion publique dans 
notre pays? 

La France est un pays essentiellement agricole par la nature riche 
et variée de son sol et par son heureuse position. C’est 4 ses popu- 
lations rurales qu'elle doit sa force, c'est 4 ses productions agricoles 
qu’clle doit ses plus solides et ses plus durables richesses ; l'éducation 
publique, les efforts de Padministration devraient se réunir pour 
encourager, pour favoriser l'agriculture : l’on dirait au contraire 
qu’elies prennent a tache de déraciner les populations du sol pour 
les altirer dans les villes, pour les porter vers ]’industrie, vers le 
commerce, vers les fonctions administratives. Le régime et le pro- 
gramme de nos écoles, la récente organisation de l’enseignement 
professionnel su lieu de combattre cette tendance funeste, ne font 
qu’y ajouter de nouvelles facilités, de nouvelles amorces. 

La colonie de Citeaux, du moins, a su éviter cet écueil; aprés 
avoir fait une juste part 4 linstruction, 4 }’industrie, aux métiers, 
c'est vers la culture de la terre, vers les occupations agricoles et les 
professions qui sy rattachent qu’elle dirige le plus grand nombre 
des éléves, et quelle réserve les plus longues heures de la journée. 
Elle va plus loin encore : 4 l'imitation de ce qui se passe dans les 
pays de petite culture, ou les artisans, les petits commercants eux- 
mémes s‘occupent, dans leurs heures de loisir, de la culture d’un 
champ ou d’un jardin, aux époques de la fenaison, de la moisson, 
de la vendange, etc., elle tire les écoliers de leur école, les ouvriers 
de leur atelier pour leur faire prendre part a ces diverses oecupa- 
tions qui leur donnent une notion premiére et un premier avant- 
gout des travaux et des jouissances de Ja vie champétre. 

Cette situation isolée de la colonie, cette sage répartition des exer- - 
cices physiques et des occupations intellectuelles, qui accorde une 
salisfaction convenable aux besoins du corps comme a ceux du ceeur 
et de l'esprit, et qui fait ainsi la part légitime a toutes les facultés de 
Ja nature humaine, n'ont pas seulement pour effet de cultiver et de 
développer heureusement ces facultés et de ramener une génération 
déchue a Ja santé du corps et de l'dme. Elle rend possible et sans in- 


888 CITEAUX 


convénients un régime de discipline qui distingue Cileaux de toutes 
les autres écoles, et qui est selon nous la troisiéme cause des succés 
étonnants qu’elle a obtenus. 

3° Partout ailleurs la discipline scolaire, par suite des conditions 
facheuses ot sont placées les écoles, semble avoir pour principal 
objet de réprimer et de comprimer. Partout elle fait étalage d’auto- 
rité, se montre armée de réglements, de défenses, de punitions et 
enserre les éléves dans un cercle rigoureux qui peut bien fermer 
l’accés & quelques écarts, mais qui a force de vouloir régler leurs 
mouvements, leurs démarches, leurs volontés, finit par les dépouiller 
de toute spontanéité, de toute initiative. L’exercice du libre ar- 
bitre, les inspirations de la conscience doivent céder la place 4 une 
obéissance passive. Si l’on oppose par la une barriére au mal, est-ce 
que \’on ne met pas des entraves au bien, est-ce que l’on ne géne 
. et ne contrarie pas le naturel développement des instincts généreux 
et des plus nobles facullés de l’'dme? 

Ainsi, avec des enfants bien nés, avec des éléves d’élite, on s‘en- 
vironne, et l’on y est forcé, de soupcons et de défiance, on use de 
rigueur et de contrainte, on se précautionne uniquement contre le 
mal : et voici qu’a Citaux, avec des enfants déja flétris par le vice et 
le crime, on suit un systéme tout contraire, et l’on réussit. Ici, en 
effet, l'autorité semble mettre autant de soins a se dissimuler qu elle 
en met ailleurs a faire acte de force. Elle borne son rdéle a faire le 
bien et a précher d’exemple. Et pour porter les enfants a faire le 
bien et 4 imiter les bons exemples, elle n’use ni de contrainte, ni 
de menaces; elle fait appel 4 leur conscience, & leur coeur, 4 leur 
volonté, et elle en est entendue. 

Voyez, en effet, ce qui se passe. En évoquant vos souvenirs de col- 
lége, la premiére image que vous y trouvez est celle de ces figures 
tristes et moroses qui surveillaient les jeux sans s’y méler, le travail 
sans y prendre part, el dont les regards soupconneux et scrutaleurs 
ne semblaient ouverts que pour épier vos fautes, et ne réussissaient 
le plus souvent qu’a les provoquer. 

Rien de semblable a Citeaux. A la (éte ou au milieu de chaque 
groupe, que remarquez-vous? Un homme qui prend sa part du tra- 
vail dont s’occupe le groupe, qui y apporte seulement plus d’ardeur, 
. plus d’habileté que tous les autres, auquel les autres ont recours 
quand ils sont embarrassés, qui donne un conseil a celui qui hésite, 
qui aide celui qui faiblit, qui encourage celui qui se lasse, qui reléve 
celui qui-succombe. Vous le voyez, le surveillant importun, morose, 
irritant a disparu pour faire place 4 un compagnon de fatigue, & un 
frére plus expérimenté, 4 un ami obligeant et dévoué. Aussi tous les 
rapports entre eux ont-ils changé de nature el d’expression. A Ja 








ET SA COLONIE. 889 


place de la défiance, la confiance; de la malveillance, l’affection; du 
désir de contrarier, le désir de faire plaisir ; en un mot, a la place de 
l'état permanent d’hostilité, l’état de paix et d’amitié. De }& un 
échange continuel de bons procédés et un ton de libre aisance et de 
familiéres relations qui ne porte alteinte ni & la docilité, ni au res- 
pect. Parcourez tous les ateliers, assistez 4 lous les exercices, mélcz- 
vous toutes les conversations, vous serez frappé comme moi de cet 
esprit d’ordre et de convenance s‘alliant 4 une sage liberté et & une 
confiance réciproque. Vous serez frappé comme moi du développe- 
ment qu il donne 4 !'intelligence et & la conscience de tous les en- 
fants, depuis les plus jeunes jusqu’'aux plus agés. 

Il est vrai que le directeur ainsi que les Péres et les fréres auxquels 
il a su inspirer son esprit aident merveilleusement 4 ce développe- 
ment par le ton de leurs rapports avec les jeunes détenus. L’abbé 
Rey est éminemment doué, & son insu, du génie socratique. Hi 
excelle 4 réveiller les esprits, 4 tirer d’une intelligence tout ce 
qu'elle recéle et d’une conscience tout ce qu'elle contient de bon. A 
exemple du divin Maitre, ce n’esl point par des préceptes dogma- 
tiques, par des injonclions impérieuses qu’il procéde ; mais par des 
interrogations, des allusions, des paraboles. II sait faire trouver ce 
qu'il veut apprendre; il pose une question et conduit a y répondre 
en faisant penser et réfléchir celui auquel il s’adresse; il l’associe 
ainsi au mérite de la vérilé cherchée et mise en lumiére. 

Quelques exemples pris au hasard parmi ceux que ma mémoire 
conserve vous feront comprendre mieux que toutes les explications 
que je chercherais & vous donner & ce sujet la maniére d‘agir de 
l'abbé et de ses collaborateurs et les heureux effets qu’ils en obtien- 
nent pour ouvrir l’intelligence et le coeur de leurs enfants. 

La premiére fois que je visitai Citeaux, aprés avoir suivi les travaux 
de Ja division des grands dans les ateliers et les diverses branches de 
l'exploitation agricole, je témoignai & l’abbé le désir de voir les plus 
jeunes a l’ceuvre; une section était occupée non loin de nous 4 ra- 
masser et & mettre en javelles une récolte de chanvre recemment arra- 
ché. La premiére escouade de laquelle nous nous approchdmes venait 
de finir sa besogne. Les jeunes colons, en attendant que les autres es- 
couades eussent achevé la leur, devisaient joyeusement, les uns de- 
bout, les autres assis 4 terre. « Voyez, me dit !’abbé Rey en élevant la 
voix quand nous fiimes prés d’eux, vous vouliez les voir au travail, et 
vous les trouvez qui se reposent comme des paresseux. — Non, Pére, 
comme des paresseux, reprit aussilét le caporal d’escouade, jeune 
gars de treize 4 quatorze ans, & la mine éveillée, mais comme de bons 
ouvriers qui se sont dépéchés ct qui ont fini leur (Ache. — Qui, qui se 
sont dépéchés vaille que vaille, afin de se reposer plus t0t. — Voyez, 





890 CITEAUX 


donc, Pére, sices javelles ne sont pas bien égales, liées avec soi, et si 
vous trouvezsur la terre un seul brin dechanvre oublié. » Laremarque 
était juste, et comme je rendais témoignage a l’habileté des travail- 
leurs : « Mais regardez donc dans quel état il se sont mis, reprit Pabbé 
Rey, quelles mains! quelles figures! et leurs blouses sont-elles assez 
sales! Ils n’ont pas fait pour deux sous de besogne et m’ont abimé leur 
linge pour quatre.— Voudriez- vous, Pére, nous apprendre le secret de 
ramasser du chanvre humide sans salir ses mains, et de serrer et de 
porter des javelles sans salir sa blouse. Et puis, la belle affaire ; nous 
nous laverons les mains et la figure en passant tout l'heure le ruis- 
seau, et iln’y paraitra plus. » L’abbé Rey n’avait pas le dessus : « C'est 
bon, c’est bon, dil-il, et se tournant vers moi: Pour ce qui est du 
travail manuel, je l’avoue, ca va encore : quand il ne faut mettre cn 
mouvement que les bras et les jambes, ils font leur besogne; mais 
quand il faut travailler de 14, continua-t-i] en portant le doigt 4 son 
front, quand il faut penser, réfléchir, étudier, c’est autre chose. On 
n'est plus aussi alerte; tenez, dans cette troupe, il y en a peut-étre 
plusieurs qui ne savent pas lire. —Si, si, nous savons tous lire, 
s’exclamérent aussitét tous les enfants. — Vous savez peut-¢tre dnon- 
ner, mais non lire, et si j’avais un livre dans ma poche nous verrions 
bien. — Qu’a cela ne tienne, repris-je 4 mon tour, j'ai sur moi un 
journal qui pourra servir 4 l’épreuve. — Bien, dit l’abbé : enyoie-mai 
un de tes camarades. » Le caporal en désigna un, qui s avanga en s’es- 
suyant les mains, prit le journal et lut couramment et avec intelli- 
gence. Les regards iriomphants de ses compagnons disaient claire- 
ment & l’abhé Rey qu‘ici encore il était battu, lorsque levant le bras 
et menagant le caporal : « Ah coquin, s'écria-t-il, tu m’as envoyé le 
plus savant! — Bien sir, répliqua celui-ci sans s’effrayer du geste; 
n’auriez-vous pas voulu que je vous eusse envoyé le plus igno- 
rant? Yous vous seriez joliment moqué de moi si j’avais fait cette 
bétise. » 

Voici maintenant un exemple de sa maniére de réprimander. Lors 
de ma derniére visite, je passais en causant avec lui prés d'une 
escouade de faucheurs qui coupaient de la luzerne pour Ja nourriture 
fraiche des vaches. Je m’arrétai pour regarder les faucheurs. L’abbé 
Rey qui jeta les yeux sur l’espace fauché, secoua vivement la téte et 
donnant 4 sa voix un timbre que je n’avais pas encore entendu : ¢ Ar- 
rétez un moment, vous autres, cria-t-il, et-regardez ce que vous avez 
fait.» Puis leur montrant un endroit ot la faux avait glissé sans les 
couper sur quelques tiges de luzerne, couchées 4 terre : « Est-ce 1a 
faucher ? demanda-t-il sévérement. Regardez encore, quelje inéga- 
lité dans la hauteur de la coupe. C’est 1a une besogne mal faite. » Tous 
les faucheurs gardaient un silence embarrassé. Le frére qui s était ap- 





ET SA COLONIE. 801 


proché hasarda une excuse. « C'est vrai, Pére, cet endroit est mal 
fauché, mais voyez comme la luzerne élait couchée en sens divers et 
combien il était difficile de la couper également. — Je le vois bien, ré- 
pondit l'abbé, de la méme voix sévére; mais parce qu'une chose est 
difficile, est-ce une raison pour la mal faire? N’en est-ce pas plutdt 
une pour y apporter plus de soin et d’altention, et, s’il le faut, y con- 
‘sacrer plus de temps.— Pére, dit Je frére, nous allons repasser sur cet 
endroit et réparer Ja faute. — Et vous ferez bien, maisil est malheu- 
reux que, quand des étrangers nous font l’honneur de nous visiter, 
ils soient (émgins d’une semblable négligence. Quelle opinion voulez- 
vous qu'ils remportent de la colonie? En vérité, yen suis triste et 
honteux, » et il reprend la route que nous suivions. L’air de confusion 
et de tristesse que ses paroles avaient amené dans ‘attitude ct sur la 
physionomie des faucheurs m’avaient frappé. Cette pelite scéne peut 
donner en effet lieu 4 plus d'une réflexion. 

Tous les faucheurs réprimandés gardent Je silence, car la négli- 
gence reprochée est évidente. Aucun d’eux ne songe & accuser celui 
auquel elle pouvait étre attribuée, Le frére, tout en cherchant a pal- 
dier la faute, ne cherche pas a Ja rejeter non plus sur ]'auteur seul ; 
il en accepte la solidarité pour l'escouade, comme il rend Pescouade 
solidaire de la réparation : Nous allons revenir sur cette place, dit-il, 
ef nous réparerons cette négligence. 

La réprimande du Pére est vive et fait impression, mais commeelle 
s‘arréle ala juste limite au dela de laquelle elle fit devenue bles- 
sante! Croit-on que le coupable ou les deux coupables de la négli- 
gence eussent été mieux corrigés et mieux amendés s'ils eussent 
été-signalés nominativement et si on leur edt infligé une punilion? 
N’y a-t-il pas dans cetle solidarité aeceptée par l’escouade quelque 
chose de touchant qui rappelle la solidarité d’une famille bien unie, 
et une charité toute chrétienne? 

Ces traits pris au milieu de bien d'autres qui se présentent 4 mon 

souvenir sulfisent pour vous donner une idée du ton qui régne dans 
les rapports entre les jeunes détenus et Jeurs maitres, et de l’esprit 
. général de la discipline dela colonie. Cette discipline agit par l’exemple 
plus que par le précepte, par la persuasion plus que par la force. 
Avant de songer aux moyens de réprimer le mal, elle s ‘occupe de 
ceux de provoquer au bien; au lieu de mettre des entraves Texpan- 
sion des facultés de enfant, elle les éveille et les cultive; au lieu 
d’emprisonner sa liberté dans un cercle étroil et routinier qui ne lui 
laisse aucune spuntanéité, aucune iniliative, elle lui donne carriére et 
s'applique seulement a l’éclairer et 4 la diriger. | 

Sans doute l’autorilé, armée au besoin de force et de répression, 

nest pas absente de celte discipline. L’ordre qui régné partout est 


892 CITEAUX 


une preuve de sa présence. Mais, comme le Deus ex machina, elle 
n’intervient que quand son action est nécessaire, ou plutdt 4 l’imi- 
tation de la Providence divine qui anime et dirige tout sans se montrer, 
elle soutient tout sans que son bras appsraisse nulle part. Tels sont 
les moyens par lesquelselle parvient 4 réhabiliter ces natures déchues, 
4 ramener le teint de la santé sur ces joues décolorées, & substituer 
le gout du travail régulier aux habitudes de vagabondage, 4 réveiller 
le sentiment du devoir et cu bien dans des dmes prédisposées au mal 
et livrées aux vices. 

Et cependant, examinez ces constitutions, regardez attentivement 
ces visages. Malgré la réhabilitation qui lesa transformés, vous pouvez 
encore y lire les signes originaux de cette fatale prédestination. Pres- 
que tous portent encore la trace du triste héritage de Cain et de la 
malédiction qui pésesur sa postérilé. Les fronts étroits et fuyants, les 
yeux couverts, les pommettes saillanies, les machoireset les mentons 
lourds et épais y prédominent. Quelle différence avec l'aspect des en- 
fants de nos écoles ordinaires. Ce qui frappe au contraire dans ces 
écoles, ce qui charme les regards c’est le nombre des physionomies 
heureuses, des visages ouverts, des regards intelligents, des consti- 
tutions bien proportionnées. 

Il est souvent de ces enfants dont la beauté et l"harmonie des traits 
reflétent si naivement les beautés de l’Ame, qu’ils offrent la plus at- 
trayante image qu'il soit donné & I'ceil humain de contempler. 


Gratior et veniens in pulchro corpore virtus. 


Certes, je goite autant que qui que ce soit la grace de ce vers char- 
mant du poéte le plus tendre de l’antiquité ; mais, je vous l’avoue, il 
est des moments ot il me blesse et m’afflige comme un ton discor- 
dant ou une sentence inique. 

Jecomprends la sympathie quiattire, et ellem’atlire moi-méme, vers 
ces natures privilégiées et charmantes que leur heureuse organisa- 
tion semble préparer d’elle-méme & toutes les vertus, et qui les pro- 
duisent comme le bouton produit la fleur, comme la fleur produit le 

‘fruit, comme de la source limpide sort le ruisseau transparent ; 
mais quand je vois ces mémes vertus poindre et percer 4 travers les 
obstacles que leur oppose une enveloppe grossiére et matérielle, quand 
je vois de pauvres étres que la nature mardatre semblait avoir prédis- 
posés par leur constitution imparfaite 4 la dégradation et aux vices, 
se relever de cette déchéance par leurs efforts, et, grace & cette lutte 
intérieure , montrer sur des traits disgraciés les reflets de la 
beauté morale que le devoir accompli et la vertu reconquise y font 
briller, oh! alors, dussent les fanatiques apdtres du culte du beau 


ET SA COLONIE. 895 


m’accabler de leurs anathémes, je sens s'éveiller en moi un senli- 
ment d’indicible sympathie, comme j’éprouve plus d’admiration de- 
vant la Jaideur de Socrate transfigurée par les qualités de son dame, 
que devant la beauté d'Alcibiade flétrie par les vices de la sienne. 

Maintenir les races d'élite et les natures privilégiées dans la voie 
du bien est déja une ceuvre d’éducation délicale et difficile dont le 
succés mérile tous nos éloges et tous nos hommages; et l’expérience 
ne prouve que trop combien ce succés est rare. Mais régénérer une 
race déchue, ramener & la vérilé, au devoir, a la vertu des 4mes 
livrées au Mensonge, aux passions et aux vices, c’est l& un ceuvre qui 
présente bien d'autres obstacles, qui exige bien d’autres qualités, et 
c’est l'ceuvre qui s‘accomplit journellement a Citeaux, gréce aux qua- 
lités admirables des maitres qui s’y dévouent. 

Les qualités des maitres, voila la quatriéme condition de succés, 
condition la plus importante de toutes, car sans elle les trois pre- 
miéres pourraient rester stériles, et méme devenir dangereuses. 


L. C. Micsev. 


HISTOIRE 


DE LA LITTERATURE FRANCAISE 


PAR M. D. NISARD! 


Napoléon disait de l'histoire de France qu’on la pouvait faire en 
cent volumes ou en deux : cent volumes, si on voulait entrer dans les 
détails ; deux, si onsen tenait aux généralilés. 

« On en pourrait dire autant de l'histoire de la littérature frangaise, 
quoique la proportion ne puisse étre la méme, le sujet étant beav- 
coup moins vaste. Vingt volumes, sinon cent, ne seraient pas {trop 
pour Vhistoire détaillée, embrassant toutes les époques et tous les 
noms, grands et petits, illustres ou obscurs; donnant les honneurs 
d’une biographie et d’une analyse spéciale 4 chaque écrivain, faisant 
la part de tout le monde, — équitable jusqu’a la générosité ;— appré- 
ciant les ouvrages, non d’aprés leursinfluence sur les contemporains 
et sur l'avenir, mais d'aprés leur valeur propre et le mérite relatif; 
n’omettant, en un mot, aucune partie du domaine intellectuel de la 
France, et, depuis Jes premiéres origines de Ja langue jusqu’a ses 
derniéres applications, donnant le droit de cité 4 tous dans son vaste 
sein, Panthéon pour quelques-uns, ossuaire pour tout le reste. Une 
telle histoire pourrait étre intéressante 4 une époque ou il se trouve- 
rait un homme assez dévoué pour y consacrer sa vie, et un public 


‘3° édition, in-12, Firmin Didot. 


LA LITTERATURE FRANCAISE. 895 


assez curieux de sa littérature nationale pour.lire vingt volumes sur 
ce sujet’. » | 

M. Nisard a eu raison de ne pas croire 4 un tel public; il s'est borné 
4 quatre volumes, c’est-a-dire « aux grands noms, aux grandes in- 
« fluences, aux masses, a l'ensemble : Jaissant dans l'ombre ceux que 
a les siécles ont recouverts, apparemment parce qu’ils n’avaient pas 
« regu vie pour se survivre : n’exhumant pas les morts, ne réhabili- 
« tant pas les condamnés, mais souscrivant aux arréts de la posté- 
« rité, sans insulte comme sans pilié pour ceux qu'elle a frappés. » 

On ne saurait trop s’étonner que ce livre ait manqué jusqu’ici a 
notre littérature. Jc ne connais pas celui de M. Gérusez; mais deux 
volumes seulement sous ce titre : Histoire de la Littérature francaise 
depuis sEs oniGines jusqu dla Révolution, cela me parait bien court; 
cela sent trop le résumé, chose dont la librairie de nos jours a tant 
abusé. M. Nisard, au contraire, qui s'abstient au reste, ct 4 bon droit, 
de remonter aux origines, me semble avoir rencontré les justes pro- 
portions d'une vue d’ensemble de notre littérature, depuis Ville- 
hardouin jusqu’é Chateaubriand. 

Ainsi 11 ne donne qu'une centaine de pages &ceux que je nommerai 
les précurseurs ; mais le seiziéme siécle obtient de lui trois cents 
pages. Ainsi encore, le dix-septiéme siécle remplit deux volumes; 
mais Je dix-huiliéme n’en a qu'un seul. Ces proportions, redisons-le, 
nous paraissent irréprochables. 

La littérature, en effet, ne commence nullement avec la langue ; il 
n’y a de littérature que le jour ot serévéle un vérilable talent d‘écrire. 
L’histoure de la littérature francaise ne s’ouvre donc qu’au moment 
ou l'art parait. 

Cet art, du reste, peut trés-bien s ignorer lui-méme. Assurément 
Villehardouin, Joinville, Comines n’ont jamais entendu étre des écri- 
vains, Saint-Simon non plus. Mais Villehardouin, Joinville, Comines, 
n’en appartiennent pas moins, au méme titre que Saint-Simon, a la 
littérature francaise. 

Car la langue qu’écrit Villehardouin, c'est déja du vrai francais. 

« Il n’a péri de cette langue, dit a juste titre M. Nisard, que la 
« vieille orthographe gauloise. Pour le tour, l’ordre et Ja suite des 
« faits, pour le naturel du récit, on n’y peut guére changer (méme 
« pour perfeclionner), sans péril. Ges Mémoires sont un fruit du pur 
« esprit frangais. » 

En effet, c'est net,.c’est simple, c est franc, c'est sensé : le style est 
ferme, il va droit au but. 


4 Dictionnaire de la conversation, au mot Frace, § IV, article de M. Nisard, en 
1836. ‘ 





8°6 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


J'en dis autant de Joinville. Celui-ci, toutefois, discourt davantage; 
il écrit avec son coeur, il s’épanche. Volontiers il se laisse aller aux 
détails, aux développements; il décrit, dans l'occasion. Venu plus 
tard, 4 une époque relativement plus avancée, il méle déja plus de ré- 
flexions 4 ses récits. Mais c’est toujours le méme fond, je veux dire le 
méme bon sens, la méme fidélité 4 cet esprit francais que M. Nisard 
définit si bien l'esprit pratique par excellence : Joinville et Villehar- 
douin, ce sont bien nos péres. 

Observons-le en passant : la Champagne, qui devait produire la 
Fontaine, a donné 4 la France tout a la fois son plus ancien poéte, 
Chrestien de Troyes, et ses deux plus anciens prosateurs. Cela s’ex- 
plique. Les Thibaud et leur cour jouérent quelque temps un rdle assez 
comparable & celui qu’eurent plus tard ces magnifiques ducs de 
Bourgogne dont M. de Barante s'est fait l’historien. 

Mais , — chose singuliérement remarquable, 4 la différence des 
autres littératures, la supériorilé de la littérature francaise commence 
par la prose : Chrestien de Troyes est certes bien inférieur a Villehar- 
douin, et Thibaud de Champagne a Joinville. 

Chrestien de Troyes ne tarda méme pas 4 tomber dans l’oubli, d@’ou 
je ne songe nullement 4 le tirer. Le premier faiseur de vers dont la 
France ait vraiment gardé la mémoire, c'est |'auteur du Roman de la 
Rose, Guillaume de Lorris, mort vers 1260. Toutefois, j'insisterai 
moins que M. Nisard sur le succés incontestable, mais trés-dispropor- 
tionné, 4 mon sens, de cette ceuvre de bel esprit, d’ailleurs fort mélée 
de grossiéretés. Je maintiens, avant tout, que la voie de l'allégorie 
était une fausse route, une route plus italienne que francaise ; mais, 
s'il fallait choisir en ce genre, }’aimerais mieux le Roman du Renard, 
vraie satire, d'une allusion diaphane et toute parlante, comme dit 
M. Sainte-Beuve. On vante le savoir varié de Jean de Meung, I’autre 
Homére du Roman de la Rose. Jean de Meung était le contemporain 
de Dante : comparez son poéme encyclopédique 4 la Divine Comédie, 
et vous verrez quel abime sépare un pédant en vers d’un vrai poéte. 

Laissons donc 1a ces chemins de traverse. J'ai hate de rentrer dans 
la prose, qui est la véritable veine de la France. La nous rencontrons 
Froissart (4533-41419), Froissart, conteur de profession, courant le 
monde, comme on sait, 4 la piste des récits de guerre et de fétes, 
quelque peu clerc, « faiseur d’armoiries, comme son pére, » mais 
vraiment peintre. Il est parfaitement insoucieux d’ailleurs de la mo- 
ralité de ses héros; il raconte pour raconter; c'est pour lui, sem- 
ble-t-il, que Quintilien a trouvé la formule devenue célébre : Seri- 
bitur ad narrandum, non ad probandum. Aussi le style de Froissart 
est-il sans intentions fortes. Mais enfin le charme y est. Parfois méme 
il émeut : par exemple, dans la grande scéne du siége de Calais, !'un 











LA LITTERATURE FRANCAISE. 897 


des endroils de ses chroniques of son récit que je sane n’a pas élé 
surpassé. N’est-ce pas quelque chose? 

Passons, sans nous arréter, sur Christine de Pisan at sur les chro- 
niqueurs de la cour de Bourgogne, bien qu’ils aient une supériorité 
sur Froissart, celle d’avoir non pas introduit, comme le dit M. Nisard 
(faisant en ce point injure 4 Villehardouin et a Joinville), non 
pas introduit, j'appuie sur ce mot, mais ramené la morale dans le 
récit. 

Le croira-t-on? ce dernier mérite n'est pas étranger 4 Comines 
(1445-1509). Le confident de Louis XI n'est point chevaleresque assu- 
rément, c'est un polilique ; c'est un adorateur du succes, comme il 
y ena eu dans tous les temps, comme il y en aura toujours. On ne 
trouve donc pas en lui, M. de Barante en fait quelque part la remar- 
que, un amour noble et élevé de la vertu; mais, comme la justice, 
la bonne foi, le respect de la morale sont apres tout les fondements 
de tout ordre durable, il les a, au fond, en grande recommandation. 
Il ne s’indigne pas contre le despotisme, mais il n’en pose pas meins 
carrément celte question : « ¥ a-t-il roy ne seigneur sur terre qui ait 
« pouvoir de mettre un denier sur ses subjects sans octroy et con- 
« sentement de ceulx qui le doibvent payer, sinon par tyrannie et 
« violence? » Il ne médit pas de son maitre, il ne déclame contre 
quoi que ce soit ; mais, quand il nous a fait assister aux angoisses su- 
prémes de Louis XI! mourant, il écrit : « N’evt-il pas mieux valu, 4 
« luyet 4 tous autres princes, moins se soucier el moins se travailler 
« etentreprendre moins de choses, et plus craindre @ offenser Dieu 
« et 4 persécuter le peuple et leurs voisins? Leurs vies en seraient 
« plus longues; les maladies en viendraient plus tard, et auroient 
« moins a doubter de la mort. » Nous voila bien loin de l’insouciance 
morale de Froissart, qui n’a au surplus (on le comprend) ni ce sé- 
rieux d'esprit, ni cette virilité de pensées, ni cette fermeté de lan- 
gage. 

Le progrés, d'ailleurs, est considérable a tous égards : Comines 
est tout & fait un moderne. Non-seulement il discerne les causes des 
événements avec une sagacité supérieure ; mais ses jugements sur 
les hommes comme sur les choses sont & trés-peu prés les ndtres. 
Puis, la Jangue dans laquelle il écrit n’a rien & envier assurément 3 
celle qu’écrivait le président Jeannin un siécle plus tard; bien au 
contraire. 

Cette langue est surtout trés-supérieure 4 celle de Villon, son 
contemporain, trop surfait par Boileau, mais surtout par M. Ni- 
sard. Non que je conteste la notoriété persistante de Villon, les sept 
éditions qu'il oblint sous Francois 1°, auquel i) plaisait fort, la veine 
franche et originale qui coulait en lui, ni ce qu’il y a de francais dans 


$98 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


son liumeur et dans son talent. Villon est un ancétre de Régnier, 
cest tout dire : 


Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur, 
Ne se sentaient des lieux que fréquentait ]’auteur. 


Mais il ne faut rien exagérer. Ce n’est pas tout d’étre un enfant 
du peuple et du peuple de Paris, d’en avoir les qualités comme les 
vices, l’espiéglerie d’esprit, la nargue sardonique, Ja saillie satirique 
et bouffonne, avec de rares éclairs de mélancolie. Cela suffit sans 
doute et au dela pour devenir un poéte populaire et pour que le nom 
de Villon se soit présenté 4 la mémoire de Boileau, qui, vraisembla- 
blement toulefois, 4 la facon dont il le loue, ne l’avait jamais lu. 
Mais enfin ce n'est point assez (bien s’en ‘faut) pourdevenir un de nos 
poétes constituants, comme le veut M. Nisard. Villon n’arien constitué. 
Ii n’a point du tout 


Débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers; 


il ne s'est pas le moins du monde occupé d’eux. Certes, encore une 
fois, il est poéte, vraiment poéte; et pourtant il n’a point fait faire un 
pas 4 J’art des vers. Quant 4 son influence, qui pourrait dire que, sans 
lui, Marot, Rabelais, Régnier n’auraient yoint donné ce qu’ils ont 
donné? Villon donc est franc du collier, je l’avouc; il représente 
incontestablement un des cdétés de l’esprit frangais, mais il le repré- 
sente dans un de ses types les plus abaissés, quoi qu on en dise. Voila 
Je vrai’. 
Aussi, bien que Villon ait, en passant, donné un souvenir a 


Jehannefla bonne Lorraine, 


il reste élernellement regrettable, nonobstant la thése contraire de 
M. Nisard, que l’esprit de moquerie et de libertinage, qui fait le fond 
des Repues franches, ait prévalu sur les instincts chevaleresques de 
la France au quatorziéme et au quinziéme siécle, & ce point que non- 
seulement Jeanne d’Arc n’ait pas été chantée, mais que la liltérature 
francaise ne posséde pas un seul poéme national. Oui, il reste éter- 
nellement regrettable que ‘auteur de la Chanson de Roland, par 
exemple, si épique de souffle, pour emprunter un mot heureux a 
M. Sainte-Beuve, n’ait pas rencontré, sinon un successeur, du moins 
un traducteur en langue francaise. Disons plus. N’est-ce point en 


‘ A Nancy, dans la grande salle du palais de I'instruction publique, le nom de 
Villon vient d’étre inscrit parmi les plus grands, non-seulement avec le nom d'Ho- 
mére, mais immédiatement a céré des noms des Péres de I’Eglise. Je crains, en 
verité, que M. Nisard ne soit quelque peu responsable de cette apothéose, 


LA LITTERATORE FRANCAISE. 399 


France, n’est-ce point en francais qu’aurait da s'écrire la Jérusalem 
délivrée? Car enfin Godefroy de Bouillon et les rois de Jérusalem n'ont 
point parlé que je sache d’autre langue que le francais : en Orient, les 
Croisés n’avaient qu’un nom, les Francs; leurhistoire se donnait pour 
titre : Gesta Dei per Francos. Pourquoi donc leur mémoire n’a-t-elle 
pas inspiré nos poétes? Pourquoi, dans notre littérature, cette étrange 
lacune? Pourquoi n’avons-nous pas méme notre Romancero, comme 
l’Espagne, c’est-a-dire, a défaut d'une Iliade nationale, du moins, en 
vrai francais, en francais définitif, des chants détachés, comme le duel 
d‘Olivier et de Roland, dans Girard de Viane, ou comme le poéme sur 
le Combat des Trente? 


Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiraient jamais. 


Charles d'Orléans, par exemple, n’est, comme I'avait été Thibaud 
de Champagne, qu'un poéte de cour ; il fait des vers damerets; il pé- 
trarquise. Comment comprendre que, chevalier, prince du sang de 
France, il n’aif pas un mot a la gloire des armes francaises? Redi- 
sons-le, l’esprit de moquerie et de libertinage, le Roman de la Rose 
et Villon sont bien pour quelque chose dans cette déviation peu pa- 
triotique de notre poésie, et je ne me sens pas homme a leur en sa- 
voir gré. Phihppe le Bel et le schisme d’Occident y eurent, il est vrai, 
plus de part encore. Sans doute la foi catholique ne périt point en 
France, mais elle perdit sa flamme, elle perdit son auréole et ses 
rayons. L’esprit qui avait fait les croisades se retira de la nation: on 
nous fit accroire que nos péres s élaient trompés. La France, hélas! 
n’eut jamais la religion du passé, elle n’eut point, comme les Grecs, 
le culte des temps héroiques de son histoire ; c’est pourquoi, tout en 
donnant bravement son sang dans les batailles, elle tourna le dos 
4 la poésie. 


Ce manque de séuffle poétique concourt 4 expliquer encore pour- 
quoi nous edmes si tard une littérature. Nous altendimes jusqu'au 
seiziéme siécle. En effet, Villehardouin, Joinville, Froissart, Comines, 
Villon, ne sont, comme je J'ai dit, que des précurseurs : 4 la dis- 
tance oti nous sommes de ces temps lointains, chacun d’eux se détache 
de son siécle comme une étoile isolée dans un ciel obscur. Dans notre 
ciel littéraire, il n’y a malheureusement pas de constellation avant le 
siécle de Francois I et de Marguerite de Navarre. 

D'ot vient que l’Italie avait été plus précoce ? 

La question n’est point abordée par M. Nisard, mais elle se pose de 
soi, car les deux peuples ont des racines & beaucoup d’égards com- 
munes ; en France comme en Italie, Ie tronc est latin, avec cette diflé- 


900 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


rence pourtant que, chez nous, la greffe germanique a été plus effi- 
cace qu’au dela des Alpes. 

Dira-t-on que I'Italie, c’est le Midi, comme la France, c'est le Nord? 
Ce lieu commun, !’influence du climat, est loin de suffire 4 résoudre 
le probléme. 

Sans doute la nature méridionale parle a l’imagination, elle crée 
des poétes ; sans doute, au contraire, la nature du Nord développe 
davantage la réflexion, elle fait donc plus volontiers des prosateurs. 
Mais qu'importe ici cette banale donnée? La France du douziéme 
siécle avait eu ses poétes (Théroulde, au Nord, Bertrand de Born, au 
Midi), qui sont loin d’étre inférieurs & leurs contemporains d’outre- 
monts. D’ou vient donc que, dés lage suivant, dés le temps de Phi- 
lippe le Bel, Italie se trouve tout 4 coup, en poésie, si supérieure, 
pour la premiére fois, 4 la France d’alors? D’ow vient que cette supé- 
riorité poétique de nos voisins s’est prolongée jusqu’au seuil du dix- 
septiéme siécle? D’ot vient que nous n’avons rien de contemporain a 
opposer aux admirables cantiques des poétes franciscains, au bien- 
heureux Jacopone de Todi, si vivant pour nous & jamais dans le livre 
d’Ozanam ? D’ot vient surtout, encore une fois, qu’il ya si loin de 
Jean de Meung (mort en 1340) & Dante (mort en 1521)? 

Ne serait-ce point d’abord qu’en Italie, il y avait un fleuve de foi 
et de poésie coulant 4 pleins bords, grace 4 Innocent Ill, et cela au 
moment méme ou les sources vives de l’enthousiasme chrétien étaient 
taries, dans les pays de la langue d’oc, par la grande défection des 
albigeois, et dans ceux de la langue d’oil, par je ne sais quel débor- 
dement de l'esprit de satire et de moquerie? N’est-ce pas ensuite 
que, des deux cétés des Alpes, le milieu politique était loin d’étre le 
méme : d’un cété, la France féodale avec ses grands coups d’épéc un 
peu monotones et qui, ce semble, excitaient peu I'intelligence: de 
l'autre, I'Italie républicaine, avec ses factions, ses luttes moins guer- 
riéres que politiques, ses orateurs et ses tacticiens de parti, toujours 
sur la bréche? C'est la différence de Sparte et d’Athénes. N’est-ce 
pas enfin qu’en SJtalie, ot l’élément latin était resté si prédominant 
dans la langue, l’influence latine est demeurée tout & fait prépondé- 
rante? En sorte que, de ce coté-la des monts, la littérature latine a 
été plus généralement, plus constamment, plus efficacement cultivée, 
et que l’esprit de l'antiquité y a sans cesse excité, développé, fécondé, 
formé l'esprit moderne ? C'est en effet ce qui éclate 4 un haut degré, 
non-seulement dans la Divine Comédie, of Dante, comme on sait, 
proclame Virgile son guide et son maitre, mais dans Pétrarque, qui 
déja semble un Italien de la Renaissance, mais dans Boccace, mais 
oe Machiavel et Guichardin, mais dans le Trissin, |’Arioste et le 

asse. 


LA LITTERATURE FRANGAISE, O01 


M. Nisard, si je ne me trompe, est loin d’avoir.nettement démélé 
ces causes d'infériorité fort complexes des écrivains frangais au moyen 
age. I] y a 1a pourtant un probléme littéraire de premier ordre. Il 
essaye de nous persuader que des hommes comme saint Anselme, 
saint Bernard, saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin man- 
quérent d'idées générales (sic). Je crains en vérité que le nouvel his- 
torien de la littérature frangaise n’ait point assez lu saint Anselme 
ni saint Bernard et qu'il ne se soit pas rendu un compte suffisant de 
l'incontestable aclion du génie de saint Thomas sur le génie de Dante. 
Parce que l'enseignement théologique, au moyen Age, a souvent 
abusé des abstractions et du syllogisme, M. Nisard ne veut pas que 
l'esprit francais ait la moindre obligation a la théologie, c’est-a-dire 
au christianisme. Je m'étonne qu'il n’ait pas au moins reconnu |’em- 
preinte si profonde des habitudes et des procédés de la scolastique 
dans cette inflexible exigence logique de l’esprit frangais, qui veut 
que chaque paragraphe ait sa conclusion qui concoure a celle du 
chapitre, comme la conclusion de chacun des chapitres concourt a 
celle du livre. Si, comme le croit M. Nisard, la discipline syllogis- 
tique, dont Paris a toujours été la métropole, n’y est absolument 
pour rien, d’ou vient que notre exigence logique, 4 nous autres Fran- 
cais, est si étrangére 4 l’esprit allemand, par exemple, c’est-a-dire a 
lesprit de la nation qui, depuis Luther, a rompu le plus ouvertement 
avec la scolastique? 

Mais, en revanche, M. Nisard a parfaitement raison de dire que, si 
esprit francais, au moyen age, est vif, naturel, et saisit finement 
un assez grand nombre de rapports et de vérités subalternes, s‘il con- 
tinue ainsi l’esprit gaulois qui, suivant la remarque du vieux Caton, 
n’aimait rien tant que le fin parler (arguté loqui), cet esprit n’en 
manquail pas moins alors d‘élévation et de profondeur. J’accorde donc 
a M. Nisard que notre littérature de ce temps, si littérature il y a,est 
hien l'expression d'une société qui vit au jour le jour, d'une société 
dont les écrivains sont tout entiers au présent, et au présent le plus 
étroit. J’'admets parfaitement que la langue frangaise manquait en- 
core de variété et de couleur. Je reconnais, en un mot, que, jusqu’au 
seizi¢me siécle, l’esprit francais n’est que l'esprit particulier d'une 
« nation bien douée, mais qui ne peut recommencer 4 elle seule tout 
« le travail de l’intelligence humaine » durant les siécles qui ont pré- 
cédé. Ce qui donc faisait défaut par-dessus tout, j’en suis d’accord, 
c’était moins la connaissance que le sentiment réconp des littératures 
tout 4 la fois homogénes et antérieures & la nétre, qui avaient été 
l’honneur et la plus haute expression de l'esprit humain. Or ce senti- 
ment, qui pouvait nousle donner ? Sans hésiter je réponds avec M. Ni- 
sard : « L’étude des monyments des deux antiquilés, chrétienne et 

Déceusar 1805. 58 


902 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


« profane, rendue facile et populaire par l’imprimerie. » Non qu'il 
ft besoin pour cela de traduire la Bible en langue vulgaire, entre- 
prise pour laquelle, par parenthése, on n avait point attendu Luther 

et Calvin. Il suffisait de remonter aux sources de la tradition chré- 
tienne, et partant de recourir aux textes bibliques avec une ardeur 
de foi et d’intelligence rendue plus vive au temps de Luther par la 
controverse, en méme temps qu'on s abreuvait jusqu’a l'ivresse au 
double courant des études grecques et latines ; et c'est précisément 
ainsi que la passion des deux antiquités a, suivant l'expression de 
M. Nisard, donné l'impulsion a tout le seiziéme siécle et formé au 
dix-septiéme la perfection de |’esprit frangais. 


Mais quels sont, pourM. Nisard, les vrais et légitimes représentants 
de l'esprit frangais? Ceux-laseulement dont la France se souvient, ceux- 
1a seulement en qui elle s’est elle-méme reconnue, soit quant 4 certains 
traits, soit tout enliére. Voila tout le plan de l’ouvrage de M. Nisard. 
Il décline hautement la prétention de choisir lui-méme, il déclare 
s’en rapporter 4 la France, dont i] ne fait qu’accepter la liste, «ne 
réhabilitant personne, laissant les morts dans le repos de leur tambe, 
mais, par les recherches approfondies des causes qui ont fait vivre les 
uns et mourir les autres, rendant d’aulant mieux hommage aux 
noms qui ont survécu. » 

Voila pourquoi, parmi les précurseurs, il s’est borné, pour la 
prose, 4 Villehardouin, 4 Joinville, a Froissart et 4 Comines ; comme 
au Roman de la Rose, a Charles d'Orléans et 4 Villon, pour les vers. 

Voila pourquoi Marguerite de Navarre, Marot, Rabelais, Calvin, 
Ronsard, Malherbe, Amyot, Montaigne, la Ménippée, Charron et 
saint Francois de Sales, c’est, aux yeux de M. Nisard, toute la liltéra- 
ture francaise du seiziéme siécle. 

Certes je nentendspas réformer cette liste. 

Je souscris, par-dessus tout, de grand coeur aux ingénieuses et j ju- 
dicieuses considérations au nom desquelles le nouvel historien de la 
littérature francaise explique et critique tout a la fois la dénomina- 
tion de siécle de la Renaissance. Mais j‘insiste sur la critique. Grace 
en effet 4 d’éminents travaux, parmi lesquels nous rappellerons tout 
particuli¢rement ceux d’Ozanam, on sait aujourd'hui qu'il n’y a ja- 
mais eu solution de continuité entre l’antiquité et nous. Puis, pour 
ne parler que du seiziéme siécle, il n’est pas vrai du tout, quoi qu’en 
dise l’Art poétique, il n’est pas vrai que Marot 


Ait montré, pour rimer, des chemins tout nouveaux. 


Marot n'a innové en quoi que ce fit; il n’a pas méme songé a 
instituer l’alternance réguliére des rimes masculine et féminine, 


LA LITTERATURE FRANCAISE. 905 


qui, je crois, n’apparait point avant Ronsard. Seulement entre 
le temps de Villon et celui de Marot, une chose vraiment nouvelle 
était née, c était la bonne compagnie. Villon n’en edt point été, Marot 
en fut. C’est 1a seulement ce quia donné a }’Heptaméron de Mar- 
guerite de Navarre celle délicatesse relative qui manque aux Cent 
nouvelles nouvelles de Louis X1; le fond du récit est licencieux, mais, 
quant & la forme, le godt de la société polie a passé par 1a. 

Je nen dirai pas autant du livre de Rabelais, dont les mérites et 
les défauts sont supérieurement analysés par M. Nisard; néanmoins, 
malgré les saletés du Pantagruel, on a eu le droit d’appeler Rabelais 
l'un des péres de notre idiome. 

L’autre, selon Pasquier, serait Calvin, qu’on ne lit plus depuis long- 
temps. Donnons-lui toutefois, avec Bossuet, « donnons-lui, puisqu’il 
le veut tant, cette gloire d’avoir aussi bien écrit qu’homme de son 
siécle. Mettons-le méme, si l'on veut, au-dessus de Luther, encore que 
Luther edt quelque chose de plus original et de plus vif'.» Mais, s'il 
est vrai que I’ Institution chrétienne de Calvin soit le premier ouvrage 
écrit en notre langue qui offre un plan suivi, une matiére or- 
donnée, une composition exacte, ce n'est pas, comme M. Nisard, & 
Cicéron que j'en fais honneur, c’est 4 la scolastique. La méthode 
si vantée de Calvin est loin de lui étre propre; elle est thomiste d’o- 
rigine, et la sécheresse méme du style de I Institulion, mal dissimulée 
par cette« véhémence extraordinaire » dont parle Bossuet, en dépose 
a chaque ligne. Calvin d’ailleurs eut beaucoup plus d’influence comme 
seclaire que comme écrivain. Aprés lui comme avant, le francais 
écrit demeure unelangue prolixe et embarrassée. Le gout de la période 
cicéronienne, si peu accommodable 4 un idiome rebelle 4 !’inversion, 
pesait sur notre prose, qui ne s’est pleinement dégagée de cette imi- 
tation un peu lourde que dans les Maximes de la Rochefoucauld, pu- 
bliées quatre ans avant les Pensées de Pascal. 

En méme temps, Ja noblesse manquait 4 la langue poétique : Ron- 
sard eut |’ambition de la luidonner. Par 1a il fit illusion 4 tous ses 
contemporains, sauf un seul*; il pipa Montaigne lui-méme. Bref, il 
fut immortel tant qu’il vécut. Mais la réaction fut prompte, impi- 
toyable ; il ne lui resta que l’immortalité du ridicule, et, quoi qu’on 
en dise, c’était justice: M. Nisard le prouve aisément et & merveille, 

tout en expliquant trés-bien son succés d’un jour. 


Enfin Malherbe vint.... 


« Tout, dita bon droit M. Nisard, tout dans ce jugement de Boi- 


‘ Bossuet, Hist. des Variations. 
2 Ce guallant cuyde pindariser, disait Rabelais. 











904 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


leau, est considérable, tout porte coup. Pesons-en chaque expression ; 
cela vaut mieux que de revendiquer quelques libertés dont Malherbe 
et Boileau n’auraient point eu de souci. En fait d'art, comme en fait 
de morale, il est bien plus pressant de venir en aide 4 la discipline 
qu’a la liberté. » 

Sans doute la réforme de Malherbe fut une chaciiae et toute réac- 
tion dépasse le but. Jecomprends que cette réaction déplat 4 Régnier, 
mais elle ne fit obstacle, aprés tout, niaux hardiesses grandioses de 
Corneille, ni au laisser-aller sans négligences de la Fontaine. De nos 
jours, on a beaucoup protesté contre Malherbe; mais, sous prétexte 
de déroidir le vers en permettant hiatus et l’enjambement, on n'a 
plus fait que rimer de la prose, et quelle prose! L’expérience s'est 
faite sous nos yeux, elle est péremptoire. 

M. Nisard n’apprécie pas moins heureusement Amyot, qu’il nomme 
si bien «un traducteur de génie. » Chose einguliére, Amyot n'est ori- 
ginal que lorsqu’il-traduit ; mais alors il aun charme si particulier 
que ceux quil’ont lu n’ont jamais pu souffrir la lecture de Plutarque 
dans aucun autre. C’est de la version d’Amyot que Henri lV écrivait : 
« Plutarque me soubsrit tousjours d’une fresche nouveauté. » Auss? 
l’influence de cet aimable traducteur a-t-elle été plus grande et beau- 
coup plus universelle que celle de Montaigne, en ce que, suivant la 
lumineuse remarque du nouvel historien de la littérature francaise, 
c'est Amyot quia versé dans notre langue le recueil le plus complet 
des idées, des meeurs et des choses de l’antiquité. 

M. Nisard, qui excelle, comme on voit, 4 rajeunir par des raisons 
nouvelles et des apercus piquants les jugements généralement recus, 
aun chapitre exquis sur les qualités et les défauts de Montaigne, qui 
sont, presque en tout, les qualités et les défauts de son temps. Il fait 
trés-bicn comprendre pourquoi, au dix-neuviéme siécle, ceux qui ont 
plus de curiosité que de foi, se sont épris si fort du seiziéme. Il ne 
montre pas moins bien ce que l’esprit public demandait au commen- 
cement de lage suivant. On était en proie 4 |’éparpillement et l'on 
aspirait 4 l'unité. On voulait en finir avec le « que sais-je? » On de- 
mandait une méthode, des vérités substituées 4 la fantaisie, aux im- 
pressions individuelles. On sentait la nécessité d’une langue discipli- 
née, d’un choix dans les mots qui répondit 4 un choix dans les idées. 
On cherchait ce qu'il faut.savoir, non plus seulement pour le plaisir 
de savoir, mais pour conclure et pour agir ; on cherchait ce qu'il faut 
savoir pour connaitre ce qu'il faut faire. Tout cela est observé et ex- 
primé 4 merveille par M. Nisard. 

Est-ce que le méme besoin ne se fait pas sentir aujourd’hui? Est-ce 
que, nous aussi, nous ne pensons pas, comme Montaigne, un peu au 
hasard et sans objet? Est-ce que nous n’avons jamais rencontré de ces 


LA LITTERATURE FRANCAISE. 905 


intelligences « qui ont si peur de servir qu’elles se défient de la vé- 
rité 4 cause de sa ressemblance avec l’autorité? » Est-ce que nous ne 
connaissons pas les miséres de cette liberté de penser « qui résiste a 
un axiome de morale universelle, mais qui abdique devant une 
pointe ? » Ou toutes les idées pésent le méme poids, dit M. Nisard, ou 
toutes les vérités ne sont que des idées, pourquoi une pointe ne passe- 
rait-elle pas pour une vue de l'esprit? 

Le dix-septiéme siécle a connu cette infirmité et il s’en est guéri. 
Pascal avait beaucoup lu Montaigne ; on peut voir, dans les Pensées, 
comment il le juge. . . ‘ 

Je sais plus de gré que je ne puis le dire & M. Nisard, de son admi- 
ration pour le dix-septiéme siécle. Cette admiration n’a rien de vul- 
gaire. Descartes, Corneille, Pascal, Boileau, Racine, Moliére, la Fon- 
taine, la Rochefoucauld, la Bruyére, Bossuet, Fénelon, madame de 
Sévigné, Saint-Simon, ne sont nulle part plus finement, plus nou- 
vellement, ni plus sdrement appréciés que dans son livre ; la banalité 
n’est pas son fait. 

J’aurais pourtant des réserves a faire sur plus d'un point. 

La premiére de toutes s'applique au péle-méle antichronologique 
de ces grands noms : je ne puis accepter qu'on traite de la Bruyére, 
avant d’avoir traité de Bossuet. 

C'est méconnaitre, en effet, ou du moins c'est oublier de mettre en 
lumiére la série des générations littéraires et la physionomie propre 
a chacune d’elles, ce qui est une portion si considérable de la vé- 
rité historique. Ainsi, je crois lavoir dit le premier ici méme', bien 
avant qu'on en fit un lieu commun : il y a plusieurs Ages littéraires 
dans le dix-septiéme siécle. On y distingue au moins quatre 
phases bien tranchées : le régne de Malherbe; celui de Corneille et 
de Descartes; le moment de Pascal, de Bossuet, de Moliére, de la Fon- 
taine, et de madame de Sévigné; celui de d’Aguesseau, de J. B. Rous- 
seau et de Massillon. Ce n’est 14 qu’un premier apercu ; mais regar- 
dez-y de plus prés, et vous reconnaitrez que la littérature d'un peuple 
se modifie toujours 4 l‘avénement de chaque génération, c est-a-dire 
4 tous les quarts de siécle. Vérifiez, et il se trouvera que les change- 
ments de régne, en littérature, correspondent plus ou moins exacte- 
ment a des périodes de vingt-cing ans. Une telle coincidence ne sau- 
rait étre purement fortuite. 

Je ne veux pas trop appuyer sur cette chronologie. Mais enfin, 
n’est-il pas remarquable, par exemple, que les derniers représen- 
tants littéraires du vieil esprit francais, Marot et la sceur de Fran- 
cois I*, soient morts l'un en 41547, et autre en 1549, fermant 


* Correspondant, 1. XI, p. 586{(aoadt, 1845). 


906 LA LITTBRATORE FRANCAISE. 


ainsi 4 trés-peu prés la seconde moitié du seiziéme siécle, et que 
cette méme année 1549 ait été précisément marquée par I’ Illustra- 
tion de Du Bellay, le manifeste de l’école de la Renaissance? Ajoute- 
rai-je que celte école était menée a l’assaut par des généraux de 
vingt-cing ans, Du Bellay, né en 1524, Ronsard, né en 1525? 

J’ai dit que le régne de Malherbe inaugura le dix-septiéme siécle. 
En effet, la premiére piéce de Malherbe qui ait fait bruit, la « Priére- 
pour le roi Henri le Grand, allant en Limozin, » est de 1605, trois 
ans aprés la mort de Passerat, le dernier des auteurs de la Ménippée, 
un an avant celle de Desportes, Vhérilier, le clair de lune de Ron- 
sard. 

La période suivante s’ouvre par les Letires de Balzac, publiées en 
4624, tout prés, comme on voit, de l'année ot commence le second 
quart du dix-septiéme siécle. La paraissent, d’une part, le Discours 
sur la Méthode, d’autre part, tous les chefs-d'ceuvre de Corneille: le 
Cid, Horace, Ginna, Polyeucte, le Menteur, Rodogune; et la période 
est close, comme a point nommé, par la mort de Descartes (1650). 

Le quart de siécle qui succéde, marque incontestablement l'apo- 
gée du génie francais. Bossuet préche a Metz son premier sermon 
(1652), et & Paris, son premier caréme (1659). En 1656, Pascal pu-. 
bliait les Provinciales, et il allait écrire les Pensées. Trois ans plus. 
tard, Molidre faisait-jouer les Précieuses, puis I'Ecole des maris,. 
l' Ecole des femmes, le Misanthrope, Tartuffe, P Avare, les Femmes sa- 
vantes. En 1660, Boileau écrivait ses premiéres satires, et madame 
de Sévigné ses premiéres lettres. En 1665, la Rochefoucauld don- 
nait ses Mazimes. En 1667, nous avions Andromaque ; l'année d’aprés, 
les six premiers livres de la Fontaine; en 1669, Britannicus, ! orai- 
son funébre de la reine d’Angleterre, les Pensées de Pascal, et le 
premier caréme de Bourdaloue; en 1674, Iphigénie et l' Art poétique. 
En 41675,.naissait Saint-Simon. 

La phase d’apreés, assurément, est splendide encore. Pascal et Mo- 
liére étaient morts : Bossuet et Racine restaient, le Racine de Phédre- 
et d’ Athalic, le Bossuet de I' Histoire universelle, des Variations et de- 
l‘oraison funébre du grand Condé. Mais Bossuet, Racine lui-méme, 
plus jeune de douze ans, n’en étaient pas moins les demeurants et 
les représentants d'une autre génération. Celle qui eut son avéne- 
ment en 1675 et qui se personnifia dans Fénelon (né en 1654) était 
admirablement douée sans doute, mais d’une raison déjé moins sire 
comme d'une élequence moins virile : -c’était la génération de 
Fiéchier *, de Malebranche, de la Bruyére, de Regnard et de Quinault. 

Avancons encore d'un quart de siécle, et la rhétorique paraitra 


‘L'oraison funébre de Turenne, \e chef-d’ceuvre de Fiéchier, est de 1676; celle- 
de Montausier, de 1690. 





LA LITTERATURE FRANCAISE. 907 


dans tout son lustre avec les Mercuriales de d’Aguesseau, le Petit 
Caréme de Massillon et les Odes de J. B. Rousseau. La pompe des 
mots remplace alors la grandeur des pensées.A cdté des trois 
hommes si remarquables encore que je viens de nommer, le spécieux, 
dans la personne de Lamotte, supplantait tout doucement le vrai. 

Cette gradation et ce déclin sont dans la destinée de l’humanité. 
D'abord, comme dans Descartes, c'est M. Cousin qui parle, « la nature 
est puissante, mais l'art manque un peu. Pascal, qui le suit, est venu 
4 cette heureuse époque de la littérature et de la langue, ot l'art se 
jJoignart @ la nature, dans une juste mesure, pour produire des 
ceuvres pleinement accomplies. Avant et aprés lui, cette parfaite har- 
monie, qui dure si peu dans la vie littéraire d’un peuple, ou n’est pas 
encore ou bientét n'est plus. Quelque temps aprés Pascal, l'art parait 
déja trop; la beauté de la forme commence a étre recherchée pour 
clle-méme, jusqu'a ce moment fatal, marqué avec {ant d’éclat par 
J. J. Rousseau, o commence le régne de la forme et par conséquent 
sa décadence. » : 

AinsiVhistoire littéraire, comme l'histoire politique, a ses époques. 
La, comme ailleurs, les synchronismes sont quelque chose ; la chrono- 
logie importe. Ne comprend-on: pas maintenant le reproche que j'ai 
adressé a M. Nisard? Il prend nos écrivains trop un & un. Sans doute, 
quand plusieurs ont entre eux une action commune et concertée, 
comme la brigade de Ronsard, l’auteur ne manque pas de mettre 
cette action commune en lumi¢re. Mais, s’ils n'ont fait que suivre 
chacun séparément, sans avoir été amis, le méme courant littéraire, 
M. Nisard ne met pas le fait en relief; en sorte que, le plus sou- 
vent, les courants successifs qui ont enlrainé ehaque génération 
d’écrivains, ne laissent point, dans l'esprit de celui qui lit son livre, 
impression d’une série et d'une succession de nuances, parfaite- 
ment distincles. Et pourtant, encore une fois un siécle n'est point un 
tout homogéne dont tous les moments se ressemblent, bien s’en faut. 
Tous les vingt-cing ans, je-le répéte, une génération d’ hommes nou- 
veaux fait son entrée dans le monde, empruntant certes ordinaire- 
ment beaucoup de ceux qu’elle trouve en scéne, mais en méme temps 
apportant & bien des égards des disposilions d’esprit différentes, 
qui ont leur action, a leur tour, et dont l’historien, ce semble, doit 
marquer et faire ressortir l’effet. Aulrement, son livre sera plutot 
un cours de littérature qu’une histoire proprement. dite. 

Certes, je ne prétends point pour cela que toute influence littéraire 
commence et s’arréte 4 jour fixe. Jc n’ignore point qu'il y a toujours 
dans le présent quelque chose du passé : ainsi chaque siécle littéraire 
projelte un peu (et parfois heaucoup) de son ombre sur l’age suivant, 
surtout sur les premiéres années. Il est dans la force des choses que 





908 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


le mouvement d’intelligence qui caractérise une époque, se prolonge 
plus ou moins, par les survivants d'un autre age et par leurs disciples, 
au milieu des manifestations de |’esprit nouveau, comme, a la jonc- 
tion de |’Arve et du Rhdéne, les deux fleuves coulent quelque temps 
dans le méme lit sans pourtant confondre leurs eaux. Bientét sans 
doute elles se mélent, mais cela fait-il qu’elles- n’aient point com- 
mencé par étre distinctes, et les cartes géographiques ne doivent- 
elles pas en tenir compte? 

En négligeant les synchronismes que je viens de rappeller, en iso- 
lant ainsi les écrivains du milieu sous l'action duquel ils ont écrit, 
donc M. Nisard supprime évidemment ou fausse 4 beaucoup d’égards 
_ la connaissance des causes enlittérature. Par exemple, 1a misson cha- 
pitre sur Pascal entre le chapitre de Corneille et celui de Vaugelas ; 
on croit réver. L’école de Port-Royal ne parait qu’aprées, le dirai-je? 
comme une sorte de pendant 4 |’institution de !’ Académie francaise, 
c'est-a-dire comme ayant pour esprit « de substituer a la raison de 
« l'individu une sorte de raison collective, » ce qui est un peint de 
vue plus ingénieux que je ne le voudrais. Il en résulte que Pascal est 
présenté comme procédant de Descartes, au lieu de l'étre comme pro- 
cédant de Port-Royal. Par suite il arrive que la figure de Pascal est 
placée dans un jour qui n’est pas le sien; ni l'homme ni le penseur 
n'a été parfaitement compris par M. Nisard, quelque sagacité qui 
déploie d'ailleurs dans ce chapitre. I] n’est pas exact en effet de dire 
que « c'est parla morale que Pascal fut ramenéa la Religion. » Il ne 
l'est pas davantage d’écrire que «non-seulement le doute en matiére 
de foi était possible pour Pascal, mais qu'il ena connu toutes les an- 
goisses, » en sorte que sa foi est « une foi arrachée et convulsive. » 
Il a été de mode de parler ainsi ; mais cette mode doit passer. La 
vérité vaut mieux. 

Il serait temps de s’entendre une bonne fois sur ce lieu commun 
des angoisses prétendues de la foi de Pascal. 

M. Sainte-Beuve (j'en citerais un autre, si je connaissais sur la 
question ua témoignage moins suspect et un juge plus compétent), 
M. Sainte-Beuve s’en est expliqué en ces termes : « C’a été un caractére 
et un bonheur pour Pascal de revenir a la religion ¢troite sans pour- 
tant s’en étre jamais absolument écarté, et sans avoir eu, EN AUCUN 
Temps, |'dme ruinée 4 cet endroit. De méme pour les meeurs, 87 lees 
avec la croyance. Quand donc ces Ames la revenaient et se réinté- 
graient complétement, comme aprés tout elles s‘élaient conservées 
toujours, il en résultait un fond de solidité et de cenrirupE que 
d'autres dmes, longtemps perdues, peuvent certes réacquérir par 
un coup de la grace, mais que nos amis de Port-Royal nous offrent 
comme plus aisément, et plus conformément a leur nature méme. » 





LA LITTERAUURE FRANCAISE. 909 


Voila le vrai. Depuis l’dge de douze ans, la vie de Pascal nous est 
connue année par année; on y chercherait vainement une phase 
aussi courte qu’on voudra, ou il ait subi les angoisses du doute anti- 
chrétien. Ce doute, il l'a rencontré, il l'a observé chez d’autres, Pascal 
avait connu des athées ; il apu méme!’éprouver en personne par mo- 
ments a l'état de tentation, jamais a l'état de pensée prédominante. 
Sous le rapport de la piété, Pascal a pu étre un chrétien un peu tiéde 
au temps od Ia fiévre des mathématiques dévorait ses heures, comme 
plus tard dans ses jours de dissipations mondaines, lors de sa passion 
trés-irréprochable d’ailleurs pour mademoiselle de Roannez ; puis 
quand il s'est réveillé de cet assoupissement du sens chrétien pour se 
retirer au désert, les jansénistes ont pu prononcer le mot de conver- 
sion. Maisce mot, il faut l’entendre au sensde Port-Royal, et non pas au 
sens que nous lui donnerions au dix-neuviéme siécle. ll s’agit du pas- 
sage de l’attiédissement 4 la mortification, et non du passage du scep- 
ticisme a la foi. Le dirai-je? il y a de 'inintelligencea s'y méprendre. 

Et depuis, quand Pascal s'est voué a l’apologétique chrétienne, 
quand sa nature de géomeétre a cherché de quoi « convaincre des athées 
endurcis, » il ne s'est point appliqué 4 la certitude spéculative, 
qu'il tenait pour stérile‘, mais a la certitude morale, et il a écrit ses 
immortels chapitres sur l'homme. Ce n’étaient pas ces considérations 
qui l’avaient fait chrétien, lui qui n'avait jamais cessé de |’élre, mais 
c étaient celles qu'il jugeait les plus propres 4 ramener a la foi ceux 
qui l’avaient perdue. 

Ii y a pourtant un cété faible dans les Pensées, c'est le cdté jansé- 
niste. Pascal, comme Jansénius, s‘exagére la dégradation intellec- 
tuelle et morale causée par le péché originel, et c’est ainsi qu’il a 
été entrainé, par exemple, 4 nier le droit naturel ou du moins la 
possibilité de le connailre. Le jansénisme de Pascal, voila la clef de 
tout ce qui détonne dans les fragments qui nous sont reslés de son 
admirable apologétique. Raison de plus pour que M. Nisard ait ase 
reprocher de n’avoir point étudié les Pensées 4 la lumiére des rela- 
tions de |’auteur avec Port-Royal, relations qui remplirent les sept 
derniéres années de sa vie et qui seules expliquent Pascal. Recon- 
naftre dans les Pensées les doutes de notre temps, faire du pénitent 
de M. Singlin un homme qui a devancé et pressenti M. Renan, c'est 
évidemment le plus flagrant des anachronismes. 

Remarque générale, M. Nisard pense trop 4 notre temps; il re- 


‘ « Jen‘entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles oul existence de 
Dieu, ou l'immortalité de l’4me: non-seulement parce que je ne me sentirais pas 
assez fort pour trouver dans Ja nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais 
encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. » Pensées, 
édit. Frantin, ch. II. : 


910 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


garde trop le siécle de Louis XIV et l’Age suivant a travers les plus 
récentes années du dix-neuviéme siécle. C'est ce qui lui donne I’air de 
faire de la politique sous prétexte de littérature, ce qui diminue d’au- 
tant son aulorité. Et pourlant c'est justice de reconnaitre que, dés 
1836, dans le Dictionnaire de la conversation, M. Nisard esquissait 4 
grands traits, d'une maniére compléte, l’ouvragequ’il ne devait achever 
que vingt-cing ans plus tard ; dés lors, sa religion littéraire était fixée. 
C'est méme 1a le mérite éminent, le caractére propre du livre de 
M. Nisard : l’auteur a une religion littéraire. Venu dans-un temps ot 
la tradition était brisée, of l'on avait fait litiére des principes recus 
sans mettre quoi que ce fit 4 !a place, M. Nisard a des doctrines plei- 
nement arrétées; son Histoire de la littérature, lentement élaborée, 
publiée 4 de longs intervalies (de 1844 4 1861), se recommande sur- 
tout par son unité dogmatique. « Il se publie, de nos jours, bien des 
volumes, a dit M. Sainte-Beuve, il y a bien peu de livres : l’ou- 
vrage de M. Nisard est un livre. » 

On peut trouver, je lecomprends, son orthodoxie un peu restreinte, 
un peu exclusive. On peut regretter qu'il ne se soit pas souvenu da- 
vantage de la louange qu'il décerne a la Fontaine d’avoir eu le gout 
aussi sain que Boileau, mais plus élendu, plus libéral, plus complet. 
Mais du moins ne saurait-on nier que M. Nisard ait un enseignement, 
ni qu'il croie profondément ce qu'il enseigne. C’est quelque chose. 

Je m’empresse d'ajouter que, le plus souvent, il est tout 4 fait 
dans le vrai, et que le convenu ne lui impose pas. C’est ainsi que bien 
avant la réaction qui s'est faite de nos jours en faveur de Bossuet, 
il s'‘était déclaré pour M. de Meaux contre M. de Cambray, beau génie, 
certes, mais trop enclin a la chimére dans la religion, dans la poli- 
tique, et méme dans des doctrines purement hittéraires. Qui eut la 
veine plus heureuse, plus faciie, plus abondante, plus riche que l’au- 
teur de Télémaque? Ov trouver un naturel plus exquis? Et pour- 
tant, avec lui, l’esprit de justesse est dés lors en péril parmi nous; la 
séduction de l’ingénieux commence. C'est a la génération de Fénelon 
qu’appartient Fontenelle. 

L’ingénieux, ce devait étre l’écueil du dix-huiti¢éme siécle. Il fat 
contenu néanmoins fant que Sa Solidité Mme de Maintenon tint le 
sceptre & cdlé de Louis XIV. Mais la virilité des 4mes n’en allait pas 
moins s’énervant de plus en plus sous la longue étreinte de la mo- 
narchie absolue. La seule noblesse du langage persista. C'est par la 
que Daguesseau, Massillon, J. B. Rousseau dissimulérent assez bien 
l’amoindrissement de la pensée, insensiblement supplantée chez 
nous par Ja rhétorique, et c'est par eux que le dix-septiéme siécle 
projeta encore quelque temps son ombre sur le dix-huiliéme. 

La Régence venue, l'ingénieux déborda. Ce fut le régne de I’anti- 





LA LITTERATURE FRANCAISE. o4 


thése comme del'esprit dedénigrement du passé. Ces deux sentiments 
inspirérent les Lettres persanes (4724), qui furent vraiment ]’inau- 
guration littéraire du siécle nouveau. L’ingénieux devait tenir trop 
de place aussi dans I’Esprit des Lois (1748), qui est le grand monu- 
ment de la prose francaise dans ce quart de siécle. L’ingénieux en- 
core et le sentencieux, l’invasion du romanesque, avec des effets de 
spectacle empruntés & l'Opéra, la substitution du style brillant au 
style vrai, l’artificiel, en un mot, manié, il est vrai, par un ouvrier 
supérieur, déparent et diminuent les chefs-d’ceuvre dramatiques de 
Voltaire, qui sont du méme temps. 

L’esprit de paradoxe et d’utopie, en la personne de l’auleur du 
Discours sur Pinégalité des conditions (4754), allait s’emparer de la 
phase suivante, illustrée par un aufre monument, I’Histoire naturelle 
de Buffon, dont la haute pensée rechercha trop la pompe un peu fac- 
tice du langage, mais qui n’en eut pas moins la gloire de balancer 
seul, 4 ce moment, dans la. prose oratoire, le triomphe de }’ éloquence 
et des déclamations de Jean-Jacques. 

Enfin le dix-huitiéme siécle s éteignit dans l’impuissance des uto- 
pies vaines du Contrat social, aprés avoir produit, vers son déclin, 
sous la plume d’un éléve de Rousseau, un ouvrage d'un mérite 
vrai, bien que mélangé, les Etudes de la Nature, comme aussi les 
ébauches poétiques d’André Chénier, qui sont immortelles. 

Qui eut alors prédit le sujet et le titre d'un livre dont l’auteur pro- 
cédait tout a la fois de Bernardin de Saint-Pierre et de Jean-Jacques? 
Qui edit prédit que le Génie du Christianisme dat étre, comme on |I’a 
dit, le portique éclatant du dix-neuviéme siécle? 

Arrétons-nous devant ce souvenir encore si prés de nous et deman- 
dons-nous si cette vue 4 vol d’oiseau des trois derniers ages de notre 
littérature, ne jette pas quelque lumiére et quelque intérét sur leur 
histoire. , 

Je m’étais d'abord proposé de revenir sur ces indications si rapides 
et de formuler mes réserves contre plusieurs des jugements de M. Ni- 
sard. Mais, ces réserves, il faudrait les justifier, et je ne ferais plus 
un article, je ferais un livre. 

Je ne puis pourtant me taire sur Rabelais, dont le roman est un 
chaos, M. Nisard en convient, mais 4 qui, malgré quelques pages 
vraiment supérieures, comme Ie dialogue de Pantagruel avec I’éco- 
lier limousin, je ne puis accorder du génie ; convient-il en effet que 
le méme mot caractérise Rabelais et Bussuet ? 

J’éprouve plus de scrupules a chicaner sur l’admiration de M. Ni- 
sard pour Louis XIV. Certes il a raison quand il dit que cst par 
équité autant que par instinct que la France a rapporté & ce monar- 
que la grandeur li(téraire de son temps. Le titre de siécle de Louis XIV 


912 LA LITTERATURE FRANCAISE. 


ne s‘est pas glissé dans la langue générale par hasard, sans qu'on 
sen fit rendu compte, et sur l’unique foi de Vollaire. En effet, le 
méme Voltaire a mis en téte d'un de ses ouvrages d histoire : Siécle de 
Louis XV. Cette qualification n‘a pas prévalu. Pourquoi dit-on le siécle 
de Louis XIV? Parce que le roi conduit le siécle, répond a bon droit 
M. Nisard. Pourquoi dit-on le dix -huitiéme siécle ? Parce que le siécle 
y domine, y efface le roi. Tout cela est la vérité méme. Mais si Louis XIV 
a été dénigré par Saint-Simon et méconnu par le servum pecus de la 
presse révolutionnaire, il ne faut point,-pour cela, excuser ses adultéres 
ni cette prodigieuse infatuation du pouvoir souverain qui le conduisit 
4 faire de ses batards des princes du sang. Il ne faut pas non plus 
louer « le fouet de chasse faisant un moment Il’office du sceptre. » 
Il ne faut pas, 4 propos du mot de la Bruyére: « Tout ce qui s'éloigne 
de Lebrun est condamné, » écrire que c’est une assez belle part pour 
Louis XIV d’avoir tenu en disgrace tout ce qui s’éloignait de l'excel- 
lent. L’excellent, en peinture, ce n’était point Lebrun, c’était Lesueur, 
et c’est précisément l'une des choses que ne sentait pas Louis XIV. 
Nulle intelligence créée n'est universelle, il n’y a pas d’>homme com- 
plet. Je ne m’étonne donc pas des lacunes de Louis XIV, seulement je 
n’admels point qu'on les dissimule: l'histoire ne doit pas étre un 
plaidoyer, Phistoire est l'histoire. 

Mais je ne veux pas continuer ces critiques de détail. J’aime bien 
micux rendre franchement hommage 4 |’esprit général du livre de 
M. Nisard, 4 l’intention dominante de ce grand travail, persévéram- 
ment poursuivi durant vingt-cing ans 4 travers nos anciens débats 
parlementaires et deux révolutions politiques. Ce livre restera, je 
l’espére, comme une protestation victorieuse contre tous les sophis- 
mes liltéraires de notre temps, comme une éclatante revendication 
du bon sens en littérature. « La découverte n’est pas bien grande, 
jen conviens, dit M. Nisard, mais je ne fais pas de découvertes, 
jadhére au jugement commun ; je ne revendique que la liberté de 
mes motifs. » On ne saurait mieux penser, ni mieux dire. 

Il ne faut pas simaginer d’ailleurs que le bon sens soit chose 
si commune. M. Sainte-Beuve lui-méme n’a-t-il pas commencé par 
tenter la réhabilitation de Ronsard? N‘a-t-il pas fallu que le public 
lui apprit que « c’est surtout en littérature, suivant un mot spirituel 
de M. Nisard, que les morts ne reviennent pas? » Est-ce que M. Victor 
Hugo reconnait la légitimité du bon sens? Est-ce que le monstrueuxs, 
adisparu du thédtre et des romans? Est-ce qu’il ne trouve plus ni Jec- 
teurs ni batlements de mains? Certes, M. Nisard a fait acte de courage 
et de talent quand il a protesté des premiers contre la littérature fa- 
cile par ses Etudes sur les poétes latins dela Décadence ; il fait encore 
acte de raison, de courage et de talent, lorsqu’il protesle, au nom de 





LA LITTERATURE FRANCAISE. ny i 


histoire, au nom du véritable esprit francais, contre la critique sans 
principes, c’est-a-dire contre l’anarchie en littérature. Quoi qu'on en 
dise, cela n'est point banal. 

Qu’importe, au fond, que, dans une revuesi vaste, quelques noms 
aient échappé 4 M. Nisard, qu’au dix-septiéme siécle, il ne se soit 
point souvenu de Bourdaloue', ni au dix-huitiéme sidcle, de Mira- 
beau? Qu'importent méme quelques nuances contestables dans des 
jugements si nombreux et généralement si bien motivés? M. de Sacy 
Je trouve sévére a l’endroit de Massillon. Moi, je le trouve bien indul- 
gent pour les Lettres persanes. Dans ce livre déja, Montesquieu vise 
trop 4 l effet, il n’est pas simple. 

Ii est vrai que c’est aussi le défaut de M. Nisard. Il a quantité de 
mots heureux : il les affecte, il les trouve, a dit M.Sainte-Beuve. J’aime 
que M. Nisard les trouve, je n’aime pas autant qu'il les affecte. Il est 
classique par les doctrines, i] est malheureusement moins par le 
style. Chez lui, comme il I’a dit lui-méme de Chateaubriand, la lan- 
gue n’est pas aussi bonne que la cause. Tendu souvent, tourmenté, 
pénible, il lui arrive méme de n’étre pas toujours clair. A force de 
vouloir étre du bon avis par des raisons qui lui sont propres, il de- 
vient parfois subtil dans le vrai; et alors l’ingénieux, dans ce qu'il 
écrit, tire 4 Pénigme. C'est cette tension trop habituelle du style qui 
a nui le plus a la popularité de l'ouvrage. 

Voila, ce semble, de dures critiques. Je ne voudrais pas qu'elles 
amoindrissent en rien l’autorité d’une doctrine excellente et d’un 
long et beau travail. J’ai tenu 4 faire acte de sévérité par ces réserves. 
Je tiens davantage encore & faire acte d’impartialité par mes éloges, 
et ma conclusion sera celle-ci. Autant de critiques qu’il vous plaira. 
« (est égal, dirai-je avec M. de Sacy, voila un de ces livres qu’on se- 
rait heureux d’avoir faits. Il intéresse; il amuse; il instruit ceux qui 
savent le plus, ceux qui savent le mieux. Lisez-le, ce n'est pas seule- 
ment aux éléves que je le dis, c'est aux maitres. » 


*M. Nisarda essayé de réparer cette omission dans son quatriéme volume en fai- 
santle paralléle de Bourdaloue et de Massillon. 


Foisset. 


LA MANUFACTURE 


GLACES DE SAINT-GOBAIN 


DE 1665 A 1865! 


2 IV. 


LA CINQUIRME COMPAGNIE (1702-1793). 


L’affaire semblait détruite, lorsqu’une nouvelle Compagnic parvint 
4a se former, grace 4 la protection du roi, et  l"habileté du magistrat 
chargé de la liquidation, qui était d’Aguesseau*. Composée de han- 
quiers parjsiens et genevois, réunis avec quelques-uns des anciens 
associés, sous le nom d’Antoine Dagincourt, bourgeois de Parts, 
celte Compagnie offrit de payer 1,300,000 livres aux créanciers, 
660,000 livres a raison de 50,000 livres par sou aux intéressés et 
elle fut autorisée 4 acheter & ce prix lous les établissements des 
anciennes Compagnies Thévart et Plastrier. Un nouveau privilége fut 
accordé pour trente ans par lettres patentes du 23 octobre 1702. 

Des arréts de 1703, 1704 et 1705 tranchérent un nombre considé- 
rable de contestations, et la nouvelle Compagnie, mise en possession 
de tous les établissements, succéda a tous les droits, mais aussi 4 tous 
les tracas des Compagnies du dix-sepliéme siécle. 

Le roi avait nommé pour gérer la nouvelle Compagnie : MM. Etienne 
de Meuves, Jacques Buisson, Pierre du Molin et Pierre Pioger. 


' Voir le Correspondant du 25 novembre. 
*M. Amelot avait été désigné d'abord, mais, nommé ambassadeur en Espagne, il fut 
remplacé par M. d’Aguesseau. (Archives de la manufacture, arrét du 14 avril 1705.) 





LA MANUFACTURE DES GLACES DE SAINT-GOBAIN. 915 


Ils s‘associérent M. Michel Begon, Hervé Guymont, Charles de Cour- 
celles, Pecquot de Saint-Maurice, Pean du Rouvre, Pinsonneau d’Hau- 
terive, Henry Giraud, Claude Merlat de la Freta et Pierre Jallot. 
L’acte de sociélé, on pourrait dire l'acte de famille, passé devant 
Geoffroy et Savalette notaires, 4 Paris, le 1° février 1703, fut signé 
enire ces douze personnes chez M. de Meuves, cul-de-sac des Bourdon- 
nais ; il est fort curieux. Le capital fut évalué 4 2,040,000 livres, par- 
tagées en 24 sols de 85,000 livres , se subdivisant en 12 deniers cha- 
cun, soit 288 deniers, appellation que les portions d’intérét ont con- 
servée jusqu’en 18350. Les associés, liés solidairement, s’engagérent a 
ne pas emprunter, et 4 subvenir aux besoins de |’entreprise par des 
appels de fonds proportionnés 4 leur mise, et 4 laisser toujours au 
moins un million dans la caisse comme fonds de roulement. Ils 
avaient droit 4 un intérét de dix pour cent de leur argent, & un 
honoraire fixe de 1000 livres par sol et & un jeton de deux écus 
par séance. Ils se réunissaient au faubourg Saint-Antoine, le mardi et 
Je samedi & 3 heures. Le conseil, ou, comme on disait alors, le bu- 
reau, composé des plus forts inléressés, nommait tout le personnel, 
et aucun cessionnaire, aucun hérilier méme, ne pouvait faire partie 
de la société, sans l’agrément des associés. Cependant la veuve et 
les héritiers d'un intéressé pouvaient présenter l'un dentre eux. 
Toutes les difficultés devaient étre tranchées par arbitres, et les dé- 
libérations étaient secrétes. 

La premiére de toutes eut pour objet d’allouer 4 un duc et pair, 
maréchal de France alors trés-influent, 50,000 livres, d'aprés le dé- 
sir du roi, en considération du privilége. Cette somme fut payée en 
I’hétel de M. le premier président 4 madame la maréchale qui re- 
fusa d’en donner quitiance, dit le registre de la Compagnie. 

Ici encore, un méchant mot de Saint-Simon nous aide 4 com- 
prendre cette intervention : « Le comte de *™* et sa femme qui 
« éfaient mal dans leurs affaires, élaient continuellement 4 I'affut 
« d’en faire, et les contréleurs généraux avaient ordre de ne leur en 
« refuser aucune possible, ni ala maréchale de *™*. Il est incroyable 
« ce qu’ils en firent. » (Ch. cxut.) 

Un article du réglement (24) était ainsi congu : « Afin qu'il plaise a 
Dieu de bénir la présente Société, un escu par semaine sera donné 
aux religieux de la Charité de Charenton, et un escu par mois aux re- 
ligieux de Picpus du faubourg Saint-Antoine. » 

Une délibération de décembre 1703 porte que, tout nouveau venu 
dans la Société, « pour conserver une sorte de bienséance ne pourra 
prendre séance au bureau qu’en donnant & chacun des intéressés 
une bourse de 60 jetons d'argent et 20 livres de bougie. » 

Nous signalons ces menus détails'parce qu’ils révélent et caracté- 


916 LA MANUFACTURE DES GLACES 


risent l’esprit de cette nouvelle Société qui fut assez forte pour du- 
rer plus de cent cinquante ans sans changement trés-notable dans 
son organisation intérieure. 

Une étroite solidarité entre les membres, le respect des droits de 
‘famille, l'autorité remise sans partage aux imtéressés eux-mémes 
dirigés par un conseil trés-assidu qui entre dans tous les détails, 
la recherche constante de la perfection des produits, Ja résolution 
de fuir comme deux pestes les emprunts et les procés, et de s’en 
tirer entre soi sans recourir au public, l'art de s'appuyer sur des 
patronages importants, lhabitude de ne pas s‘oublier soi-méme 
sans oublier Dieu et les pauvres, un mélange dhabile politique 
commerciale et de sincére esprit chrétien, tels furent les carac- 
téres de cette société, la plus ancienne des sociétés industrielles 
qui aient traversé sans périr deux siécles et plusieurs révolutions, 
ayant le talent de contenter 4 la fois ses intéressés, ses agents et ses 
clients. 

Ce qu’elle fit d’essentiel pour le progrés de la fabrication, 4 Tour- 
la-Ville, aSaint-Gobain, eta l’établissement fondé dés cette époque a 
Chauny, ce qu'elle fit aussi pour la baisse des prix, la condition de 
ses ouvriers, nous le mentionnerons apres avoir achevé l'histoire de 
l’'administration. 

La Compagnie des glaces dut sans doute quelque chose encore aux 
priviléges dont Colbert l’avait entourée, -mais nous verrons qu’ils fu- 
rent pour elle la source de mille difficultés. Les priviléges furent son 
cété faible, et son cété fort, ce fut son organisation intérieure, et 
Je choix de deux habiles directeurs, précédés ou suivis de plusieurs 
fort mauvais. 

On avait cru pouvoir se contenter d'un ouvrier, formé par M. de 
Nehou, et qui sappelait Pinel, surnommé des Fourneaux & cause 
de son métier, mais il fallut le révoquer pour désordre, coupes dans 
les foréts, etc., et la Compagnie revint de nouveau, en 17414, & ce 
Louis Lucas de Nehou, qui aprés avoir perfectionné Ja fabrication, 
construit de nouveaux batiments, formé des ouvriers habiles, mou- 
rut 4 Saint-Gobain en 1728. Ilomme-d’un caractére faible que nous 

avons vu passer d'un élablissement & l'autre, d'une compagnie 4 
l'autre, puis 4 un rival; toujours sacrifié, toujours mécontent, tou- 
jours nécessaire, ayant donné toute sa vie et toute son habileté a 
créer une si difficile industrie, i] joue dans cette histoire le réle des 
inventeurs méconnus. C'est le Palissy des glaces‘. 


‘ C’est l'année de sa mort et probablement d'aprés les données de son expé- 
rience que fut rédigé par le conseil un curieux réglement, qui énumeére les attri- 
bulions du directeur, auquel l'art. 3 recommande de ne pas donner dans des idées 
creuses, le role du caissier, du contrdleur, et aussi celui du portier, personnage 





DE SAINT-GUBAILN. 917 


Un autre homme, 4 la méme époque, fut presque aussi ulile que 
Lucas de Nehou a l'industrie des glaces ; ce fut l'architecte de Cotte, 
directeur des batiments royaux, en 1708, qui introduisit usage 
d’abaisser les cheminées des appartements et de placer sur ces 
cheminées des glaces, embellissement heureux dont la mode se ré- 
pandit trés-vite. 

Les directeurs qui succédérent 4 Lucas de Nehou paraissent avoir 
été choisis sous l'influence de M. Geoffrin, et mal choisis. M. Geof- 
frin avait aussi passé d’une compagnie 4 l'autre, caissier de la Société 
Plastrier, puis, en 1703, caissier de la Compagnie nouvelle, dont il 
acheta successivement plusieurs parts , de maniére 4 devenir admi- 
nistrateur en 1712, plusieurs années avant son mariage avec la spiri- 
tuelle mademoiselle Rodet. Il fit nommer un de ses neveux caissier 
4 sa place, et l'autre directeur de Tour-la-Ville. Aprés un spéculateur 
médiocrement honnéte, qui occupa quatre ans la direction, ce 
Geoffrin neveu fut appelé et installé en 1733 par M. Saladin comme. 
directeur de Saint-Gobain. Il y demeura treize ans, s’occupant d’al- 
chimie plus que de fabrication ; il fallut le destituer, et on le rem- 
placa successivement par un ouvrier élevé par M. Geoffrin, que l'on 
dutarréter comme braconnier, par un intrigant suspect, puis par un 
charlatan présomptueux ; nous tairons les noms de ces quatre direc- 
teurs. Placée en de telles mains pendant prés de trente années, volée 
par plusieurs caissiers, désertée et trahie par ses agents, qui la quit- 
taient pour fonder des concurrences, la manufacture était dans le plus 
pitoyable état. Un des associés, M. Combaut, alla voir un jour d’hi- 
ver madame Geoffrin, et lui dit en poussant de gros soupirs : Tout 
est perdu! Elle alla 4 sa fenétre, louvrit toute grande, et répon- 
dit : « Eh! bien, monsieur, si tout est perdu, jetons-nous par la 
fenétre. » Comme M. Combaut ne se décidait pas, elle repartit : 
« Renvoyez les charlatans, et jouez avec le jeu que vous avez ; prenez 
le plus capable de vos agents, qui est M. Deslandes. ‘ 

La manufacture dut ainsi 4 madame Geoffrin un immense service. 
Entré 4 26 ans, en 1752, comme agent subalterne, directeur en 1758, 
M. Deslandes demeura en fonctions jusqu’en 1789, et il fut Yauteur 
principal et l'exécuteur intelligent de tous -les progres accomplis 
pendant ces trente années. Madame Geoffrin le visila souvent. Elic - 
vint 4 Saint-Gobain avec Soufflot qui dessina la porte d’entrée. Elle 
y recut d'Alembert ef peut-étre le savant académicien, qui avait - 
passé son enfance chez un vitrier, vint-il 4 cctle glacerie faire lés 
expériences qui servirent 4 son célébre travail sur tes courbures sphé- 


trés-important, chargé d’empécher l'entrée et la sortie des personnes, et de con- 
tréler l‘entrée et la sortie des choses. 
£ Ms. Deslandes. 


Décemsnr 1965, £9 


omg LA MANUFACTURE DES GLACES 


riques des verres achromatiques. Plusieurs fois, ala fin de sa vie, 
elle recommanda la manufacture 4 M. Necker, et elle rendit un 
nouveau service en vendant ses parts @ des intéressés qui honoréreat 
et protégérent la Compagnie. Ba 4752, M. le baron de Montmorency 
ajouta aux deniers qu’il tenait de mademoiselle de Ville, sa femme, 
quelques-uns des deniers de madame Geoftfrin et de sa fille, mariée 
aun d’Estamopes, saarquis de la Ferté-Imbault, pauvre femme si mal- 
trailée par d'Alembert dans les Jeltres touchantes qu'il consacra a 
la mémoire de madame (eoffrin. C'est encore de cette suceession que 
provenaient une partie des deniers passés par la famille du chance- 
lier de Machault daas la famille de M. le marquis de Vogué, membre 
actuel da conseil extraordinaire, et quelques-uas des deniers acquis 
par M. le marquis de Sainte-Fére, qui longtemps présida le conseil 
d'administralion, présidé depuis par son fils. ll acheta quatre deniers 
et demi, peur 112,500 livres. Cela porte & 300,000 livres le sol, 
qui était ciaquante ans avant de 85,000 liv. 

Ce chiffre contraste un peu, eonvenons-en, avec les doléances can- 
tinues des intéressés, consignées dans les mémoires inédits, auxquels 
deana lieu la longue et curieuse sue de leurs procés et que nous 
allons résumer. Pendaat cent ans, la justice et le pouvoir royal 
furent persévéramment du cdté de la Compagnie. Mais elle compla 
presque autant de procés qu'elle avait regu de faveurs. 

Neus avons vu que les conteslations des inléreseds avec les an- 
ciennes Compagnies durérent jusqu’en 1707. Dés 1710, ua finan 
eier, nommeé Charles, traitant du double péage, qui avait de bonaes 
letines patentes de 1708 assujettissant 4 celle taxe les mar- 
chandises exemples ou nen exemptes, réclame de la Compagnie 
un droit de péage sur les matiéres qu'elle transporie. La Compa- 
gnie répond et prouve que depuis 1665 elle n’a jamais payé les 
droits de péage, passage, pontenage. Arrét qui l’en dispense (40 &- 
vrier 1710). 

.La ville de Rouen réclame un droit d'octroi sur les soudes que la 
Compagnie fast venir de Hollande. Arrét de 1714 qui feit rendse 
le droit percu. 

Un peu plas tard, M. le président de Maisons, qui avait un petit 
droit de péage perticulier & Poissy, soutient sobtilement que la Com- 
pagnie n’était exempte que des droits publics. {'éait le second pré- 
sident de Maisons (1 y en eut trois), le fils de calui qué construisat le 
chateau, et qui, en quittant la place de surintendant des finances, 
disait plaisamment : « Ils ont tort de me congédier; j’avais feit mes 
« affaires ; j’allais commencer & faire les leurs. » Un arrét le débouta 
de sa prétention. 

MM. les agents du domaine, les préposés au barrage de Paris, et 


DE SAINT-GOBAIN. 30 


les efticiers de- pelice réelament d'autres petites taxes. Ceffe fhis, 
on: a affaire & ferte parhe, et on juge plus prudent de transiger 
41729). 

Mais: vavei dex instances. plus curzeuses : 

Ce méme M. de la Pommeraye, qui avait été directeur en. 1685, 
@éserteur ew 1760; fendateur de fabonques dans les Dembes, pass 
en Espagee, puis en Portugal, était revere: em Fraace; anal 
yénesi, de coneert avee sa femme, a: détourrer un: cusrmer hebile de 
Saint-Gobain, mommé Claude Saaz, et Hs 9 étaient asveciés. vers 4745 
avec wa M. Mathieu, sieur: de Vauehanx, maitre de la verrene de 
lh Bowe en Nivernais‘, pour fonder ume glacerie elandestise. La 
Gempagnie fait metive-le- meri, la ferame, } associé 2: Ia Bastille, Vou- 
vores a Fevt-F Evéqne, oti il subst, dat sa requéte, ane longue et: dure 
détontion. Le rer délégua: twois conseillers d’Ktet, MM. Ametot, de 
Riomtul et di Argensen, ef sex mailves des-vequéies, MM. d’Ernothon, 
@ Heringny, le: Mévat, de- Muctmell, de Beeteuil, de: Pomereu, pour 
Jeger Yaffaire.. he proets dure deux ans. h’arrce dav 27. mars 2716 
condamne les by Permmeraye:a 3,000. livres. de: dammages-rténdts e 
2 500: livresd'amande, Vauchaux a:400livres, Claude Seas2 1,006 lov. 
dedom mages. et 400 livres d’ graende, et ib répéte quiil.est intend it aux 
euvriers. de quitter la manuafactere avant la fia de leur engagement, 
et méme de s’en éloigner d'une lieue, sans congé écrit, sous peine 
@amende, d'cmpraonnement, méine de punition conporeiie et qu'il 
est défendu de les recevoir, osdowneé de les. rendre, sous. peme de 
5,000 liwes:d"amende.ct méme d'une precédure extracrdimaize. 

kes transperts.de lz Compagnec se: faisaient par eau. Ley giaces 
brufesarrmaient deTonv-ha-Ville par Rouen ef la Seme,, de Saint-Gebein 
par FGe et ka Seine; on bes. débarquait a le parte de la Conféwence 
et av port Seint-Necolas du Louvre; et lx Campaguic lea faieat char 
ger par ses gens sur ses voitures pour les transpenter a: la: mannfac- 
ture de la rue'de Reuilly, ot ces glaces: brutes étaient poltes et dou- 
eies. Be: méme, les matiéres: arvivant par be Seime avec les gieces 
sarrétaiewt 2 un magasin que: la Compagnie avai au port de Con- 
ffune-Sainte-Honorine, et de Hy, sur davtres bateaux, remontaicnt 
¥@ise jusqu's Sant-Gobam. Tous ces teamsberdcrments exigement 
Beauesup de-scin. Gr il y avait sur les posts, & Pars, ef mnie: i 
Gonflans, des gens sane caxactére, qui, se quatifiant de: gagne-deniers, 
forts, petite-ferte, réchrmatent le preukige de déchargement.. Puis, 
MM. les soldals des savdes-fran¢aises survensient, battaient les ou- 
veers, prenaient les giuces, les. brisazent, et ranconmatent la Campa. 


* Es Beue est asjeurd'’bus. un demaine velsin d’an autre domaine nomianh: ence: 
fr Werverie, prée de Gorcy, dans F arrendissement de ChdtemsChiaan (Niéwe).. 


920 LA MANUFACTURE DFS GLACES 


gnie. Il faut que les prévéts des marchands, en 1724, le marquis de 
Chateauneuf, en 1731, Turgot, rendent des ordonnances pour inter- 
dire cette immixtion bruyante. 

Le droit le plus exorbitant, mais le plus commode, accordé 4 la 
Compagnie, était celui de se faire délivrer dans tout le royaume, les 
matiéres propres 4 la fabrication; elle les expropriait et elle les 
séquestrait. Elle exergait ce droit depuis longtemps pour la terre 
réfraclaire dans le comté de Gournay, en Normandie; on extrayait 
d'un endroit nommé la Belliére l'unique terre, dit le mémoire, qui 
puisse soutenir le degré de chaleur des fours de Ia manufacture. 
Plusieurs traités avaient été passés avec les seigneurs du comté de 
Gournay dont la dame était alors Marie-Sophie Colbert de Seignelay, 
mariée depuis au duc de Luxembourg. Un pauvre potier, nommé 
Clément, avait un demi-acre de terre attenant au territoire de Gour- 
nay, et il pouvait bien avoir un peu dépassé la limite; il vendait sa 
terre 4 un verrier de Rouen. La Compagnie commence un procés en 
4744. Il n’était pas fini en 1724. Elle fait emprisenner les ouvriers 
de Clément, qui transige. Mais il recommence en 1750 et il veut faire 
juger la cause par la justice ordinaire. La Compagnie use du privi- 
lége de committimus, et j'ai lu son mémoire, imprimé chez l’impri- 
meur de Voltaire en 1734. J'ignore quel fut Varrét rendu sur ce 
procés qui dura vingt ans. 

Il est probable que Clément fut ruiné, et que la Compagnie fut 
victorieuse, car elle venait de prouver sa puissance, en faisant, dés 
1727, renouveler pour trente années, 4 partir du 28 octobre 1752, 
son privilége avec tous les anciens droits et exemptions. Pendant 
cette seconde période, la seule contestation digne d'étre mentionnée, 
4 cause des renseignements qu’elle fournit, fut soulevée en 1757 par 
le fermier général Boquillon, qui réclamait le payement d'un droit 
4 l’entrée du charbon de terre. 

On se rappelle que la Compagnie avait éteintses fours du faubourg 
Saint-Antoine, pour le service desquels du Noyer, en 1668, avait 
obtenu le droit de faire entrer gratis deux mille voies de bois par 
an, parce que cette quantité était insuffisante, et que le transport 
était trop codteux. On s’était placé a Tour-la-Ville et a Saint-Gobain, au- 
prés des foréts. Or, vers 1751, les bois, dit le mémoire, commengcant 
Q devenir rares dans tout le royaume, on tit venir & Tour-la-Ville du 
charbon de terre de Newcastle. I] codtait 10 sous le quintal, mais il 
était pergu 4 entrée un droit de 13 sous, élabii en 1741 pour favo- 
riser la mine de Litry prés de Caen. On exploitait d'autres charbons 
en France, notamment ceux d’Ingrandes et du Forez; mais, dit le 
méme mémoire, tous ces charbons sont trop loin, ne fournissent 
pas assez, leurs fumées empecchent la transparence des glaces, leur 








DE SAINT-GOBAIN. 924 


flamme trop courte ne produit pas sur les pots un feu de reflet. Bref, 
pour ces raisons bonnes ou mauvaises, la Compagnie preéférait le 
charbon anglais et entendait ne pas payer le droit d’entrée. 

La question fut tranchée dans les nouvelles lettres patentes, accor- 
dées le 22 octobre 1757, grace 4 M. de Montmorency, et qui proro- 
gérent encore pour trente ans le privilége, de 1762 a 1792, mais a 
condition : 

4° De réduire les prix, conformément 4 un tarif annexé, 4 partir 
de 1758 !; 

2° De payer 15 pour 100 du prix d’achat 4 I’entrée du charbon de 
terre ; 

3° De payer 10 pour 100 a la sortie des glaces brutes; 


Aucun droit pour la sortie des glaces finies. Prohibition absolue des 
produits étrangers. Continuation de tous les anciens priviléges, sous 
le nom de Louis Renard, qui avait succédé & Dagincourt, mort 
en 1739*. 

De ce moment gronde et commence & éclater le murmure des par- 
tisans, plus ou moins intéressés, de la liberté du commerce, contre 
un monopole si prolongé. Déja le fermier général Boquillon avait 
écrit dans ses requétes : « Il y a assez longtemps que la Compagnie 
de Saint-Gobain jouit d’exemptions exorbitantes. » Tous les vaincus 
et tous les envieux prirent pour organe un verrier de Nantes, nommé 
Leclerc, qui s’opposa & l'enregistrement des lettres patentes de 1757. 
Le parlement fut saisi de l’opposition, et la Compagnie eut a se dé- 
fendre. 

Elle le fit par quelques bonnes et par beaucoup de mauvaises 
raisons. 

Elle rappela ses sacrifices et ses années malheureuses, ]’insuccés 
des Compagnies précédentes, la fondation de manufactures en An- 
gleterre, en Allemagne et en Espagne, avec interdiction des produits 
francais, la supériorité de ces produits, la difficulté des procédés, la 
longueur des apprentissages, |’importance des capitaux engagés, les 
dangers d'une industrie de luxe, exposée la premiére 4 toutes les 
crises, et que l'on force 4 réduire ses prix, bien qu'elle soit limitée 
dans son débit, car il est inévitable, dit le mémoire, que bientdt tout 
ce qui est susceptible de glaces n’en soit rempli, et que le peu qui s’en 
casse ne suffise pas 4 maintenir le travail. 


‘ 95 pour 100 sur les glaces de numéro. 
5 pour 100 de 150 livres et au-dessous. 
2 pour 100 de 620 livres ‘et au-dessous. 


* I] fat remplacé lui-méme par Nicolas Giverne, la fin de 1760, puis par un se- 
cond Renard, quelques années aprés. 


922 LA MANOPACTURE DES-GLACES 

La Compagaie ajoutait et elle avait le droit d'ajouter, pour justifier 
son privilége, qu'elle en avait trés-bien usé. Ses glaces éiaient des plus 
grandes, les plus belles-et les moins chéres de l'Europe. Le qui eotttait 
1,000 livres 4 Venise, Londves, Vienne, Berlin, Saint-Rdephense en 
Espagne,.ne coittait plausa Paras que 256 lavres. Eneone y.avuit-il am 
tarif spécial pour jes maisons royales. Zeutes :les labriques rénmies 
ne produisaient pas autant que la Compagnie francaise, et elkes me 
travaillaient que sur commande, tandis que, toujours préte a four- 
nir, la Compagnie employait constamment deux mille ouvriers. 

« L’art de faire des glaces, disait Leclerc, n’est plus un secret. » 
Ce propos, répondait dédaigneusement la Compagnie, fart connaitre 
que le sieur Leclerc ne posséde pas cet art. Nous ne reléverons pas 
ses erreurs, parce que ce serait divulguer nos secrets. Bans sa fa- 
brique de‘bouteifies et de -verres ‘biancs, ‘le parier de ‘vitves ‘qui se 
dennak a-quimze francs, ily a quarente ans, se vend treate-cing fwres, 
tandis que la ‘Compagnie n’a pas une seve fois Gevé ses prix et 
qu’elle va les baisser. 

Sa {en-en croyail te eur Leclerc, on ne vermait plus eee de-minces 
febriques de petits ouvraces, bons a orner,'il y a quatre-vingts ens, 
les ‘bras de cheminée et fes secrétaires, telles que les glanes de Ve- 
mse. Quel dédain pour ceite titre Venise, mére de l'indavtrre, et tant 
enviée, an siécle avant, par Colbert’! | 

Le meéemotre contenait enfin des exagérefions seperbes et ane 
théorie du monopéic. Le roi Louis KFV avait, en 1702, Géclaré que 
les priviléges de ta menufacture étaient accordés plutdt -poer fe Sten 
de son Etat que pour la fortune des intéressés, et qu’il voulatt fes 
corfier & des personnes accréditées et expérimentées ; on en concluait 
que le roi avait entendu qu’il ne devait y avoir en France qu'une seule 
et unique monufactere de glaces. On appelait te privifége un. caractére 
distinctif, efficace et nécessnire de 1a manufacture; on déclerett que 
ce genre d'industrie etait entiérement différent des ratres, emgernt 
em -approvisiormement considérable, un apprentissage de huit ou dix 
ens, et recomportant qu’un débit dinmilé, dans les temps d'abentance 
seulement. ‘On comparait la fabrication des glaces anrservice des pestes, 
qui ne pourrait étre livré 4 ta concurrence sens tomber dans le cor- 
fasion; on en faisait une institution publique, presqu’ane gtotre na- 
“onale, et, monté jusqw’ ces hauteurs, le rédacteur pompensx du 
mémoire déclarait que les écrits de Leclere etarent des gertis rema- 
nesques, des libelles injurieur, téméraires, indécents, dignes dune 
antmadversion exemplaire. 

Ce Leclerc agissait évidemment par intérét, mais ses zaisons 
n étaient pas toutes mauvaises; il développait les avantages de ]'ému- 
lation, les droits de la concurrence, les iatérals du consomamateur, 


DE SAINT-GOBAIN. 923 


puis, perdant pred lui-méme dans sa déclamation, et devancant le 
langage de la révolutson & venir, il se présentait comme porteur des 
veue de la nation. 

Est-ce 4 Versailles que l'on s'intéressa aux beaux miroits? Est-ce . 
madame Geoffrin qui obtint le silence des philosophes et des écono- 
mistes? Ou plutét le parlement nétait-il pas dominé d'un célé par 
les services réels rendus par la premiére manufacture de glaces de 
I’Ewrope, de |'sutre par les idées d’alors qui portaient le rei Louis XV 
4 acheter Sévres en 1760, et la reine, Monsieur, M. le comte d’ Artois, 
M. le duc d’Angouléme, a faire, encore en 1787, privilégier leurs ma- 
nufactures de porcelaine? Le nom des principaux associés, qui étaient 
alors le baron de Montmorency'‘, le vicomte de Ségur, M. de la Vieu- 
ville, MM. de Sellon et Satadin, de Genéve, etc., exerga-t-il quelque 
influence? Quoi qu'il en soit, fe parlement (10 mai 1758) donn! 
tort 4 Leclerc, et jes lettres patentes furent enregisirées ea 41759. 

Une concurrence plas séreeuse et qui devait éire durable, fut oelk 
de la verrerie établie 4 Saint-Quirm. Celte verrerie avait &(é foadée an 
4737, par les religiewx bénédictins de Marmoutiers, dans leurs fo- 
réts du prieuré de Saiot-Quirin, entre Cirey et Sarrcbeurg, puis 
cédés par eux, 4 bail emphytéotique, en 1741, 4M. Hugues Drolen- 
vaux, emtreprenear des ponts et chaussées d' Alsace. M. Drolenvaux 
avait fait venir de Bohéme de bons ouvners, et ce fat lui qua intre- 
duisit en France le soufflage des verres en cylindre*. Andorisé, en 
4753, & denner 4 son établissement le nom de Manufacture royale 
de tristaux et de verres en tables, i] avait de la pee a réussir, lors- 
qu’il eat le bonheur de s'associer, de 1760 a 1764, des hommes riches 
et honorables, MM. Pierre et Louis Ména, et leurs parents MM. Antoine 
et Georges de Guaita. Amsi composée, la Société achetla, en 1766, la 
serrerie de Monthermé, dans les Ardennes, fendée en 1749 par Gilles 
Ameury, et qui appartenait alors 4 M. Husson. Ainsi agrandie et en 
réputation, la Compagnie de Saimt-Quirm, en 1774, déclara qu'elle 


§ Une délibération du 5 juillet 1763 contient les remerciments du Conseil au ba- 
ron de Montmorency, pour ses bons offices 4 l’occasion du renouvellement du priw- 
lége. Anne- Léon, baron de Moatmorency, marquis de Fosseux, avait Epowsé Anne-Marit 
Barbe de Vilie, fille umique d'Arnald baron de Ville, inventeur de la machine 
Marly, l'un des intéressés de Ja manufacture, qui possédait neuf deniers, venant 
M. de Courcelles. I] était administrateur depuis 1739, et nous avons vu qu'il vai 
ensuite acquis plusieurs parts de madame Geoffrin. 

Aprés sa mort en 1784, son fils Anne-Léon, qui devint duc de Montmorency pa 
son mariage, lui succéda. I] mourut de misére 4 Munster en 1799; son fils Anne- 
Charles-Prancois était administrateur en 1850; il était le pére du dernier duc, 
AmmeRaoul, mort en 41862. (Renseignements fournis par le comte Armand de 
Gontext~Biron.) 

* Encyclopédie, art du Vitrier, 4791. 


924 LA MANUFACTURE DES GLACES 


‘avait le droit de polir son verre et elle se mit & Pceuvre. Le gendre 
de M. de Guaita, qui fut depuis le comte Roederer, vint de Metz a Paris 
en 1784, et ila raconté dans ses Mémoires la peine qu’il eut & aborder 
M. de Calonne’. 

Il attendit cing mois avant d’étre recu, malgré la protection du 
-comte de Caraman ; enfin il fut admis &@ une audience publique : « I 
« y avait, dit-il, flux et reflux autour du ministre comme au parterre 
« del’Opéra; une vague m’a porté en face de lui. Je le touchais, i 
« avait méme les yeux arrétés sur moi, chétif, comme pour me dire 
« qu’il m’écoutait, lorsque deux personnes, l’une & sa droite, l'autre 
« 4sa gauche, lui disputérent ses oreilles, de maniére qu il fut obligé 
« de se tourner vers l’un des deux et qu’ensuite je fus rejeté si loin 
a qu’il me fallut prendre mon parti et m’en aller. » 

Il finit par obtenir un arrét favorable du 18 janvier 1785. Mémoires 
sur mémoires furent échangés. Saint-Quirin prétendit que le verre 
n’était pas la glace. Saint-Gobain répondit que la glace n’était que du 
verre poli. On consulta les miroitiers et les avocats. Arrét fut rendu 
pour, arrét fut rendu contre, etla guerre n’était pas terminée quand 
la Révolution faillit mettre les plaideurs d’accord en croquant I'un et 
l’autre. 

Avant cette époque, la manufacture avait été moins inquiétée par 
la concurrence intérieure que par la contrebande étrangére et par les 
efforts tentés pour débaucher son personnel. 

Elle fut défendue contre la concurrence étrangére par de nombreux 
arréts, et notamment par l’arrét du conseil du 8 mai 1781, dont les 
termes sont remarquables. Le parlement déclare que « l’exclusion de 
« toute contrefacon et de toute contrebande est naturellement due ala 
« manufacture royale, parce qu'elle surpasse réellement toutes celles 
« del’Europe, et parce qu'elle n’a atteint et ne conserve cette supério- 
« rité que par les frais immenses qu'elle consacre pour que ses glaces 
« n’aient nulle part d'égales en beauté. » 

Les mémes motifs portent le roi Louis XVI 4 proroger encore le pri- 
vilége pour trente années de 1792 4 1822, par des lettres patenteés 
de février 1785, qui rappellent celles de 1665, et énumérent, pour 
les trancher en faveur de la Compagnie, toutes les questions soulevées 
depuis cent vingt ans, renouvelant toutes les exemptions, ‘et ajoutant 
méme le droit de fabriquer les cristaux, les vitres et tous les ouvrages 
de grosse et petite verrerie. Au mois d'avril 1785, le roi, sur le rap- 


‘ Je dois ces renseignements 4 mes honorables collégues, M. Desrousseaux, petit- 
fils de M. Louis Ména, M. le baron Mercier, gendre de M. Roederer, et M. Chevandier 
de Valdréme, petit-fils de M. de Guaita. La Compagnie de Saint-Quirin, comme celle 
de Saint-Gobain, était, pour ainsi dire, héréditaire. 








DE SAINT-GOBAIN. 925 


port de M. de Calonne, renouvelle aussi les peines portées contre les 
ouvriers qui quittent la manufacture. 

M. Deslandes nous raconte que, quelques années avant, en 1775, 
ayant appris que des ouvriers de Tour-la-Ville avaient été débauchés 
par la verrerie de Fére en Tardenois, il alla trouver l’intendant, 
M. Pelletier, « qui les fit mettre dans les prisons de Soissons, oi: ils res- 
térent longtemps. » M. Turgot, alors contréleur général, désapprouva 
cet enlévement, mais l'intendant eut le dessus. « Ce M. Turgot, dit 
M. Deslandes, avec qui j’étais assez lié, m’en parla aussi. Je lui ré- 
pondis par un mémoire ou je démontrais qu'un gouvernement qui 
tolérerait de tels désordres serait détestable. » Un an aprés, M. Turgot, 
disgracié, demanda l’hospitalité 4 M. Deslandes, et il demeura dix 
jours 4 Saint-Gobain, dans le batiment alors 4 peine achevé de la 
direction qu'il inaugura par sa présence. Madame Geoffrin mourut 
l'année suivante. 

C'est vers la méme époque (1774) que M. Deslandes, qui fut ho- 
noré du titre de membre correspondant de Académie des sciences, 
fit fabriquer des glaces que la compagnie offrit gratuitement a 
M. Lavoisier pour ses expériences‘. On aime avoir cette compagnie 
ancienne honorer la disgrace de Turgot, seconder la science de La- 
voisier, et se servir si noblement du privilége auquel tous ses mem- 
bres tenaient tant. 

Ce privilége, renouvelé en 1785, devait recommencer en 1792 et 
continuer avec toutes ses exceptions jusqu’en 4822, en plein dix- 
neuviéme siécle; mais, avant cette époque, Mathieu de Montmorency, 
Yillustre parent du président de la Compagnie, avait, dans la nuit du 
4 aout 1789, fait abolir tous les priviléges, et la Compagnie royale 


‘ « Premier essai du grand verre ardent de M. de Trudaine, établi au jardin de 
« l'Infante au commencement du mois d’octobre 1774. Par MM. Trudaine de Mon- 
« tigny, Marquer, Cadet, Lavoisier et Brisson. Lu a la rentrée publique, le 42 no- 
« vembre 1774. 

« Loupe formée par deux glaces de 52 pouces de diamétres chacune, coulées & la 
« manufacture de Saint-Gobain. 

« M. Berniéres, contréleur des ponts et chaussées, avait déja fait quelques ten- 
« tatives hevrenses en ce genre; son mérite et ses talents connus de l’Académie 
« inspirérent Ja plus grande confiance, mais il n’avait jamais courbé ni travaillé 
« d’aussi grandes glaces ; il a fallu méme faire couler 4 Saint-Gobain celles qui y 
« ont été employées; Messieurs de Saint-Gobain ont eu Vhonnéteté de faire présent 
« de ces glaces. Il a fallu construire de nouveaux fours 4 Paris, et prendre des pré- 
« cautions pour donner & ces glaces courbées une épaisseur partout égale et une 
« courbure exactement sphérique. Ces conditions ont été remplies, et la nouvelle 
« lentille a été exécutée par M. Berniéres sans accident, avec toute la perfection 
« dont elle est susceptible. » 

Extrait du troisiéme volume des (uvres de Lavoisier, imprimées 4 l’Imprimerie 
impériale in-4°, communiqué par mon savant collégue, M. Boutron. 


936 LA MANGPACTURE BES GLACES 


ge trouvait aux prises avec la premiérerévelution. Eile avait 2 redouter 
4 la fois les haines que cent trente ans idemonopote avniont exoitées, 
le désordre des cuvriers, ‘les embarras ‘d'un acte de soodte trrégu- 
Tier, la détresse fmanciére, le blocws qui empéchait d'entrer les ma- 
tidres nécessaires 2 la ‘fabrication, ta prescription deses admimistre- 
teurs, linfidélité de'ses empleyés, les exigences de ses miéressés. 
Tous ces péris forent conjurcs. 


3. 
LA DONPAGNIE PENDANT LA REVOLUTION (4780-1900). 


‘Le conseil, on Pa vu, était compost d'une mamiére originale el 
heureuse‘. 

Les plus grands seigneurs y siégeaient 4 cdté de bourgeois de 
Paris et de banquiers de Genéve,; le premier baron chrétien cou- 
doyait le marchand et Tencyclopédiste. Ce mélange excellent de 
tradition et de nouveauté se révélait dans les plus petits détails. 
MM. les administrateurs dinaient avant Je conseil, voyageaient 
quatre chevaux; on tirait des boites 4 leur arrivée, et ils donnaient 
volontiers aux ouvriers, qui les aimuient beaucoup, de l’argent et des 


‘Tl est cureux de svivre Ja transmission des parts primilives qmi pessdrent 
comme des fauteuils 4 'Académie ou des patrimoines 4 un petit nombre de per- 
sonnes. 

Les quatre organisdteurs ‘de ‘la Compagnie de 1708, on s'en souwent, ézient 
MM. de Meaves, Basson, da Molin, et WM. Pinger, qui se ‘retire promptement. Ils 
s'ttaient wmssociés MM. Guymont, Bégen, qui remontsiant 4 la Oompagmie de 1065, 
ainsi que M. du Rouvre, gendre de M. Poquelin; MM. de Courcelles et d‘Hauterive, 
re de la Compagnie de 1688, et -qadiqeecs autres capitalistes, ‘MM. Giraud, 

allot, etc. 

Mf. Buisson était en banquier de Paris ayaut des relations ‘avec Genbve, et c'est 4 
lai ‘que remontent ‘tous ‘les Genevois, Saati, Bellon, Cromeétin, Turettm, Ne- 
ville, dtc., qui furent siutiles a la 

Presque toas ces noms sont ceux d'italiens rrafugiés a‘Genéve et qui avaient con- 
servé avec Italie des ‘relations commerciales. C'est, en effet, par Genave, qu'en- 
trait en France ‘une partie des ¢inves de Venitse. Fautil rapprocher du nom de 
MJdeCourcelles fe nom deeette spiritacite et hgétre earquisede Gourceltes, dost! parte 
‘ma@eme-de ‘Sévigné, et qui se Téfagia 4 ‘Gonéve, & cette époque, ‘wa tolled We ses 
'procés cenjugaux’”? 

Les Genevois sont maintenant représentés dans le conse per @. le printe Albert 
de Brogfie. 

Par M. de Meuves, entrérent au rombre des mféressés les Ségur et tes Jeuconrt : 





DE SAINT-GOBAIN, bs 


fétes. L'esprit paternal ot digne de l’ancéeane aristocratic présidait a 
lensemble eta l'exténiour de l'affbive, ta convection genevowe régiait 
les comptes, la finesse et l'horndlelé parisioanes dirigeatent les ven- 
tes; J amalgeme était heureux. On donnait aux gauvres, on avait ume 
Chapelle, on entretenait an auménier, mais en cefaseit de donner 
des noms de sainis aux hatles. M. Deslandes portait-épée, perragque, 


par M. Jallot, les la Vieuville et Ja Luzerne; par M. Giraud, son petit-fils le marquis 
de Sainte-Fére, et son arriére-petit-fils, qui présidérent successivement le conseil. 

‘La part de M. Gaymront passa & M. Geoffrm, et aprés hui a sa femme et 4 sa fille 
madame Ja marquise de la Ferté-Imbaut, qui vendirent leurs deniers a tout 4e 
mende et fort cher. 

La part de M. deCourcelles fut trancmise @ son gendre le baron Ameld de Vaile. 
qui inventala machine de Marly, puis 4 mademoiselle de Ville, gui épousa le baron 
Anne-Léon de ttontmorency. Aprés lui, ‘les intéressés eurent !"honneur de compter 
pmwmi em Anne-Léon duc de Montmerency, ArmeChariesfrancois, puis Ame- 
Soseph-Thibaut, pats Agme-Raoul, ducs de Montmerency, aujomW hui représentis 
par mesdames de BRienanwt st de ia Chilre, MM. de Montemert, de Gertaut, de 
Banffremont. 

Enfin les deniers de M. Poquelia passent 4 sa fille, madame Péan du Reuvre, 
4 la file de-ceiie—ci, madame'Courtin de Lafemas, 4 M. Courtin de Saint-Vincent, a 
M. Commet, qui verdit ‘tant €e services & ta Compagnie pendarit ta Reévolation. Les 
noms de Courtin el de Coureelles se retrouvent dans plusicurs sctes relatifs a 
Moliére et 4 sa femme, mademoiselle Réjard. (Recherches, de U. B. Seulié, p. 32, 
(13, 147) 

Les parts de M. du Molin se divisent. M. du Molin était un armateur; ill avait 
épousé une demonele de Santifty quixvait deux sceurs et un frére. Une des scars 
était madsmme Cembaut, dont te fils, -avocat au pariement, figere pares les -inté- 
ressés.8 partir de 1438, .est gemplane-enA772 par A. Gembaut de Dampont, rem- 
placé Jui-méme parte comte de Kersaint, administrateur pendant trente ans, auguel 
a succédé son fils, en 1804. L'autre sceur était madame Presle de I’Ecluse, bélle- 
mére de ‘Louis Racine. Ef M. du Molin eut pour gendre M. Fieubet de Beauregard, 
consedler mi parlemment. Tews ces ‘noms figurent parmi-ceur-ées itéressés, asqu'aa 
jour et les hévitiers da Melin-sammt{en 1775) représentis par AL. d'Herizgue, ict ov te 
famille directe de d'auteur d'Ashalie entre dens la Compaguie. Racine avait eu sept 
enfants. M. Jacobé de Naurois, directeur de la manufacture de Paris, en 1795, avait 
épousé mademoiselle de Morambert dont la mére était la fille ainée de Racine.. 
M. d’Hariague, stiministratear a la méme époque, xvait Epousé fa seconde fifle de 
Louis Raume, ot sa scour sinée, madame de Trémmalt, et fu grand’ mére 4e M. de 
Restaing, membre ectuel da consail extraopdinaire. 

Si les Poquelin se rattachent a .Moliére, les du Molin a Racine, on peut rappre- 
cher encore du cété de Moliére les Courtin, et les Fieubet du cdté de Racine, et se 
souvenir de [histoire comique racontée par Saint-Simon (ch. cxxvu) de T'inten- 
Gant Courtin et du conseiller Fieubet, allant ensemble en voitare au conser a 
SaintGermam, et dévalints par-des voleurs dans la Serdt. 

(hy a plaisir & retrouver ainsi dans l'histoire d’une méme affaire les nems das 
Montmorency, Ségur, Colbert, ceux de Racine et de Moliére, celui de madame Geof- 
frin, la plus haute noblesse de France, la meilleure bourgeoisie de Paris, les anciens 
financiers de Genéve, Ja future école de I‘Encyclopédie. 

Au dix-neuviéme siécle, ce mélange heureux s'est continué avec les noms de 
Broglie, Mounier, Hély d'‘Oissel, Brochant, Peande Saint-Gilles, de Fresne, Gérard, etc. 


928 LA MANUFACTURE DES GLACES 


tricorne, quand il assistait 4 la coulée; il se faisait accorder des lettres 
de noblesse et il reconstruisait la chapelle, mais il rétablissait le tra- 
vail du dimanche et en exposait les raisons en allant diner chez M. le 
cardinal de Rochechouart, évéque de Laon, qui ne disait rien. L’en- 
cyclopédie avait fini par empiéter peu 4 peu sur l’Evangile. En conti 
nuant 4 payer deux écus aux religieux de Saint-Antoine, on donnait 
diner 4 M. d’Alembert. La Compagnie s’était bien trouvée d’avoir des 
amis 4 la cour, elle ne se trouva pas mal d’en compter dans le mou- 
vement, mieux encore de s’en étre fait parmi les ouvriers et ses 
agents. 

Quelques administrateurs émigrérent, et le caissier, M. Guérin, 
suspect de correspondre avec eux, fut guillotiné. Leurs parts furent 
confisquées, et la nation, devenue propriétaire, se fit représenter au 
conseil. Mais un administrateur, M. Gravier, obtint de Ramel, mi- 
nistre des finances, que l'on ne vendrait pas les parts, qui purent 
ainsi étre recouvrées plus tard. Un autre administrateur, M. Cannet, 
intervint auprés du député de Bernay, Robert Lindet, et, sur la de- 
mande de ce dernier, Robespierre mit en réquisition deux nobles 
parmi les administrateurs, pour diriger la manufacture. Un inspec- 
teur courageux, M. Cauthion, qui demeura quarante ans en fonctions, 
un caissier, M. Colombeau, qui tint les comptes pendant la méme 
durée, le directeur de Paris, M. Jacobé de Naurois, petit-fils de 
Racine, qui resta en fonctions pendant cinquante-trois ans, usérent 
de leur ascendant pour maintenir les ouvriers du faubourg Saint- 
Antoine, au milieu desquels le marquis de Sainte-Fére passait souvent 
la journée, en blouse et en sabots. Tour-la-Ville fut éteint en 1792; 
Saint-Gobain, ok M. Dupuis avait en 1789 remplacé M. Deslandes, 
s’arréta en 1792, mais les ouvriers, un instant ameutés et qui firent 
en 1844 le coup de fusil contre les alliés, ne furent pas dispersés. Le 
conseil fit reprendre promptement les travaux; il ne craignit p2s 
d’acheter en 1796 de nouveaux batiments 4 Chauny; il n'interrompit 
les distributions de bénéfices que de 1794 4 1797 ; les administrateurs 
genevois, M. Saladin de Crans surtoul, maintinrent Je crédit. Grace 
4 tous ces efforts, l'industrie des glaces, aprés avoir failli périr a la fin 
du dix-huitiéme siécle, comme a la fin du dix-septidme siécle, reprit 
au commencement du dix-neuviéme toute son activité. La composi- 
tion et I’énergie du conseil, la fidélilé et l’ancienneté du personnel 
sauvérent les établissements, la confiance des actionnaires sauva 2 
société, 





DE SAINT-GOBAIN. 020 


§ VI. 


DE 1800 A 1865. 


L’histoire de la Compagnie, depuis 1800, repose sur des documents 
beaucoup plus nombreux, mais moins curieux, et elle peut étre bri¢- 
vement ramenée & deux ou trois événements principaux. On est d'ail- 
leurs surpris, en parcourant ces documents, de ne plus rencontrer 
de procés considérables pendant soixante ans. En rentrant dans le 
droit commun, la Compagnie a trouvé, au lieu de la mort, la paix. Pour 
mieux dire, le combat est déplacé ; il faut lutter contre la concurrence 
devenu libre et ce nest plus a la faveur ou aux tribunaux qu'il est 
nécessaire de recourir; les armes du nouveau combat sont !l’habileté 
de l’administration et la supériorité de la fabrication. Heureusement, 
dans une industrie qui exige d‘excellents ouvriers, des matiéres 
rares, et des outils coteux, un siécle d'avance est un inappréciable 
avantage, et les adversaires ne peuvent pas étre promptement armés. 
Aussi la Compagnie eut-elle le temps de régulariser et de fortifier 
sa position. 

De 1800 & 4830, le conseil met l'acte de société en harmonie avec 
le Code de commerce et il liquide tout le passé. 

Les statuts de 1703 n’étaient pas plus compatibles avec le Code de 
commerce que les priviléges de 1665 avec le Code civil. Les partages 
avaient d’ailleurs porté 4 cent-quarante le nombre des représentants 
des vingt-quatre sous de l'origine, et il était impossible de les consi- 
dérer tous comme solidaires. Mais comment liquider une société qui 
n’avait jamais rendu de comptes, et comment espérer, pour une trans- 
formation, une adhésion unanime des intéressés? Elle fut cependant 
sollicitée et obtenue en 1829 par les administrateurs ; la Société ano- 
nyme fut approuvée par une ordonnance du 47 février 1830, et dans 
la premiére assemblée générale tenue le 50 avril 1831, les comptes, 
qui n’avaient jamais été ni présentés ni demandés depuis cent vingt- 
sept ans, furent approuvés sans aucun obstacle. Une telle union, méme 
en famille, est bien rare. 

En 1849, le Conseil achéte les foréts qui entourent Saint-Gobain, 
afin d’étre sir de ses provisions de combustible. En 1846, il avait 
fondé une soudiére dans l’ancienne verrerie de Charlesfontaine, si- 
tuée au milieu de ces foréts, afin de se procurer la soude artificielle 


960 LA MANUPFAETCRE BES GLACES 


el de n’étre plus tributaire des soudes d’Espagne. En 1822, une sou- 
diére plus importante est installée 4 Chauny‘, grace aux conseils de 
MM. Gay-Lussacet Clément Désormes, conseils aujourd’hui continués 
par le savant M. Pelouze. Cette ugine est devenue la premiére fabri- 
que de produits chimiques de France. La plus grande part de ce ra- 
pide succés est due 4 l'habile et regrettable M. Lacroix, ouvrier de- 
venu directeur, dont I’énergie et l'imtedlagence ont rendu des services 
inappréciables. 

La seule compagnie dont la concurrence fat sérieuse était l'an- 
cienane Compagnie de Ssint-Quirm. Cette seeste, trés-fertement or- 
ganisée ot trés-habalement condutte, avait eu de le peime: 2: tvaverser 
les maauvais jawrs. dela Révobstion de 1794. En 2386, M. Prerre Mine 
était mort, eb al avait été remplacé, comme directeur, per N. 
de Guaila. M. Lents. Ména s'éteit retiré en 4780, leescant la déreetion 
de Monthermé 4 M. Auguste Desrousseaux, sow gendre. Pendant ke 
Texeeus, MM. de Guaita, comme élrangers, avaent dit se retirer 4 
Framcfert, leae pays natal, M. Reederer était preserit, et un emplow 
snlidale avait fait mettre Sevat-Quisia sous séquestre. 9. Desroweseset, 

x} fonee de courage ef d'habibeté, parwat & sauver Yétebiesement 
quiva incendie feillit comswurer ev 1800. Cependunt le Compageie 
me: perdat pas courage ; elle profita de Fabolitier: des. priviléses pear 
monte, en 2804, le coulage des glaces. Seand-Cobsin eu? bientit 
des rixaux. redoutubles. Menthermé fut pised seus: ie derectien de 
M. Louis Desrousseaux, qui suppléa son pére en 1808. e@ apporte 
encere en +865: au: eonsei! | appa de sa grande expémence, et Saint 
Quirin, fut soumis, le méme: année, a lnspection dw gendre de 
M. de Gunite, M. Auguste Chevandier, dont lz lengue, henerable ct 
while: conriése. vient de. se temmimer en octobre 1865*. En 4350, les 
daux Compegnics rivales conwennent de vendre leurs glaces dass 
um: enirepds cesnmen.. 

Un agent supérieur de Soint-Cobaia avail, en $824, perté les 
poeeéias. de la febriecation 4 wn établissement fendé & Commer 
try. hes denn Compagnies senéendent pour le rechetey. Be $3350 3 
43860, tous les efforts ent pour bet de: désarmer la coneurrenee imte- 
riemre, ef de: ceecenirer ses ferces, En $9653, la rve de Reually, ot 
du Never avait ameneé. hes Vénitiens an 4665, étett verdue aw mins 


* Lierdommance qui sutorise Fétatlissement d’ime soudiére 2 Cluny, est da 
20 mars 1822. Cette grande usine mériterait une histoire part. 

*M Malherbe avait. fandé.en. 1808, eh M. leanaeqnin aunt dévaloppé les ware- 
ries de Cirey, élablies dans Jes batiments d'une ancienne farge appasteusut ala 
famifie de Marmier, et Tnudes en 1817 & la Compagiie de ‘Saimt-Ouirin. Ou y f 
brigna des glaves coulbes depuis £322, sous l'habile direction de BM. de Guaita et 
Chonendier, aiiién pas un-exosident asdemicion, MR Hevves:. 











DE SAINT-GQBALN. — 954 


tre de la. guerre, et la Compagnia transportait son service central 
rue Saint-Denis. Tour-la-Ville, lavieille usine de Lucas de Nehau, peu. 
active déja avant 1789 par la difficullé de se procurer des matiéres 
assez. pures et un:combustible assezabendent, puis-élainte-peadant les 
troubles, reprise pour la fabrication deg wtres, est enfin arrétée et 
vendue pour 108,550 fr. 

Une autre glacerie, fondée par M. de Violaine dans les. batiments. 
de l’antique abbaya de Prémontré en 1834, est rachelée en 1843. at 
supprimée. Mais l’illusion de demeurer seuls ne pouvait étre conser- 
vée bien longtemps. Sainte-Marie-d'Oignies fut établie en Belgique, 
en 1838, Montlugon. en 1846, Aniche en 1848, Floreffe, Aix-la- 
Chapelle en 4853, Jeamont, Recquignies, en. 1859, et la, Conspagnie. 
de Samat-Gobain ne songea plus, @ supprumer ses rivaux,, mais. & les 


surpasser. 

Ea 1855, le Conseil décida la création d’un chemia de fer de 
Saint-Gehain.& Chauny. La mdéme année, grace aux. efforts intelli- 
gents de son pxésident, M. Hély dOiseel, il négecia la fasionda Ja 
Compagnie, propriétaire des trois établissaments. de Chaany et de 
Saint-Gehain, avec celle de Saint-Quirin,, qui apportait les usines de 
Cirey et un établissement nouvellement fondé & Manheim'. Deux ans 
aprés, la Compagnie fusionnde, sous le nom:de Compagnie des -glaces 
et produits chimiques de Saint-Gobain, Chauny et Cirey, lauail ala Came 
pagnie d Aix-la-Chanelle la manufacture de Stolberg, et finissait par 
Yacqpiéris en 1864. 

La coucurrence intérienre élait jusqu’ea 14860 seule 4 craindre, 
car las glaces étaient. protégées & la frontiéxe par un droit qui variait, 
Selon la surface, de 45 fr. & 60 fr. par métne (16 fr. 50 4 66 fr. 
pour les. glaces dtaméas). Un traité spécial avec. la Belgique avait 
abaiasé le droit entra les deus pays, mais il étail encore de 14 f. 
50 4.54 fr. 50 (12 &. 50 4 56 fr. 50, étamées)*. Les difficultés, les 
dépenses. supportées par les éteblissareents francais, les.rivaliiés sur 
le marché.iatériews, la supériorité de situation des usines belges et 
anglaises, remduientee droit protecteur biea juste: et bien néceasaire, 
au moins. pour quelques années encore. 

D'apres.les. dépasitians faites devant la Gammission d'eaquéte, en 


‘ Monthermeé avait été éteint, et vendu, en 1846, 4 M. Desrousseaux, qui Mhabite. 


2. Jusqu’a 50: décimétres: 45 fr. 
$0 41 métre, 22fr. 40. 

ya2 — 28 fr. 

2423 — 50 fr. 

$a -- 50 fr. 

5 et au-dessus 60 fr. 


0352 LA MANUFACTURE DES GLACES 


4860, la production des glaces était, 4 cette époque, approximative- 
ment représentéc par les quantités suivantes : 


France. — Cing fabriques: Saint-Gobain et Girey. - 200,000 métres supertficiels,. 


Montlugon.. . . . .- 50,000 — = 

Jeumont et Recquignies. 55,000 — — 

Angleterre.— Cinq fabriques. . . . - s+ - 350,000 — — 

Belgique. — Deux fabriques . . . . . . « ~ 110,000 — — 

Zollverein. — Manhemm . .° . .... - 70,000 — — 
835,000 


Le traité de commerce avec!’ Angleterre, en 1860, a réduit le droit 
41 fr. 50 pour les glaces brates, 4 fr. par métre carré de verre poli 
ou étamé. Ces nouvelles conditions ont jeté une vive inquiétude et, 
pendant quelques années, un embarras sérieux dans une industrie 
déja fort éprouvée. 

Heureusement la Compagnie de Saint-Gobain avait pris des pré- 
cautions, en passant soixante années & se fortifier avec la prudence 
et l'économie la plus circonspecte. 

Toutle secret de son crédit a étél’épargne ; et, & bien considérer les 
choses commerciales, le crédit n’a pas d'autres secrets. Fidéle aux tra- 
ditions de 1702, le Conseil a toujours repoussé les emprunts et aug- 
menté les réserves. Rien de plus curieux, dans les annales des sociétés 
industrielles, que les moeurs de cette Compagnie vieille de deux sié- 
cles qui n’a jamais contracté un emprunt, jamais vendu ses actions 
4la Bourse, jamais interrompu, sauf en 1794 et 1795, ses répartilions 
de bénéfices, préférant toujours distribuer des revenus petits, mais 
continus, presque aussi invariablesque des revenus fonciers. La somme 
distribuée de 1802 4 1814 a été exactement la méme chaque année, 
sauf 4840 et 1815, puis la méme de 4846 4 1822, et encore Ja méme 
de 1822 4 1830. Depuis cette époque, et surtout depuis 1840, il a bien 
fallu subir les variations et les orages auxquels le monde commercial 
tout entier a été exposé. Mais le Conseil, honoré et fortifié par 
des accessions nouvelles, nes’est pas départi des vieilles régles de 
prudence, non plus que des vieux usages de-générosité, que lui avaient 
légués les grands seigneurs, les bourgeois de Paris et les banquiers 
de Genéve, qui reprirent en 1702, sous le ministére de M. de Cha- 
millart, l’ceuvre compromise de Colbert. 

Grace a cette solide et prévoyante administration, le capital de la 
Compagnie qui élait, en 1702, de 1,992,000 livres, divisé en 24 
sols de 12 deniers chacun (soit 83,000 fr. pour le sol et 6,750 fr. 
pour chacun des 288 deniers), avait été arrété, le 530 juin 1789, 
comme présentant un actif de 10,595,123 fr., ce qui portait le prix 
de chaque denier de 6,750 fr. & 36,622 fr. 





DE SAINT-GOBAIN, 0355 


Mais eni798, un denierne valait plus que 12,000fr.; jusqu en 1840, 
le revenu des deniers était extrémement minime. Il a fallu beaucoup 
de temps, de sacrifices et d efforls pour remonter aux anciens chiffres. 

Les développements heureux de la consommation depuis quelques 
années ont permis peu & peu a la concurrence intérieure ou étrangére 
de se partager le marché, non sans de grands sacrifices. 

L’Angleterre avait fondé, en 1773, cette glacerie de Ravenhead, 
prés Saint-Helens, dans lc Lancashire, copiée, dit-on, sur Saint-Go- 
bain, grace a la désertion d'un ouvrier originaire de cette manufac- 
ture, comme l'indique son épitaphe, et aussi, dit-on, aux descrip- 
tions imprudentes de I'Encyclopédie. C’est pour cette usine que 
Watt et Bolton construisirent, en 1788, leur seconde machine a 
vapeur. On compte maintenant dans ce pays six fabriques de glaces 
coulées; deux en Belgique, trés-habilement dirigées, cing en France, 
deux en Allemagne, appartenant aux compagnics francaises. La 
reine Marie-Thérése avait accordé un privilége & la fin du dix-hui- 
time siécle, et 4 cette époque Murano possédait encore quatre fabri- 
ques'. En 1788, une glacerie avait été fondée 4 Neustadt par le gou- 
vernement prussien, mais elle ne réussit pas. En 1801, une autre 
manufacture (Giissspiegelfabrik) avait été établie en Autriche a Schlegel- 
miahl, prés de Reichenau. Mais cette manufacture et la derniére de Mu- 
rano ont cessé d’exister en 1840. En Bohéme et en Carinthie, ov l'art 
de soulfler et d’orner le verre s‘est conservé et s’est méme, depuis 
1835, trés-perfectionné, dans les usines du comte Bucquoy, du comte 
Harrach, de la famille Ziegler, etc., qui occupent cing 4 six mille ou- 
vriers, on souffle encore de petites glaces, dits miroirs de Firth ou 
de Nuremberg, mais surtout on polit el on achéve les glaces brutes 
achetées aux Compagnies frangaises. Le nom méme des opérations, 
douciren, poliren, facettiren, prouve que tous les procédés ont été 
pris en Frante, de méme que les vieux noms donnés aux outils par 
les anciens ouvriers de Saint-Gobain, et répétés par Encyclopédie : 
réveillée, sergent, procureur, dent de loup, moise, prouvent que les 
Francais n’avaient rien emprunté aux ouvriers de Venise’. 

Laconquéte de Colbert est donc demeurée une possession frangaise. 
Les élablissements qui présentérent leurs produits, en 1691, au roi 
Louis XIV, et furent visilés en 1744 par Louis XV, en 1805 par 
Pie VII, en 4822 par madame la duchesse de Berry, et vers la méme 
époque par M. le duc d’Orléans, qui fut depuis le roi Louis Philippe, 
enfin, le 26 novembre 1858, par LL. M. l’Empereur et |’Impératrice, 


| Bussolin, p. 78. . 
2 Industrie Statistik: der Ocsterreichen Monarchie, 1857, 1% cahier, pages 45 
et suivantes. — Die Fiirther Spiegelmanufaktur, par le docteur Beeg, 1857. 
6n 


Déceysre 1865, 


934 ' LA MANDPACTORE BES GLACES 


sont eneore les premiers de monde, et la France a conservé, dans 
cette delle industrie, we supériorité que les médailies d’or et d’hon- 
neur de toutes les Expositions depuis 1906 a rendue imeontestable. 

Mais la bortie admisistration n’explnyue pas seule ce suceds pro- 
longé. Elle eut senlement be mérife de corserver hes capilaux qui per- 
mettent de ne refaser aucune des dépenses «ue he science demande, 
‘ aucune des générosités qae ’humanité commande, aucan des sacri- 
fiees que le publie exige. 

fl nows reste Aexposer ce qui @ été fait par la Compagnie des glaces, 
depuis 200 ans, pour la transformation des procédés, |’absissenent 
des prix, la condition des ouvriers. 


9 VIL. 


LES PROGRES ET L’ETAT ACTUEL DE LA FABRICATION DES GLACES (1865). 


A vrai dire, une seule invention considérable a été faite pendant 
les cent cinquante premiéres années de la fabrication des glaces, je 
veux parler de l'invention du coulage. Tous les autres progrés datent 
des cinquante derniéres années. | 

Dans toutes les industries, l’atelier a précédé le Laboratoire, les 
procédés tradilionnels ont devancé les formules scientitiques, et i 
n’est pas de grande fabrication qui n’existat en Europe, ou en Chine, 
avant les grandes découvertes modernes de la mécanique ou de la 
chimie. Toutefois, si les industries ne doivent pas 4 la science leur 
origine, elles leur doivent toutes leurs progrés, qui se résument en 
un seul mot : simplification. Nous avons vu comment une industrie 
privilégiée devint libre; nous allons voir comment une industrie 
mystérieuse et empirique devint méthodique et claire. 

Ou en était la chimie du temps de Colbert, au moment oi il fon- 
dait en France la Compagnie royale des glaces? C’est précisément au 
méme moment, en 1666, qu'il établissait l' Académie des sciences, ou 
« les savants des différentes espéces, dit Fontenelle, élant assis les 
« uns prés des autres, les conversations particuliéres n’étaient pas 4 
« craindre parce qu’ils ne parlent pas la méme langue. » Ence qu! 
concerne la chimie, il faut lire le spirituel éloge que le méme écrivain 
a consacré a NM. Lemery, chimiste aujourd'hui oublic, alors appelé 
le grand Lemery, et « dont le Cours de chimie, imprimé en 1679, 
« traduit en latin, en allemand, en anglais, en espagnol, » écrit 
Fontenelle, « se vendit comme un ouvrage de galanterie*. » i dunna 


1 Eloges, p. 360. Edition de 1766. 





DE SAINT-GOBAIN. 955 


des lecons aux plus jeunes enfants de Colbert. « La chimie, selon ses 
propres expressions, avait été jusque-ld une science ou un peu de 
vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux, qu'il 
en était devenu invisible, et tous deux presque inséparables. » 
M. Lemery fut le premier qui abolit les termes barbares, méritant 
¢e bel éloge: « Il n'y a pas seulement de la droiture deapril, il ya 
une sorte de grandeur d'dme 4 dépouillec ainsi d’une fausse dignité 
la science que l'on professe. » Et pourtant, pour faire de la chimie, 
M. Lemery avait pris un brevet d’apothicaire, et il faisait aller toute 
sa maison en exploitant le secret du blanc d' Espagne, eu, camme on 
disait alors, du magistére de bismuth. 

Soixante ans aprés, le neveu de madame Geoffrin, directeur de 
Saot-Gobain, y travaillait encore assidiment 4 découvrir la picrre 
philosophale ef l’élixir de longue vie, et il mounut persuadé qu'il ev 
réussi sansla maladresse d'un ouvwier qui renversa ses creusels'. 

Il faut live dans les beaux mémoires de M. Chevreul* comment se 
développa lentement, 4 travers tous les obstacles des préjugés igno- 
rants et des recherches téméraires, cet art admirable qui consiste @ , 
examiner les changements, soit passagers, soit permanents, des mo- 
lécules invisibles des corps, 4 régler les métiers qui opérent ces chaa- 
gements et a leur donner une forme scientifique. En morale, la re- 
cherche de principes nouveaux ne conduit a riem, parce que tous 
les principes. sout connus; mais Panalyse délicate des passions, la 
poursuite de nouvelles harmonies, étude du ceur, sont une source 
inépuisable d émokions et de vérités. De méme, en chimie, tant que 
les. empiriques ont demandé de nouveaux corps au hasard et au feu 
de leur creuset, ils n’ont rien inventé; et pendant de longs siécles, 
cest 4 peine si deux ou trois génies bizarres et deux ou trois décou- 
verles fortuiles laissent une. trace dans [histoire de la chimie, mal 
distinguée de la magie et de la pharmacie. Mais lorsque de vrais 
savants, au lieude corps, ont cherché des lois, des harmonies, des 
combinaisons, des rapports, lorsque Lavoisier prend en main la 
balance, au lieu. de se servir du fourneau, il semble que le Créateur 
se plaise & dévoiler son ceuvre et 2.en laisser pénéirer bes heauléset 
hes merveilles. De cette nacthode datent les progrés de la chimie, h. 
derniére, il y a un sidcle, et aunjourd hui la premiére des sciences. 
Mais ngus n’avons pas 4 raconter cette histoire, nous ayons seule- 
ment & noter par deux ou trois faits saillants les principaux. pro-. 
gvég.de Fart de fabriquer des ylaces. 

La fabrication des giaces, dont neus pariens spéciatement, se com- 


{ Manuserit Deslandes, p. 198. 
* Journal des Savanis. 














936 LA MANUFACTURE DES GLACES 


pose de deux opérations, l'une chimique, l'autre mécanique. L'opé- 
ration chimique produit le verre brut, l’opération mécanique dé- 
grossit, égalise, doucit, polit et finit la glace. Une troisiéme opéra- 
tion, 4 la fois chimique et mécanique, |'¢tame et la change en miroir. 
Une autre opération mécanique antérieure, mais qui n’est pas parti- 
culiére 4 l’art du verrier, a consisté 4 fabriquer le vase en terre ré- 
fractaire et 4 construire le four. 

Le procédé chimique n’a pas changé et ne pouvait pas changer. 
Sans remonter aux récits de Pline, que l'on consulte le curieux essai 
du moine Théophile au onziéme siécle‘, le chapitre du célébre chi- 
miste Agricola*, qui avait passé deux ans 4 Venise, au seiziéme siécle, 
les Traités de Neri et de Kiinckel au dix-septiéme siécle, les 
descriptions de l'Encyclopédie, au dix-huitiéme siécle*, et les savantes 
lecons de M. Péligot', de M. Pelouze ou de M. Dumas, au dix-neu- 
viéme siécle, c’est toujours la méme chose. Il s’agit toujours de vitri- 
fier des matiéres vitrifiables, en les renfermant dans des matiéres 
réfractaires et en les soumettant a des matiéres combustibles. 

Voila qui est bientét dil; mais que de difficultés pratiques! La 
silice n'est jamais pure ; si elle est ferrugineuse, la glace sera verte; 
il faut trouver des sables extrémement purs. Toutes les cendres ne 
produisent pas une potasse également bonne; Théophile recomman- 
dait la cendre de hétre; les réglements de Venise imposaient la 
cendre d’orme; Agricola préférait la cendre de chéne. La soude a été 
demandée & la Syrie, puis 4l’Egypte, puis 4 I'Espagne. Longtemps, 
on a cru devoir méler aux mati¢res indispensables le cobalt, le man- 
ganése, l’arsenic, d’'aprés des formules confuses assez semblables 


{ Theophili presbytert et monachi, libri Ill, seu diversarum artium schedula. Un 
regrettable savant, M. Charles de Lescalopier, a donné, en 1845, une savante édition 
de ce curieux traité, dont un des livres est entiérement consacré a la fabrication 
du verre. 

* Georges Bauer, ou en latin Agricola, de Re metallica, liv. XIl, p. 477, édition 
de Bales, 1546. 

Agricola était né en Saxe, a Chemnitz, en 1494. De méme que son contemporain 
Palissy ne voulut pas se faire catholique, Agricola ne voulut pas se faire protestant. 
Il passa sa vie 4 fuir et a travailler. Il avait séjourné deux ans & Venise, oi: il avait 
étudié la fabrication du verre, dont il a donné la description avec des planches cu- 
rieuses. Voici ce qu'il dit des usines de Venise a cette époque. 

« Vitarii diversas res efficiunt : etenim cyphos, phyalas, urceos, ampulas, lances, 
« patinas, specularia, animantes, arbores, naves. Qualia opera multo preeclara et 
« admiranda, cum quondam biennio agerem Venetiis, contemplatus sum, imprimis 
« vero anniversariis diebus festis Ascencionis Dominicz, cum renalia essent appor- 
« tata Morano, ubi vitrariz officinzee omnium celeberime sunt. » 

3 La description, avec planches, est longue, compléte et curieuse ; elle avait été 
fournie par la Compagnie de Saint-Gobain aux amis de madame Geoffrin. 

4 Douze lecons sur l'art de la verrerie, par M. Péligot, 1862. 





DE SAINT-GOBAIN. 937 


aux recettes de bonne femme. Quelles devaient étre les proportions 
du mélange ? Quelle devait étre la durée de la combustion ? on l'igno- 
rait. Or le verre est bien obéissant; cette matiére dure, cassante, 
froide, transparente, inatiaquable, on peut Ja souffler, lalaminer, la 
mouler, la filer, la tailler, la graver. Mais le verre est aussi fort ca- 
pricieux. Sion le chauffe trop fort, on le dévitrifie, il devient opaque. 
Sion le refroidit trop vite, si on ne le recuit pas, il casse. Si le sili- 
cate soluble est en excés, le verre ressue 4 l’'humidité. Si le verre 
contient des globules d'air, il est taché. Que de soins délicats doit 
apporter ]’ouvrier dans sa composition, dans sa cuisson? 

Quelle terre, quelle brique pourront supporter sans se briser une 
chaleur d’au moins deux mille degrés pendant plusieurs heures. 
Comment, aprés qu'on a trouvé cette terre trés-rare, la pétrir et 
fabriquer un vase trés-grand et pourtant facile & remuer? Com- 
ment disposer le four, de maniére 4 ce que le combustible soit éco- 
nomisé, le feu activé, la matiére préservée ? 

Les anciens verriers ont trouvé et pratiqué l'art de vaincre toutes 
ces difficultés; seulement ils le faisaient en tatonnant, avec beaucoup 
de temps, de pertes, et comme au hasard. Quand le mélange ne 
fondait pas, on y jetait du fondant; quand le feu n‘opérait pas, on 
y jetait du combustible; quand |l’opération tardait, on ajoutait des 
heures et des journées; quand le produit nétait pas bien venu, on 
recommengait. 

Ce verre une fois fondu, on n’avait d’autre moyen de lui donner 
une forme que le soufflage. Venise n'a jamais connu, et la Bohéme ne 
connait pas encore d’autre procédé, les verriers n’en emploient pas 
d'autre. Un ouvriers'approche de la fournaise avec une canne creuse ; 
il cueille dans un creuset un peu de verre fondu, le retire brusque- 
ment, le balance, et, portant rapidement le tube a sa bouche, il 
. souffle de l'air dans cette substance délicate ; l’air, en s’échauffant, se 
dilate, le verre se gonfle, et l’ouvrier, en imprimant un balance- 
ment rapidea ce globe bralant, l'allonge et le transforme en un man- 
chon d’une surface mince et transparente; puis il le sépare de la 
canne, le coupe, 4 peine refroidi, avec un fer rouge, et un autre 
ouvrier le porte dans un second four, doucement chauffé, ot le 
manchon s’ouvre, s’étend, s’étale et s'‘aplatit; la vitre est faite. Ce 
procédé hardi, qui tient l’ouvrier en face et comme au milieu du feu, 
n’ayant d’autre machine que ses poumons et ses bras, le fatigue 
promptement, et ne permet pas de produire une grande surface. Ce- . 
pendant, & lexposition de Vienne de 1845, une usine de Bohéme 
avait présenté une glace soufflée de 27 16 de hauteur sur 1™ 10 de 
largeur, qui avait di exiger le maniement d'une masse de plus de 
cent kilogrammes. Mais ce tour de force et d’adresse ne pourrait étre 


938 LA MANUFACTURE DES GLACES 


répeté tous les jours. Sans invention du coulage, on en serait de- 
meuré aux petits miroirs. 

Les bras étaient aussi jadis le seul instrument pour dégrossir ct 
polir les glaces, comme le seul levier pour les remuer, et Jes char- 
rettes le seul moyen pour les transporter. Aussi le d¢grossissage 
d'une glace durait-i1 des semaines entiéres, et M. Destandes nous 
apprend que sur 72 glaces envoyées de Saint-Gobain, if en arrrvait 
4 peu prés 42 non brisées 4 Paris. C'est pourquoi on les transportait 
brutes, et en les achevait au faubourg Saint-Antoine, pour diminuer 
la perle, en envoyant un produit qui n’avajt pas encore supporté 
tonte sa main-d'cenvre. 

Ti n'est pas une des opérations chimiques ou mécantques que nous 
venons d’énumeérer qui n’ait été améliorée depuis lorigine de la fa- 
brreation des glaces. 

Nous mentionnerons seulement cing progrés décisifs : 

4° Coulage et laminage des gtaces; 

2° E:npioi du salfate de soude ; 

3° Emploi de Ja houille, puis du gaz, pour cheuffer les fours : 

4° Transformation des opérations mécaniqees ; 

3° Argent substitaé au mereure daws |’Hamage. 


1. — Nous l’avons dit, le premier progrés, ce fut Pinvention da cou- 
lage. Je ne crois pas qu'il existe dans l'ensemble merveilleux de 
tous les procédés industriels une opération plus étonnante, un mé- 
lange de force, d’adresse, de courage et de rapidité, plus sarpre- 
nant. 

Quand on entre pour la premicre fois la nuit dans une des vastes 
halles de Saint-Gobain, lesfours sont fermés, et le bruit sourd d'un 
feu violent mais captif interromptseul le silence. De temps en temps, 
un verrier ouvre le pigeonnier du four pour regarder dans la four- 
naise {"état du mélange; de longues flammes bleuatres éclairent 
alors les murailles des carcaises, les charpentes noircies, les lourdes 
tables & laminer, et les matelats sur lesquels des ouvriers demi nus 
dorment tranquillement. 

Tout & coup lheure sonne, on bat Ja générale sur les dalles de 
fonte qui entourent Je four, le sifflet du chef de halle se fait en- 
tendre, et trente hommes vigoureux se lévent. La manceuvre com- 
mence avec l’activité etla précision d’une manceuvre d’artillerie. Les 
fourneaux sont ouverts, les vases incandescents sont saisis, tirés, éle- 
vés en l’air, 4 Paide de moyens mécaniques ; ils marchent comme un 
globe de feu suspendu, le long de la charpente, s’arrétent et descen- 
dent au-dessus de la vaste table de fonte placée avec son rouleau 
devant la gueule béante de la carcaise. Le signal donné, le vase 





DE GAINT-GOBA. 930 


smecline brusquement, ia belle liqueur d’opale, brillante, transpa- 
Tente et onctucuse, tombe, s'dtend, comme une cire ductile, et, a 
un second signal, je rouleau passe cur le verre rovge; leregardeur, les 
yeux fixés sur la substance en feu, sexeme d'une maia agile et hardie 
les défauts apparents; puis le rouleau tombe ou s euléve, et vingt 
ouvriers munis de longues pelles pousseat vivement la glace dans Ja 
carcaise, ot elle ya se recuire ef se refroidir lentement. On relourne, 
onrecommence, seas désordre, sane bruit, sans repos; la coulée dure 
ane heure; les vases 4 peine renmsplacés sent regarnis ; les fours sont 
refermés, les ténébres retembent, et l'ea n’entend plus que le bruit 
<cominu du fen qui prépare de nouveaux travaux. 

Longtemps, on a continué le soufflage & odté du coulage. Qn cou- 
dait les grandes glaces, on soufilait jes petites. Croirait-on qu'il a 
fallu cent ans pour que |’on comprit qu’en coupant les grandes 
giaces, on obtenait des petites? cent cinquante ans pour que Ion 
renongdt 4 trejeter, c’est-a-dire & faire pasaer le verre en fusion 
-d’ua vase dans un autre avant de couler? C’est M. Deslandes qui a 
-gupprimé le seufflage en 1765. C’était, nous l'avens dit, Lucas de 
Nehou qui avait inventé le coulage en 1688. 

Nous voudrions gu’] ne res{4t sur ce point aucun doute. 

Le doule nait: 4° des termes du privilége de 1688, qui repré- 
sente Thévart comme ayant inventé le scoret el les machines propres 
4 fabriquer des grandes glaces. Le mot de coulage n'est pas prononcé ; 
2° un mémoire soumis par la Compagnie au parlement en 1758 dit 
positivement que Thévart est 'inventeur de Ja méthode de couler. 

Mais ce Thévart ne figuse dans aucune pidce publique ou privée 
-comme mélé a la fabrication. Il a dé ie préte-nom de la Compagnie 
de 1688 devant la justice, comme Dagineourt pour ia Compagnie 
-de 1702. fl ne figure pas méme au nombre des intéressés. 

Trois preuves démontrent les titres de Lucas de Nehou; ce sont 
les piéces écrites, les dates, la inadilion. 

4° Dans un mémoire au roi, de 1702, Louis-Luecas.de Nehou dé- 
clare que son oncle Richard est l’inventeur du verre blanc et des 
-glaces ; qu'il a luicméme établi et fat réussir les manufactures de 
gleces coulées ; que Colbert lui avait promis un privilége; que The- 
wart n'a paeplus de connaissagee tecknsque que Piastrier, ete. Dans 
m autre mémoire produit au parfement de Rouen, te 2 juitlet 1744, 
Louis-Lucas de Nehou répéte que son oncle Richard avait, en inven- 
tant le verre blanc et les glaces 4 miroir, enticrement détruit le com- 
merce de Vense, et que lui-méme a fait réussir la manufacture de 
grandes gtaces couldes, et a présenté an rei en 1691 les quatre pre- 
miéres épreuves qu il en fit, en présence des intéressés qui déclarérent 
qu on avait T entiére obligation aux exposants de ce succes, 


940 LA MANUFACTURE DES GLACES 


2° Rappelons-nous que Richard-Lucas de Nehou a sauvé l'industrie 
compromise par la désertion des Véniliens, en ¢tablissant Tour-la- 
Ville, qu'il a dirigé de 1666 4 1675* ; — que son neveu Guiliaume!'a 
remplacé ; — que son neveu Louis est passé en 1688 de la com- 
pagnie Bagneux a la compagnie Thévart, — qu’il a fait acheter Saint- 
Gobain en 1693, et y a seul installé et dirigé la fabrication jus- 
qu’en 1696, époque de la fusion des Compagnies ; — que, rappelé 
en 1741, il a construit presque tous les batiments avant d'y mourir 
en 1728; en sorte que l’oncle ou les neveux ont dirigé les établisse- 
ments pendant plus de quarante ans. Or, d’aprés le mémoire de 
l’intendant de Soissons, on coulait 4 Saint-Gobain avant 1697; on 
ne coulait pas a Tour-la-Ville. 

3° M. Geoffrin, installé en 1733, appelle son prédécesseur le grand 


‘ Gr4ce aux recherches que M. le comte Daru a bien voulu faire dans les com- 
munes de Cherbourg, de Valognes, de Tour-la-Ville et de Nehou, je puis fixer par 
quelques dates la filiation de ces Lucas. | 

Extrait des registres de la paroisse de Tour-la-Ville. —- 26 décembre 4675. hi- 
chard-Lucas, escuyer, sieur de Nehou, décédé dhier, a été inhumé dans la cha- 
pelle du Saint-Rosaire, en présence de Guillaume-Lucas, escuyer, steur de Bonval. 

12 septembre 1681. Acte de baptéme oui figure comme parrain Guillaume-Lucas, 
escuyer, sieur de Bonval, directeur de la glacerie de Tour-la-Ville. 

25 avril 1695. Acte de baptéme ou figure le méme Guillaume-Lucas de Bonval, 
avec le titre de directeur général de la glacerie de Tour-la-Ville. 

Ce Guillaume était le neveude Richard, et, en outre il avait épousé mademoi- 
selle Duprey, fille du premier lit de la femme de Richard de Nehou, denotselle 
Renée Simon, qui figure comme marraine dans un acte du 14 octobre 1674, avec 
Philippe Pocquelin, mattre de la glacerie royale de Tour-la-Ville. 

Elie était veuve, dés 1658, en premiéres noces, de Jean Duprey, siear de Sennecey. 
et endeuxiémes nocesde Richard-Lucas, escuyer, sieur de Nehou, comme cela résulte 
d’ua acte de cautionnement du 7 septembre 1688, et d’un autre acte de méme 
nature du 15 aodt 1680, envers les créanciers de Richard-Lucas de Nehou, qui p2- 
rait n’avoir laissé que des dettes. : 

Du mariage de sa fille avec Guillaume-Lucas de Bonval était né Richard-Henry- 
Lucas, escuyer, sieur de Saint-Germain, lequel donne procuration, a M. Leclerc, 
par acte du 29 janvier 1729, pour se faire payer de M. de Nerville, directeur {en la 
glacerie de Saint-Gobain, en Picardie, la somme de 705 1. 8 sols, provenant de la 
succession de feu le steur de Nehou. 

Il est donc héritier de son oncle Lonis, précédemment mort a Saint-Gobain, 2 
1728. Il était venu lui-méme & Saint-Gobain avec ce M. Leclerc, son cousin ; mais 
nous voyons dans une délibération du 30 septembre 1727, que le Conseil avait di 
donner ordre de mettre 4 Ja porte dans les vingt-quatre heures, MM. Lucas de Cou- 
ville et Leclerc, neveux de M. de Nehou. 

Ce Richard-Heury meurt 4 Cherbourg en 1744, et sa succession est déclarée ¥- 
cante par inventaire du 20 juillet 4744. 

Le grand-oncle, les deux neveux, le petit-neveu, meurent sans fortune; et aprés 
ce dernier,en n'entend plus parler de cette famille. M. le maire actuel de Nehou 
dzclare qu'il n’existe plus, depuis au moins un siécle, aucune famillé du nom de 
Lucas dans cette commune. Un parent, portant le méme nom, est encore vivanl et 
pensionné a Chauny. 


DE SAINT-€OBAIN. 941 


Nehou, et M. Deslandes, venu 4 la fabrique en 1752, y a wu des 
ouvriers de l’origine, et i! affirme positivement, sur leur témoignage, 
que M. de Nehou a inventé le coulage. « {1 est enterré, dit-il, dans 
l'église, dans le passage pour aller au cheeur, et toutes les fois que 
j'ai été & cette église, je me suis toujours détourné par respect, et je 
n’ai jamais marché sur sa tombe’. » 

Je tiens donc Louis-Lucas de Nehou pour l’inventeur de la mé- 
thode de couler les glaces, pendant la durée de la Compagnie qui 
portait le nom de Thévart. Nous devons aux Anglais le cristal, aux 
Allemands le verre, aux Vénitiens les miroirs soufflés. L’invention des 
glaces coulées est une invention francaise. Elle a sauvé la vie de mil- 
liers d'ouvriers, produit des millions et renversé l'industrie de 
Venise. 


I]. — Le second progrés notable opéré dans la fabrication des glaces 
est trés-récent, et il est l’ceuvre de la chimie. 

Longtemps, on a demandé & I'Espagne une soude extrémement 
chére, et pendant la guerre ce précieux produit ne pouvait plus 
entrer en France. En 1793, & l’appel du Comité de salut public, un 
chirurgien francais, nommé Leblanc, inventa de produire la soude 
(carbonate de soude) artificielle, en mélant sous l’action du feu le 
sulfate de soude, le charbon et le carbonate de chaux; le soufre et 
la chaux troquent leurs éléments, et il se forme du sulfate de chaux 
et du carbonate de soude. Ce procédé, 4 peine modifié depuis soixante 
ans, a été l’origine de l'usine fondée au commencement de ce siécle 
par le comte Chaptal, et de la manufacture de Chauny, développée 
sous la main de MM. Gay-Lussac et Lacroix. Mais le carbonate de 
soude est plus cher que le sulfate, produit lui-méme directement et 
simplement par l'action de l'acide sulfurique sur le sel marin. C'est 
M. Pelouze qui, en 1850, a introduit le sulfate purifié dans la com- 
position des glaces, et ce progrés a été un immense pas vers labais- 
sement des prix. 

Le méme savant, aidé par l’habile chimiste de Saint-Gobain, 
M. Pelletier, vient de démontrer que le verre, exempt de soufre, n’est 
coloré ni par le charbon ni par les autres métalloides ; que le soufre, 
rendu au verre, le rend immédiatement colorable, et que cette pro- 
priété d’étre ou de n’étre pas colorable tient ainsi a la présence ou 
4 la production d'un sulfure*. Cette expérience curieuse peut avoir 
une grande importance pour la fabrication des verres de couleur, 
produit utile et charmant. 


' Ms. 36, p. 151. — Procés-verbal de installation de M. Geoffrin par M. Saladin, 


Archives de la Compagnie. 
2 Mémoires de [ Académie des sciences, 15 mai 1865. 


942 LA MANUFACTURE DES GLACES 


III. — Le troisiéme progrés a été la substitution de la houile au 
bois et du gaz 4 la houille, par le changement des fours. 

Depuis 1752, 4 Tour-la-Ville, depuis 1763, a Saint-Gobain, nous 
avons vu que l'on avait essayé de substituer la houille au bois, mais 
ces essais ne paraissent pas avoir été suivis de succés; et le bois 
paraissait si indispensable, que la Compagnie de Saint-Gobain acheta 
en 1819, comme nous l’avens dit, de vastes fordts, ef la Compagnie 
de Saint-Quirin avait pris la méme précaution. 
~ De méme, dans l'industrie mélallurgique, on a longlemps reconau 
la supériorité du fer au bois sur le fer 4 la houille. Mais peu a peu, 
le charbon est devenu le maitre, pendaat que la vapeur devenat la 
maitresse de l'industrie, et l'on a vu les petites forges comme les 
petites verreries quitter les foréts, abandonner les vieilles rowes en 
bois dans le ruisseau délaissé, déserter les hameaux et se grouper 
em grosses usines aux cheminées fumeuses, tout prés de la heuille, 
des chemins de fer, ou des grandes villes. En Lorraine comme 
en Normandie, en Bohbéme comme en France, ce déplacement s'est 
fait, se fait ou se fera. 

En 4829, on a commencé & fondre le verre 4 fa houille, a Saint- 
Gobain, mais on |’affinait au bois, sprés trejetage, c est-a-dire trans- 
vasement rapide’. Deux fours travaillaient enseanble dans chaque 
halle. L'un fondait dans des pots fixes; om tirait de l'autre pour le 
couler le verre affiné et trejeté. 

En 1850, le trejetage, qui faisait perdre du temps et du verre, 
avait été supprimé; la fonte et l’affinage avaient lieu dans le méme 
four, mais au bois. Cest 4 cette époque que M. Louis Gay-Lassac, 
ayant fait venir des fondeurs belges, substitua d’on seul coup la 
houille au bois; la fabrication en souffrit quelque temps, mais le 
fait resta acquis, et, en 1852, M. Biver parvint, nom sans peine, a 
rétablie la bonne fabrication sans revenir au bois. 

La consommation du charbon était encore trés-chéere, car on 
brilait une quantité considérable de charbon par métre de glace 
fabriqué. Le four & gaz et & chaleur régénérée inventé par deux ingé- 
nieurs allemands, MM. Siemens, a permis de réduire cette consom- 
mation trés-notablement. 

Toute la théorie du four 4 gaz repose sur ce fait dlémentaire que 
la chaleur peut étre fournie non-seulement par l'action du feu, 


‘ Anjourd’bui, on enfournc, on ford, on affine dans le méme pot. Auirefoss, a 
cété du pot ot la matiére fondait, se trouvait, dans le méme four une cupetie; le 
trejetage consistait 4 prendre au moyen d'une poche eu cuivre, la matiére dans le 
pot et a la verser dans la cuvette pour l'affiner, et cette opération était dangereuse. 
Plus tard, on installa deux fours dans la méme halle; les pots étaient dans |un, 
les cuvettes dans l’autre; trois hommes ¢rejetaient d'un four a autre. 








DE SAINT-GOBAIN. 983 


mais encore par le contact de corps antérieurement chauffés et par 
action chimique de corps qui se mélangent; puis sur cet autre fait 
élémentaire, que les gaz perdent en s’échauffant une partie de leur 
pesanteur et la reprennent en se refroidissant. Cela étant donné, 
MM. Siemens ont réuni les trois maniéres précédentes d’obtenir la 
chaleur: action directe du feu, action indirecte d’un corps déja 
chaud, aclion chimique d’un mélange entre deux corps. 

Leur combustible gazeux est produit en dehors du four par I’ac- 
tion récipreque du charbon et de l'eau ; il se charge encore de cha- 
leur en traversant un régénérateur ou chambre garnie de briques pré- 
céidemment échauffées, et atteint la plus haute température dans Ic 
four lui-méme, od l'on a amené Yair avec lequel if se combine et 
brale. 

Les gaz chauds qui ont servi repassent par des générateurs froids et 
ils y déposent leur chaleur, avant de disparaiire par la cheminéc, 
tandis que le gar et l’air traversent les générateurs chauds el y pren- 
nent cette chaleur en les refrotdissant, avant d’entrer dans le four. 
Entrant par en haut, les gaz chauds, se refroidissant, descendent; 
entrant par en bas, les gaz moins chauds, s’échauffant, montent. Il y 
a quatre générateurs, et on renverse de temps en temps des uns aux 
autres le sens des courants, au moyen de valves disposées 4 cet effet; 
le mouvement résulte de Ja seule différence des températures, et la 
température de la succession des opérations. 

Cette combinaison ingénieuse, dont ce qui précéde donne une idée 
trés-imparfaite, permet d’économiser le combustible, d’élever la 
température, d’obtenir une flamme pure qui ne salit pas le verre, de 
diminuer I'espace occupé dans les ateliers, enfin de supprimer a peu 
prés les fumées. Moins utile dans les usines ot |’on se sert des flam- 
mes et vapeurs perdues, elle a été promptement adoptée dans les 
grandes verreries d’Angleterre et de France, puis dans la manufac- 
ture de glaces de Montlucon, et la Compagnie de Saint-Gobain a sutvi 
cet exemple. Le four Siemens est maintenant adopté dans le plupart 
de ses établissements. 

Les trois progrés qui précédent se rapportent 4 la fabrication du 
verre brut : ceux qui suivent ont amélioré les procédés mécaniques 


destinés 4 achever ce verre en lui donnant la planimétrie, le douci 
et le poli. 


IV. — Lorsque la glace a été enfermée dans la carcaise, grand four 
4 réchauffer, quia lui-méme été notablement modifié, elle y reste 
environ trois jours. 

Le défournement est moins dramatique que la coulée. Rien de 
plus saisissant toutefois que la tranquillité mesurée avec laquelle 


O44 LA MANUFACTURE DES GLACES 


dix 4 douze ouvriers, sans autre secours que des courroies, tirent, 
dressent et portent cette grande glace mince et fragile, en mar- 
chant au pas, comme des soldats, depuis 1a carcaise jusqu’au 
pupitre, placé sur des roues et des rails, qui va la porter, encore 
brute, 4 l’atelier d’équarrissage, ot elle sera examinée, classée, 
coupée et mise en route pour les ateliers chargés de la rendre par 
faite. 

Déja ce verre est beau, mais opaque; il faut qu'il devienne trans- 
parent, poli, et parfaitement plan. Chargé de réfléchir ou de trans- 
mettre la lumiére, il ne doit, par aucun défaut, arréter, disperser ou 
obscurcir ses puissantset délicats rayons. On va donc porter cette glace 
fragile, la dégrossir sous une ferrasse avec du sable, la reprendre, ls 
sceller, la doucir a 'émeri contre une autre glace qui est fixe, la re 
tourner pour doucir l'autre face, la reporter, la savonner & la main, 
puis la reprendre encore et la polir en la frottant avec des feutres 
garnis de potée (peroxyde de fer rouge), le tout 4 l'aide d’instruments 
compliqués, mis en mouvement par la vapeur ou par l’eau, la lever, 
l'examiner, la réparer, la revoir encore, et la diriger enfin, quand 
elle est parfaite, vers le magasin ou elle sera classée, puis étamée, 
ou coupée, et livrée au public. Les machines les plus ingénieuses 
aident 4 tous ces travaux; améliorées, transformées sans cesse, elles 
recoivent en ce moment méme de nduvelles et importantes simpli- 
fications. : 

Le perfectionnement des opérations mécaniques que l'on pourra 
bientot considérer comme un fait accompli, et comme un quatriéme 
progrés décisif, sera le prix des efforts de M. Biver. 

A son habile direction, la manufacture doit déja des améliora- 
lions notables et nombreuses, depuis 1854. 

Les potiers travaillent comme autrefois; ils n’emploient pour fa- 
briquer un pot parfaitement symétrique et de 1™ de hauteur environ 
sur 0,90 de largeur, que les trois outils que tout homme porte sur 
soi, les pieds, les mains, les yeux. On marche la terre pour la pré- 
parer, on la moule, et on la mesure sans autre instrument que le 
coup de pouce et le coup d’cil. Mais, autrefois, la terre était mal 
choisie et & Ja merci des potiers. Elle est maintenant bien choisie, 
on s’assure par des essais qu’elle est autant que possible exempte de 
fer etde chaux, et on la mesure exactement. 

Cette belle loi des proportions définies, partout employée par le 
Créateur dans ses ceuvres et indispensable 4 celles de homme, on 
l’ignorait et on la méprisait autrefois. Les matiéres vitrifiables dont 
les proportions variaient, il y a peu d’années encore, dans une me- 
sure assez étendue, sont maintenant dosées avecun soin extréme et 
leur rapport est invariable. 











DE SAINT-GOBAIN. 0 


La houille est substituée au bois pour le chauffage des carcaises. 
Tous les mouvements dans les halles se font sur des rails. 

Le verre pour les phares, le verre pour les toitures, se coule a Ja 
poche avec autant de perfection que de facilité. 

Tous ces progrés se traduisent en bas prix et bon produit. 

Rien de plus frappant que de comparer la durée des opérations a 
cent ans de distance, et de constater l’abréviation produite par le 
changement des procédés, sous une habile direction. 


vers 1768, zn 1865. 

Mélange et enfournement. . . 3 heures. 3 heures. 
Fonte et coulage...... 23 — 24 — 
Séjour dans la carcaise. . . 96 — 84 — 
Equarrissage.. .. 2... 6 — 6 — 

Doucissage (des deux cdtés ; 

d'une glace d'un métre). . abras 36 — machine 28 — 
Savonpage......... — 35 — abras 5 — 
Polissage .. .....2.. — 7 — machine 24 — 

Total. . . 246 heures. 174 heures. 


Ainsi plus de dix jours ont été ramenés a sept jours, et cette durée 
parait devoir étre encore prochainement abrégée, lorsque toutes les 
ameéliorations dues 4 M. Biver seront réalisées. 


V. — Reste l'dtamage. Avec les procédés actuels, il exige encore au 
moins huit jours; ce temps serait réduit 4 10 heures, si l'on adopte 
enfin, au lieu de l’étamage par Je mercure, le procédé de l’argen- 
ture, dont il nous reste 4 parler. 

Ce cinquiéme progrés ne serait plus l’ceuvre de la mécanique, 
mais de la chimie. 

On ne sait pas quand ni par qui a été inventél’étamage, procédé qui 
a du pourtant paraitre la merveille des merveilles. I] est probable que 
cette invention est sortie peu 4 peu du tatonnement, probablement a 
Venise. On avait le miroir de métal; quand on a obtenu Ia feuille de 
verre blanc, il était tout naturel de placer l’une sur l'autre pour en 
voir l’effet, et on a dd essayer successivement tous les métaux bril- 
lants. L’heureux inventeur qui a essayé l’effet du mercure a di étre 
charmé, car, avec ce singulier métal placé derriére le verre, la ré- 
fraction est presque compléte. Mais comment le fixer au verre? C'est 
encore un inconnu qui imagina de l’emprisonner sous une feuille 
d’étain. 

Le procédé est hien simple, et d'une exécution trés-facile. Sa Ma- 
jesté I'impératrice, en visitant la manufacture, a réussi 4 étamer un 
miroir qui y est conservé. Sur une table inclinée et entourée de ri- 
goles, on étale la feuille d'étain bien nettoyée, sur laquelle on verse 


946 LA MANUFACTURE DES GLACES 


le mercure. Sous une main légére et rapide, la glace poussée hien 
droit chasse elle-méme l'exeés de métal, ef le mercure, pris entre 
deux, s’étend, adhére et s'amalgameen quelques minutes. Mais, pen- 
dant prés de huit jours, il faut que la glace sdéche, sous des poids 
lourds, qui achévent de fixer le tain, et celle perte de temps est un 
inconvénient. 

Une autre difficulté est le haut prix du mercure qu’il faut payer 
cher 4 l'Espagne, et la préparation de L’étain, qui vient de Batavia, 
et qu'il est nécessaire de fondre, de laminer et de battre sans le dé- 
chirer. Le laminage est, depuis peu de temps, trés-simplifié par un 
procédé mgénieux. 

Mais le plus grand inconvéntent, c’est que le mercure est souvent 
contraire & Ia santé des ouvriers, malgré les changements de véte- 
ment, les bains, les précautions multiphées. 

En 1835, M. Liebig observa que lorsqu’on chauffe de l'aldéhyde 
avec de l’oxyde d'argent, le métal revivifié recouvre le verre d'une 
couche métallique brillante; on a depuis essayé d'autres matiéres 
réductives moins chéres, notamment l’acide tartrique mis en présence 
du nitrate d’argent et de l'ammoniaque. Ce procédé, inventé par 
M. Petiljean en 1855, est charmant 4 voir pratiquer; deux liquides 
incolores comme de l'eau sont versés sur une glace, et, au haut de 
quelques instants, l’argent parait et s’étend uniformément sur le 
verre. Jusqu’ici les glaces argentées avaient I’ nconvénient de la cou- 
vrir de taches, mais de nouveaux essais permettent d’espérer qu’elles 
seront aussi belles que les glaces au tain et entreront bientét large- 
ment dans l’usage. Un miroir est dangereux, dit-on, pour celle qui 
s’y contemple; cela est malheureusement encore plus vrai pour calui 
qui l’étame, et l'argenture méritera les éloges de l'industrie et ceux 
de l'humaniteé. 

Quand on argentera les glaces, elles pourront étre entiérement fa- 
briquées et livrées au bout de six jours et demi, au lieu de dix-buit 
jours un quart. 

Diminuer le temps, c’était diminuer le prix. Comme I’écrivait a 
Colbert un de ses correspondants qui demandait un coche par terre 
entre Lyon et Paris‘: « Les moments donnent aux choses leur priz. » 
On va voir quel prodigieux abaissement de prix a été obtenu depuis 
deux siécles, malgré l’augmentation de plusieurs des éléments de fa- 
brication. 


* Lettre de Charrier, prévét des marchands de Lyon, en 1689. 





DE SAINT-GOBAIN. 947 


§ VII. 


LES PRIX. 


Tous les économistes savent combier if est difficile de comparer 
des prix 4 différentes époques. Non-seulement la valeur de |!’argent 
n’est pas lout a fait la méme, 4 an ou deux siéctes de distance, mais 
les éléments multiples dont se compose le ‘prix d'un objet ne jouent 
pas de la méme muniére; il faudrait comparer les quantités de ma- 
tigre premiére, et rien n ‘était plus arbitraire autrefois que le dosage 
des matiéres employées 4 une fabrication; puis la durée des heures 
de travail, le degré de température des fours, etc., détatls que I’on 
ne peut mettre en présence avec précision. 

Quoi qu'il en soit, on peut dire d'une maniére générale que, depuis 
cent ‘ans, satrs remontcr au dela, dans ‘la fabrication des glaces, les 
hommes cotitent plus cher, les terrains, les constructions et les ap- 
pareils valent plus cher, les matiéres réfractaires et combustibles plus 
cher, les matiéres vitrifiables moins cher, les transports moins cher. 

4° Les hommes coutent plus cher. Cela est vrai des traitements, cela 
est vrai des salaires. 

Fn 41705, M. Geoffrin recevait 2,000 livres, comme caissier, et, en 
4756, M. Deslandes avait un traitement fixe de 5,000 livres. [1 est 
évidernment de toute justice qu'un directeur ne se contente plus de 
cet honoraire, et le traitement de tout le personnel des bureaux a 
augmenté 4 l’avenant; le moindre empleyé touche ka moitié de ce 
que recevait il y a cent trente ans fe directeur. 

Avant 1800, les paraisonniers ou souffieurs gagnaient par semaine 
9 fr. et 40 fr. & Saint-Gobain, et 4 Toer-le-Ville, 8 fr.; les postes 
inférieurs au soufflage, 7 fr. & Saint-Gobain, et & Tour-la-Ville, 4 fr.; 
Jes verseurs et rouleurs, 8 fr.; les macons et charpentiers, 204 25sous 
par jour; tes manceavres, #2 sous, et les femmes, 6 sous. 

Ils étaient en outre chauffés et logés. | 

De 1750 & 1800, ‘des primes furent ajoutées par M. Deslandes, 
mais les salaires farent 4 peine augmentés. 

En 4865, les ouvriers des halles, verseurs, rouleurs, chauf- 
feurs, etc., presque tous logés et chauffés, gagnent de 80 a 100 fr. 
par mois, soit de 20 4 25 fr., parsemaine, au lien de 7 a 40 fr. '. 

Les potiers, mélangeurs, équarrisseurs, gagnent de 70 & 90 et 
400 francs par mois. 

178 4 85 fr. fixe, plus une prime selon la superficie des glaces coulées dans le 
mols. 


948 LA MANUFACTURE DES GLACES 


Les macons, charpentiers, forgerons, de 2 fr. 75 4 3 fr. 25 c. par 
jour, au lieu de 1 fr. a 1 fr. 25 c. 

Les manceuvres, 1 fr. 40c. 44 fr. 75 c., au lieu de O fr. 60 c. 

2° Nous n’avons pas a entrer dans le détail du prix des terrains, 
constructions et appareils. L’augmentation de prix est certaine. 

3° Il est plus curieux de comparer les prix des matiéres combus- 
tibles, réfractaires et vitrifiables. 

En 4699, le bois decharbonnage valait 4 peu sts 20 sous le stére. 

En 1865, il vaut au moins 6 fr. en foréts. 

En 4779, le charbon anglais revenait & Tour-la-Ville environ a 10 
liv. & sous la tonne. 

En 41865, il cole 4 Saint-Gobain, 17 fr. 50 c., 44 fr. 4 Chauny. 

En 1741, la corbeillée de terre (probablement 100 kil.) valait a 
peu prés 4 fr. 40 aGournay. 

En 1865, elle vaut de 4 fr. 25 c. 41 fr. 60 c. les 100 kil. & Au- 
denne, pres de Namur. 

En 1706, on paye le sable de Beaumont 6 fr. la tonne ; il vaut 
aujourd'hui 44 fr. 50 la tonne. 

On n’achéte plus ni manganése ni azur. 

En 1697, la soude valait 21 fr. 10 les 100 livres. 

En 1779 — — 4 fr. 

En 1783 — — 26 fr. 75. 

En 1865, lesulfate de soude revient 4 15 fr. 30 les 100 kilogrammes. 

4° Les prix de transport ont extrémement diminué, en méme 
temps que la durée et les dangers des voyages, par Ja construction 
des routes, des canaux, des chemins de fer; cela est encore trop 
connu pour que les chiffres soient nécessaires. 

Les glaces se transportaient de Chauny 4 Paris en panieérs, par 
bateaux, au prix de 2 fr. 50 c. le panier, dont j’ignore le poids. ll 
en arrivait, sur 72 environ, 12 non brisées, et le trajet durait huit 
jours, au lieu de 4 heures. 

La transformation des prix qui précddent ne pourrait pas expli- 
quer |’énorme abaissement des prix de vente rendu nécessaire par la 
concurrence, rendu possible par les belles inventions que nous avons 
cherché 4 mettre en lumiére. Cet abaissement est tel qu’aucune 
autre industrie, je le crois, n’en a opéré de semblable, et il a éé 
réalisé enti¢rement depuis cinquante ans. Car en 1802, aprés la 
Révolution, en 1805 surtout, pendant le blocus continental, les 
prix étaient plus élevés qu’un sidcle auparavant : 

En 1702, 1 métre de glace coutait 165 francs. 


En 1802, 4 métre de glace coitait 205 — 
En 1862, 1 metre de glace se vendait 45 — 


et le prix s'est encore abaissé depuis. 


DE SAINT-GOBAIN. 949 


L’écart est encore bien plus considérable, lorsqu’il s'agit de 
grands volumes : 


En 1702, une glace de 4 métres valait 2,750 francs. 
En 4802, — — — — 3,644 — 
En 1862. ~— — — sevend 262 —! 


A cet abaissement extraordinaire des prix a correspondu naturel- 
lement un développement considérable dans la consommation. 

Colbert écrivait, le 2 juin 1673, au comte d’Avaux, qui lui trans- 
mettait de Venise les offres d’un Italien qui proposait de fabriquer 
des grandes glaces : « Cela pourrait faire du tort aux intéressés, el 
« dailleurs il n'y aurait absolument aucun débit des grandes glaces 
« dans le royaume; il n’y a que le roi qui puisse en avoir he- 
« Soin. » 

Deux cents ans aprés, le ménage le plus modeste se fait 4 lui-méme 
le cadeau d'un miroir que le roi Henri IV adressait au roi d’Angle- 
terre; une médiocre maison d’épicerie, dans nos grandes villes, se 
donne pour sa devanture le luxe réservé aux maisons royales , et 
sans dépenser autant que Louis XIV a Versailles, en 1679, pour 
la Galerie des Glaces, les propriétaires du Grand-Hétel, construit 
en 1863 sur les boulevards de Paris, y ont employé cing mille 
métres de grandes glaces. 

Ii ne faut pas croire, d'’ailleurs, que Ja France ait pris une part 
exlusive 4 ce développement; sa consommation a doublé a peu prés 
depuis vingt ans, mais celles de l’Angleterre, des Etats-Unis, du 
Zoliverein, de I'Italie, sans atteindre les mémes chilfres, ont rela- 
tivement augmenté d’un pas plus rapide encore. Pendant que la pro- 
duction totale, en vingt ans, devenait trois fois plus grande, le prix 
devenait trois fois plus petit; l’échelle ascendante des ventes et I'é- 
chelle descendante des prix se suivent trés-exactement. 

Sans doute, si l’on comparait les prix de vente aux prix de re- 


4 TABLEAU DES PRIX DU METRE DE GLACE DE 1702 A 1862. 


DIMENSIONS 
1702| 1758 | 17H | 1708 | 1802 | 1805 | 1855 | 1856] 1862 


FOUCES. CENTIN. 


fr. c. fr 


(4=) 37/37 | 200400 | 465] 464 50} 174 

(28) 74/37 | 200400 | 540] 529 329| 810) 859| 045| 377] 443)107 
(3") 74/56 | 200131 |4,000[1,000 | 4,399] 1,554] 1,643) 1,813 2481186 
(4=) 440/50 | 297/135 |2,75012,750 | 2,785] 3,457| 5,644] 4,008] 1.245) 349/262 





On ne doit pas oublier que le franc de 1702 valait bien plus que le franc de 
4802. 
Décevsne 1865. 6} 





950. LA MANUFACTURE DES GLACES 


vient , on reconnaitrait qu'il existe une autre échelle descendante, 
qui est celle des bénéfices. La consommation a des bornes, l'amélio- 
ration des procédésa des bornes. Si la concurrence n’en avait pas, le 
jour arriverait trés-vite oi cette belle fabrication produirait sans ga- 
gner, sinon a perte. 

C'est pour cette industrie, comme pour toutes les autres, la ques- 
tion de l'avenir, remise a la sagesse des productcurs eux-mémes et a 
l’équité da gouvernement. 

En nous placgant 4 l'heure présente, il est permis de redire avec 
une certaine fierté que ]’industrie des glaces a surmonté jusqu’ici 
toutes les vicissitudes politiques ef économiques par la persévérance 
et la rapidité de ses progrés autant que par la prévoyance de son ad- 
ministration. Imprimant a ses produits, s'il nest pas trop ambitieux 
de le dire, la marche suivie par toutes les institutions du pays, elle 
élait une iadustrie de lune, elle est devenue une industrie d'usage 
universel, elle est sortie du palais des rois pour entrer dans la mai- 
son de tout le monde. 


2 IX. 


LA CONDITION DES OUVRIERS. 


La condition générale des ouvriers 4 la fin da dix-neuviéme 
srécle est bien meilleure qu'elle ne |’était a la fin du-dix-septiéme et 
du dix-huitiéme siécle, cela est incontestable, Ils sont certainement 
plus heureux, plus instruits, plus moraux. 

Le prévot des marchands de Lyon écrit 4 Colbert, le 10 novem- 
bre 1665 : « Toutes vos mesures n’auront aucun effet si les voleries 
« et les fripommeries des ouvriers demeurent impunies, c’est-4-dire 
« s'il faut toujours essuyer des appellations pour les peines de fusti- 
« gation, application au pileri, bannissement a temps. » Nous n’en 
sommes plus !a, Dieu merct. 

Avec le bien-étre est venu le désir de jouir, avec l'instruction le 
- désir de raisonner, avec l'éducation le désir de s’élever, et on prétend 
tristement que les ouvriers sont moins sobres, moins pacifiques, 
moins soumis! Si cela est, comment s’en étonner ? Les mémes causes 
produisent les mémes effets chez tous les hommes. 

Mais encore un progrés de plus dans l’aisance conduit au gout de 
la propriété etal’amour du travail, un progrés de plus dans l‘instruc- 
tion éléve aux jouissances intellectuelles ef aux idées justes, un 
progrés de plus dans |’éducation développe les sentiments délicats 


DE SAINT-GOBAIN. 951 


et les affections du cour. La morale, un instant déconcertéc, et, on 
le croirait, bannie par les premiers effets de la prospérité, revient 
plus forte et triomphe, lorsqu’au lieu de reculer la socicté 
avance, poursuit son ceuvre et éléve encore les hommes d’un degré 
de plus. 

P industrie moderne, brusquement développée, a eu le malheur de 
placer quelquefois les ouvriers en dehors des conditions de la famille 
et de les exposer ainsi presque inévitablement au vice et 4 la misére. 
Mais 4 mesure que le régime industriel se régularise, il n’est pas un 
patron éclairé qui ne sente le devoir et qui ne reconnaisse la néces- 
silé d’altacher les ouvriers 4 leur travail, en les rendant plus heureux, 
plus habiles et plus moraux. D'autre part, 4 mesure que les mau- 
vaises doctrines, ruinées par leurs résultats déplorables, font place & 
des inspirations meilleures, il n’est pas un ouvrier éclairé qui ne 
sente que lout, dans sa destinée, travail, salaire, famille, avenir, bon- 
heur, vieillesse, tout dépend exclusivement de sa moralité et de 
son habilet¢. Contre le bon patron, pas de gréve; pour le bon ouvrier, 
pas de chémage, surtout lorsqu’il a la sagesse de demeurer attache 
toute sa vie dun méme établissement qui devient peu a peu sa maison 
et celle de ses enfants. 

L’honneur de V’administration et du personnel de l'industrie qui 
nous occupe est d’avoir, depuis deux siécles, compris et pratiqué 
ces vérilés salulaires. kn 1752, M. Deslandes trouva 4 Saint-Gobain 
des ouvriers qui avaient travaillé sous la premiére direction de M. de 
Nehou, en 1695 '. En 1865, il y a encore a la manufacture des ou- 
vriers dont les péres ont connu M. Deslandes. En 1789, les troubles 
furcnt évités 4 la manufacture de Paris siluée dans le faubourg le 
plus turbulent, grace 4 l’ascendant d’agents qui étaient restés en 
fonctions pendant quarante ou cinquante ans. 

Pendant ces deux siécles, les administrateurs firent des efforts 
louables pour le bien-étre des ouvriers, en méme temps qu’ils s’en 
faisaient aimer personnellement par de fréquentes visites et d’excel- 
lents rapports. 

Dés la fondation de Ja manufacture, on construisit des logements 
pour les gentilshommes, agents et ouvriers*. On en construisit de 
nouveaux en 1716, en 1757. Ces logements, placés dans l’intérieur 
méme de Ja manufaclure, génaient et étaient incommodes. Le grand 
batiment actuel, avec les maisons connues dans Ja ville sous le nom 
de la Terriére, fut construit de 1775 & 1782. Un ouvrier logé est 
bien vite un ouvrier fixé, marié, heureux. 


1 M. Quevast, maire actuel de Saint-Gobain, et octogénaire, est le petit-fMs d’un 
souffleur amené de Normandie 4 cette époque. 
* Deslandes, p. 82, 252. 


952 LA MANUFACTURE DES GLACES 


La chapelle' fut batie en 1799, a l’ouest de l’établissement. « Les 
criailleries et les persiflages de nos philosophes, écrit vers 1789, 
l’ami de d'Alembert, M. Deslandes, ne détruiront pas le grand 
principe qu'il faut aux hommes une religion, » et il ne savait pas si 
bien dire. Les riches et les heureux de ce monde viennent 4 lareligion 
quand ils ont besoin de se résigner; les travailleurs et les pauvres 
y adhérent pour se réjouir; elle contraint les premiers dans leur vie 
inolle a la régle et 4 la soumission; et dans ]’existence monotone 
dcs seconds, elle fait entrer l’espérance, la joie, du repos et des fétes. 
C’est en 1787 que fut construile la nouvelle chapelle, au-dessous de 
la tour de Vhorloge, tour qui portait autrefois I'aile du moulin a 
vent pour piler la soude. 

Toutes les fois que le pain fut cher, les registres de la Compagnie 
prouvent gue l’on envoya du ble, et, dés l’origine, un four commun 
avait élé construit *. 

Afin que les ouvriers normands qui venaient de Tour-la-Ville pus- 
sent boire du cidre, on planta beaucoup de pommiers. Dans la con- 
struction des halles, on eut soin de donner beaucoup d’air, de peur 
que la chaleur n'incommodat les verriers*. Des jeux divers, notam- 
mentle battoir, alors jeu favori des Picards, avait été établi dés 1734. 
Enfin des fétes, des distributions, des secours, des gratifications 
marquaient le passage et les fréquents séjours des administra- 
teurs. 

Mais il serait inexact de transformer ce passé en un dge d’or. Sans 
parler des ouvriers vénitiens, qui causérent au début tant d’ennuis 
par leur mulinerie et leurs prétentions, M. Deslandes rapporte que 
le plus beau titre de Saint-Gobain est une charte de Henri IV, qui 
appelle les habitants « gens de mauvaise volonté et peu affectionnés*, » 
el il raconte qu'il a vu des ouvriers des anciennes compagnics, « bons 
vieillards qui parlaient avec enthousiasme de leur vieux temps. » Or, 
« dit-il, ils étaient ivrognes au supréme degré, et chasseurs déter- 
« minés. Leur grande partie de plaisir autrefois était d’attaquer 4 
« coup de fusil les gardes de la forét, et de se battre avec les soldats 
« qui venaient piller. » 

On suppose aisément ce que durent devenir les ouvriers sous la 
conduite des directeurs incapabdles et des caissiers infidéles qui se 
succédérent de 1728 41758. Quand on envoya une lettre de cachet 


t Deslandes, p. 247. 

* Ibid., p. 250. 

* Ibid., p. 230, 169, 201. 

* Il appelait aussi repatres de brigands les affreuses carriéres qui servaient de 
demeures aux habitants pauvres: la commune, aidée par la Compagnie, achéve de 
reciieter et d'interdire ces souterrains insalubres. 


DE SAINT-GOBAIN. 95 


au directeur Lahaye en 1752, il était & la chasse avec 60 ouvriers. 
Quelques années aprés, c étaient de continuelles jalousies entre Jes 
ouvriers de Saint-Gobain et ceux de Paris. Enfin, en 1791, les pre- 
miers se révoltérent, quand tout le monde s’insurgea. Ces fails di- 
sent assez qu'il ne convient pas de louer, sans de fortes réserves, ce 
bon esprit d’autrefois, objet de tant de regrets. 

L’inégalité la plus absurde régnait entre les anciens ouvriers. I,’of- 
jicter de fabrique portait seul l’épée. Le souffleur ou paraisonnier, 
qui faisait la paraison du verre, était roturier ; i] passait la canne au 
verrier qui était noble, et coupait le verre. Si le noble était & la chasse, 
le verre attendait, et il arriva qu'un gentilhomme cassa la téte & un 
roturier qui avait, en son absence, cru devoir achever |’ouvrage. 
Plus tard, les couleurs furent regardés comme trés-inférieurs a 
MM. les souffleurs, et M. Deslandes dut faire l’honneur a la coulée de 
venir la voir, le tricorne sur sa perruque et l’épée au cété. 

On a vu que la liberté était encore moins respectée que |’égalité'. 
Par une série d’arréts qui se suivent de 1694 4 1785, les ouvriers 
sont pour ainsi dire gardés 4 vue, empéchés de sortir sans permis- 
sion, d’aller au dela d’une lieue sans congé, de changer de manu- 
facture avant deux ans ; on arréte, on emprisonne, on met 4l’amende 
les fugitifs, on est obligé de les rendre, comme des esclaves du 
nouveau monde, et peu sen faut qu’on ne les enyoie aux galéres. 
Enfin, le repos du dimanche ayant été supprimé, en 1793, on peut 
dire que ces ouvriers étaient enfermés dans la manufacture comme 
les matelots dans un vaisseau de ligne, et l'on n’est pas surpris de 
voir les ouvriers réclamer et obtenir, en 1796, comme une liberté 
précieuse, le rétablissement du repos du dimanche’. 

Le salaire qu’ils recevaient était, nous l’avons vu, peu élevé. S’il 
faut en croire les considérants de l’arrét du Conseil d’Etat, rendu 
le 12 avril 1701 contre trois ouvriers qui avaient déserté avant la 
fin d’une réveillée, c’est-a-dire de la durée d’un four depuis sa mise 
en feu, « les gages auraient été trés-considérables, beaucoup plus forts 
que partout ailleurs, et la Compagnie aurait dépensé plus de six mille 
livres pour former un paraisonnier, a cause de la quantité de matiéres 
perdues pendant l'apprentissage. » 

M. Deslandes nous dit* qu’il donna aux trejeteurs, ouvriers qui 
versaient le verre en fusion d’un vase dans l'autre, un franc de plus 
par semaine, soit 7 francs au lieu de 6 francs. Mais les bas owvriers, 
comme on disait alors, ne gagnaient que 35 & 4 livres par semaine. 
De plus, 1] accorda des primes. « Les maitres tiseurs qui avaient con- 


ap. 42, 
* Délibération du Conseil, du 13 avril 1796. 
> P, 239. 


934 LA MANUFACTURE DES GLACES 


duit un bon affinage, le verseur qui avait bien répandu son verre, le 
rouleur qui avait poussé uniformément son rouleau, le regardeur auz 
larines, les €quarrisseurs qui avaient empéché la casse, le charretier 
qui avait conduit cent glaces sans accident, recevaient des récom- 
penses. » Il indique aussi que les femmes occupées a éplucher et 
piler la soude, gagnaient six sous par jour. 

Il y avait également & Tour-la-Ville une chapelle, des logements, et 
les ouvriers, logés et chauffés, gagnaient aussi environ un franc par 
jour; 4 la tache, ce gain pouvait doubler. Un vieil ouvrier qui vit 
encore, et que M. Daru a interrogé, se rappelle qu’au commence- 
ment de ce siécle, il y avait quatre-vingt-dix maisons et le salaire 
moyen était de 375 francs par an. 

Depuis 1800, l'esprit paternel n’a pas cessé de régner dans les 
établissements. Les logements ont été améliorés et des jardins accor- 
dés. L’école, fondée en 1819 dans la manufacture, a été remplacée, 
en 41852, par une grande école de fréres, établie dans le village, aux 
frais de lacommune et de la Compagnie. En 1837, a été formée une 
caisse d’économie. En 1852, la caisse de retraite a été établie. Plu- 
sieurs fois, la Compagnie a réduit le prix du pain. Dans presque tous 
ses établissements, elle a élevé des chapelles, ouvert des écoles, 
eonstruit des logements, fondé des retraites, et elle favorise en ce 
moment une tentative d’association pour la vie &4 bon marché et des 
éssais heureux de sociétés musicales et de tir 4 l’arquebuse. Enfin, 
les salaires dépassent en moyenne 3 francs par jour 4 Chauny et a 
Saint-Gobain, non compris les primes, les logements, les jardins. 

Le service médical est partout organisé par la Compagnie, et il 
s'élend aux familles des ouvriers. Lorsque le choléra sévit & Saint- 
Gobain, trois administrateurs‘ partirent immédiatement pour aller 
visiter et encourager les malades. 

Les sommes consacrées au bien-¢tre, & Yinstruction, 4 la morali- 
sation du personnel des établissements dépassent chaque année 
200,000 francs, et de toutes les mesures soumises par le conseil 
aux actionnaires, dans leurs assemblées générales, aucune n’est as- 
surée d'une pius grande approbation. 

Aussi l’affection retient ceux que la grille retenait autrefois, 
ét les enfants succédent aux péres dans les ateliers comme dans les 
bureaux. Je suppose que les vieillards, comme leurs prédécesseurs. 
parlent 4 leur tour du bon vieux temps; leurs fils, s‘ils sont justes, 
n'ont pas 4 le regretter. 


1 MM, Hély d‘Qissel, de Kersaint, de Fresne. 


DE SAINT-GOBAIN. 935 


@ X. 
CONCLUSION. 


Si les pages qui précédent offrent quelque intérét 4 V’histerien, & 
1’économiste, 4 l’administrateur, au fabricant, 4 l’ouvrier (je ne parle 
pas du savant qui n’a rien & y apprendre), c'est parce qu’elles per- 
mettent de suivre nettement, quoique sur un terrain limité, la trace 
d'un véritable progrés, opéré en France depuis deux cents ans, dans 
le régime de l'industrie, dans l'art des procédés, dans ta condition 
des hommes. 

Ii est curieux de comparer les procédés de 1865 avec les procéd 
de 1665; mais il est encore bien plus frappant de relire, avec les 
idées de 1865, les articles des lettres patentes qui conférérent aux 
premiers associés le privilége de 1665. Reprenons ces articles un 
aun: 

Ii n’est plus question de privilége et de monopole reyal. Le travail 
est libre. 

Hl n’est plus question de nobles et de roturiers. Le travail est noble. 

jl nest plus question d’expropriation arbitraire aceordée a des par- 
ticuliers. La-propriété est sacrée. 

Hl n’est plus question d’impéts inégaux et d’exemptions ‘particu- 
liéres. Les contributions sont égales et générales. 

Il n’est plus question de droit d'aubaine, de prison erbitraire, de 
privilége de committimus, de recherche et d’arrestation d'ouvriers. Les 
étrangers jouissent des droits civils, la méme justice et les mémes 
tribunaux s’étendent 4 toute la France, les ouvriers ont le dreat de 
porter leur travail ot bon leur semble. 

De l’acte de 1665, il ne reste plus rien que le pertier avee sa halle- 
barde et sa-livrée; mais la porte est ouverte. 

La science est entrée par cette porte, elle a transformé le travail 
pendant que la justice transformait les institutions. : 

Gardons-nous toutefois de juger une époque avec les régies d'une 
autre époque, et sachons honorer haatement le passé, que nous ne 
regrettons pas. Sous l’empire de ces lois que nous trouvons matnte- 
nant surannées, avec l'embarras de ces procédés que nous regardons 
comme défectueux, sans le secours de la science et du crédit qui 
nous paraissent indispensables, nos prédécesseurs ont su prendre & 
l’étranger une industrie difficile, la donner & la France, et la rendre 
sans égale. Pendant un siécle et demi, ils ont traversé des procés 
sans aucun dissentiment entre eux, des révolutions sans désordre 


% 





956 LA MANUFACTURE DES GLACES DE SAINT-GOBAIN. 


parmi leurs ouvriers, des crises de toute espéce sans défaillance ct 
sans crainte. Une compagnie, dont le passé fut si plein d’honneur et 
de succés, doit étre fire de son berceau, et elle a bien fait de ne 
pas sacrifier, quoique mal placé sur une montagne, ce vieux chi- 
teau de Saint-Gobain, demeure des Coucy et des Luxembourg, qui 
porte le nom d’un antique apétre de la France, et ou fut installée, 
en 1692, la manufacture de glaces, établie en 1666 4 Tour-la-Ville, 
en 1665 a Paris. 

Les souvenirs se pressent en foule, lorsqu’on arrive au seuil de 
cette grande porte dessinée par Soufflot, et que, salué par le concierge 
avec sa culotte rouge et sa hallebarde, on embrasse d'un coup d ceil 
ces vastes batiments animés par un feu continu et par un travail ac- 
tif, ces cours o le chemin de fer apporte le sable, le sel, la chaux, 
le charbon, la terre de Belgique, le mercure d’Almaden, l’émeri 
de Naxos, ]’étain de Batavia, et d’ou il emporte sans les briser d'im- 
menses glaces transparentes, qui vont 4 New-York, 4 Madrid, 
a Alexandrie. Si l’on va s’asseoir sur la terrasse dot la vue 
découvre une perspective magnifique, la mémoire, semblable a 
un de ces instruments de physique dus encore 4 l'industrie des 
glaces, devient comme une chambre noire dont le miroir renver- 
rait sur un écran tous les souvenirs de deux siécles. On voit l infati- 
gable Colbert demander 4 Venise des ouvriers, 4 Paris des capitaux, a 
Versailles des faveurs, et donner a la France une industrie nouvelle, 
M. Bossuet louer & M. de Nehou le vieux chateau de Saint-Gobain, 
M. d'Aguesseau tirer d’un chaos judiciaire les affaires de la Compa- 
gnie, M. le baron de Montmorency arriver dans sa voiture 4 quatre 
chevaux avec quelque parent de Moliére ou de Racine, M. Deslandes, 
lépée au coté, conduire madame Geoffrin ou M. Turgot a la coulée 
des glaces qui serviront a Lavoisier, et M. d'Alembert entrer au ta- 
boratoire ou viendra M. Gay-Lussac. 

Les administrateurs actuels de la Compagnie ont eu raison de tenir 
a cette histoire, de rendre hommage, aprés deux cents ans écou- 
lés, 4 Colbert, qui fonda la premiére Compagnie des glaces, et de 
tirer de l’oubli Lucas de Nehou, sans l'habileté duquel cette indus- 
trie, alors étrangére, aujourd'hui nationale, ne se serait pas dévelop- 
pée. Jis ont bien fait de rapprocher, malgré la distance qui les sépare, 
Je nom de ce grand ministre, auteur du premier privilége, ancétre 
de tous les administrateurs des diverses compagnies, et le nom de cet 
obscur gentilhomme verrier, auteur des principaux procédés, an- 
cétre de tous les directeurs et de tous les ouvriers. 


Aveusrin Cocnin. 








CONSTANCE SHERWOOD 


AUTOBIOGRAPHIK ECRITE AU SEIZIEME SIECLE 5, 


CHAPITRE XXVII 


Avant mon arrivée, lady Arundel avait confié 4 Basile un secret 
important, avec permission de me le communiquer. Le Pére South- 
well, homme incomparable pour sa piété et ses talents, était caché 
dans les baliments les plus inhabités du chateau. C’était un poéte 
charmant ; les vers composés dans son humble retraite d’ Arundel 
ont été imprimés et applaudis dans le monde entier. Pres de sa 
chambre, ignorée de tous a l'exception du serviteur qui lui apportait 
ses repas, était un petit oratoire ot il disait la messe tous les jours. 
Lady Arundel s'y rendait par un passage secret. Le soir méme, apres 
souper, elle me conduisit aupres de ce bon prétre pour recevoir sa 
bénédiction et ses conseils au sujet de mon mariage ; mylady et Ba- 
sile me pressaient de le faire célébrer secrélement au chateau avant 
de quitter l’Angleterre. S’il y avait des dangers dans le voyage, il 
valait mieux, disaient-ils, étre deux pour les affronter; et il m‘était 
impossible de partir et d'aborder seule en France avec Basile si nous 
n’étions pas mariés. Les difficultés et les périls auxquels les catho- 
liques étaient exposés fournissaient des motifs suffisants pour que 
notre mariage ne fit pas public. 

Aprés en avoir conféré avec le pére Southwell et lady Arundel, je 
cédai 4 leurs désirs avec plus de contentement qu’il neut été con- 
venable d'en montrer; car rien ne pouvait me rendre plus heureuse 
que d’étre enfin mariée 4 mon cher Basile et de ne plus jamais le 


! Voir le Correspondant des mois de mars, avril, mai, juin, juillet, aodt, octobre 
et novembre. 


38 CONSTANCE SHERWOO! 


quitter, s'il plaisait 4 Dieu de nous conduire sains et saufs dss cette 
France qui m’apparaissait comme une terre promise. 

Les jours suivants furent employés & chercher les moyens de partir 
aussildt aprés le mariage. Rien n’était encore décidé, quand un ma- 
tin, en entrant chez lady Arundel, je la trouvai toute en larmes. Lady 
Marguerite Sackville lui avait écrit de Londres que lord Arundel, 
contre l’avis du Pére Edmonds, était décidé 4 quitter encore une fois 
le royaume, ela suivre les conseils que lui donnaient ses amis d’ aller’ 
en France vivre en streté et servir Dieu tranquillement. 

L’émotion de mylady était au comble; rien ne lui edt mieux convenu 
quece projet, si elle eit pu accompagner son mari ; mais elle étailgrosse, 
et il l'ignorait. Au moment ot elle lui écrivait pour l’en instruire, 
lord Arundel arriva au chateau. Il eut de longs entretiens avec le 
pére Southwell et avec mylady, dont elle sortit les yeux gonflés et 
rougis par les larmes. Elle me dit que mylord voulait aussi parler a 
Basile et & moi de ses intentions. 

— Viens, ajouta-t-elle, 4 la chapelle joindre tes priéres aux miennes 
pour obtenir l’issue favorable d'une résolution ot je ne vois qu’in- 
certitades et périls. 

Nous nous rendimes le soir, 4 neuf heures, dans la chambre de 
mylady. Mylord nous accueillit avec une bonté parfaite et, aprés quel- 
ques mots sur nolre mariage et notre départ prochain, mylord nous 
dit qu’il était forcé par la haine de ses ennemis de prendre le parti 
de quitter aussi l’Angleterre, o sa situation auprés d'une reine. im- 
périeuse et protestante alarmait sa conscience, en le forcant a faire 
des actes contraires 4 sa foi. Jusque-la il avait pu, sous différents 
prétextes, éviter d’assister aux cérémonies du culte réformé ; mais il 
ne lui serait pas possible de cacher plus longtemps la vraie cause de 
son abstention, ni de tenir secret ce que tout le monde observait et 
commencait a deviner. 

Lady Arundel soupira et dit : 

— J’avoue que la découverte de vos sentiments religieux me parait 
inévitable; et quand je songe avec quelle vigilance jalouse on épie 
tous ceux que l'on soupconne d’étre catholiques et de cacher chez eux 
les prétres ou des jésuites, je commence a croire que vous ne pouvez 
pas professer votre religion sans courir de trop grands dangers pour 
que je veuille vous y laisser exposé. 

— Pour mon compte, dit Basile, je voudrais, mylord, demander 
en face & vos plus grands ennemis ce qu’ils feraient & votre place, et 
s'ils ne prendraient pas Je parti de mettre en sireté leurs ames et 
leurs consciences en s'éloignant? Ils ne pourraient vous blamer de le 
faire sans confesser Vathéisme qu'ils dissimulent au fond de leurs 
curs? 


CONSTANCE SHERWOOD. 959 


— Que dis-tu, Constance, des inlentions de mylord? me dit lady 
Arundel. 

— Je suis honteuse d’exprimer un avis en sa présence et devant 
vous, ma bien chére lady ; je le ferai cependant, puisque vous le 
voulez. La famille de mylord a été déja plusieurs fois atteinte d'une 
fagon bien funeste ; lul-méme aujourd'hui, en pratiquant une religion 
détestée par la reine, s expose 4 une mort certaine. Les lois de Dieu 
et celles de sa conscience lui font un devoir, ce me semble, de se 
soustraire 4 un péril manifeste. 

— Jai longtemps discuté en moi-méme cette résolution, dit mylord 
d’une voix étouffée par l’émotion. Je vois bien que le parti le plus 
str est de quitter le royaume et de chercher un lieu ot je puisse 
vivre sans charger ma conscience, sans offenser la reine, sans mettre 
journellement ma vie en péril. Mais j’aide si puissants motifs de res- 
ter en Angleterre, que je ne sais 4 quel parti m'arréter. La pensée 
d'abandonner mon pays natal, ma patrie tant aimée, mes amis d’en- 
fance, mes parents, mon foyer et par-dessus tout ma femme, dont il 
faut me séparer pour un temps, me parait bien amére. La pauvreté 
m’attend & l’étranger ; mais 4 quoi nous ont servi nos domaines et 
nos richesses, Nan? La paix du cceur, la liberté et la sécurité ne nous 
en dédommageront-elles pas bien amplement ? Quand tu t’agenouil- 
leras devant l’autel de Dieu dans un pays catholique, portant dans 
tes bras Je cher fardeau qui te retiendraen ce pays pendant quelque 
temps encore, il me semble que tu ne regretteras pasle vain appareil 
de la fortune. 

— Dieu sait que ce jour sera le plus beau de ma vie, répondit my- 
lady ; mais je tremble de voir encore une fois le gouffre de l’absence 
se creuser entre nous. Je t’en prie, Phil, laisse-moi partir avec toi, 
ajouta-t-elle en pleurant. 

— Tu sais, ma chére Nan, répondit mylord avec douceur, que les 
médecins t’ont défendu d’aller jusqu’4 Londres en ce moment. Com- 
ment pourrais-tu supporter les périls de la mer, d'un voyage nocturne 
et peul-étre les mauvais traitements? Non; cela n'est pas possible; 
mais quand ‘je te reverrai, dans quelques mois, avec un beau garcon 
dans les bras, mon bonheur sera & son ‘comble, quand méme il me 
faudrait bécher la terre de mes mains pour vous nourrir tous deux. 

Elle baisa la main qu'il lui avait tendue, et je pus voir combien 
il lui en coutait pour consentir 4 leur séparation. Une sorte de pres- 
sentiment semblait augmenter sa douleur. 

Le comte proposa alors & Basile et 4 moi de l’accompagner et de 
faire Ja traversée sur un petit navire qu’il louerait secrétement. Nous 
partirions de Litllehampton pour un port frangais, d’ot nous pour- 
rions gagner Boulogne. Cette proposition fit plaisir 4 mylady. Ses yeux 


360 CONSTANCE SHERWOOD. 


nous demandérent notre consentement comme si la faveur qu’ils im- 
ploraient n’était pas un bienfait pour nous. Car mylord ne voulait pas 
entendre purler de partager les frais du voyage et disait qu'il donnerait 
volontiers le double pour avoir si bonne compagnie et se regarderait 
toujours comme notre oblige. 

— Mais il faut nous marier auparavant, dit Basile. 

Lady Arundel répondit que le Pére Southwell était prét a faire la 
cérémonie dés le lendemain matin si nous voulions et que mylord y 
assisterait. J'objectai que c’élait bien prompt, mais Basile s’écria : 

— Ce n’est pas le moment, ma bien-aimée, de faire des fagons; il 
me semble que nos fiangailles ont duré assez longtemps pour salis- 
faire les dames les plus exigeantes en matiére de réserve et de conve- 
nances. 

Voila, je crois, la parole la plus vive que Basile m’ait jamais dite 
avant ou depuis notre mariage. Pour l’apaiser, je ne fis plus d’objec- 
tions et la cérémonie fut fixée pour le surlendemain, 4 neuf heures. 

Dés le malin suivant, lord Arundel, qui avait pris Basile en grande 
estime, sortit avec lui sous prétexte de chasser dans les bois de l'autre 
colé de la riviére, mais en réalité pour aller trouver un capitaine de 
vaisseau catholique, fils d’un ancien fermier de la famille du comte, 
4 qui il avail donné rendez-vous. II traila avec ce capilaine de la lo- 
cation de son vaisseau pour passer en France aussitét que le vent 
serait favorable. 

Pendant leur absence, lady Arundel et moi nous faisions quelques 
préparatifs bien simples pour mon mariage et mon départ, en ayant 
soin de n’éveiller l’attention de personne. 

— Je ne souffrirai pas, me disait-elle, que tu te maries autrement 
qu’en robe blanche et en voile. Je cacherai ta voilette dansla chambre 
qui est auprés de l’oratoire ot je t’habillerai moi-méme, ma chérie. 
Vois, ce matin, je suis allée toute seule dans le jardin, de bonne 
heure, et j’ai cueilli ce houquet de romarin que j’altacherai sur ton 
sein. Le Pére Southwell dit que cette fleur est choisie dans les ma- 
_ rlages comme |’embléme de la fidélité. Qui a jamais cu le droit d’en 
porter, si ce n'est toi et ton cher Basile? Je vais l’enfermer dans une 
casselte pour lui conserver tout son parfum. 

— Oh! chére lady, m’écriai-je en lui prenant les mains, vous rap- 
pelez-vous le jour ot vous avez cueilli du romarin dans notre vieux 
jardin de Sherwood ? Vous me disiez en souriant : « C'est la fleur du 
souvenir. » Puisqu’elle signifie en méme temps la fidélité, vous devez 
aimer. Car nulle n’a jamais été si fidéle que vous en amour et en 
amitié. 

— Ne pleurons pas, dit-elle en passant le hout de ses doigts sur 
ses paupiéres pour arréter ses larmes. Il faut étre gaie et remercier 





CONSTANCE SHERWOOD. 06f 


Diew la veille de ton mariage. Je suis décidée 4 montrer 4 Mmylord un 
visage Joyeux pour qu’il ne me quitte pas dans la tristesse, mais avec 
une bonne espérance. Les heures s’écoulérent rapidement dans ces 
doux entretiens. Nous parlions du passé et de ses étranges vicissiludes ; 
nous nous représentions la vie que nous espérions mener dans une 
pauvretée exempte d’inquiéludes sur Ia terre étrangére. 

Mylord Howard, sa femme et lady Marguerite Sackville, ayant eu 
connaissance des projets de départ de leur frére, vinrent dans l'aprés- 
midi lui faire leurs adieux. 

Je laissat lady Arundel avec eux et jallai sur la terrasse, au pied 
des murs du chateau. Je m’y promenai longtemps, repassant dans ma 
mémoire de tristes et doux souvenirs. Je regardais le ciel bleu, les 
nuages légers que chassait la brise de l’ouest toute imprégnée d’une 
saveur salée, les formes gracieuses des arbres sans feuilles qui domi- 
naient les prairies d’émeraudes et les troupeaux paisiblement couchés 
le long de la riviére. J'écoutais le frdlement du vent a travers les 
branches dépouillées et le son lointain de la cloche d'une église : 
— Q Angleterre, ma patrie! mon beau pays natal! dois-je te quitter 
pour ne jamais revenir? m’écriai-je tout haut pour soulager mon 
coeur oppressé. 

Mes yeux se fixérent sur I’hépital ruiné de Ja ville, sur les églises 
fermées, les sanctuaires profanés, et, ma pensée ‘s envolant au dela 
des mers vers la terre catholique, je m’écriai : ~- L’épervier vole vers 
sa demeure, la tourterelle s‘élance vers son nid. Pour moi, je ne 
veux que les autels du Seigneur des armées, mon roi et mon Dieu! 

Basile revint et m‘apprit que le vaisseau qui devait nous mener en 
France était stationné le long de la céte. Lord Arundel était allé s’en- 
tendre avec le capitaine et avait commandé quelques arrangements 
intérieurs nécessaires pour recevoir : « mistress Martingale, » non 
pas commodément, mais aussi bien que possible 4 bord d'un petit 
navire. Si le vent continuait 4 souffler du méme colé nous devions 
partir dans la soirée du lendemain ; s'il changeait et devenait trop 
mauvais, le capitaine en donnerait secrétement avis au chateau. 

Le comte passa la soirée & écrire une lettre 4 Sa Majesté ; il crai- 
gnait que les calomnies deses ennemis n’excilassent contre lui, aprés 
son départ, la haine du peuple et la vengeance de la reine. Il chargea 
sa sceur Marguerite de remeltre cette lettre 4Sa Majesté dés qu il se- 
rait arrivé en France afin que les vrais motifs de son départ fussent 
connus de tous. 

J'ai souvent devant les yeux, l’aspect de la grande chambre ou le 
jeune comte, dans toute la force et la beauté de la jeunesse, penchait 
son noble et charmant front sur son papier, puis relevait un visage 
empreint d'une male douleur et nous lisait un passage de sa lettre ; 


962 CONSTANCE SHERWOOD. 


elle était faite pour désarmer les coeurs les plus durs et pour toucher 
profondément la femme si tendre, la sceur pleine d’affection, le frére 
et les amis dévoués que semblaient recueillir comme des témoins 
les derniéres volontés de celui qui partait pour toujours ! 

La douleur de colombe de lady Arundel, les yeux étincelants de 
lady Margucrite, l’expression de la lendresse fraternelle, voilée sur 
le visage de lord William sous une rudesse étudiée ; les yeux pleins 
de larmes et les joues enflammées de lady Bess qu'elle cachait der- 
riére la coiffe blanche de la petile homonyme assise sur ses genoux 
me sont loujours restés gravés dans la mémoire. Celte lettre se ter- 
minait ainsi : 

« Que la parole d’un homme qui n’a jamais dit un mensonge 
4 Votre Majesté trouve crédit auprés d’elle! Je prends ici & témoin 
Dieu et ses anges que je ne me serais jamais expatrié si j/avais 
pu sans péril pour mon Ame et pour ma vie rester en Angleterre. 
Je suis forcé d’abandonner mon pays, mes amis, de quitter ma femme, 
de renoncer a tous les plaisirs, & toutes les douceurs de ce monde. 
Cela est si pénible a la chair et au sang que je voudrais mourir, sije 
n’élais soutenu par la confiance en la miséricorde de Celui pour qui 
jendure tout et quia souffert dix mille fois plus pour moi. J’ose donc 
espérer que Votre Majesté portera de moi et de ma résolution un juge- 
ment favorable et m‘accordera approbation que je réclame. Je lui de- 
mande humblement pardon de la longueur importune de cette lettre, 
mon sort en dépend, et je prie Dieu du fond de mon coeur d’accorder 
a Votre Majesté le supréme bonheur que j’implore pour moi-méme. » 

Un moment de silence suivit cette lecture, puis le comte ajouta 
galement. 

— Je confie celte déclaration 4 tes bons soins machére Meg. Quand 
tu me saurasen sureté en France, tu la feras remettre dans les mains 
de la reine. : 

Nous laissames celte famille passer le reste de la soirée dans des 
épancHements pleins de tendresse et nous alldmes Basile, et moi, trou- 
ver le Pére Southwell, qui aprés nons avoir successivement confessés, 
nous donna les conseils, les régles de conduite que doivent observer 
les personnes mariées. Lorsque je quiltai ce bon pére, il me remit 
quelques jolis vers qu'il avait composés et écrits de sa main le jour 
méme pour nous. Il nous dit en souriant qu’il avait fait mention de 
poissons dans son pelit poéme pour flalter les gouts de Basile qu'il 
savait étre un habile pécheur et d’oiseaux parce qu’il connaissail 
ma prédilection pour ces petits étres ailés. 


L'arbre élagueé voit avec le temps pousser de nouvelles branches; 
Les plantes dépouillées renouvellent leurs fruits et leurs fleurs; 
L’étre le plus affligé trouve quelque relache en ses douleurs; 





CONSTANCE SHERWOOD. 063 


Le sol le plus desséché regoit quelquefois une rosée rafraichissante; | 
Les saisons ont leurs phases et le destin change sans cesse. . 
Aprés la pluie vient le beau temps; au bonheur succéde le malheur. 


Le flot de la fortune ne va pas toujours grossissant. 
‘Comme la mer elle a ses basses marées ; 
Aux heures marquées la vague s’éloigne du rivage, puis elle revient. 
Le fuseau tisse un fil tantét fin, tantét grossier; 
Il nest pas de joie si grande qui ne touche a son terme ; 
fi n’est pas de sort si pénible qui ne puisse s’améliorer. 


Une bonne chance peut compenser ce que la mauvaise a perdu ; 

Le ruisseau qui ne nourrit pas de gros poissons en fournit de petits. 

Nous échouons quelquefois, mais pas en toutes choses ; 

Peu d’hommes ont tout ce qu'il leur faut; nul n’a tout ce qu'il désire ; 
‘Personne ne jouit ici-bas d’un bonheur sans mélange, 

Les moins heureux gotttent quelques joies, les plus favorisés ne les ont jamais 
toutes. 


Le printemps ne dure pas toujours, non plus que la chute des feuilles. 

Ii n’est pas de nuit sans fin, ni de jour éterne! ; 

Les oiseaux les plus tristes savent chanter en leur saison ; 

Le plus terrible orage fait bientét place au calme. 

Ainsi par des changements successifs Dieu tempére toute chose, 

Afin que I‘homme puisse toujours espérer, sans jamais cesser de craindre. 


La grossiére feuille de papier sur laquelle ces vers sont tracés a 
plus de valeur & mes yeux que le plus riche cadeau. 

Le lendemain matin, lady Arundel vint me chercher dans ma cham- 
bre, me conduisit dans celle ou elle avait caché mes vétements 
de mariée, m‘habilla de ses propres mains et me lémoigna son affec- 
tion par des baisers et des caresses, dignes d’une mére ou d’une 
sceur; elle me conduisit 4 l’oratoire ot |’autel avail été préparé et 
orné par elle de perce-neiges et d'autres fleurs précoces qui com- 
mengaient 4 paraitre sous les bois et les haies. Une société peu nom- 
breuse mais bien noble nous entourait; la bénédiction tomba sur 
nous des lévres pures et saintes de I’Eglise. Les promesses, qui fu- 
rent échangées ce jour-la, ont été fidélement tenues et de longues 
années ont mis leur sceau sur nos engagements. 

Etre la femme de Basile! quelle plénitude de bonheur se trouve 
enfermée dans ces mots! Oui, les vagues peuvent mugir, les vents 
peuvent soufiler ; le port n’apparaitre que dans le lointain au terme 
d’un voyage périlleux; l'inimitié des hommes ou les événements 
peuvent méme nous priver de la douceur d'étre ensemble ; mais rien 
ne peut jamais briser la chaine qui réunit nosdeux Ames en une seule. 
Basée sur celte unilé conjugale qui est un des sacrements de Dieu, 
notre union durera jusqu 4 la mort et bien au dela. 


964 CONSTANCE SHERWOOD. 


Nous avons été jeunes, nous sommes vieux maintenant. Nous atons 
perdu notre patrie, notre foyer et presque tous Jes amis de nos jeu- 
nes années, mais l'amour le plus profond, le plus saint, cet amour, 
type de l'union du Christ avec son Eglise, verse encore la lumiére sur 
le soir de notre vie. Mon cher Basile, j'en suis stre, me trouve encore 
aussi belle qu’au jour ot nous étions assis ensemble, la ligne 4 la 
main, sur les hords de lOuse ; sa téte chauve, ses joues ridées sont 
plus agréables 4 mes yeux que ne I'étaient ses cheveux d'ébéne et 
sa brillante jeunesse. Ii faudra qu'un de nous meure avant l'autre, 
4 moins que nous ne soyons assez heureux pour finir nos jours comme 
un vieux couple dont j'ai entendu parler. Le mari avait l’habitude aus- 
sitdt qu'il ouvrait les yeux de demander a sa femme de ses nouvelles. 
Une nuit, pendant qu'il dormait, elle s’éteignit tranquillement. On 
ne savait comment le lui apprendre. Mais lui en s éveillant ne parla 
pas de sa femme; selon son usaye, fit appeler son chapelain et se 
joignit & ses priéres, au milieu desquelles il expira. Le mari el 
la femme furent mis dans le méme tombeau. 

Une semblable fin me parait désirable; cependant, s'il plaisait a 
Dieu, je voudrais recevoir les derniers sacrements et mourir un mo- 
ment avant Basile. Mais Dieu sait mieux ce qu'il nous faut; dans tous 
les cas nous sommes trop vieux et trop rapprochés d'age pour 
qu aucun des deux puisse avoir la crainte de survivre longtemps 4 
l'autre. 

Tranquilles enfin sur notre avenir par la bénédiction de notre ma- 
riage, nos cceurs se remplirent de compassion pour lady Arundel. 
Comme elle supportait bravement et suavement la douleur de Ia sé- 
paration? Son profond amour pour son mari, ses regrets de le voir 
partir luttaient contre la résolution qu'elle avait prise de ne pas affii- 
ger les derniéres heures de son séjour auprés d’elle; ilse prolongea 
au dela de nos prévisions. Car au moment ot tout était prét pour Ic 
départ, nous recimes un message du capitaine, nous annoncant que 
le vent ne permettait pas de mettre a la voile; le lendemain encore, 
il nous donna contre-ordre. Chaque fois lady Arundel se réjouissait 
du délai comme un condamné dont on ajourne le supplice ; cepen- 
dant tous ces retards ne servaient, ce me semble, qu’a augmenter sa 
souffrance! La petite Bess se pendit au cou de son pére, lorsqu’il 
revint de Littlehampton avec la nouvelle que le vaisseau n'appareil- 
Jerait que dans plusieurs heures. Elie le couvrit de baisers et se mit 
4 jouer avec sa barbe. 

— Ah! mon bien-aimé Phil, dit la mére, la pauvre enfant est 
heureuse de te voir, elle ne se doute pas, dans son innocente joie, 
que son bonheur sera bien court. Cependant ces cing ou six heures 
sont un bienfait dont il faut rendre graces 4 Dieu. Et prenant le bras 





CONSTANCE SHERWOOD. 965 


de son mari, elle l‘emmena dans une partie solitaire du jardin, ou ils 
se promenérent longtemps. 

Elle me dit en rentrant qu'elle tressaillait comme une condamnée, 
chaque fois qu'elle entendait sonner l’horloge... Mylord était plein de 
l'espoir d’une prompte réunion et faisait mille heureux projets; l’4me 
de sa femme était plongée dans une tristesse de mort qu'elle cachait 
sous un calme apparent. Quand, bien tard dans la soirée, un nou- 
veau messager vint dire que le vaisseau ne partirait pas cette nuit- 
la, je commengai a croire qu'il ne partirait pas du tout, et je vis 
Basile lever les épaules en regardant les girouettes; il avait le 
méime soupgon que mol. Cependant, il me répondit que les gens de 
mer avaient sur ces matiéres des connaissances particuliéres et qu’il 
fallait supporter patiemment ces délais. 

Quoi qu'il en soit, 4 trois heures du matin, un matelot nous aver- 
tit que le vent était convenable et que le capitaine nous attendait. 
Nous nous leyames en toute hate. La comtesse jeta ses bras 4 mon 
cou; ce fut la derniére fois qu'elle m’embrassa. Le frére et les sceurs 
de mylord s'attachérent 4 lui en fondant en Jarmes. Enfin sa femme 
lui tendit Jes deux mains et avec une douleur trop profonde pour 
s'exprimer en paroles, elle fixa les yeux sur son visage. 

— Courage, mon excellente femme, dil-il, je souffre en quittant le 
lieu de ma naissance; et ma vraie patrie sera 1a ot il plaira 4 Dieu 
de nous réunir tous les deux avec nos enfants. Gardons-nous d’étre 
affligés dela perte des biens de ce monde si nous devons avoir le 
bonheur de nous retrouver ensemble en un lieu of nous pourrons 
servir Dieu librement. 

Aprés l’avoir serrée longtemps et tendrement sur son cceur, il s’ar- 
racha de ses bras et monta & cheval pour gagner la céte. Basile et moi 
accompagnés de M. William Bray, secrétaire du comte, nous fimes con- 
duits en voiture jusqu’au port. Il faisait nuit encore; un épais brouil- 
lard remplissait la vallée. Tout le monde dormait et les volets des 
maisons élaient fermés quand nous descendimes la rue qui tra- 
verse la ville. Aprés avoir passé le pont de l’Arun nous sentimes 
l'air vif et froid; nous étions 4 Leominster ; je mis la téte a la 
portiére pour voir encore une fois le chateau mais la brume élait trop 
épaisse. La voiture s’arréta dans le port o4 un baleau nous aftendait, 
lord Arundel y était assis le visage caché dans son manteau. La brise 
de la mer ranima mes esprits; quand le bateau se mit en mouve- 
ment, rapidement soulevé par les vagues et que, ma main dans celle 
de Basile, je regardai la terre que nous quillions et l’immense Océan 
devant nous, mon 4me se remplit d'une émotion singuliére. [i me 
semblait que je subissais une espéce de mort, que je disais adieu i 
tout mon passé, et que paisiblement bercée et abritée dans les bras 

Dé emenz 1405. 62 


966 CONSTANCE SHERWOOD. 


de l'amour infini, je glissais vers un avenir inconnu, semblable a 
la petite barque portée et caressée par les flots de la mer pro- 
fonde. 

Le jour commengait 4 poindre quand nous atteignimes le vaisseau. 
Ee soleil sortit bientét des nuages et jeta ses premiéres lueurs sur 
les eaux ridées. Un vent favorable emplissait nos voiles, et, pareil a un 
eiseau qui vole 4 tire-d’aile, notre vaisseau s éloignait rapidement 
de la cdte; déja nous n’apercevions presque plus la cime des blan- 
ches montagnes qui terminaient au loin |’horizon du cdté de Vest. 
Lord Arundel et Basile, debout sur le pont, regardaient les cétes de 
moins en moins visibles. . 

— Ah! que l’air qui souffle en Angleterre me semble doux, dit 
mylord. Que le ciel me parait bleu aujourd'hui, et voyez ces mouettes 
hardies, combien elles me semblent libres et heureuses! Puis il aper- 
cut des bateaux pécheurs et a l’aide d’un télécospe, il distingua quel- 
ques vaisseaux dans le lointain. Puis il vint s'asseoir 4 mes cdtés et 
me parla gaiement de sa femme et du simple foyer qu'il révait pour 
elle 4 l’étranger. Autrefois, mistress Constance, mais pardon, dit-il, 
en se reprenant, ma langue n'est pas eucore habituée a vous appeler 
mistress Rookwood ; ma chére Nan encore enfant et déja ma femme 
me disait ouvent : Plit au ciel, Phil, que nous fussions des fermiers! 
Vous laboureriez les champs, vous couperiez le bois dans la foret, 
moi j'irais traire les vaches et nourrir les volailles. Il me semble que 
ce souhait va se réaliser. Nous allons nous cacher dans quelque val- 
lée de Bretagne ou de Normandie; Bess se roulera sur le gazon, ra- 
massera les pommes tombées, et, le dimanche, elle mettra sa plus 
belle robe pour aller 4 la messe. Qu’en pensez-vous, mistress Con- 
stance? il n’est pas impossible que nous habitions tous ensemble dans 
ke méme village, et que nousayions dans dix-huit ou vingt ans d’heu- 
reuses noces 4 célébrer entre un futur maitre Rookwood et une lady 
Anne ou Marguerite Howard ou bien entre un futur lord Maltraver 
et une mistress Constance ou Muriel Rookwood; ce jour-la nous con- 
duirons la danse sur le gazon, Nan avec Basile et vous avec moi. 

— Il me semble, mylord, répondis-je, en souriant, qu'il y aurait 
trop de condescendance de votre part ct trop d’ambition de la nédtre 
dans de pareils projets de mariages. | 

— Quant a cela, dit-il, si votre excellent mari n’emporte pas avec 
lui la plus illustre couronne ducale de l'Angleterre, je vous réponds, 
qu’aux yeux de Dieu, il en poss¢de une bien plus honorable en tout 
pays : le mérite d’une vie sans tache et d’une constante noblesse de 
conduite; je suis sir dailleurs qu'il sera le meilleur fermier de 
nous deux, de sorte qu’en matiére de dot, mistress Rookwood aura 
Y’avantage sur mylady Bess ou Ann Howard. 


CONSTANCE SHERWOOD. 967 


Pendant que nous causions ainsi, je remarquai que Basile parlait 
souvent au capitaine el paraissait préoccupé d'un vaisseau encore 
éloigné mais qui gagnait sur nousde moment en moment. Lord Arun- 
del l’apergut et alla rejoindre le capitaine en lui demandant quelle 
espéce de navire s’approchait ainside nous. Le capitaine prétendit 
qu'il l’ignorait; mais Basile lui ayant dit que c’était un petit vaisseau 
de guerre et qu'il fallait se mettre en garde de peur d’étre accosté 
par un des dangereux corsaires dont le détroit était infecté, il ré- 
pondit qu'il était préparé 4 se défendre. 

— Vu les forces inégales que nous apporterions au combat, répli- 
qua Basile, il vaadrait mieux l’éviter et la suile nous serait plus 
utile que la résistance. 

— Mais, dit lord Arundel, ce navire est décidément meilleur voi- 
lier que le nétre. Que la volonté de Dieu s‘accomplisse! Toulefois 
c'est un grand malheur pour nous d’étre attaqués en ce moment par 
un corsaire, car nous n’avons pas d'argent de trop. 

Nos yeux ne pouvaient plus se détacher du vaisseau qui nous pour- 
suivait. Le capitaine éludait toule conversation sous prétexte de don- 
ner des ordres et de faire transporter sur le pont quelques fusils qu’ il 
avait & bord. Mais il était puéril de songer, avec une poignée d’hom- 
mes inhabiles au combat, 4 rencontrer un ennemi supérieur en 
force. A mesure que le navire s'approchait, nous voyons qu'il était 
bien monté et bien armé et bientot le capitaine s’écria : 

— C'est le vaisseau de Keloway. 

' Keloway était un homme notoirement connu pour sa vie infame, 
ses vols et ses déprédations dans tout le détroit. 

— Dieu veuille, murmura le comte, qu'il se contente du peu 
d’argent que nous pourrons lui livrer et ne nous retienne pas long- 
temps. 

Un instant aprés, cet homme nous aborda avec son équipage, trois 
fois plus nombreux que le‘nétre, et, armé jusqu’aux dents ; il prit pos- 
session de notre vaisseau, marcha droit au comte et lui dit gu’il 
le connaissait, qu’il avait épié son départ, bien résolu de le suivre et 
de lui demander une rangon considérable ; s-il consentait 4 la payer 
de bonne grace’, il pourrait, sans plus de retard, étre conduit en 
France avec les personnes qui Paccompagnaient; mais, dit le pi- 
rate, jen ‘accepterai pas moins de cent livres. 

— Je suis loin davoir cette somme avee moi, répondit lord 
Arundel. 

-— Vous pouvez écrire un mot & quelqu’un de vos amis qui vous 
Penverra, répliqua Keloway. 

— C'est bon, dit le comte, if faut que j’accepte ves conditions, 

puisqu’ étant pressé d'aller en France, je n'ai pas le choix de faire 





968 CONSTANCE SHERWOOD. 


autrement. Donnez-moi du papier, dit-il en s'adressant 4 M. William 
Bray. 

= Est-ce prudent, mylord? murmura Basile 4 son oreille. 

— Jene puis faire autrement, maitre Rookwood, répondit le comte. 
D’ailleurs il y a de l’honneur méme parmi les voleurs, Une fois maitre 
de son argent, cet homme n’aura plus d'intérét & nous retenir, tout 
au contraire. 

Et sans plus de retard il écrivit en loute hate quelques lignes 4 sa 
sur lady Margaret Sackville 4 Londres, en lui disant de s’adresser a 
M. Bridges, autrement dit 4 M. Grately, prétre, qui remettrait .cent 
livres au porteur de son billet sur ce mot d'ordre : Le blane est noir, 
moyennant quoi il espérait achever son voyage sans empéchement. 
Aussildt que le papier fut entre les mains de Keloway, il le lut et, 
produisant un ordre du conseil de lareine, il ordonna immédiatement 
4 ses hommes d’arréter le comte, en déclarant qu'il était chargé de 
s’emparer de lui et de le ramener & terre ow les officiers de la reine 
Pattendaient. 

Une angoisse inexprimable s'empara de moi; jamais événement 
plus intime ou plus tragique n’avait troublé mon ame 4 ce point; j‘eus 
le pressentiment de tous les malheurs qui allaient suivre et, tombant 
4 genoux, je m’écriai : « Oh! mylord, que Dieu vous aide 4 supporter 
ce coup écrasant! » 

Il me prit la main; jamais je n’oublierai sa douce sérénité, le calme 
et la noblesse de son visage dans cette épreuve. 

— Dieu !’a voulu, dit-il tranquillement, que sa volonté soit faite! 
I] sait tirer le bien de ce que nous regardons comme les plus grands 
maux. I] ajoula gaiement: « Nous espérions voyager ensemble; main- 
tenant, mes bons amis, il faut nous séparer. Soyons sans crainte, nos 
routes sont différentes, mais elles nous conduiront toutes les deux au 
ciel, si nous les parcourons avec piété. Mon plus grand chagrin est 
pour Nan; heureusement elle a tant de verlu que l’affliction ne 
pourra la priver de la paix qui vient de Dieu. » 

Cet homme angélique, préoccupé de l'avenir de ses amis au milieu 
de son propre désastre, glissa dans les mains de Basile son porte- 
feuille et lui dit ; 

— Voila pour payer votre voyage , mon bon ami; s’il vous reste 
quelque chose quand vous aurez atteint la terre en sireté, donnez-en 
une part aux pauvres en actions de graces pour votre heureux voyage. 

Je vis que Basile ne pouvait parler, son ceeur était trop plein. Quels 
adieux douloureux nous rious fimes sur ce triste Océan dont les. va- 
gues nous portaient si joyeusement peu d’instants auparavant ! Nos 
ceeurs saignaient tandis que nos mains pressaient celles du jeune 

comte et que nous le voyions passer sur Je bord de l'autre vaisseau 


CONSTANCE SHERWOOD. 969 


avec les deux gentilshommes arrétés comme lui! On ne fit nulle atten- 
tion 4 nous. Keloway, sur de sa proie, quitta notre vaisseau: et nous 
restames avec le capitaine. Il avait |’air mal a son aise et peu disposé 
4 nous parler. Nous crdmes alors, et nos soupcons furent confirmés 
plus tard, que ce soi-disant honnéte catholique avait joué le réle d’un 
traitre et que les délais qu’il nous avait imposés avaient pour but de 
préparer la capture de lord Arundel. Le vent nous était favorable, il 
nous porta rapidement vers la céte de France, nous perdimes bientot 
de vue le navire qui ramenait le comte en Angleterre. Quelle triste 
peinture nous nous faisions de son retour! de l’angoisse de sa femme 
lorsqu’elle en apprendrait la fatale nouvelle, de la douleur du frére, 
des sceurs, des amis dévoués, la veille encore réunis autour de lui! 
Hélas ! quand nous arrivdmes & Calais, le sentiment de notre sécurité 
perdit la moitié de sa douceur, au milieu de nos craintes et de nos 
regrets pour les chers amis dont la destinée était si différente de la 
ndtre. . 


CHAPITRE XXVIII 


L’azur clair et profond du ciel de France, lair pur et léger, les 
maisons riantes, les costumes nouveaux pour moi des habitants de 
Calais, le son d’une langue étrangére, que je comprenais, mais qui 
ne m’élait pas familiére, reposérent pendant quelques instants mon 
esprit des pensées douloureuses. Basile me conduisit 4 |’église pour 
remercier Dieu de ses immenses miséricordes envers nous, et ce fut 
avec une surprise et une joie profonde que j’entrai dans un édifice 
ou leSeigneur était adoré par des catholiques, ot la messe était cé- 
lébrée non plus secrétement comme en Angleterre, mais dans un 
temple publiquement consacré au roi des rois. Aprés avoir prié pen- 
dant quelques instants, Basile, en’sortant, mit dans le tronc placé a 
l’entrée des saints lieux, l’argent que lord Arundel lui avait donné 
pour Jes pauvres. Dieu vous bénisse, dit un hommepale et maigre qui 
se tenait debout sur le seuil de |’église. Basile le regarda atlentive- 
ment: s 

— Sur ma vie, c’est M. Watson, s’écria-t-il. 

— Qui, nous répondit l’excellent homme, c'est moi ou plutot c’est 
’ombre de moi-méme; vous me voyez a peine relevé de mon lit de 
douleur; oh! M. Rookwood, je suis heureux de vous retrouver ! 

— Et moi aussi, M. Watson, dit Basile; et me nommant a ce digne 
ami, il lui raconta notre fuite et le destin funeste de lord Arundel. 
M. Watson fut saisi de compassion et de respect pour le jeune lord 
et pour sa femme. Une conversation mélée de témoignages affec- 








970 CONSTANCE SHERWOOD. 


tueux s’engagea; il nous conduisit dans un petit cottage prés des 
remparts ou i] vivait et je ne pus l’empécher de cueillir pour moi 
dans son jardin un bouquet de petites fleurs qui commengaient 2 
pousser. Il nous dit qu’il avait regu de l’argent: pendarit sa maladie 
de la part du docteur Allen et qu’une dame anglaise mariée 4 un 
gentilhomme frangais avait pourvu 4 tous ses besoins. 

— C'est, me dit Basile, l’excellente femme dont je vous avais parlé 
comme devant donner asile a... Il s’arréta court, mais M. Watson 
avait compris qu'il voulait parler de mistress Ward et les yeux pleins. 
de larmes, il nous dit : 

— Ne craignez pas de prononcer lc nom de celle & qui je dois la 
vie et peut-étre aussi Je salut de mon ame. Dieu sait que son souve- 
nir ne me quitte jamais. 

Nous nous sépardmes ensuite avec une grande cordialité de partet 
d’autre. 

Aprés avoir passé la nuit dans une petite auberge dela ville, nous 
loudmes le lendemain matin une charrette attelée d’un cheval qui 
nous mena a Boulogne enun jour, et dela nous arrivames au village 
ou nous avons, grace a Dieu, passé tant d’années dans une paixetun 
bonheur quin’ont été troublés que par le regret d'étre exilés de notre 
patrie bien-aimée sans espoir de retour, et par les malheurs de ceux 
que nous y avions laissés. 

Ce fut d’abord une dure épreuve det rester sans nouvelles d’ Angle- 
terre; celles qui nous arrivérent enfin nous causérent one douleur 
pire que celle de l’attente : lord Arundel était prisonnier a la Tour; 
son frére lord William et sa sour lady Marguerite avaient été arrétés 
peu de temps aprés lui. Ce début ne présageait que trop, 4 mon 
Dieu! Ies calamités qui frappérent pendant dix années nos deux 
nobles amis. 

Mes peines avaient été nombreuses et poignantes, mais mon arti- 
vée en France en fut le terme. Basile se montra encore meilleur 
époux que fidéle amant ; il mit son bonheur a faire le bien et gagna 
ainsi |’affection de tous nos voisins. Sa vie fut un exercice continuel 
de charité. Indulgent pour sa famme, bon pour les trois enfants qu'il 
plut 4 Dieu de lui donner, il vit grandir un fils et deux filles doués 
de vertueuses dispositions et d'un extérieur aussi agréable qu’or 
peut le désirer. Basile aimait d'une affection toute partieuliére ceux 
qui souffraient pour la religion, sa maison devint le rendez-vous de 
tous les catholiques d’Angleterre qui abordaient 4 Boulogne d’ou Ba- 
sile les adressait aux personnes qui pouvaient Jes assister efficacement. 
Son amour pour sa femme, qui en était si peu digne, ne diminua pas 
et sembla méme s’accroftre 4 mesure que nous avancions en ge. 
Nous avions un seul coeur et une seule Ame, et nos volontés ont tou- 








CONSTANCE SHERWOOD. 971 


jours eu le méme but en cemonde et les mémes espérances pour l'au- 
tre. Je prie ceux qui, en lisant cette histoire ne se sont intéressés qu’a 
ma propre destinée de la regarder ici comme terminée; mais si ma 
faible plume a éveillé chez mes lecteurs une partie de l’estime, de la 
tendresse et de Vintérét, que le mérite et les malheurs extraordi- 
naires de admirable amie de mon enfance ont allumés dans mon 
coeur; sile repentir généreux par lequel le comte son mari expia ses 
fautes:envers sa femme et envers Dieu, leur fait désirer de savoir 
comment ces deux grandes ames arrivérent par !'affliction 4 un de- 
gré éminent de perfection, ils trouveront dans les pages qui vont 
suivre l’intérét qui s’attache d’ordinaire au récit vrai d'une grande 
infortune. Si nul n’avait écrit la vie de lady Arundel, j’aurais essayé 
de le faire; j'ai entendu dire qu'un digne ecclésiastique s'est chargé 
dece-soin et prépare, du vivant dela noble dame, des matériaux pour 
élever dans l'avenir un monument & sa mémoire, je me bornerai 
donc aujourd’hui 4 recueillir tout ce que j'ai appris delle par ses 
lettres ou par le témoignage d’autrui pendant les années qui se 
sont écoulées depuis mon départ d’Arundel-Castle, le lendemain de 
mon mariage. 

Voila la premiére lettre que j’ai recue en France. 

« Oh! ma chére amie! quels jours cruels je viens de traverser1 
vous le savez, j'ai toujours mal auguré du départ de mon mari; dés 
que jen ai entendu parler, mon dime a été saisie d’une crainte qui 
nema plus quittée, et j’ai eu dans ma priére ce que |’Eglise appelle, 
je crois, la révélation, et le monde le pressentiment d'un malheur 
qui approche. Hélas! il ne s'est pas fait attendre! J’allais me cou- 
cher, il était neuf heures du soir, et jen’élais pas encore déshabillée 
quand Berthe entra dans ma chambre avec un air consterné. Quelle 
nouvelle m’apportes-tu, m’écriai-je, soupgonnant un événement? 
Llle fondait en larmes. 

« — Mylord a-t-il été arrété, m’écriai-je, ou lui est-ilarrivé quelque 
chose.de pire? 

a — Il est prisonnier, répondil-elle, on le conduit 4 Londres pour 
l'enfermer a la Tour. Maitre Ralph, le patron du port ena apporté la 
nouvelle ; elle circulait depuis une heure dans la ville, mais on n’a- 
vait pas voulu l'apprendre 4madame avant de savoir si elle était cer- 
faine. Maudite soit l'heure o& mylord s'est embarqué! 

« Jentendis un bruitde sanglots et de lamentations dans la gale- 
rie, et ouvrant la porte, j’y trouvai la nourrice de Bess et plusieurs 
autres serviteurs fondant en larmes. Pour moi je n’en versal pas une 
seule; j’ordonnai qu’on m’amenat le porteur de la funeste nouvelle. 
J’appris de luien détail ce qui s’était passé. Je commandai mes che- 
vaux et mon carrosse pour partir le lendemain au point du jour, et 





972 CONSTANCE SHERYOOD 


les yeux toujours secs, je renvoyai tout le monde et ne gardai qu’one 
femme avec moi. Prenant alors mon manteau et mon capuchon, et 
aprés m’étre assurée qu’un silenee absolu régnait dans le chateau, 
je me rendis a la chapelle par le passage secret; j'y trouvai le Pére 

Southwell disant son office. En me voyant 4 cette heure inaccoutumée 
la vérité lui apparut tout entiére; il me prit la main et me dit: 

a — Mon enfant ce malheur serait impossiblea supporter s'il n’était 
pas la manifestation de la volonté de Dieu. Devant cette sainte et 
douce volonté que vous reste-t-il 4 faire, sinon de rester immobile et 
de recevoir |’épreuve de Ja main d'un pére miséricordieux. Puis sor- 
tant le crucifix du lieu ow il reste habituellement enfermé, il le placa 
sur l’autel. 

« — Celui-ci vous parlera mieux que moi, dit-il. 

« En effet la vue de mon Sauveur mourant fit enfin couler mes 
larmes. Toute la nuit se passa en pieux exercices ; 4 l'aube du jour, 
le Pére Southwell dit la messe et je communiai. 

« Avant que personne ne fut levé, je retournai dans ma chambre 
je me couchai pendant quelques instants; puis je sonnai et je partis 
pour Londres dow je vous écris ces lignes. Une personne qui a parlé 
4 sir Georges Carey, commandant des gardes chargé de conduire 
mon cher mari, m’a donné des nouvelles de son voyage. Mon cher 
lord n’a pas été abattu par une si grande infortune. Illa supporte 
avec patience et courage, son attitude est ferme et gaie. |] sera pro- 
chainement interrogé par plusieurs membres du conseil, que la reine 
a envoyés dans ce but a la Tour. J'ai fait tout ce que j’ai pu pour ob- 
tenir accés aupres de lui, mais j'ai échoué et l'on m’a avertie que 
ma présence 4 Arundel-House, tolérée en ce moment, ne le serail 
plus quand Sa Majesté viendrait habiter 4 Somerset-House. Je seral 
donc bientdt forcée de quitter cette maison; tant que j’y suis je vou- 
drais y faire un peu de bien. Je vous prie, ma bonne Constance, de 
m'envoyer par la plus prochaine occasion les noms et les adresses 
des pauvres gens que Muriel visitait habituellement ; car 1’affliction 
ne doit pas étre égoiste et il faut qu'elle nous porte au contraire a sou- 
lager ceux qui souffrent comme nous. J'ai déjA rencontré par hasard 
plusieurs personnes nécessiteuses ; les pauvres commencent 4 venir 
en foule ala maison. Dieu seul sait combien de temps j'aurai le 
moyen de les soulager. Dans ce cas, le proverbe qui conseille de 
rentrer les foins pendant que le soleil brille devient un préceple. 
Hélas! le soleil de mon bonheur est pour jamais obscurci, et quant a 
la-richesse, je n’y tiens plus que pour mes pauvres pensionnaires. 


« Votre tendre amie, 


a A. A. anpS. » 








CONSTANCE SHERWOOD, 973 


« Guillaume et sa femme ont été enfermés dans deux prisons sé- 
parées; il me parait impossible que ma belle-sceur ne soit pas 
promptement mise en liberté, car i] n’ya rien contre elle qui puisse 
servir de prétexte 4 un jugement. Quanta mylord et 4 son frére, leur 
correspondance avec le docteur Allen étant tombée entre les mains 
d'un soi-disant prétre qui fait Paris le métier d’espion sert de texte a 
leurs accusateurs. Etre en relations avec le docteur Allen, voila le 
crime qu’on leur.impute ! Je crains que dans des lettres écrites sans 
défiance les ennemis de mylord ne trouvent des expressions contre le 
comte de Leicester, et des voeux pour que les catholiques soient, par 
des moyens légitimes, délivrés de ses persécutions. » 

Quelque temps aprés, une personne, en allant de Londres & Reims, 
m’apporta une seconde lettre de mylady, datée de Rumford, en 
Essex. 

« Ce que je prévoyais est arrivé; a l’arrivée de la reine dans 
Londres, le mois dernier, on m’a signifié de m’éloigner. Le Pére South- 
well n’étant plus 4 Arundel-Castle, aucun autre prétre ne pouvant y 
demeurer aujourd'hui, j'ai refusé d’aller vivre privée de tout secours 
spirituel méme en cas de mort, et j’ai loué une maison dans cette 
ville prés de laquelle un gentilhomme catholique cache un ecclésias- 
tique chez lui. J’ai quitté Londres sans avoir obtenu la permission de 
voir une seule fois mon cher mari, de lui envoyer ou de recevoir de 
lui un message ; il n’a la permission de parler 4 qui que ce soit, sice 
n’est en présence de son gedlier ou du lieutenant de la Tour. La 
chambre ou il est enfermé ne voit presque jamais le soleil; si on ne 
l'en change pas avant l’hiver elle sera malsaine et dangereuse pour 
sa santé; elle est de plus ei bruyante par Il'effet des voutes que le geé- 
lier ne peut supporter d’y rester longtemps. Hélas! quels ravages de 
pareils traitements ne causeront-ils pas 4 une constitution délicate et 
habituée aux soins! Mylord a déja été interrogé deux fois; on a pro- 
duit contre lui des lettres fabriquées, dont la fausseté a été reconnue 
par le Conseil, il n’est accusé de rien de précis, si ce n'est d'avoir 
quitté le royaume sans l’aveu dela reine et de s‘étre réconcilié avec 
l'Eglise de Rome. Cependant le prononcé du jugement est différé et sa 
détention plus stricte que jamais. Plaise 4 Dieu qu'elle ne se prolonge 
pas assez pour détruire entiérement sa santé. 

« J'ai eu hier au soir la grande consolation de voir arriver chez 
moi ma chére Marguerite qui est depuis quelque temps hors de pri- 
son, mais sous des restrictions trés-génantes. Quoiqu’elle soit avan- 
cée dans sa grossesse, rien n'a pu |’empécher de venir me trouver et 
de m’apporter la seule joie que j’aie sentie depuis l’arrestation de 
mylord. Je retrouve le visage de mon cher mari dans celui de sa 
sceur, quand elle parle; je crois entendre son frére, nous ne nous en- 


974 CONSTANCE SHERWO D. 


tretenons que de lui; nous prions ensemble pour lui. Elle a trouvé 
moyen de lui faire parvenir quelques livres de dévotion dont il avait 
grand besoin. Elle est encore au lit ce matin, car nous avons pro- 
longé tard hier une conversation, 4 la fois douce et déchirante, ou 
nous avons mis en commun nos douleurs ; je l’ai privée de son som- 
meil, pour entendre plus longtemps ses accents qui me rappellent 
ceux de mon cher Phil. 

« A peine avais-je achevé ces lignes, qu’un envoyé de la cour est 
venu de la part de Sa Majesté, défendre & Marguerite de passer une 
seconde nuit sous mon toit, et lui ordonner de retourner a Londres. 
La vue de cet officier a causé 4 ma belle-seur une surprise mélée 
d'effroi, et peu d’heures aprés, elle a mis au monde un beau garcon. 
La pauvre jeune mére était partagée entre la joie et la crainte d'atti- 
rer sur son frére el sur son mari de nouveaux malheurs par sa déso- 
béissance forcée aux ordres de la reine. Cependant, grace 4 Dieu, 
Marguerite s’est promptement rétablie, et dés qu'elle a pu sortir, 
jai perdu sa douce société. 

«Votre amie dévouée, A, A. ann S. » 


Quelques mois aprés, un gentilhomme nommé M. Dixon, que j'a- 
vais vu deux ou trois fois a Londres, arriva un soir et m’apprit que 
Dieu avait donné un fils & la comtesse d’Arundet; malgré toutes ses 
instances, on refusa d’instruire son mari de cet événement ; on priva 
le comte de la satisfaction d’avoir un fils, en Jui laissant croire que 
sa femme avait donné le jour 4 une seconde fille. 

— La colére de la reine ne se calme done pas? dis-je 4 M. Dixon. 

— Elle est implacable, répondit-i}. En vain la comtesse a demandé 
une audience pour plaider la cause de son mari. La reine a répondu 
a.sir Francis Knowles, qui s'était chargé de la pétition, qu'elle n’a- 
vait nullement l'intention de mettre le comte en liberté, mais qu'elle 
aimerait encore mieux le reldcher que d’admettre la comtesse en sa 
présence. Sir Francis Knowles a rapporté cette dare parole 4 mylady 
en y ajoutant des reproches contre elle et son mari pour s‘étre fails 
papistes, disait-il, uniquement par mécuntentement et dans l'inten- 
tion d’offenser Sa Majesté. Le comte s’est entendu accuser aussi 
d’avoir changé de religion par politique. « Kdrange politique, a-t-il 
répondu avec douceur, qui aboutit 4 me faire perdre la liberté, et 4 
comprometire ma fortune et ma vie | » 

Apres un troisiéme interrogatoire, la cour condamna lord Arundel 
& payer une amende de 10,000 liv., et l’abandonna au bon plaisir de 
Sa Majesté. Ce bon plaisir fut de lui infliger dix années de torture 
lente dans une prison affreuse, sans revuir sa femme méme sur son 
lit de mort. 


CONSTANCE SHERWOOD. 975 


Ji y avait trois ans que le comte languissait prisonnier quand je 
recus de lady Arundel cette lettre touchante : 

« Mon amie, ma vie s'’écoule et le temps ne m’apporte aucune con- 
solation. Dieu me préserve d’en murmurer. Je ne vois pas mon mari; 
je n’ai presque jamais de lettres de lui; ses serviteurs ne peuvent 
résister longtemps aux souffrances et aux privations; plusieurs ont 
été forcés par la maladie de quilter la Tour ot ils auratent succombé. 
Mylord a profité de ces occasions pour écrire au Pére Southwell et a 
moi, ct J aisu par ses domestiques que mon cher mari accepte son 
sort avec une soumission parfgite et une joie sublime. Il écrit 
& son pére spirituel : « Les douleurs de ce monde ne me lou- 
« chent guéres. Graces en soient rendues 4 Dieu et a vous, mon Pére, 
« dont les bons conseils ont fait ma foree! » et 4 moi: « Je vous con- 
« jure d’étre soumise a la sainte volonfé de Dieu, contente de tout 
« ce qu'il nous enverra, et de rester ferme et courageuse, quoi qu'il 
« puisse m’arriver. En cherchant 4 me nuire mes ennemis me font 
« le plus grand bien. Je suis, et, avec laide de la grace, j'espére étre 
« toujours prét a tout supporter. » 

« Oh! Constance, la chair et le sang se révoltent quelquefois en moi 
contre le glaive de la souffrance; mais pourrais-je me plaindre quand 

je vois mon époux bien-aimé alteindre au sommet de la perfection, 
et ne laisser jamais échapper un mot de murmure contre Dieu, ni de 
ressentiment contre ses plus cruels ennemis! Il fait d'une maniére 
sublime de nécessité, vertu. Il transforme son infect cachot en une 
cellule sainte, od il pratique tous les exercices de la piété et pré- 
pare son ame pour Ie ciel. Il ménage avec économie la chétive somme 
allouée pour son entretien ; la plus forte partie passe dans les mains 
des pauvres prisonniers. Les privations ct les maladies minent sa 
constitution, et il est bien différent maintenant, me dit-on, du por- 
trait que je conserve de lui dans ma mémoire. 

Je suis entrée en relations avec fa fille du Jieutenant!, elle a accepté 
30 livres sterling que je lui ai offertes, pour procurer 4 mon mari 
le moyen de communiquer avec un prétre nommé Bennet, en ce mo- 
ment prisonnier & la Tour. J'ai fait parvenir 4 mon mari toutes les 
choses nécessaires & la célébration de la messe; iljla sert avec humi- 
lité, et regoit fréquemment la sainte communion. Deux autres pri- 
sonniers sont admis au méme bonheur. Dieu veuille que cette inef- 
fable consolation ne devienne pas une occasion de danger pour 
mylord! c’est déja un sujet d'appréhension pour moi. Les gentils- 
hommes avec qui il se trouve en relation n’ont pas la réputation 
d’étre'prudents. Un seul mot peut devenir fatal en ce moment ou Jes 
esprits sont exaspérés par les préparatifs de la grande flotte espagnole. 

« Je souffre beaucoup de vapeurs qui me montent a la téle depuis 


ee i A A rh A i Er ER Sl A A OS a ct, a A PS 


976 CONSTANCE SHERWOOD. 


que j'ai appris subitement la mort inattendue de ma chére Margue- 
rite, pour laquelle j’avais une estime et une amitié bien justifiée par 
ses grandes vertus et son affection pour mol. 
« Votre amie, 
«a A. A. ann S, » 


Je restai longtemps ensuite sans nouvelles directes de lady Arun- 
del, et je sus par le bruit public, la triste destinée de son mari. Il fut 
compromis, accusé de haute trahison, et conduit devant le tribuual 
du Banc du roi 4 Westminster-Hall, sous la prévention d’avoir fait 
dire 4 M. Bennet une messe du Saint-Esprit, pour le succés de |'in- 
vasion espagnole, et d’avoir provoqué les catholiques 4 se réunir et 
faire des priéres & cette intention. En effet, le bruit ayant couru dans 
la prison que si les Espagnols abordatent en Angleterre, on ordon- 
nerait immédiatement 4 Londres le massacre de tous les catholiques, 
mylord exhorta tous ceux qui étaient dans la Tour, et fit prévenir 
ceux du dehors d'avoir recours 4 la priére pour conjurer le danger 
ou pour s’y préparer. Un ami expérimenté lui représenta que ces ma- 
nifestations pourraient étre mal interprétées et le pria de sen abstenir; 
mais il était trop tard. M. Bennet, auquel il s’était confié, cédantala 
crainte ou aux promesses, fit un faux témoignage et déclara que my- 
lord Arundel lui avait demandé une messe pour le succés de Ia flotte 
espagnole. Bientét aprés, pressé par le remords, il envoya au comtesa 
rétractation par écrit. Malgré cette preuve évidente et les dénégations 
les plus formelles, lord Arundel fut déclaré coupable de haute tra- 
hison et condamné. Mais l’exécution de la sentence fut différée, la 
reine étant décidée 4 épargner sa vie sans lui rendre jamais la li- 
berté. Ses propriétés et celles de sa femme furent confisquées au 
‘profit de la couronne; et ces deux époux furent plus durement trai- 
{és encore qu’auparavant, comme on le verra dans la lettre su'- 
vante : 

« Ma chére Constance, je n'ai pas osé t’écrire, depuis que je sais, 
par une douloureuse expérience, que les hommes en ce temps-(), 
deviennent bien facilement des traitres. Je ne doute pas que tu 
n’aies partagé mes angoisses pendant les jours funestes ou je trem- 
blais pour la vie de mon mari. Hélas, un sursis lui est accordé, mais 
il sait bien qu’il n’a plus rien 4 espérer en ce monde; et il envisage 
avec une admirable fermeté la perte de sa Jiberté, de ses biens, ¢ 
de sa vie. J'ai eu de mon cdté de pénibles épreuves a subir; en exe- 
cution de l’arrét qui confisque nos biens, ma maison a été visitée et 
pillée; j’ai été appelée devant le tribunal et durement interrogée. Les 
autorités auxquelles je suis forcée d’aller demander quelque adoucis- 
sement 4 ma misére, quelque soulagement pour mon mari, me re- 





CONSTANCE SHERWOOD. 977 


coivent indignement et rejettent mes pétitions avec mépris. Tous 
nos biens ont été saisis au nom de la reine; on m’a laissé provisoire- 
ment trois lits. Quand des affaires me forcent 4 sortir, je suis obli- 
gée d’aller 4 pied, n’ayant plus de voiture. Je n'ai gardé que deux 
serviteurs, y compris la bonne de mes enfants. Je vends mes bijoux 
et je travaille pour vivre, car je ne recois pas encore la pension de 
huit livres par semaine, que la reine a fixée pour |’entretien de ma 
famille; je ne me trouverai pas trop pauvre, si le Tout-Puissant per- 
met que je recoive ce secours. Il doit suffire 4 une femme chré- 
tienne d’étre @ l’abri du besoin, et j'ai méme promis & Dieu de pré- 
lever sur ma pension, cent marcs par an pour les pauvres. 

« La reine ne me laisse malheureusement pas vivre tranquille a 
Londres. J'ai regu plusieurs fois l’ordre de m’éloigner. Mes infirmités 
me rendent cependant nécessaires les soins de bons médecins. Je 
voudrais ne jamais quitter Arundel-House. Il me semble que j’y suis 
moins loin de mylord ; cependant on continue 4 me refuser l’entrée 
de la prison. Lady Latimore et plusieurs autres voient leurs maris; 
moi seule je n’ai pu rien obtenir. Cette cruelle privation devient plus 
douloureuse encore depuis que je sais mon cher mari malade. Jen’ai 
de ses nouvelles que par la fille du lieutenant. Elle me raconte de 
lui des traits de bonté et de patience qui tout 4 la fois me consolent 
et déchirent mon cceur. Jamais on ne l’a entendu se plaindre de 
rien; doux et humble quand il s’agit de lui-méme, il défend hardi- 
ment la religion et ses ministres si on ose Jes attaquer devant lui, 
et montre parfois sa gaieté naturelle dans ses conversations avec le 
lieutenant. Vous savez sans doute que le bon Pére Southwell a été 
arrélé chez M. Bellamy aprés avoir été dénoncé par la malheureuse 
fille de ce gentilhomme. On I’a enfermé 4 la Tour et par l’interven- 
tion de miss Hopton , mylord lui a parlé une ou deux fois. 

« Que ma destinée est étrange, ma chére Constance. Mon mari que 
j aime si tendrement est vivant prés de moi, je ne suis séparéede lui 
que par l’épaisseur d'une muraille, et je ne le vois jamais! Les an- 
nées succédent aux années et mon coeur tombe en défaillance dans 
une attente douloureuse et toujours trompée! Je n’ai plus qu'une 
derniére et bien triste espérance, et je prends soin de ma santé pour 
avoir encore des forces quand Je moment sera venu; ce moment que 
j’ai sans cesse devant les yeux, que je redoute, que je voudrais éloi- 
gner de toutes mes forces! je désire vivre assez pour le voir et mou- 
rir ensuite s'il plait a Dieu. Quand mon Philippe sera sur son lit de 
mort, je ne crois pas qu'il existe sur la terre une femme assez bar- 
bare pour me refuser d’aller auprés de lui et de recevoir son dernier 
baiser. Oh! mon Dieu, faut-il que ce soit 14 ma seule consolation, 
mon unique espoir ! » 











978 CONSTANCE SHERWOOD. 


Je passe sous silence plusieurs autres lettres que je recus a de 
longs intervalles; dans l'une d’elles, lady Arundel pleurait la mort 
de son fidéle ami, du guide de son Ame, le Pére Southwell, exécaté 
4 Tyburn, et m’annongait aussi la mort de M™* Wells. 

Six mois aprés, ma pauvre amie me racontait ainsi les derniers 
moments de son mari: 

« Ma bien chére Constance, tout est fini, et mon cceur écrasé de 
douleur vient chercher une sorte de soulagement, en te répétant, 4 
toi qui as connu les vertus de mon cher lord et mon amour pour lui, 
ce que j'ai appris sur les derniers instants de sa vie mortelle. Ne crois 
pas que j‘aie eu le bonheur de le revoir, et qu'il soit mort dans mes 
bras. Non; les priéres d’un mourant n'ont pas pu obtenir ce queje 
sollicitais en vain depuis dix ans. Ses serviteurs m‘avaient fait savoir 
que sa santé: déclinait rapidement. Il croyait lui-méme depuis plu- 
sieurs mois que sa fin approchait. Ses exercices pieux devenaienl 
presque continuels, ses pensées étaient de plus en plus tournées vers le 
ciel et vers Dieu. Dans les heures fixées pour sa promenade et sa rt- 
création, ses conversations avec son gedlier, son domestique ou le 
lieuténant, roulaient toujours sur des sujets profitables et religieus, 
et de préférence sur le bonheur de ceux qui souffrent pour l'amour 
de notre Sauveur. Il avait écrit de sa main sur la muraille de s 
chambre cette sentence latine : Quanto plus afflictionis pro Christo i 
hoc sxculo, tanto plus gloriz cum Christo in futuro; et il la répétait 4 
ses serviteurs en les exhortant et en s’encourageant lui-méme 4 soul- 
frir avec patience et avec joie. 

« Au mois d’aout, on m’apporta la nouvelle qu’aprés avoir mange 
4 son diner une sarcelle rétie, il était tombé subilement si malade 
qu’on le croyait empoisonné. Je lui envoyai les antidotes et les re- 
médes que je pus me procurer ; mais ce fut en vain; Je mal ne put 
étre conjuré, il cénsuma son corps, qui devint semblable a un 
squelette, n’ayant plus que la peau sur les os. On dit partout qu'il 
été empoisonné. Hélas! je pense que le poison lent dont il est mort 
a été le manque d’air, de soleil, de soins affectueux et de tendre 
sympathie. Quand j'ai su son état désespéré, je me suis passionne- 
ment rattachée a l’espoir de le revoir; mais on m’a conseillé dene 
faire personnellement aucune démarche pour obtenir cette grace. 
Je n'aurais réussi qu’a mettre la reine en fureur parce qu'elle m’a 
toujours détestée; tandis qu’au contraire, mylord lui ayant plu au- 
trefois, on espérait que le sachant mourant, elle éprouverait de la 
pitié pour lui. Elle avait en quelque sorte promis a ses amis qu'il 
verrait sa femme et ses enfants avant de mourir; sentant qu'il 0% 
vait plus longtemps & passer en ce monde, mylord écrivit une lettre 
trés-humble pour prier Sa Majesté d'accomplir cette promesse. 1é 


CONSTANCE SHERWOOD. 979 


lieutenant de la Tour porta la lettre, ja remit lui-méme dans les 
mains de Ja reine et rapporta la réponse de sa bouche. Quelle fut, ma 
chére Constance, cette réponse envoyée 4 un mourant? Dieu fasse 
miséricorde & ja reine ! Philippe luia pardonné et moi aussi ; sinon 
dans le premier moment, maintenant au moins je puis dire que je 
lui pardonne du fond de mon ceeur. La couronne de mon cher époux 
serait moins glorieuse si la reine ne lui ett pas infligé le martyre du 
coeur. 

« Elle a chargé le lieutenant de lui dire « que s'il voulait aller a 
« l’église protestante, ne fit-ce qu'une seule fois, elle lui accorderait 
« sa demande et lui rendrait méme ses honneurs et ses biens, avec sa 
« faveur royale. » Qu’étaient les honneurs et les biens aux yeux de 
ce saint mourant? Qu’ était la faveur royale pour cette 4me qui mon- 
tait au ciel ? Alors eut lieu la supréme offrande, le dernier sacrifice, 
le calice des plus saintes affections humaines fut arraché 4 ses lévres 
desséchées, et tout fut accompli; l'amertume de la mort était passée... 
Il remercia le lieutenant, lui dit qu'il ne pouvait accepter la condition 
que la reine mettait a ses offres et exprima le regret de n’avoir 
qu'une vie a perdre pour la sainte cause de la foi. Un trés-digne 
gentilhomme qui était présent m’a répété ses paroles, qui ont été 
rapporiées de méme & lord Montagu par son beau-pére, mylord 
Dorset. Constance, en apprenant ce cruel refus, un tumiulte terrible 
a bouleversé mon 4me. Celui que j’aimais depuis si longtemps et si 
passionnément allait mourir tout prés de moi, seul, sans moi, sans 
l'assistance d'un prétre; on ne permit ni au Pére Edmond qu'il de- 
mandait ni a aucun autre de lui apporter les consolations religieuses; 
il allait mourir sans avoir auprés de son lit une figure amie, un pa- 
rent 4 qui il put parler et exprimer ses derniéres intentions. Il ré- 
clama la présence de son frére Guillaume ou de son oncle lord Henry 
pour leur faire ses adieux. Elle ne lui fut pas accordée. Il n’a pas 
méme pu obtenir la visite de son frére Thomas, quoique cc dernier 
soit toujours resté protestant. Ainsi la cruauté orgueilleuse d'une 
femme, perverlie par une haine implacable, séparait violemment ce 
que Dieu a uni et ajoutait aux douleurs d’une agonie dont elle était 
auteur, des amertumes capables de pousser sa victime au désespoir ! 
Comme un oiseau captif se brise contre les barreaux d'une cage de 
fer, mon cccur se débattit avec désespoir contre une torture dont je 
veyais la cause dans une volonlé humaine jusqu’au moment ot, 
graces 4 Dieu, les conyulsions de mon dme cessérent. Je découvris la 
main du Seigneur dans cette épreuve, j’'apercus sa volunté au-dessus 
de toutes les puissancs humaines ; et foul en me tordant sous la verge 
miséricordieuse d’un pére, je parvins a bénir la main qui me frappait. 
Un pareille angoisse n’aurait-elle pas été au-dessus de mes forces 





980 CONSTANCE SHERWOOD. 


sans une assistance spéciale de Dieu ? Il m’a soutenue par les exemples 
de piélé et de vertu extraordinaires que mon cher lord m’a laissés ; 
en les apprenant je rougis de moi-méme et je résolus de chercher a 
lui ressembler, au moins de loin. Quelle ceuvre de sainteté Dieu a fait 
par sa grace dans cette Ame choisie! Quelle douceur, quelle humilité, 
quelle noblesse de coeur! Il était devenu si faible qu’il ne pouvait 
plus quilter son lit. Les médecins continuaient a le visiler, mais 
plusieurs jours avant sa mort il les pria de ne plus revenir, son mal 
étant désormais sans reméde. Quand ils furent partis, sir Michel 
Blount, lieutenant de la Tour, qui avait été trés-dur pour son prison- 
nier vint s’agenouiller auprés du lit de Philippe et lui demanda hum- 
blement pardon. Mon bien-aimé mari lui répondit: « M. le lieutenant 
« je vous pardonne commeje désire que Dieu me pardonne a moi- 
améme;» puis il lui tendit la main avec bonté et lui dit en serrant 
la sienne : « Je vous demande aussi de me pardonner ce qui, dans 
« mes paroles ou mes actions, peut vous avoir offensé. » Le lieutenant, 
fondant en larmes ]’assura qu'il lui pardonnait de tout son ceur. 
Alors mylord, se soulevant un peu sur son oreiller, lui parla en ces 
termes: « Monsieur le lieutenant, vous m’avez traité avec durelé, 
« moi et mes gens; je ne veux pas récapituler nos justes griefs; je 
« yous ai pardonné du fond de mon cceur, je veux seulement vous 
« donner les conseils d’un mourant ; si vous savez les entendre, votre 
« salut et votre honneur s’en trouveront bien. Je ne parle pas dans 
« mon propre intérét; car Dieu dispose les choses de telle sorte que 
« je ne serai bientdt plus sous votre garde. Mais n’oubliez pas, mon- 
« sieur le lieutenant, que tout prisonnier en entrant dans ce donjon 
« est accablé de douleur, n’ajoutez pas 4 son affliction; c'est agir 
« sans humanité que de fouler aux pieds un malheureux gisant 4 
« terre. Dieu déteste les coeurs vides de miséricorde. Votre devoir es! 
« de garder, en sdrelé, et non pas de faire périr votre prisonnier pat 
« des sévérités inuliles. Souvenez-vous, mon bon lieutenant, que 
« Dieu tourne de son doigt Ja roue toujours en mouvement de nos 
a destinées ; nul ne sait l'avenir. Dans quelques jours vous serez peul- 
« étre vous-méme un prisonnier, gardé dans le lieu ot vous ave 
« gardé les autres. Il n’est pas une calamité humaine que vous ne 
a puissiez subir 4 votre tour. Adieu, monsieur le lieutenant, pendant 
« le temps bien court que je demeurerai encore ici, venez me voit 
« quand vous voudrez, vous serez toujours recu a coeur ouvert 
a comme un ami. » Mon cher lord semble avoir eu un pressentiment 
prophétique en s’exprimant ainsi, car sept semaines seulement apres 
sa mort, sir Michel Blount, disgracié, a perdu sa place et a été en- 
fermé dans la Tour. 


« Maintenant, il faut que ma main tremblante copie la dermére 





CONSTANCE SHERWOOD. . 981 


lettre de mon bien-aimé mari, pour vous l’envoyer, mon amie; votre 
coour ne fait qu’un avec le mien; vous avez connu mes souffrances 
pendant les longues années ou: de funestes influences m‘avaient ravi 
l’affection d'un époux, dont le retour m’a donné de trop courts in- 
stants d’une félicité parfaite. Vous verrez dans ses derniers adieux 
les preuves de son humilité et de son amour pour moi qui feront 
couler des larmes de vos yeux; les miens restent toujours secs; mes 
derniers malheurs semblent avoir tari en eux la source des larmes. 

« Ma bonne et chére femme, il faut que je vous dise mon dernier 
« adieu en ce monde; je ne connais personne sur Ja terre que j’aie 
« autant offensé que vous; j'estime donc comme un grand bienfait 
« de Dieu de pouvoir encore une fois implorer votre pardon. Je vous 
« supplie humblement et du fond du cceur de me l’accorder pour 
«l'amour du Seigneur et par charité; en recevoir ]’assurance sera 
« ma plus grande joie dés 4 présent, ct ma meilleure consolation au 
« moment ot: mon 4me quittera mon corps ; je prends Dieu 4 témoin 
«a du regret que j’éprouve de ne pouvoir réparer mes torts envers 
a vous. L’adversité a éclairé mon esprit ; j'ai dans Je coeur un repen- 
« tir sincére de toutes mes fautes et,une confiance entiére dans |’in- 
« finie miséricorde de Dieu, qui m’a permis d'expier mes désordres, 
« qui daigne me les pardonner et m’accorder la grace de mourir plein 
« d’espérance et de joie. » 

« Mon cher mari a passé les derniéres heures de sa vie en priéres ; 
tantét disant son chapelet, tant6t récitant des psaumes qu'il savait 
par coeur. Vers le matin, il vit ses serviteurs debout et pleurant au- 
prés de son lit et leur demanda « Quelle heure est-il? — Environ 
« huit heures lui répondirent-ils. — Eh bien! reprit mylord, j'ai 
« presque achevé ma course etje touche 4 la fin de ma vie mortelle. » 
Il les supplia de ne pas se désoler, les assurant que, par la grace de 
Dieu sa fin serait heureuse et paisible. Cela dit, il continua son cha- 
pelet d'une voix faible, creuse et qui s éteignait de plus en plus. Il ne 
cessa pas de prier tant qu'il eut assez de souffle pour murmurer les 
noms de Jésus et de Marie : ce furent les derniers mots qu’on lui en- 
fendit prononcer en ce monde. Couché sur le dos, les yeux fixés vers 
le ciel, ses longs bras maigres et décharnés hors du lit, les mains 
croisées sur sa poitrine, il expira doucement vers deux heures de 
l’'aprés-midi, sans aucun signe de douleur, sans un gémissement; 
fournant sa téte un peu de cété comme un homme qui tombe dans 
un paisible sommeil, il remit dans les mains de Dieu son dme que le 
Créateur avait faite pour sa gloire. Vous savez, ma chére Constance, 
que j'ai aimé mon mari depuis mon enfance; j’ai attendu son retour 
quand ils’est éloigné, j’ai mis mon orgueil dans ses vertus, j’ai chéri 
ses excellentes qualités, j'ai souffert de ses afflictions et maintenant 

Déceusne 1865. 695 





982 CONSTANCE SHERWOOD. 


il -ne’me reste plus qu’a pleurer sa mort dans un perpétuel veuvage, 
sans autre gloire que celle de lui avoir appartenu jusqu’é ce qu'il 
plaise & Dieu de m’appeler dans le monde éternel, ou j’espére hum- 
‘blement que ce cher époux a trouvé le repos de son ame. » 

La comtesse d’Arundel est maimtenant agée; Jes vertus de sa 
vieillesse répondent aux promesses de sa jeunesse. Ma plume ne s'ar- 
réterait pas si j’entamais ce sujet. J’ajouterai seulement pour termi- 
ner un récit déja trop long, qu’elle a tenu sa résolution de vivre et de 
mourir veuve. Sa vie édifie les catholiques et les protestants; comme 
l’Ecriture sainte le dit de la noble veuve Judith : « Personne n’a ja- 
« mais proféré un mot de blame sur elle, » et cependant les esprits de 

‘notre temps sont pleins de malice. Pour mon compte, je ne lis jamais 

ces paroles de l’Ancien Testament : « Ou trouvera-t-on la femine 
forte? » et la suite, sans penser & Anne Dacre, femme de Philippe 
Howard, camte d’Arundel et de Surrey. 

Apres’ un intervalle de plusieurs années, je viens de jeter les yeux 
sur mon manuscrit et de repasser en le lisant ma vie écoulée. Depuis 
la conclusion de mon réeit, un douloureux événement a eu lieu et 
"je ne’ puis le passer sous silence. Hubert, frére de mon cher Basile, 
a expié, l’an dernier, par’ ‘une mort: viokénte, la part qu'il a prise, 
s'il fant en ‘croire ses juges, ‘4 l’altentat connu sous le nom de la 
Conspiration des poudres. Hélas! il avait jadis renié sa foi pour arri- 
ver 4 la fortune. Se voyant trahi par elle, il s’est retourné avec-rage 
contre les hommes puissants, autrefois ses amis et ses corrupteurs. 
Il s'est associé & des étres pervers. A-l-if été leur complice? A-t-il 
connu leurs desseins criminels? Dieu scul: le sail. J’ai lieu de croire 
qu'il est mort pénitent. Il est permis sans doute d’espérer le salut de 
ceux qui subissent en ce monde le chatiment et la honte. C’est pour 
Tes pécheurs orgueilleux qui ‘descendent dans leurs tombeaux pom- 
‘peux sans expiation et sans absolution qu’il faut trembler. 

Basile a recouvré ses propriétés 4 la mort de sori pére. Car notre 
reine actuelle a révoqué la sentence de bannissement. Plusieurs de 
ses amis l'ont pressé de revenir en Angleterre; mais pour beaucoup 
de raisons il a refusé méme dy penser et il a affermé ses proprictés 
‘pour la somme de 700 livres, 8 sous, 6 deniers. 

‘Nos enfants sont maintenant élevés. Muriel n’a pas suivi l’exemple 
: de sa marraine ; elie a épousé pour son bonheur et pour le nétre, un 
‘ trés-aimable gentilhomme, fils de M. Yates, et elle est allé habiter 
un chateau’ dans 1é Worcestershire. Anne, filleule de lady Arundel, 
veut étre religreuse de Sainte-Marie; c'est ainsi que les Francais 
‘“nommenties dames que le grand et bon évéque de Genéve a rassem- 
biées 4 Annecy, pour reeucillir dans leur petite ruche le miel de la 
dévotion ‘aw niifteu-du jatdin de la religion. L’idée de notre fille pa- 





CONSTANCE SHERWOOD. 983 


rait étrange, car cet ordre est nouveau dans I’Eglise et le pays ou il 
prend naissance bien éloigné. Le temps fera voir si telle est la vo- 
lonté de Dieu, qui ne pourra manquer d’étre aussi la ndtre. 

Ce qui me plait le plus dans mon fils Roger, c’est qu’il est le por- 
trait de son pére et tout semblable 4 mon cher Basile pour la bonté. 
Je ne désire pour lui que de suivre toujours en tout un si bon mo- 
déle, 

Adieu ma plume, mon encre, vieux compagnons que j’ai repris 
pour un instant d’une inain moins ferme qu’autrefois! vous ne me 
servirez plus désormais que pour m’acquilter des devoirs ordinaires 
du ménage et de l'amitié. 


Lapy Georcina FULLERTON. 


LE JARDIN DU LUXEMBOURG 


ET LE DECRET DU 25 NOVEMBRE 


...Hae tam culta novalia miles habebit! 
Barbarus has segetes ! 
(Vineizs.) 


« Le jardin public dépendant du Palais du 
Luxembourg sera limité au nord et 4 l’ovest 
par deux voies publiques partant : la i" du 
boulevard Saint-Michel, en face la rue l’Abbe 
de-l'Epée; la 2° de la rue de Vaugirard, «1 
face la rue Férou. — Notre ministre des finances 
est chargé de l’exécution du présent décret.» 


(Décret du 25 novembre 1865.) 


Paris, quand il se met 4 dormir, ne s’éveille pas facilement. Pendant 
ses longs accés de résignation intermittente, on peut lui ravir le droit 
de s’'administrer lui-méme par un conseil municipal élu, bouleverser 
de fond en comble toutes ses habitudes, détruire ses rues par centaines 
et ses maisons par milliers, mutiler ses parcs et ses promenades, faire 
passer a travers ses monuments, ses hotels et ses jardins, des boule- 
vards tout neufs qui vont droit devant eux comme des boulets de 
canon, l’exproprier en masse pour l'offrir en holocauste sur les au- 
tels de l’utilité publique, sans parvenir 4 émouvoir profondémenl 
en lui d’autre fibre que celle de la curiosité. Paris est oublieux et mo- 
bile: il se repose d'une agitation par une autre; l’incident du jour 
lui fait oublier l’événement de la veille, et la sensation de lheure 
présente s'efface elle-méme devant la distraction du lendemain. 

Voici prés d’un mois pourtant que le Moniteur a publié le décret 
relatif & la limitation du jardin du Luxembourg, et le sujet n’a rien 
perdu de son actualité. Un mois, c’est un siécle dans cette ville dévo- 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 985 


rante, fiévreusement emportée ‘dans un tourbillon d'affaires et de 
plaisirs toujours renaissants, dans cette ville qui a résolu le probléme 
du mouvement perpétuel, ot les bruits les plus ambitieux et les émo- 
tions les plus profondes ne peuvent prélendre qu’a une immortalité 
de huit jours. Eh bien! malgré tant de choses, petites ou grandes, 
sérieuses et surtout frivoles, survenues depuis celte date du 25 no- 
vembre dernier ; malgré les représentations de Compiégne, la Bible 
illustrée par Doré, les malheurs d’ Henriette Maréchal, -les causeries 
de la Société des gens de letires, les conférences du Pére Hyacinthe 
et la discordante levée de boucliers de ses adversaires, la mort du roi 
Léopold et l’avénement ou l’avortement de la question belge, l’arrété 
du Conseil académique contre les orateurs de Liége et les tumul- 
tueuses protestations des Ecoles, la douloureuse stupéfaction du 
premier jour dure encore tout entiére, et le mouvement unanime 
qui accueillit la mesure n’a rien perdu de son intensilé. Est-il beau- 
coup de décrets qui puissent se vanter d'une fortune pareille? 

Assurément, on a supprimé bien autre chose et de bien autres 
choses que le jardin du Luxembourg ! Nous avons eu des deuils plus 
solennels a porter. Qui pourrait s’étonner cependant que celui-la, 
entre tous, ait touché le ‘Parisien droit au coeur? Ce dernier coup, 
frappé a l'endroit sensible, achéve, pour ainsi dire, jusque dans les 
fibres délicates de la vie intime et des plus chéres habitudes de 
chaque jour, les blessures de la vie publique. Ce n’est qu'une goutte 
d’eau, si l'on veut, mais de celles qui font déborder le vase. Tel qui 
croyait avoir appris depuis douze ans 4 ne plus s’émouvoir, qui avait 
vu supprimer la tribune sans rien dire et rayer dix journaux sans 
bouger, a tressailli quand on atouché a son jardin. Tel aussi qui 
suivait d’un regard indifférent, — joyeux et admirateur peut-étre, — 
les embellissements du boulevard Magenta et du parc de Monceaux, 
sestavisé tout & coup qu’il serait temps d’enrayer un peu, en se voyant 
atteint lui-méme, sur un terrain ot il se croyait en sdreté, par le 
plus effroyable, mais, au fond, le plus logique de ces embellissements. 

Nous n’aurons pas le courage de leur reprocher leur inconsé- 
quence, et de répondre a ces lamentations trop tardives par le mot 
de la comédie: « Tu J’as voulu, Georges Dandin! » Souvenons-nous 
plutét que les convictions égoistes, qu'on acquiert a ses propres 
dépens, si elles ne sont pas les plus respectables, sont du moins les 
plus vivaces et les plus indestructibles. C’est pourquoi, si mince 
qu'il puisse sembler en regard de tant d’autres, cet incident a son 
importance et sa gravité : en complétant le tableau d'une situation, 
il l'éclaire d’une irrésistible lueur aux yeux les plus rebelles ou les 
plus aveugles. 

Oui, malgré la célébrité légitime de quelques- uns de ceux qui l’ont 





986 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


précédé, le décret du 25 novembre 1865, on peut en jurer, restera 
mémorable entre tous. Il a désormais sa place marquée pour tou- 
jours dans la mémdire des Parisiens et dans les annales de la ville. 

Du premier coup, les émules de M. le préfet de la Seine, stimulés par 
a@’héroiques exemples, ont trouvé moyen de dépasser leur maitre, et 
de le faire presque oublier. On dira, et i! faudra bien que les histo- 
riens les plus froids ou les plus complaisants le répétent chacun a 
son tour: « Ce magnifique jardin, créé.par Marie de Médias, |ibé- 
ralernent abandonné aux .Parisiens par Gaston d'Orléans, par la 
grande Mademoiselle et par tous les autres propriétaires du palais, 

que la plus décriée des filles du Régent eut seule le courage de fer- 
mrer quelque femps au public, mais qu'elle finit par lui restituer 
devant le cri d'indignation générale dont Saint-Simon a porté le té- 
moignage jusqu’s nous; ce jardin agrandi par la Convention, par le 
Consulat, par le premier Empire, embelli par Louis-Philippe fur 
méme, sous qui ]’extension de I’édifice, bien qu'elle n’edt touché en 
rien aux espaces plantés d’arbres et disposés pour la promenade, fut 
soigneusement compensée par |’ établissement de nouveaux parterres, 
d’ouverture de nouvelles perspectives et d’entrées nouvelles; ee jar- 
din respecté par toutes les révolutions, toutes les émeutes et toutes 
les Invasions, objet d'orgueil et de joie pour les Parisiens, a été mu- 
tilé, ‘saccagé, rogné de sa plus belle moitié, sous le régne du suf- 
frage universel et de la restauration de la ville de Paris! » 

Allons, Messieurs de !’édilité, voila une ‘inscription qui fera mer- 
veille sur une de ces plaques de marbre que vous aimerz tant a 
placer au frontispice de vos ceuvres, afin que la postérité n’en 
ignore ! Il est juste de ne pas oublier celle-la, puisqu’il est écrit sur 
la fagade de tous les monuments, sur toutes les places publiques et 
& tous les coins de rues, que vous tenez 4 faire de pare une ville 
neuve et qui date de vous! 


II 


Ainsi donc, rien n’a pu nous protéger contre cet autre bienfait, au- 
quel n’avaient point pensé dix gouvernements rétrogrades et routi- 
niers, et qui les eit fait reculer d’effroi s'ils avaient pu y songer seule- 
ment. Rien : nil’explosion du sentiment public, lorsque transpiréreat 
les premiers soupcons d’une mesure a laquelle on eut le tort de ne pes 
croire parce qu'elle était incroyable, ni les bonnes paroles des jour- 
naux officieux, qui avaient mis une effrayante condescendance a 
nous rassurer contre les alarmistes de parti pris, ni linnocente op- 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 987 


position de la presse, ni, ce qui est plus grave, le vote unanime du 
Sénat contre cette rue de Médicis, jetée comme une pierre d’attente 
dans ce jardin promis en proie aux magons de la préfecture. L’abime 
appelle l’abime. Les pierres de la rue de Médicis ayaient ouvert la 
bréche aux moellons des boulevards qui vont secroiser a angles droits 
sur Pemplacement des vieux arbres mis a l’encan, des fleurs jetées 
au tombereau, des pelouses envahies par Je bitume et le macadam. 

Depuis que le grand corps conservateur de |’empire n'a pu méme 
cconserver son jardin, l’illusion n’était guére possible, méme aux plus 
naifs. Mais pour ceux qui l’avaient le mieux prévue et prédite, Ja 
blessure n’en saigne pas moins cruellement. Et d’ailleurs, en dépit 
des rumeurs sinistres, en dépit de‘ tant de symptémes et de pro- 
nostics menacants, en dépit des assurances de la presse officieuse et 
de celles qu’avaient prodiguées M: le préfet de la Seine 4 la tribune 
du Sénat, en 1861, en dépit de:tout, chacun sobstinait 4 garder 
un de ces espoirs rebelles, qu'on n’ose s'avouer 4 soi-méme, et qui 
sont le dernier refuge du désespoir contre les-plus écrasantes évi- 
-dences. ' 

C'est fini maintenant. Un décret a passé 14. Les architectes prépa- 
rent leurs équerres et leurs compas; les. ingénieurs tendent leurs 
cordeaux ; les Limousins gachent leur mortier. Les passants attristés 
rencontrent sous les quinconces des arpenteurs prenant la mesure 
du cercueil, honteux de la besogne qu’ils font et de‘ia ouriosité lu- 
gubre qui les suit. Ce que n’edt point osé l’ennemi: dans une ville 
‘prise d’assaut, nous l'allons voir se poursuivre tranquillement sous nos 
yeux. Cette mutilation d’un des plus beaux parcs du monde, cette mise 
4 sac d’un jardin splendide, que l'Europe nous enviait, il s est trouvé 
une commission francaise, dont les noms, grace aux révélations du 
Constitutionnel, ne manquent plus 4 notre gratitude, pour la pro- 
poser aux ministres, et trois ministres pour la soumetire 4 la signa- 
ture impériale! Un ministre des finances, soil! Mais un ministre des 
beaux-arts!... Le Luxembourg, parure, asile, charme et: parfum 
de Paris , le Luxembourg sera défoncé & coups.de pics et démoli & 
-coups de pioches, comme ces baraques malsaines a travers lesquelles 
le trident.de M. Haussmann fait passer le jour et la lumiére. On va 
déblayer le quartier de‘cet incommode jardin qui encombrait la car- 
culation. Ah! c’est 4 en pleurer, puisque nous ne pouvons rien de 
plus. 

Non, nous ne pouvons rien de plus, et je sais mieux que personne 
la vanité de ces lamentations. La plainte manque de dignité, quand 
elle est inutile. Elle lest ici, je Pavoue. Tout est inutile, avant 
-comme aprés ; mais, 4 moins d’étre un des muets du sérail, je sens 
bien que je ne pourrais me taire. Que les stoiques m’excusent si la 











988 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


douleur m’arrache un cri, impuissant comme tous les autres, ct que 
les grands esprits, qui ont planté leur tente dans les plus hautes 
sphéres de la politique, pardonnent 4 un Parisien de la rive gauche 
Végoiste faiblesse de pleurer sur un jardin, ot ‘les plus doux 
et les plus chers souvenirs lui rient 4 tous les arbres, comme il 
pleurerait sur un ami perdu ou mutilé. Les polémistes joviaux dela 
presse officieuse peuvent s’en égayer a leur aise. Qu’ils raillent, avec 
cette supériorité d'atticisme qui sied st bien 4 leur position, avec 
cette ironie pleine de bon godt et de dignité qui ajoute tant de 
charme a leur force, le lyrisme élégiaque des courtisans du Luxem- 
bourg. Rien n'est plus plaisant, en effet, etce ne sont pas des gens 
d’esprit comme eux qui se passionneraient pour si peu de chose. Ils 
m’accorderont du moins qu’un gémissement n’a rien de factieux, 
et que, sans étre un rebelle, il est bien permis de crier sous le coup. 

La sagesse populaire donne vingt-quatre heures au condamné pour 
maudire ses juges: qui pourrait refuser la méme indulgence aux dé- 
fenseurs du Luxembourg, si rudeinent frappés sans avoir été en- 
tendus, quand il ne s’agit surtout ni de maudire le juge, ni méme 
de l’attendrir et de le désarmer, mais simplement de se soulager par 
l’expansion d’une douleur que la causticité proverbiale de M. Boniface 
n’empéche pas d’étre trés-réelle, et qu’ils ne pourraient contenir sans 
en étouffer! Je rends d’ailleurs cette justice aux embellisseurs forcenés 
de Paris que, s’ils ne se laissent détourner par aucun obstacle, et mar- 
chent droit au but en fauchant tout sur leur passage, ils se laissent 
tranquillement discuter, en gens surs de leur force et dédaigneux de 
stériles clameurs. 

A quoi bon accumuler les démonstrations devant des yeux qui se 
sont fermés pour ne point voir et des oreilles qui ne veulent point 
entendre? A quoi bon répéter une fois de plus ce que tout le monde 
sail, ce qui n’a rien empéché et qu'on n’écoutera méme pas? Ainst 
raisonnent les fatalistes endormis dans leur apathique résignation. 
Qui, je le crains comme eux : la stupeur profonde d’une moitié de 
Paris, le long soupir qui s’éléve tout le long de la montagne Sainte- 
Geneviéve, les exclamations , les récriminations, les protestations ne 
changeront riena ce coup-d’Etat contre un jardin innocent qui ne faisait 
d’opposition 4 personne. L’énergique et universel soulévement de 
opinion, que des optimistes par trop ingénus ont la naiveté de re- 
garder comme une infranchissable barriére, ne sera méme pas un 
grain de sable sous le pied tout-puissant qui s'appréte 4 broyer le 
Luxembourg. M. Haussmann lui-méme se porterait caution pour ces 
disciples trop zélés, formés & sa grande école, que je demanderais ci- 
vilement & M.'Haussmann la permission de ne le croire qu’a demi, 
comme j’ai pris la licence de ne pas ‘croire plus qu'il ne fallait 4 ses 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 989 


belles promesses de 18641. Si les motifs de la mutilation étaient ceux 
qu’on met en avant, nous pourrionsespérer ; mais ils sont tout autres, 
et d'une nature a ne guére laisser d’illusion. Je ne sais rien de plus 
alarmant que le soin méme avec lequel on les relégue dans l’ombre. 
Le jardin du Luxembourg est une de ces projes opimes, couvées de- 
puis longtemps, et dont on ne s écarte un moment que pour y revenir 
ensuite avec un appétit doublé par le retard. Voici quatre ou cing ans 
pour le moins que les esprits pratiques murissent ce grand projet, 
dix fois quitté et dix fois repris, Et quand on le croyait définitivement 
enterré, il faisait son chemin sous terre, et éclatait tout a coup avec 
le décret du 25 novembre, comme un coup de tonnerre dans un ciel 
serein. 

Qu’on ne m’accuse pas de retourner a plaisir le fer dans 1a plaie ; 
ce que je youdrais seulement, c'est que les défenseurs du Luxem- 
bourg ne se fissent point d’illusions chimériques. Il importe de ne pas 
se laisser endormir dans une sécurité trompeuse, qui tournerait con- : 
tre nous, comme elle a déja fait. On a pris notre incrédulité pour de 
l'indifférence : on prendrait notre apaisement pour une conversion. 
Il y a des gens dont le métier est de désarmer l’opinion en la caressant, 
de ja rouler dans le mie] comme ces insectes qu'on roule dans le sable 
pour les engourdir, dela bercer de vagues promesses, en la laissant 
croire 4 des concessions qui, le jour venu, se changent en mystifica- 
tions. Sous peine d’étre dupés une fois de plus par notre propre 
mollesse, tant que le décret n’aura pas été formellement rapporté, 
tant qu'il n'y aura pas eu du moins, a la tribune ou au Moniteur, une 
déciaration formelle et sans ambage, tenons-nous sur nos gardes et 
faisons sentinelle. 

Pourtant si l’on me disait que j’ai la faiblesse de garder moi- 
méme, dans je ne sais quel repli profond du cceur, une de ces espé- 
rances contre l’espérance dont je parlais tout & l’heure, eh bien, 
oui, je ne m’en défends pas. Je veux agir du moins comme si cela - 
était vrai, et discuter le décret du 25 novembre, en lui faisant l’hon- 
neur de ne pas le prendre pour irrévocable. Tant qu'il reste une 
lueur d’espoir; si légére qu'elle soit, on se doit d’y lever les yeux et le 
coeur. Dieu merci! les décrets eux-mémes nesont pas tous infaillibles - 
et irrévocables : nous l’avons bien vu, le jour ot l’on a bati le théatre 
du Chatelet & l’endroit précis que certain décret avait marqué pour 
l’emplacement du nouvel hétel des Postes. II est possible que l’admi- 
nistration recule devant un désespoir dont elle n’avait assurément pas 
prévu l’étendue. Fasse le ciel qu'un événement semblable permette 4 
ces ingénus obstinés, un moment étourdis de ce coupinattendu, mais 
qui, quinze jours aprés, avaient repris toute leur quiétude, de triom- 
pher 4 mes dépens : jamais je n’aurai senti plus de bonheur 4 me 


990 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


voir humilié dans mon amour-propre de Cassandre. Mais on n'a quel- 
que chance, si vraiment il en existe, d’alteindre le but ardemment 
souhailé, qu’en ne se laissant pas distraire un moment par cet opti- 
misme béat dont les innombrables défaites n'ont pu: guénir l’incurable 
crédulité, et en ne cessant d opposer a une menace toujours présente 
le rempart, hélas! bien insuffisant, d'une protestation qui ne se lasse 


pas. 
MI: 


Le décret commence par mettre prudemment le Sénat hors de 
cause. On se tient 4 distance respectueuse de son jardin; om ne tou- 
che qu’a celui des nomades, et cest le public seulement qu’on 
exproprie. Jignore comment le Sénat prendra cette distinction spé- 
cieuse. Si mes souvenirs sont fidéles, il n'y semblait nullement 
préparé en 1861, et M. lemarquis d'Hautpoul, grand référendaire, 
affirmait hautement et officiellement, au nom de tous ses collégues, 
leur droit sur le jardin entier, ajoutant gu'ils ne pouvaient en étre 
dépossédés que par un sénatus-consulte, c'est-a-dire quelque chose 
de plus solennel qu'une loi, et qui est autant au-dessus d’un simple 
décret que le Sénat lui-méme est-au-dessus d'un conseil municipal. 
Nous voici loin de compte. Mais les discussions se suivent et ne se 
ressemblent pas. En outre, M. le grand référendaire est mort, ce qui 
pourra lui épargner le chagrin de changer d’avis. 

Peu importe apres tout. Que le Sénat n‘ait pas de priviléges a faire 
valoir sur le jardin du Luxembourg, qu'il ne soit pas admis 4 plaider 
comme intéressé personnellement dans la cause, il n’en garde pas 
moins des droits qu’il peut exercer doublement, en volant d’abord 
sur la pétition des Parisiens, puis sur l’aliénation proposée par le 
gouvernement. A vrai dire, on ne comprend pas trés-bien.la pertée 
que le décret semble attacher a cette distinction ; je suppose qu’il n’a 
pasentendu déclarer que, pour appartenir simplement au public, le 
jardin du Luxembourg fit moins inviolable et moins sacré que s'il 
appartenait au Sénat. Ce serait la woe théorie assez irrévérencieuse 
pour le régime du suffrage universel. 

De plus habiles ont déja traité 4 fond 1a question Legale; pour mei, je 
ne veux ni ne puis l'aborder qu’au point de vue du bon sens et de Ja 
bonne foi. A coup sir, un simple décret peut déeider une opération 
de voirie 4 travers le Luxembourg. La loi sur l’expropriation, telle 
qu'on la comprend et qu'on l'applique aujourd hui, autorise I’ admi- 
nistration 4 décider tous les tracés de rue qu'elle juge & propos, par- 
tout of cela peut lui plaire. Outre les rues Férou et de l’Abbé-de- 


LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 991 


l'Epée, elle peut continuer de la méme facon la rue Vavin, la rue 
Soufflot, la rue de Fleurus, et les légistes n’auront rien a dire. Par 
Ja méme, le terrain domanial compris dans le tracé se trouvera in- 
corporé a la voie publique. Mais elle ne peut ni y élever une caserne, 
mi le vendre pour y batir des maisons. Les parties séparées du jar- 
din restent la propriété du Domaine, tant qu’une loi n’est pas inter- 
venue; et le Domaine est libre de les laisser en terrain vagues, d’y 
planter méme des choux et des pommes de terre, comme avait fait 
la Révolution. Rien de plus, il est vrai; mais qu’a-t-il besoin de plus? 
et cela ne suffit-il pas amplement pour enlever de fait, sinon de 
droit, un jardin a sa destination premiére? C’est une véritable alié- 
nation, 4 peine déguisée, tracant la voie a l’aliénation définitive, 
et lui forgant la main. L’argument de I’utilité publique et celui des 
faits accomplis, si fort 4 la mode aujourd’ hui, sera ici complétement 
de mise; et qui ne voit de quel poids irrésistible peut peser dans la ba- 
lance, au jour de la discussion, la nécessité de mener une si belle 
entreprise & son terme naturel, et de ne pas laisser improductifs 
des terrains déja séparés ? On a tant de moyens de tourner un obsta- 
cle, et d’enlever, par une stratégie habile, une position qu'il serait 
dangereux d’attaquer de face | 

Non, le décret n'a pas dit en propres termes qu'il aliénait la moitié 
du Luxembourg, mais il l’a fait clairement entendre, et c’est bien la 
ce qu ila voulu. Cette aliénation, d’une part, il la préjuge et l'impose 
pour ainsi dire; de l'autre, il la commence lui-méme, en changeant 
l'affectation de la moitié du jardin et en l’enlevant au public. Le sen- 
timent universel ne s’y est pas trompé une minute, et |’unique dé- 
fenseur que le décret ait trouvé dans la presse l’a naivement confessé, 
tout en prenant la plume pour démontrer le contraire. Sile Luxem- 
bourg est limité par la continuation des rues Férou et de l’Abbé-de- 
I’Epée, cela veut bien dire, il me semble, que, dans la pensée, et 
méme dans la lettre du décret, il me doit plus s’étendre au dela ; et 
si le surplus est remis au ministre des finances, ce n’est probable- 
ment pas pour rien. Ce premier acte du drame n’aurait pas de sens, 
isolé de son dénodment. Un usage assez généralement suivi veut que 
les voies publiques soient bordées de maisons, et comment batir ces 
maisons sans en aliéner l’emplacement? Le ministre des finances est 
le grand conservateur du domaine de 1’Etat, mais ici il est trop évi- 
dent qu'il vise & en devenir le propriétaire, au lieu d’en rester le 
gardien. 

C’est tenir bien peu de compte du Sénat et du Corps législatif que de 
disposer ainsi du Luxembourg sans attendre leur vote, et de vendre 
la peau de l’ours avant qu’ils ne l’aient tué : on dirait qu'une opposi- 
tion de leur part n’est point comptée parmi les choses possibles, qu'on 


992 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


regarde leur signature comme une affaire de forme et qu'il s‘agit 
moins de leur demander une délibération qu’une ratification pure et 
simple. C’est bien mépriser le bon sens public que d’ergoter miséra- 
blement sur les mots, pour démentir une intention qui saute telle- 
ment aux yeux avec l'irrésistible clarté de |’évidence, qu’on finit par 
l’avouer soi-méme aprés l’avoir niée. C’est préler au gouvernement 
une hypocrisie bien mesquine et bien indigne de lui que de le dé- 
fendre par des arguments pareils, et de prétendre qu'il n'a été guidé 
que par sa sollicitude toute désintéressée pour les cochers et les 
piétens de nuit, quand la compagnie de capitalistes qui doit dépecer 
le Luxembourg en lots 4 vendre, était déja préte avant le décret, et 
que les noms de ces grands spéculateurs ne sont plus un secret pour 
personne. 

Et qu’arrivera-t-il pourtant si les Chambres refusent leur adhésion? 
L’hypothése peut sembler invraisemblable, mais ce n’est pas une ré- 
ponse suffisante. On aura gaté gratuitement un jardin admirable. Sans 
aucun profit pour le Trésor, mais avec un égal préjudice pour le public, 
on aura éludé les dispositions protectrices de la loi. Les charrettes et 
les omnibus viendront poursuivre jusque sous les arbres et troubler 
dans leurasile les causeries 4 voix basse, le recueillement des penseurs 
et les libres jeux des enfants. Les promeneurs seront sans cesse égayés 
par les convois funébres partis de Saint-Etienne-du-Mont, de Saint-Sé- 
verin, de Saint-Jacques et deSaint-Sulpice. En quoice respect judaique 
du texte légal nous aura-t-il profité, si, sous prétexte qu’on n’aliéne 
pas, on altére, on coupe, on modifie profondément dans son aspect, 
dans sa forme, dans sa destination, dans son essence méme, le jardin 
du Luxembourg? 

En tout cas, celte question, si grave qu'elle soit, n'est ici que 
secondaire. Il ne suffirait pas, pour expliquer une telle mesure, de 
démontrer qu’on avait le droit de la prendre. On a, ou l’on peut acqué- 
rir le droit de faire du vieux Louvre une caserne et des Invalides 
Jes bureaux d’un ministére; qu’est-ce que cela prouve? C’est le cas, 
ou jamais, d’appliquer l’axiome : Summum jus, summa tnyjuria. La 
question de convenance l’emporte sur celle de légalité. Que le dé- 
crel soit constitutionnel, il n’en sera pas moins facheux, et, a défaut 
du Sénat, on pourra toujours le dénoncer a l'opinion. Je le crois in- 
constitulionnel, sinon dans ses termes, au moins dans son esprit ; 
mais ce dont je suis bien sur, c’est qu'il est blessant et cruel. J’espére 
que la Chambre défendra le Luxembourg, mais le respect des 
habitudes et des besoins populaires, des traditions et des souvenirs, 
de l’hygiéne et de l'art, aurait da suffire a le protéger. 

Quels sont donc les. motifs d’utilité publique qui ont pu faire 
passer par-dessus des considérations si puissantes?. Des motifs qua 








LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 995 


ne sont méme pas dignes de servir de prétextes. Tout un mois de 
réflexions ardues n’a pu me démontrer.en quoi il importe de mulli- 
plier les voies de communication dans un quartier de retraite et d’étu- 
des, qui en a plus qu’il ne lui en faut; ni pourquoi !’on veut qu'il ne 
reste pas, d’un bout 4 l’autre de Paris, un seul endroit paisible ou 
les gens qui n'ont pomt affaire 4 la Bourse, et pour qui les cafés et 
Jes thédtres ne sont pas le dernier inot de la civilisation moderne, 
puissent chercher un asile contre le tapage et la cohue du centre de 
la ville. Nous sommes la toute une petite colonie d'idéologues}débon- 
naires, qui ne vous demandons ni places, ni pensions, rien autre chose 
que de nous laisser en paix dans la chére solitude de nos livres, de 
notre art et de notre famille, et de ne pas nous traquer de maison en 
maison avec |’impitoyable mitraille de vos boulevards. Peut-étre le 
Constitutionnel, dont le désintéressement m’effraye, va-t-il encore 
taxer ce voeu d égoisme. 

Quoi! la prospérité de la ville était compromise, si l'on n’abou- 
chait directement la rue Férou, ot il ne passe pas dix voitures par 
jour, et la rue de |’ Abbé-de-l' Epée, que les cochers de fiacre ne con- 
naissent pas, avec la rue de |'Quest, habitée d’un bout a l'autre par 
des arlistes, des professeurs, des savants et des malades! C'est pour 
oblenir ce beau résultat, de souder deux ruelies de vingtiéme ordre, 
sans circulation, sans commerce, et quilest impossible d’élargir, 
avec une rue qui secouche a neuf heures du soir, qu'on balaye la 
Pépiniére, comme un de ces tas d'ordures qui génent le passage dans 
la rue, et qu’on coupe en long et en large un jardin merveilleux qui 
n’a pas de rival au monde. Meltez donc aussi en communication, 
.non-seulement, comme vous l'allez faire, le pont de Solférino avec. 
la rue de Castiglione & travers le jardin des Tuileries; mais la rue 
des Prétres-Saint-Germain avec la place du Carrousel, en faisant 
passer les omnibus par le palais du Louvre! Au nom de lutilité 
publique, transformez la fontaine. de Jacques de Brosses en un 
réservoir pour les porteurs d'eau! 

Mais non : cest la un prétexte trop invraisemblable, et que, pour 
ma part, je sais gré aux rédacteurs du décret d’avoir eu la pudeur 
de ne pas mettre en avant. La seule raison véritable est justement la 
seule sur laquelle on garde un silence significatif. Pourquoi la taire, 
puisqu’elle est la seule aussi qui puisse, je ne dis pas justifier, mais 
expliquer cette mesure extréme? C'est bien le moins qu’on ait le 
courage d’avouer ce qu’on a le courage de faire? La mutilation du 
Luxembourg est une grande opération financiére. Il y a la de cent.a 
- cent vingt mille métres d’excellent terrain qui dormait, ne rapportant 
. que des fleurs, du gazon, des arbres, de la fraicheur, de la santé, du 

repos, du bonheur; cent 4 cent vingt mille métres qui ne covteront 


994 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


pas un centime a acheter, ‘et qui se vendront trés-bien. Le coup de 
filet rapportera des millions, et cela, paratgt-il, vaut la peine d’expro- 
prier quinze cent mille Parisiens pour en loger cing cents autres 
dans jes maisons.qu’on batira sur l’emplacement déblayé! 

. Q la bande noire des spéculateurs lachée dans le jardin du Luxem- 
bourg! Voila un argent qui devra donner des remords & M. le mi- 
nistre des finances. Je le plains de racheter si cher les fautes qu'il 
n’a point commises. Nous portons durement nous-mémes le poids 
des prodigalités qui se sont faites malgré nous et contre nous, et 
qu'il faut aujourd’hui réparer 4 nos dépens. Mais, pour un homme 
d'Etat, l’argent sent toujours bon, disait Vespasien. 

‘Seulement le domaine pourrait bien se tromper 4 son détriment au- 
tant qu'au nétre. D'aprés certains calculs qui ont couru les journaux, 
les terrains sont évalués 4.un taux moyen de trois cents francs le métre, 
ce qui ferait, pour cent mille métres, lasomme ronde de trente mil- 
lions. Ii en faudra considérablement rabattre. Le quartier du Luxem- 
bourg, situé loin du centre, aux extrémités de la rive gauche, ne peut 
jamais rien avoir de commun avec le quartier du nouvel Opéra. On aura 
beau y batir des estammets, des casernes, une école polytechnique, 
-—- 4 moins de renverser les rues Vavin, de l'Ouest, de Notre-Dame- 
des-Champs, et de commencer par détruire les deux ruelles méme 
dont je prolongement sert de point de départ a l'opération; & moins 
de bouleverser et de transformer tous les alentours dans un rayon 
d’une lieue, de faire du boulevard Montparnasse une succursale du 
boulevard. des Italiens, de reculer Plaisance et le Petit-Montrouge 4 
quelques kilometres en arriére, ces parages lointains de Paris reste- 
ront, par la force des choses, sans commerce et sans mouvement, 
isolés et comme bloqués sur place, de tous les cétés a la fois, par 
une triple enceinte de rues tranquilles et solitaires. De plus, les ter- 

‘rains du: Luxembourg, spécialement ceux de la Pépiniére, reposant 
sur deux étages de catacombes, n’offrent aux fondations qu'une as- 
sietle fragile, dangereuse, qu’on devra surveiller et raffermir 4 grands 
frais. lci nous avons pour garant l’autorité méme de I’infaillible 
M. Haussmann, qui, toujours dans cette mémorable discussion de 
1861, se pronongait catégoriquement en ce sens, et déciarait le sol 
de la Pépiniére sans valeur vénale. Aprés un tel engagement, 
-M. Haussmann n’a pu se dispenser de voter contre le: projet de la 
commission. M. Haussmann est notre compagnan d’armes, dans cetle 
croisade contre des imitateurs auxquels il a si bien donné le branle 
qu'il Jui est impossible de les arréter. Quel renfort, d’autant plas 
précieux que pour beaucoup sans doute il était inattendu ! Je répon- 
drais que, parmiles ministres qui n’ont pas contre-signé le décret, 
nous avons d’autres auxiliaires encore. 








LE JARDIN DU LUXEMBOUKG. 005 


Le Constitutionnel, cet avocat maladroit qui compromettrait les 
meilleures causes, si, par hasard, il en avait quelquefois de bonnes 
a plaider, s‘est chargé:de‘‘soutenir-la thése de l’administration dans 
une série. d’articles comme il sait les faire, incroyable tissu de non- 
sens, de faux-fuyents, de raisons 4 cété, de puérilités triomphantes 
et de contradictions perpétuelles, qui ont formé l’interméde bouffon 
de cette tragédie. .Ecouter-le : on.s’alarme & tort; c’est l’esprit de 
parti qui fait courir tant de méchants bruits. Le Constitutionnel met 
la main sur son ceeur ; 11 déploie, pour nous persuader, toute l’ardeur 
de son beau talent et de son énergique conviction ; il a des émotions, 
des indignations, des coléres, des railleries méme, je crois. Le décret 
parle tout simplement d’un liseré bleu. Quoi de plus innocent, de plus 
pastoral, de plus poétique? Le bleu, c’est justement Ja couleur favo- 
rite du Constitutionned. 

1] commence par nier la destruction des grands arbres, il affirme 
sur sa parole d'honneur qu’ils ne sént menacés en rien; puis, 4 
l’alinéa suivant, appelant a4 son aide un de ces adorables euphé- 
mismes ow il est passé maftre, il avoue que, selon toutes probabili- 
tés, les terrains séparés du Luxembourg par le liseré bleu ne reste- 
ront pas improductifs entre les mains du Domaine! Dans le troisiéme 
alinéa, l'hypothése a disparu, l’évolution est opérée ; le Constitutionnel 
raisonne sur Ja disparition de ces grands arbres, qui ne devaient pas 
disparaitre, comme sur une base désormais acquise aux débats; il 
décrit avec poésie l’aspect enchanteur que présentera le groupe des 
maisons nouvelles,-et prodigue les trésors de ses consolations aux ri- 
verains du Luxembourg, qui croysient avoir fait un bail avec les 
arbres, le grand air, les vastes horizons, et dont les fenétres, au 
lieu de s’ouvrir sur l’avenue de |’Observatoire, vont prendre jour 
sur la fagade d'une caserne. Aprés avoir prétendu, par suite de ce 
don prodigieux de double vue dont il a déja donné tant de preuves, 
que la prolongation des deux rues & travers le jardin a été demandée 
4 grands cris par la rive gauche, il consacre plusieurs articles 4 ré- 
pondre aux lamentations de Ja rive gauche, en les accusant d égoisme. 
Hi établit en principe que lintérét général doit passer avant Yintérét 
particulier, et il applique aussitét ce principe en démontrant qu'on a 
pris la mesure pour faire plaisir aux habitants de la rue Vavin qui 
se rendent le soir au Panthéon. Mais aprés avoir prouvé a la rue Vavin 
que, bon gré mal gré, son intérét particulier doit Pemporter sur l’in- 
térét général, il prouve 4 la rue de l’Est que I’intérét général doit 
naturellement l’emporter sur son intérét particulier. H nie l’émo- 
tion des Partsiens, et lorsqu’il ne peut plus fa nier, il l'accuse d'éga- 
rement ct de parti pris. Il compare l’opération qui supprime la Pépi- 
niére et l’allée de l’Observatoire aux travaux qui ont renversé sur 


. $96 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


tous les points de Paris les ruelles et les masures malsaines; a 
. propos de Ja mutilation d'un grand parc que vont envahir des agglo- 
, mérations de rues, il prononce les mots d’hygiéneet d’assainissement, 
- et rappelle aux Parisiens oublieux quec’est aux boulevards de M. Hauss- 

mann qu’ils doivent d’avoir été préservés de l’épidémie. Un pas de 

plus, et il démontrerait qu’il y a 14 une précaution sanitaire contre le 
choléra, que les grands arbres du Luxembourg nuisent la circula- 
tion de l’oxygéne autant qu’a celle des piétons, qu'il est urgent d'aérer 
et de désinfecter ce cloaque de gazon peupléd'msectes malpropres, et 
de fleurs dont le parfum monte a la téte. Méme pour un journal qui 

a toutes sortes d’excellents motifs de n'étre pas difficile dans le chor 

de ses arguments, il était impossible de se moquer plus complétement 

de ses lecteurs. 

L’ouverture (décidée sans enquéte préalable, pour le noter au moins 
entre parenthése) des deux rues qui marqueront désormais au midi 
et 4 l’ouest l’extréme frontiére du nouveau jardin, nous enléve d'un 
bloc quatorze hectares pour le moins, bien que .le Constitutionnel 
n’en avoue que dix environ. Voila un environ trés-élastique. Les calculs 

. des disciples trop zélés de M. Haussmann et de leurs avocats nous 
- sont suspects, s'il faut l'avouer. Ils reposent généralement sur une 
arithmétique subtile, qui n'est pas 4 la portée de toutes les intelli- 

gences. Peut-étre cela veut-il dire simplement qu’il n’y a que dix 

hectares destinés & la vente, que le reste sera utilisé pour les bor- 
. dures des rues, les casernes et autres établissements publics. Ces dé- 
. tails de famille ne nous regardent pas; et, qu'on le prenne pour le 

mettre en caserne ou pour le mettre en trottoirs, le terrain n’en est pas 

moins pris. C'est donc en réalité, si l'on n’oublie pas les premiersim- 

piétements de la rue Médicis, prés de la moilié du Luxembourg qui 

disparait, et c’est surtout la partie la plus belle, la plus commode, la 
. plus agréable, la plus fréquentée, le rendez-vous de prédilection de 
- toute la rive gauche.— Mais, dit le Constitutionnel, il restera encore 
vingt-quatre hectares, c’est-a-dire une étendue plus considérable que 
le jardin des Tuileries lui-méme. — Oui, si vous n’enlevez que dix 
hectares, comme vous le dites; non, si vous en enlevez quatorze, 
comme je le crois, et comme le croient tous ceux qui ne se sont pas 
servis des mesures du Constitutionnel. Avec une argumentation de 
cette force, on pourrait d’ailleurs justifier une mutilation nouvelle du 
. parc de Monceaux, et de degrés en degrés en venir & réduire tous nos 

jardins publics aux proportions du square de la place Louvois. Celle 
- raison-la vaut celle des esprits ingénieux qui arguent du mauvais 
. état des quinconces pour déclarer qu'il en faut peu regretter la perte. 
. Les quinconces, il est vrai, sont entretenus.avec une incurie déplo- 
rable et tout a fait indigne de la ville de Paris; il en est de méme du 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 997 


quadrilatére de terrains vagues qui s étendent au dela de la Pépi- 
niére. A qui la faute ? Entretenez-les mieux. Il serait bizarre que votre 
propre négligence patse tourner contre nous, et trop facile de créer 
ainsi soi-méme des ruines qui serviraient de prétexte 4 la destruction. 

La seule parlie qui restera intacte, c'est le parterre devant le pa- 
Jais, un espace dépourvu d ombrage, charmant au coup d ceil du pas- 
sant, mais incommodeet pour ainsi dire impraticable au promeneur. 
It n’y aura plus dans le Luxembourg celte possibilité d’isolement, ces 
espaces lointains et ces allées solitaires, si bien appropriées aux be- 
soins et aux habitudes du quartier, qui se prétaient aux réveries du 
poéte, au repos du malade, a ia tranquillité du vieillard, aux pai- 
sibles causeries de famille, aux méditations du savant et du profes- 
seur, en un mot, tout ce qui faisait le caractére particulier de ce 
jardin, et le distinguait essentiellement des Tuileries, un parc élé- 
gant, hanté par Ja mode et of |’on ne va que pour se montrer. 

Ainsi des trois plus délicieux endroits du Luxembourg, |’un, la 
grotte de Médicis, a déja été cruellement atteint ; les deux autres 
vont complétement disparaitre. En faisant sa trouée devant elle, la 
rue Férou rase a son premier pas ce parterre ovale, 4 l'immense et 
riche pelouse, ot les cédres du Liban et les saules pleureurs ver- 
saient l’ombrage sur les bancs mystérieux, ou les plus charmantes 
variétés de fleurs enchantaient les yeux et enivraient l’odorat, ce 
nid harmonieux de feuillage et de verdure, qui edt désarmé un géo- 
métre et attendri un professeur d’algébre, mais qui n’a pu trouver 
grace devant M. le ministre des beaux-arts et les autres signataires 
du décret. Continuant son effroyable marche, la rue Férou supprime 
la moitié de la vaste terrasse plantée par Marie de Médicis; elle cul- 
bute au passage ces platanes séculaires que M. Haussmann déclarait 
* gacrés 4 ses yeux en 1861, et qui ne sont pas sans doute devenus 
moins sacrés en devenant plus vieux de cing ans; elle broie le Rosa- 
rium et son admirable collection; puis elle débouche téte baissce au 
milieu dela Pépiniére, ot la rue de I'Abbé-de-l’Epée vient opérer sa 
jonction avec elle sur les cadavres de |’ennemi, aprés avoir, pour 
sa part, renversé en chemin le Jardin botanique et supprimé les 
neuf dixiémes de la grande allée de }’Observatoire. 

Encore une fois! est-ce possible? est-ce croyable? Non, cela n’est 
pas croyable, mais il parait que ces choses sont possibles. « Le mot 
impossible n'est pas francais, » disait Napoléon I‘. On nous le prouve. 
I] y ala, d’ailleurs, une conséquence fatale de ces améliorations 
meurtriéres qui depuis longtemps l’annongaient et la préparaient. Ce 
n'est pas seulement le systéme général suivi depuis douze ans dans la 
grande opération stratégique des embellissements de la ville qui devait 


instruire les esprits les moins clairvoyants; c’est aussi, et surtout, 
Déceweng 1865, 64 


998 LE JARDIN D0 LUXEMBOURG. 


le sort réservé jusqu’é présent a tous les pares, a fous les jardins, a 
toutes les grandes promenades, a tous les bois de Paris ou des en- 
virons. Le bois de Boulogne diminué, transformé, peigné, ratissé, au 
grand applaudissement de ceux qui aiment la nature propre, telle que 
la font les ingénieurs et les architectes ; le‘bois de Vincennes amoindri; 

le parcde Monceaux traversé par une route carrossable et dépecé dans 
quelques-unes de ses plus belles parties en terrains & vendre; le jardin 
des Tuileries rogné au public, et, dans le Luxembourg méme, I'ad- 
mirable avenue de la Grotte de Médicis raccourcie de vingt ou trente 
métres, comme un avertissement et un acheminement a ce qui allait 
suivre, jonchée des débris de ses grands arbres, déshonorée par la 
substitution d’uh bassin banal & cette mystérieuse pelouse d’un vert 
si sombre et si vigoureux, ou de larges ombrages balangaient le frigus 
‘opacum dont parle Virgile, — il y a longtemps que toutes ces voix 
criaient aux historiens des démolittons de Paris de tailler leur plume, 
pour ajouter 4 ce défilé de ruines l'histoire de cette ruine nouvelle, 
plus cruelle & voir que toutes les autres. 

Mais de quoi nous plaignons-nous ?-N’a-t-on pas ouvert récemment 
un square 4 Montrouge? On va peut-tre en établir un aussi 
sur la place Saint-Sulpice. Le jardin du Luxembourg avait le tort de 
dater d’un roi du temps passé; le square de Saint-Sulpice aura 
l’avantage de dater d’aujourd’hui. Les principes de 89 seront bien 
difficiles s'ils ne se montrent pas satisfaits. J) semblerait naturel de 
conserver d’abord ce qu’on a, quitte 4 l’accroitre et & le perfection- 
ner; on aime mieux le jeter bas, et nous en donner léquivalent en 
menue monnaie démocratique. Les grands jardins sont.coupables 
d'immobiliser des capitaux énormes, et d'enlever 4 la spécilation 
des arpents de térrain ow l’on peut tracer ‘tant de boulevards, tandis 
que les squares n’occupent que des places qu'il serait impossible 
d’utiliser pour la bdtisse. Consolezvous donc, habitants de la rive 
gauche! on vous prend la moitié du Luxembourg, mais avez-vous été 
voir le magnifique jardin suspendu qu’on est én train de construire 
sur la butte Chaumont? On vous entéve la Pépiniére, mais on vous 
donnera en dédommagemenht de belles rues, bien macadamisées, avec 
de beaux trottoirs recouverts d’excellent bitume, de belles maisons, 
ou vous logerez au sixiéme, sous les toits, pour le prix que vous coi- 
tait un appartement au premier dans la rue de l'Ouest; on vous don- 
nera une Kcole polytechnique toute neuve, et une magnifique caserne, 
car il est évident que nous en manquons, et i] faut bien garder ces 
Parisiens ingrats qui n’apprécient point suffisamment Jeur bonheur : 
le chant inutile des pinsons fera place au bruit national de la charge 
en douze temps, et le parfum banal des lilas a )’odeur patriotique du 


iroupier. 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 909 


Je viens d’aller revoir ces lieux promis ala destruction, pour leur 
faire mes adieux, comme a un condamné & mort qu'on n'est pas str 
de retrouver en vie le lendemain. La hache est déja sure cou, et 
tout le monde ignore la date de l’exécution. Qui sait si l’on ne va pas 
hater Iheure du supplice, pour tromper l'inquiétude et la pitié de ta 
foule, et si un matin, en nous réveillant, nous ne trouverons pas’ 
Y’échafaud dressé pendant la nuit et le corps déja entamé? En ein- 
brassant d'un coup d’ceil, 4 la grille de l'Observatoire, cette grandiose 
avenue, qui s élargit en courbe gracieuse, embrassant le palais dans 
un cercle de verdure et de fleurs, je me disais: « Pour créer une 
perspective parcille, pour ouvrir cette fraiche oasis aux besoins d’une 
population immense, étouffant dans un désert de pierrcs, on dépen- 
serait des millions sans compler. Nous !’avons; le proyrés des siécles 
a peu a peu conquis aux Parisiens ce bienfait sans prix, et voila qu’au 
nom deje ne sais quel nouveau progrés, on le raye d'un trait de plume’ 
et d'un coup de pioche. On consacre une quinzaine de millions 4 créer’ 
sur les pentes de la butte Montmartre la fastueuse inutilité d’un jardin 
4 quatre étages, que personne ne demandait, et quine peut avoird’ autre 
but que de rivaliser avec le souvenir de la reine Sémiramis ; et ce parc 
admirable, qui existe depuis des siécles, qui est la-vie et la joie d'une 
moitié de Paris, dont la mutilation portera un coup mortel a plus d'un 
habitant du quartier, — interrogez la-dessus les petits rentiers de la 
rue de l'Est, — on ne veut pas le supporter plus longtemps. C'est 
I'Etat lui-méme qui dépéce et diss¢que un domaine qu’il devrait 
acheter a tout prix s'il ne lui appartenait pas. » ilie 

Je suis revenu par la Pépiniére et par les quinconces. Les arbres dé- 
pouillés semblaient porter te deuil de leur mort prochaine. Le long des 
allées sinueuses, cing vietllards, queje reconnus, se trainaient d’un pas 
lent et morne en causant du décret: « Heureusement que je n’y serai 
plus, disait le plus cassé, branlant sa pauvre téte grise oi roulait une 

* larme. Jene leur demande que d’attendre ma mort : je n’en ai pas pour 
longtemps. » Je ne répéterai pas ce que disaicnt les autres. En par- 
courant cette plaine champétre, semée d'une forét de roses, plantée 
de charmille et de bosquets, si belle encore méme sous les atteintes 
de l’hiver, je me surprenais 4 croire que j’avais fait un mauvais 
réve. Il me semblait impossible qu’on osdt porter une main sacri- 
lége sur ce paisible asile consacré par les jeux des enfants et les 
derniéres méditations des vieillards; qu’on mit Ia cognée a ces 
arbres dont les ombrages ont abrité six générations, et que leur 
antiquité suffirait 4 rendre vénérables, sans ressentir quelque chose 
de !’épouvante mystérieuse qui frappa jadis les Gaulois au pillage du 
temple de Delphes, et qui arrétait les barbares quand ils levaient la 
hache sur les bois sacrés. 


4000 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


Comme des essaims d’oiseaux engourdis qui rouvrent l’aile a la voix 
du passant, les souvenirs s’éveillaient par milliers sous ces tilleuls et 
ces platanes séculaires. Philosophes, cest ici que Rousseau, jeune 
encore, venait tous les matins répéter avec enthousiasme les vers de 
Virgile; c’est ici que Diderot, pauvre et inconnu, promenait dans 
Vallée des Soupirs sa redingote de pluche grise, sa manchetle dé- 
chirée et ses bas de laine noire recousus avec du fil blanc; e’est ici 
que Royer-Collard, Jouffroy et M. Cousin poursuivaient leurs problémes 
de métaphysique! Savants, vous retrouverez encore sur le sable des 
allées la trace des pieds d’Arago, de Thénard et de Cauchy. Artistes 
et poétes, c’est au Luxembourg que Murger et Musset, Béranger et 
Hugo, Ary Scheffer et Flandrin, ont rencontré leurs meilleures et 

leurs plus pures inspirations. Chrétiens, Ja mémoire d’Qzanam et 
celle de Lacordaire veille partout sous ces arbres. Ici Biot donnait 
les conseils de sa vieille et paternelle expérience au jeune homme 
qui devait devenir l’abbé Perreyve; Chateaubriand révait 4 Velléda, 
Augustin Thierry aux druides des foréts gauloises, le Michelet 
de 4835 a Jeanne d’Arc et au Bois chesnu. Il serait difficile de trouver 
chez nous une seule illustration dont les premiers songes n’aient 
éclos sous les ombrages propices de la Pépiniére ou des quincon- 
ces. Lu Sorbonne, le Collége de France et l’Ecole normale, maitres 
et disciples, ont passé et grandi la tour 4 tour. Puisse M. Sainte- 
Beuve sen souvenir quand viendra le jour de la discussion, et de- 
fendre le Luxembourg comme un voisin dont l’habitude a fait un 
amil Tous nous avons vécu dans ce jardin délicieux le meilleur de 
notre jeunesse, et, d’un bout de la France 4 l'autre, il n’est, pour 
ainsi dire, pas une ville, pas une bourgade ou |’émotion de Parts 
n’ait trouvé son écho. Avocats, médecins, magistrats, députés, séna- 
teurs, pas un 4 qui ce nom ne rappelle les plus précieuses et les plus 
charmantes pages de sa vie; pas un qui ne soit personnellement in- 
téressé 4sa conservation, et coupable d’ingratitude s'il le laisse périr 
en silence; pas un enfin qui ne doive se joindre 4 nous pour jeter 
son cri dans le cri commun. Et vous, messieurs les membres de la 
Commission, vous aussi, messieurs les ministres, ne vous souvieot-il 
plus d’avoir joui de ces ombrages, de ces fleurs, de ces vastes espaces 
pleins de parfums et d’air pur, alors que vous n’aviez pas jardin aux 
champs et jardin a la ville; et n’avez-vous jamais passé par le Luxem- 
bourg, du temps que vous étiez jeunes, et que vous ne songiex pas 
encore 4 rédiger des décrets? Demandez-vous ce que vous eussiez dit 
alors, et surtout ce que vous eussiez pensé, 4 une époque ot pourian! 
l’on pensait 4 peu prés tout haut, s'il se fat trouvé un ministre pour 
tee exproprier de votre jardin, et pour le dépecer en terrains 4 
vendre. 





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LE JARDIN DU LUXEMBOURG, 1001 


Chez les Romains, un condamné avait la ressource de l’appel au 
peuple. Puisque !"histoire romaine est aujourd hut a la mode, il y 
aurait la un emprunt 4 lui faire, et le Luxembourg serait sauvé. Mais 
Ja voix du peuple parlera sans qu'on J 'interroge : sur tous les points 
de la rive gauche s'organise une immense armée de_pétitionnaires, 
véritable garde civique levée en masse pour la défense de son jardin‘. 
De cent mille poitrines monte une longue clameur d’épouvante, qui 
aura tout au moins la valeur d'une protestation formidable. Pour 
moi, si j'avais l’honneur de frayer avec les puissants du jour, je 
me bornerais 4 leur demander un sursis jusqu’au printemps pro- 
chain, et je leur dirais : 

« Je ne forme point de recours en grace, mais j’en appelle au mi- 
nistre mieux informé. Ce grand parc que vous mutilez, cette Pépi- 
niére surtout, que vous broyez du pied comme une motte de terre, 


- yous ne les connaissez pas, vous ne les avez jamais vus ; ou c'est que 


vous avez oublié votre jeunesse et la nétre, en buvant & pleins verres 

eau du Léthé. Tout au plus peut-étre, un soir, furtivement, les 

portes closes et les promeneurs renvoyés chez eux, vous vous y étes” 
glissé d'un pas silencieux et rapide, par une porte dérobée, en com- 

pagnie du secrétaire général chargé de démontrer l’opération & Votre 

Excellence, et du géométre armé de sa chaine d'arpentage ; puis, cela 

fait, sans vous douter de rien et sans songer 4 mal, vous avez donné 

votre signature. 

« Eh bien! monsieur le ministre, trés-innocemment, — avec I’in- 
nocence d'un homme heureux qui a quelque part, derriére son hotel, 
un grand parc qu'il est bien sir de ne pas voir traversé par la pro- 
Jongation des rues voisines, — vous avez fait une chose dont saignera 
éternellement le coeur de Paris, une chose que rien ne pourra rache- 
ter, que rien ne fera oublier, quand méme on nous donnerait une 
ville de marbre et d’or, peuplée de chefs-d’ceuvre comme la fontaine 
Saint-Michel, et de squares grandioses comme celui du Temple. Je 
veux que, depuis douze ans, on n’ait rien fait que d’admirable a Paris ; 
je veux que, pendant vingt ans encore, on le transforme de fond en 
comble, de maniére 4 conquérir l’admiration de la postérité, la mu- 
tilation du Luxembourg pésera plus que tout le reste dans la balance, 
et toutes les eaux de la Dhuys passeraient sur cette tache sans 
l’effacer. 

« Certes, je ne conteste point la parfaite compétence administrative 
des membres de votre commission. J’y vois une réunion de noms 


‘ Quoi qu'il arrive, M. Ad. Joanne mérite notre reconnaissance pour avoir dressé 
le premier ce drapeau de la pétition au Sénat, supréme espoir des Parisiens en 
détresse. ; 


1002 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


trés-honorables, mais qui d’avance étaient trés-effrayants pour le 
sort du Luxembourg. Les fonctionnaires représentent 4 merveille la 
pensée du gouvernement, mais n’ont pas mission pour représenter 
celle du public. Dieu préserve nos jardins d’étre remis aux mains 
redoutables de tant de secrétaires généraux, de directeurs du génic 
et des batiments civils! sans parler des grands industriels plus ou 
moins millionnaires, qui ont envie dele devenir davantage, et quisont 
exposés a confondre leur intérét avec celui de la chose publique. Au 
lieu de ces hauts personnages qui connaissent si peu le Luxembourg 
qu ils ont confondu le Nord avec le Midi, dans le décret issu de leurs 
meédilations, que ne consultiez-vous simplement les Parisiens et les 
bourgeois de la rive gauche, puisque c'est pour eux que vous avez 
voulu travailler! La, mais la seulement étaient l’enquéte sérieuse et 
le vrai contrdle. 

« On vous a dit peut-tre que le jardin était trop grand; moi qui, . 
depuis dix ans, l’ai traversé quatre fois par jour, je sais bien qu'il est 
trop petit. Il vous sera facile de yous en convadncre vous-méme. La 
rive droile a le parc de Monceaux, le bois de Boulogne, les Champs- 
Elysées, les Tuileries ; la rive gauche n’a que le Luxembourg : cest 
sa vigne de Naboth, et voila que vous lui en prenez la moitié! On y 
venait d’une lieue. Pour les pauvres gens, il remplagait la campagne, 
et les ouvriers faisaient, le dimanche, des parties de quinconces et 
des voyages a la Pépiniére, comme ils en eussent fait au bois de Meu- 
don. Des premiers jours du printemps aux derniers jours de | au- 
tomne, toute une population joyeuse bourdonnait dans cel enclos 
rustique, comme un essaim en liberté qui vient d’échapper a s2 
ruche trop étroite. Ce n’était pas seulement I’honneur et |’orgueil de 
la ville, une perpétuelle école de botanique, d’apiculture et d'hor- 
ticulture, un chef-d’ceuvre de symétrie, d’agrément et de varicté, ou 
l'art se montrait digne de la nature, ott les accidents de terrain se 
combinaient dans un ensemble harmonieux, ot, de toutes parts, 
s’ouvraient a l’ceil de vastes perspectives; c’était la vie, le bonheur 
etla santé du quartier, l'une des derniéres retraites ot: l'on pul {rou- 
ver un abri contre ce bruit et cette fiévre de la ville, qui vous pour- 
suivent aux Champs-Elysées et ne vous lachent pas méme aux Tuile- 
ries; ou l’on put venir se reposer des appartements que M. Hauss- 
mann nous a faits, se mouvoir et respirer a P’aise dans un bain d air 
pur’, C’était une barriére de verdure et de fleurs, unrempart et un bon- 
clier contre l'épidémie. 11 remplissait & Paris, au point de vue de la 
salubrité publique, le méme réle que, sur le sol de Ja France, ces 
grandes foréts, hélas! — aussi menacées que lui. 7 

« Vous avez pris novembre pour complice ; votre décret est un de- 
cret d’hiver: vous ne l’auriez pas signé au printemps. Voici mars 





LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 1003 


revenu; voici les premiers frissons et les premiers parfums de la 
nature qui s éveille. L’heure est propice. Permettez-moi de vous of- 
frir respectueusement le bras et de vous accompagner. Voyez : pas 
un coin ov l'on nentende le rire limpide d'un enfant dans un rayon 
de soleil. Les pensions, les écoles, les orphelinats, les lycées rem- 
plissent les terrasses de leurs courses et de leurs cris joyeux, heu- 
reux de sentir un peu d’espace sous leurs pieds et d’air dans leurs 
pourhons. La foule fait cercle, dans les éclaircies, autour des 
joueurs de paume. Sur d’innombrables rangées de chaises se pres- 
sent des myriades de méres de famille, de nourrices et de bonnes 
d’enfant; sur les bancs qu’ombragent les tilleuls et les marronniers, 
les médaillés de Sainte-Héléne causent de leurs campagnes et dc 
leurs rhumatismes, en tracant avec leur canne des plans stratégiques 
sur le sable, et en échangeant des idées politiques qui n’ont rien de 
bien dangereux pour l'ordre des choses. (a et 1a, au bras compatis- 
sant d'un ami, passe un convalescent, humant par tous les pores la 
vie qui lui revient dans le parfum des orangers, et se sentant ressus- 
citer avec la nature. Le long des parterres, se trainent d'un pas affaibli 
‘les malades 4 qui le Luxembourg fait le chemin de la tombe plus 
lent et plus doux. Ici, tout est paix, tout est calme, tout invite a 
l’oubli. Les étudiants tapageurs, qui se rendent au congrés de la 
Closerie des lilas, coudoient fraternellement les bourgeois placides 
qui vont assister aux parties de barres et de ballon. Malgré des 
gardiens bourrus, autocrates aux petits pieds et aux grandes 
bottes, surveillant militairement ce jardin pacifique et toujours préts 
4 tirer leur sabre de bois dés qu’un enfant s'asseoit sur l'herbe, 
vingt mille personnes réalisent chaque jour le réve de |’harmonie 
universelle dans ce paradis terrestre, d’oi l'épée flamboyante de 
votre décret les expulse, sans leur dire pourquoi. 

« Poussons ensuite jusqu’é la Pcpiniére, et promenons-nous une 
demi-heure seulement dans ce coin de vraie et compléte nature 
égaré au milieu de Paris, le seul endroit de la ville ou l’on trouve 
réellement la campagne, le seul ov |’on puisse se croire & deux cents 
lieues des boulevards, des cafés, des théatres, des chemins de fer, et 
se créer une solitude au milieu du doux bruit qu’y font les gens heu- 
reux. Mélez-vous 4 ces groupes assis sous Jes charmilles regardez ces 
légions de babys roses qui jouent sur le sable, les péres qui les 
surveillent en les couvant du coin de !’ceil, les vieillards assis sous 
les arbres, comme des ombres 4 demi ranimées, les jeunes couples 
qui passent en chuchotant 4 voix basse, le savant qui poursuit au 
détour des allées un probléme nouveau, |'étudiant qui relit sa lecon, 
lartiste qui pense a son ceuvre, le poéte qui réve a ses vers, tous ces 
milliers d’habitués, savourant le calme du cceur et le repos du corps 








1004 LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 


sous la fraicheur des ombrages. Respirez !l’odeur vivifiante des lilss, 
des vignes et des rosiers en fleurs. Prétez l’oreille aux chansons des 
oiseaux, au ramage des écoliers en vacance, 4 |’heureux babil des 
enfants et des méres. Et maintenant, monsieur le Ministre, que 
Votre Excellence rentre 4 son hdtel, et qu'elle présente le décreta 
la signature, si elle en a le courage! » 


Vicror Fourne.. 








MELANGES 


LES EVENEMENTS DE LA JAMAIQUE 


SED 


Nous publions, a propos des événements de la Jamaique, une lettre de M. Henry 
Wilberforce, dont on aime 4 trouver le nom toujours mélJé a l’histoire de Ja liberté 
des esclaves, et nous Ja faisons suivre de développements dus 4 notre collaborateur, 
M. Augustin Cochin. La lettre de M. Wilberforce insiste uniquement sur le remar- 
quuable mouvement d’opinion qui vient de se produire en Angleterre. 


« Monsieur, 

« Je crois utile d’appeler votre attention sur l’acte énergique par lequel 
notre cabinet vient de révoquer le gouverneur Eyre et d’envoyer 4 la Ja- 
maique, pour le remplacer temporairement, sir Henry Storks, homme d'une 
haute valeur. Celui-ci est chargé de présider la commission, qui devra faire 
une enquéte sur les derniers troubles et prendre les mesures nécessaires. 
Cette nomination a lieu, dit l'arrété ministériel, « parce que ces troubles 
« ont été accompagnés d'une grande effusion de sang, et que, pour les 
« réprimer, on a usé d'une rigueur excessive et illégale. » De plus, ajoute- 
t-on, « il importe a tous qu'il se fasse une enquéte sérieuse et impartiale 
« sur la nature et les divers incidents de ces troubles, comme sur les mesu- 
« res adoptées pour y mettre fin. » Voila le motif officiel du rappel de 
M. Eyre. 

« Autant que je puis en juger, déplacer un gouverneur d'une fagon aussi 
sommaire, et le remplacer par un homme chargé d’examiner les charges 
élevées contre lui, c’est un acte sans précédent dans nos usages. Or ceux 
qui savent combien nous nous attachons aux précédents, pourront seuls 
apprécier la haute gravité de cet acte. 

« En outre, hier méme, en répondant & une députation, lord Russell n'a 
pas craint de dire : « Le gouvernement parlage sur ce sujet Jes senti- 





wre —:—- 


4006 LA JAMAIQUE. 


ments de la grande majorité de la nation. » Je ne crois vraiment pas 
que la conscience du pays se soit jamais affirmée avec autant d’éner- 
gie. 

« C'est Vaffaire de honorable M. Gordon, qui a produit en Angleterre 
une sensation plus profonde que tout le reste de cette malheureuse insur- 
rection. Selon moi, elle se distingue par un caractére tout particulier; la 
conduite du gouverneur n'est pas seulement une violation flagrante du droit 
naturel, clle attaque, dans sa racine nréme, tout l'ensemble du droit anglais. 
En France et sur le continent, vous avez été surtout indignés de I'affreuse 
boucherie, du massacre, qui.a signalé partout les mesures de répression. 
Ici, en Angleterre, on a envisagé la question sous un autre point de we. 
Nos ancétres ont toujours regardé le jugement d'un homme par ses pairs, 
quel que fat son crime, comme la grande garantie de nos fortunes, de nos 
libertés, de'nos vies. Mettre un homme & mort, c'est déja chose terrible 
assurément, mais le tuer sansjugement, c’est tout simplement un meurtre. 
Que sera-ce si vous le faites condamner & mort par des hommes n’ayant 
aucun pouvoir pour le juger? N’est-ce pas corrompre la source méme de 
la justice? 

« Depuis quelques temps, M. Gordon était devénu le chef de l'opposition 
dans le parlement colonial de !a Jamaique. Selon M. Eyre, il aurait fait des 
discours séditieux et envoyé par la poste des circulaires ayant toutes ce 
méme caractére. S’il en est ainsi, M. Gordon avait fort mal agi. Mais ce 
n’est pas 14 un crime capital ; tout au plus mérite-t-il l'amende ou la pr- 
son. Quand l’insurrection eut éclaté, M. Eyre aurait découvert des preuves 
évidentes de la culpabitité de M. Gordon. « Non-setlement il se trouvait im- 
« pliqué dans !’affaire, — c’est le gouvernement qui parle, — mais par 
« ses exagérations et par ses discours séditieux, adressés aux négres igno- 
a rants, il fut .vraiment la cause premiére de la rébellion. » Que se 
trouve-t-il dans ces paroles ? Une accusation de haute trahison ? Nullement. 
mi aucun autre crime digne de mort. Il faut bien de constater. 

. M. Gordon résidait a Kingston, ville située & vingt lieues environ du 
lieu of avaient aclaté les troubles. Lersque l'état de siége fut proclamé, 
quelques alarmistes conseillérent 4 M. Eyre de l’étendre a Kingston, mais 
il s’y refusa, en se fondant sur la tranquillité de ce district. 

« Or e’est dans cet état de choses que le gouvernement donna l'ordre 
d’arréter M. Gordon. Celui-ci vient lui-méme se constituer prisonnier. Puls, 
on I’embarque sur. un navire et on le transporte 4 Morant-Bay, siége de 
Vinsurrection, ov il est amené devant un conseil de guerre, formé de deut 
lieutenants et d'un enseigne, qui le condamnent a mort, et le malheureus 
est pendu ! 

« Voila ce qui eut lieu le 23 octobre, douze jours aprés le début de 
cette insurrection, qu’on a étouffée dans une semaine , au dire de M. Eyre 
en personne. « Jene craignais pas, ajoute-t-il, qu’on vint 4 son secours. ’ 








LA JAMAIQUE. 1007 


Je le crois bien, et l'ett-il eu, cette crainte, le gouverneur avait assez de 
moyens pour rendre toute délivrance impossible. 

« Enfin M. Eyre assume sur lui toute la responsabilité de cette affaire. 
Quant 4 nous, nous sommes d’avis, que si nous tolérons ces procédés, un 
ministre quelconque pourra bientét saisir un membre du parlement, qui 
lui serait opposé, le déporter en quelque lieu ow siégera un conseil de 
guerre, et le faire pendre par trois jeunes gens, absolument ignorants des 
lois. Pourquoi done Pitt n’‘aurait-il pas traité Fox avec ce sans-géne, ou 
Peel ne se serait-il pes ainsi débarrassé d'0'Connell? 

« En Angleterre, les hommes de loi sont unanimes 4 déclarer, que sur 
les dires mémes de M. Eyre,la mort de M. Gordon est un meurtre illégal. 
Quant 4 moi, je ne suis pas avocat, mais je l'affirme hautement, s'il en 
élait autrement, cen serait fait de nos libertés, de notre honneur et de 
notre vie. Nous serions 4 la merci du gouvernemen!. 

« Peu importe aprés tout que M. Gordon ait été un criminel, digne de 
la mort. Mais la croyance générale, c'est qu'il n’avait commis aucun 
crime. Ici, beaucoup de personnes le connaissaient et le respectaient. Sa 
lettre, adressée & sa femme avant de mourir, a fait une impression pro- 
fonde. Toutefois sur le fond méme de la question, nous devons suspendre 
notre jugement faute de renseignements suffisants. Nous ignorons jusqu’a 
la nature du crime pour lequel il a été condamne. « J'ai regardé, dit 
« M. Eyre, comme une politique juste et convenable de ne pas laisser im- 
« puni le principal fauteur du mouvement, tandis que ses malheureuses 
« dupes subissaient Ja peine de leurs fautes. » Que veulent dire ces paroles? 
M. Eyre trouvait Gordon digne de la potence. Que de gens irrités auxquels 
jJ‘ai entendu dire absolument la méme chose de leurs adversaires! Mais 
quant au crime capital dont l'accusé est chargé, voila ce que le gouverne- 
ment oublie de nous dire. Il y a, vous le voyez, ample matiére 4 enquéte. 

« Jemprunte la derniére lettre de M. Gordon, son adieu supréme 4 
sa femme, au Guardian, journal ultra-anglican et ultra-conservateur, qui 
déteste également tous les révolutionnaires. » 


« Ma bien-aimée femme, 

« Le général Nelson vient d'avoir la bonté de m’annoncer que, samedi der- 
nier, la Cour martiale m’a condamné 4 étre pendu, et que la sentence doit 
étre exécutée d'ici a une heure; je vais donc quitter ce monde de péché et 
de douleur. 

« Je regrette que mes affaires temporelles soient si dérangées, mais main- 
tenant il n’y a plus rien a faire. Je ne mérite pas cette sentence, car je n'ai 
jamais ni conseillé, ni pris part dans aucune insurrection. Tout ce que j'ai 
fait, ¢’a été de recommander aux gens qui se plaignaient de chercher le 
redressement de leurs torts par des voies légitimes ; et si j'ai erré en cela 
ou que ma conduite ait été mal interprétée, je ne crois pas mériler une con- 





1008 LA JAMAIQUE. - 


damnation capitale. Cependant c’est la volonté de mon Pére céleste que je 
souffre ainsi en obéissant & ses commandements, en soulageant les paurres 
et les nécessiteux, et en protégeant les opprimes, autant qu'il dépendait de 
moi. Que son nom soit béni; je lui rends grace de souffrir pour une telle 
cause. Gloire & Dieu, au Pére de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je puis dire 
que cest un grand honneur de souffrir ainsi, car le serviteur ne peut étre 
plus grand que le maitre. Je puis dire maintenant avec saint Paul : « L’heure 
« de mon départ approche, et je suis prét au sacrifice. J'ai combatta un 
« bon combat ; j'ai gardé la foi, et dorénavant il m’est réservé une couronne 
« de justice, quele Seigneur, le juste Juge me donnera. » Faites mes adieux 
affectueux a tous mes amis; dites-leur qu’ils ne doivent point s‘affliger pour 
moi, car je meurs innocent. Affirmez cette vérité 4 M. Oléry et a tous les 
autres. Ayez bon courage. Certes, je m’attendais bien peu a cela. Faites 
pour le mieux, et Dieu vous assistera ; ne rougissez pas de la mort de votre 
pauvre mari. Les juges paraissaient irrités contre moi, et la sévérité dela 
Cour ne m’a pas permis de donner les explications que je me proposais. 
Anderson a fait un rapport sans fondement; il en est de méme de Gordon; 
mais son témoignage différe de la déposition écrite. Les juges ont pris celui- 
11 et ont laissé celle-ci. Il paralt que je devais étre sacrefié. Je ne sais rien 
de l'individu Bogle. Je ne l’ai jamais porté a l’acte ou aux actes qui mont 
amené a cette fin. 

« Comme je n’étais pas un rebelle, je ne m’attendais pas a étre jugé et trailé 
de cette maniére. Je croyais que S. Exc. le gouverneur m’accorderait un 
jagemeant loyal, si on m‘attribuait justement quelque acte de sédition ou wm 
langage séditieux, mais je n’ai aucun pouvoir de controle. Puisse Dieu lw 
étre miséricordieux! 

« Le général Nelson, qui vient de venir, m’a promis de vous faire parve- 
nir cette lettre. Puisse Dieu le bénir, lui, les soldats, les marins et tous les 
hommes! Faites mes adieux 4 M. Phillipps, M. Licard, M. Bell, M. Vinon, 
M. Henri Dulasse et 4 beaucoup d'autres dont je ne me souviens pas mait- 
tenant, mais qui ont été sincéres et qui me sont restés fidéles. 

« Puisque le général est venn, je dois terminer. Rappelez-moi a !a tante 
Elisa en Angleterre, et dites-lui de ne point rougir de ma mort. Et mainte- 
nant, ma bien-aimée, la plus chére et la plus fidéle, que le Seigneur vous 
bénisse, vous aide, vous conserve et vous garde. Un baiser pour ma chére 
meére, qui sera bonne pour vous et pour Jeannette. Embrassez aussi Aimée 
et Jeanne. Dites adieu 4 M. Darison et & tous les autres. On ne m'a accorde 
qu'une heure. Je voudrais qu'on m’edt donné davantage. Adieu aussia 
M. Espent, qui a envoyé ma lettre particuliére. Et maintenant que la grace 
de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec nous tous. Votre mari sincérement 
dévoué est maintenant presque mourant, G. W. Gorpon. 


« J'ai demandé la permission de voir le reverend M. Panther, mais le 


LA JAMAIQUE. 1009 


général adit que je ne pouvais pas. Je lui dis adieu en Jésus-Christ. Rappelez- 
moi a ma tante et 4 mon pére. M. Burnsey a été trés-bon pour moi ces deux 
derniers jours. Je le remercie. » 

Sur le dos de l’enveloppe, le mourant écrivit au dernier moment: « S. 
Luc. VI, 15 4 26. » | 

« Vous conviendrez avec moi, monsieur, que cette lettre d'un insurgé, d'un 
condamné 4 mort, proteste contre ses exciteurs et que nous voudrions tous 
avoir écrile. 

a Recevez, etc. 

« Henry WILBERFORCE. » 


La lettre qui précéde, signée d’un nom devant lequel tout ami de ’humanité s’in- 
cline avec respect, établit trés-nettement comment l’opinion publique, en Angleterre, 
a été modifiée et en quelque sorte retournée, 4 J’occasion des derniers événements 


de la Jamaique. Je demande la permission d’ajouter quelques faits et quelques ré— 
flexions 4 Ja lettrede mon ami, M. Henry Wilberforce. 


Lorsque le télégraphe annonga, vers le milieu du mois dernier, qu'une 
insurrection venait d’éclater 4 la Jamaique parmi les anciens esclaves, il 
yeut comme une explosion d’indignation et d’horreur contre les insur- 
gés. Les ames les plus généreuses ne pouvaient se défendre de ce senti- 
ment amer que l’on éprouve, lorsque l'ingratitude contraint 4 se repentir 
d’line bonne action. Eh! quoi, Ja liberté n’a donc servi qu’d la paresse et a 
la vengeance! Qu'avez-vous 4 dire, philanthropes funestes, qui venez de 
triompher aux Etats-Unis, qui préchez l’abolition au Brésil et 4 Cuba, qu’a- 
vez-vous 4 dire et qu’avez-vous fait ? 

Deux ou trois hommes courageux, et particuliérement le secrétaire de 
V’ancienne et respectable Société, encore honorée par les noms de Buxton, 
_ de Gurney, de Sturge, Anti-Slavery Society, ont pris tout 4 coup la pa- 
role, et ils ont livré au public anglais, jour par jour, des documents, des 
faits, des preuves, qui ont peu 4 peu ébranlé, et enfin détruit la premiére 
impression. : 

La presse, toujours ouverte aux polémiques qui intéressent |’humanité et 
la vérité, est entrée en campagne. Tous les journaux et surtout le Times, 
favorable 4 l'esclavage, et le Datly-News, infatigable adversaire de cette 
odieuse iniquité, ont pris part 4 une ardente polémique. Des meetings nom- 
breux ont fait 4 l’opinion des appels réitérés. Une enquéte sur la conduite 
du gouverneur de la Jamaique a été demandée de toutes parts, et non- 
seulement celte enquéte a été ordonnée par le gouvernement, mais le gou- 
verneur Eyre a été provisoirement déposé, et remplacé par le président de 
la commission chargée d’examiner ses actes, sir Henry Storks. 


1010 LA JAMAIQUE. 


Conment ne pas adinirer ce libre zéle, cette pacifique agitation des ci- 
toyens, ce réle prépondérant de la-presse et du droit de réunion, et cette 
sévére équilé du gouvernement, dans un grand pays, dés que l'on peut 
soupconner que, sur quelque point éloigné du territoire anglais, dans Ja 
personne de la plus humble créature, la justice, la sainte justice a été mé- 
connue et violée! 

Altendons les résultats de l'enquéte avant de porter un jugement deé- 
finitif. 

Dans le conflit qui a éclaté 4 Morant-Bay, le 11 octobre, la violence a ré- 
pondu 4 la-violence ct la fusillade au meurtre. [] est déja prouvé que le gou- 
vernieur Eyre, l’amiral Hope et le général Nelson se sont trop pressés de 
considérer une émneute locale comme Je signal d'une insurrection générale. 
L’Irlande et l'Inde savent que les Anglais n’ont pas la main douce, quand 
ils répriment; a la Jamaique, la répression a été horriblement cruelle. La 
conscience publique a été soulevée, comme l'explique si bien M. Wilber- 
force, lorsqu’on a appris quele gouverneur avait fait arréter, juger par une 
cour inartiale, et pendre M. Gordon, dont la participation a l'émeute ne 
repose encore sur aucune preuve connue. 

M. Gordon était un ancien esclave, presque blanc, marié 4 une Anglaise, 
et devenu, grace a son intelligence et 4 sa conduite, un habitant aisé, un 
membre de l'assemblée coloniale. Le 24 mars dernier, il avait écrit 4 
M. Cardwell, secrétaire des colonies, une lettre calme et respectueuse, pour 
lui exposer les griefs de la population affranchie. Cette lettre se termine par 
ces mots: « Ma conscience m’atteste que mes plaintes sont légitimes, et 
« que ima lettre est dictée par des motifs impérieux et purs de justice et 
« d’humanité. » Au mois d’aodt, M. Gordon avait présidé 4 Kingston un 
meeting, autorisé par le maire de la ville, pour examiner la situation de 
Vile, et faire parvenir a la reine des doléances, accompagnées de protesta- 
tions de loyauté sincére. Rien ne prouve, encore une fois, que M. Gordon 
ait eu la main dans !’émeute excitée 4 l’occasion d'une sentence judiciair: 
dans la paroisse de Saint-Thomas, qu'il n‘habitait pas. Arrété 4 Kingston, 
bien que la ville ait été déclarée exempte de la loi martiale, il a été trans- 
porté 4 Morant-Bay, jugé sans moyen de défense, condamné et pendu. 
Je ne puis répéter sans émotion quelques mots de sa lettre d’adieu 4 
femme : « Je n'ai jamais conseillé aucune insurrection, jamais jen'ya 
« pris part. Mais c'est la volonté du Pére céleste que je souffre pour avoir 
« obéi 4 son commandement qui est de protéger l’opprimé. Je lui rends 
« graces de ce que je souffre dans une pareille cause!.... Je croyais que 
aS. Exc. le gouverneur m’aurait accordé de justes moyens de défense, 
« mais je ne puis juger ses actes. Que le Seigneur soit miséricordieux envers 
a lui! Que le Seigneur hénisse tous les hommes! Ma bien-aimée femme, 


Il ne sera pas facile de justifier une exécution si révoltante, et cepen- 


LA JAMAIQUE. 101! 


dant, faisant violence 4 notre indignation, sachons encore attendre. Il 
ne nous appartient pas de juger de loin un gouverneur qui s'est trouvé 
placé en face d'une responsabilité terrible. [I n’est pas ici pour expliquer 
ses actes; nous n’étions pas la-bas pour partager ses périls, et il convient 
de réfléchir 4 la situation d’un officier qui doit, avec une petite troupe, sur 
un territoire étendu, protéger trente mille blancs épouvantés contre trois 
cent mille noirs, excités par la vengeance. Encore une fois, ‘attendons len- 
quéte. 

Mais, notre davein’e enl’attendant, c'est de ne pas laisser tirer de ces faits 
lamentables des arguments contre la liberté des noirs, arguments dont on se 
sert ailleurs pour arréter les prys ot l’émancipation des noirs se ‘prépare, 
et pour inquiéter ceux ou elle s accomplit. 

Il est bien commode de répéter hrutalement, a la suite du Times : « Nous 
« conseillons 4 tous ceux qui ont affaire 4 la race noire de garder la haute 
« main sur elle; les noirs sont des sauvages. » S'il en était ainsi, s'il y avait 
entre les hommes des deux couleurs une irréconciliable inimitié, si cette 
haine native devait s’assouvir par la destruction de l’une ou de l'autre race, 
que faudrait-il penser de ces Anglais, de ces rois, de ces colons, de ces 
blancs, qui, pendant deux siécles, sont allés arracher 4 la terre natale ces 
malheureux noirs, pour les méler de force & la race ennemie, et qui, les 
sachant paresseux et méchants, les ont précisément enchainés dans la con- 
dition la plus propre & justifier leur paresse et 4 provoquer leur colére? La 
société blanche, en commettant cette violation des desseins de la nature 
et des lois de la morale, a pris charge des esclaves africains; elle est res- 
ponsable de leur sort, et responsable des malheurs que leur présence en- 
traine. 

Mais la thése du Times est inexacte autant qu'elle est brutale. La race 
noire est une race douce, facile 4 contenter, aisément attachée a la race 
blanche, et ces lois naturelles et morales dont nous venons de parler re- 
prennent, Dieu merci, leur empire, dés que la justice préside aux relations 
de ces deux branches de la famille humaine. 

Or, Pétat de la Jamaique a toujours été un état violent, une guerre per- 
pétuelle entre les maitres et les esclaves, les anciens maitres et les af- 
franchis, la colonie et la métropole. 

Il n’est pas vrai que l’émancipation des esclaves, proclamée dans cette 
grande ile au mois de juin 1838, ait été l’origine de ces troubles et de ces 
malheurs. Depuis que la Jamaique a été, en 1655, prise aux Espagnols, cette 
colonie n‘a pas cessé de se plaindre, et sans remonter au dela du siécle 
présent, j'ai sous les yeux une déclaration par laquelle, en 1812, l’Assem- 
blée de Vile expose au roi que « la détresse est telle quelle ne peut plus 
s'accrotire. » Je lis les mémes plaintes dans un mémoire adressé au Parle- 
ment, en 1832. Depuis le commencement de ce siécle, cing révoltes formi- 
dables ont répandu dans l’ile I'incendie et le massacre, et, deux ans avant 








4012 LA JAMAIQUE. 


lémancipation, la derniére avait été suivie de l'exécution capitale 
de 500 noirs. Tous ces faits sont antérieurs 4 l’émancipation des es- 
claves. 

Ouvrez maintenant les rapports des, gouverneurs, rapports postérieurs a 
cette grande mesure, et notamment celui du trés-regrettable lord Elgin, en 
4846. Consultez les rapports des officiers francais, envoyés par le gouver- 
nement, & la méme époque, pour examiner les résultats de l'émancipation, 
notamment le rapport de M. le capitaine de vaisseau Layrle (1834-1840) 
Ces documents constatent que l'affranchissement des esclaves, 4 la 
Jamaique, n’a été dés l'abord le signal d’aucune calamité. 

Mais les mémes documents nous apprennent que, lorsque le gouverne- 
ment Anglais a ordonné dans les colonies quelques mesures préparatoires 
pour faciliter l’émancipation graduelle, ces mesures n’ont pas été exécutées 
4 la Jamaique. Quand la loi a ordonné de faire précéder l'émancipation par 
une période d'apprentissage, cette loi arencontré, dans la méme colonie, 
une résistance universelle. Enfin, lorsqu’il fallut se résigner 4 proclamer la 
liberté, on le fit 4 contre-cceur, et jamais on ne prit les précautions néces- 
saires pour assurer le succés d'un acte que l'on n‘acceptait pas franche- 
ment. 

Or, tout n'est pas dit, lorsque la liberté est écrite 4 Londres dans uneloi. 
Ces hommes quel'on vient de mettre en liberté, ils'agit de les mettre en so- 
ciété. 

Cette ceuvre ardue exige l’'accomplissement de plusieurs conditions essen- 
tielles, que l’on peut appeler les lois économiques et morales de cette matiére. 
Le succés dépend : 1° du rapport de la population au territoire; 2° des pré- 
cautions prises pour retenir les affranchis au travail, et pour remplacer par 
des moyens mécaniques ou l'immigration les bras qui manqueront; 3° de 
l'état de la religion, de l'instruction et de la famille, parmi les affranchis ; 
4° d’un changement radical et sincére dans les meeurs ef la maniére d'étre, 
créées par l’esclavage. 

L’émancipation a bien réussi la ou le territoire n'était pas trop grand. 
Lesclavage parquait'en quelque sorte les esclaves dans un coin du 
sol. ll est tout naturel qu’ils se dispersent, s’établissent chez eux, et quit- 
tent les plantations, quand ils peuvent vivre 4 leur gré, sans travail, surtout 
dans la premiére ivresse de la liberté. ll en est de méme partout; on ne 
trouve pas de bras dans les pays trés-vastes, trés-fertiles, et peu peuplés, 
que le peuple soit blanc ou noir. Ce mal ne vient pas de l’affranchissement, 
Il vient de la nature des choses. Or, la Jamaique a plus de 750 lieues car- 
rées. 

‘Au moins faudrait-il avoir pris des précautions, avoir contracté avec 
les anciens affranchis des engagements de travail, les retenir par la 
jouissance de leur case, d'un jardin, leur assurer un salaire sérieux, renon- 
cer, quand il le faut, & la grande culture a bras, ou l’améliorer par les usi- 





LA JAMAIQUE. 4013 


nus ventrales, les procédés mécaniques, les engrais, les institutions de cré- 
dit, favoriser la petite culture, le métayage, etc. Cela a été fait 4 la Barbade, 
4 la Réunion et ailleurs. A la Jamaique, il y a eu lutte, longue rancune ; on 
n’a pris aucune précaution, et presque tout l'argent de l’indemnité a été 
employé a faire venir des Indiens pour se passer des anciens esclaves, ainsi 
encouragés dans leurs gots de vagabondage. 

La religion, l'éducation, la propriété, la réunion en villages libres, les 
mariages, avaient été d'abord trés en progrés, mais l'absence de travail et 
la vie & 'aventure rendent vaines toutes ces bonnes influences. Les noirs se 
sont encore ici conduits comme se conduiraient les blancs, placés en face 
d'une condition qui est celle-ci : travailler péniblement et pour autrui, sans 
y étre forcé par le besoin, sans y étre attiré par l'intérét, sans y étre excité 
par l’exemple, sans y étre engagé par de bons procédés. 

Car, &ce dernier point de vue, les moeurs n'ont presque pas changé ; 
presque tous les anciens colons se regardent toujours comme une race su- 
périeure injustement dépossédée de ses priviléges. L’Assembiée (et il est 
facile d’imaginer quelle assemblée on peut former dans une population de 
petits fonctionnaires et d’anciens maitres d'esclaves), l'Assemblée vote des 
impéts que les noirs payent, édicte des peines que les noirs subissent, et 
la démarcation qui n'existe plus entre le maitre et l'esclave, on (Ache de la 
perpétuer par mille petites inégalités vexatoires. Ce n'est plus lesclavage, 
c'est encore la tyrannie. . 

Telle est 'histoire de l’émancipation a la Jamaique. Assurément, cette 
belle colonic, l'une des quatre grandes Antilles, renferme des hommes ho- 
norables et intelligents, qui contrastent par leur conduite avec cette con- 
duite générale; ils ont réussi 4 se relever, 4 s'enrichir, ou bien ils souf- 
frent des maux qu’ils n'ont pas causés. I] est aussi, parmi les anciens 
esclaves, des hommes laborieux, intelligents; plusieurs exercent avec suc- 
cés des professions libérales ; d'autres travaillent honnétement, ont formé 
des familles, ont acquis des propriétés. Mais le tableau général que nous 
présentons, avec les faits et les documents officiels sous les yeux, est mal- 
heureusement exact. 

Que l'on ne dise donc pas que l’affranchissement des esclaves a causé 
les ruines ou les insurrections de la Jamaique ; les malheurs et les révoltes 
datent de bien plus loin. Le mal ne vient pas de la liberté; il vient de la 
résistance & la liberté. 

J’entends d'excellents esprits répéter sans cesse qu'il edt fallu attendre, 
émanciper graduellement, compter sur la religion, sur Je temps. Il ne faut 
pas oublier que l’Angleterre a atlendu, préparé, agi lentement, graduelle- 
ment. Mais l’expérience est faite. Non, non, la servitude ne rend meilleur ni 
l'esclave ni le maitre, et il est insensé d’altendre une heure qui ne sonne 
jamais. Le temps aggrave le mal; plus il dure, plus il pése, et les lois les plus 
injustes, aux Etats-Unis, pour empécherl’instruction, le rachat, l'affranchis- 

Décumax 1866, 65 


1014 LA JAMAIQUE. 


sement des esclaves, étaient des lois récentes: la chaine, au lieu de s‘user, 
devenait plus lourde. Quant a la religion, elle était elle-méme esclave. «Le 
«, christianisme, a dit admirablement M. de Tocqueville, est une religion 
« d’hommes libres. Comment épurer et élever la volonté de celui qui ne 
« sent pas la responsabilité de ses propres actes? Comment donner l'idée 
« de la dignité morale 4 qui n’est rien & ses propres yeux?... » L’émancipa- 
tion brusque et obligatoire est bien dangereuse, mais !’émancipation gra- 
duelle et volontaire est malheureusement un réve ; on la proinet toujours, 
on ne la prépare jamais, on ne l’accorde jamais. 

L’abolition de l'esclavage ancien a été graduelle, parce que le dévelop- 
pement du sentiment de la justice, et l’organisation réguliére de la société, 
étaient en méme temps lents et graduels. Le jour ou le travail et la liberté 
ont eu leur place, la servitude est tombée comme une chafne usée. Mais 
c’est en pleine civilisation que l’esclavage moderne a repris naissance; c'est 
par les mains d’'hommes qui savent ce que c’est que Il'égalité et la liberté; 
ils font sciemment une chose injuste ; ils perpétuent 4 leur profit une insti- 
tution contraire aux principes et aux institutions du monde civilisé; il nya 
pas 4 espérer qu‘ils sortent par vertu de cette injustice qui obscurcit en 
eux le sens moral, ni qu’ils préparent eux-mémes la fin d’une combinaison 
qui ne leur semble pas odieuse et leur est commode. L Angleterre, je le ré- 
péte, a attendu trente années; elle a averti, préparé, prié, pressé, sans ob- 
tenir de ses colonies un seul acte de bonne volonté, surtout a la Jamaique. 

La responsabilité des malheurs de cette colonie retombe donc sur la ser- 
vitude antérieure, sur la maniére dont s'est opérée l'émancipation, nullement 
sur l’émancipation elle-méme. 7 

On se plaint beaucoup, aux Etats-Unis, des difficultés de la réorganisation 
sociale. Je le crois bien! Pendant cent ans, les maux, les vices, les haines 
de l’esclavage se sont accumulés, et dés le lendemain du jour ot Ja !oi ou 
la guerre ont mis en liberté des hommes que l'on n’avait pas instruits, au 
quels on avait inspiré l’horreur du travail, dont on avait dispersé la famille 
et auxquels on marchande }'égalité et les bons traitements, on sétonne 
qu'ils n’aient pas encore formé une société morale, réguliére, pacifique et 
laborieuse ! « Ce serait, en vérité, trop commode, a écrit M. Thiers, si l'on 
n’avait qu’a renencer a ses fautes, pour en abolir les conséquences. » 

Que l’on réprime donc les insurrections, que l'on se défende contre la 
violence, rien de plus nécessaire. Mais lorsqu’aprés la répression, com- 
mence la réflexion, soyons justes, et ne laissons pas imputer { Ja liberté les 
suites de la servitude. Ne laissons pas alléguer I'exemple d'une colonie qu 

ouffre de ses fautes, et rappelons a tous les habitants des terres a esclaves 
cett: parole si sensée d’un des meilleurs gouverneurs de la Jamaique, le 
marquis de Sligo, qui écrivait, peu d’années aprés I'émancipation : « Toutes 
les fois que les propriétaires désirent que Ja chose aille bien, elle va bien.’ 
Avccusrin CocHix. 




















REVUE CRITIQUE | 





}. Saint-Simon considérd comme historien de Louis XIV, par M. A. Chéruel. 4 vol. — 
II. Histoire de France depuis 1814, par M. Poujoulat. 1 vol. — III. L’Oratoire de 
France au diz-septiéme et au diz-neuvicme siécle, par le P. Ad. Perrand. 1 vol. — 
IV. Histoire de mes opinions religieuses, par John-Henri Newman. 4 vol. — V. Ciel, 

_ Rue et Foyer, par M. Louis-Xavier de Ricard. 1 vol. — Noéi, poésie, par NW. Campeaux. 
4 vol. — VI. Le Bouddhisme, ses dogmes, son histeire et sa littérature, par M. Vassilieff, 
traduit du russe par M. La Comme. — VII. Le Désert et le monde sauvage, par M. Arthur 
Mangin. 


I 


S‘il est une faiblesse bien connue, dans les lettres, c’est celle des écri- 
vains qui se font les introducteurs et les patrons des autres. Pour un tra- 
ducteur ou un éditeur, tout est toujours parfait dans l’auteur qu’il nous 
donne; ces messieurs ne mettent jamais la main que sur des chefs- 
d’ceuvre. Il est rare, en effet, sinon tout a fait inoui, que le parrain, chez 
eux, soit doublé d'un critique. En voici pourtant un exemple. 

M. Chéruel, inspecteur général de l'Université, a publié, il y a dix ans 
bientét, une édition des Mémoires du duc de Saint-Simon‘ qui laisse 4 désirer 
sous plus d’un rapport, comme I'a montré ici méme * M. le comte de Mon- 
talembert, mais qui est du moins la plus complete et la plus conforme au 
texte original qu’on en ait fait jusqu’a ce jour. Avec un désintéressement 
rare et une modestie qui nous frappérentalors, M. Chéruel, enprésentant 
Saint-Simon, s’était complétement effacé : pas d'introduction, pas de pré- 
face, aucun de ces introit consacrés par l’usage et ou se complait tout 
éditeur. Pour unique préliminaire, un article de M. Sainte-Beuye, ingé- 
nieux et piquant, comme toujours, mais un peu mince pour le syjet ; une 
étude plus sérieuse du manuscrit, une plus soigneuse réviston des noms 
el des dates, des notes parfois erronées et trop souvent insuffisantes, quoi- 
que du reste bien entendues, des collations, des rapprochements avec les 
Mémoires contemporains, des tables enfin, voila l‘humble part que M. Ché- 
ruel s’était réservée. C’était de l'abnégation, si jamais il en fut. 


120 yol. in-8°; 14856-1858. — Paris, Hachette. 
2 Correspondent, nouvelle série, t. IV, p. 9. 





1016. REVUE CRITIQUE. 


Mais cette abnégation n’était que temporaire ; M. Chéruel n‘avait pas re- 
noncé adire son sentiment sur le grand écrivain dont il publiait, pour Ja pre- 
miére fois, l'ceuvre entiére. Voici en effet de lui, sur Saint-Simon, un volume 
qui est une véritable introduction 4 ses Mémoires‘; seulement, au lieu de les 
précéder, elle les-suit. Ce n’est pas la, toutefois, ce qu'il y a de plus singu- 
lier dans ce volume ; le nouveau, l’étrange méme, c'est que ce travail, ou 
l'on devrait naturellement s’attendre 4 trouver le panégyrique de Saint- 
Simon, en est une rude critique. Gest le cas de dire avec les Latins : tx 
cauda venenum. ‘ 

Avant d’exprimer aucune opinion sur le fond de la thése que vient de po- 
ser et de soutenir M. Chéruel, il est deux choses qu'il faut y louver: c'est, 
d'une part, le courage qu’a montré l’auteur en la formulant, et, de l'autre, le 
eonsciencieux travail auquel il s'est livré pour la défendre. Saint-Simon 
jouit, depuis trente & quarante ans, d'une immense autorité, chez nous ; 
on a refait, d’aprés lui, tout le siécle de Louis XIV. Il n’y a pas, dans toute 
cette longue période, un seul portrait peut-étre qu’on n’ait retouché sur ses 
données, et qui, par suite des traits et des couleurs qu'on lui a empruntés, 
n’ait changé de caractére et d’expression. Dans cette imposante galerie 
de figures majestueuses ou charmantes, il n’en est presque plus une seule 
aujourd'hui qui, grace 4 lui, ne laisse apercevoir quelque affreuse diff o< 
mité. 

Aprés l’accueil qu’elles ont trouvé auprés de la malignité et de l’esprit de 
parti, essayer d'enlever, méme quand elles sont manifestement fausses, 
ces retouches en quelque sorte vitrifiées par le pinceau brilant de Saiat- 
Simon, c’était faire preuve de hardiesse, et, 4 cet égard, plus qu’a tout autre, 

nous ne le cachons point, l’entreprise de M. Chéruel nous plait: on s‘af- 
ranchit si difficilement du convenu en France ! 

Ce que nous aimons encore de ce livre, c'est l'étude sérieuse qu'il 
accuse. Pour contréler les jugements de Saint-Simon, M. Chéruel s'est 
livré & une enquéte minutieuse sur tous les personnages qui lui ont passé 
par les mains. Comme les antipathies, les ressentiments, les rancunes 
personnelles ou héréditaires, les aversions de caste, les haines de parti 
ont autant et plus que ses principes conduit la plume du bilieux au- 
teur des Mémoires, c'est sur sa vie, & lui, que M. Chéruel a d'abord dirigé 
ses informations. La moitié du volume est consacrée & la biographie de 
Saint-Simon. C’est un morceau trés-curieux et trés-neuf. On ne connait 
guére, en général, de cet homme que son terrible livre. Quant a lui-méme, 
ce Dante de l'histoire, on ne sait presque rien. De 1702 4 1723, on le trouve 
4 la cour de Versailles, perdu dans la foule des courtisans du grand roi, 
puis mélé un instant aux affaires, sous le Régent, mais sans faire, dans l'une 


a 


4 Saint-Simon considérd comme historien de Louis XiV, par A. Chéruel, inspecteur 
général de \’instruction publique; 4 vol. in-8°. — Hachette. 








REVUE CRITIQUE. 1017 


ni l’autre position, une figure bien remarquable, s‘agitant beaucoup toutefoisg 
et toujours avec passion, bien que pour des intéréts mesquins, de misé- 
rables questions de préséances et de priviléges de cour ; ennemi aveugle des 
parlements et des ministres, parce qu’'ils sortent de la bourgeoisie ; cham- 
pion fanatique de la haute noblesse et chansonné toutefois par ceux-mémes 
qu'il défend sur I'humilité de son origine: ardelionum genus, sorte de 
mouche du coche royal, ridiculisée pour sa pelitesse, mais redoutée pour 
son aiguillon. 

Les recherches de M. Chéruel sur son origine et ses commencements 
donnent la clef, sinon de son Acre humeur, qui était l’effet de son tempé-. 
rament, mais de l’esprit de dénigrement dont il était animé contre la cour 
en général et en particulier contre les hommes qui étaient, ou qui avaient 
été aux affaires depuis lecommencement du régne de Louis XIV. 

Saint-Simon avait été élevé par son pére dans les plus violents préjugés 
contre Jes hommes de la génération avec laquelle il devait vivre et ceux qui 
les avaient formés. Ce pére, qui est, pourrait-on dire, une découverte de 
M. Chéruel, tant il était peu connu jusqu’ici, avait été l'un des favoris de 
Louis XIII; du reste assez petit compagnon, pour employer une expression 
familiére ason fils qui l’applique souvent ade plus grands que lui; un de ces 
petits gentilshommes de province qui affluaient ala cour depuis l’avénement 
du Béarnais, et qui remontaient tous invariablement a Charlemagne. C’était, 
en particulier, la prétention de Claude de Saint-Simon. Par suite de sa faveur 
auprés de Louis XIII, il avait été, sinon disgracié, au moins laissé a |l’écart, 
sous la régence d’Anne d'Autriche et le ministére de Mazarin. Al'en croire, 
le gouvernement d'alors aurait eu de grands torts envers lui. Le fait est que 
Claude de Saint-Simon avait trempé dans la plupart des intrigues de la 
Fronde, excepté les derniéres, ot, plus avisé que ses anciens complices, et 
prévoyant le résultat de leurs intrigues, il les avait honnétement laissés se 
perdre. Toutefois il n’avait pas plus gagné 4 ce jeu qua l'autre; Mazarin 
qui savait parfaitement, grice aux papiers saisis chez Chavigny, le réle am- 
bigu qu'il avait joué, lui laissa réclamer la charge de grand écuyer que lui 
avait, disait-il, accordé le feu roi et l’argent qu'il avait dépensé, prétendait-il 
également, pendant les troubles de la Régence, pour la cause de la reine et 
celle de M. le cardinal. Aussi, dans la retraite ov il se réfugia pour n’en 
plus sortir et ou il se maria tard, conserva-t-il toujours de ce dédain un 
ressentiment amer et versa-t-il dans le coeur de son fils, qu'il éleva prés de 
lui, tout le fiel dont le sien était rempli. 

Ce fils, qui grandit dans la solitude auprés de ce vieillard aigri et sans 
doute éloquent, recueillit pieusement ce legs d’inimitiés et le garda religieu- 
sement. Avec quelle violence, en effet, n‘a-t-il pas attaqué Anne d Autriche, 
Mazarin, Chavigny! bien qu’ils fussent morts tous depuis plus de vingt ans, 
quand il parut a la cour et n'appartinssent point 4 l’époque qu'il avait entre- 
pris de peindre ! 


1918 REVUE CRITIQUE. 


Sa présentation est de 1671, et l'histoire qu’il avait formé de bonne 
heure le projet de raconter, était celle de son temps. C'est en 1702 
qu'il se mit 4 l’cauvre. Jusque-la, i] avait servi, non sans distinction, dans 
les mousquetaires gris d’abord, puis dans le régiment de Royal-Rous- 
sillon, o4, comme c’était l'usage alors, il avait acheté une compagnie. Les 
dégoits du métier et la conviction qu'il n'y arriverait 4 rien, le firent re- 
noncer 4 la carriére des armes. Il prit, pour s’en retirer, le prétexte d'un 
défaut de santé qui ne trompa personne et que sa longue vie a bien dé 
menti au surplus. Dés lors il vécut 4 Versailles en courtisan désintéressé 
d ambition, ou du moins assez fier pour ne rien demander a un prince qu'il 
savait mal disposé & son égard, et, sauf celle qu'il consacra a la défense de 
l‘ordre auquel il appartenait, réservant toute son activité pour le travail 
historique auquel il s’était entigrement voué. 

Saint-Simon, ce qu'on ignore trés-généralement, se prépara par des études 
sérieuses 4 la rédaction de ses Mémoires. M. Chéruel nous fournit, 4 cet 
égard,de curieux renseignements. Il nous reste de Saint-Simon en manu- 
serils, aux archives ‘lu ministére des affaires étrangéres, outre ses Mémoires, 
quatre-vingt-dix-huit portefeuilles remplis de ses recherches préliminaires, 
qui se composent de notes, d’extraits, de piéces diverses relatives aux 
questions qu'il examine ou aux événements qu'il raconte dans son ouvrage. 
C’en serait, si on les publiait un jour, l’'appendice naturel. Lui-méme, con- 
sidérait ces matériaux commie les piéces justificatives ou complémentaires 
de son récit, et il yrenvoie en plusieurs endroits, comme 4 l'article de l’abbé 
de Rancé, par exemple : « Ces Mémoires, dil-il, sont trop profanes pour 
rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte et d'une mort aussi 
grande et aussi précieuse devant Dieu : Ce que je pourrais en dire trou- 
vera mieux sa place parmi les piéces. » On voit, par la nature de ces piéces 
que les choses dont il s’était le plus enquis, étaient les généalogies des fa- 
milles dont il aurait 4 parler, les institutions de la monarchie et le céré- 
monial de la cour. C’était, &@ ses yeux, ce qu'il y avait, pour un historien, 
de plus important 4 connattre ! Il faut dire, pour étre juste, qu’on n’en de- 
mandait guére plus de son temps. 

Il est d’autres sources d'information qu'il consultait avee non moins de 
zéle, ainsi qu'il nous I'apprend lui-méme, mais dont le résultat n'est pas 
consigné dans ses portefeuilles : c'est la conversation des hommes qui 
avaient été aux affaires, généraux, ministres, ambassadeurs, financiers 
gens de robe ou gens d’église, enfin les femmes et les personnes du service 
intime des princes; il en est peu dont il n’ait obtenu, par lui-méme ou par 
ses amis, de précieuses confidences. Pas un jour de sa longue vie ne se 
passa, depuis qu’il eut formé le dessein d’écrire ses Mémoires, sans qu'il 
travaillat, soit &4 en rassembler les matériaux, soit & en rédiger quelques 
pages. Il avait commencé & dix-sept ans, au milieu de |’agitation d'un 
camp, dit M. Chéruel : « Dans le palais mérre de Versailles, ov il avait un 








REVUE CRITIQUE. 401 


appartement, il s'était ménagé, ajoute-t-il, un asile impénétrable a tous 
les regards; cétait la, qu’a la lueur d'une lampe, il retracait les scénes 
dont il avait été le temoin et s’efforcait de déchirer les voiles dont s‘enve- 
loppaient les acteurs. » 

On ne saurait donc lui refuser le mérite d'avoir fait tout ce qui lui était 
possible pour connaitre la verité. Mais est-il vrai qu'il ait exposé, comme il 
sen flatte, « avec la fidélité la plus exacte, tout ce qui est venu 4 sa connais- 
sance par lui-méme ou par ceux qui ont vu ou manié les choses ou les 
affaires pendant les vingt-deux derni¢res années du régne de Louis XIV? » 
En d’autres termes, s’est-il montré observateur intelligent et véridique, et 
les personnes avec lesquelles il était en relation et qui pouvaient l'instruire 
des détails ou des mobiles secrets des événements, offrent-elles toutes les 
garanties que réclame l’histoire? M. Chéruel examine avec beaucoup de 
soin ces deux questions préalables. 

Quant aux intermédiaires de Saint-Simon, il faut distinguer, dit-il, entre 
ceux dont il avait l’entiére confiance et qui ne lui cachaient rien, comme les 
ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et le chancelier de Pontchartrain, 
dans I'intimilé desquels il put puiser tous les jours avec abondance et sécu- 
rité, et ceux qui n’élaient pas avec lui sans quelques réserves, ou dont les 
renseignements étaient moins surs, tels que la Vrillicre, la Feuillade, Cha- 
millard, et les femmes : madame de Lévis, madame de Villeroi, la du- 
chesse de Lauzun, la marquise du Chatelet, qui le mettaient, comme il I'a dit, 
« au fait de mille bagatelles plusimportantes qu’elles-mémes ne croyaient,» 
mais aussi moins exactes, moins désintéressées de passion ou de prévention 
qu'il ne le pensait lui-méme et que ne se le figuraient ces dames. Quelles 
illusions ne se faisait-on pas, a cette cour de Louis XIV, méme dans le 
monde religieux que voyait Saint-Simon, sur la question de la charité envers 
le prochain, et le chapitre de |’interprétation des actions d'autrui! Notre 
historien en est lui-méme un exemple. C’était un honnéte homme, que 
Saint-Simon, plein d’honneur et de probité; un chrétien scrupuleux qui 
faisait chaque année, & Paques, de longues retraites 4 la Trappe, et qui 
n'aurait pas hésité 4 briler ses Mémoires, ainsi qu'il en ett'un jour l’idée, 
s'il avait eu la convietion qu'il manquait ala charité. Qui oserait dire pour- 
tant qu'il n’en a pas violé mille fois, et d'une facon brutale, les lois les plus 
4lémentaires ? Saint-Simon était une nature passionnée a l'excés ; l’ébullition 
permanente de.son Ame se trahissait dans toute sa personne, dans sa mobi- 
lité fiévreuse, sa voix stridente, son front toujours trempé de sueur et qui 
fumait, dit-on, lorsqu’'il était sa perruque. Sa vertu avait le tempérament 


de celle d’Alceste. Traduisez-le en vers et il dira comme le personnage de 
Moliére : 


Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville 
Ne m’'offrent rien qu’objets & m’échauffer la bile. 


1020 REVOE CRITIQUE. 


Jentre en une humeur noire, en un chagrin profond, 
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme iis font. 
Je ne trouve partout que lache flatterie, 

Qu’injustice, intérét, trahison, fourberie; 

Je n’y puis plus tenir, j’enrage... 

S'il a pris la plume, on le sent 4 toutes les pages, c’est aussi pour « cha- 
tier sans pitié. » , 

Ainsi, c'est en vengeur, plus qu’en juge qu'il est entré dans l'histoire de 
son temps. Aussi ne lui parlez pas d'impartialité, il Ja déclare impossible 
¢ pour qui écrit ce qu'il a vu et manié. On est charmé, dit-il, des gens 
droits ct vrais : on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent, 
on lest encore plus contre ceux dont on a regu du mal. Le stoique est une 
belle et noble chimére. Jene me pique donc point dimpartialité ; je le 
ferais vainement. » 

Voila dunc qui est entendu, Saint-Simon n’éepargnera pas ceux qu’il hait. 
Or ceux qu'il hait sont nombreux ; car, comme nous l’'avons dit, outre ses 
haines, a lui, il a celles de son pére, celles de son parti, celles de ses amis, 
et, ainsi que s exprime Alceste, ce sont « des haines vigoureuses. » 

Outre ces aversions dont il ne sait pas et ne veut pas se défendre, il y a 
une autre cause d’erreur plus grande ct plus dangereuse dans les juge- 
ments de Saint-Simon et qui tient 4 sa méthode méme et a la nature de sen 
esprit. II excelle 4 peindre les grandes scéncs de la cour, et en méme 
temps il veut, dit M. Chéruel, percer jusqu’au fond des ceeurs et y lire les 
causes de la conduite des courtisans. « I! se montre, dans cette analyse du 
cceur humain, rival de la Bruyére et des plus grands moralistes ; mais cette 
sagacité méme a ses périls, et souvent Ihistorien qui veut pénétrer les re- 
plis des cceurs et sonder les intentions des personnages qu'il met en scéne 
est exposé a leur préter des sentiments et des motifs qui n’existent que 
dans son imagination. Tel est Saint-Simon ; il croit 4 la réalité des passions 
qu'il présente comme les résultats secrets des événements ; mais il est sujet 
4 erreur, et d'autant plus que, parlant de personnes qui lui sont rarement 
indifférentes, il est porté 4 apprécier les motifs de leurs actions d'aprés 
les sentiments d’affection ou d’antipathie qu’elles lui ont inspirés. » 

Saint-Simon n’est donc pas un historien dont on puisse accepter les té- 
moignages sur parole. Ses jugements ne sauraient étre admis qu’aprés un 
contréle sévére. C’est 4 ce contréle qu’est consacrée la seconde partie du 
livre de M. Chéruel. Aprés avoir -montré, dans la premiére, par le récit: de 
sa vie et la peinture de son caractére, combien, dans leur ensemble, ses 
Mémoires doivent inspirer de défiance, le savant éditeur de cet ouvrage 
revient en détail sur les personnages qui y sont le plus maltraités et discute 
les attaques dont ils sont l’objet. Il y a Ja une suite d'études historiques du 
plus haut intérét, ot M. Chéruel a inis autant de modération et de saine 
critique, qu'il a déployé de savoir. 


REVUE CRITIQUE. 5 | 


Au premier rang des victimes de Saint-Simon dont M. Chéruel a entrepris 
de rapporter la sentence, se placent Anne d'Autriche, mére de Louis XIV et 
son ministre Mazarin. La haine toute rétrospective de l‘auteur des Mémoires 
pour ces deux personnages qui n‘appartiennent pas directement a son sujet, 
puisque c’est l'histoire des vingt derniéres années de Louis XIV qu’il s'est 
proposé d’écrire, était une sorte de vendetta. Saint-Simon, en les pour- 
suivant, vengeait la Fronde et son pére qui y avait joué un réle plein de 
dupticité et & qui Mazarin, qui le connaissait bien, n’avait pas méme daigné 
répondre quand, le calme rétabli dans le royaume, cet intrigant se plaignit 
d'avoir été oublié et réclama les emplois que le feu roi lui avait promis, 
disait-il. Tout en faisant a la régente et 4 son ministre la juste part de blame 
que l’histoire leur doit, tout en montrant ce qu'il y eut parfois d’immora 
et de mesquin dans les moyens dont leur politique se servit, M. Chéruel 
s’atlache 4 montrer combien, au fond, elle était intelligente et nationale, 
et combien, au contraire, celle que Saint-Simon leur reproche d’avoir né- 
gligée manquait de lumiéres et contenait de périls. 

Aprés Anne d'Autriche et Mazarin, c’est dans les hautes régions du pou- 
voir, 4 Louis XIV et 8 madame de Maintenon que Saint-Simon s'attaque avec 
le plus d’acharnement. La gloire de l'un et la fortune de l'autre sont 
les deux choses qui loffusquent le plus. Il a tout fait pour rabaisser le 
premier ct flétrir la seconde. En rassemblant les attaques qu'il a dirigées 
contre le roi, on voit qu’elles portent 4 la fois sur sa personne et sur son 
gouvernement. L'homme et le souverain y sont également maltraités. Il 
n'a pas fallu moins de cent pages 4 M. Chéruel pour relever et combattre . 
ce vaste ensemble d’imputations ot éclatent 4 la fois, la prévention, l'es- 
prit de systéme, ignorance et la plus implacable rancune. Sans se faire 
le panégvriste de Louis XIV, sans chercher 4 nier ses imperfections, 
ses erreurs et ses fautes, M. Chéruel, l'a victorieusement défendu, selon 
nous, contre son détracteur. 

Quant 4 madame de Maintenon, il restait peu 4 faire 4 M. Chéruel aprés 
les travaux de la critique moderne, notamment ceux de M. le; duc de 
Noailles et de M. Théophile Lavallée, pour effacer de cette belle et digne 
figure la boue dont la plume de Saint-Simon Ia souillée 4 plaisir. Toutefois 
le chapitre qui la concerne dans son livre est curieux 4 lire encore ; l'au- 
teur ne se borne pas & y réfuter les calomnies dont I'épouse de Scarron 
et la compagne des derniers jours de Louis XIV a été l'objet, il montre 
importance de ses lettres pour l'intelligence de I’histoire du temps et en 
cite d’inédites qui sont pleines d'intérét. 

Les chapitres consacrés 4 discuter les accusations portées par Saint- 
Simon contre les Noailles, le duc de Vendéme, le président de Harlay, Lou- 
Vois, Je maréchal de Villars, etc. sembleront un peu longs peut-étre a cété 
de ceux que nous venons de signaler ; si célébres qu’ils soient, ces noms ne 
jouissent pas d'une renommée égsle 4 celle de Mazarin, de Louis XIV et de 


1022 REVUE CRITIQUE. 


madame de Maintenon. Et puis, tout passionné que Saint-Simon se soil mon- 
tré 4 leur égard, il n’en est aucun sur qui sa main se soit aussi appesantie 
que sur ces derniers. Du reste, ses moyens ont été les mémes pour tous; 
de ces moyens, le plus fréquent, dit M. Chéruel, c’est, non pas la calemnie, 
mais l'artifice, non pas l’invention, mais l’arrangement des _faits ; Saint- 
Simon y est maitre passé. Sous l’inspiration de sa haine, sa vive imsgine- 
lion transforme toutes choses, et, sur un canevas réel, brode des scénes 
d'une odieuse fantuisie. Nous en avons acquis la conviction personnelle, ily 
a quelques jours, 4 |'endroit d'un fait assez peu important en lui-méme, 
mais fort célébre d’ailleurs. I] s’agit de la fameuse revue du camp de Com- 
piégne que Louis XIV aurait passée en l"honneur de madame de Maintenon, 
revue durant laquelle le roi se serait tenu aupres de la litiére de la nouvelle 
favorite, frappant & Ia glace pour la faire baisser et parler a la ‘beauté 
qu'elle protégeait contre la poussiére. Eh bien ! il faut savoir que le jour de 
cette revue, il n’y avait point de poussiére, attendu qu’il faisait une pluie 
battante, et qu’aucune dame n’y assistait, comme cela se congoit, et comme 
cela résulte du silence du Mercure galant, si exact & recueillir les dé- 
tails de ce genre, et de celui de Dangeau, dont le journal, bien connu de 
Saint-Simon, né dit pas le plus petit mot. | 

Mais, 4 en croire M. Chéruel, ce ne serait pas seulement dans l'arrange- 
ment des faits que Saint-Simon se serait montré habile ; son style aussi 
attesterait un artiste consommeé. En effet ce « style & la diable », comme 
Yappelle Chateaubriand, qui trahit 4 chaque ligne la furie dont l‘auteur 
était possédé; ce langage dédaigneux des régles faites par les pédants et 
qui semble, en son genre, une protestation contre la bourgeoise régularité 
qui s'introduisait partout dans les moeurs de la nation; cette parole de feu 
qui brile et éblouit comme la flamme et ot !’on s'accorde universellement 
& reconnaitre un produit spontané de la pensée, une ceuvre de premier jet, 
serait, dans l'opinion de M. Chéruel, le résultat d'un savant et profond 
calcul. Saint-Simon n’aurait écrit ainsi que pour se donner un cachet 
d’ancienneté et feindre un emportement qui pit excuser ce qu'il y avait 
d'excessif dans |'expression de ses sentiments, C'est, selon nous, aller trop 
loin. Qu’il y ait eu quelque affectation d’archaisme, chez Saint-Simon, 00 
ne saurait le nier; mais que ce qui était recherché dans le principe ne soit 
pas devenu nature, avec le temps, c’est ce qu'il est, croyons-nous, impos 
sible de nier. On n’écrit pas systématiquement et dans une continuelle 
contention d’esprit vingt gros volumes de suite. 

M. Chéruel est plus dans la vérité quand il conteste 4 Saint-Simon le titre 
de grand historien qu'on lui a donné chez nous, dans un premier mouve- 
ment d’admiration. On |'appellerait avec plus de raison un grand peintre 
d'histoire. 1} posséde, en effet, au plus haut degré le génie de I’ observation 
et le don de la couleur. Son regard toutefois est plus panétrant qu’étendu ; 
il ne voit Vhistoire que dans les détails. Ses idées politiques sont meé- 





REVUE CRITIQUE. 4023 


‘quines ; il est sans grandeur dans les vues. N’est-ce pas lui, en effet, qui a 
inauguré cette théorie aussi fausse qu'elle est humiliante pour l'humanité, 
de l’explication des grands événements par les petites causes. 

Voila certes une appréciation sévére et qui part d’ow il n’était guére per- 
mis de lattendre. Elle n’en a que plus d'autorité 4 nos yeux. On peut en 
contester certains détails; mais qui létudiera sérieusement la trouvera 
juste au fond. Selon nous, en effet, on a surfait Saint-Simon a tous égards. 
Les résultats de l'admiration irréfléchie et sans mesure qu’on lui a accor- 
dée dans ces derniers temps seraient seuls sa condamnation. Si la majesté 
du grand siécle, devant lequel s’inclinait Voltaire lui-méme, est aujour- 
d’hui abaissée chez nous ; si toute cette imposante époque qu’admiraient 
nos péres et dont l'étranger ne parle encore qu’avec respect, est livrée sur 
le théatre, dans le roman et les livres populaires au mépris de la génération 
présente, c'est & Saint-Simon qu'il faut l’attribuer, car c'est lui quien a 
été le premier diffamateur. Remettre cet écrivain asa place était donc un 
important service 4 rendre a la littérature. Nous croyons sincérement que 
M. Chéruel I’a rendu. 


P. S. Au moment de mettre sous presse, on nous communique les 
Lettres d'Elisabeth-Charlotte d'Orléans, duchesse de Lorraine, publiées ré- 
cemment par la Société d'archéologie de Lorraine (Nancy, chez Wiener). 
Les sentiments que Ja sceur du Régent professait pour l’ami de son frére 
méritent d’étre connus. Nous prenons a la hate dans ses lettres quelques 
passages qui le concernent, et que nous citons dans leur incroyable ortho- 
graphe : 

«48 avril 1746. Je ne doute pas qu’il n’est (son frére) des favoris 
bien indigne et bien ingrat, témoin le petit duc de Saint-Simon, qui, 4 mon 
gré, est un indigne petit M'. ll se rang justice de ne pas vouloir estre mellé 
avec la noblesse de France, c’est qu'il n’en est pas digne et qu'il connais 
la bassesse de son origine. » 

« 6 octobre 1716. Ce que vous me mandé de ce petit vilain M* de Saint- 
Simon me ferait bien du plaisir, sy il était vret que mon frére luy eut dé- 
fandu de sortir de sa maison; il l'orait bien meérité aprés ce qu'il a eu l'in- 
solance de dire 4 Mle Duc; mes je crains que mon frére n’est encore trop 
de foiblesse pour ce petit matin-la. » 

« 42 décembre 1716. J’'avous, madame, que je suis fachée qu'il conserve 
toujours son amitié 4 ce petit vilain Saint-Simon, qui, en vérité, ne la mé- 
rite pas, car je ne lui connoys ny noblesse, ny bons sentiments. » 


1024 REVUE CRITIQUE 


Sil y a der inconvénients 4 enseigner aux enfants, comme le veut 
M. Duruy, ‘histoire 4 laquelle ont été mélés leurs péres, il n'y a qu’avan- 
tages a In rappeler a ceux-ci. 

Nedire aux contemporains ce qu'ils ont va ou fait, est chose utile en 
tous les temps, mais surtout aux époques ot, comme dans la nédtre , on vit 
rapidement , et od l'on est d’autant plus disposé 4 oublier qu'on apprend 
davantage. Voila pourquoi nous aimons les livres qui nous font faire des 
retours intermittents sur notre passé ; ce sont des espéces d‘examens géné- 
raux qui ravivent la conscience publique et I'empéchent de s‘oblitérer. 
C'est a ce titre que se recommande I’ Histoire de France depuis 1814, dont 
M. Poujoulat vient de publier les deux premiers volumes‘. 

Peu de personnes aujourd'hui étaicnt mieux en position d’entreprendre 
et de mener a4 terme un pareil travail. Vieux soldat de la presse belligérante, 
resté plein de vigueur aprés trente ans passés de luttes, M. Poujoulat con- 
natt 4 fond le demi-siécle qu'il est entrain de raconter. Pas un fait considé- 
rable ne s’est accompli depuis le jour oh commence son récit, pas une 
question importante ne s’est agitée, pas une idée nouvelle ne s'est produite, 
pas un homme de quelque valeur n'a paru sur la scéne du monde, qui 
n’ait atliré son attention et n’ait été, de sa part, l'objet d'une étude sé- 
rieuse. Toutefois, les intéréts politiques l’ayant toujours emporté sur les 
autres dans ses préoccupations , c est 4 ceux-ci principalement qu'il s'est 
attaché dans la revue qu'il nous donne aujourd’hui de nos cinquante der- 
niéres années. Nos vicissitudes constitutionnelles depuis 1844, voila donc, 
au fond, le sujet du livre de M. Poujoulat. Montrer notre pays dans les ef- 
forts qu'il a faits, depuis le jour ow la paix avec I’Europe l’eut rendu a lui- 
méme, pour se donner, sans rompre avec son passé, des institutions en har- 
monie avec ses besoins présents et ses instincts d'avenir, tel est l'objet que 
sest proposé J'auteur. Aussi les faits politiques sont-ils au premier rang 
dans son ouvrage; la littérature, l'art, la science, l'industrie, le commeree, 
qui ont si fort passionné la génération, ou n’y ont pas de place, ou n’y fign- 
rent que d’une maniére tout accessoire. Nous le regrettons, car l'absence, 
dans le tableau de ces grands et puissants objets d’activité, y laisse un vide 
gui nuit 4 lintelligence de l'ensemble. 

Il est pour Je moins inutile de parler de l’esprit dans lequel est écnite 
l'Histotre de France depuis 1814. L’opinion 4 laquelle appartient M. Pov- 
joulat est connue, son libéralisme a une nuance particuliére, mais il est vrai, 
élevé, sincére. Le royalisme qu'il professe n’a rien des étroites et inintelli- 


{ Paris, V"* Poussielgue et fils, édit., rue Cassette. 





REVUE CRITIQUE. 1023 


gentes théories qui se sont produites sous ce nom Aa l’époque dont il parle, 
et qui plag¢aient lc salut du pays dans un retour pur et simple aux formes 
politiques du passé. M. Poujoulat n'hésite pas 4 reconnaitre que, lorsque les 
Bourbons revinrent il y avait deux grands besoins en France : celui de la paix 
et celui de la liberté. « Au désir ardent de la paix se mélait, dit-il, le désir 
de voir le régne des Jois substitué a l’arbitraire, et la dignité et les bienfaits 
de la liberté remplacer les fantaisies intolérables de Ja dictature. » I] félicite 
Louis XVIII d’avoir compris ces deux besoins et de les avoir satisfaits l'un et 
autre; le premier en traitant avec les puissances coalisées, méme aux con- 
ditions terribles qu’elles imposérent ; le second, en donnant, puis en main- 
tenant la Charte ; il n’hésite méme pas. regretter les restrictions qui furent 
faites dans le détail aux principes de liberté que cette constitution procla- 
mait, notamment a l’endroit de la presse. « La question de la liberté de la 
presse restera longtemps l'objet des méditations inquiétes des hommes de 
gouvernement. Rien de plus incontestable, hélas ! que le mal qui peut sortir 
d'une presse sans idée morale, sans scrupule et sans respect; rien deplus cer- 
tain aussi que le bien qu'elle peut accomplir avec d'autres inspirations. Nous 
savons tout ce qu’on peut dire contre la presse, mais nous savons qu'elle ne 
manque jamais d'étre baéillonnée par ceux qui veulent commettre de grandes 
scélératesses ou de grandes folies politiques. La liberté de la presse eut 
rendu impossibles les crimes de 93 et les entreprises insensées du premier 
empire. » M. Poujoulat déplore donc la nécessité ou la Restauration crut 
étre de l’enchainer, au mépris de l'article de la constitution qui la concédait ; 
il voudrait du moins que l'on n’edt agi, ici comme ailleurs, que dans les 
formes consacrées par la loi, c’est-d-dire avec le concours des deux Cham- 
bres, Cette inexacte appréciation des périls du temps, qui fut le malheur 
habituel du gouvernement de !a branche atnée des Bourbons, cet oubli trop 
fréquent des procédés légaux, sont, chez M. Poujoulat, un sujet d’affliction 
et de blame. On le trouve, 4 cet égard, dans les inémes dispositions au com- 
mencement comme 4 la fin de histoire de la Restauration. Ainsi, le 
voyons-nous déplorer, avec la méme franchise en 1830 qu’en 1814, l’igno- 
rance que montra la royauté des ressources constitutionnelles dont elle 
pouvait disposer pour sortir d'‘embarras et conjurer la crise. « Nous croyons, 
quant 4 nous, dit-il, que le coup d’Etat (du 26 juillet 1830) n’était pas né- 
cessaire..... Un changement de ministére s offrait comme un reméde 4 la 
situation. Dans les gouvernements constitutionnels, on a des ministéres a 
f'image des majorités. Le prince de Polignac, raisonnable ici jusqu’a la 
clairvoyance, le comprenait ; ses collégues le comprenaient avec lui. Le 
roi ne voulut pas consentir a leur retraite..... D'imprudents royalistes con- 
seillaient chaque jour au roi de « ne pas céder », et ces mots malheureux se 
trouvaient profondément en accord avec la pensée de Charles X, qui ne vou- 
lait pas imiter ce qu'il appelait « la recuiade » de son frére Louis XVI: 
a J'aime mieux, dit-il un jour, monter 4 cheval qu’en charretle. » Ce sou- 





4026 REVUE CRITIQUE. 


verain si bon, si loyal, se sentait comme aceulé, tandis que le simple jeu 
des institutions constitutionnelles aurait pu le tirer de ce mauvais pas. » 

Ces citations suffisent pour confirmer ce que nous avons dit du libéralisme 
intelligent qui a inspiré l'ouvrage que nous annongons. La partie qui en est 
publiée, et qui ne fait que paraitre d'ailleurs, comprend l’histoire de la Res- 
tauration , de.1814 4 1830. C'est un tableau rapide, clair’, animé, et extré- 
mement dramatique des péripéties que traversa la branche ainée des Bour- 
bons avant d’arriver 4 la catastrophe imeprévue qui la jeta 4 bas du tréne le 
lendemain du jour ot elle avait obtenu un succés qui devait, ce semble, |'y 
consolider au moins pour toute une génération. Qui lira aitentivement les 
deux volumes que vient de publier M. Poujoulat, se convaincra que la chute 
de Charles X, sa proscription et celle de sa famille n’eut, en réalité, rien de 
subit et fut le résultat de l’inintelligence de la vie constitutionnelle, dans 
une portion du pays, et, dans une autre partie, de la recrudescence des 
passions révolutionnaires et impérialistes, plus voisines les unes des autres 
et plus sympathiques qu'on ne I’a cru longtemps. La part de ces derniéres 
dans les événements de la Restauration a été étudiée avec soin pat 
M. Poujoulat, c'est le cété le plus neuf et le plus piquant de son travail. 

L’intérét de ces deux volumes fait vivement désirer ceux qui vont les 
suivre ; car ceux-ci doivent nous montrer la branche cadette des Bourbons 
aux prises avec les mémes ennemis que l'ainée, et dans des conditions 
moins bonnes, sous quelques rapports. 


lit 


De 1850 a 1848, grace aux progres laborieux mais réals que la discussion 
sans entraves avait fait faire alors aux idées de liberté, deux des grands ordres 
religieux proscrits par la révolution ont pu se relever, chez nous. On peut 
dire ce qu'on voudra de cette époque, ce n'en est pas moins A‘elle que nous 
devons la restauration, en France, des Bénédictins et des Fréres-Précheurs. 
D'elle aussi, quoique leur établissement effectif ne date que de 1852, nous 
viennent les Oratoriens. N’est-ce pas, en effet, au milieu des luttes fécondes 
du raégne de Louis-Philippe que fut congu et muri le projet qui devait nous 
rendre, dans le primitif esprit de leur institution, les continuateurs de 
saint Philippe de Néri et du vénérable cardinal de Bérulle ? 

Avant de reparaitre sur cette terre chrétienne de France, d’ou ils avaient 
élé bannis au nom d’une liber{é menteuse, les deux premiers ordres que 
nous venons de nommer tinrent 4 rappeler leurs titres @ la considératioa 
du pays ou 4 détruire les préventions qui pouvaient subsister contre eur. 
Avec quel éclat et quel succés ils le firent, les derniers en particulier, tous 
ceux qui ont vécu dans ce temps s’en souviennent. L’éloquent mémoire du 








REVUE CRITIQUE. 4027 


P. Lacordaire pour le rétablissement des Fréres-Précheurs gagna leur cause 
devant l’opinion publique. et quand le nouveau Dominicain vint, dans son 
habit blanc, prendre parmi nous la place qu'il avait réclamée, personne ne 
se leva pour le repousser; de nombreux applaudissements au contraire 
saluérent son courage. 

La réapparition des Oratoriens a eu lieu avee moins d’éclat. Jugeant 
mutile de remuer un passé qui préte 4 la fois au blame et a Véloge et 
croyant, avec raison, que les ceuvres valaient mieux , en tous cas, que 
la controverse, ils ont recommencé sans bruit dans l’esprit de leurs illus- 
tres et saints fondateurs. Peut-étre aussi ont-ils pensé qu'il y avait une 
certaine convenance a attendre, pour parler d’eux-mémes, qu’ils eussent 
regu l'institution canonique pour laquelle ils étaient en instance auprés 
du Souverain Pontife. Quoi qu'il en soit, et, bien que beaucoup de ses mem- 
bres soient des écrivains distingués, le nouvel Oratoire n’avait pas jusqu’ici 
parlé de lui-méme; ce n'est qu’aujourd’hui, aprés douze ans passés d'exis- 
tence, que, par la plume d'une de ses plus jeunes mais plus brillantes re~ 
crues, il vient expliquer au public « comment !’Oratoire du dix-neuviéme 
siécle se rattache 4 celui du dix-septiéme; pourquof?, aprés soixante ans 
d'interruption, quelques prétres frangais ont essayé de reprendre les tradi- 
tions du cardinal de Bérulle, du P. de Condren, de Themassin et de Mal- 
branche, sans renoncer & celles de saint Philippe de Néri et de Baronius. ..; 
quels souvenirs et en méme temps quelles espéranees renferme, pour ce 
groupe de prétres, ce nom de I'Oratoire; enfin, dans quelle mesure ces 
prétres ont pensé qu’une ceuvre contemporaine des premiéres années du 
dix-septiéme siécle pourrait retrouver, dans sa constitution primitive et dans 
son ancien esprit, le secret de servir atilement Dieu et I'Eglise, 4 l’époque 
ou nous sommes. » 

Tel est en effet Yobjet du livre que publie le P. Adolphe Perraud 
sous ce titre: L’Oratoire de France au dix-septtéme et au dix-neuviéme 
siécle. 

Ce livre comprend deux parties. Dans l'une, l'auteur fait l'histoire de 
l’ancien Oratoire et de ses premiers supérieurs ; da ns l'autre, il montre par 
quels liens le nouveau se rattache 4 l’ancien et de quelle facgon il entend le 
continuer. L’Oratoire ancien ne marcha pas tovjours, on le sait, dans les 
meilleures voies, ou du moins plusieurs de ses inembres s écartérent-ils de 
celles qu’avaient tracées dans leurs constitutions et consacrées par leurs 
exemples leurs deux illustres et pieux fondateurs, le P. Bérulle et le P. de 
Condren. Aussi est-ce a bien faire connaitre ceux-ci, et 4 bien caractériser 
Ja pensée dans laquelle ils avaient concu leur ceuvre et la dirigérent de leur 
vivant, que s'est attaché le P. Perraud dans la partie historique de son tra- 
vail. Mettre dans tout leur jour les sentiments qui inspirérent le P. de Bé-. 
rulle; établir, par le texte de ses enseignements et par le récit de sa vie qui, 
ainsi que celle de son premier successeur, en fut le touchant commentaire, 


1028 REVUE CRITIQUE. 


_ que, dans la premiére période de son existence au moins, sa congrégation 
fut exempte de tout blame ; démontrer enfin que, malgré des égarements 
trés-nombreux et trés-éclatants, les traditions de piété, d’humilité, de sou- 
mission 4 I'Eglise se conservérent toujours dans \'Oratoire de France et 
notamment chez ceux de ses membres qui, par leur talent et leur gloire, 
représentaient leur corporation devant le monde et par qui elle compte au- 
jourd’hui auprés de la postérité : voila ce que le P. Perraud s’est proposé 
d’abord, et nous ne croyons pas qu’aprés l’avoir lu, on puisse garder le 
moindre doute 4 cet égard. 

Il sen faut pourtant, disons-le, que cette partie de son travail soit ce 
qu’elle aurait pu et dd étre, c’est-a-dire, une histoire de l’Oratoire. Ce que 
nous en avons ici, quoique trés-intéressant et, parfois, trés-neuf, n’en est 
pas méme une esquisse. L’auteur n’est entré de frent dans son sujet et ne 
l'a creusé un peu qu’au commencement. La biographie du P. de Bérulle a 
seule été étudiée dans les sources, et le P. Perraud en a découvert d’impor- 
tantes et, pourla plupart, inconnues et enti¢rement inédites, telles que le 
Journal domestique de la congrégation naissante, précieux manuscrit dont 

‘Poriginal est aux archives de l’empire, les Annales manuscrites de !'0ra- 
toire et les Lettres du P. de Bérulle conservées dans le méme dépdt. Mais 
ces documents ont été exploités avec trop de sobriété, selon nous; le P. Per- 
raud s’en est servi pour appuyer de preuves irrécusables ce qu'il dit de 
lexcellent esprit dans lequel fut concu l'Oratoire, pour accentuer cer- 
tains trails de la physionomie de son fondateur et rectifier, sur quelques 
points, les jugements dont i a été l'objet. L'un des moins fondés serait, 
selon le P. Perraud, l’incapacité politique dont la plupart l’ont accuse, 
comme on sait. C’est 4 Richelieu, son adversaire, qu'il faudrait, parait-i, 
faire remonter la réputation de simplicité naive qu’on a faite sur ce point 
au P.fde Bérulle. D'aprés le P. Perraud, le pieux cardinal n’'aurait rien 
moins été que l’aveugle instrument de la coterie de la reine mére et le 
drapeau d'une politique infirme et vieillotte : « La confiance dont il fut 
toujours honoré par Louis XIII et le succés des négociations difficiles dont 
il fut plus d'une fois chargé sont, il nous semble, dit-il, une réponse sul- 
fisante aux malveillantes insinuations du cardinal de Richelieu. » Ne sait-on 
pas d'ailleurs (c'est Tabaraud qui l’affirme) que l'une des entreprises 
les plus hardies du ministére de Richelieu, l’attaque de la Rochelle, avait 
été suggérée par le P. de Bérulle, et qu'il fut le premier a comprendre 
qu’en s‘emparant de cette ville, oa porterait le dernier coup 4 la puis- 
sance politique du protestantisme en France? Richelieu craignait d'échouer 
devant une ville dont le port était ouvert aux Anglais et d’engager la 
France dans une guerre générale avec tous les pelits princes protestants. 
Ces considérations assez plausibles, dit Tabaraud, n’arrétérent pas le 


cardinal de Bérulle qui continua ses instances auprés du roi et finit par le 
 décider. 








REVUE CRITIQUE. 4029 


A ces preuves de perspicacité et de résolution chez Bérulle, on pourrait, 
croyons-nous, en ajouter d'autres qui, toutes le montreraient sous un nou- 
veau jour et feraient d'autant plus regretter qu'il ne lui ait pas été donné 
de mettre plus avant la main dans le gouvernement des choses de !'Etat. 
Des idées plus chrétiennes auraient prévalu dans notre politique. « Le car- 
dinal de Bérulle cherchait en effet, dit le P. Perraud, & discerner les vues 
de Ja Providence sur la marche du monde et a faire aux affaires humaines 
l'application des maximes de I’Evangile. Par 1a il nous apparait comme un 
précurseur de Fénelon. Il appartient a cette école politique, hélas! si peu 
nombreuse, qui fait passer les principes avant les intéréts et rendrait a 
jamais impossible parmi les hommes les révolutions violentes en les préve- 
nant sans cesse par ces révolutions pacifiques et glorieuses qui font avancer 
les sociétés dans le progrés par la seule puissance de la vérité mieux connue 
et de la justice évangélique plus abondamment pratiquée. » 

Un homme de cette valeur aurait mérité une étude plus développée que 
celle qui lui est consacrée ici. Nous en dirons autant de son institut. On 
pouvait l’envisager, sinon d’un point de vue plus élevé, au moins d'un re- 
gard plus large. L’Oratoire appartient 4 ce magnifique mouvement de ré- 
forme catholique qui s’ouvre par les fondations de sainte Thérése et de 
saint Ignace et se prolonge, en passant par le grand concile de Trente, 
dans les institutions sans nombre que la France vit éclore et grandir phé- 
noménalement dans la premiére moitié du dix-septiéme siécle. Il a un 
caractére qui lui est commun avec la plupart d’entre elles, avec les Laza- 
ristes, les Doctrinaires, les Sulpiciens, les Eudistes et les Jésuites, 4 quel- 
ques égards, celui d‘étre une société séculiére; et encela, peut-étre, était-il 
mieux approprié a l’inclination et aux besoins des temps modernes. Nous 
aurions voulu que l’auteur marquat mieux sa place et son réle dans le grand 
concert catholique de l’époque. Il eut été bon aussi d’établir d'une maniére 
plus précise le bilan du bien et du mal qu'il a fait ; car l'un l'emporte si sen 
siblement sur l'autre, qu'on ne saurait trop appuyer sur ce paralléle. Et c'est 
& quoi une histoire suivie se fit mieux .prétée que le travail fragmentaire au- 
quel s'est borné le P. Perraud. Il y a bien, en téte des Notices sur les grands 
Oratoriens, un résumé de l'histoire de l’Oratoire de France, mais il est 
trop sommaire pour atteindre au but dont nous parlons. Quant aux No- 
tices elles-mémes, elles se font lire avec un singulier plaisir. Que de gé. 
nie et de savoir original et bien en harmonie avec les dispositions des 
esprits, dans cette foule d’hommes qui remplissent la brillante et pourtant 
si courte existence de l'Oratoire de France! En les voyant surgir si nom- 
breux et en songeant 4 la direction particuli¢re de leurs études, presque 
exclusivement tournées vers les sciences dont se préoccupe le plus notre 
époque, la critique et la philosophie, on se sent vivement disposé & ap- 
plaudir aux prétres savants et pieux qui en ont résolu la restauration, et 
dont le successeur de saint Pierre vient, en la sanctionnant, de bénir la 

Décuumng 1865. 66 


4030 REVUE CRITIQUE. 


belle et courageuse entreprise. On lira avec intérét ce qu’ils disent, par 
l’organe du P. Perraud, des desseins qu’ils ont eus en relevant l'institut 
du vénérable cardinal de Bérulle. II faut l’entendre lui-méme. L’élévation 
de vues et le profond dévouement a I'Eglise qui distinguent le manifeste 
du nouvel Oratoire inspirent pour l’euvre qu'il annonce une vive sympa- 
thie et font bien augurer de son avenir. 


IV 


En méme temps qu'il se relevait en France, l’Oratoire s'établissait, 
comme on le sait, en Angleterre, ou il n’avait jamais existé, le protes- 
tantisme y sévissant déji 4 l’époque ou saint Philippe de Neri jetait les 
fondements de son ordre. Ce sont les illustres convertis de ces derniéres 
années qui I’y ont introduit : cette association ot la liberté se conallie si 
heureusement avec la subordination 4 la régle et of Vindividu se soumet 
sans s'abdiquer, était de nature 4 plaire 4 des Anglais. Aussi y prospére- 
t-elle. Ses membres, sont pour la plupart, des hommes éminents. Cesta 
l’Oratoire, en effet, qu’appartient, entre autres, M. Newman, dont la rentrée 
dans le sein du catholicisme a si profondément affligé I'Eglise anglicane 
et qui s'est vu, par suite de retour, en butte a tant de coleéres. 

Nous avons parlé ici, il ya deux ans, des altaques dcnt ce prétre s2- 
vant avait été l'objet et de la réponse qu'il y avait faite‘. Nous expn- 
mions alors le voeu que cette défense de sa vie (Apologia pro vila sua), 
comme il avait lui-méime intitulé son livre, fit traduite en francais. Ce veu 
est aujourd'hui accompli; nous venons de recevoir en effet la traduction 
en notre langue, de ce brillant et vigoureux plaidoyer, faite sur la seconde 
édition anglaise, par M. Georges Dupré de Saint-Maur*. Nous ]’annoncons 
avec empressement comme la lecture la plus propre 4 intéresser les 
esprits élevés qui cherchent, pour se consoler des défaillances morales du 
temps le spectacle vivifiant des Ames en-quéte de la vérité. 

Nos lecteurs se souviennent, nous n’en doutons pas, de ce que le Cor- 
respondant a dit lors de sa publication en Angleterre, de Ja réplique du 
P. Newman a la brutale attaque qu’avait dirigée contre lui un des prirc- 
paux romanciers de Londres, M. Charles Kingsley : « La vérité, en tant que 
que vérité, n’a jamais été une vertu aux yeux du clergé romain, » aval 
dit le peintre des mceurs encore 4 demi saxonnes de I'aristocratie britan- 
nique. Et il avait accusé nominalement le P. Newman d’avoir professé 


 V. le Correspond., nouvelle série, t. XXVI, p. 745. 

* Histoire de mes opinions religieuses, par John-Henri Newman, de l’Oratoire de 
Saint-Philippe de Néri, traduite de l'anglais avec l’autorisation de l'auteur, par M. G. Du- 
pré de Saint-Maur. 4 vol. in-8*. Douniol, édit. 





REVUE CRITIQUE. 1051. 


ouvertement cette doctrine. Sommé d’abord, au nom de Vhonneur 
de se nommer en toutes lettres (M. Kingsley n’avait signé son article 
que de ses initiales), l'auteur de cette calomnie fut ensuite invité par celui 
qu'il avait accusé d’avoir 4 fournir la preuve de son assertion. M. Kings- 
ley s’exécuta de mauvaise grace. Il s’en suivit, entre lui et le P. Newman, 
une correspondance, ou le beau réle, pas plus que la victoire, ne fut 
pour le célébre romancier et que, pour toute vengeance, le P. Newman 
livra 4 la publicité. La presse, méme la moins favorable aux catholiques, 
donna tort 4 M. Kingsley, et ne lui épargna m la moquerie, ni le reproche 
de déloyauté. 

Mais ce n’était pas assez que de s’étre justifié, le P. Newman voulut ven- 
ger I’Eclise catholique si généralement accusée par les protestants anglais 
de mmanquer de sincérité et de franchise, et contre laquelle il avait été si 
longtemps prévenu lui-méme. C'est ce qui lui inspira l’idée du livre qu'il 
publia il y a deux ans, et of il raconte comment il est arrivé, par la médi- 
tation et l'étude, 4 se débarrasser des préjugés qui offusquent l’esprit de ses 
compatriotes sur le chapitre de I’Eglise de Rome et qui retiennent loin 
d’elle tant de cceurs d’ailleurs bien disposés pour la vérité. Rien n’est tou- 
chant d’abord comme cette confession loyale ; rien ensuite, n'est instructif 
et curieux comme ce tableau des efforts d'une grande et honnéte 4me 
pour dissiper les nuages dont tout a contribué 4 lenvelopper, et pour s’as- 
surer que le jour qui lui apparait enfin n’est pas une illusion, un mirage 
produit par la soif méme de vérité dont elle est dévorée. I] y a Ja un 
drame plein d'angoisses et dont le tableau est vraiment saisissant. Il faut 
lire ce récit, empreint d'une parfaite candeur, pour comprendre de quel 
prix sont, pour le catholicisme, des conquétes comme la sienne, celle de 
Wilberforce et celle de tous ces savants membres des universités anglaises 
dont la conversion est venue, depuis vingt 4 trente ans, nous réjouir. 

Aprés l’écoulement de la premiére édition de son livre, dont le succés fut 
éclatant et rapide, le P. Newman, poussé par un édifiant esprit de charité, 
et plus occupé de l’intérét de Y'Eglise que de celui de son caractére, a 
retranché tout ce qui tenait 4 la polémique dont il était sorti. Son cuvre, 
en paraissant dans une seconde édition, a cessé d’étre une réplique, pour 
devenir une exposition, ou, comme nous I'avons dit, une confession. Aussi 


auteur ne lui a-t-il laissé que ce titre: Histoire de mes optnions reli- 
gieuses. 


C'est celte seconde édition dégagée de tout ce qu il y avait d’occasionnel 
et de local, que nous donne aujourd'hui M. Dupré de Saint-Maur. L’auteur 
et M. Henri Wilberforce, son ami, le compagnon de ses premiers travaux, 
ont ajouté 4 l’ouvrage en vue du public francais, plusieurs appendices 
importants qui en éclairent les passages difficiles 4 comprendre par suite 
de la différence des institutions et des meeurs, et qui sont ainsi, pour nous, 
d'un grand prix. 


103: REVUE CRITIQUE. 


v 


L’athéisme a eu son poéte dans I'antiquité, et un grand poéte, qui plus 
est. Il l'aurait encore aujourd’hui, si la nature avait donné 4 M. de Ricard 
un peu plus de ce qui a fait passer jusqu’d nous les vers de Lucréce; car 
c'est aussi contre l'idée de Dieu que sont dirigés ceux que vient de publier 
auteur du volume intitulé: Czel, Rue et Foyer, et qu'il recommande 4 notre 
attention ‘. Mais, pour faire vivre, et meme pour faire lire a d'autres qu’ 
d'infortunés journalistes condamnés 4 tater & tout ce qui se publie, des 
fantaisies cosmiques renouvelées des Grecs ou de plus loi, i! faut plus 
qu une certaine facilité 4 découper des hémistiches et 4 coudre des mimes. 
Aussi doutons-nous que le De Natura rerum moderne ait Ja fortune de l'an- 
cien, Néanmoins et tout convaincu que nous soyons du sort qui l’allend 
demain, puisque l’auteur nous a fait 'honneur de nous adresser son vo- 
lume, nous en dirons ici un mot: le passer sous silence pourrait faire 
penser 4 M. de Ricard que nous en avons peur. 

Dans une piéce adressée 4 M. Victor Hugo et qui pourrait servir de pre- 
face 4 son volume, M. de Ricard lui dit ceci: 


Ta poésie, ouvrant ses deux asiles d’airain, 

A pris pour piédestal les foudres des orages 
Et fixé son regard lumineux et serein 

Sur la houle confuse et lointaine des Ages. 


C'est la précisément ce que chante aussi M. de Ricard. Le sujet de son 
poéme, mélange de prophétie et d’épopée génésiaque n’est ni plus ni moins 
que la destinée future et prochaine du monde. Or, savez-vous ce quil est 
en train de devenir, le monde, c’est-a-dire l’univers, le ciel, la terre et 
tout ce qu’elle porte? Il est en train de devenir — ou, si voulez — de re 
devenir Dieu ; car il l’était primitivement. C'est un roi détréné qui reprend 
sa couronne et son titre. Les dieux usurpateurs sont vaincus, leurs reli- 
gions détruites, leurs cultes anéantis. L’humanité n’adore plus de vaines 
et oppressives idoles, elle s'adore elle-méme, et, en elle, le grand Tout. 


Vous &tes tous, 6 dieux, fils de la nuit livide, 
Des builes de savon que, dans l'infini vide, 
L'homme souffle en se jouant. 


La chute de Dieu et l’avénement de l'homme, voila done en réalité le 
sujet des vers de M. de Ricard. Sous des titres divers, cette idée fait l'objet 
d’a peu prés toutes les piéces qu’il vient de rassembler. 


= Ciel, Rue et Foyer, par Louis-Xavier de Ricard, in-42. Lemerre, libraire, p3ss#8* 
oiseul. 





REVUE CRITIQUE. 4033 


Ces piéces ont déja paru, pour la plupart, dans d’obscurs recueils du 
quartier des Ecoles, notamment dans certaine Revue du Progrés dont nous 
avons parlé, il y a un an ou deux, et dont nous ne parlerons plus puis- 
qu'elle a été supprimée depuis. Les doctrines de ce journal, dont, si nous 
ne nous trompons, M. de Ricard était le rédacteur en chef, étaient le 
pantliéisme pur. Sa polémique avait des formes assez peu courtoises. Or, 
quelque chose de ces procédés est resté dans les vers de M. de Ricard : on 
l'a vu déja a la fagon dont il parle des dieux, au début de gon livre. Ses 
torts 4 cet égard, — nous ne voulons pas parler de ceux qu'il a vis-a-vis 
de l'art —‘s’aggravent & mesure qu'il avance; ce n'est plus aux dieux en 
‘général, mais au Dieu qu’adore encore la société européenne et la pres- 
que universalité de ses compatriotes, au Dieu du monde civilisé, au Dieu 
des Chrétiens enfin, qu'il lance le sarcasme et linsulte : 


Habite, Adonai, l’azur mélancolique, 

Sans croire que le temps vienne od tu renaitras. 
Enervé de douleur, le spectre évangélique 

Ne pout plus ressaisir le monde entre ses bras. 


O doux Nazaréen, pleure sur ton Calvaire, 

Ou l’orage éternel déchire ton linceul. 
L'auréole s'éteint 4 ta tempe sévére 

Et les peuples lointains te laissent pleurer seul. 


Pour un vainqueur si sir de sa victoire, ce ton-la est peu généreux. 
Chez les peuples civilisés, on n’outrage pas l’ennemi que |’on a terrassé. 
Ne serait-ce pas que le chantre du panthéisme croit son triomphe moins 
certain ou moins avancé qu'il n’affecte de le dire? Ses fréquentes rodomon- 
tades le feraient volontiers penser, particuligrement ce défi a la société qui 
s obstine 4 garder Dieu dans ses lois, et 4 envoyer en prison ceux qui ou- 
tragent les gens qui ont la faiblesse d'y croire : 


Du fond de son passé, que ton Dieu nous contemple . 
Nos fortes volontés ne le subiront plus 

Et n’‘iront plus en chceur, sur le pavé du temple, 
Chanter et regretter les vieux temps révolus. 


Voila la société avertie : elle peut, s'il lui plait, continuer a aller dans les 
temples chanter en chceur les vieux temps révolus, elle n’entrainera ni 
M. de Ricard, ni le bataillon indéfectible auquel il commande, et qu'il 
met en ligne au commencement de son poéme, & la fagon des héros d’Ho- 
mére, avec le titre de leurs ceuvres parues ou a paraitre : MM. Prud’‘homme, 
Poupin, Winter, Verlaine, Miot-Frochot et Racot. Avec des champions 
comme ceux-la la défaite de Dieu aura lieu tét ou tard. 

C'est aussi ce que pense un homme d’esprit, M. Campeaux, professeur a 
ja faculté des lettres de Strasbourg, dont nous avons sous les yeux un mince 


1054 REVUE CRITIQUE. 


mais piquant volume de satires dont le titre, Noél‘, rappelle un genre trés 
4 la mode au dix-septiéme siécle. Devant les redoutables ennemis qui, dans 
ces derniers temps, lui ont déclarée la guerre, il ne semble pas non plus 4 
M. Campeaux que le bon Dieu puisse tenir. Jadis, dit-il, 


Jadis, sans doute 4 l'homme encore novice 

I] avait pu, le Vieux, rendre quelque service 
Et tenir lieu de gendarme 4 la loi : 
Croquemitaine ainsi préte aide aux méres. 
Mais c’en est fait de ces vieilles chiméres, 

La raison a deshérité la Foi. 


Nous recommandons cette fine moquerie 4 ceux qui se seraient égarés au- 
tour de Ciel, Rue et Foyer et voudraient s’en délasser l'esprit. 


VI 


Il y a dans la haute Asie une religion qui compte 150 millions d’adhérents 
pour le moins , dont la discipline, les institutions, les rites , ont de singu- 
liéres ressemblances avec les rites, la discipline et les institutions catholi- 
ques, et qui, chose étrange el vraie cependant, n'a pas de Dieu. Cette 
religion est le bouddhisme; elle remonte peut-étre aussi loin dans les temps 
que le christianisme, car l'homme qui passe pour son fondateur, GAky2- 
Mouni, et qui vivait 4 peu prés en méme temps que Mahomet, n’en a été 
réellement, comme ce dernier l'a été pour l'islanisme, que le réorganisatear 
et législateur supréme. Le monde , ot le levain chrétien venait d’étre mis 
depuis quelques siécles, fermentait puissamment quand ces deux hommes ps- 
rurent. Dieu, pour des desseins que lui seul connait, permit qu’ils prévinssent 
la religion du Christ auprés des nations de leur race. Ils lui fermérent ainsi 
presque enti¢rement l'accés de l’Asie, mais ce ne fut pas sans lui empran- 
ter quelque chose l'un et l'autre, Gakya-Mouni surtout. Quand, aprés la 
longue interruption des rapports entre l'Europe et l’Asie qu’avait amenée le 
moyen age, les missionnaires catholiques pénétrérent dans I’Inde et les iles 
du continent indien, ils furent surpris d’y rencontrer cette espéce de calque 
des formes de la religion qu’ils allaient eux-mémes y annoncer. C'est 4 leurs 
lettres que nous devons les premiers renseignements qui nous sont parvenus 
sur le bouddhisme, ces lettres sont encore aujourd hui curieuses 4 lire. 

On a, dans ces derniers temps, étudié le bouddhisme avec beaucoup 
d’ardeur, mais presque toujours dans des livres. Plusieurs savants francais 
et étrangers se sont distingués dans cet ordre de recherches. Il nous suffira 
de nommer, pour faire comprendre de quelle valeur sont leurs travaux, de 
citer les noms des plus récents : Eugéne Burnouf, M. Barthélemy Saint- 


£ Colmar, chez M. Hoffmann. 





REVUE CRITIQUE. 1055 


Hilaire et M. Foucaux. Leurs travaux ont été appréciés ici , 4 plusieurs re- 
prises, par une plume des plus compétentes, celle de M. l'abbé Deschamps. 
Il ne nous appartient pas d’en parler aprés lui. 

Les recherches de MM. Foucaux, Barthélemy Saint-Hilaire et Burnouf ont 
été faites, avons-nous dit, dans les livres bouddhiques, mais ces livres sont 
nombreux ; il y en a de plusieurs dates et de plusieurs sectes, car le boud- 
dhisme a eu ses schismes et ses hérésies, et chaque hérésie et chaque schisme 
a proclamé son symbole et I'a naturellement donné comme le seul ortho- 
doxe. Aller, aprés cela, et sur ces seules données, essayer d’ériger une 
théorie du bouddhisme, c’est faire quelque chose comme I’ euvre d'un ado- 
rateur du Grand-Lama, qui, pour donner une idée du christianisme , com- 
binerait ensemble des catéchismes grecs, catholiques, calvinistes, moraves 
et luthériens. 

Pour bien parler du bouddhisme, it faut l’avoir étudié sur place , de la 
bouche méme de ses adhérents, et avoir entendu en contradiction les uns 
avec les autres les docteurs de ses différentes communions. 

C'est l'avantage qu'aeu un écrivain savant russe, M. Vassilieff, professeur 
de langue et de littérature chinoise a l'université de Saint-Pétersbourg. 
M. Vassilieff, attaché 4 la mission que la Russie entretient 4 Pékin, a passé 
dix ans dans cette ville. Il les a consacrés 4 l'étude spéciale du bouddhisme, 
et s'est proposé de le faire connaitre 4 l'Europe dans toute son étendue, tous 
ses Ages, toutes ses modifications. La connaissance qu'il posséde 4 fond 
du chinois et du thibétain, lui a permis d’étudier, outre le bouddhisme du 
Nord qui fleurit en Chine , le bouddhisme de i’Inde dont les livres écrits 
origindirement en sanskrit, sont depuis longtemps traduits en chinois et en 
thibétain, et dont quelques-uns méme n’existent plus que dans ces tra- 
ductions. 

L’ouvrage auquel travaille depuis longtemps M. Vassilieff doit comprendre 
quatre parties : 1° un exposé des dogmes du bouddhisme ; 2° un tableau de 
la littérature bouddhique ; 3° l'histoire du bouddhisme dans U'Inde et au 
Thibet; 4° enfin, les voyages d'un missionnaire bouddhique chinois qui par- 
courut I’Inde au septiéme siécle de notre ére pour y recueillir les livres 
sacrés du bouddhisme. L’introductiona ce vaste travail a seule paru jusqu ici. 
Une traduction allemande, mais défectueuse par endroits et interpolée dans 
d'autres, en a été donnée il y a quelques années déja. Nous en annon¢ons 
avec plaisir une traduction frangaise faite sur le texte russe, avec l'agrément 
de l’auteur, et d’une rigoureuse exactitude‘. L’auteur de cette traduction, 
M. La Comme, ancien professeur de langue francaise 4 Moscou, s'est imposé 
l’obligation de rendre le texte de M. Vassilieff, avec une précision gramma- 
ticale, en le serrant d’aussi prés que le génie de notre langue peut le per- 

1 Le Bouddisme, ses dogmes, son histoire et sa lilterature. Premiére partie: Apercu 


général, par M. Y. Vassilief, traduit du russe par M. La Comme, 4 vol. in-8*. — Paris. 
Durand, éditcur. 


1036 REVUE CRITIQUE. 


mettre tout en restant francais, c’est-4-dire exact et clair. C’est merveille, 
pour qui connait les deux idiomes, de voir avec quelle habileté le vaillant 
traducteur s'est tiré de cette difficulté et a accompli sa tache. Les savants 
qui, dans }’Europe, se livrent a l'étude de l’Orient et qui, pour la plupart, 
ignorent le russe, sauront gré 4 M. La Comme de les avoir mis en état de 
consulter, a l’aide du francais, que tout homme instruit connatt, un ouvrage 
aussi capital et d'une aussi haute autorité que celle de M. Vassilieff. 

Aprés M. La Comme, il est quelqu'un qui a droit 4 nos remerciments: 
c'est l'imprimeur, M. Goupy, qui n’a pas reculé devant l'acquisition de deur 
corps de caractéres orientaux nécessaires a |'impression de ce volume, et 
dont la beauté ne flatte pas moins les savants que la parfaite correction des 
textes auxquels ces types ont servi. Comme le traducteur, l'imprimeur du 
Bouddhisme, ses dogmes, son histoire et sa littérature, a bien meérité dela 
science. 

On n’attend pas de nous que nous entrions dans le coeur du sujet et en- 
treprenions d’apprécicr le travail méme de M. Vassilieff . c’est affaire de 
savant; nous nous bornerons 4 en donner le sommaire. Le livre de M. Yas- 
silieff, livre savant mais mal fait, et dont le défaut de cohésion a été relevé 
parles Allemands eux-mémes, semblables en cela 4 l'homme de la parabole, 
qui voit une paille dans I’ceil d’autrui et ne sent pas la poutre qui est dans 
le sien, — se compose de deux traités et de trois grands appendices. Les 
deux traités ont pour objet, l'un le bouddhisme primitif, l'autre le mysticisme 
bouddhique. Les appendices comprennent : 41° la biographie des principaux 
missionnaires et docteurs bouddhiques ; 2° un tableau des divergences d0- 
pinion dans Je houddhisme; 3° enfin, une exposition sommaire des’ sectes 
qui se sont produites dans la religion de Bouddha. Il y a 1a une science de 
premiére main, non plus seulement puisée dans les livres, mais empruntée 
aux sources vivantes de la doctrine, c’est-d-dire dans la fréquentation assidue 
de ses représentants les plus autorisés. Nous tenons de la bouche de 
M. Vassilieff des renseignements trés-curieux sur ses rapports avec les 
bouddhistes chinois dont la secte est aujourd'hui l'une des plus avancées. 
Nous en citerons un détail piquant et caractéristique : « J’étais, nous disait 
Je savant professeur, en relation fréquente avec un riche et pieux sectateur 
de Bouddha. Nous prenions fréquemment le thé l'un chez l'autre. Un soir 
que j’étais 4 causer avec lui, il s’éleva un orage. La bourrasque se prolon- 
geant fatiguait mon ami, qui était trés-nerveux. Il eut la pensée de prier sé 
dieux de la faire cesser. Allant donc 4 un coffre en bois odorant qui conte- 
nait la collection de ses idoles, il l’ouvrit doucement, et, doucement, se mit 
4 sonner a l’entour avec une petite sonnette d'or. « C'est pour les réveiller, 
me dit-il; » ils dorment.» Un instant aprés, lorsqu’il les cruten état de l'en- 
tendre, il leur adressa sa priére et vint se rasseoir prés de la table a the. 
Cependant l'orage continuait de plus belle. Alors, de caressant qu il avait 
été l'instant d’avant avec ses diewx (c'est ainsi qu'il les nommait toujours), 





REVUE CRITIQUE. 1057 


il devient menacant. Rien n’y fit, le vent continua 4 siffler. Alors il les battit. 
Presque aussitét l’orage cessa. — « Tu vois, me dit-il d’un air de triomphe. 
Yous autres Occidentaux, vous ne savez pas vous y prendre avec vos 
dieux. » 

Nous prenons ici sur le fait le bouddhisme du Nord qui, aux spéculations 
les plus inystiques, joint le plus grossier fétichisme. 

Le traducteur de M. Vassilieff s'est renfermé strictement dans son réle 
d’interpréte. Cependant un mot de présentation était nécessaire. C’est 
M. Ed. Laboulaye qui sen est chargé; son dtscours préliminatre est un 
morceau excellent 4 tous égards, et qui, entre autres mérites, 4 celui de 
bien montrer l'abime qui, malgré certaines ressemblances rituelles, sépare 
la religion de Bouddha de la religion du Christ. M. Vassilicff ne pouvait pa- 
raitre chez nous sous de meilleurs auspices. 


VII 


L'homme marche rapidement, depuis trois siécles, 4 la conquéte du 
globe. Deja, pour lui, Océan n’a plus de mystére; il en a fouillé les profon- 
deurs jusque dans la nuit et les glaces du péle. Aujourd’hui c’est le tour 
des continents; bientdét le désert aura livré tous ses secrets ; chaque jour 
d intrépides explorateurs y poussent des reconnaissances. 

Ce serait une intéressante et dramatique histoire, que celle des entre- 
prises faites par l'homme pour découvrir et s'assujettir la terre sur laquelle 
la Providence Ia place. 

Nous ne savons si une telle histoire existe, mais nous avons sous les yeux 
un livre qui peut en tenir lieu, dans une certaine mesure, du moins, auprés 
des personnes plus curieuses des résultats que du récit de ces expéditions. 
Ce livre a pour titre : Le désert et le monde sauvage’. C'est un intéressant 
tableau des contrées ou Ja main de l'homme ne s’est pas encore fait sentir, 
et oi la nature régne en souveraine. De quelque nom qu'on les appelle, 
landes, dunes, steppes, savanes ou pampas, ces contrées, c'est le désert, 
le vieux roi de la terre, sur qui l'homme usurpe incessamment, dont il res- 
serre chaque jour le domaine, mais qu'il n’a encore complétement vaincu 
nulle part. Le désert, en effet, existe encore dans les pays les plus civilisés. 
Ce n’est pas seulement au fond de l'Afrique, de l’Amérique et de I’Asie 
qu'on le rencontre; nous |’avons en Europe dans les steppes de la Pologne 
et de la Russie, et, en France méme, dans les landes de la Bretagne et de la 
Gascogne. Ici en effet, comme dans le Sahara ou sur les rives de l’Amazone, 
la terre est restée, jusqu’a ce jour, dans l'état ot l'ont laissée les derniéres 


* Le Désert et le monde sauvage, par Arthur Mangin. Hlustrations par Yan’ Dargent, 
Foulquier et Freeman. 1 vol. grand in-8*. Tours, Mame, édileur. 


1058 REVUE CRITIQUE. 


convulsions géologiques, et Fhomme n’a rien entrepris, ou n'a du moins que 
-trés-peu conquis sur elle. 

C’est par nos déserts francais que commence M. Mangin. II en explique 
lorigine, et expose les moyens essayés jusqu’ici, soit pour les exploiter, 
soit pour les réduire, soit du moins pour en arréter !’invasion; car, comme 
un ennemi obstiné, dés qu’on cesse de le refouler, le désert revient sur ses 
pas et recommence son invasion. 

De la France, M. Mangin passe en Russie, des landes aux steppes. Icile 
spectacle change et le tableau s'agrandit. Les steppes ne sont pas encore 
un monde a part; mais si ellesn’ont pas, en propre, des végétaux, des ani- 
maux et une race humaine, du moins impriment-elles 4 tout cela un carac- 
tére trés-distinct et trés-original. Le Kosak n'est qu’un Slave et fe tarpan 
qu'un cheval originairement semblable & ceux des contrées environnantes. 
L’un et l'autre toutefois, 4 force de vivre dans la steppe, y ont contracté 
des habitudes héréditaires et en ont recu, dans leur corps, des empreintes 
ineffacables. . 

Néanmoins, le vrai désert, le désert de sable, ne se trouve que dans les 
vieux continents d'Afrique et d’Asie. C'est 14 que la nature est véritable- 
ment reine, moins toutefois et autrement qu’on ne 1’a cru pendant long- 
temps. C'est ce qui résuite des explorations faites de ce cété depuis le com- 
mencement de ce siécle. M. Mangin a recueilli et coordonné tout ce que 
nous possédons sur ces régions de renseignements dignes de foi, et il ena - 
composé un ensemble trés-curieux et trés-neuf. Le sol avec ses aspects dé- 
cevants, les végétaux avec leurs proportions gigantesques ou leurs formes 
singuliéres, les animaux avec leur taille énorme et leur organisation eétrange, 
les populations enfin avec leurs mceurs et leurs institutions 4 part sont, 
dans son livre, le sujet d’autant de chapitres soigneusement étudiés. 

Aprés les déserts arides, les déserts humides; aprés le Sahara, les 
jungles, aprés les sables dela Lybie, les pampas de |’ Amérique. M. Mangin, 
procédant ici par genre, décrit alternativement les plaines de I’ancien monde 

et celles du nouveau, les végétaux de l'Afrique et de I'Asie et ceux de !'A- 
mérique, les animaux des vieux continents et ceux des continents nouveaux, 
y compris les fles de ]’Australie. Un chapitre spécial et fort remarquable est 
consacré aux foréts. Ce chapitre, ainsi que certains autres, renferme des 
apercus d’un ordre élevé mais contestable, selon nous, et sur lesquels il ¥ 
aurail 4 dire, notamment a l’endroit de l'état de sauvagerie par lequel, selon 
M. Mangin, aurait commencé homme. 

ll est un autre genre d’apercus que nous eussions aimé 4 rencontrer 
plus souvent dans son livre: ce sont ceux de l’ordre moral. La sagesse, la 
bonté, la providence de Dieu n’apparaissent pas moins dans le désert quiail- 
leurs ; peut-étre méme ces attributs du Créateur y sont-ils plus sensibles. fl 
nous semble qu’en les signalant, comme il le fait parfois des lois écond- 
miques de la création, M. Mangin ne se ‘fut pas écarté du réle de vulga 





REVUE CRITIQUE. 1059 


risateur des sciences physiques qu'il s’est donné et qu'il remplit d’ailleurs 
avec tant de distinction. 

Malgré ce qui peut y manquer 4 cet égard, le Désert et le monde sauvage 
nest pas un ouvrage comme il s’en publie tant 4 cette époque de l'année, 
un livre d'étrennes fait pour utiliser des images; c’est un travail sérieux et 
qui décéle une plume compétente. Du reste, sous le rapport pittoresque, il 
vaut les meilleurs; faites exprés pour le texte, les illustrations y égalent 
ce que la gravure sur bois a produit, chez nous, de plus parfait. 

Le Désert fait partie d'une série d’ouvrages dont les principaux ont pour 
sujels les Mystéres de la mer et le Monde aérien et qui forment une sorte 
d’encyclopédie des sciences physiques. Nous ne les connaissons point per- 
sonnellement, mais il en a été parlé ici, croyons-nous. 

Les savants tllustres de la France *, par le méme auteur, est un livre qui 
se rattache de prés 4 ceux que nous venons de nommer. Ce livre, en effet, 
présente, dans une série de biographies qui commencent 4 Ambroise Paré, 
né en 1517 et finissent 4 M. Biot, mort en 1862, lhistoire du développe- 
ment des sciences physiques et mathématiques en France, depuis le seiziéme 
siécle jusqu’a nos jours. Préoccupé de l'idée de faire aimer la science aux 
jeunes gens, mais sans la leur déguiser puérilement, comme on a quelque- 
fois essayé de le faire, sous la forme de jeux, M. Mangin a pensé qu'il at- 
teindrait mieux son but en la leur montrant en action dans la vie des savants 
qui ]’ont le plus avancée chez nous. Le succés qu’a obtenu son livre, arrivé 
aujourd'hui 4 sa seconde édilion est, ce semble, une preuve qu'il ne s'est 
pas trompé. 


9 
4 4 vol. grand in-8*, orné de 16 portraits authentiques. Paris, Ducrocq, libraire-éditeur 
rue de Seine. 


P, Dounainc. 


BIBLIOGRAPHIE 


LA BIBLE 


LLUSTREE PAR GUSTAVE DORE! 


Lart de l'illustration est tout moderne, et il va bien 4 notre époque po- 
sitive et réaliste. Mieux encore que l’écriture, il est l'art « de peindre la 
parole et de parler aux yeux, » et dans le temps pressé of nous nous agitons, 
temps ou, suivant le mot de madame Swetchine, on lit tout, excepté les 
livres, il est commode que le crayon, résumant le texte et I’éclairant d'un 
trait, dise instantanément aux regards ce que l'esprit n’a pas Je loisir 
de chercher et d’approfondir. On illustre tout aujourd'hui : l'histoire, le 
roman, la fable, les voyages ; et la philosophie elle-méme finira par y passer. 
Ce sera, du reste, un signalé service rendu 4 beaucoup de ses interpretes, 
médiocrement intelligibles dans leur pathos, et qui, grace au commentaire 
du dessin, seront peut-étre compris un jour ! 

On a commence par les fleurs et les animaux, et le chef-d’ceuvre ingt- 
nieux de Grandville a passé sous tous les yeux. Aprés la nature inanimée 
ou rampante, on en est venu a l'homme, a ses mceurs, a ses Juttes, 4 ses 
créalions multiples; maintenant on s’éléve a l’épopée et jusqu’a ce poéme 
surhumain.qui résume tout : la nature, l’homme, Dieu, et qui s'appelle la 
Bible, c’est-a-dire le livre par excellence. 

C’est la premiére fois qu'un crayon audacieux s’attaque a un sujet aussi 
vaste et aussi grandiose, et deux difficultés capables de faire reculer les 
plus intrépides se présentaient tout d’abord. 


4 Deux vol. in-folio, chez Alfred Mame. — Prix : 200 fr. 





BIBLIOGRAPHIE. 1041 


La premiére tenait 4 l'immensité du sujet lui-méme, qui contient tous les 
genres : le tragique et le bucolique, le sublime et le familier, la majesté di- 
vine et la faiblesse humaine, des horreurs colossales et de souriantes idylles, 
des champs de carnage et l'Eden en fleur. Quelle succession de scénes ter- 
ribles ou gracieuses, naives ou imposantes ; que de contrastes, quelle variété, 
quel cadre inépuisable et effrayant ! 

Le second écueil, peut-étre plus redoutable encore, venait de la compa- 
raison fatale avec tous les artistes immortels qui ont cherché des inspira- 
tions dans la Bible. Depuis des siécles, en effet, les grands peintres ont 
essayé de traduire sur la toile quelques-unes des incomparables pages de 
ce livre ot débordent la couleur et l’idéal. De Nicolas Poussin 4 Decamps, 
que d’ceuvres et de chefs-d’ceuvre consacrés par l’admiration, et dont le 
souvenir est bien fait pour frapper de découragement! 

M. Gustave Doré, teméraire comme on l'est a son Age, n’a reculé devant 
aucun de ces périls, et le résultat prouve qu'il n’avait pas trop présumé de 
lui-méme. Sans pasticher personne, il a su varier la composition et le style 
de ses tableaux, et sur un terrain ou il pouvait 4 chaque pas heurter involon- 
tairement une réminiscence, — car dans le talent de chacun la mémoire 
tient une large part, — il est demeuré constamment original. 

L’originalité, voila bien son caractére et sa physionomie, et par les médio- 
crités frustes qui nous inondent, cela seul est un sérieux mérite. M. Doré 
en a d'autres, que l’examen détaillé de son ceuvre met en relief, et qui lui 
assurent la premiére place parmi les illustrateurs de ce temps. Il n’en est 
pas qui posséde aun égal degré la vigueur et la fécondité, la hardiesse 
et la variété. Le sentiment du pittoresque, l'art de la composition, la 
science de l’effet sont poussés chez lui 4 un point extraordinaire, et s'il 
manque parfois de cette profondeur religieuse que le raffinement des pro- 
cédés ne remplace pas, il la compense par une sorte d’intuition remar- 
quable des types et des spectacles du monde primitif. Sous ce rapport il est 

neuf et, ainsi qu'on I'a dit, toute une partie plastique de la Bible se révéle 
pour la premiére fois dans son ceuvre. 

Gustave Doré touche 4 la gloire 4 l'dge ou d'autres naissent 4 peine 
4 la réputation, et la fortune précoce n’a gaté chez lui ni la simplicité 
ni la modestie. Tout enfant, parait-il, il accusait les dispositions étonnantes . 
qui devaient, c’est le cas de le dire, illustrer sa carriére. Fils d'un ingé- 
nieur des ponts-et-chaussées, il joua de bonne heure avec les crayons, et 
un de ses condisciples de Charlemagne, racontant ses débuts au lycée, nous 
apprend que, tout en réussissant le théme latin a l’égal d’un autre, la par- 
tic des devoirs qu'il soignait le plus, c’était la marge! 

Entrainé par une vocation irrésistible, il abandonna le compas et l’algé- 
bre paternels pour la haute fantaisie de l’art, et il ouvrit par un travail cu- 
rieux et gaulois sur Rabelais Ia série d'ceuvres que le Voyage aux Pyrénées, 
les Contes drolatiques de Balzac, \'Atala de Chateaubriand, l’Enfer du 


1042 | BIBLIOGRAPHIE. 


Dante, les Contes de Perrault, le Don-Quichotte etla Bible élévent déja a 
la hauteur d’un monument. Loin de songer au repos sous ses opulents lau- 
riers, l'infatigable artiste ébauche les Evangiles, termine la Fontaine, pré- 
pare Milton et Shakespeare, Montaigne et les grands hommes de Plutarque, 
en projetant Homére, Hérodote, Virgile, Ovide, le Tasse, l’Arioste, qucl- 
ques Espacnols et quelques Allemands ; c’est-a-dire tous les monuments 
de l’esprit humain. 

L'entreprise est hardie et il ne faut rien moins que la force et l’a 
bondance créatrice de M. Doré pour la risquer. Réussira-t-il 4 la mener 
4 bien? Nous ne savons; mais ce qu'on peut dire, c'est que jusqu’a pré- 
sent il s'est tiré 4 son honneur des pas les plus scabreux, et que sa Bible 
en particulier, — car elle gardera son nom, — na nulle rivalité a crain- 
dre. 

Ila consacré trois années aux deux cent vingt-huit gravures qui constellent 
ces deux in-folios. Trois années ! cela doit sembler énorme & une époque de 
vapeur et d'électricité, mais qu’est-ce qu'un aussi court espace acété dela pa- 
tience des vieux sculpteurs flamands qui mettaient quarante ans 4 fouiller et a 
denteler le bois d'une chaire? Si M. Doré, se faisant bénédictin, edt con- 
senti 4 palir dix années sur les planches creusées par sa main rapide, peut- 
étre edt-il accompli une ceuvre sans seconde et désarmé pour jamais les 
imitateurs. Mais nous n’avons pas a juger un réve, et la réalité est assez 
belle et saisissante pour nous charmer et nous retenir. 

Il est bien difficile de choisir au milieu de tous ces tableaux oi passent 
tour 4 tour le désert aride et les cités babyloniennes, les pasteurs et les 
guerriers, les hommes et les anges, et ou Rébecca, Rachel, Ruth, Esther, 
la fille de Jephté, toutes les poétiques figures des saints livres, sourient 
ou pleurent dans la chaude et transparente lumiére de l’Orient. Grave ou 
pastoral avec les patriarches, imposant ou terrible avec les prophétes, som- 
bre et mystérieux avec les visions de l’Apocalypse, gracieux avec Tobie, 
touchant avec Joseph, majestueux avec Moise et Isaie, poignant avec Agar, 
tendre avec Jésus et les petits enfants, l’artiste varie 4 chaque page l'agen- 
cement et la tonalité de ses tableaux, et si tous ne sont pas irréprochables, 
tous ont de la séduction et de la grandeur. 

Gustave Doré joue avec les contrastes comme Victor Hugo, avec lequel 
il a une certaine parenté, jouait avec les antithéses au temps ou le poste 
parlait une langue intelligible. — L’ange qui chasse Adam et Eve du pare 
dis terrestre apparait flamboyant dans une atmosphére radieuse ou s'épa- 
nouit la végétation luxuriante du jardin perdu, tandis que nos malheureux 
parents entrent, le front baissé, dans une nature déchue et foudroyée 
comme eux, ou les arbres, déracinés et brisés, gisent sur la terre inculte et 
apre. Dans la scéne du déluge, au milieu des désespoirs, des hurlements et 
des convulsions, l’arche, calme sur les eaux déchainées, flotte en paix dans 
la nuit. Samson et Dalila montrent céte a cdte la force et la grace, la puis- 


BIBLIOGRAPHIE. 1043 


sance herculéenne et lenivrante beauté. Puis, cest David, faible et petit, 
sur le cadavre monstrueux de Goliath. 

En regard des mélées furieuses, dont il excelle 4 rendre le superbe dé- 
sordre ; aprés les exterminations sanglantes des Philistins et des Amalé- 
cites, l’écroulement éperdu de Jéricho, la mort terrible de Jézabel, que de 
scénes ravissantes de fraicheur et de suavité : Rébecca rencontrant Eliézer 
au puits de Nahor ; — Jacob contemplant Rachel qui revient de la fontaine, 
son vase sur ]’épaule ; — Ruth, aussi blonde que les épis ;—— Suzanne, chas- 
tement enveloppée de ses voiles et fuyant comme une vision vaporeuse ! 

L’histoire de Joseph est rendue d'une maniére 4 la fois sentimentale et 
savante. L’antique Egypte des Pharaons y revit tout entiére avec ses pa- 
lais somptueux, ses colonnes chargées d’hiéroglyphes, ses sphinx et ses ibis. 
Artaxercés, Nabuchodonosor et Balthazar raménent 1’étonnante architec- 
ture assyrienne et ces gigantesques magnificences dont le voyageur cher- 
che a présent quelques debris sous le sable. Puis, les prophétes se lévent, 
et sila Fontaine revenait parmi nous, il ne dirait plus au passant : Avez- 
vous lu, mais avez-vous vu Baruch ? 

Le Nouveau Testament a un autre caractére que l’Ancien ; ce n'est plus 
le drame et le mouvement, mais la douceur, la tendresse, la suavilé; et 
depuis l’Annonciation, ou l’ange au corps flottant et diaphane apparait a la 
Vierge étonnée, jusqu’au denier de la veuve, & la Samaritaine et au martyre 
de saint Etienne, que de pages harmonieuses, élevées et touchantes ! Le 
sermon sur la montagne, avec ses masses habilement groupées ; les éblouis- 
sements de la transfiguration, la parabole de l’Enfant prodigue, le délicieux 
tableau d’intérieur qui montre Jésus entre Marthe et Marie, sont autant de 
compositions magistrales ou passe un souffle qui n’est peut-étre pas suffi- 
samment chrétien, mais qui est un souffle supérieur et pénétrant. 

Certains n'ont pas trouvé dans le type du Christ l’idéal qu’ils avaient révé. 
C’est possible, mais cet idéal, quel artiste l’a jamais réalisé ? En dehors de 
cet incomparable Agneau que garde, comme un trésor, la cathédrale de 
Gand et ot le Dieu perce sous la victime, quel pinceau a su fixer sur la 
toile l'image complexe du Rédempteur? L’art n’a méme pu parvenir 4 nous 
donner un type de la Vierge, et chaque école préte 4 la mére du Sauveur 
les traits et le caractére du pays qu’elle habite. Murillo peint l'Espagnole, 
Raphaél I'Italienne et Rubens la beauté flamande ; mais la beauté idéale et 
éthérée, ou est-elle et qui l’a pu saisir? 

Nous verrons, du reste, dans Iceuvre spéciale des Evangiles qu'il an- 
nonce, comment M. Gustave Doré aura vaincu les difficultés du sujet. Jus- 
que-la, reconnaissons qu'il n'a point été, dans l'ensemble, inférieur a }'ceu- 
vre écrasante qu'il avait tentée. Lui seul, a-t-on dit, enFrance, en Angleterre 
et en Allemagne, était capable de l’ceuvre accomplie, et lui seul aurait pu 
mieux faire. N’est-ce pas dé)a un grand triomphe et un immense éloge? 

Telle qu'elle est, avec ses splendeurs et ses négligences, sa science et sa 





1034 BIBLIOGRAPHIE. * 


fantaisie, sa couleur mi-orientale et mi-sacrée, son caractére peut-tire un 
peu plus dramatique que biblique, mais avec sa largeur de paysages, sa 
profondeur W’horizens, son entente extraordinaire des effets et de la lumiére, 
son ampleur et toutes ses qualités puissantes, cette Bible est certainement 
le monument le plus considérable qui ait été élevé en ce genre. C'est la mer- 
veille de la typographie contemporaine, et il est impossible de la feuilleter 
sans un sentiment prolongé d admiration. 

Une pareille ceuvre honore l’éditeur qui n'a rien négligé pour la mener a 
bon terme, et qui a jeté courageusement un demi-million sur cette carte ar- 
tistique. La pureté d’un texte soigneusement revu, Ja richesse satinée du 
vélin, l'élégance des caractéres, la gracieuse variété des ornements qui s¢- 
parent chaque page en deux colonnes et encadrent le récit entre des pal- 
miers élancés, des pampres grimpants, des banderolles flottantes, des dra- 
gons aux ailes fantastiques, tous ces détails qui agrémentent et compleétent 
l’euvre, expliquent son éclatant succés et assurent aux nouvelles édi- 
tions qui s‘en préparent, avec des corrections de M. Doré, une faveur légi- 
time et durable. 

Léon Lavepas. 


LES EVENEMENTS:DU MOIS 


Paris, 22 décembre. 


La vieille Europe, l'Europe des traités, du droit des gens, des traditions, 
l'Europe de Castlereagh, de Nesselrode et de Metternich, achéve de dispa- 
railre. Casimir Périer, qui affirma si nettement la politique de paix en 1831, 
Talleyrand qui écrivait alors de Londres a Louis-Philippe ces paroles, 
bonnes & rappeler de nos jours : « Nous faisons tout ce que nous pouvons 
pour simplifier la question extérieure, » tous, roi, ministres, ambassa- 
deurs, ont quitté la scéne du monde; le prince auquel ils avaient confié la 
{ache ardue de fonder un Etat et une dynastie, dernier représentant lui- 
méme de l’ancien ordre de choses, est allé rejoindre ses contemporains 
dans la région des souveraines justices, et sa dépouille n’était pas rendue 
ala terre que déja l'Europe nouvelle, celle des annexions et des grandes 
unités, s'interrogeait sur la succession qui venait de s ouvrir. 

C’est le 24 juillet 1834, que Léopold prit possession du tréne de la Bel- 
gique, et Juste un quart de siécle plus tard, le 24 juillet 1856, lorsqu’il 
présentait & son peuple une fille de Marie-Thérése unie 4 l’héritier de la 
couronne, I‘illustre baron de Gerlache, président du Congrés aux deux 
époques, lui adressa ces paroles, les plus belles qu'un souverain puisse 
entendre : «Il y a vingt-cing ans qu’a cette mame place, en ce méme 
« jour, le Congrés recut, au nom de la nation, votre serment d'observer la 
« constitution et les lois. Les mémes hommes, qui furent alors témoins de 
« cet engagement solennel, viennent affirmer aujourd'hui & Ja face du ciel 
a que Votre Majesté a rempli toutes ses promesses et dépassé toutes nos 
« espérances. Et la nation tout entiére vient l’affirmer avec nous. Elle vient 
a allester que, pendant ce régne de vingt-cing années, son Roi n'a ni violé 

Décewmre 1865. 67 


4046 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


« une seule de ses lois, ni porté atteinte & une seule de ses libertés, ni 
« donné cause légitime de plainte 4 un seul de ses concitoyens. » 

Quel plus pur éloge saurait ambitionner un prince? Et cet éloge était 
pleinement mérité. Aprés avoir vu de prés l’écroulement de l'Empire et la 
faiblesse de la force; aprés avoir éprouvé la fragilité du bonheur et le vide 
des espérances, Léopold, devenu philosophe et peut-étre un peu sceptique, 
s'était rendu compte des véritables conditions du gouvernement constitu- 
tionne! dans les temps ot nous sommes; il avait compris que la monarchie 
ne peut plus étre qu’un pouvoir tutélaire au lieu d’un pouvoir dominateur; 
et se faisant le premier citoyen plutét que le roi de son pays, il s’appliqua, 
avec une loyale déférence pour I'opinion, a laisser agir cette vraie souve- 
raine de I'Etat. C'est 4 cette sage conduite qu’il dut de traverser en paix bien 
des crises et des orages, de consolider son tréne quand d autres s’effon- 
draient autour de lui, et de maintenir intactes, au milieu des secousses 
et des réactions du continent, ces nobles institutions dont Macaulay a dit 
qu’elles seront avant la fin du siécle l'inévitable partage de toute |Europe 
civilisée. : 

Si les prévisions de I’historien anglais se réalisent, le roi Léopold aura 
certainement contribué a ce résultat, en donnant un grand exemple au 
monde, en montrant durant trente années que I’alliance de l’ordre et de 
Ja liberté, probléme poursuivi si laborieusement ailleurs, n'est pas un reve. 

Dans Ies derniers temps de sa vie, l’impartialité constitutionnelle, la 
neutralité gouvernementale du souverain faiblirent un instant, et, soit qu'il 
s’abandounit a de secrétes préférences, soit que l’dge fit osciller la balance 
dans sa main, il parut incliner vers l'un des partis; ce fut une faute dont 
la conséquence est peut-étre le premier péril de son héritage, mais du 
moins il ne porta atteinte 4 aucune des franchises nationales, et la liberte 
de l’individu, de lacommune et de la province, celles de J’enseignement 
et de la presse, celles d’association et de réunion, tous ces droits qui con- 
stituent Ja dignité d’un peuple, il les maintint loyalement et en respecta 
Yexercice. | 

On peut donc dire qu’il a tenu jusqu’au bout le serment qu'il avait jure 
et.l’on comprend la confiance avec laquelle le conseil municipal de Bruxelles 
s’écriait, dans son adresse au nouveau roi: « La fidélité au serment est 
une vertu belge!. » 

Ces titres eussent largement suffi pour assurer 4 Léopold la sympathie et 
la reconnaissance de la Belgique. Mais il y ajouta encore, par la haute po- 
sition morale et la réelle importance qu'il acquit 4 son petit royaume. Ona 
dit avec justesse que le palais de Laeken avait deux fenétres, l'une ouverte 
sur la Belgique, et l’autre sur l'Europe. Le roi se tenait plus souvent a la 
seconde qu’a la premiére, et fréquemment il vit venir 4 Jui l'Europe, con- 


* Monileur universel, 45 décembre. 





LES EVENEMENTS DU MOIS. 4047 


fiante en la sagesse et la modération de ses eonseils. Sans doute, la politique 
extérieure d’un Etat neutre et faible ne pouvait étre qu’offtcieuse et conci- 
liatrice, mais la situation personnelle de Léopold'et som étroite parenté avec 
la plupart des souverains rehaussaient son ascendant; devenu, suivant |’ ex- 
pression d'une feuille anglaise, « l'avocat consultan¢ de FAlmanach de 
Gotha, » ils’éleva plus d'une fois au rdle d'arbitre supréme et de pacifieateur, 
et aprés avoir fait la Belgique libre et prospére au dedans, il: l’entowra 
d‘estime et de considération au dehoes. 

En somme, philosophe désillusionné, muri de bonne a par les évé- 
nements, doué du sens pratique des choses, esprit sowple, diplomate ex- 
pert, caractére ferme et froid, libéral sincére, Léopold' avait des qualités 
plus solides que brillantes. Son génie fut le bon sens, sen héreisme l'hon- 
néteté. Sil ne fut pas un grand roi dans le sens dpiqae dr not, it n'en 
laissera pas moins !a mémoire dun prince habile et supériear qui, sans 
action apparente chez lui, et sans épée a jeter au deliors dans la mélée des 
compétitions humaines, sut organiser un peuple et primer dans les conseils 
du monde. 

La mort de Léopold a produit une sorte d‘ébraniement, eomme tous les 
grands coups. On edt dit, 4 la premiére heure, que I’Eurepe venait de per- 
dre un de ses étais, et l’on vit surgir auss#é6t des apprehensions et des 
convoitises. On a cité ce mot d'un illustre homme d’Btut: + La Belgique a 
vécu, grace au miracle qui s appelait Léepold, » et l’ow s'est demandé si, 
l'homme disparu, le miracle alfait passer dans l'erdre: naturel des choses. 
Non-seulement la révolution a parké de démembrement, mais des feuilfes 
qui défendent la cause des petites natienalités en Italie, et qui s'indi- 
gnent des incessantes revendications du Piémont 4 l'éeard de Rome 
et de Venise, ont oublié tous leurs principes et réclamé en notre faveur 
une Vénétie du Nord, en proclamant qu'il y a des fromtiéres indispensables 
comme des libertés nécessaires. Des fronti¢res mdispensables & quei? A 
notre défense? Alors ce n'est pas seulement la Belgique qu'il faut prendre. 
L’invasion est venue aussi par le pont de Bale, et l'on parle francais dans la 
moitié des cantons suisses. Combien étaient plus sages, em 1851, les politi- 
ques qui appréciaient ainst la neutralité de la Belgique : cette neutralite 
abat treize forteresses qui nous étaient opposées ; elle rend la guerre plus 
difficile 4 nous faire, et elle nous édte, & nous, un prétexte de la déclarer*. 

Sur celte question, du reste, ke Correspondané n'a jamess varié. Au len- 
demain de la révolution de septembre, il éerivait: « Le peuple belge a 
pour jamais conquisson indéependanee ; ¢ est une vietoire de plus pour l’es— 
prit national et l’esprit catholique. » Et, aujourd’bui comme alors, il salue- 
de ses veeux le seul pays da monde ow les catholaques, pleinement affran- 
chis et constituant un grand parti, peavent réaliser, aux yeux de ceux 


$ Mémoires de M. Guizot, t. I. 


1048 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


qui refusent d’y croire, la noble alliance de la religion et de la liberté poli- 
tique. Pendant vingt ans, a travers toutes les luttes qui ont animé chez nous © 
la monarchie parlementaire, la liberté comme en Belgique a été le cri de 
ralliement des catholiques, et ce n'est pas ce qui s'est accompli depuis qui 
saurait changer ces aspirations. La constitution belge, qui n’est ni une hé 
résie, ni un dogme, mais un grand fait, selon l’heureuse définition du moine 
éloquent qui combat avec tant d’éclat dans la chaire de Notre Dame les s0- 
phismes contemporains, la constitution belge est la plus large que l'Europe 
connaisse, et le seul sentiment qu'elle puisse nous inspirer est celui de!'envie. 
Ce sont les catholiques qui l'on faite, et dans un mandement solennel I ’émi- 
nent cardinal de Malines déclarait l’année derniére qu’ils n’avaient pu en 
faire une autre, et que, sils l’avaient pu, ils ne l’auraient pas voulu. 

Ces convictions ont-elles changé depuis la mort du roi? Les violences d'un 
parti qui fausse la constitution aprés s‘étre imposé par l’émeute, et qui al- 
tente chaque jour aux droits les plus sacrés de ses adversaires, ont-elles de- 
golté les catholiques belges des institutions hbres? Aspirent-ils 4 rentrer 
sous la protection francaise, qu'ils ont connue, ou sous la loi hollandaise, 
qu’ils ont expérimentée? Interrogeons leur attitude et leur langage. Dans la 
presse, ils sont unanimes 4 manifester leur attachement aux institutions, 3 
la nationalité, au souverain qui les représente ; et leurs principaux organes, 
le Journal de Bruxelles, la Patrie de Bruges, la Gazette de Liége, toutes 
ces feuilles intelligentes et vaillantes ont été Jes preimiéres 4 faire appel aux 
sentiments de concorde et d’union; le parti radical n’‘a fait que suivre 
l’impulsion dont les conservaleurs lui donnaient le patriotique. exemple. 

En méme temps I'épiscopat belge élevait la voix, et les mémes témoigna- 
ges, les mémes protestations de dévouement aux institutions et a la dynastie 
éclataient dans seslettres pastorales. 

Le cardinal de Malines, toujours en avant quand il s’agit des nobles causes, 
se faisait l’organe de la douleur nationale, et honorait la mémoire du prince 
qui « avait consacré son existence et sa sagesse a la consolidation de l'indé- 
pendance. » 

L'évéque de Tournay, aprés avoir loué le monarque défunt, saluait ainsi 
son successeur : « Comme nous, Léopold II est né Belge; il a vécu de notre 
vie et grandi dans l'amour du pays et de ses institutions. Notre foi est la 
sienne ; elle a abrité son berceau et pénétré de bonne heure son ame, par les 
. soins et les lecons d'une mére incomparable. Habitué a en remplir les de- 
voirs, il fera descendre du tréne ce grand exemple toujours si puissant sur 
les peuples. Attaché de coeur comme nous a cette Religion catholique, qui 
fait dans tous les temps la force et la gloire de notre patrie, et qui forme 
encore aujourd hui le caractére distinctif de sa nationalité, il l’entourera de 
son respect et de ses royales sympathies. Il le fera avec d’autant plus d'assu- 
rance, que cette Religion sainte n'aura jamais ni faveur ni privilége é lui 
demander, mats uniquement la liberté réelle et entiére. » 








LES EVENEMENTS DU MOIS. 1049 


Le nouvel évéque de Namur, qui n'a cessé d’associer & la foi la plus ar- 
dente Ices idées généreuses dont son illustre frére est dans la politique le 
champion glorieux et respecté, Mgr Dechamps s‘écrie: « Fils d'un pére dont 
histoire célébrera la royale prudence, et d'une mére dont la chrétienté 
vénérera toujours Ja haute sagesse et la profonde piété, Léopold II vient a 
nous deux fois marqué du signe de la royauté chez une nation inébranbla- 
blement attachée a sa foi et 4 sa liberté... Le bien par excellence pour une 
nation, c'est de n’appartenir qu’a elle-méme... La Belgique veut rester ce 
qu'elle est, ce que son histoire, pendant des siécles, l'avait préparée a de- - 
venir, et ce qu'elle est enfin devenue, indépendante et libre au milieu des 
nations pour lesquelles elle demeure une condition de paix générale. » 

|, évaque de Liége conseille 4 tous de « s’entendre et de s’aimer dans 
ordre et la liberté. » — « Ayons foi en nous-mémes, dit Mgr de Mont- 
pellier ; conservons, ranimons en nous le sentiment national et l’esprit 
catholique qui, s‘identifiant l'un avec l’autre, rendirent possible le réta- 
blissement et la consolidation de notre indépendance. Au jour de la résur- 
rection de notre nationalité, ce sentiment se manifesta avec une énergie de 
vitalité, une unité de mouvement, une régularité d'action qui élonnérent 
Y’Europe monarchique. L’Europe ne‘voulait voir en cela qu'un phénoméne 
passager, parce qu'elle ne sait plus quelle puissante séve de vie sociale, 
quelle profonde intelligence de l’ordre et de la liberté, quelle inspiration 
de dignité et de dévouement le catholicisme entretient au coeur des peu- 
ples qu’il anime de son esprit. Conservons cet esprit religieux, conservons 
ce dévouement 4 la patrie, et notre nationalité continuera d étre respectée, 
parce qu'elle sera respectable, et nulle puissance ne la menacera, parce 
qu’elle sera un bon exemple pour tous les peuples, et ne sera un danger 
pour aucun. » 

Enfin, car il faut arréter ces citations, si lumineuses qu’elles soient, le 
savant recteur de l'Université de Louvain, Mgr Laforét, parlant au nom de 
la jeunesse catholique, ne sépare pas « le maintien de l'indépendance » de 
« la consolidation des libertés, » et il affirme également sa confiance dans 
l'avenir « de cette vieille terre de Belgique, ot la foi et la liberté ont ac- 
compli de si grandes choses. » 

Est-il possible d’imaginer une démonstration plus éloquente et plus 
caractéristique ? Cette unanimité des pasteurs, des conseils électifs, des 
organes de l’opinion, de la nation tout entiére, n’honore pas seulement la 
Belgique : elle la fortifie. 

Les catholiques helges sont donc toujours sur le terrain de 1830, et ils 
persistent 4 y chercher ce qu’ils voulaient au lendemain de |l’affranchisse- 
ment? Est-ce la domination? Non; l'évéque de Tournay l’a dit: « Ni faveur 
ni privilége; uniquement la liberté réelle et entiére. » Qu’on cesse donc de 
Jes représenter comme les ennemis des institutions qu'ils ont fondées et 
qu'ils embrassent encore; qu'on n’affecte plus de voir dans les radicaux, 





$050. LES EVENEWEXTS DU MOIS. 


partisans du principe des annexions au profit des grandes nationalités, les 
seuls et vrais défenseurs du pact e constitulionnel et de l'indépendance. 

Sans cette constituli on, sans le prix des droits qu'elle consacre et I’atta- 
chement dévoué qu’elle inspire, comment se serait opérée l’épreuve, si 
redoutable pour les dynasties nouvelles, de la transmission du pouvoir? 
Sila Belgique n’edt possédé qu'un de ces gouvernements personnels ou 
tout .repose sur l‘intelligeuce et la volonté d'un homme, la jeune monar- 
chie edt couru le risque de finir avec la vie de son premier roi. Grace 4 la 
ferce des institutions, le scabreux passage a été franchi sans secousse, et le 
tréne n’a pas un seul instant oscillé sur sa base. 

Est-ce a-dire qu’aucun danger ne le menace plus? Non sans doute, et le 
nouveau-rei, le premier souverain des Belges qui soit né sur leur sol depuis - 
Charles-Quint, aura besoin peut-étre de plus de prudence encore que son 
pére. J} est souvent plus difficile de subsister que de naitre, et dans les 
temps d’incertitude universelle o& nous vivons, quand tous les lendemains 
sont problématiques, quand toutes les régies de la justice sont méconnues, 
quand.la brutale doctrine du fait accompli est devenue le code des nations, 
tout est possible at l’anxiété se congoit. Mais l’union qui calme les dissi- 
denees en .entevant tout prélexte aux plaintes étrangéres, L‘union est une 
puissante sauvegarde, et -Léopold II, dans le noble et touchant discours qui 
asi heureusement inauguré son régne, en recommande avec sagesse la 
pratique a.son peuple. | 

Quant aux ambitions prétées 4 la France, il suffit de lire la sévére dé 


_péche de notre chanoellerie aux cours de Vienne et de Berlin sur le mor- 


cellement odieux du Danemark, pour étre rassuré. Notre gouvernement ne 


‘peut ¢tre soupcomé d’ourdir ce qu'il condamne avec tant d’énergie, el 


il ne voudrait pas ajouter une mutilation de peuple a toutes celles qui ont 
déshonoré:notre temps. 

Remarque singuliére ! En 4834, la Hollande résista la derniére et avec une 
obstination qui ne céda qu’a l'argumentation du boulet. En 1865, elle a 
été la‘premiére 4 offrir des témoignages de sympathie 4 sa voisine et i 
s:associer 4 son deuil‘comme a ses espérances. Il y a trente-quatre ans, la 
Prusse insistait avec force pour maintenir la Belgique sous le sceptre de la 
maison d'Orange, et.aujourd'hui on l’accuse de vouloir l'enlever 4 une dy- 
nastie d’ovigine allemande pour la livrer en rangon d’annexions iniques. 


Enfin, certains accepteraient que la France, détruisant ce qu’elle a fait jadis, 


allat bombarder dans Anvers les Belgesaqui nos soldats en ont ouvert les 
portes! ‘Et ce sont de prétendus libéraux qui révent de voir nos zouaves 


-yenwerser a ‘Bruxelles la‘tribune de la Chambre et la colonne du Congrés! 


Un autre:point qu’il convient de signaler, et que la commotion profonde 
¢t les alarmes causées par la mort de Leopold ont mis en vive lumiére, ces! 
importance des:petits:Etats dans l’organisation générale du monde. Voici 
un coin de terre, une-enclave, une Ithaque, sans ports de guerre, sams arse- 


LES EVENEMENTS DU MOIS. 1054 


naux, sans autre forleresse qu'une enceinte inachevée et contestée, sans 
armée capable de résister & une aggression étrangére, avec des frontiéres 
ouvertes de toutes parts, et cependant la paix et l’équilibre de I’Europe, 
les rapports et les alliances des empires, les plus grands intéréts des peu- 
ples, tout cela semble suspendu a la destinée de cette oasis! Il est donc des 
mottes de terre qui jouent parfois un réle décisif dans le fonctionnement des 
choses humaines, et les imprudents qui l‘oublient, les prdneurs du droit 
nouveau, destructif des petites autonomies, peuvent mesurer |'étendue de 
leur erreur. | 

En dehors de la Belgique, mais dans le méme ordre d'idées, quel spec- 
tacle attachant et instructif donnent trois Etats, que séparent l’Océan et cer- 
tains principes parfois plus profonds que les mers, mais que réunit une 
idée commune et chére : la conquéte de la liberté! — Nous voulons parler 
de l’Autriche, de la Suéde et de l’Amérique. 

A Stockholm, noblesse et clergé, paysans et bourgeois, viennent de dé- 
nouer pacifiquement |’un des plus redoutables problémes qu'un peuple ait 
a résoudre. Tous ont travaillé, sur ‘initiative du prince, 4 mettre les insti- 
tutions en harmonie avec les progrés et les besoins du temps, et la Scandi- 
navie féte 4 cette heure, au milieu de réjouissances patriotiques, une ré- 
forme qui serait toute 4 louer sans la tache honteuse qu’y a laissée I’into- 
lérance, et que la générosité suéduise ne saurait tarder a faire disparaitre. 

L’Autriche, cherchant la conciliation des races qui la composent et une 
sorte de régénération dans l’autonomie des peuples soumis au méme scep- 
tre, n'est-elle pas digne aussi des sympathies du monde, et peut-on mar- 
chander les encouragements a la grande ceuvre décentralisatrice entreprise 
avec tant de courage par le jeune souverain? Francois-Joseph présidant 
Youverture de la Diéte de Hongrie au milieu des acclamations maggyares, 
c est 14 un événement dont les conséquences influeront plus tard sur la po- 
litique générale du continent. Pour l'heure présente, ce que nous aimons a 
contempler, 4 Pesth comme a Bruxelles, c'est la conciliation se faisant au profit 
des institutions représentatives et assurant l'unité nationale par la liberté. 

En Amérique enfin, ot |'on a craint tour 4 tour des essais de dictature et 
les dangers anarchiques du licenciement d'armées immenses, ]’ordre et la 
liberté se redressent ensemble; « officiers, soldats et matelots , ainsi que 
l’a dit le général Schofield, retournent 4 leurs occupations pacifiques avec 
le méme calme que met un bon chrétien 4 regagner sa demeure, le di- 
manche, aprés avoir assisté au service divin ; » l'armée descend comme par 
féerie d'un million de combattants 4 50,000 hommes ; tout se reconstitue, 
le Congrés s’assemble, et le magistrat de la Maison-Blanche, rempli de ce 
« feu sacré » dont parlait Washington, déroule en un message ou les vues 
les plus fermes s'unissent aux sentiments de concorde et d’oubli, le splen- 
dide et séduisant tableau de la grandeur morale et matérielle des Etats- 
Unis sous la féconde influence des institutions libres ! 


4052 LES EVENEMENTS DU MOIS. 


Voila ce que nous entendons et ce que nous voyons en promenant nos 
regards envieux sur le globe. Partout on améliore les constitutions, partout 
éclatent les illuminations et les hourras en l’honneur des réformes accom- 
plies, partout on marche. Que ne suivons-nous d'un pas plus rapide, au lieu 
de nous attarder 4 sauver la France des dangers que peut lui faire courir 
un congrés viticole ! 

Mais la nation qui a initié les autres au progrés ne restera pas longtemps 
en arriére ; tout ce qui se passe autour d’elle aiguillonnera son ardeur, et 
en attendant le jour que pressent nos voeux, c’est au moins une consolation 
de voir que les idées libérales et leurs défenseurs font quelque figure dans 
les deux mondes! 

Léon Lavepan. 











BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 


Le Livre pe wes Petrrs Enrants, par M. De- 
LAPALME, conseiller & la Cour de cassa- 


tion. Dessins par H. Giacomelli, 4 vol. 


grand in-8°; chez Hachette. 


N’est-ce pas une des difficultés, un des 
grands embarras de ce moment du jour 
de l’an, que le choix d’un livre d’étrennesa 
offrir ade jeunes enfants? Ou trouver le li- 
vre qui charme et amuse les yeux en méme 
temps qu’il éveillera, dans des Ames naives et 
pures, l’écho des sentiments religieux et la 
douceur ineffable de la tendresse mater- 
nelle et filiale? 

Eh bien! ce volume, le voici. Sous ce 
titre: Le Livre de mes Petits Enfants, un 
magistrat distingué, un homme de bien, 
dont la vie s’est partagée entre les graves 
devoirs de sa profession, les affections de 
famille et les euvres de la charité la plus 
active et la mieux enlendue, M. Delapalme, 
aprés avoir écrit ces petits livres qui font 
la joie et servent 4 l’instruction des élé- 
ves de nos écoles gratuites, nous donne 
une suite de petits récits parfaitement a 
la portée des intelligences enfantines, ou 
une saine morale se revét de grace et de 
charme. Chacune des pages de ce joli vo- 
lume est encadrée par un dessin composé 
avec un gout exquis et dans le rapport le 
plus harmonieux avec le texte, par M. H. 
Giacomelli, dont on connait le talent élé- 
gant, souple et varié. Ces dessins, gravés 
sur bois avec une extréme intelligence, 
offrent une série de petits tableaux pleins 
de vie. Nous citerons tout particuliérement 
les Petits Ramoneurs, la Neige, Genevieve, 
sans oublier la Grandeur du Monde, ov, 


dans un espace bien restreint, l’artiste a 
réussi a faire sentir l’immensité. 

Tiré sur vélin teinté, avec des lettres de 
couleur, Le Livre de mes Petits Enfants 
est en outre une vraie merveille d’impres- 
sion, un bijou typographique, bien digne 
de sortir des presses de M. Claye. 

“Nous ne saurions trop le recommander 
4 nos lecteurs. 


Les MERVEILLES DE L’aRT NavaL, par Lfox 
Rexanp, bibliothécaire du Dépdt de la 
marine, illustrécs par Morel Fatio, con- 
servateur du musée de Marine; 1 vol.; 
chez Hachette. 


Il y a tout un monde qui flotte sur les 
eaux, des villes mobiles quis’en vont d’un 
continent a l’autre, portant la guerre ou la 
paix, pleines d’hommes et de marchandises. 
M. Léon Renard, l'un des collaborateurs 
du Correspondant, a voulu nous conter les 
merveilles de ce monde. De méme que, sur 
la terre, il y ales villes curieuses, les gran- 
des cités, les villages charmants ; de méme, 
sur la mer, il y a les vaisseaux intéressants, 
ceux qui attirent |’attention et sollicitent 
l'étude. L’auteur a voulu parler de ces 
vaisseaux, de ceux du passé et de’ ceux du 
présent, et il a examiné et décrit: galéres, 
corsaires, bridlots, vaisseaux cuirassés, na- 
vires géants, transatlantiques, navires de 
fate et de plaisance, hateaux, bateaux 
sous- marins, bateaux-traineaux, vaisseaux 
légendaires, etc. On voit que les merveilles 
ne manquent pas, et que le sujet est fé- 
cond. Une forme pittoresque rend attrayan- 
tes ces monographies qui ne sont pas seu- 


1054 


lement faites en vue de ceux qu’intéressent 


les scénes émouvantes ct si variées de la 


vie des gens de mer. 

Le livre a encore un autre attrait, celui 
de gravures remarquables, dessinées par 
NM. Morel Fatio, un crayon savant et trés- 
autorisé dans les matiéres dont traite l’ou- 
vrage de M. Léon Renard. 


La Lirrénarone ispepexpante Et Les Ecrtvaxs: 
ousLIés, ESsais DE CRITIQUE ET D'ERUDITION 
SUB LE Xvil° sigcce, par M. Vicron Fouanev. 
— Didier, 1 vol. in-12. Deuxiéme édition. 


Nous n’avons pas 4 revenir longuement 
ici sur cet ouvrage, quia élé présenté en 
forme a nos lecteurs lors de sa premiére 
edition. Nous voulons signaler seulement 
cette nouvelle édition qui vient d'en étre 
donnée, grace au bon accueil que le pu- 
blic intelligent, d’accord avec la critique, a 
fait au livre de notre collaborateur. Les 
abonnés du Correspondant y retrouveront 
quelques chapitres qu’ils doivent se souvenir 
d’avoir lus ici autrefois, notamment ceux 
qui roulent sur les Ortgines nationales du 
drame moderne et la Critique au diz-sep- 
tiéme siécle, joints 4 beaucoup d'autres, 
non moins intéressants, non moins news, 
non moins nourris de faits et d’idées, sur 
le roman chevaleresque et poétique, sur le 
roman comique, satirique et bourgeois, sur 
la littérature burlesque et la bohéme lit- 
téraire au siécle de Louis XIV, etc., etc. 
Nous recommandons particuliérement 4 nos 
lecteurs l’importante étude sur |' Histoire 
et le pamphlet dans les Mémoires de Saint- 
Simon, avec son appendice, ov M. Victor 
Fournel examine a fond et réfute péremp- 
toirement toutes les assertions du noble 
_écrivain sur les affaires du jansénisme : il 
ya la un résultat désormais acquis 4 I’hi's~ 
toire. Nous n‘ayons pas besoin d’en dire 
davantage: pas un des lecteurs du Cor- 
respondent n'ignore a quel point M. V. 
Fournel sait unir en lui les qualités du cri- 
tique et de l’érudit, la verve ct l'agrément 
de Ia forme 4 la solidité du fond. 


La Tasse a tué, par Kaempfen. —1 vol. il- 
lustre ; Hetzel. 


Ce livre, ceuvre d’un avocal qui ne manie 
pas moins finement la plume que /a parole, 
est le récit des aventures d'un jeune Anglais 
en Chine ou l’a conduit l'obligation de rem- 
placer une tasse de la porcelaine la plus 
rare, cassée par lui dans un de ces jours 


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


qu’un homme d’esprit. On voit d’ici tous les 
développements que peut prendre cette don- 
néesous une plume ingénieuse. M. Kaempfen 
est un humoriste de la bonne école, qui 
a beaucoup lu et bien lu Sterne et Lavier 
de Maistre, et qui sait, tout en s'inspirant 
des modélcs du genre, garder son origina- 
lité propre. Il va sans direque notre jeune 
Anglais finit par conquérir la tasse a thé, 
et cela de la fagon la plus romanesque, aprés 
un voyage plein d’intérét et d’agrément 
pour le lecteur. Cet ouvrage n’a de commun 
avec ce qu’on peut appeler la littérature 
d’étrennes que le luxe typographique ; il 
est trés-supérieur ala plupart des publica- 
tions de ce genre par son mérite littéraire 
et par des qualités de gout et de mesuré qui 
lui assurent, avec un succés durable, une 
place d’honneur parmi les livres Lonnétes 
et instructifs. gets 


Les MERVEILLES DU MONDE IRVISICLE, par W. nt 
Foxvirttr. —1 vol. illustré ; Hachette. 


Le monde qu’expiore MW. W. de Fonvielle 
est celui que nous n’apercevons qua | aide 
du microscope. C’est 1a un monde nouveau 
qui se révéle Anous avec un charme étrange; 
monde plein d’enseignements imprévus, 
d‘étres bizarres qui se mulltiplient 4 me- 
sure que les instruments d’optique devien- 
nent plus puissants. 

Le livre est dégageé de tout détail tech- 
nique; il est destiné non a enseigner, mais 
4 donner la curiosité de savoir. Il montre 
des horizons immenses, dans I’étude des in- 
finiment petits, cette création qui, chaque 
jour, nous apparait plus profonde et p us 
vivante. 

L’auteur commence par montrer ce qu’est 
le monde inorganique, puis il décrit ccr- 
tains animaux choisis parmi les plus petits. 
It montre alors la vie présente partout. 
sous des formes multiples et inépuisables. 
et il fait ainsi glisser entre les doigts du 
lecteur quelques anneaux de la chaine d'or 
qui, suivant Goethe, rattache le ciel a la 
terre. 


Méworresy'on Cantcue, parmademoiselle Ici 
Gouraup, 4 vol. illustré. — Hachette. 


César le déclare dans sa pré’ace ; il n’est 
pas un chien savant, il ne sait ni jouer aux 
dominos ni faire lexercice. C'est un bon 
chien, unchien philosopbe et aimant a s’nu- 
struire, qui raisonne sur toutes choseset ne 
perd pas son temps en voyageant. Cartes, 


de malencontre ou il n’yarien ce plus sot { il parlede lui, il parle beaucoup des chiens. 


BULLETIN BIBLIOGRAPDIQUE. 


mais il parle aussi des hommes, de ces 
maitres et des gens qu’il rencontre. Nous 
avons ainsi les Mémoires d’un chien, et 
l'histoire de la famille 4 Jaquetle 11 appar- 
tient. 

De méme que nous citons nos grands 
hommes, César cite avec orgueil le chien 
de Montargis et les chiens du mont Saint- 
Bernard. Lui-méme est recu 4 l’exposition 
et est médaillé; il fait, 4 un moment, 1’of- 
fice de gendarme, et arréte un assassin 
qw il livre a la justice. Vous voyez que c’est 
la un caniche qui connalt son livre de no- 
blesse et marche sur ia trace de ses illustres 
aieux. 

Mademoiselle Julie Gouraud a profité avec 
esprit de tous les rapprochements piquants, 
de tous les détails touchants ou'comiques que 
lui fournissait son sujet. L’histoire est vive- 
ment menée; les enfants liront d’une ha- 
leine ce récit qui les amusera en les in- 
struisant. 


Les Merverties Cérestes, par Caste Frawma- 
nox. 1 vol. illustré. — Hachette. 


Liingénieux asuteur de la Pluralité des 
mondes habités a résumé dans ce volume 
clair et concis tous les grands faits de 
Vastronomie moderne. Son plan embrasse. 
la science entiére, mais ne met en évidence 
que les points fondatnentaux, ceux qui in- 
téressent au plus juste titre les gens du 
monde. 

On lit ces pages comme celles d’une his- 
toire romanesque, comme celles d'un 
poéme; ia réalité est ici plus captivante 
que toutes les fictions, on voit les mondes 
tourbillonner devant ses yeux, on voyage 
dans l’infini avec la vitesse de la lumi¢re en 
parcourant les immenses domaines de la 
science. 

M. Camille Plammorion a exploré ces do- 
maines en savant et en poéte. Il a cité, le 
long du chemin, les strophes de ceux qui 
ont parlé du ciel en dignes enfants d’Apol- 
lon. Son livre est une sorte d’hymne, la 
priére enthousiaste d’un astronome qui con- 
sent pour un instant 4 sentir et a décrire 
selon les élansde son ame. 

Le sentiment du pittoresque y abonde ; 
il est regrettable que le sentiment chré- 
tien ne s’y trouve pas au méme degré. 


LEvancive b’ong GRAND’MERE, par madame 
be Sécor- 4 vol. illustré. — Hachette. 


Madame de Ségur s'est proposé de pré- 
senter l’Evangile aux enfants sous une 


4055 


forme familiére qui saisit plus vivement 
leur Jeune attention; elle a voulu leur faire 
connaitre et aimer Jésus-Christ en leur 
contant sa vie comme un de ces beaux 
contes simples et toucbants qu'ils aiment 
tanta entendre. 

On trouve dans l’ouvrage les quatre Evan- 
giles fondus ensemble et racontés avec 
beaucoup de charme et d’intérét. Les ques- 
tions naives que chacun des enfants mul- 
tiplie selon son age et son caractére, 
les réponses nettes et affectueuses de la 
grand’mére jetlent sur le récit une grande 
lumiére et le remplissent d’animation; c’est 
une véritable et attrayante explication de 
la doctrine chrétienne. 

Madame de Ségur a su faire jaillir du 
texte sacré des lecons pleines de grace et 
d’utilité pour son jeune auditoire. Il n'est 
pas jasqu’aé la forme dramatique qu'elle a 
choisie, qui ne soit elle-méme une nou- 
velle source d’intérét, parce qu’aux doux 
attraits du récit évangélique, considéré en 
lui méme, elle unit tout le charme d'une 
conversation de famille. 

L’ouvrage, magnifique d’exécution, a été 
approuvé par le cardinal de Bordeaux et 
par les archevéques et évéques de Sens, de 
Bourges, de Poitiers, de Nimes et d'Annecy. 


A ravens La Kasyi, par M. Ca. Fanue. — 
4 beau vol. illustré. — Ducrocq. 


Tout ce qui concerne notre colonic d A- 
fiique est al'ordre du jour, et N. Farine, 
conseiller a la cour d’Alger, a une compé- 
tence toute particuliére pour trailer un 
pareil sujet. Aussi son livre cst-il de ceux 
auxquels on peut, sans crainte de se trom- 
per, prédire un légitime succés. La lec- 
ture en est aussi attrayante que facile, 
aussi instructive qu’altachante; et de char- 
mants croquis, dessinés d’aprés nalure par 
lauteur et burinés par d’habiles artistes, 
complétent la description des types, des 
costumes, des paysages, et font de cette 
édition une véritable édition de luxe. 

L'auteur tient ce que promet son titre. 
C’est bien & travers la Kabylie qu'il nous 
proméne, car pas une ville curicuse, pas 
un site pittoresque, pas un monument 
historique, pas une ruine intéressante 
n’ont été oubliés dans son consciencieux 
voyage de touriste. 

Nous visitons succegsivement avec lui: 
Dellys, Bougie, Djigelly, Stora, Philippe- 
ville, Bone, Constantine, Sétif, Bord-bou- 
Aréridj, les Portes-de-Fer, Jes Beni-Man- 
sour, Akbou, Chellata, Fort-Napoléon, Tizi- 


10356 
Ouzou et jusqu’d cette célébre petite ville 
de kalaa, perchée au sommet d’un rocher 
qui parait inaccessible, sur un plateau de 
cing kilométres, auquel on arrive aprés 
quatre heures d’une rude ascension, par 
un chemin qui n’a pas plus d’un métre de 
large et que cotoie sans cesse la créte amin- 
cie du rocher, avec des précipices a pic, a 
droite et A gauche. 

A chacune de ces villes se rattache quel- 
que description curieuse, quelque scéne de 
la vie indigéne ou quelque merveilleuse 
légende. 

Aimez-vous le pittoresque? Voici les rui- 
nes d’Hippone, !a forét de l’'Edough, le lac 
Fetzara, la chute du Rummel, le palais du 
bey a Constantine, les villages de la Com- 
pagnie genevoise, les Portes-de-Fer. Vou- 
lez-vous connaitre les moeurs kabyles? l’au- 
teur vous conduit dans les villages les plus 
inaccessibles, au milieu des tribus les plus 
jalouses de leur indépendance, il vous initie 
aux moindres détails intimes de la vie de 
ses hdétes, il vous explique le fonctionne- 
ment des institulions et l’origine des plus 
anciennes coutumes. Les légendes ont-elles 
pour vous quelque attrait? Il n’en est pas 
de plus attachante que celledu Djurjura, 
oudel’Homme aux deuaz Tombeaur. - 

Voulez-vous savoir comment les popula- 
tions kahyles se rattachent aux populations 
aborigénes? Interrogez avec M. Farine la 
pierre de Thugga ; suivez avec lui le peuple 
herbére dans les vicissitudes qu ‘il a subies, 
au milieu des diverses invasions : véni- 
tienne, romaine, vandale, arabe et turque. 

Il faudrait analyser chaque chapitre en 
détail pour donner une juste idée de cet 
intéressant volume, dans lequel les des- 
criptions, les observations et les anecdotes 
se disputent l’attention du lecteur. 


Les Méramonpnoses pes Insectes, par Giranp, 
4 vol. illust. — Hachette. 


Les anciens, pour tousles petits animaux 
difficiles & bien observer, trouvaient plus 
commode d’admettre ja génération sponta- 
née. Ainsi les abeillesindociles et farouches 
sortaient des entrailles du lion; les abeilles 
obéissantes et laborieuses sortaient des 
flancs du taureau. 

Avjourd’hui, on ne se contente plus de 
ces explications poétiques ; les insectes ont 
toujours des naissances merveilleuses, mais 
des naissances que la science a constatées 
et qui s‘accomplissent suivant’certaines lois. 
Ce sont ces lois dont nous parle NM. Girard; 
il nous conte ces histoires admirables 


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


d’étres qui, avant d’étre eux-mémes, sont 
deux ou !rois étres différents d'aspect et 
d’organisme. Il y a laun petit coin dansla 
science qui semble appartenir 4 l’ancienne 
mythologie; la chenille qui devient papil- 
lon et quis’envole, c'est 14 un conte bleu 
parfaitement exact qui saisit l’imagination 
et contente la raison. 

Le livre de M. Girard est clair et fine- 
ment écrit. Il fallait une plume habile pour 
délailler avec délicatesse les mille petits 
faits du sujet. On ne saurait tout 4 la fois 
faire une lecture plus merveilleuse et 
d'une vérité plus mathématique. 


L’AvNONE SAXS ARGENT, par madame pExtzs, 
chez Douniol, rue de Tournon. Paris, 
4 vol, Prix, 2 fr. 


Notre littérature est pauvre en ceuvres 
d’imagination 4 la fois morales et intéres- 
santes comme il s’en rencontre en Alle- 
magne ou en Angleterre. Une Anglaise de- 
venue Francuise vient de nous donner dans 
notre langue une nouvelle catholique 4 la 
fois irréprochable et charmante. Dans f As- 
mone sans argent, ‘caractére, tableaux, ré- 
cits, épisodes, tout est propre 4 exciter les 
sentiments nobles et purs, tout est fait 
pour captiver les cours honnétes. Cest 
avec bonheur que nous recommandons ce 
volume & tous ceux qui cherchent un livre 
agréable en méme temps qu’un bon livre. 


Une Visire av Carta. — Paris, Didier. 


Voici encore un petit livre d’étrennes, 
mais d’étrennes 4 donner au bon Dieu! 

Plusieurs lecteurs et lectrices d Bugénie 
de Guérin ont voulu saluer sa tombe, visi- 
ter le manoir ou s'est écoulée sa pieuse et 
poétique existence. Un de ces pélerins a 
dépeint ces liewx et a publié son recit 
pour aider le curé d’Andillac 4 restaurer 
son église. L’achat de ces pages ne saurait 
étre refusé au souvenir d’Eugénie de Gué- 
rin, et plus encore au sentiment chreétien 
qui renouvelle aujourd’bui, par l’obole de la 
charité, les prodiges de siécles de foi, ou 
chacun contribuait, par son travail ou son 
auméne, a la construction de la maison de 
Dieu. A. G. 


La vIe ET LES wavRS nes aNimacx, par Locrs 
Ficuien : — Zoophyles et Mollusques.— 
Un vol. grand in-8°* avec 3585 figures. — 
Paris, Hachette. 


Le nom de M. Figuier nest plus a faire 
connaitre et nous n’insisterons. pas sur la 





BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


valeur de ses ouvrages et sur l'attrait qu’ils 
présentent Chacun sait que c’est l’un des 
plus habtles vulgarisateurs de la science. 
— C’est une tache ingrate s'il en fut, mais 
M. Figuier la suit courageusement, et aprés 
avoir étudié le régne minéral avant la pé- 
riode diluvienne ou aprés, et le régne vé- 
gétal dans cette Histoire des plantes que 
nous signalions |’année derniére, il offre 
aujourd’hui 4 ses lecteurs ordinaires une 
élude sur le régne animal. Cela furmera 
donc un tout complet qu'il appelle lui- 
mé:ne le tableaude la nature. Le volume qui 
nous occupe, ainsi que Son titre l’indique, 
traite des deux derniers embrancliements 
du systéme de Cuvier, les mollusques et les 
zoophytes. M. Figuier a voulu, et nous 
croyons qu'il a eu raison, commencer |’é- 
tude du régne animal par les étres infé- 
rieurs, par ceux qui sont au dernicr degré 
de t’échelle zoologique. Il a pensé rendre 
plus facile 4 ses lecteurs l’intelligence des 
faits qu’il veut faire passer sous leurs 
yeux, et que le spectacle des perfectiun:ie- 
ments graduels que présente la structure 
animale, quand on commence par les étres 
les plus simples pour s’élever a des orga- 
nismes de plus en plus compliqués, offrirait 
un attrait particulier. Ik ne s'est pas 
trompé; son ouvrage se lit avec un inté- 
rét réel et suivi, et il a su dissimuler ha- 
bilement l’aridité inhérente a un tel sujet, 
par des détails curieux sur les meeurs el les 
habitudes des animaux qu'il décrit. Ajou- 
tons que d’innombrables desseins viennent 
completer les explications données, et con- 
tribuent ainsi a faire de ce volume un des 
plus intéressants et des plus utiles livres 
d'étrennes. 
F. pe Launay. 


Vosaces pe Jacques Cantizn au Canaps, EN 
4554, 1535 et 14536.— Histoire de la Nou- 
velle-France avec les Muses de la Nou- 
velle-France, par Marc Lescansor, — 
Tross, éditeur. 


Aucun peuple ne s'est montré aussi peu 
soucieux que les Francais, de !a part légi- 
lime qui leur revient dans les découver- 
tes, Pexploration des contrées lointaine; 
et la fondation des premiers établisse- 
ments qui y ont été créés. Qui se sou- 
vient du navigateur breton Jacques Cartier. 
Le premier, cependant, il alla planter le 
drapeau de la France aux lieux od s’élévent 
muinienant Québec et Montréal. De ses trois 
voyages au Canada, le souvenir du premier 
et du troisiéme serait absolument perdu 


4037 


pour nous, si deux étrangers, un Véni- 
tien, Ramusio, et un Anglais, Hakluyt, ne 
nous ea avaient conservé les iédlails. Du 
second seulement, une relation originale 
émanée d’un des compagnons de Jacques 
Cartier, sinon de J. Cartier lui-méme, est 
parvenu jusqu’é nous. Imprimée en 1545, 
elle était devenue tellement rarissime, 
quon n’en connaissait plus qu’un seul 
exemplaire, appartenant au British Mu- 
seum Cette relation était méme si peu 
connue, gu’elle était considérée par heau- 
coup de bibliophiles comme éiant celle du 
premier voyage. C’est aux soins de M. d’A- 
vezac que nous devons I’édition actuelle. 
L'éditeur a poussé le scrupule jusqu’a re- 
produire les dispositions typograpliques, 
— et méme les incorrections de | édition 
de 1545. — Hatons-nous d’ajouter que ces 
incorrections ont été relevéex avec soin 
dans un appendice. A cette réimpression 
est venue s’ajouter la publication du pre- 
mier voyage, — faite d'aprés l’édition 
donnée par Ramusio en 1593, — par les 
soins de M.Michelant et avec des docu- 
ments inédits sur Jacques Cartier, comma- 
niquée par M. Alfred Ramée. 

Un autre ouvrage, dont le premier 
volume vient de paraitre: Histoire de la 
Nouvelle-France avec les Muses de la Nou- 
velle-France, par Marc Lescarbot, compléte 
ainsi toute une série de documents sur un 
pays qui, bien que séparé de la France 
depuis un siécle, n’en est pas moitis reste 
francais de cour et, A ce titre, a droit 4 
nos sympathies. Edité avec le soin que |’é- 
diteur Tross apporte a toutes ses publica- 
tions, ces ouvrages se recommandent non- 
seulement aux érudits, mais encore aux 
amateurs éclairés qui recherchent avec 
soin les reliques d'un passé envers lequel 
nous nous montrons trop souvent ingrats. 


La Faaxce PARLEMENTAIRE. C(QUYRES ORATOIRES 
ET Ecrits po.itigves de M. ps Lamarting. 
— Librairie internationale. 


Quoique attaché a la diplomatie pen- 
dant sa jeunesse, M. de Lamartine n’aborda 
véritablement la vie publique que le jour 
ou les électeurs du dép.riement du Nord 
lui ouvrirent les portes de la Chambre en 
1833. C'est & cette date que le prend lou- 
vrage dont nous parlons, pour le conduire 
jusqu’a la fin de l'année 1847 sculement, 
c’est-a-dire a la veille de cesjours troublés 
ou sa parole et son action se déployérent 
sur un brulunt théatre. Un cinyquiéme vo- 
lume réuuira sans doute les discours en 





1058 


fiévrés et les allocutions haletantesde cette 
époque; c’est le complément nécessaire de 
l’ceuvre, et si M. de Lamartine attend pour 
le livrer au public, ce ne peut étre que 
pour demeurer fidéle au sentiment qu'il 
exprimait naguére sur Vhistoire contem- 
poraine, en disant qu’il convient de laisser 
refroidir ces cendres volcaniques avant d'y 
poser un pied tranquille, 

Les quatre volumes actuels embrassent 
done unc période de quatorze années; ils 
s‘ouvrent par un discours sur la question 
d’Orient et se ferment sur une haranguc 
relative aux banquets réformistes. Tous les 
intéréts, tous les problémes du temps sont 
agités dans cette collection, et l’on y re- 
trouve plus d’une question vitale, débattue 
dés lors, débattue encore aujourd’hui, et 
attendant toujours une solution. I] suffit de 
citer, parmi ces derniéres, la colonisation 
de l’Algérie, la liberté d'enseignement, la 
liberté de ta presse, etc. 

Dans ces luttes civiles ct fécondes du ré- 
gime parlementaire, NW. de Lamartine ap- 
porte constamment sa part d’expérience et 
de lumiére; il réclame en faveur de la Po- 
logne opprimée; il appuie l’émancipation 
des esclaves; il se prononce contre le tim- 
bre des journaux, contre la peine de mort, 
pour l'application sérieuse de la responsa- 
bilité ministérielle. Et descendant des hau- 
teurs de la politique et de la philosophie, il 
aborde, souvent avec succés, les questions 
d'affaires, A propos de caisses d'épargne, 
des chemins de fer, de la conversion des 
rentes qu'il repousse, de la liberté com- 
merciale dont il se proclame partisan, du 
récime cellulaire qu'il combat, de limpdt 
du se) qu'il veut réduire, de la marine mili- 
taire, de organisation du travail, des as- 
sociations ouvriéres, etc. 

Que de choses dans ce vaste ensemble! 
Que de débats curieux et profondément ou- 
bliés! Qui se souvient, par exemple, de la 
discussion d’avril 18354 sur les évéchés, a 
propos d’une pétition de 180,000 citoyens 
pour la conservation des siéges existants? 
M. Dupin avait soutenu les évéchés, mais, 
comme le dit finement M. de Lamartine, 
« en frappant souvent d’une main ceux qu'il 
défendait de l'autre. » Aprés avoir proclamé 
qu’il ne voulail point d'une loi athée, M. de 
Lamartine ajouta: « Rome est loin, Rome 
est faible; mais Rome a des {intelligences 
profondes, sacrées, enracinées dans la con- 
science de nos populations. Sa voix parle 
haut dans le coeur des masses; son silence 
méme, son mécontentement secret, n’est 
pas sans influence sur la paix du pays... 


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


Laissons au gouvernement seul cette terri- 
ble responsabilité des questions avec Rome, 
des conflits avec les consciences... Ne tom- 
hons pas dans une fatale erreur; n’affectons 
pas de voir dans le catholicisme et dans ses 
ministres des ennemis de la liberté! Sans 
doute, en 1789, il ya eu inimitié d'on mo- 
ment entre ces deux principes, ét si le 
clergé acombattu alors la liberté qu'il avait 
favorisée d’abord, c’est que pour le clergé 
la liberté devint bientét la réforme brutale 
de sun existence, la spoliation, la déporta- 
lion, la persécution et Péchafaud... Mais 
aujourd'hui la liberté, refuge de tous, n'a 
pas d’amis plus sincéres que les hommes 
religieux, que les catholiques et les mem- 
bres éclairés de ce clergé. Ils reconnaissent 
que c'est le christianisme qui a prépar’. 
qui a élevé le genre humain pour elle; ik 
savent qu'elle est la plus sire garantie, le 
plus fidéle gardienne de leurs droits; ils 
n’espérent qu’en elle, et ils sont préts 3 
signer cette alliance éternelle de deus choses 
qui n’auraient jamais di étre ennemies : |a 
religion et la liberté! » 

Ne dirait-on pas ces paroles prononcées 
d’hier, tant elles ont conservé d'actualité 
vive et pressante? [1 y en aurait beaucoup 
d’autres 4 exhumier ainsi, 4 commencer pat 
le prophétique diseours du 26 mai 184), re 
latif & lademande d’un crédit de deux mil- 
lions pour le retour des cendres de Na- 
poléon. Mais ces extraits, si curieux quils 
soient, nous entraineraient trop loin. 

M. Louis Ulbach a placé en téte de ce re- 
cueil une étude qui est un peu plus l'apo- 
théose que le portrait du poéte oraletr. 
Nous n’avons pas plus l'intention de 1a dis- 
cuter ici que d’apprécier tout l'ensemble 
des ceuvres politiques de M. de Lamartine. 
Le jour de le faire viendra, et nous t&che- 
ronsalors, en jugeant la carri¢re du char 
tre des Méditations et de }’auteur des 6+ 
rondins, de faire avec une im 
recueiffie la part du blame et celle de 
I'éloge. 

L. L. 


Vrs pes SAVANTS ILLUSTRES, DEPCTS L’ANTIQUIT! 
iosqu’a Nos sours, par M. Lovis Fieve. 
4 vol. de 500 p. illustré. — Libraine 
internationale. 


Co livre est Ja premiére série d'un grand 
ouvrage dans lequel !’auteur doit reunir 
les biographies détaillées et animées de 
tous les grands hommes dont les opinidtres 
lobeurs et les pacifiques conquétes ont éleve 
a travers les siécles I’édifice imposant dels 





BULLETIN BIBI IOGRAPHIQUE. 


science. Cette premiére série ne comprend 
que les Savants de Vantiquité, Thalés, Pla- 
ton, Euclide, Aristote, Pline, Socrate, Galien, 
Hippocrate, ete. M. Figuier s’est rendu en 
Gréce en Italie pour la confection de son 
curre, et les biographies qu’il trace resti- 
tuent bien aux personnages ja lumiére et 
lentourage qui leur conviennent. Ce sont 
de vérilables tableaux qui, comme le por- 
trait de Pline, font revivre toute une épo— 
que. Il y adix ans que M. Figuier réunit 
les matériaux de cet ouvrage, qui ne se 
borne pas 4 offrir d’utiles exemples aux 
Méditations de la jeunesse et qui a une 
place assurée dans toutes les bonnes biblio- 
théques. Ajoutons que les éditeurs se sont 
associés aux efforts de l’auteur pour en 
faire un magnifique ouvrage de luxe. C’est 
un fort volume in-8 de 500 pages de texte, 
avec 58 gravures tires 4 part sur papier 
teinté ; ces gravures originales représentent 
les portraits, les bustes, monuments ou 
scénes relatifs aux savants de l'antiquité. 

M. Figuier, en entreprenant cette nou- 
velle publication, s’est acquis des droits 4 
la reconnaissance de tous ceux qui s'inté- 
ressent 4 la diffusion des sciences et du 
progrés. Son ceuvre répond a bien des be- 
soins et rendra service 4 bien des hommes 
d’étude ou de bonne volonté. On peut dire 
quelle comble une véritable lacune dans 
la littérature moderne. 


HistoinE DE LA CARICATURE MODERNE, par 
M. Caamprtecrr. — Un vol. in-42. Paris. 
Dentu. 


Tout d’abord, ce titre nous a attiré et, 
sans nous arréter a cette pensée qu’entre 
la caricature antique et la caricature mo- 
derne le saut est un peu bien grand, que 
M. Champfleury laissait de cété une partie 
—et non pas la moins intéressante —de son 
Sujet : le moyen Age, la Ligue et la Fronde, 
Nous avons ouvert le volume et l’avons lu 
tout d’une traile. Il est certainement des 
plus curieux et nousn’aurions que des éloges 
4 en faire, s'il remplissait son titre. Mais, 
hélas! ce n’est pas I’histoire de la carica- 
ture moderne, c’est un simple apercu, et 
Yhistoire véritable reste encore 4 écrire. 
C'est grand dommage, car il y a la une 
mine inexplorée, et nul n’est plus capable 
que M. Chamfleury de découvrir et de met- 
tre au jour les richesses qu’elle contient. 
D’un autre cdté, la majorité des lecteurs 
Verrait reparaitre avec plaisir cette cari- 
cature francaise si violente parfois, si spi- 
rituelle toujours; car elle vit encore dans 


4059 


leur souvenir, leur rappelant d’une facon 
saisissante et rapide les événements dont ils 
ont été les témoins et quelquefois les ac- 
teurs. 

Quoi qu'il en soit, voyons donc ce que 
nous donne M. Champfleury. Oubliant, a 
dessein, les caricaturistes de la Révolution 
et de la Restauration, qui cependant au- 
raient di étre compris dans la caricature 
moderne, C’est avec, le régne de Louis- 
Philippe que commence son travail, et, 4 
vrai dire, il ne porte que sur un seul 
homme: Daumier. Mais il y a la une étude 
fort bien faite, sérieusement approfondie, 
écrite en un mot, on le sent, con amore. 
C’est, peut-étre, la meilleure appréciation 
qui existe du célébre créateur de Robert 
Macaire, par le crayon du moins, car ne 
peut-on pas dire que c’est Frédéric Le- 
maitre qui en est le véritable inventeur? 

Pour étre moins étendues, les études 
sur Traviés, le pére de Mayeux, et sur 
Henry Monnier, n’en sont pas moins bien 
réussies, vraies surtout, et il n’est pas jus- 
qu'aux simples esquisses consacrées 4 Pi- 
gal, Philipon, Grandville et Gavarni qui 
n’aient aussi leur intérét. 

Somme toute, on ne peut que dire du 
bien de ce volume. Mais il fait naitre le 
désir de lui voir des successeurs, et nous 
espérons que M. Champfleury ne s'arrétera 
pas 14 et qu'il remontera en arriére. Qu'il 
nous permette de lui signaler aussi une la- 
cune utile 4 combler : la caricature dans 
les divers pays de l'Europe. Ii est certain 
que l’Espagne et l’Angleterre, par exemple, 
peuvent fournir une étude des plus cu- 
rieuses, et dont les résultats dépasseraient 
toutes les prévisions. Enfin, puisque nous 
en sommes aux desiderata, nous lui re- 
commanderons aussi un sujet encore neuf 
et qui renferme, croyons-nous, des tré- 
sors : la caricature numismatique. Il y a 
des meédailles d’un intérét réel sous ce 
rapport, et cela formerait ce semble, le 
complément indispensable du travail en- 
trepris par M. Champfleury. 
F. ve Lavyay. 


aa 


Ce n’est pas d’un livre, mais de livres 
qu'il s’agit cette fois. Nous voudrions si- 
gnaler a nos lecteurs l’existence d'une so- 
ciété qui aprés avoir regu V’approbation et 
les encouragements du vénérable cardinal 
Norlot, s’est enfin constituée et commence 
4 fonctionner régulitrement sous le nom 
de Société de Saint- Michel. Son but est la 
publication des bons ouvrages & bon mar- 


1060 


ché. C'est dice d’abord qu'elle mérite tout 
lintérét des personnes qui s’occupent de 
propagande, car les bons ouvrages a bon 
marché sont rares; et ensuite qu’il ne faut 
pas la confondre avec les autres ceuvres 
relatives aux livres. En effet, elle a été 
créée non pas, par exemple, pour encou- 
rager les publications populaires ou pour 
répandre des ouvrages propres 4 instruire 
et & moraliser, dans les villes et dans les 
campagnes, mais uniquement pour éditer 
au plus bas prix possible de bons ouvra- 
ges. Pour arriver a ce but, elle s’adresse 
d’abord et surtout aux écrivains a qui elle 
offre de faire imprimer leurs manuscrits 
a ses risques et périls, et en échange, bien 
entendu, de justes droits d’auteur. Puis, 
pour la diffusion des ouvrages imprimés, 
—et elle la désire ardemment, puisque 
c'est avant tout une cuvre clirétienne, 
cherchant 4 répandre le bien, — elle ré- 
clame le concours actif de toutes Jes ceu- 
vres, associations ou personnes qui, de 


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 


prés ou de loin, s’intéressent a ta propa- 
gation des bons livres. Elle le réclame éga- 
lement pour la coopération 4 Iceuvre elle- 
méme, c'est-a-dire pour finir les fonds né- 
cessaires & sa réalisation et a son succés. 
il est certain que ne bénéficiant pes sur les 
ouvrages édités par elle, et voniant d’autre 
part payer les manuscrits qu’elle éditera.la 
Société de Saint- Michel a besoin d'un fonds 
de réserve, pour arriver 4 le former, elle 
s’adresse 4 tous ceux qui voudront bien 
concourir a cette euvre soit comme fonda- 
teur, soit comme associé. 

Nous ne saurions trop, pour notre part, 
recommander cette ceuvre qui nous semble 
appelée a faire beaucoup de bien. Cela a 
déja été compris du reste, et la liste des 
membres de son Conseil est un garant de 
de son succés ; qu'il nous suffise de dire 
quelle a pour président Villustre confé- 
rencier de Notre-Dame, le R. P. Félix, qui 
a résumé dans un discours aujourd bat im- 
primé tout ce qu'on peut en attendre. 


Pour les articles non signés : F. ve Lavnay. 


Liun des Gérants: CHARLES DOUNIOL. 


ene ee 


7. 


P/ RIS. —— INPRIVERIE SINON RACON ET COMP., BOE DEnFcnTo 4. 


TABLE ANALYTIQUE 


ET ALPHABETIQUE 


DU TOME SOIXANTE-SIXIEME 


(TRENTIEME DE LA NOUVELLE siaue ‘) 


Nota.— Les noms en capitales grasses sont ceux des collaborateurs du Recueil dont les travaux ont paru 
dans ce volume ; Jes autres, ceux des auteurs ou des objets dont il est question dans les articles. 


Apafviations : — C. R., compte rendu; — Art., article. 


Ame (des Facultés de I’) et de I’'Unité de 
homme : Tratté des Facultés de l'dme, 
par M. Garnier. Art. de M. Je D’ Fré- 
dault. 70. 

Anpre (Charles). 788. V. Lecons. 

ARBAUD (Léon). Les femmes du dix-hui- 
tiéme siécle, Mme Du Deffand : Corres- 
pondance complete, publi¢e par M. de 
Lescure. 685. 

Art (I) et "Industrie. Art. de M. Léon La— 
grange. 345. 

Asiz. Un faux derviche dans le Turkestan : 
Hermann Vambery’s Keise in mittel 
Asien. Travels in central Asia. Traduc- 
tion francaise de M. Forgues. Art. de 
M. E. Jonveaux. 23. 

Avpurt (L.). 513. V. Palissy et Mage. 

AUDLEY (C. F.) Un catholique du nou- 
veau monde 


from, my own experience, by 0. A. 


> The couvert, or Leaves : 


Brownson; Essays and Reviews, chiefly 
on theology, politics, and socialism, by 
0. A. Brownson; Brownson's Review. 
140. — Société alsacienne des livres po- 
pulaires. 768. 

Avenet (Georges). 822. V. Coalition. 

BarTeevemy Satnt-Hivaire (J.). 583. V. Is- 
lamisme. 

Baupry (Mgr), évéque de Périgueux. 520. 
V. Pensées. 

BAUNARD (I’abbé Louis). La jeunesse de 
Saint-Paul. 852. 

Beavmetie (Lanrent Angliviel de la). 518. 
V. Supercherie. 

BéRarD DES Giaseux. 395. 

Bible (la Sainte), illustrée par Gustave 
Doré. Art. de M. L. Lavedan. 1040. 

BicEtow (John). 228. ¥. Etats-Unis. 

Boxgara. 23. V. Turkestan. : 


| Bouddisme (le), ses dogmes, son histotre 


* Cette table et la suivante doivent se joindre au numéro de décembre 4 


Décemare 1865, 


67 


1062 


et sa littérature, premiére partie : 
Apercu général par M. V. Vassilieff, tra- 
duit du russe par M. La Gomme. C. R. 
1054 

Bouczarr (Alfred). 822. ¥. Coalition. 

Bourcoine (F.de). 822. V. Coalition, 

BROGLIE (le prince Albert de). Coup d’aeil 
général sur histoire du quatriéme sié- 
cle. 525. 

Brownson. (0. A.). 140. 

BuLterin BIBLIOGRAPHIQUE. Septembre. 267. 

— Novembre. 801. — Décembre. 1055, 

CALMON (A.). Les Impdts avant 1789. 
457. 

Campeavx, 1033. V. Noél. 

Catholique (un) du nouveau monde : 
M. 0. A. Brownson. Art. de M.C. F. Au- 
dley. 140. 

Cavalier (le) et le Cheval, Art. de M.A. de 
Metz-Noblat. 188. 

Chansons (les) des rues et des bois, par 
M. Victor Hugo. C. R. 772., . 4 

Cuérven (A.). 1015. V. Saint-Simon. 

Ciel, Rue et Foyer, par M. Louis-Xavier de 
Ricard. C. R. 1032. 

Crreaux et sa colonie. Art. de M. L. C. Mi- 
chel. 868. 

Coalition (la) et la Ferreur : La Révolutton, 
par EdgarQuinet.— Histoire diplomatique 
de l'Europe pendant la Révolution fran- 
caise, par Francois de Bourgoing, ancien 
secrétaire d’ambassade. Premiére par- 
tie: Origine de la coalition.—Louis XIV, 

’ Marie-Antoinette et Madame Elisabeth. 
Lettres et documents inédits, publiés 
par F. Feuillet de Conches, t. Il. — 

_ Histoire de la Terreur, par M. Mortimer- 
Ternaux, t. 1¥. — Les hommes de la 

__Révolution ; par, M. A.-de Lamartine, 
— Histoire de Robespierre, par Ernest 

_ Hamel, t. V,— Danton, par Alfred Bour 
geart (4 vol.). — Anacharsts Cloota, l’o- 

_ovateur du genre. humain, par Georges 
Avenel. Art. de M. le yicomte de, C. 
Meaux. 822. ==  .... 0 4 on. 

Cocun (Augustin)..£a manufacture des 
glaces de, Saint-Gobain de 1665 4.1865. 
4° partie, 619. + 2™* partie. 914, — 
1005. V. Jamaique. r. 

Darvap (la. marquise du). Correspon- 
dance compléte de la marquise du 
Deffand, précédée d'une Histoire de sa 


‘ 


TABLE ANALYTIQUE 


vie et de son salon, par M. de Lescure. 
Art. de M. Léon Arbaud. 685. 
Devoncte pe Vaynots (Ch.). 761. V. Voix. 
Derviche (Un faux) dans le Turkestan. Art. 
de M. E. Jonveaux. 25. 
Désert (le) et le monde sauvage, par 
M. A. Mangin. C. R. 1037. 
Dictionnaire des antiquités chrétiennes. 
par M. l'abbé Martigny. C. R. 518. 
Dor (Gustave). 1040. V. Bible. 


DOUHAIRE (P.). Le gouvernement des 


Papes et les révolutions dans les Btats de 
lfglise. C. R. 505. — Bernard Palissy. 
C. R. 543. — André Mage de Fiefmelin. 
Cc. R. 547. — Dictionnaire des Antiqui- 
tés chrétiennes. C. R.548. — Les Chan- 
sons des rues et des bois. C. R. 772. — 
Poémes. C. R. 778. — Les jeunes Om- 
bres. C. R. 782. — Lettres de Jean 
Reboul. C. R. 784. — Lecons choisies 
de littérature et,de morale. C. R. 788. 
— Sajnt-Simon considéré comme his- 
torien. C. R. 1015. — Histoire de France 
depuis 1814. C. R. 1024. — LOratoire 
de France au dix-septiéme et au dix- 
neuvieme siecles. C. R. 1026. — Hlis- 
toire de mes opinions religieuses. C. R. 
4030. — Ciel, Rue et Foyer. C. R. 1052. 
— Noél, C. R. 1033. — Le Bouddisme, 
ses dogmes, son histoire et sa littera- 
ture. C. B. 1034. — Le deésert et le 
monde sauvage. C. R. 1037. 

DUPANLOUP (Mgr), évéque d'Orléans. La 
Philosophie. 4° partie. 269. 

Dupré ve SapreMavr (G.). 1030. V. Opi- 
nions. 

Exner (le docteur). 228. V. Etats-Unis. 

Eeois (Henri de 1’). 505. V. Gouverne- 
ment. 

Exats-Ums, La dette et les ressources des 
Etats-Unis: Repurt of the Secretary of 
the treasury on the state of the fimances 
for the year. — The commercial and 
financial strength of the United-States, 
by Lorin-Blodget. — How our national 
debt can be paid, by D' Elder. — The 
public debt. of the United-States, by 

_ 4g, FD. Lanier. — La Dette américaine 

_ et les moyens de l'acquitter, par Geor- 

. ges Walker. — Les Etals-Unis d Amé- 
rique en 1864, par John Bigelow. Art. 
de M. HenriMoreau. 228. 








DU TOME SOIXANTE-SIXIEME. 4063 


Evéneuents pu mois. Septembre. Le mani- 
feste du comité de Nancy et la Presse. 

_ — La décentralisation et la démocratie 

 gutoritaire. — M. de Parieu, M. Batbie, 
M. Peyrat et M. Guéroult..— Un décret 
du 24 septembre. — Un projet de la 
France. — Les réformes libérales en 
Autriche. — Les prochaines élections en 
Italie. — Une lettre de M. César Cant 
et une autre de Mgr Audisio. 257. * 

Octobre : De plusieurs espéces de typhus. 
— Les mesures sanitaires en France et 
en Hollande. — La liberté de la Presse 
et la circulaire du ministre de !'inté- 
rieur. — Une anecdote racontée par 
M. Duvergier de Hauranne. —-Une opi- 
nion de M. Dillault. — Le transfert de 
M. Larrabure. — La question allemande. 
— Les frontiéres naturelles. — Les 
devises de l’hotel de ville de Louvam, et 
celles de Ihétel de ville de Paris. — 
Lévacuation des Etats de l’Eglise. — 
Lord Palmerston. 524. 

Novembre : La question de lAlgérie. —- 
Lettre de 'Empereur au maréchal de 
Mac-Mahon. — De l'avenir de la colonie 
africaine.—Les difficultés et les moyens. 
La question religieuse. — La question 
militaire. — La réduction de l’armée et 
son influence sur les finances et sur 
lagriculture. — Italie. Le discours de 
Viclor-Emmanuel et le discours de 

: M. Sella. — La persécution en Pologne. 
— Les catholiques en Suéde. — Nomi- 
nation de M. Bara au ministére de la 
justice, en Belgique. — Le général de 
La Moriciére. 790. 

Décembre : La mort du roi Léopold I". — 
La Belgique sous son régne. Son in- 
fluence sur les autres pays de l'Europe. 
— Lettres des évégees belges au sujet 
de la mort du roi. — Les puissances 
étrangéres et la Belgique. — L’Autriche, 
Ja Suéde et Amérique, par M. Léon La- 
vedan. 1045. 

Eyre. 1005. V. Jamaique. 

Fabulistes (les) anglais du dix-huitiéme 
siécle. Art. de M. Saint-Marc Girardin. 
805. 

Fevuitiet ve Concnes (F.). 822. V. Coalition. 

FOISSET (Th.). Histoire de la littérature 
francaise. par M. Nisard. 894. 


Foncugs.23. V, Asie. ,  « 

FOURNEL (Victor). M. Armand de Pont- 
martin, le critique ete romancier. 367. 
— Le jardin du Luxemboarg et le dé- 
cret du 25 novembre.14865. 984. - 

Francs. Le général de La Moriciére, 5. — 
L’Art et l'Indastrie, 345. — Les Lmpdts 
avant 1789. 457. — La fabrication des 
glaces depuis Colbert. 4" partie. 619. 
2° partie. 914. — Les femmes du dix- 
huiliéme siécle. 685. — La Coalition et 
la Terreur. 822. —- Citeaux et sa cojonie 
pénitentiaire. 868. — Le jardin du 
Luxembourg. 984. 

France (Histoire de) depuis 1814, par 
M. Poujoulat.C..R. 1024. 

FREDAULT (le 1"). Des facultés de I'ame 
et de I’unité de 'bomme. 70. 

FULLERTON (lady Georgina). Constance 
Sherwood, nouvelle. 7° partie. 425. — 
8° pee 718, — 9° et derniére partie. 
957. 

GAILLARD (Léopold de). Les yoix natales 
et nationales. C. R. 766. 

Garner. 70. V. Ame. 

Gay. 805. V. Fabulistes. | 

Glaces (la manufacture des) de Saint-Go- 
hain de 1665 441865. Art. de M. A. Co- 
chin. 1" partie. 619. —2* partie. 944. 

Gorpox. 1005. V. Jamaique. 

GOSCHLER (!’abbé J.). Mozart, d’aprés de 
nouveaux documents. 649. 

Gouvernement (le) des papes et les révolu- 
tions dans les Etats de (Eglise, par 
M. H. de I’Epinois. C. R. 305. 

foe (Ernest). 822. V. Coalition. 
istoire (Coup d’ceil général sur I’) du 
quatriéme siécle. Art. de M. le prince 
Albert de Broglie. 523. 

Hugo (Victor). 772. V. Chansons. 

HYACINTHE (le P.). Pensées ehrétiennes 
sur le Cour de Jésus, par Mgr Baudry. 
C. R. 520. 

Impéts (les) avant 1789. Art. de M. A. Cal- 
mon. 457. 

Jslamisme (I') et son fondateur. Mahomet 
et le Coran, par M. Barthélemy Saint- 
Hilaire. Art. de M. le comte de Vocué. 
585. 

Jamaious (les événements de la). Lettre de 
M. H. Wilberforce et art. de M. Aug. Co= 
chin. 1005. 


4064 


JONVEAUX (Emile). Un faux derviche 
dans le Turkestan. 23. 

Jourrroy (J.-M.). 776. ¥. Poémes. 

Karva. 23. V. Asie.» 

mage (H. de). Un magistrat chrétien. 

Lacoume. 1054. V. Bouddisme. 

LAGRANGE (Léon). L’Art et ]’Industrie. 
345. 

Lamantine (A. de). 822, V. Coalition. 

Lanter (J.-F.-D.). 828. V. Etats-Unis. 

LAPRADE (Victor de). Maurice de Saxe. 
446. : 

LAVALLEE (Théophile). Une supercherie 
historique et littéraire. 318. 

LAVEDAN (Léon). Les Evénements du 
mois : septembre, 257; octobre, 524; 
novembre, 790 ; décembre, 1045. — La 
Sainte Bible, illustrée par Gustave Doré, 
1040. 

Lecons choisies de littérature et de mo- 
rale, par M. Ch. Andre. C. R. 788. 

Lescore (de). 685. V. Deffand. 

Lirrératorg : Une supercherie historique 
et littéraire. 318. — M. A. de Pontmar- 
tin, le critique et le romancier. 367. — 
Les fabulistes anglais du dix-huitiéme 
siécle. 805. — Histoire de la Liltéra- 
ture francaise, de M. D. Nisard. Art. de 
M. Foisset. 894. 

Lonm Buoncer. 228. V. Etats-Unis. 

Luxembourg (le jardin du) et le décret du 
a nore? Art. de M. Victor Fournel. 

Mage (André) de Fiefmetin, par M. Louis 
Audiat. C. R. 517. 

Magistrat (un) chrétien. Art. de M. H. de 
Lacombe. 595. 

Mahomet et le Coran, par M. Barthélemy- 
Saint-Hilaire. Art. de M. le comte M. de 
Vogué. 583. 

Mawrenon (Madame de). 548. V. Super- 
cherie. 

MANGIN (Arthur). Revue scientifique. 
Septembre. 247. Novembre. 756. 1075. 
—V. Désert. 

Marricry (l’abbé) 548. V. Dictionnaire. 

MEAUX (le vicomte C. de). La coalition et 
la terreur. 822. 

METZ-NOBLAT (A. de). Le cavalier et le 
cheval. 188. 

MICHEL (L. C.). Citeaux et sa colonie. 
868. 


TABLE ANALYTIQUE 
Moissonneuse (la). Nouvelle, par M.E. Mul- 


ler, deuxiéme et derniére partie. 107. 
MONTALEMBERT (le comte Ch. de). Le 
général de la Moriciére. 5. 
MOREAU (Henry). La dette et les res- 
sources des Etats-Unis. 228. 
Moricizre (Le général de). Art. de M. le 
comte de Montalembert. 5. 
Montmer-Teanavx. 822. V. Coalition. 
Movy (Ch. de). 782. V. Ombres. 
Mozart, d'aprés de nouveaux documents, 
art. de M. I’abbé Goschler. 649. 


‘MULLER (Eugéne). La Moissonneuse, 


nouvelle, fin. 107. 

Musigus. Des royautés musicales 4 propos 
dela décadence du ThéAtre-Italien. Art. 
de M. d'Ortigues. 202. 

Newnann (Le P.). 1050. ¥. Opinions. 

Nisaxp (Désiré). 894. V. Littérature. 

Nog, poésies par M. Cempeaux. C. R. 
4035. - 

Ombres (les jeunes), récits de la vie litte- 
raire, par M. Ch. de Mouy. C. R. 782. 

Opinions (Histoire de mes) religieuses, par 
John Henri Newmann traduit de Van-- 
glais avec l'autorisation de l'auteur, par 
M. G. Dupré de Saint-Maur. C. BR. 

Oratoire (0) de France au dix-sepliéme 
et au din-neuviéme siécle, parle P. Ad. 
Perraud. C. R. 41026. 

ORTIGUES (J. d’). des royautés musi- 
cales, a propos de la décadencee du 
Thédtre-Italien. 202. 

OzZANAM (Frédéric). Lettres inédites.1 AQ. 

Palissy (Bernard), par M. Louis Audiat. 
C.R. 543. 

Paur (saint). La jeunesse de saint Paul. 
Art. de M. Pabbé, Louis Baunard. 852. 

Pensées chrétiennes sur le coeur de Jésus, 
par Mgr Baudry, évéque de Périgueux. 
C. R. 520. 

Perraop (Le P. Adolphe). 4026. V. Ora- 
toire. 

Philosophie (la) 4°" partie. Art. de Mgr Du- 
panloup évéque d'Orléans. 269. 

Poémes, par J. M. Jouffroy. C. R. T78. 

Pournioue. Le général de la Moriciére. 5 — 
La dette et les ressources des Etats-Unis. 
298.—Les impdts avant 1789. 457.—La 

coalition et la terreur. 822. — Le jar- 

din du Luxembourg. 984. — Lo Jaruai- 

que. 1005. 





“DU TOME SOIXANTE-SIXIEME. 


Pontwartin (le comte Armand de). le cri- | 


tique et le romancier. Art. de M. Victor 
Fournel. 367. 

Pousoutat. 784. V. Reboul. 1024. V. France 

Quingr (Edgar). 222. V. Coalition. 

Resout (Jean). Lettres publiées avec une 
iutroduction par M. Poujoulat. C. R. 
784. 

Rey (l'abbé). 868. V. Citeaux. 

Ricarp (Louis-Xavier de). 10352. V. Ciel. 

Roman. La Moissonneuse, par M. Eugéne 
Muller, fin. 407. — Constance Sher- 
wood, par lady Georgina Fullerton 
7° partie 427. — 8° partie 718. — 9° et 
derniére partie 957. 

Rossini. 202. 

SAINT-MARC GIRARDIN. Les fabulistes 
anglais du dix-huitiéme siécle. 805. 

Saut-René-Taitranpien. 416. V. Saxe. 

Saint-Simon considéré comme historien 
de Louis XIV, M. A. Chéruel. C. R. 
4045. ‘ 

Samarcanog. 28. 

Saxe (Maurice de), par M. Saint-René- 
Taillandier. Art. deM. Victor de Laprade. 
416. 

Scartati (Alexandre). 202. V. Musique. 

Sctences. Revues scientifique. Septembre : 
Communication de M. Le Verrier a l"A- 
cadémie des sciences, touchant l'or- 
ganisation des entreprises météorolo- 
giques. — Prévision du temps et 
avertissements télégraphiques. — Ob- 
servations 4 la mer. — Possibilité de 
connaitre l'état général et simultané de 
latmosphére dans tout V!hémisphére 
nord. — Etude du climat de la France, 
création d'observatoires meétévrologi- 
ques dons les écoles normales. Heureu- 
ses conséquences de cette institution. 
— Etude des orages. — Les paraton- 
nerres. Utilité d’en généraliser l’usage. 
Comment cet usage pourrait diminuer 
la fréquence et l'intensité des orages. 
— Autres fléaux. Premiére panique. La 
peste de Sibérie. Mystére. — Le choléra 
indien en Egypte et dans la région mé- 
diterranéenne. — Ignorancce et impuis- 
sance de la science. — Uanards des 
journaux. — Les deux ballons et les 
morceaux de viande. — Les hiron- 
delles. — Lesrats de Marseille. —Qu’est- 


1065 


ce que le choléra? — Les quarantaines. 
— Opinion de’ M. Grimaud, de Caux. 
Origine du choléra. — Son nouveay 
foyer. — Les deltas. — Nécessité de les 
supprimer. — Circonstances qui favo- 
risent ou contrarient la propagation du 
fléau. — Etat’ de I'atmosphére. — Ré- 
gime alimentaire. — Les prix Bréant. 
— Remédes anticholériques. — Traite- 
ment ordinaire. — Erreuf des méde- 
cins, — Traitement indiqué par feu 
P. Gratiolet. 247. 

Novembre : Ste cHoLgRa EST ConTAGIEUX. — 
Un mot de Paul-Louis Courier. — Les 
journaux de Marseille. —M. Grimaud, 
de Caux. — M. Louis Méry et son précis 
historique de l’invasion du choléra en 
1852. — Marche vraie du fléau. — Bj- 
zarreries inexplicables. — Un mémoire 
d'‘Isidore Bourdon. — Inefficacité des 
mesures prohibitives. — Le choléra en 
Egypte et les pélerins de la Mecque. His- 
toireducholéra de Marseille en 1865, par 
M. Grimaud, de Caux.— Les passagers du 
Stella. — La conTacion postaLe. — Faits 
de non-contagion. — Moralité et con- 
clusion.—Le choléra et les remédes in- 
faillibles a)’Académie des sciences. —Ce 
qu’en pense M. Velpeau. — La Parmsig. 
— Nature et traitement de cette mala- 
die.— Les guérisons spontanées. — Ob- 
servations du docteur Guirette. — Nou- 
velle méthode curative. — La gymnas- 
tique pulmonaire. 756. Par M. Arthur 
Mangin. 

Sherwood (Constance). Nouvelle par lady 
Georgina Fullerton, 7° partie 425. — 
8* partie 718. — 9° et derniére partie. 
957. 

Société alsacienne de livres populaires. 
Art. de M. C. F. Audley. 768. 

Stores (Sir Henry) 1005. ¥. Jamaique. 

Supercherie (une) historique et littéraire : 
étude sur jes lettres de madame de 
Maintenon publiées par La Beaumelle. 
Art. de M. Théophile Lavallée. 218. 

Terrevn (La Coalition et la). 822. 

Tuéatre. 202. V. Musique. 

Turkestan. Un faux derviche dans le Tur- 
kestan. Art. de M. Emile Jonveaux. 25. 

Vamséry (Hermann). 23. V. Asie et Tur- 
kestan. 


1066 TABLE ANALYTIQUE DU TOME SOIXANTE-SIXIEME. 


Vaseritzv. (V.). 1034. V. Bouddisme. Voraces. Un faux derviche dans le Turkes- 

Vean1. 202. V. Musique. tan. 23. 

VOGUE (le comte M. de). L'islamisme et | Warxzr (Georges). 228. V. Etats-Unis. 
son fondateur. 583. Wessr. 202. Musique. 


Voix (les) natales et natinales, par M.Ch. | WILBERFORCE (Henri). Les derniers 
Deloncle de Vayrols. Art. de M. Léo- événements de la Jamaique, 1005. 
pold de Gaillard. 746. 


PRI DE LA TABLE ANALYFIQUE BU TONE SOIXLNTH-SIxiiwe. 





TABLE 


DU TOME TRENTIEME DE LA NOUVELLE SERIE 


(sorxanre-stxitux DE LA COLLRCTION.) 


SEPTEMBRE 1865: 


Le général de La Moriciére, par M. le comte de MontaLemparr, de l’Acad. frang. 
Un faux derviche dans Je Turkestan, par M. E. JonvEsux. ee ee ae ne 


Les facultés de l'Ame, par M. le D' Fatpautrr. . . 2... eae cat setae 
La Moissonneuse (fin), par M. Evckwe Muen. . .... eee 

Un Catholique du nouveau monde, par M.C,F. Aupuzy. ...--.. 

Le cavalier et le cheval, par M. A.pe Merz-Nopnat. . 2 2 2 2 ew ee ee 
Les Royautés musicales, par M.J. p‘Orticuz. . . . . . ees 
La Dette et les Ressources des Etats-Unis, par M. Henny Mormau.. . 
Revue scientifique, par M. Antuun Mancin. © 2 2 1 2 ww ee ee ee ws 
Les Evénements du mois, par M. Léon Lavepan. 2 eo ee ee 
Bulletin bibliographique... 2... 1... ee ee ea eer ae 

_,, OCTOBRE. 

La aie ads jorecniane partie), ae Mcr u'Eivtour p'Oruians, de l’Acad. franc. 
Une Supercherie historique et littéraire, par M. Taéopmiz Lavage. . . . - 
L'Art et Industrie, par M. Lion Lacnance.. . .. .. . ee ee ee 
M. Armand. de Pontmartin, par M. Victron Founnen.. .... +. > one" 
Un Magistrat chrétien, par M. Hipp Lacmez........0... base Se 


Maurice de Saxe, par-M. V. ve Lapnape, de PAead. frame. . 2. 2 2. 0 ee 

Constance Sherwood. — Nouvelle (suite), par lady Gronemma Funuzpron. . . . 
Les Impéts avent 4789, par M. A. Caumon,. . 2. : ; 

Reve -cririqur. — I. Le gouvernement des papes et les révolutions dans les 

Etats de l'glise, par M. Henri de dasa eas ak ater ecirin 

- Ik. Bernard Palissy, par M. Louis Audiat. . ee ee ee ee 

I. André Mage, parle méme. .-... . bs Se oe Se 

IV. Dictionnaire des -Antiquités: chrétienhes, par WK. Pabbé muvee 

M. P. .Doumarme. .. 2. 0 0 oe a ve e @.0 © ® e ry ° @e 

Pensées chrétiennes, par le R. P. Hyaciruz. . 2 2. we as at ae ee 

Les Evénements du mois, par M. Lion Lavepan. . 2 2 2 0 ee ee ee 


NOVEMBRE. 


Coup d’ceil sur l'Histoire du quatriéme siécle, par M. le prince ALBERT DE 
Broctre, de l'Acad. franc... . . ae oe ee ee 


5 
23 
70 

107 
140 
188 
202 
228 
247 
257 
267 


269 
318 
345 
367 
395 
416 
425 
457 


905 
315 
917 


5418 


520 
524 


300 


1068 TABLE DES MATIERES. 


L'islamisme et son fondateur, par M. ne Vocu&. . . 2. 2... - 2 eee 383 
Etudes industrielles : la fabrication des Glaces depuis Colbert, par M. Avcosrim 
Cocuin, de l'Institut. . ........8-: ae! ac een @ OND 


Mozart, d‘aprés de nouveaux documents, par M. I. Goscnuzn. . . . ... 649 
Les femmes du dix-huitiéme siécle, par M. Lion Anpacb. . . . ..... 685 
Constance Sherwood. — Nouvelle (suite), par lady Gzonemna Fuugaron. . . . 118 
Lettres inédites, par M. Faépéric Ozanam. . 2 2 1 2 ee ee ee 740 
Revue scientifique, par M. Antoun Mancin. . 2... 2-2 ee ew eee, 156 
Mélanges : Les voix natales et nationales, par M. L&orotp px Gartapp. ~ 0 eo 166 

Société alsacienne des livres populaires, par M.C. F. Auptey. . . 768 
Revue cairique. — I. Les Chansons des rues et des bois, par M. V. Hugo. . . 772 


II. Poémes, par M. J. M. Jouflroy. . 2... 2... ew eee 18 
Ill. Les jeunes Ombres, récits de la vie littéraire, par M. Ch. deMouy. 782 
IV. Lettres de Jean Reboul. . . . a eh an% ts 784 

V. Nouvelles lecons de littérature et de morale, Le M. Charles André: 
M.P. Dovuname. . . . < 788 
Les Evénements du mois, par M. Lion Lavan. os sew te ee 19 
Bulletin bibliographique . ee ee ee ee ee ee ee ee ee 804 

DECEMBRE. 

Les Fabulistes anglais du dix-huitiéme siécle, par M. Sanmr—-Manc Grmanpm, de 
YAcad. franc. 2. 1 1 2 ee ee vis. tated! cee as wee tee RE 805 
La Coalition et la Terreur, par ‘M. C. pe Meavx. . ... ai poe dete Re Curiae 872 
La jeunesse de saint Paul, par M. Lous Bausamp. . . 2. 2.22: 852 
Citeaux et sa colonie pénitentiaire, par M.L.C.Micagz. . 2... . . « 88 


Histoire de la Littérature francaise, par M. Nisard: M.Fowsser. . . . . 89 
Etudes industrielles : La fabrication des Glaces depuis Colbert, par M. Avcusrin 


Cocmin, de Institut. . 2. 0. 0 eee ee ee ee 2. Me 
Constance Sherwood. — Nouvelle (fin), par lady Groncina Feizenton. . . . $57 
Le Jardin du Luxembourg, par M. Vicron Founnge. .. .. 2.0... S8 
La Jamaique, par M. Henny Wupenromce. . 2. 2... 0... 1005 
Revog cririqoz. — I. Saint-Simon considéré comme historien de Louis XN, 

par M. A.Chéruel. . . . . BB che ae cage. Sages sa ecgs aethga ap selec ate 


IJ. Histoire de France depuis 4844, par M. Poujoulat. ..... 1034 
ill. L'Oratoire de France au dix-septiéme et au dix-neuviéme sick, 
parJe P. Ad. Perraud.. 2... 2-0-0 ee ee eae 1028 
IY. Histoire de mes opinions religieuses, par John—Henri Newman. . 1054 
V. Ciel, Rue et Foyer, par M. Louis—Xavier de Ricard. . . . . . . 108 
VW. Noél, poésie, par M. Campesux,... 0.2.2.0... 108 
VU. Le Bouddisme,. ses. dogmes, son histoire et sa littérature, par 
M. Vassilieff, traduit du russe par M.La Comme... .... - 1034 
VIIL Le. Désert et le monde sauvage, par M. Arthur wae 
MD Doma thee hoc es a nk, e » 1037 
La Bible, illustré par Gustave Doré.. 2 2 o.oo oe el HO 
Les Evénements du mois, par M. Léon Lavgpan. so. 0 ee lee 1045 
Relies logrephie, Pee Soe nace ror: | 


PARJS. — INP. SIMON RACON BT COMP., 4, RUE D'ERFURTH. 








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